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Annales de Normandie

2012/1 (62e année)


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Ce volume regroupe les textes des communications de la journée d’études consacrée à Michel de Boüard et organisée à l’université de Caen Basse-Normandie le 23 octobre 2009. La publication de ces articles concernant leur fondateur par les Annales de Normandie avait peut-être la force de l’évidence ; pour autant, cela ne saurait être une raison d’omettre de remercier le comité de rédaction de la revue de favoriser ainsi la visibilité de cette journée d’études.

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Cette manifestation s’est inscrite dans le cadre du centenaire de Michel de Boüard célébré au long de l’année 2009 par l’université et la municipalité de Caen [1][1] Josette Travert, alors présidente de l’Université de.... L’hommage a pris plusieurs formes : au printemps, une exposition conçue par le musée de Normandie a été consacrée à la vie et l’œuvre du savant [2][2] L’exposition a été conçue par Jean-Yves Marin, alors... ; à l’automne, au lendemain de la journée d’études, a été rebaptisée à Caen l’Esplanade de la Paix, dont le nom officiel est désormais « Esplanade de la Paix – Place Michel de Boüard ». On ne jurerait pas, trois ans après, que cette nouvelle dénomination soit aujourd’hui couramment utilisée, et peut-être ce lieu connaîtra-t-il le même sort que la Place Charles-de-Gaulle à Paris, que chacun connaît encore sous son ancien nom – pourtant officiellement abandonné – de Place de l’Étoile. En tout cas, le choix de ce lieu apparaissait comme particulièrement judicieux. L’esplanade est en effet située entre le château, haut lieu des réalisations scientifiques de Michel de Boüard (musée de Normandie et fouilles du site) et l’université, dont Michel de Boüard fut l’une des figures marquantes au xxe siècle.

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Dans l’ensemble du dispositif de la commémoration, une place majeure a été réservée à l’histoire. Autrement dit, ni les organisateurs de l’exposition du musée de Normandie, ni ceux de la journée d’études, n’ont voulu se limiter à une forme d’hagiographie du grand homme, comme cela a longtemps été la règle dans ce genre de manifestations. Le plus grand hommage que l’on puisse rendre à un historien n’est-il pas de porter sur son parcours et son œuvre le regard critique nécessaire ? Il nous a semblé qu’il s’agissait là d’un impératif premier. On lira donc dans les textes qui suivent un certain nombre d’observations qui vont dans le sens d’une mise à distance de l’objet étudié, soulignant faiblesses voire incohérences d’une œuvre plurielle. Une telle démarche n’était probablement pas évidente, dans la mesure où de nombreux contributeurs ont été des élèves de Michel de Boüard, avant, pour beaucoup d’entre eux, de devenir des collègues, dans l’ensemble soucieux de rendre hommage à leur maître et ami. On lira ainsi avec émotion les propos de René Fréreux, disparu en 2010, sur cet impératif de ne pas céder à l’hagiographie : « À mes yeux, point n’est besoin de prendre LE Doyen pour un saint : il suffit de l’homme qu’il fut en sa vie et en sa fonction ».

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Comment aborder le parcours et l’œuvre d’un savant ? Le problème posé par cette journée d’études est similaire à celui rencontré par son biographe, auteur de ces quelques lignes [3][3] En cours d’élaboration au moment de cette journée d’études, notre.... Le programme initial de cette journée d’études indiquait l’approche suivie, qui, sans être entièrement satisfaisante, semblait inévitable : le sujet a été abordé selon une logique chronologique et thématique classique. Nous avions ainsi envisagé « les débuts » de Michel de Boüard, à savoir le parcours de l’historien avant son arrivée à Caen, à l’âge de 31 ans en 1940, chargé du cours d’histoire de Normandie et du Moyen Âge. C’est d’ailleurs à cet aspect majeur qu’avait été consacré le deuxième thème, « historien en Normandie ». Ensuite, des communications avaient eu pour sujet – attendu – « l’archéologue ». Le quatrième thème concernait la « Seconde Guerre mondiale », envisagée à la fois comme expérience et moment-clé du parcours de Michel de Boüard, résistant déporté, et comme sujet d’étude historique par ce dernier, devenu après 1945 un des pionniers de l’histoire de la déportation et de la répression allemande. Enfin, la journée s’était close sur des témoignages autour du thème « un homme dans la cité après 1945 ».

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On le constate, la voie choisie consiste donc à étudier successivement des visages de Michel de Boüard – le jeune archiviste-paléographe, l’historien de la Normandie, l’archéologue, l’ethnographe, l’historien de la Seconde Guerre mondiale, le résistant, le doyen, etc. – au risque perçu et assumé de ne pas être en mesure de dégager une logique d’ensemble de son parcours, principe générateur des pratiques ou habitus. On concèdera donc le caractère pointilliste du portrait ici présenté, ce qui n’est finalement peut-être qu’une forme d’anticipation des lectures généralement faites d’une biographie. En effet, il est courant que chaque spécialiste vienne chercher dans une biographie les informations qui intéressent directement son domaine de recherche. Ici le « découpage » thématique a donc préalablement été effectué.

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Que l’on ne s’attende par ailleurs pas à trouver dans ce qui suit l’ensemble des aspects de l’œuvre et du parcours de Michel de Boüard [4][4] Nous avons fait le choix de ne pas publier ici l’une.... Pour des raisons liées aux choix des intervenants et à la nécessité d’insister sur certains points, quelques visages sont demeurés inexplorés lors de cette journée d’études. Le manque le plus net réside dans la dimension intellectuelle (au sens apparu en France au moment de l’affaire Dreyfus) de Michel de Boüard, qui s’engagea tout au long de sa vie dans la sphère publique. Certes, Jean Quellien évoque « le résistant », mais on peine toujours à qualifier d’intellectuelle une telle activité, qui devait par définition demeurer clandestine. Seul le témoignage de Michelle Perrot fait ainsi allusion au communisme de Michel de Boüard, né de la Résistance et demeuré une appartenance majeure du personnage, au-delà de son départ du parti communiste au début des années 1960. De même, le christianisme, incontestable « masse de granit » qui lie « les grains de sable » de Michel de Boüard, est quasiment absent de ce volume. Le sujet ne manque pourtant pas d’intérêt, car du renouveau néo-thomiste des années vingt et trente à Vatican II, en passant pas la crise progressiste de l’après-guerre dans laquelle il a été directement impliqué, le chrétien Michel de Boüard a affronté la plupart des enjeux doctrinaux et politiques du catholicisme français au xxe siècle. Par ailleurs, on remarquera que la grande majorité des communications concernent les deux décennies suivant la fin de la Seconde Guerre mondiale. C’est en effet à ce moment que Michel de Boüard a déployé une activité plurielle et procédé à de nombreuses innovations : création du musée de Normandie et des Annales de Normandie, développement d’une archéologie médiévale renouvelée. Un seul texte concerne le jeune Michel de Boüard et seul Jean Quellien aborde la période décisive de la Seconde Guerre mondiale. Le plus étonnant réside incontestablement dans l’absence d’étude précise de la dernière phase de la vie de Michel de Boüard, moment où la plupart des intervenants ont côtoyé le savant, manière peut-être d’assurer l’indispensable mise à distance évoquée précédemment.

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Hormis Jean Quellien, René Fréreux et Michelle Perrot, les intervenants se sont donc consacrés à l’analyse de la part scientifique de l’œuvre de Michel de Boüard, notamment dans les années quarante, cinquante et soixante. On pourrait sans doute qualifier l’universitaire caennais, à l’instar de ce qui a été écrit à propos de Pierre Vidal-Naquet, de polyhistor[5][5] François Hartog a construit son essai sur Pierre Vidal-Naquet..., au sens où, tout comme l’historien de la Grèce antique a utilisé ses compétences d’historien sur des sujets très éloignés de sa spécialité d’origine (la guerre d’Algérie, la lutte contre le négationnisme), l’universitaire caennais ne s’est pas cantonné à son domaine de formation, l’histoire médiévale. Après tout, n’y avait-t-il pas selon Michel de Boüard qu’ « qu’une science des hommes dans le temps et qui sans cesse a besoin d’unir l’étude des morts à celle des vivants », selon la formule de Marc Bloch dans son Apologie pour l’histoire, que Michel de Boüard avait placée en épigraphe en couverture des Annales de Normandie et dont il avait fait une sorte de devise personnelle ? Or – et ethnographes et archéologues ont tendance à ne pas le rappeler – Marc Bloch indiquait dans la phrase suivante à propos de la dénomination de cette « science des hommes dans le temps » : « J’ai déjà dit pourquoi l’antique nom d’histoire me paraît le plus compréhensif, le moins exclusif ; le plus chargé aussi des émouvants souvenirs d’un effort beaucoup plus que séculaire : partant, le meilleur » [6][6] M. Bloch, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien,.... Historien, Michel de Boüard le demeure dans l’ensemble de ses expériences scientifiques, qu’il aborde une histoire du temps présent qui est alors dans les limbes ou qu’il travaille à une rénovation profonde de l’archéologie médiévale.

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Thomas Fontaine rappelle ainsi que Michel de Boüard fut de ces universitaires « pionniers » ayant affronté le défi d’une écriture de l’histoire du temps présent, dans le cadre des premiers travaux du Comité d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale. Expérience scientifique certes directement induite par l’expérience personnelle, puisque Michel de Boüard écrit principalement sur la déportation de répression, mais qui montre la volonté de l’historien de ne pas limiter son champ d’intervention aux seules études médiévales. D’ailleurs, dans l’ensemble de son parcours, Michel de Boüard aura constitué un élément original de la « tribu des médiévistes » [7][7] O. Dumoulin, « La tribu des médiévistes », Genèses,.... Il aura en effet multiplié les expériences scientifiques, de l’histoire diplomatique très conventionnelle et directement liée à l’École des chartes au début aux tentatives de dialogues interdisciplinaires entre l’histoire et l’ethnographie d’une part (voir sur ce point le texte de Jean-Jacques Bertaux) et entre l’histoire et l’archéologie médiévales d’autre part (voir les contributions de Joseph Decaëns et Joëlle Burnouf). Cette capacité d’innovation constitue probablement la caractéristique principale de la carrière d’historien de Michel de Boüard, même si les ambitions affichées n’ont parfois pas été suivies de résultats toujours probants – ce que suggèrent notamment Pierre Bauduin à propos de l’histoire de la Normandie et Joëlle Burnouf à propos de l’archéologie médiévale.

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« Homme pluriel » [8][8] L’expression est certes courante, mais renvoie aussi..., Michel de Boüard le fut par la multiplicité de ses domaines d’intervention politiques et scientifiques. Mais cette pluralité d’appartenances est aussi probablement la cause principale d’une postérité incertaine, dont témoignent plusieurs indices. Ainsi, l’absence de Michel de Boüard dans des inventaires (des palmarès ?) de personnalités marquantes de la vie intellectuelle et de la recherche historique française au xxe siècle est une information : que ce soit dans le Dictionnaire des intellectuels français au xxe siècle[9][9] J. Julliard et M. Winock (dir.), Dictionnaire des intellectuels... qui se propose de dresser une liste des personnes, des lieux et des moments significatifs de la vie intellectuelle ou, plus encore, dans un récent dictionnaire entièrement consacré aux historiens français [10][10] Ch. Amalvi (dir.), Dictionnaire biographique des historiens..., aucune allusion n’est faite à l’universitaire caennais. Ce recueil se présente comme une étape, non d’une lutte contre l’oubli – c’était l’objet de la commémoration parallèle à cette initiative historique –, mais d’une meilleure connaissance historique de celui, qui, à défaut d’être reconnu comme un des très « grands historiens » du xxe siècle, constitue une figure fort originale de la vie scientifique et intellectuelle française.

Notes

[*]

Docteur en histoire, université de Caen Basse-Normandie, F 14032 Caen.

[1]

Josette Travert, alors présidente de l’Université de Caen Basse-Normandie, et Philippe Duron, député-maire de Caen (et ancien étudiant de Michel de Boüard) ont apporté un concours actif à ce centenaire. Qu’ils en soient ici vivement remerciés.

[2]

L’exposition a été conçue par Jean-Yves Marin, alors directeur du musée, Jean-Marie Lévesque, alors conservateur du musée et Bertrand Hamelin. Voir le journal de l’exposition : Michel de Boüard 1909-1989, un intellectuel dans son siècle, Caen, Musée de Normandie, 2009. Que les enfants de Michel de Boüard trouvent ici l’expression de nos remerciements pour leur prêt de documents pour cette exposition.

[3]

En cours d’élaboration au moment de cette journée d’études, notre thèse a été soutenue à Caen le 12 décembre 2011. Dans l’attente d’une possible publication, on pourra se reporter au résumé suivant : « Soutenance de thèse, B. Hamelin, Singulier et pluriel : Michel de Boüard », Cahiers Léopold Delisle, t. lvii (2008), 2012, p. 113-119.

[4]

Nous avons fait le choix de ne pas publier ici l’une de nos communications prononcées le jour du colloque, à savoir une intervention sur l’implication de Michel de Boüard dans l’affaire Roques. Cet aspect sera prochainement l’objet d’un article spécifique dans une autre revue.

[5]

François Hartog a construit son essai sur Pierre Vidal-Naquet autour de cette notion : F. Hartog, Pierre Vidal-Naquet, historien en personne. L’homme-mémoire et le moment-mémoire, Paris, La Découverte, 2007.

[6]

M. Bloch, Apologie pour l’histoire ou métier d’historien, Cahiers des Annales, n° 3, Paris, Armand Colin, 1949, p. 15.

[7]

O. Dumoulin, « La tribu des médiévistes », Genèses, 21, 1995, p. 120-133.

[8]

L’expression est certes courante, mais renvoie aussi aux travaux du sociologue Bernard Lahire (L’Homme pluriel. Les ressorts de l’action, Paris, Nathan, « Essais et Recherches », 1998), essentiels dans notre réflexion sur la biographie.

[9]

J. Julliard et M. Winock (dir.), Dictionnaire des intellectuels français : les personnes, les lieux, les moments, Paris, Le Seuil, 1996.

[10]

Ch. Amalvi (dir.), Dictionnaire biographique des historiens français et francophones, de Grégoire de Tours à Georges Duby, Paris, La Boutique de l’Histoire, 2004.

Pour citer cet article

Hamelin Bertrand, « Avant-propos. Quelques visages d'un homme pluriel », Annales de Normandie, 1/2012 (62e année), p. 4-9.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2012-1-page-4.htm
DOI : 10.3917/annor.621.0004


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