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Annales de Normandie

2012/1 (62e année)


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« Il n’y a qu’une science des hommes dans le temps, et qui sans cesse a besoin d’unir l’étude des morts à celle des vivants » [1][1] Citation de Marc Bloch que Michel de Boüard plaça sur....

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Michel de Boüard, résistant, est déporté le 20 mars 1944 au camp de transit de Sarrebruck Neue Bremm, dans un convoi de quelques dizaines de détenus classés sous le sigle « NN » (« Nacht und Nebel », « Nuit et Brouillard »). Le 15 avril 1944, il est immatriculé à Mauthausen, dont il est libéré en avril 1945. Historien médiéviste, Michel de Boüard est un des rares universitaires résistants et déportés à avoir travaillé et publié sur ces sujets de la répression et de la déportation.

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Exemple de cette « histoire incarnée » qui naît dès le retour des camps, son parcours est d’autant plus intéressant à étudier qu’il faut le replacer dans le cadre historiographique original dans lequel naissent les premiers travaux sur ces thèmes, où se mêlent réflexion scientifique et « devoir de mémoire », pour une histoire du très contemporain. Mais si Michel de Boüard est d’abord un exemple caractéristique des filiations croisées de cette histoire et de ses enjeux particuliers, il l’est aussi de leurs évolutions. En effet, il s’inquiète progressivement de la manière dont cette histoire s’écrit – ou plutôt ne s’écrirait pas –, pour finir par rompre toutes ses filiations. Après avoir tracé les contours du cadre historiographique dans lequel travaille Michel de Boüard, et fait le bilan de ses recherches personnelles, nous rappellerons les étapes de ses inquiétudes profondes qui finissent, paradoxe difficilement compréhensible, par le conduire à soutenir le travail d’un négationniste [2][2] Sur les points que je vais développer, comme sur les....

Un cadre historiographique original : les filiations multiples de l’historien

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« Il s’agit de prendre la mesure et de saisir la signification d’une historiographie traversée de passions, de débats, de polémiques, tenaillée entre la nécessité de respecter une histoire où l’éthique a joué le premier rôle et l’obligation de mettre à distance et en perspective les événements qui l’ont jalonnée. [Il s’agit de] réfléchir à une historiographie sécrétée, jusqu’en ce début du xxie siècle, autant par la mémoire que par l’histoire » [3][3] L. Douzou, La Résistance française, une histoire périlleuse,....

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Singulière, l’historiographie de la déportation l’est assurément. Elle est à la fois limitée en nombre de productions et large dans ses frontières, peu universitaire mais dominée par le collectif atypique que fut le Comité d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale (CH2GM) [4][4] Je renvoie à mon article : T. Fontaine, « Les premiers..., marquée enfin par des travaux de déportés-historiens, de fonctionnaires chargés d’archiver les fonds de la déportation, voire parfois de journalistes.

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Détaillons les filiations multiples de Michel de Boüard, significatives des caractéristiques de ce cadre historiographique original.

Une expérience à relater : le témoin

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La position scientifique de Michel de Boüard, nous allons y revenir, est marquée par sa méfiance vis-à-vis des témoignages d’anciens déportés, par trop marqués selon lui du sceau du « récit anecdotique » [5][5] M. de Boüard, « Mauthausen », Revue d’histoire de la.... En cela, l’héritage chartiste de l’historien prime [6][6] Se reporter dans ce numéro à l’article de Bertrand....

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Pour autant, ces récits demeurent pour lui une source essentielle de l’histoire de la Déportation, comme il l’indique clairement en conclusion de son premier article sur le thème de la Déportation, en 1954 : avec les documents d’archives, « les témoignages des déportés sont des matériaux de premier ordre pour l’histoire du système concentrationnaire » [7][7] M. de Boüard, « Mauthausen », op. cit., p. 80.. Il était donc évident qu’il consacrerait du temps à rédiger son témoignage de déporté. Il le publie en plusieurs fois entre novembre 1949 et avril 1950 dans l’ Aurore de Basse-Normandie, le journal régional du PCF. S’il le conçoit comme une source de l’histoire de la Déportation qui doit s’écrire – ce récit est donné sans trop de différences au CH2GM lorsque celui-ci lance une collecte de témoignages –, il le publie aussi dans un journal militant. Michel de Boüard témoigne également sur la figure du Père Jacques ou sur les conditions de sa libération par la Croix-Rouge [8][8] Son témoignage est abondamment cité dans Père P. de la Trinité,.... Il donne également des éléments au journaliste Christian Bernadac, qui publie dans les années 1970 trois livres sur Mauthausen [9][9] C. Bernadac, Les 186 Marches, Paris, France-Empire,....

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Michel de Boüard est donc un historien de la Déportation ayant témoigné, une position non isolée – on pense par exemple à Eugen Kogon, Germaine Tillion ou Georges Wellers [10][10] Eugen Kogon publie la première synthèse sur le système... impliqués dès les années 1940 – mais déjà originale pour un universitaire.

Une histoire scientifique : l’universitaire au sein de la CHOLF et du CH2GM

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Si le bilan des années du CH2GM en matière d’histoire de la Déportation est souvent considéré comme faible, il a pourtant indéniablement lancé les recherches et obtenu des résultats. Jusqu’au milieu des années 1960, Michel de Boüard en est un des membres actifs et ses travaux ressortent nettement parmi ceux de la commission Déportation du Comité.

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Avant le CH2GM, la Commission pour l’histoire de l’occupation et de la libération de la France (CHOLF), dépendante du ministère de l’Éducation nationale, est la première institution à réfléchir à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale. Elle est officiellement mise en place dès le 20 octobre 1944. On y retrouve des bibliothécaires, des archivistes et des professeurs, sous la présidence de Pierre Caron, directeur honoraire des Archives de France [11][11] L. Douzou, La résistance française…, op. cit., p. 55 ;.... Le but de la Commission est de rassembler les documents, de commencer leur analyse et, à terme, de publier de premiers résultats. « Nous avons à constituer le dossier qui servira aux historiens de l’avenir », annonce ainsi Pierre Caron en introduction à la première réunion de la CHOLF le 28 décembre 1944 [12][12] Arch. nat., F 1718016.. Michel de Boüard connaît Édouard Perroy, professeur à la faculté des Lettres de Lille, médiéviste, qui devient en mars 1945 le secrétaire général de la structure. Lorsqu’en juillet 1947 est créé le réseau de 90 correspondants départementaux, Michel de Boüard devient celui du Calvados.

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Un autre organisme travaille rapidement à l’histoire de la Seconde Guerre mondiale : en effet, un Comité d’histoire de la Guerre (CHG) est mis en place par un décret du 6 juin 1945 et directement placé auprès de la présidence du gouvernement provisoire. Il doit « coordonner les programmes des travaux entrepris dans les divers départements ministériels sur l’histoire de la Deuxième Guerre mondiale » et « centraliser les informations relatives à l’activité des services chargés, dans les différents pays alliés ou amis, de travaux analogues » [13][13] L. Douzou, La résistance française…, op. cit., p. 59,.... Lucien Febvre, professeur au collège de France, fondateur des Annales et référence de Michel de Boüard, est nommé à la présidence du CHG, assisté aux postes de vice-président par Pierre Renouvin et Pierre Caron.

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Rapidement, un décret du 17 décembre 1951 fusionne ces deux structures complémentaires, la CHOLF et le C H G, pour créer le CH2GM, dont Lucien Febvre est le président et Henri Michel, autre historien ancien résistant, le secrétaire général. Sa commission pour l’histoire de la Déportation est la première à être mise en place à la suite d’une initiative du Réseau du Souvenir, association œuvrant pour la mémoire de la Déportation. Cette commission est présidée par Julien Cain, archiviste et ancien déporté à Buchenwald. Le nom de Michel de Boüard fait partie des premiers à être cités lorsqu’Henri Michel est contacté pour la constituer [14][14] Cf. Arch. nat., 72 AJ 2141 ; T. Fontaine, « Les premiers.... L’universitaire caennais répond d’autant plus favorablement qu’il participait déjà à la CHOLF et qu’il partage, lui le chartiste, les objectifs du CH2GM, notamment en matière de collecte de sources. Il retrouve notamment au sein de la Commission Robert Fawtier, son aîné médiéviste également déporté à Mauthausen, et Germaine Tillion, l’ethnologue qui, de 1945 à 1954, travaille activement sur ce sujet de la Déportation. Très vite, les articles de Michel de Boüard sur les thèmes de la répression et de la Déportation – s’il suit les recherches initiées sur la Résistance, il ne publie pas dans ce domaine – constituent une part importante de l’œuvre du CH2GM.

Une histoire qui doit être enseignée : le pédagogue

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C’était une des ambitions affichées d’emblée par la CHOLF : cette histoire doit être rapidement enseignée. Le CH2GM annonce lui aussi cette volonté de transmettre les connaissances et de les vulgariser. Les amicales d’anciens déportés partagent également vite ce souhait. Michel de Boüard, historien et enseignant, joua un rôle actif en ce domaine.

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Au début des années 1960, avec Louis François, inspecteur général de l’Éducation nationale et ancien déporté, président du jury national du Concours national de la Résistance et de la Déportation, il est pour beaucoup dans l’idée de la création d’une commission « chargée d’étudier et de promouvoir les mesures propres à perpétuer le souvenir de la Résistance et de la déportation dans l’enseignement public ». Lors d’une réunion de cette commission, le 23 mars 1964, Louis François donne lecture d’un rapport de Michel de Boüard sur l’organisation de stages pour former les professeurs, où il souligne le travail de celui qui, deux ans plus tôt, avait organisé sans doute le premier stage de formation à l’initiative du CH2GM. Près de 80 professeurs et candidats à l’agrégation d’histoire de l’académie de Caen avaient travaillé sur l’enseignement de la Résistance et de la Déportation : grâce à une bibliographie commentée, l’analyse de films, une étude monographique régionale, une discussion sur la manière d’enseigner le sujet en cours d’histoire et en cours d’instruction civique [15][15] Arch. nat., 72 AJ 679..

Une expérience commune : l’ancien déporté responsable associatif

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Comme beaucoup d’autres anciens déportés, Michel de Boüard adhère vite à une amicale. Dès 1945, il participe à la fondation de celle de Mauthausen dont il devient un membre du bureau et, du fait de sa stature intellectuelle, une figure.

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Engagé auprès des communistes en 1945, il n’est pas non plus étonnant de le retrouver comme responsable national et secrétaire départemental de la FNDIRP, « satellite » du PCF. Il est membre du Comité national de 1945 à 1950. Significativement, en 1949, en pleine guerre froide, il prend position contre l’appel de David Rousset sur les camps soviétiques, qui déchire le « monde déporté » [16][16] Le Patriote Résistant, n° 89, 31 décembre 1949..

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Sans renier cette appartenance d’après-guerre aux idéaux communistes, mais critiquant l’« ingérence » du PCF dans la fédération départementale de la FNDIRP, Michel de Boüard propose et obtient au congrès d’octobre 1951 la fondation d’une association autonome des deux principales fédérations nationales, la communiste et la gaulliste. Mise en place en mars 1952, « l’association des déportés et internés résistants et politiques et familles de disparus du Calvados » est donc un cas rare par son œcuménisme : des anciens déportés de toutes obédiences politiques, y compris communiste, s’y retrouvent. Représentatif de cette démarche mettant d’abord en avant les objectifs d’une mémoire de la Déportation centrée sur le seul souvenir de l’expérience concentrationnaire, il souhaite en 1955 que cette nouvelle structure rejoigne le Réseau du Souvenir. Dans sa demande, il exprime ainsi clairement son souhait de ne pas participer aux conflits de la Guerre froide et de préserver une « unité fraternelle dans le souvenir des souffrances communes et du sacrifice de nos morts », tout en espérant retrouver une « certaine efficacité » d’action [17][17] Arch. nat., 72 AJ 2153, lettre du 20 avril 1955 de.... Témoin, historien et enseignant, Michel de Boüard est donc aussi un militant de la mémoire.

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Ces facettes multiples réunies en une seule personne illustrent le cadre original dans lequel l’histoire de la Déportation s’écrit. Une histoire « incarnée », qui n’hésite pas à afficher ses enjeux éthiques, moraux, de transmission. Si l’on retient parfois cela comme un handicap, ceux qui la portent alors y voient au contraire un avantage, assumé. Michel de Boüard n’hésite pas, par exemple, à mobiliser les ressources de son amicale lorsqu’il initie en 1958, au sein du CH2GM, une enquête sur les Kommandos du camp de Mauthausen : un questionnaire est élaboré en commun, l’association se chargeant de le diffuser plus largement [18][18] Bulletin du CH2GM, n° 64, avril 1958, compte-rendu.... Plus nettement encore, l’universitaire croit au début des années 1960 aux initiatives historiques et pédagogiques portées par le Comité international de l’ancien camp autrichien, signant au nom de la Commission d’histoire de l’amicale française un appel à la sortie d’un livre commun sur l’histoire de Mauthausen [19][19] Mauthausen, Bulletin intérieur de l’amicale des déportés.... À cette date, son premier article d’envergure sur le sujet était déjà sorti.

Les travaux de Michel de Boüard en histoire de la Déportation

Un pionnier

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C’est un exercice habituel de l’historiographie de se chercher des pionniers. Mais, au regard de la production écrite des années 1950-1960, Michel de Boüard peut facilement être classé parmi ceux de l’histoire de la Déportation.

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En effet, en 1954, il publie la première monographie sur le camp de Mauthausen, renouvelant l’exercice en 1962 à propos de son annexe de Gusen [20][20] M. de Boüard, « Mauthausen », op. cit., et « Gusen »,.... En langue française, jusqu’à la thèse de Michel Fabréguet au milieu des années 1990, ce travail était la référence [21][21] M. Fabréguet, Mauthausen. Camp de concentration national-socialiste.... Il contient notamment une statistique des décès fondée sur l’étude des registres originaux du camp, démontrant notamment l’importance des variations dues à l’évolution du système concentrationnaire et aux assassinats qui s’y déroulaient.

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Conscient des écarts entre les chiffres de décès les plus souvent avancés, notamment dans les témoignages des déportés, Michel de Boüard attend beaucoup de la « Statistique nationale des déportés » initiée par le CH2GM. Il s’occupe d’opérer le recensement à l’échelle du Calvados, un résultat qu’il présente dans le bulletin du Comité en 1960 [22][22] Bulletin du CH2GM, n° 86, avril 1960. Cette recherche.... Il en profite pour poser rapidement, mais de manière pertinente, la question de la définition du déporté à prendre en compte. Il pointe notamment la « limite inférieure de la notion de résistance », comprenant ceux arrêtés pour détention d’une arme de chasse, écoute de la radio, altercation avec des soldats, propos anti-allemands, etc.

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Dans l’esprit du CH2GM, ce recensement des déportés était le préalable à une histoire plus approfondie de la répression en France occupée. En 1964, c’est Michel de Boüard qui présente la première synthèse sur le sujet [23][23] M. de Boüard, « La répression allemande en France de.... Ce fut longtemps le seul travail de référence sur ce thème et il est intéressant de constater, qu’au regard des récentes évolutions historiographiques, Michel de Boüard insiste d’emblée et à juste titre sur les acteurs allemands. Il distingue clairement la période gérée par le Commandement militaire (le MBF, Militärbefehlshaber in Frankreich), jusqu’au 1er juin 1942, et celle où la police nazie (la Sipo-SD, Sicherheitspolizei und Sicherheitsdienst) détient le pouvoir. Cela ressort nettement d’un développement en deux parties, l’une portant sur « les institutions », l’autre sur « les faits ». Il s’appuie sur les rares livres disponibles alors, celui de Jacques Delarue [24][24] J. Delarue, Histoire de la Gestapo, Paris, Fayard,..., et celui en allemand de Hans Luther [25][25] H. Luther, Die Französische Widerstand gegen die Deutsche.... Le livre de Hans Umbreit sur le MBF n’était pas encore paru [26][26] H. Umbreit, Der Militärbefehlshaber in Frankreich 1940-1944,.... Michel de Boüard a aussi pu consulter au Centre de documentation juive contemporaine (CDJC) le riche dossier du procès Oberg-Knochen. Malgré son insistance sur la rivalité traditionnelle entre membres des services militaires et la « Gestapo », il y a puisé une juste présentation théorique des acteurs répressifs. Un autre tableau la complète, concernant les différentes procédures répressives à l’œuvre en France occupée : jusqu’au 1er juin 1942, celles relevant des tribunaux militaires du MBF, de la procédure « NN » et des mesures de représailles qui frappent « les communistes et les Juifs » ; après le 1er juin, la poursuite de ces différents circuits, y compris judiciaires, et l’ajout d’une Schutzhaft, déjà appliquée dans le Reich mais de plus en plus majoritaire et qui se traduit par des déportations sans jugement, dans les wagons à bestiaux, vers les camps de concentration. Ce texte est ainsi le premier en français à présenter le mécanisme des déportations sans jugement opérées par la Sipo-SD. Il pointe l’importance de la fonction économique du système concentrationnaire à partir de 1942, sans oublier l’acmé de la dimension répressive en France occupée en 1944. Intéressé par l’étiquette « N N » gérée par la Gestapo, procédure de sa déportation, l’historien remarque justement qu’elle s’appliqua à des « résistants français sur qui pesaient des charges particulièrement lourdes ». Sur beaucoup de ces points, la thèse d’Olga Wormser-Migot, Le système concentrationnaire nazi (1968) marque un certain recul [27][27] O. Wormser-Migot, Le système concentrationnaire nazi,....

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Précisons enfin, alors que l’on a aujourd’hui tendance à trop vite schématiser cette période où la mémoire de la Résistance impliquerait un silence complet ou presque sur le génocide des Juifs, brouillant le propos historique [28][28] Lire F. Azouvi, Le mythe du grand silence. Auschwitz,..., que la pensée de Michel de Boüard est parfaitement claire sur la spécificité des « persécutions raciales ». Son exposé sur les persécutions menées contre les Juifs de France est toutefois rapide car, note-t-il, « plusieurs excellentes études ont été consacrées à ce sujet » [29][29] M. de Boüard, « La répression allemande en France de.... Ainsi nourri aux meilleures sources de cette époque – notamment aux travaux de Roger Berg, Léon Poliakov ou Joseph Billig –, Michel de Boüard éclaire parfaitement les faits, rappelant les convois vers Auschwitz, l’extermination à l’arrivée et le rôle crucial de Vichy.

Face au savoir déporté

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Au cours de ces travaux, le problème de la critique et de la place du « savoir déporté » préoccupe particulièrement Michel de Boüard. La réflexion est évidente pour l’historien, confronté au nombre et à la force des témoignages dans le corpus des sources disponibles. Elle l’est plus encore pour l’ancien déporté convaincu que ce qu’il appelle « la mémoire vivante des témoins » fonde la réussite d’une histoire de la Déportation :

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« À côté des documents administratifs, les témoignages des déportés sont des matériaux de premier ordre pour l’histoire du système concentrationnaire. Si tout chercheur peut, à la rigueur, connaître ce qu’était la structure d’un camp, un ancien déporté seul évoquera valablement ce qu’y fut la vie des Häftlinge. […] Quand auront disparu les survivants de la déportation, les archivistes de l’avenir tiendront peut-être en mains quelques papiers aujourd’hui cachés ; mais la principale source leur fera défaut : je veux dire la mémoire vivante des témoins. L’étude exhaustive du système concentrationnaire sera faite par notre génération, ou elle ne le sera jamais » [30][30] M. de Boüard, « Mauthausen », op. cit., p. 80..

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Mais, précise-t-il, « encore faut-il renoncer à ce genre facile qu’est le récit anecdotique et affronter, avec l’aide d’une méthode adéquate, les problèmes de la psychologie et de la sociologie concentrationnaires » [31][31] Ibid.. Or, parmi les membres du CH2GM qui s’emparent d’emblée de cette question, Michel de Boüard est de ceux qui nourrissent de nettes appréhensions quant au savoir proposé par certains témoignages. Robert Fawtier pense que les futurs travaux sur le sujet doivent contenir « le moins possible de récits » d’anciens déportés :

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« C’est par le récit que le mensonge s’introduira. […] Dès l’instant où vous mettrez de la littérature, vous ouvrirez la porte au mensonge ! Je crois que pour faire rendre à la déportation la reconnaissance à laquelle elle a droit, il faut montrer ce qu’elle a été réellement. Nous crevons nous, les déportés, de la littérature qu’on a faite sur nous ! C’est une très mauvaise affaire ! » [32][32] Arch. nat., 72 AJ 679, procès-verbal de la réunion....

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Dans un de ses rares comptes-rendus d’un témoignage sur Mauthausen, Michel de Boüard dénonce précisément ce risque :

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« Au lendemain du retour, les déportés laissaient parler leur cœur, plus que leur mémoire ou leur raison ; effusion sentimentale qui, d’ailleurs, répondait incontestablement à l’attente du public. Aujourd’hui, où l’histoire a besoin de la mémoire sereine des témoins rescapés, un livre de ce genre déçoit, en dépit de toute la générosité que l’on devine chez l’auteur, de son attachement fidèle aux idéaux de la Résistance » [33][33] Il s’agit du livre réédité de l’avocat milanais M. De Martino.....

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En 1963, sa position n’a pas changé. Lors de l’annonce de la publication décidée par le Comité international de Mauthausen, en « six langues », de « l’Histoire internationale de Mauthausen et de ses Kommandos », il indique encore à ses camarades, de manière diplomatique sans doute, qu’il est « temps de faire le point » sur « nos souvenirs ». En effet, selon lui, au fil des années, ils « perdent de leur précision » alors que « des impressions, des préoccupations diverses, des sentiments sont intervenus dans nos souvenirs et les ont, quelque peu, modifiés à notre insu en une synthèse des choses vécues et des idées que nous nous formons » [34][34] Mauthausen, Bulletin intérieur de l’amicale des déportés....

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On le constate à travers ces exemples, cette question est essentielle pour Michel de Boüard, fondant en grande partie son approche de l’histoire de la Déportation. Comme il l’annonçait en 1954, elle engage la responsabilité de l’historien qui doit aborder les témoignages grâce à une « méthode adéquate » [35][35] M. de Boüard, « Mauthausen », op. cit., p. 80.. En 1964, dans son article sur la répression, il en appelle une nouvelle fois à « une sociologie, une psychologie de la répression », éloignée « des narrations véhémentes des rescapés » [36][36] M. de Boüard, « La répression allemande en France de.... Il le dit à plusieurs reprises à ses camarades, comme en 1971 avec force et émotion, lors d’une discussion significative sur la manière de témoigner de cette histoire devant les élèves lors du Concours national de la Résistance et de la Déportation :

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« Il faut que nous fassions attention, chacun de nous, à éviter un travers qui est peut-être assez commun, mais contre lequel il faut être en garde, c’est le mode hagiographique, une espèce d’apologie systématique de la Résistance. La Déportation c’est un fait historique. […] Nous risquerions, nous, de ne pas être dans la course si nous ne nous attachions pas à faire une histoire sérieuse. Nous devons la faire avec notre souvenir, avec notre piété à l’égard de nos morts ; vous me direz qu’il n’est pas possible d’être objectifs. Dans ces conditions, je crois que si : on peut à l’égard des faits être objectifs et avoir, à côté de cette objectivité qui porte sur les faits, des réactions d’ordre sentimental. Si je le dis, c’est parce que souvent j’ai entendu reprocher à nos camarades, à nos associations d’anciens déportés, une espèce de parti pris de vouloir tout glorifier, tout magnifier. La réalité est d’une part assez tragique et d’autre part assez belle pour que nous la décrivions, nous la rappelions, nous en témoignions, telle qu’elle a été. Voilà ce que je voulais vous dire. Je crois que c’est une chose extrêmement importante parce que le fait le plus inéluctable, le plus certain, c’est que d’ici à quelques années aucun de nous ne sera plus là, et il ne faudrait pas que ce dont nous fûmes les témoins, disparût à tout jamais » [37][37] Mauthausen, Bulletin intérieur de l’amicale des déportés....

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Mais cette chronologie interpelle, car cette affirmation répétée cache sans doute chez Michel de Boüard une inquiétude qui tourne vite au constat d’urgence : « l’étude exhaustive du système concentrationnaire sera faite par notre génération, ou elle ne le sera jamais », expliquait-il en conclusion de son premier article de 1954 [38][38] M. de Boüard, « Mauthausen », op. cit., p. 80.. L’appel est devenu inquiétude dix ans plus tard. Or, c’est un constat, l’historien n’écrit plus rien sur ces thèmes de la répression et de la Déportation après 1964. Certes, les années qui s’ouvrent ensuite sont pour lui bien remplies sur le plan scientifique, avec le développement de l’archéologie médiévale. Mais la manière dont il perçoit alors la possibilité d’une histoire scientifique gênée par ce problème des récits des anciens déportés semble énormément jouer. Ce choix assumé de ne plus écrire sur le sujet devient ensuite une véritable césure qui finit par opposer les filiations jusque-là parfaitement mêlées de Michel de Boüard. En 1986, face au constat renouvelé d’une histoire manquée et alors qu’il s’engage dans une voie qui hypothèquera totalement la portée de son travail sur le sujet, il évoque une idée qui le « hante » [39][39] Entretien publié dans Ouest-France, édition du 2-3.... Reprenons la généalogie de cette évolution pessimiste.

Filiations en conflit

1964, l’affaire Meerschaum : quand une filiation l’emporte sur l’autre

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La publication en 1964 de son article sur la répression en France occupée constitue une première étape importante, passée quasiment inaperçue. Une affirmation de Michel de Boüard, selon laquelle, dans les premiers convois massifs partis de France en direction du camp en avril 1943 – ceux de l’opération Meerschaum –, « plusieurs milliers de personnes avaient été arrêtées […] pour des motifs presque toujours futiles et souvent pour délit de marché noir » [40][40] M. de Boüard, « La répression allemande en France de..., provoque une réaction de son amicale de Mauthausen. C’est que Michel de Boüard souligne ainsi que les résistants n’y étaient pas majoritaires et qu’une forte proportion d’anciens déportés français de ce camp n’étaient donc pas des combattants de l’ombre. Dans une lettre, Émile Valley, le secrétaire général de l’amicale, demande fermement à l’historien un rectificatif pour nuancer cette information, aujourd’hui historiquement établie [41][41] Dans des proportions variables selon les convois de.... « Nous pensons que ce passage n’est pas très juste et peut provoquer beaucoup de malentendus » lui écrit Émile Valley. « Nous sommes étonnés du nombre : plusieurs milliers » car « ceux arrivés par ces convois étaient d’authentiques résistants ». Il apparaîtrait ainsi que « sur les 10 000 déportés à Mauthausen, beaucoup ne l’auraient pas été pour des motifs avouables » [42][42] Archives personnelles de Michel de Boüard, lettre d’Émile....

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Or, Michel de Boüard consent rapidement à publier un rectificatif dans le bulletin du CH2GM, rappelant le caractère exceptionnel de la procédure Meerschaum et finalement le faible nombre de déportés de droit commun [43][43] Ibid., réponse de l’historien du 29 mai 1964.. Mais cette affaire semble avoir profondément marqué l’historien, qui n’écrit plus sur le sujet à partir de là.

1969, l’épineuse affaire Olga Wormser-Migot

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La publication de la thèse de doctorat d’Olga Wormser-Migot, la première en langue française sur le système concentrationnaire nazi, provoque une vive polémique avec d’anciens déportés résistants, en raison d’une affirmation de l’historienne sur l’inexistence de chambres à gaz dans « les camps de l’Ouest », alors que deux au moins ont bien fonctionné à Ravensbrück et Mauthausen [44][44] Cf. T. Fontaine, B. Hamelin, « Olga Wormser-Migot dans.... Elle entraîne également un malaise au sein du CH2GM, dont l’historienne est une membre active, alors que Germaine Tillion, sa collègue et ancienne déportée, répond scientifiquement avec Serge Choumoff sur la réalité de ces lieux d’assassinat à Ravensbrück et Mauthausen [45][45] P.-S. Choumoff, Les chambres à gaz de Mauthausen, camp....

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Michel de Boüard est concerné à plusieurs titres par cette affaire. D’abord parce qu’il fut sollicité par Olga Wormser-Migot pour être son directeur de thèse [46][46] Archives personnelles de Michel de Boüard, lettre d’Olga.... Mais surtout parce que, dans son premier article de 1954 sur Mauthausen, il avait clairement évoqué le meurtre par le gaz des détenus incapables de travailler, fait qui est donc nié dans la thèse mais sans que l’historienne ne critique ni même ne cite cette référence. Impossible de croire qu’elle ait pu ignorer cet article ; son auteur l’aurait-il alors dissuadée de le citer, revenant ainsi sur ses propres conclusions [47][47] Sans jugement anachronique, sa propre interrogation... ? Comment Michel de Boüard a-t-il apprécié son argumentation sur l’inexistence des chambres à gaz dans les camps de l’Ouest, qui repose largement sur une critique appuyée des témoignages des anciens déportés ?

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Mais l’historien est aussi membre de l’amicale de Mauthausen, largement bouleversée par cette affaire. Car l’erreur d’Olga Wormser-Migot est repérée par l’un de ses membres, pas le plus éminent alors, Serge Choumoff, ingénieur-physicien mais non historien, alors même que le président de l’amicale, Gilbert Dreyfus, faisait partie du jury et n’a pas remarqué l’erreur. Serge Choumoff témoigna que sa première démarche fut de la signaler à Michel de Boüard, lui demandant de réagir en produisant un travail sur le sujet [48][48] Entretiens avec Thomas Fontaine et Bertrand Hamelin,.... Mais l’historien se serait refusé à le faire, « par respect pour sa collègue » [49][49] C’est ce qu’il aurait répondu à Serge Choumoff. Ib..., pris donc peut-être par ses filiations multiples, heurté sans doute, lui l’universitaire, par l’idée d’une remise en cause d’un jury de thèse. Michel de Boüard aurait cependant conseillé à Serge Choumoff de poursuivre cette recherche. Or, lorsqu’en 1969, le congrès de l’amicale doit se prononcer sur la pertinence de l’engager, Michel de Boüard soutient la position de Serge Choumoff, qui l’emporte [50][50] Compte-rendu du congrès des Sables d’Olonne publié.... Mais ce « front inversé » – une historienne prise en flagrant délit d’erreur corrigée par un ancien déporté faisant un travail scientifique au nom d’une amicale – ne correspond sans doute pas à sa vision d’une histoire « bien faite » de la déportation. Il n’apprécie sans doute pas non plus les critiques contre le CH2GM et contre certains de ses collègues historiens, tant l’affaire Olga Wormser-Migot a généré ce type de réactions au sein de l’amicale.

39

Cette nouvelle affaire semble avoir profondément marqué l’historien, confirmant son choix de ne plus écrire sur le sujet, ce qu’il explique quelques mois plus tard à ses collègues du CH2GM :

40

« Michel de Boüard n’envisage pas pour le moment d’entreprendre des travaux sur la déportation. Il fait part à la Commission des difficultés pratiquement insurmontables rencontrées par les chercheurs dans ce domaine. Les déportés sont évidemment les plus qualifiés, pour les autres il leur est déjà plus difficile de comprendre le problème concentrationnaire, aussi il est absolument indispensable qu’ils fassent appel aux témoignages des anciens déportés. Or, actuellement, il faut bien reconnaître qu’il règne chez les anciens déportés une volonté apologétique et parfois un manque d’objectivité, qui risquent de fausser gravement la vérité historique » [51][51] Bulletin du CH2GM, n° 193, mai-juin 1971..

1974, l’échec de la Statistique du CH2GM et des historiens

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En 1974, après vingt ans de travail, Henri Michel prend la décision de ne pas éditer la Statistique nationale des déportés, compilation de recherches départementales. Si l’historiographie y lit généralement le résultat d’une offensive de la FNDIRP, la principale fédération d’anciens déportés [52][52] Cf. A. Wieviorka, Déportation et génocide, Paris, Plon,..., contre des chiffres sous-estimés, il faut y voir surtout, me semble-t-il, le constat tiré par les auteurs de la Statistique des failles de sa méthodologie et de ses résultats – moins de 30 000 Juifs déportés ont été recensés par exemple. Mais pour Michel de Boüard, l’opposition des déportés est la raison première d’un échec qui, semble-t-il, le marque et le confirme dans ses opinions. Il le dit dès 1974, lors d’un colloque sur la « Libération de la France » organisé par le CH2GM :

42

« Continuent d’être communément admises, concernant le nombre de déportés qui ont succombé dans les camps, les données qui furent hâtivement calculées en 1945, lors du rapatriement et sous le coup de l’émotion. Les statistiques faites avec soin, dans chaque département, par les correspondants du [CH2GM], font apparaître un taux de mortalité de l’ordre de 60 %, si l’on met à part les Israélites qui furent systématiquement exterminés dans les camps de l’est européen.

Or, il semblerait que l’on ne puisse divulguer les résultats de ces enquêtes, de peur de provoquer des réactions défavorables de la part de certaines organisations obstinément attachées à une représentation qui s’est formée en 1945. Telle qu’elle apparaît aujourd’hui, l’hécatombe est pourtant terriblement lourde ; cette image objective n’est en rien de nature à diminuer le respect qui entoure les déportés, survivants ou morts. Ici encore, le choc affectif que causa en 1945 le rapatriement des déportés fait donc sentir ses effets au détriment d’une vue historiquement correcte des événements » [53][53] Comité d’histoire de la deuxième guerre mondiale, La....

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Ses collègues caennais l’entendront ensuite souvent évoquer cet échec [54][54] Entretien de l’auteur avec Jean Laspougeas, 23 octobre.... Car pour l’historien, comme le Comité l’avait initialement pensé, cette Statistique devait être le préalable de travaux d’histoire et de sociologie de la Déportation, tout en permettant enfin de disposer de chiffres fiables et non surestimés, notamment des décès dans les camps.

44

Mais ici, en dehors de la réaction de certaines associations d’anciens déportés, dont Michel de Boüard ne fut sans doute pas étonné, ce sont ses collègues historiens qui le déçoivent surtout. Au minimum, ils ont cédé. La disparition du CH2GM et la création de l’Institut d’histoire du temps présent (IHTP) à la fin des années 1970 et au début des années 1980 ne le rassurent pas sur l’avenir d’une histoire scientifique de la Déportation. Il avait été chargé d’établir un rapport général sur les problèmes de la Déportation lors d’un colloque de l’IHTP prévu fin 1980 portant sur le bilan du CH2GM [55][55] Archives personnelles de Michel de Boüard, lettre à... ; celui-ci n’aura jamais lieu.

1980-1981, l’idée d’une thèse sur l’histoire du camp de Mauthausen : confirmations

45

Deux épisodes ont déjà scandé le rapport de l’amicale des anciens déportés de Mauthausen à l’histoire : l’affaire des pourcentages de résistants dans les convois Meerschaum en 1964 et l’affaire Olga Wormser-Migot en 1969. Deux exemples contradictoires où, dans le premier l’amicale a tort sur le plan historique, alors qu’elle voit juste dans le second. Deux exemples qui rappellent que le rapport des anciens déportés à leur histoire n’est pas simplement résumable, mais qui témoignent par contre d’une relation difficile avec les historiens « professionnels » : de l’affaire Olga Wormser-Migot surtout, Serge Choumoff gardera une certaine méfiance dans leur capacité à réagir, ceux du CH2GM étant les principaux visés [56][56] « Nous avons été obligés de commencer à écrire nous-mêmes.... Et c’est sans doute ce que retient Michel de Boüard, qui y lit un échec à moyen terme d’une histoire de la Déportation.

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Or, désormais placée sur le terrain de l’histoire, sous l’impulsion de Serge Choumoff et de Jean Gavard notamment, l’amicale ne comptait plus le déserter. L’ « offensive » des négationnistes allait confirmer la nécessité d’agir et de travailler. Alors même que Le Monde publie le 29 décembre 1978 l’article de Robert Faurisson mettant en doute l’existence des chambres à gaz d’Auschwitz, une nouvelle Commission « pour l’histoire » est créée au sein de l’amicale pour réunir le maximum de sources possibles sur le complexe de Mauthausen et pour permettre la réalisation d’une thèse universitaire [57][57] Cf. les comptes-rendus des réunions de la Commission... :

47

« Il est certain que nous nous sommes trop raconté nos histoires à nous-mêmes, mais que nous ne nous sommes pas assez souciés de l’histoire avec un grand H, de constituer des preuves irréfutables de ce qu’était la période nazie, de fournir aux historiens, avec application et sans passion (c’est difficile), les matériaux de l’histoire concentrationnaire.

Ce qu’il nous faut donc faire, c’est susciter la production d’un travail d’historien démontrant scientifiquement la vérité, c’est-à-dire en suivant les règles de la critique historique des documents et des témoignages » [58][58] Mauthausen, Bulletin intérieur de l’amicale des déportés....

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L’énoncé de cette « feuille de route », d’ailleurs proche des objectifs initiaux du CH2GM trente ans plus tôt, aurait pu convenir à Michel de Boüard. Parmi les noms évoqués pour mener ce travail, le sien figure en tête de liste, doublement qualifié comme historien et ancien déporté du camp. Présent lors du congrès de 1980 où furent présentées les premières réflexions de la Commission pour l’histoire, Michel de Boüard prit la parole pour valider l’idée de réunir le maximum de sources encore disponibles et de les mettre à la disposition d’un historien. Mais il rappela encore une fois l’effort « de sincérité » et « d’objectivité » que doivent faire les « témoins », ajoutant, sans doute désabusé, que personne ne semblait vouloir reprendre les archives du désormais ex-CH2GM [59][59] Ibid.. Surtout, même s’il ne le dit pas, l’idée avancée par la Commission de l’amicale de jouer un rôle de « tuteur » dans la recherche à mener était inconcevable à celui qui fut donc sollicité. Les épisodes précédents pesaient visiblement trop.

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Son refus catégorique d’assumer ce travail illustre ainsi le positionnement longuement mûri que nous avons tenté d’éclairer. Il rappelle les contradictions de cet intellectuel pris entre sa conviction de la nécessité d’une histoire uniquement universitaire, qui ne pourra être réalisée selon lui qu’en critiquant une partie des témoins, et sa fidélité au souvenir de l’épreuve subie en commun, cette mémoire par ailleurs incontournable à l’élaboration d’une histoire spécifique. C’est ce qu’il tente d’expliquer une nouvelle fois au secrétaire général dans sa réponse, où il confirme également son retrait du Conseil d’administration de l’amicale [60][60] Archives personnelles de Michel de Boüard, lettre à... :

50

« Mon cher Émile,

[…] Ce que je t’ai dit lundi dernier résulte d’une réflexion approfondie et prolongée, portant sur des problèmes qui sont au cœur de ma vie professionnelle et de ma vocation d’historien. Je suis certain de ne pas me tromper lorsque je prévois, pour un avenir peut-être assez proche, les conséquences extrêmement graves de l’obstination avec laquelle la plupart de nos camarades refusent d’envisager une histoire objective de la déportation.

En continuant d’appartenir au Conseil d’administration de l’amicale, j’apparaîtrai comme solidaire d’une opinion qui est très fortement majoritaire parmi nos camarades, et que je ne peux partager.

Ce désaccord, et mon retrait qui en est la conséquence, n’entament en rien les sentiments de profonde amitié qui m’unissent à tant des nôtres, et à toi en particulier ».

51

Il ajoute que la position de « la plupart » de ses camarades font « inconsciemment le jeu de [leurs] adversaires »… alors même que l’amicale souhaite voir se réaliser une thèse de doctorat précisément pour lutter contre les négationnistes.

52

Or, la voie suivie par l’amicale va porter ses fruits. Elle débouche au milieu des années 1990 sur la soutenance de la thèse de Michel Fabréguet, très largement aidée par cette association d’anciens déportés [61][61] M. Fabréguet, op. cit. C’est Jean Gavard, au nom de....

53

Michel de Boüard s’abstient donc désormais de participer aux travaux de l’amicale de Mauthausen. Pour les mêmes raisons sans doute, il quitte aussi la présidence de l’association des déportés du Calvados en avril 1985. Depuis 1982, il a pris sa retraite de professeur. Il entend en profiter notamment pour écrire un livre sur la Déportation et les problèmes posés par cette histoire [62][62] Il expliquera plus tard qu’au moment de ses discussions.... Le projet n’étant pas retenu par son éditeur, il livre dans Ouest-France en 1985, à l’occasion du 40e anniversaire de la Libération des camps, ce qui ressemble à un nouvel et dernier appel, mesuré et constructif, pour une histoire de la Déportation [63][63] Ouest-France du 15-16 mai 1985.. Significativement, il reprend en titre son expression de 1954 sur la « mémoire vivante des témoins ». Il y renvoie dos à dos les anciens déportés – auteurs trop souvent de « simplifications » et de « généralisations systématiques » – et les historiens – qui n’ont pas su « passer outre [les] réticences » des associations, pour finalement laisser « le champ libre à la perfide propagande de ceux qui nient la réalité concentrationnaire et le génocide juif [sic] ». Toutes les amarres sont désormais rompues. Et, alors même que ce texte de 1985 pointait le danger négationniste, Michel de Boüard jetait en août 1986 un pavé dans la mare en rendant public son soutien à Henri Roques, auteur négationniste d’une thèse sur les rapports Gerstein [64][64] Entretien publié dans Ouest-France, édition du 2-3 août.... Au-delà de cette position provocatrice, sur laquelle tout le monde se focalisera évidemment, retenons dans cet article le douloureux bilan historiographique tiré par Michel de Boüard :

54

« Je me trouvais déchiré entre ma conscience d’historien et les devoirs qu’elle me fait et l’appartenance à un groupe de camarades que j’aime profondément mais qui ne veulent pas reconnaître la nécessité de traiter ce fait historique qu’est la déportation selon les méthodes d’une saine Histoire. Je suis hanté par la pensée que dans 100 ans ou même 50 les historiens s’interrogent sur cet aspect de la Seconde Guerre mondiale qu’est le système concentrationnaire et de ce qu’ils découvriront. Le dossier est pourri. Il y a, d’une part, énormément d’affabulations, d’inexactitudes, obstinément répétées, notamment sur le plan numérique, d’amalgames, de généralisations et, d’autre part, des études critiques très serrées pour démontrer l’inanité de ces exagérations. Je crains que ces historiens ne se disent alors que la déportation finalement a dû être un mythe. Voilà le danger. Cette idée me hante » [65][65] Ibid..

Conclusion

55

Le parcours de Michel de Boüard est donc intéressant à plusieurs titres.

56

D’abord parce qu’indéniablement, par ses travaux, il est un des pionniers de l’histoire de la répression et de la déportation.

57

Ensuite, parce que ce positionnement scientifique s’accompagne d’une réflexion profonde de l’intellectuel ancien déporté sur la manière d’envisager cette histoire, qu’il conçoit à bien des égards comme particulière. Or, cette pensée qui en appelle en même temps à toute la rigueur de la démarche historienne et à la « mémoire vivante des témoins » est de plus en plus inquiète et, d’optimiste en 1954, devient clairement pessimiste trente ans plus tard. Nous y lisons une des explications de sa prise de position lors de l’affaire Roques, épisode particulièrement médiatique cette fois, venant ponctuer une série plus longue et sans guère d’écho. Ce soutien jeta dans l’ombre l’ensemble de l’engagement et de la réflexion de Michel de Boüard sur le sujet, rarement cité.

58

Ce parcours éclaire enfin l’historiographie française de la Déportation et le cadre original dans lequel les travaux ont été menés, l’ensemble demeurant largement méconnu. L’impossibilité de Michel de Boüard de considérer que des anciens déportés, même minoritaires, puissent générer des recherches historiques trouve un écho aujourd’hui dans une partie de l’historiographie évoquant le « triomphe » de la mémoire [66][66] A. Wieviorka, « Conclusion », dans T. Bruttmann, L. Joly,.... Mais il n’est que partiel et paradoxal au regard de l’intellectuel ancien déporté qui ne cessa aussi d’en appeler à l’indispensable mémoire « vivante » et « sereine » des témoins.

Notes

[*]

UMR 8058, Centre d’histoire sociale du xxe siècle, université Paris I.

[1]

Citation de Marc Bloch que Michel de Boüard plaça sur la couverture des Annales de Normandie.

[2]

Sur les points que je vais développer, comme sur les autres aspects de la vie et de la carrière de Michel de Boüard durant ces années 1945-1985, je renvoie à B. Hamelin, Singulier et pluriel : Michel de Boüard, thèse de doctorat d’histoire sous la direction de Jean Quellien, Université de Caen-Basse-Normandie, 2011 (dactyl.). Je ne traiterai pas ici de la dernière étape de ce parcours, celle de « l’affaire Roques », étudiée lors de cette journée d’études et dans sa thèse par Bertrand Hamelin.

[3]

L. Douzou, La Résistance française, une histoire périlleuse, Paris, Seuil, 2005, p. 10-11 et 20, à propos de l’histoire de la Résistance.

[4]

Je renvoie à mon article : T. Fontaine, « Les premiers pas du CH2GM en histoire de la Déportation », Guerres mondiales et conflits contemporains, n° 242, avril 2011, p. 101-119.

[5]

M. de Boüard, « Mauthausen », Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, n° 15-16, juillet-septembre 1954, p. 80.

[6]

Se reporter dans ce numéro à l’article de Bertrand Hamelin.

[7]

M. de Boüard, « Mauthausen », op. cit., p. 80.

[8]

Son témoignage est abondamment cité dans Père P. de la Trinité, Le Père Jacques, martyr de la charité, Paris, Desclée de Brouwer, « Études carmélitaines », 1947 et M. Carrouges, Le Père Jacques, Paris, Seuil, 1958. Sur la libération de Mauthausen, cf. Mauthausen, Bulletin intérieur de l’amicale des déportés et familles de Mauthausen, n° 123, juin 1965.

[9]

C. Bernadac, Les 186 Marches, Paris, France-Empire, 1974 ; Le neuvième cercle, Paris, France-Empire, 1975 ; Des jours sans fin, Paris, France-Empire, 1976.

[10]

Eugen Kogon publie la première synthèse sur le système concentrationnaire, largement basée sur l’exemple du camp de Buchenwald et largement inspirée de sa propre expérience d’internement : L’Enfer organisé, Paris, La Jeune Parque, 1947, réédité en 1993, L’État SS, Paris, Seuil, coll. Points, 1993. Avec ses camarades de déportation, Germaine Tillion témoigne dans un premier livre consacré à Ravensbrück, publié dès 1946 : « Ravensbrück », Cahiers du Rhône, Neuchâtel, La Baconnière. Enfin, mêlant lui aussi souvenirs personnels et première étude, Georges Wellers publie dès son retour De Drancy à Auschwitz, Paris, Éditions du Centre, 1946.

[11]

L. Douzou, La résistance française…, op. cit., p. 55 ; M.-T. Chabord, « Le Comité d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale et ses archives », La Gazette des archives, revue trimestrielle de l’Association des archivistes français, n° 116, 1er trimestre 1982, p. 5-19 ; voir la présentation du fonds 72 AJ aux Archives nationales qui rend compte des premières semaines mal connues de la CHOLF ; P. René-Bazin, « Archives de France et Comité d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale au prisme des archives de la Résistance », dans L. Douzou (dir.), Faire l’histoire de la Résistance, Rennes, PUR, 2010, p. 65-78.

[12]

Arch. nat., F 1718016.

[13]

L. Douzou, La résistance française…, op. cit., p. 59, citant le texte du décret.

[14]

Cf. Arch. nat., 72 AJ 2141 ; T. Fontaine, « Les premiers pas… », op. cit., p. 102-106.

[15]

Arch. nat., 72 AJ 679.

[16]

Le Patriote Résistant, n° 89, 31 décembre 1949.

[17]

Arch. nat., 72 AJ 2153, lettre du 20 avril 1955 de Michel de Boüard à Annette Lazard, vice-présidente du Réseau du Souvenir. Mais les statuts du Réseau du Souvenir ne permettent pas ce type d’adhésion non individuelle.

[18]

Bulletin du CH2GM, n° 64, avril 1958, compte-rendu de la réunion du 2 mars 1958 de Michel de Boüard et Olga Wormser avec huit délégués de l’amicale de Mauthausen, dont Pierre-Serge Choumoff pour le Kommando de Gusen, Émile Valley pour Linz, François Wetterwald pour Ebensee, José Borras pour Steyr, Paul Le Caer pour Red Zipf. Dans le Bulletin n° 72 de janvier 1959, on apprend toutefois que Michel de Boüard n’a reçu que « peu de réponses ». On peut lire dans le Bulletin n° 78 de juillet 1959 une liste des dizaines de témoins ayant répondu au questionnaire via l’amicale.

[19]

Mauthausen, Bulletin intérieur de l’amicale des déportés et familles de Mauthausen, n° 110, novembre 1963, « Appel de la Commission d’histoire », p. 7.

[20]

M. de Boüard, « Mauthausen », op. cit., et « Gusen », Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, « camps de concentration », n° 45, janvier 1962, p. 45-70.

[21]

M. Fabréguet, Mauthausen. Camp de concentration national-socialiste en Autriche rattachée (1938-1945), Paris, Honoré Champion, 1999.

[22]

Bulletin du CH2GM, n° 86, avril 1960. Cette recherche est réalisée avec sa fille Marie-Liliane.

[23]

M. de Boüard, « La répression allemande en France de 1940 à 1944 », Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, L’occupation de la France, n° 54, avril 1964, p. 63-90.

[24]

J. Delarue, Histoire de la Gestapo, Paris, Fayard, 1962.

[25]

H. Luther, Die Französische Widerstand gegen die Deutsche Besatzungsmacht und seine Bekämpfung, Tübingen, Studien des Instituts für Besatzungsfragen, 11, 1957. Il s’agit d’un ancien responsable allemand en France occupée, qui utilise donc ses souvenirs et des textes originaux pour sa présentation de la lutte contre la Résistance.

[26]

H. Umbreit, Der Militärbefehlshaber in Frankreich 1940-1944, Boppard am Rhein, H. Bold, 1968. Lire le chapitre historiographique du livre de G. Eismann, Hôtel Majestic, Paris, Tallandier, 2010.

[27]

O. Wormser-Migot, Le système concentrationnaire nazi, Paris, PUF, 1968.

[28]

Lire F. Azouvi, Le mythe du grand silence. Auschwitz, les Français, la mémoire, Paris, Fayard, 2012.

[29]

M. de Boüard, « La répression allemande en France de 1940 à 1944 », op. cit., p. 85.

[30]

M. de Boüard, « Mauthausen », op. cit., p. 80.

[31]

Ibid.

[32]

Arch. nat., 72 AJ 679, procès-verbal de la réunion de la Commission déportation du CH2GM du 5 mars 1952.

[33]

Il s’agit du livre réédité de l’avocat milanais M. De Martino. Compte-rendu publié dans la Revue d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale, n° 26, avril 1957. On notera l’expression « mémoire sereine des témoins rescapés », qui fait écho à celle de 1954 « la mémoire vivante des témoins ».

[34]

Mauthausen, Bulletin intérieur de l’amicale des déportés et familles de Mauthausen, n° 110, novembre 1963, « Appel de la Commission d’histoire », p. 7.

[35]

M. de Boüard, « Mauthausen », op. cit., p. 80.

[36]

M. de Boüard, « La répression allemande en France de 1940 à 1944 », op. cit., p. 89.

[37]

Mauthausen, Bulletin intérieur de l’amicale des déportés et familles de Mauthausen, n° 158, décembre 1971, compte-rendu de l’assemblée générale du 10 octobre 1971.

[38]

M. de Boüard, « Mauthausen », op. cit., p. 80.

[39]

Entretien publié dans Ouest-France, édition du 2-3 août 1986.

[40]

M. de Boüard, « La répression allemande en France de 1940 à 1944 », op. cit., p. 73.

[41]

Dans des proportions variables selon les convois de déportation de cette période. Cf. T. Fontaine et A. Lee, « Les arrivées de Français et de déportés partis de France à Mauthausen (1940-1945). Première synthèse et pistes de travail », dans Cahiers de Mauthausen / 3, « Regards croisés sur le camp de concentration nazi de Mauthausen », Paris, Amicale de Mauthausen, juillet 2010, p. 18-46.

[42]

Archives personnelles de Michel de Boüard, lettre d’Émile Valley du 26 mai 1964.

[43]

Ibid., réponse de l’historien du 29 mai 1964.

[44]

Cf. T. Fontaine, B. Hamelin, « Olga Wormser-Migot dans l’histoire », dans B. Fleury et J. Walter (dir.), Qualifier des lieux de détention et de massacre, 3 : Figures emblématiques, mobilisations collectives, Presses Universitaires de Nancy, (Questions de communication, actes 9), 2010, p. 211-230.

[45]

P.-S. Choumoff, Les chambres à gaz de Mauthausen, camp de concentration nazi. La vérité historique, rétablie par P.-S. Choumoff à la demande de l’amicale de Mauthausen, Paris, édité par l’amicale, 1972 ; G. Tillion, Ravensbrück, Paris, Seuil, 1973.

[46]

Archives personnelles de Michel de Boüard, lettre d’Olga Wormser-Migot du 8 novembre 1956. Il ne le fut pas.

[47]

Sans jugement anachronique, sa propre interrogation sur l’existence de la chambre à gaz de Mauthausen en 1986, au moment de l’Affaire Roques, loin d’être une preuve d’une quelconque responsabilité dans l’erreur d’Olga Wormser-Migot, mérite d’être soulignée.

[48]

Entretiens avec Thomas Fontaine et Bertrand Hamelin, octobre 2006.

[49]

C’est ce qu’il aurait répondu à Serge Choumoff. Ibid.

[50]

Compte-rendu du congrès des Sables d’Olonne publié dans Mauthausen, Bulletin intérieur de l’amicale des déportés et familles de Mauthausen, n° 145, juillet 1969.

[51]

Bulletin du CH2GM, n° 193, mai-juin 1971.

[52]

Cf. A. Wieviorka, Déportation et génocide, Paris, Plon, 1992, p. 426.

[53]

Comité d’histoire de la deuxième guerre mondiale, La Libération de la France. Actes du colloque international tenu à Paris du 28 au 31 octobre 1974, Paris, CNRS, 1976, p. 755-756.

[54]

Entretien de l’auteur avec Jean Laspougeas, 23 octobre 2009. Dans un article de Ouest-France du 15-16 mai 1985, il fait des chiffres de décès la cause première de la non publication de la statistique du Comité : « Parce que [les statistiques] faisaient apparaître des taux de mortalité inférieurs à ce que l’on croyait, le comité en ajourna la divulgation ».

[55]

Archives personnelles de Michel de Boüard, lettre à Émile Valley du 13 juin 1979.

[56]

« Nous avons été obligés de commencer à écrire nous-mêmes des études historiques parce que nous n’avons pas trouvé auprès des historiens en place – en particulier ceux du Comité d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale – l’aide que l’on pouvait attendre d’un organisme qui disposait de tant de renseignements. » P.-S. Choumoff, « La relativité des témoignages », Les échos de la mémoire, Tabous et enseignement de la Seconde Guerre mondiale, Paris, Le Monde éditions, 1991, p. 312-313.

[57]

Cf. les comptes-rendus des réunions de la Commission pour l’Histoire dans les archives personnelles de Serge Choumoff.

[58]

Mauthausen, Bulletin intérieur de l’amicale des déportés et familles de Mauthausen, n° 203, décembre 1980, rapport de la Commission présenté par Jean Gavard au 30e congrès de Rennes.

[59]

Ibid.

[60]

Archives personnelles de Michel de Boüard, lettre à Émile Valley du 31 janvier 1981. Ce dernier lui écrivait trois jours plus tôt : « À mon avis, tu dois traiter le problème de l’histoire comme nous le concevons et recueillir des témoignages auprès de nos camarades. Les historiens pourront rédiger le livre avec ces documents ».

[61]

M. Fabréguet, op. cit. C’est Jean Gavard, au nom de l’amicale, qui préface l’édition de la thèse.

[62]

Il expliquera plus tard qu’au moment de ses discussions avec Fayard pour l’édition de son futur Guillaume le Conquérant, en 1981-1982, il proposa ce projet. Cf. B. Hamelin,Singulier et pluriel…, op. cit., p. 672.

[63]

Ouest-France du 15-16 mai 1985.

[64]

Entretien publié dans Ouest-France, édition du 2-3 août 1986. Il aurait attribué la « mention très bien » à la thèse d’Henri Roques souligne-t-il alors.

[65]

Ibid.

[66]

A. Wieviorka, « Conclusion », dans T. Bruttmann, L. Joly, A. Wieviorka (dir.), Qu’est-ce qu’un déporté ? Histoire et mémoires des déportations de la Seconde Guerre mondiale, Paris, cnrs éditions, 2009, p. 409.

Résumé

Français

Michel de Boüard est un des rares universitaires résistants et déportés (au camp de Mauthausen en 1944) à avoir travaillé sur les sujets de la répression et de la déportation. Exemple de cette « histoire incarnée » qui naît dès le retour des camps, son parcours est d’autant plus intéressant à étudier qu’il faut le replacer dans le cadre historiographique original dans lequel naissent les premiers travaux sur ces thèmes, où se mêlent réflexion scientifique et « devoir de mémoire », pour une histoire du très contemporain. Il est un des pionniers de ce champ scientifique.
Mais si Michel de Boüard est un exemple caractéristique des filiations croisées de cette histoire et de ses enjeux particuliers, il l’est aussi de leurs évolutions. En effet, il s’inquiète progressivement de la manière dont cette histoire s’écrit – ou plutôt ne s’écrirait pas –, pour finir par rompre toutes ses filiations et, paradoxe difficilement compréhensible, cela le conduit à soutenir le travail d’un négationniste.

Mots-clés

  • Boüard (de), Michel
  • déportation
  • répression
  • mémoire
  • historiographie
  • Comité d’histoire de la Deuxième Guerre mondiale
  • Mauthausen

English

Michel de Boüard: Questions and uncertainties of an historian of the deportationMichel de Boüard (deported to Mauthausen in 1944) is one of the few deported scholars to have studied Nazi repression and deportation. He was not only a witness but also a pioneer of the field in which scientific investigation and lived experience enriched a reflection on how «memory» is constructed in contemporary historiography.
Although he is an exemplary example of the multiple filiations of this history and its evolution and paradoxes, he worried about the way in which it was written or forgotten and ended up – ultimate and difficult paradox – supporting the work of a Holocaust denier.

Keywords

  • Boüard (de), Michel
  • deportation
  • repression
  • memory
  • historiography
  • Commitee for the History of the Second World War
  • Mauthausen

Plan de l'article

  1. Un cadre historiographique original : les filiations multiples de l’historien
    1. Une expérience à relater : le témoin
    2. Une histoire scientifique : l’universitaire au sein de la CHOLF et du CH2GM
    3. Une histoire qui doit être enseignée : le pédagogue
    4. Une expérience commune : l’ancien déporté responsable associatif
  2. Les travaux de Michel de Boüard en histoire de la Déportation
    1. Un pionnier
    2. Face au savoir déporté
  3. Filiations en conflit
    1. 1964, l’affaire Meerschaum : quand une filiation l’emporte sur l’autre
    2. 1969, l’épineuse affaire Olga Wormser-Migot
    3. 1974, l’échec de la Statistique du CH2GM et des historiens
    4. 1980-1981, l’idée d’une thèse sur l’histoire du camp de Mauthausen : confirmations
  4. Conclusion

Pour citer cet article

Fontaine Thomas, « Michel de Boüard, un historien de la Déportation entre certitudes et inquiétudes », Annales de Normandie, 1/2012 (62e année), p. 41-59.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2012-1-page-41.htm
DOI : 10.3917/annor.621.0041


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