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Annales de Normandie

2012/1 (62e année)


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Inamovible président de l’association des déportés du Calvados de 1945 à 1985 et membre éminent de l’Amicale de Mauthausen, Michel de Boüard est amené, de son propre chef ou suite à des sollicitations, à exprimer régulièrement le « message » des déportés. Entre le vingtième et le quarantième anniversaire de la libération des camps, la vision que désire transmettre l’historien évolue. Après une dernière réflexion sur les conditions d’une réconciliation avec l’Allemagne, Michel de Boüard, en cela fidèle aux idéaux personnalistes de sa jeunesse, insiste essentiellement sur la dimension humaniste de l’héritage de l’expérience concentrationnaire. En 1985, il déplore également les manques de l’historiographie de la déportation.

1965 : « Pour une vraie et durable réconciliation franco-allemande »

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Discours lu lors de la Journée de la déportation à Caen, le 26 avril 1965 (Source : archives familiales).

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« Si nous tenons à maintenir et à rappeler, envers et contre tout s’il le faut, le souvenir du drame concentrationnaire, c’est assurément pour accomplir un pieux devoir à l’égard de nos morts. C’est aussi pour nous acquitter d’un devoir de témoignage à l’égard des vivants. Le système concentrationnaire a été l’aspect le plus inhumain d’une tragédie qui ne doit pas être oubliée, qui nous concerne tous.

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Les problèmes que pose l’aventure hitlérienne sont plus amples et plus graves que beaucoup ne le pensent. À réfléchir sur eux, nous pourrions bien être amenés à remettre en question certaines valeurs fondamentales sur lesquelles nous nous reposons. Car enfin, c’est au cœur de l’Europe, berceau de la race blanche, qui se targue d’être la mère de notre civilisation, que la peste hitlérienne (et singulièrement, la peste concentrationnaire) a pu se développer au point que l’on sait, sans que se produise le soulèvement, le raz de marée de la conscience humaine, auquel on était en droit de s’attendre.

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Certes, l’hitlérisme est abattu, au moins comme forme de gouvernement des hommes et comme doctrine politique explicitement formulée. Mais qui oserait sire que toutes ses racines aient été extirpées ? À la fin du film Nuit et Brouillard, quand passent sur l’écran et paraissent s’éloigner les images des crématoires d’Auschwitz, Jean Cayrol, auteur du texte de ce film nous adjure de rester vigilants, “nous qui ne savons pas regarder autour de nous, qui feignons de croire que tout cela n’a été que d’un seul temps et d’un seul pays, et qui n’entendons pas qu’on crie sans fin…”

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Je ne voudrais pas jouer les pessimistes. Mais sommes-nous bien sûrs que, dans notre civilisation qui se targue d’être fondée sur les notions de liberté et de dignité de la personne humaine, ces valeurs soient vraiment et toujours respectées ? Cette civilisation n’a-t-elle pas, au contraire, pour propre de développer des forces antagonistes de la personne humaine ? Les progrès de certaines disciplines (la psychologie sociale, par exemple) sont couramment utilisés pour violenter la conscience humaine. Je ne parle pas seulement de ce qu’on appelle parfois "l’action psychologique" ; je pense à des procédés aussi inoffensifs en apparence que l’emploi d’une musique de fond pour stimuler le travail dans un atelier, à certaines techniques psychologiques employées par la publicité. C’est par des procédés de cette nature qu’un Hitler, un Mussolini ont pu oblitérer la conscience d’immenses masses d’hommes et les entraîner, comme inertes, dans l’effroyable aventure dont nous commémorons les victimes.

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Il est bon, de temps en temps, de nous recueillir pour rassembler et revigorer les forces qui font de nous des personnes libres et responsables. Le souvenir du drame concentrationnaire est singulièrement propice à une telle réflexion.

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Nous n’ignorons pas l’objection que certains feront ici. Perpétuer ce souvenir, nous dira-t-on, c’est entretenir sinon attiser les vieilles haines, c’est freiner ou saboter le nécessaire rapprochement entre les peuples français et allemand. Je n’en crois rien ; mais l’objection est assez grave pour que j’aie à cœur d’y répondre clairement, sans aucune réticence.

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Je crois connaître assez bien mes camarades rescapés des camps de concentration pour être autorisé à dire qu’il n’y a en eux aucun chauvinisme, aucun sentiment d’antagonisme ethnique. Certaines violences verbales étaient sans doute compréhensibles au lendemain de la guerre. Aujourd’hui, ce stade est dépassé ; nous sommes capables de réfléchir objectivement à ce qui nous est arrivé. Nous ne pouvons confondre sans discrimination tout le peuple allemand avec les tortionnaires qui ont sadiquement anéanti dans les KZ des millions d’êtres humains. D’ailleurs, nous ne pouvons oublier que lorsque les premiers Français arrivèrent à Dachau, Ravensbrück, Buchenwald ou Mauthausen, plusieurs dizaines de milliers d’Allemands y avaient souffert, y étaient morts, pour avoir, comme nous, défendu la liberté et la dignité de l’homme.

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Pourtant, le peuple allemand, dans sa masse, n’a pas réagi. Ne connaissait-il pas les atrocités dont les K Z étaient le théâtre ? On le prétend généralement ; et combien de fois n’ai-je pas entendu cette excuse dans la bouche d’un interlocuteur allemand… Or, cela est indéniablement faux. Il suffit de regarder une carte de l’Allemagne concentrationnaire pour constater que les camps et leurs kommandos extérieurs constellaient littéralement le pays ; pas une région qui n’eût le sien ; dans un grand nombre de ces kommandos, des civils allemands travaillaient à côté des déportés, ou les contrôlaient. Plusieurs camps de concentration se trouvaient sur des hauteurs : Mauthausen était visible, en direction du nord et du nord-est, à une quarantaine de kilomètres. Dès la tombée de la nuit, les flammes que crachait la cheminée des crématoires était visible de très loin. Et puis, les populations d’alentour voyaient entrer fréquemment des milliers d’hommes dans des enceintes dont personne ne sortait… En 1945, d’autre part, des dizaines de milliers de familles allemandes avaient perdu un ou plusieurs des leurs dans les KZ et savaient à quoi s’en tenir.

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On pourrait sans peine multiplier les arguments qui vont dans le même sens. C’est pourquoi nous ne pouvons entendre les Allemands dire aujourd’hui “qu’ils ne savaient pas”.

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On dira peut-être : “Certes, ils savaient ; mais qu’y pouvaient-ils ?”. Nous reconnaissons volontiers que l’on ne pouvait demander à tous d’encourir le châtiment réservé à ceux qui eurent le courage de se dresser contre Hitler.

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Mais après la chute de Hitler ? Le peuple allemand, dans sa masse, n’a pas eu le sursaut que nous attendions. Et aujourd’hui, il préconise l’oubli. Il suffit, pour s’en convaincre, de voir en quel sens est modifié, d’une édition à l’autre, le texte de certains ouvrages concernant la Deuxième Guerre mondiale ou l’hitlérisme.

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Un récent sondage d’opinion a montré que la majorité des Allemands étaient favorables, au début de cette année, à la prescription des crimes de guerre. Mieux, les associations d’anciens S S se voient reconnues d’utilité publique, tandis que la VVN, qui groupe le plus grand nombre de survivants allemands des camps de concentration s’est vue à diverses reprises, sous des prétextes d’ordre politique, menacée de dissolution ; si ces menaces n’ont pas encore été suivies d’effet, c’est parce que la VVN en sait long sur le passé politique d’un très grand nombre d’hommes qui se trouvent aujourd’hui au pouvoir, ou près du pouvoir, en Allemagne fédérale. Un Oberländer, criminel de guerre avéré, fut maintenu dans son fauteuil ministériel par le chancelier Adenauer jusqu’à l’extrême limite du possible, et lâché seulement lorsque le scandale prit des proportions inquiétantes pour le gouvernement de l’Allemagne fédérale ; un autre criminel de guerre, Globke, qui prit une part importante dans l’élaboration de la législation anti-juive du Troisième Reich, est resté le plus proche collaborateur du même chancelier jusqu’à la retraite de celui-ci.

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Certes, il est aussi des Allemands clairvoyants, mais ils ne sont pas écoutés. Puisse cependant l’être la noble déclaration faite récemment par le président Heinrich Lübke, à Bergen-Belsen !

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Si l’on veut essayer d’être équitable, on doit reconnaître que les Alliés vainqueurs n’ont pas fait en 1945 tout ce qu’il fallait pour aider le peuple allemand à soulager sa conscience par une réflexion et une répudiation explicite des atrocités hitlériennes. Un citoyen allemand, ancien interné de Buchenwald, Eugen Kogon, a donné en novembre 1945 une analyse, admirable de clairvoyance et de sincérité, de cette attitude du peuple allemand. Il reproche aux Alliés d’avoir d’abord affirmé de façon brutale et sans nuances la thèse de la responsabilité collective de l’Allemagne :

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“Tandis que, encore à demi-étourdi, il s’efforçait de réfléchir, un chœur de voix furieuses, haineuses, grondeuses, accusatrices, exprimant le dégoût, la rage et la vengeance d’abattit sur le peuple allemand. Il n’entendit plus que ce cri mille fois répété : "Vous êtes coupables, vous seuls, Allemands ! Vous êtes tous coupables !". Alors, le cœur du peuple se troubla ; chez beaucoup, il se durcit. À cause des cris violents qui les entouraient, à cause de leur propre aveuglement, ils ne voulurent plus rien savoir d’un retour sur eux-mêmes. La voix de leur conscience ne s’est pas réveillée”.

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On ne doit pas perdre de vue non plus, qu’en 1945, le peuple allemand était tout ensanglanté de ses propres blessures. Écoutons encore Eugen Kogon :

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“Un peuple qui, dans ses villes écrasées par la guerre aérienne, avait vu les restes calcinés de ses femmes et de ses enfants, ne pouvait être ébranlé par les masses de cadavres nus datant des derniers temps des camps de concentration et qu’on lui a montrés. Il n’était que trop porté, endurci qu’il était, à considérer les cadavres des étrangers et des bannis avec moins de pitié que sa propre chair et son propre sang tués dans la pluie de phosphore et la grêle d’éclats d’obus”.

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Et bien vite, d’ailleurs, le renversement des alliances incita certaines des Puissances occidentales à entretenir et développer dans le peuple allemand ce qui pouvait exister de désir de revanche, plutôt qu’aider ce peuple à extirper de lui-même ce qui pouvait subsister de venin nazi.

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Il faut tenir compte de tout cela pour apprécier sainement l’actuelle mentalité allemande. Mais il reste que, quelles que soient les raisons, l’abcès nazi n’a pas été vidé. Et aujourd’hui, en Allemagne et ailleurs, des gens, dont beaucoup sont de bonne foi, acceptent qu’il se referme sur le pus qu’il contient.

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C’est cela que nous ne pouvons accepter. Autant et plus que quiconque, nous sommes désireux de voir l’apaisement, puis, si possible, une amitié fraternelle effacer l’antagonisme séculaire qui a si souvent jeté l’un contre l’autre le peuple français et le peuple allemand. Mais ce rapprochement, pour être honnête, efficace et durable, doit s’effectuer dans la clarté et n’être pas bâti sur les silences honteux et les faux-fuyants. C’est dans un esprit dégagé de toute haine, en pensant à ce que les Allemands ont souffert, eux aussi, d’une guerre impitoyable, que nous les adjurons d’ouvrir enfin leurs cœurs et leurs esprits, de réfléchir avec nous et d’essayer de voir clair dans ce qui est arrivé. Alors, on pourra, sans oublier les morts, faire une paix véritable, totale entre les vivants ».

La commémoration du vingtième anniversaire de la libération des camps, Place de la Résistance, à Caen. Ouest-France, le 26 avril 1965.

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1970 : « Défendre la personne »

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Source : Ouest-France, 25-26 avril 1970 (article publié en une).

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« La journée consacrée chaque année au souvenir de la Déportation permet de rendre aux morts l’hommage d’un souvenir fidèle.

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Elle devrait aussi fournir aux vivants l’occasion et l’objet d’une salutaire réflexion, car on peut se demander si certains germes de l’hitlérisme et du système concentrationnaire ne sont pas des produits naturels dans notre civilisation.

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Sommes-nous bien sûrs que, de celle-ci, les valeurs et la dignité de la personne humaine soient véritablement les moteurs ? Cette civilisation n’a-t-elle pas, au contraire, pour propre de développer des forces antagonistes à la personne humaine ? Sans parler des moyens de contrôle et de coercition que fournissent des techniques en progrès constant, sans parler de ce qu’on nomme “l’action psychologique”, il est des formes beaucoup plus sournoises de viol de la conscience individuelle, certaines d’entre elles, qui sont d’un emploi quotidien, peuvent sembler inoffensives : l’emploi d’une musique de fond pour accroître le rendement du travail, l’utilisation publicitaire d’images plus ou moins érotiques, ou au contraire des visages d’enfants, à seule fin de les stimuler artificiellement à la consommation.

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La psychologie sociale, la psychanalyse, qui peuvent contribuer si largement au véritable progrès de l’homme sont trop souvent exploitées dans ce sens vénal. C’est par des procédés de cette nature, même s’ils furent appliqués a d’autres fin, que le nazisme a obnubilé la conscience des masses humaines, et les à entraînées, comme inertes, dans l’effroyable aventure dont nous commémorons les victimes.

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Dans une société où certaines formes de développement tournent à l’écrasement de la personne, il faut former des hommes avertis de la conspiration tramée contre leur véritable liberté, celle de l’esprit et du jugement, et capables de tenir en échec cette menace.

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Le souvenir du drame concentrationnaire où, en définitive, l’homme fut souvent vainqueur de la diabolique machination nazie, est à cet égard chargé d’espoir ».

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Michel de Boüard, doyen honoraire de la Faculté des Lettres de Caen, vice-président de l’Association des Déportés de Mauthausen.

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*

1980 : Texte sans titre pour le 35e anniversaire de la libération des camps

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Source : Bulletin intérieur de l’Amicale des déportés et familles de Mauthausen, n° 200, avril 1980.

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« Le 35e anniversaire de la libération des camps de concentration incitera beaucoup d’entre nous à réfléchir sur le sens profond de l’expérience que nous avons vécue et sur le contenu du témoignage que nous devons, jusqu’à notre dernier souffle, continuer de porter. Bien sûr, la plupart d’entre nous n’ont pas cessé d’y penser au long de ce tiers de siècle. Mais, comme il arrive toujours, le temps s’est chargé de décanter nos mémoires et de remettre chaque chose à sa place en faisant apparaître sa juste valeur. Or, il n’a pas effacé, ni même atténué, l’esprit de solidarité fraternelle qui nous anima dans l’épreuve commune.

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Beaucoup d’entre nous n’ont pas entendu sans indignation, voici quelques mois, lors de la présentation télévisée du téléfilm “Holocauste”, une personnalité officielle, alors membre du gouvernement, déclarer en termes généraux que, dans les camps de concentration nazis les détenus avaient été ravalés au rang d’animaux affamés, se déchirant entre eux sans pitié. Je ne sais pas ce que furent, dans le camp où elle séjourna, l’expérience et le comportement de cette personnalité ; mais il est proprement scandaleux qu’un ministre français, siégeant à la place d’honneur dans une tribune télévisée, ait pu décrire en de tels termes le comportement des Häftlinge dans les camps nazis. Le bulletin de notre amicale a été, si je ne me trompe, le seul à relever comme il convenait cette falsification de l’histoire ; il doit en être chaudement félicité.

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Que les nazis aient, par tous les moyens, cherché à nous dégrader physiquement, à nous avilir moralement, on n’en peut douter. À cela devaient concourir aussi bien les directives données par les plus hautes autorités du IIIe Reich que la manière dont elles furent appliquées dans les camps par des exécutants subalternes. Une circulaire du Service central de la sûreté d’État prescrivait de donner trois cigarettes au détenu qui aurait accepté de pendre un de ses camarades ; une autre recommandait de faire pendre par des Polonais les prisonniers de guerre soviétiques condamnés à mort et envoyés à Mauthausen pour y être exécutés. Et que dire, à un niveau plus général de la pratique qui consistait à placer des prisonniers politiques sous le contrôle de criminels de droit commun ? Et de l’expression “Erschöpfung durch Arbeit” (épuisement par le travail) employée dans divers documents officiels pour définir le régime du travail concentrationnaire ?

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Or de cette diabolique entreprise d’avilissement de l’Homme, l’Homme a triomphé. Pour nous en tenir à ce que nous avons directement connu à Mauthausen, les témoignages déjà publiés par plusieurs d’entre nous en apportent la preuve ; ils ont raconté ce que fut à l’intérieur du camp, le travail de résistance organisée et de solidarité. Des hommes que la faim tenaillait, qui savaient que les nazis avaient programmé cette faim pour les anéantir lentement, ont accepté de se priver d’une part de leur maigre ration de pain en faveur de camarades plus faibles et plus affamés qu’eux. Des incroyants ont pris des risques graves pour permettre à des croyants de recevoir l’aide spirituelle qu’ils attendaient. Des Häftlinge que la chance avait placés à des postes où ils étaient peu vulnérables ont sciemment risqué le pire pour venir en aide à des camarades plus malchanceux.

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Long, bien long, serait le Livre d’Or où l’on consignerait le récit de telles actions. Dans le même temps où les forces des peuples unis contre la barbarie nazie usaient celle-ci sur les champs de bataille de l’Est et de l’Ouest avant de l’abattre dans les ruines fumantes de Berlin, d’autres ennemis du nazisme, désarmés physiquement mais non moralement, poursuivaient le combat sous d’autres formes dans l’enfer concentrationnaire ; ils ont eu, eux aussi, leur victoire qui fut celle de l’Homme fier et fraternel sur l’égoïsme, la lâcheté, la servilité qu’un diabolique ennemi essayait obstinément de développer en lui.

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N’est-ce pas ce souvenir qui, plus que tout, nous rassemble si fraternellement et donne une tonalité si chaleureuse à chacune de nos rencontres ? C’est donc un message d’espoir, de confiance dans les plus hautes valeurs humaines, qu’en définitive, après trente-cinq ans, nous pouvons livrer comme bilan de notre expérience ! ».

40

*

1985 : « Camps de la mort. La mémoire vivante des témoins »

41

Source : Ouest-France, 15-16 mai 1985.

42

« Quarante ans se sont passés depuis que s’est effondré, avec le IIIe Reich, le système concentrationnaire qu’il avait engendré. On se tromperait si l’on pensait qu’il faut attendre encore quelques décennies pour en écrire l’histoire. Quand auront disparu les survivants de la déportation, les archivistes de l’avenir tiendront peut-être en mains quelques papiers aujourd’hui cachés mais la principale source leur fera défaut : la mémoire vivante des témoins [1][1] NdE : Autocitation non référencée de la fin de l’article « Mauthausen »,.... Encore faut-il que ceux-ci connaissent les exigences de l’enquête historique.

43

Entre 1933 et 1945, le monde concentrationnaire a présenté divers aspects et, à une même date, il y eut entre les camps de concentration d’assez fortes dissemblances ; l’historien doit se garder de faire l’amalgame. Il faudrait aussi publier sans plus de retard les statistiques savamment et patiemment élaborées par le comité d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale. Parce qu’elles faisaient apparaître des taux de mortalité inférieurs à ce que l’on croyait, le comité en ajourna la divulgation pour le motif suivant : “Dans les conditions actuelles (1973), il n’est pas opportun d’envisager une publication ; les associations de déportés sont réticentes”.

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Or, faute d’avoir passé outre ces réticences, on a laissé le champ libre à la perfide propagande de ceux qui nient la réalité concentrationnaire et le génocide juif : il leur est facile de réfuter les simplifications et les généralisations systématiques auxquelles cèdent nombre d’écrivains, souvent anciens déportés. Et dans 50 ans, que concluront les historiens lorsqu’ils auront à choisir entre les deux thèses ?

Michel de Boüard au château de Caen en 1987, au moment du neuf centième anniversaire de la mort de Guillaume le Conquérant. Photo Alain Le Berre, Ouest-France, Archives Université de Caen Basse-Normandie.

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On ne peut douter aujourd’hui du caractère intrinsèquement pervers du système concentrationnaire nazi. Nombre de documents prouvent que ce caractère inhumain, que l’intention d’avilir les hommes en les provoquant à s’entredéchirer, ont été programmés par les plus hautes autorités du IIIe Reich ; les subalternes n’ont fait qu’appliquer avec haine les consignes reçues. Ainsi défini et appliqué, ce système atteignit le bas-fond de l’ignominie. Il disposait de moyens techniques de contrainte dont peuvent user aujourd’hui, s’ils le veulent, la plupart des États ; beaucoup d’entre eux d’ailleurs, ne se privent pas d’en faire ce sale usage. Le cri des rescapés de la déportation, lancé en 1945 et souvent repris depuis lors était : “Plus jamais ça !”. Hélas, longue est la liste des pays où “ça” s’est reproduit depuis 40 ans. C’est à coup sûr l’un des plus graves périls qui menacent l’homme.

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Mais l’affreuse expérience concentrationnaire nazie nous apporte à cet égard, en même temps qu’un avertissement, un message d’espoir. Car, en définitive, dans les camps nazis, les forces du mal n’ont pas réussi à réduire l’homme à l’état de bête. Il y eut certes des défaillances mais la plupart sont demeurés fiers, fraternels, courageux et calmes devant la mort. On ne le redira jamais assez, surtout dans nos pays développés où sévit un individualisme débilitant, d’autant plus dangereux qu’il s’abrite souvent derrière le mot noble de “liberté”.

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À cet égard comme à beaucoup d’autres, redoutable est l’écart qui s’accroît entre les progrès galopants des techniques et l’érosion des valeurs humaines, entre les facilités qu’offrent à beaucoup les sociétés de consommation et le sens des responsabilités. L’appel naguère lancé par Emmanuel Mounier aux valeurs personnalistes et communautaires est plus que jamais d’actualité. Si, dans les camps de concentration, l’homme, en fin de compte, a vaincu la bête, c’est qu’il a trouvé en lui les forces morales contre lesquelles ne peut prévaloir durablement aucune oppression.

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Puissent en prendre conscience nos compatriotes, et particulièrement nos éducateurs et nos législateurs ».

Notes

[1]

NdE : Autocitation non référencée de la fin de l’article « Mauthausen », p. 80 : « Quand auront disparu les survivants de la déportation, les archivistes de l’avenir tiendront peut-être en mains quelques papiers aujourd’hui cachés ; mais la principale source leur fera défaut : la mémoire vivante des témoins ». Michel de Boüard concluait en 1954 par une remarque péremptoire en forme de vœu : « L’étude exhaustive du système concentrationnaire sera faite par notre génération, ou elle ne le sera jamais ».

Plan de l'article

  1. 1965 : « Pour une vraie et durable réconciliation franco-allemande »
  2. 1970 : « Défendre la personne »
  3. 1980 : Texte sans titre pour le 35e anniversaire de la libération des camps
  4. 1985 : « Camps de la mort. La mémoire vivante des témoins »

Pour citer cet article

« La " mémoire vivante du témoin " (1965-1985) », Annales de Normandie, 1/2012 (62e année), p. 149-158.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2012-1-page-149.htm
DOI : 10.3917/annor.621.0149


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