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Annales de Normandie

2012/1 (62e année)


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Les principales contributions à l’histoire normande publiées par celui qui occupa, pendant de longues années, la chaire d’Histoire de la Normandie sont bien connues : une participation au premier tome de l’Histoire des institutions françaises au Moyen Âge ; deux des chapitres du volume qu’il dirigea sur l’Histoire de la Normandie, parue en 1970 et bientôt assortie, deux années plus tard, d’un volume de Documents de l’Histoire de la Normandie, deux biographies de Guillaume le Conquérant éditées en 1958 et 1984 [1][1] M. de Boüard, « Le Duché de Normandie », dans Histoire..., sont encore aujourd’hui des ouvrages que l’on cite, pour s’en inspirer ou pour s’en démarquer [2][2] Ainsi, pour David Bates, le volume de 1984 « was already.... Nous y ferons assez peu allusion dans notre propos qui concernera surtout les dix premières années de la carrière de Michel de Boüard à Caen. Comment le jeune professeur d’histoire du Moyen Âge et de la Normandie, arrivé à la faculté des Lettres de l’université de Caen en décembre 1940 et élu membre titulaire de la Société des Antiquaires de Normandie le 1er février 1941 [3][3] Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie,... aborde-t-il le passé d’une région sur laquelle il avait fort peu travaillé jusque-là [4][4] Sur bien des points nous renverrons maintenant à la... ? Sa contribution au volume collectif intitulé Les études normandes, paru en 1944 peut être, de ce point de vue, un point de départ utile [5][5] Comité d’études régionales normandes, Les études normandes.....

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Les études normandes étaient dues « à la collaboration d’un groupe de Professeurs de l’Université et de Membres de la Société des Antiquaires de Normandie », publié à Bayeux le 27 avril 1944, soit quelques semaines avant le débarquement allié en Normandie. La contribution de Michel de Boüard ne porte pas de nom d’auteur, c’est plus tard que, dans certains volumes, on ajouta un papillon de papier pour signaler l’auteur avec la mention « Michel de Boüard, Professeur d’Histoire de la Normandie à l’université de Caen, actuellement prisonnier politique en Allemagne ». Michel de Boüard y présentait une longue contribution, près d’une centaine de pages (p. 123-215) sur « La Normandie des origines à l’époque moderne », la période du xviie au xxe siècle étant quant à elle traitée par Henry Contamine, professeur d’histoire moderne et contemporaine à l’université de Caen.

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Il n’est pas inutile de rappeler qu’au moment où paraissent Les études normandes, un autre travail de synthèse, Histoire de la Normandie, venait d’être publié (31 janvier 1944, date du dépôt légal) dans la collection « Que sais-je ? » par Émile-Guillaume Léonard, professeur à l’université d’Aix, prédécesseur de Michel de Boüard à Caen et ancien président de la Société des Antiquaires de Normandie. Émile-Guillaume Léonard revendiquait un regard de « horsain » (il utilise le mot) pour écrire l’histoire d’un « pays si peu individualisé en apparence » et pour contribuer à l’analyse de ce qu’il appelait « l’élément normand » ou « la signification des Normands dans l’histoire du Moyen Âge » [6][6] É.-G. Léonard, Histoire de la Normandie, Paris, PUF.... Il dressait en conclusion le portrait de « l’entité régionale la plus dépouillée que l’on puisse imaginer », d’une Normandie « guère régionaliste dans aucune de ses manifestations principales, la vie religieuse, l’université, les corps savants, la littérature » et évoquait à propos des « corps savants » (sociétés savantes) un régionalisme « purement “statique”, de conservation et de description plutôt que d’apostolat » [7][7] Ibid., p. 121-124..

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Par contraste, Les études normandes apparaissent comme « une sorte de manuel d’études régionales » [8][8] R.-N. Sauvage « Avant-propos », dans Les études normandes…,..., comme le définissait René-Norbert Sauvage (archiviste du Calvados et secrétaire de la Société des Antiquaires de Normandie) dans l’avant-propos du volume. Le livre ressemble à ce que Mathieu Arnoux a qualifié récemment de « bon témoignage de la complexité idéologique de la culture régionale normande sous l’État français » [9][9] M. Arnoux, « Lucien Musset, historien des campagnes..... Y étaient successivement abordés la géographie, l’histoire, les études linguistiques, le folklore avant deux chapitres à vocation plus proprement pédagogique mettant en avant « l’éducation régionaliste ». L’ « action savante » y avait sa place, avec nommément citées l’Académie de Caen, la Société des Antiquaires de Normandie, l’Association normande et la chaire d’histoire de Normandie de l’université de Caen à laquelle Michel de Boüard venait de succéder à Émile-Guillaume Léonard (professeur à Caen de 1934 à 1940), lui aussi un ancien de l’École des chartes, de l’École française de Rome et de l’Institut français de Naples. Parmi les signataires du volume collectif des Études normandes se trouvait le linguiste Fernand Lechanteur, alors professeur d’allemand au lycée de Coutances, dont Michel de Boüard avait parrainé l’entrée à la Société des Antiquaires de Normandie en décembre 1942 [10][10] L’autre parrain était R.-N. Sauvage (Bulletin de la... et considéré plus tard comme l’héritier spirituel de Louis Beuve (1869-1949), l’une des principales figures de la mouvance régionaliste normande [11][11] J.-J. Bertaux, « Vikings et drakkars dans la littérature.... Ce cheminement du jeune Michel de Boüard avec ce courant ne relève pas du simple hasard éditorial. La genèse de l’ouvrage doit être replacée dans le contexte de l’activité du Comité d’études régionales normandes (C E R N) établi en mars 1942 et soutenu par Georges-Henri Rivière, alors conservateur du musée des Arts et traditions populaires [12][12] Sur ce point : B. Hamelin, « Avant-propos », op. cit.,.... L’initiative visait principalement à donner une assise scientifique et à organiser, dans la région normande, les recherches sur le folklore. Michel de Boüard rejoignit plus tard le C E R N et ne tarda pas à y jouer un rôle important : il se rendit à Paris en juillet 1942 pour annoncer à Georges-Henri Rivière la constitution définitive du comité, dont il fut également le secrétaire. La présence de Michel de Boüard – qui entre peu après (fin 1942-début 1943) [13][13] Id., Singulier et pluriel…, op. cit., p. 234. en Résistance – au sein d’une structure folkloriste dont certains membres affichaient des opinions pétainistes ne manque pas de surprendre. Cette apparente contradiction se résout, en considérant la trajectoire de l’intéressé [14][14] Décrite comme « une attitude compatible avec les attentes... et si l’on admet que « l’implication dans le CERN n’a donné lieu à aucun signe d’adhésion à l’idéologie » [15][15] B. Hamelin, « Avant-propos », op. cit., p. 22.. Pour le titulaire de la chaire d’histoire de la Normandie, mais aussi pour d’autres membres du CERN, il faut probablement y voir d’abord un engagement scientifique déconnecté de parti pris politique. Cette participation à des travaux ancrés dans une perspective régionale se manifesta également par l’envoi d’une note sur le Turoldus de la Chanson de Roland destinée à être publiée dans le volume trois d’un ouvrage intitulé Les vieux maîtres de la littérature bas-normande préparé par Jean-Louis Vaneille (alias Jean Barbaroux, fondateur de la Revue normande) [16][16] M. de Boüard, « La Normandie des origines à l’époque.... Les deux premiers volumes avaient été édités à Saint-Lô, avec des préfaces de Jean de la Varende et de Camille Cé, vers 1940 (avec réédition en 1944) pour le premier et en 1943 pour le second. Le troisième volume ne vit pas le jour et la contribution rédigée par Michel de Boüard – dont une première version avait été présentée, sous la forme d’une note critique, le 5 avril 1941 à la Société des Antiquaires de Normandie [17][17] Id., « L’auteur de la chanson de Roland : Turold de... – trouva sa place quelques années plus tard (1952) dans les Annales de Normandie[18][18] Id., « La Chanson de Roland et la Normandie », Annales.... Les études normandes furent la principale contribution du C E R N à la recherche régionale et l’hétérogénéité du volume semble refléter les difficultés à mettre en œuvre le projet collectif initialement envisagé [19][19] B. Hamelin, Singulier et pluriel…, p. 223-224..

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Michel de Boüard rédigea ou du moins finalisa son texte sur « La Normandie des origines à l’époque moderne » durant l’année 1943 et plus probablement entre le mois de mai et le 10 décembre (date de son arrestation) de cette année. Il fait allusion à l’utilisation des Caractères originaux de l’histoire rurale française de Marc Bloch par Robert Carabie en ces termes :

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« Ce que l’on peut faire à la lumière des conseils donnés par M. Bloch, M. Carabie l’a tout récemment montré dans sa remarquable thèse de doctorat en droit consacrée à La propriété foncière dans le très ancien droit normand. Tome premier : la propriété domaniale, Caen, 1943. Dans ce travail, on lira, en particulier, les chapitres où l’auteur étudie les domaines que possédait, au Moyen Âge, le Mont Saint-Michel à Bretteville-sur-Odon et à Verson (pages 25-145) » [20][20] M. de Boüard, « La Normandie des origines… », p. 1....

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L’ouvrage de Robert Carabie avait été publié pour la soutenance de ce dernier le 4 mai 1943 [21][21] R. Carabie, La propriété foncière dans le très ancien... et présenté à la Société des Antiquaires lors des séances du 2 juillet et du 2 août 1943 [22][22] Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie,.... La synthèse que Michel de Boüard propose dans Les études normandes est le résultat d’un peu plus de deux années et demi d’enseignement et de recherche à l’université de Caen, sur un sujet, l’histoire normande, qu’il n’avait guère abordé avant 1940. Trois articles ou communications l’ont précédée : outre la note sur Turold, déjà évoquée, deux autres interventions à la Société des Antiquaires de Normandie, prononcées en juin et décembre 1942, respectivement sur « Le dapiférat en Normandie et en Anjou au xiie siècle » et les « Causes et caractères des invasions des Vikings » [23][23] Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie,....

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Certains de ces points sont abordés dans « La Normandie des origines à l’époque moderne », dont l’intérêt de plusieurs des « notes d’orientation » mérite d’être ici souligné. Michel de Boüard y défend l’amélioration nécessaire des techniques de fouilles et de restauration, accueille favorablement la création de circonscriptions archéologiques [24][24] M. de Boüard, « La Normandie des origines… », p. 1... et il cite longuement Raoul Doranlo, lorsque ce dernier plaide pour une méthode scientifique permettant de reconnaître la stratigraphie d’un gisement ou expose les principes généraux touchant l’anthropologie (physique) [25][25] Ibid., p. 129-130.. Il revient sur les méthodes de recherche lorsqu’il s’agit de s’interroger sur l’importance de l’apport scandinave en Normandie. Sur ce point, Michel de Boüard se montre prudent, voire sceptique, sur l’utilisation de l’anthropologie, dans un paragraphe [26][26] Ibid., p. 148-149. qu’il faut lire comme une réponse au débat qu’avait suscité sa communication aux Antiquaires le 5 décembre 1942. Il aborde également les questions relatives à la toponymie, à l’anthroponymie et suggère de recourir à l’histoire agraire, aux coutumes locales (mesures, termes de paiement) et il déplore plus loin l’absence d’un recueil ou d’un catalogue des actes ducaux [27][27] Ibid., p. 172.. Il se montre manifestement passionné par l’installation des Vikings dans ce qui devient la Normandie et par l’insertion des nouveaux venus dans le système féodal. Pour lui l’armée des Vikings qui s’établit en Normandie comprenait également un grand nombre de femmes et d’enfants, c’était, selon son expression, une « société en migration » et un « État provisoire » (il réutilise, indique-t-il, une expression de Johannes Steenstrup) composé d’hommes libres tous égaux entre eux et gouvernés par quelques chefs qui détenaient un pouvoir précaire au titre de leur commandement de l’armée [28][28] Ibid., p. 152.. De cette composante essentielle – un groupe d’hommes venus du dehors et libres de tout lien de dépendance – dérivaient les caractères originaux de la féodalité normande (les seigneurs normands relevèrent tous du duc, se trouvant « placé sur une même ligne et non point […] échelonnés en pyramide ») [29][29] Ibid., p. 188.. Michel de Boüard soulignait l’originalité de la « civilisation normande » qu’il expliquait pour une bonne partie par l’importance des éléments scandinaves qui avaient donné au duché sa place toute particulière dans l’ancien Empire carolingien [30][30] Ibid., p. 187 : « En effet, au début du xe siècle,.... Il est vrai que lorsqu’il écrivait, en 1943, il pensait que Rollon et ses compagnons s’étaient installés dans une province « dépeuplée et dévastée » [31][31] Ibid., p 193.. Michel de Boüard révisa par la suite, à mesure que les recherches avançaient, ses hypothèses de départ, mais il resta longtemps convaincu d’une singularité normande due aux conquérants scandinaves, tout en mettant en garde contre la tentation d’accentuer arbitrairement les caractères originaux de l’histoire de la région (« Point question, bien entendu, de voir du Viking partout », devait-il écrire en 1951) [32][32] M. de Boüard, « Notre programme », Annales de Normandie,.... Son intérêt ne se démentira pas par la suite et prit plusieurs formes : on connait ses travaux et ses interrogations sur le Hague-Dike [33][33] Voir infra. et les sépultures énigmatiques de Réville [34][34] M. de Boüard, « Sépultures énigmatiques à Réville (Manche) »,..., sa collaboration avec les linguistes (Fernand Lechanteur, Jean Adigard des Gautries…) et avec des spécialistes d’autres disciplines auxquelles les pages des Annales de Normandie furent largement ouvertes dès les premières livraisons de la revue, les échanges avec les chercheurs venus de Scandinavie ou d’autres pays, les comptes rendus où une place non négligeable était accordée aux travaux sur la Scandinavie ancienne et le phénomène viking. Dans le débat sur l’absence ou non de continuité entre la Neustrie franque et la Normandie ducale, il se plaça plutôt dans le sens de la discontinuité, au moins jusqu’au milieu des années 1950 [35][35] M. de Boüard, « De la Neustrie carolingienne à la Normandie.... Même si beaucoup d’intuitions de Michel de Boüard discernables en 1943 ont ensuite été contredites, il est très clair qu’il retira de ses premiers contacts avec l’histoire normande un solide questionnement méthodologique, l’apport d’une démarche croisant les disciplines et les collaborations internationales. Cet acquis rencontra d’autres préoccupations qui se manifestèrent après son retour de captivité. Il est possible que l’idée d’une singularité normande ait orienté son choix de faire appel à des archéologues scandinaves pour les premières campagnes de fouilles. Lors de la séance de la Société d’ethnographie française du 28 février 1948 (sic, pour 1949) [36][36] Le Mois d’Ethnographie française, 3e année, n° 3, mars..., ce dernier annonce une campagne de fouille sur le site du château de Caen « cet été [1949]… avec le concours du professeur Holger Arbman, Conservateur au Musée historique de l’université de Lund, et de M. Thorkild Ramskon [sic], Conservateur du Musée national de Copenhague ». La collaboration avec ces deux chercheurs s’orienta peu après vers les fouilles du Hague-Dike (1951-1953), peut-être car ils apportaient alors « la caution de leur science et de leur technique en la matière » à un moment « où il n’y a pas d’archéologue médiéviste en France » [37][37] J. Decaëns, « Michel de Boüard (1909-1989), professeur..., mais plus vraisemblablement en raison de leur expertise pour des sites de l’époque viking récemment fouillés [38][38] M. de Boüard, « La Normandie au travail », Annales... ; ou (mais ce n’est pas contradictoire) afin de répondre à un appel de Marc Bloch, cité à trois reprises au moins entre 1949 et 1951 par Michel de Boüard [39][39] D’abord à la Société d’ethnographie française (Le Mois... préconisant, pour l’étude du cas normand, de recourir aux « grandes institutions scandinaves » [40][40] M. Bloch, « Réflexion d’un historien sur quelques travaux... ? Holger Arbman (1904-1968), professeur à l’université de Lund (Suède) de 1945 à 1968, avait soutenu sa thèse sur les échanges entre le monde carolingien et la Suède, publiée en 1937 [41][41] H. Arbman, Schweden und das karolingische Reich. Studien..., et entamé, peu après, la publication des fouilles de Birka [42][42] H. Arbman, Birka I, Die Gräber, text, Uppsala, Almqvist.... Thorkild Ramskou (1915-1985), était alors assistant au Musée national, avait collaboré aux fouilles entreprises par Poul Norlund à Trelleborg, publiées en 1948, qui inspirèrent peu après un article de Michel de Boüard [43][43] M. de Boüard, « Un camp viking : Trelleborg », Annales.... La même année (1948), il avait édité avec Jørgen Bjernum, un ouvrage sur la frontière méridionale du Danemark à l’époque viking [44][44] J. Bjernum et Th. Ramskou, Danmarks sydgraense, vikingetid..., qui comportait un chapitre sur Hedeby, fouillé quelques années auparavant par Herbert Jankuhn [45][45] Voir en particulier la monographie consacrée par cet..., et un autre sur le Danevirke, c’est-à-dire le système de remparts qui protégeait la frontière jutlandaise [46][46] Il est possible que Michel de Boüard ait eu très tôt.... Dès février 1949, Michel de Boüard annonçait la collaboration de ces deux archéologues scandinaves pour entamer des fouilles au château de Caen et au cours de leur séjour normand ils eurent tous deux l’occasion de visiter le Hague-Dike, Holger Arbman dès juillet 1949, et Thorkild Ramskou, accompagné de Michel de Boüard, en septembre de la même année [47][47] M. de Boüard, Journal de route…, op. cit., p. 89, .... Ces visites furent sans doute déterminantes dans la décision d’entreprendre avec les deux hommes les fouilles du Hague-Dike [48][48] Ibid., p. 117 : à la date du 5 mars 1951 : « Tournée..., un retranchement dont Michel de Boüard supposa rapidement [49][49] Dès 1951 : ainsi on lit dans le compte-rendu des fouilles... l’origine viking, malgré une opinion plus nuancée de ses collègues nordiques [50][50] Michel de Boüard suggérait l’installation d’une base.... Sans voir « du Viking partout », il est très vraisemblable que Michel de Boüard attendait de l’archéologie qu’elle livrât davantage de témoignages sur l’implantation scandinave en Normandie [51][51] Citant la collaboration de Thorkild Ramskou, Michel..., dont on sait maintenant qu’elle a laissé fort peu de traces matérielles qui puissent se raccorder de façon certaine à des éléments nordiques.

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Au lendemain de la guerre, la reprise des travaux de Michel de Boüard fait apparaître au moins deux autres préoccupations. Il y a d’une part la nécessité de réaliser un bilan ou un inventaire des travaux réalisés sur l’histoire de la Normandie. C’est en ce sens qu’il publie à partir de décembre 1946 plusieurs contributions parues dans l’Amicale normande (Bulletin de liaison et de recherches des membres du centre d’études locales de l’Office municipal de la jeunesse de Caen). Ces travaux préfigurent l’article de fond sur « Les études d’histoire normande de 1928 à 1951 » publié dans les Annales de Normandie en 1951 [52][52] M. de Boüard, « Les Études d’Histoire normande de 1928.... Michel de Boüard s’inscrivait ici dans le prolongement des entreprises par son prédécesseur Henri Prentout (1867-1933) en 1910, dans la Revue de synthèse et en 1929 dans le Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie[53][53] H. Prentout, « La Normandie », Revue de synthèse, XIX,.... Le recensement bibliographique exhaustif allait être poursuivi dans le cadre des Annales de Normandie, fondées en 1951, qui consacra dès la première année l’une de ses rubriques (puis plus tard un de ses volumes) à la bibliographie normande de l’année. Il y a d’autre part le souci de rapprocher deux disciplines, l’ethnographie et l’histoire, exprimé en 1948 et 1949 dans Le Mois d’Ethnographie française (Bulletin de la société d’ethnographie française), un aspect qui sera plus longuement commenté par Jean-Jacques Bertaux dans ce volume. J’en retiendrai ici l’annonce lors de la séance du 28 février 1949 [54][54] Le Mois d’Ethnographie française, 3e année, n° 3, mars... par Michel de Boüard, alors Président de la Société d’ethnographie française et « professeur d’histoire régionale à l’université de Caen » (c’est le titre qu’il revendique), du programme qui sera, pour une bonne partie, celui des Annales de Normandie : citant, comme il le fera en 1951, un passage de Marc Bloch, il présente brièvement le programme de travail du laboratoire d’ethnologie de Caen, mettant en avant les domaines à explorer, la linguistique, la civilisation matérielle et les techniques traditionnelles, l’habillement, l’ethnobotanique, les contes et récits de veillées normande [55][55] Dans le bilan des travaux sur le peuplement de la Normandie.... Lorsque dans la première livraison des Annales de Normandie Michel de Boüard présente ce qu’il appelle « Notre programme », cette double préoccupation, bibliographique et ethnologique, est très clairement exprimée. Partant du décès de l’ancienne revue Normannia (publiée entre 1928 et 1939), de l’absence d’une revue qui couvrirait tout ce qu’il appelle l’Orbis normannicus, il déplore que les travaux « concernant telle ou telle des régions que dominèrent ou colonisèrent les Vikings » et que le champ des enquêtes ethnographiques soit trop mal connu ou trop peu accessibles aux chercheurs français. Il place également très clairement la revue sous le patronage intellectuel des Annales d’Histoire économique et sociale, fondée en 1929, « le plus précieux guide qui soit aujourd’hui pour un historien ». Citant les deux fondateurs, Marc Bloch et Lucien Febvre, mais aussi Fernand Braudel et Charles Morazé, il retient surtout une ambition – « l’appel à la coopération de toutes les sciences de l’homme » – et une méthode, ou une « organisation du travail », fondée sur « l’enquête collective » rendue d’autant plus impérieuse qu’elle doit s’appliquer à des objets fragiles (techniques, structures sociales, attitudes mentales…) et menacés par un « processus de destruction ». Je reviendrai sur la crainte qu’exprime cette dernière expression pour l’heure l’objectif est de d’orienter les études sur la Normandie selon cette conception de l’histoire et les méthodes d’enquête, en ouvrant la revue à toutes les disciplines susceptibles d’éclairer le passé des « groupes humains qui […] occupèrent la Normandie ». Michel de Boüard revient sur cette conception dans le premier « Supplément » aux Annales de Normandie[56][56] Annales de Normandie, 1ère année, 1, janvier 1951,... (« pour nous l’enquête ethnographique sur le monde actuel est inséparable de l’étude et de l’intelligence de l’histoire ») dans lequel il explicite sa méthode d’enquête collective et propose d’y associer les instituteurs. Il attend de ces derniers qu’ils signalent ce qui concerne les études régionales, et bien sûr qu’ils intéressent leurs élèves. Les suppléments des Annales de Normandie doivent les aider à cette tâche.

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La crainte d’une perte de « la matière sociale animée en quoi survit sous tant de formes le passé » [57][57] M. de Boüard, « Notre programme », op. cit., p. 6. est peut-être ce qui caractérise le mieux la position de l’historien / ethnographe à ce moment de son parcours scientifique. Ces « formes du passé », fragiles et périssables, encore à découvrir mais qui pourraient un jour être hors d’atteinte occupent le premier « Supplément » où Michel de Boüard expose qu’« il convient de recueillir d’extrême urgence tant de précieux documents d’histoire qui s’évanouissent chaque fois que meurt un vieillard. Ces témoins […] faute de les recueillir, nous perdrions un maillon irremplaçable de cette chaîne qu’est l’histoire ». Une citation qu’il faut mettre avec la phrase de Marc Bloch dont Michel de Boüard a fait la devise de la revue « Il n’y a qu’une science des hommes dans le temps, et qui sans cesse a besoin d’unir l’étude des morts à celle des vivants ».

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Les choix qui président à l’établissement des premiers suppléments ne sont pas anodins. Y figure un véritable programme pédagogique autour de l’étude d’une ferme typique du Pays d’Auge. On y trouve aussi la « Prospection archéologique au village », assortie de conseils élémentaires et d’une mise en garde (« Un sol intéressant, s’il a été bouleversé par un chercheur inexpert, devient muet pour toujours ») [58][58] « Supplément », op. cit., p. 5.. Cette traque des témoignages qui risquent d’être perdus n’est sans doute pas étrangère à la série des « Suppléments » consacrés par Michel de Boüard et René Louis (alors professeur à la faculté de Lettres de Caen) au Roman de Rou de Wace et publiés dans les années 1951, 1952 et 1953. Outre leur intérêt pour certains épisodes de l’histoire de la Normandie ducale, il y avait moyen d’atteindre des « traditions orales toutes fraîches » [59][59] « Supplément », op. cit., p. 4. recueillies par l’auteur jersiais ou des morceaux épiques à jamais disparus [60][60] Dans l’article paru en 1955 dans le Recueil publié.... Cet intérêt pour Wace, qui résidait aussi dans le fait qu’on pouvait trouver dans le récit matière à retrouver dans un passé lointain les objets d’étude de l’ethnographe, allait se manifester de nouveau dans les travaux que Michel de Boüard consacra à Guillaume le Conquérant dans le volume paru dans la collection « Que sais-je ? » en 1958 et surtout dans la biographie du duc-roi publiée en 1984 [61][61] M. de Boüard, Guillaume le Conquérant, Paris, Fayard,..., où l’on retrouve cette même attention vigilante à la mémoire orale recueillie par les auteurs médiévaux ou conservée sous la forme de récits populaires [62][62] Ibid., p. 110-111, p. 116-117 et passim.. Wace fut peut-être l’un des guides qui ont amené Michel de Boüard à s’intéresser à la figure de Guillaume le Conquérant.

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Pour le Michel de Boüard des années 1940, qui revendique, on l’a vu, son titre de « professeur d’histoire régionale », le terrain de l’histoire normande est d’abord celui d’une formidable expérimentation qui permet d’associer l’ensemble des sciences sociales dans une démarche qui dépasse de très loin le seul cadre normand. Il ne nous appartient pas de juger si son œuvre d’historien de la Normandie fut à la mesure de ses ambitions : l’opinion peut être ici partagée entre des appréciations différentes selon que l’on considère uniquement la production scientifique ou l’homme qui sut réunir des compétences et impulser une énergie nouvelle à certains domaines des études médiévales. On peut considérer ce moment comme une étape décisive sur le cheminement de l’historien qui se cherchait alors.

Notes

[*]

Professeur d’histoire médiévale, CRAHAM, UMR 6273, université de Caen Basse-Normandie, F 14032 Caen.

[1]

M. de Boüard, « Le Duché de Normandie », dans Histoire des institutions françaises au Moyen Âge, F. Lot et R. Fawtier (éd.), t. 1, Institutions seigneuriales, Paris, PUF, 1957, p. 1-33 ; Histoire de la Normandie, M. de Boüard (dir.), Toulouse, Privat, 1970 et Documents de l’histoire de la Normandie, Toulouse, Privat, 1972 ; Ibid, Guillaume le Conquérant, Paris, PUF (« Que sais-je ? » n° 799), 1958 (2e édition, 1966) ; Id., Guillaume le Conquérant, Paris, Fayard, 1984.

Pour la bibliographie, nous renvoyons à la fin de ce volume et au site du CRAHAM : http://www.unicaen.fr/crahm/spip.php?article321.

[2]

Ainsi, pour David Bates, le volume de 1984 « was already an old-fashioned book when it was published » (D. Bates, « Writing a New Biography of William the Conqueror », dans State and Empire in British History, Proceedings of the Anglo-Japanese Conference of Historians, Kyoto, 10-12 sept. 2003, K. Kondo (éd.), Tokyo, 2003, p. 9-20, p. 9).

[3]

Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie, t. XLVIII, années 1940 et 1941, p. 589.

[4]

Sur bien des points nous renverrons maintenant à la thèse de Bertrand Hamelin (Singulier et pluriel : Michel de Boüard, Thèse de doctorat soutenue à l’université de Caen Basse-Normandie, 12 décembre 2011, 4 vol.), qu’il nous est agréable de remercier pour la consultation de ce travail. On trouvera déjà un premier éclairage sur la période considérée dans l’article suivant : B. Hamelin, « Avant-propos. Le parcours d’un historien. Du folklore à l’ethnographie », dans Michel de Boüard (1909-1989), Journal de route 1946-1956, J.-J. Bertaux (éd.), Caen, Musée de Normandie, 2009, p. 13-33.

[5]

Comité d’études régionales normandes, Les études normandes. Exposés et méthodes, Bayeux-Caen, 1944 (cité désormais Les études normandes…).

[6]

É.-G. Léonard, Histoire de la Normandie, Paris, PUF (QSJ n° 127), 1944 (rééd. en 1948 et 1963), p. 5-6 ; il ajoute en conclusion « c’est peut-être ici que le horsain est meilleur juge » (p. 125).

[7]

Ibid., p. 121-124.

[8]

R.-N. Sauvage « Avant-propos », dans Les études normandes…, op. cit., p. VII.

[9]

M. Arnoux, « Lucien Musset, historien des campagnes. Réflexions autour d’un article de 1945 », dans Postérité de Lucien Musset, Actes de la journée d’études du 26 novembre 2005, V. Gazeau et F. Neveux (dir.), Caen, Presses universitaires de Caen, 2009, p. 55-64, p. 58.

[10]

L’autre parrain était R.-N. Sauvage (Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie, t. XLIX, années 1942 à 1945, p. 387).

[11]

J.-J. Bertaux, « Vikings et drakkars dans la littérature régionaliste normande, 1850-1950 », dans Dragons et Drakkars. Le mythe viking de la Scandinavie à la Normandie, xviiie-xxe siècles, J.-M. Levesque (coord.), Caen, Musée de Normandie, 1996, p. 57-70, p. 64 et suiv.

[12]

Sur ce point : B. Hamelin, « Avant-propos », op. cit., p. 20-25 ; Ibid., Singulier et pluriel…, op. cit., p. 215-232.

[13]

Id., Singulier et pluriel…, op. cit., p. 234.

[14]

Décrite comme « une attitude compatible avec les attentes de l’État français », ibid., p. 234 et suiv.

[15]

B. Hamelin, « Avant-propos », op. cit., p. 22.

[16]

M. de Boüard, « La Normandie des origines à l’époque moderne », dans Les études normandes…, p. 201-202.

[17]

Id., « L’auteur de la chanson de Roland : Turold de Peterborough », Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie, t. XLVIII, années 1940 et 1941, p. 608-609.

[18]

Id., « La Chanson de Roland et la Normandie », Annales de Normandie, 2e année, 1, janvier 1952, p. 34-38.

[19]

B. Hamelin, Singulier et pluriel…, p. 223-224.

[20]

M. de Boüard, « La Normandie des origines… », p. 199-200.

[21]

R. Carabie, La propriété foncière dans le très ancien droit normand. Tome premier : la propriété domaniale, thèse pour le Doctorat soutenu le mardi 4 mai à 17 h, Université de Caen, faculté de Droit, 1943, l’ouvrage est ensuite publié dans la bibliothèque d’histoire du droit normand, Deuxième série : Études, t. V, Caen, Bigot, 1943)

[22]

Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie, t. XLIX, années 1942 à 1945, p. 431-432.

[23]

Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie, t. XLIX, années 1942 à 1945, p. 366 et 389-390.

[24]

M. de Boüard, « La Normandie des origines… », p. 128.

[25]

Ibid., p. 129-130.

[26]

Ibid., p. 148-149.

[27]

Ibid., p. 172.

[28]

Ibid., p. 152.

[29]

Ibid., p. 188.

[30]

Ibid., p. 187 : « En effet, au début du xe siècle, les Scandinaves s’établissant dans la province lui apportèrent un esprit, des habitudes, des institutions, qui devaient imprimer à la vie du nouvel État des formes toutes particulières et, par là même, l’arrachèrent au commun destin des peuples de l’ancien empire carolingien, qu’une lente et laborieuse évolution conduisait par des voies plus sinueuses ».

[31]

Ibid., p 193.

[32]

M. de Boüard, « Notre programme », Annales de Normandie, 1ère année, 1, janvier 1951, p. 7.

[33]

Voir infra.

[34]

M. de Boüard, « Sépultures énigmatiques à Réville (Manche) », Annales de Normandie, 14e année, 2, juin 1964, p. 258-263.

[35]

M. de Boüard, « De la Neustrie carolingienne à la Normandie féodale, continuité ou discontinuité ? », Bulletin of the Institute of Historical Research, XXVIII, 1955, p. 1-14. En 1957 (« Le Duché de Normandie », op. cit., p. 3), Michel de Boüard rejetait l’idée d’une continuité administrative et que Rollon ait pu se substituer à un fonctionnaire carolingien à la tête du comté de Rouen.

[36]

Le Mois d’Ethnographie française, 3e année, n° 3, mars 1949, p. 21-22. La date du 28 février 1948 est manifestement une erreur : il faut lire 1949.

[37]

J. Decaëns, « Michel de Boüard (1909-1989), professeur d’archéologie médiévale », dans ESTMA III, Actes du IIIe Colloque Européen des Professeurs d’Archéologie Médiévale, J. Decaëns et A.-M. Flambard Hericher (éd.), Caen, Publications du CRAM, 1999, p. 21-26, p. 23.

[38]

M. de Boüard, « La Normandie au travail », Annales ESC, 5e année, 3, juillet-septembre 1950, p. 401-404, p. 403 : Nous n’avons guère en France, actuellement, de spécialiste de l’archéologie Viking ; aussi avons-nous fait appel à M. Thorkild Ramskou, du Musée historique de Copenhague, l’un des auteurs des magnifiques fouilles à Trelleborg qui ont amplement complété, voire renouvelé, ce que nous savions de la civilisation Viking ».

[39]

D’abord à la Société d’ethnographie française (Le Mois d’Ethnographie française, op. cit.), puis dans les Annales ESC (« La Normandie au travail », op. cit.) et dans la première livraison des Annales de Normandie.

[40]

M. Bloch, « Réflexion d’un historien sur quelques travaux de toponymie », Annales d’histoire économique et sociale, t. VI, n° 27, (1934), p. 252-260, à la p. 260 : « En ce qui concerne particulièrement la Normandie, cas typique et relativement proche de nous, ne se trouvera-t-il pas un jour une de ces grandes institutions scandinaves, si justement préoccupées d’histoire comparée, pour tracer les lignes principales de l’enquête et grouper les bonnes volontés ? ».

[41]

H. Arbman, Schweden und das karolingische Reich. Studien zu den Handelsverbindungen des 9. Jahrhunderts, Stockholm, Wahlström & Widstrand, 1937.

[42]

H. Arbman, Birka I, Die Gräber, text, Uppsala, Almqvist & Wiksells boktryckeri-aktiebolag, 1943.

[43]

M. de Boüard, « Un camp viking : Trelleborg », Annales de Normandie, 1ère année, 2, avril 1951, p. 118-124. Michel de Boüard rappelait (p. 118) que son « ami » Th. Ramskou y avait collaboré.

[44]

J. Bjernum et Th. Ramskou, Danmarks sydgraense, vikingetid og tidlig middelalder, Copenhague, Munskgaard, 1948.

[45]

Voir en particulier la monographie consacrée par cet auteur : H. Jankuhn, Haithabu. Eine germanische Stadt der Frühzeit, Neumünster in Holstein, Karl Wachholtz Verlag, 1938 (zweite erweiterte Auflage). Sur les relations entre Herbert Jankhun et Michel de Boüard : B. Hamelin, Singulier et pluriel…, op. cit., p. 439, n. 1499.

[46]

Il est possible que Michel de Boüard ait eu très tôt l’ouvrage de Jørgen Bjernum et Thorkild Ramskou entre les mains : l’exemplaire conservé à la bibliothèque du CRAHAM provient des ex-libris de Michel de Boüard et porte la signature-dédicace de Thorkild Ramskou. Notons qu’un exemplaire, non dédicacé, de l’ouvrage d’Holger Arbman sur Schweden und das karolingische Reich… figure également parmi ces ex libris.

[47]

M. de Boüard, Journal de route…, op. cit., p. 89, 91-93.

[48]

Ibid., p. 117 : à la date du 5 mars 1951 : « Tournée dans la Hague, pour préparer la campagne de fouilles à entreprendre au mois de juillet prochain, en collaboration avec MM. Arbman et Ramskou ».

[49]

Dès 1951 : ainsi on lit dans le compte-rendu des fouilles de juillet-août 1951 donné par Henri Van Effenterre que : « les observations et relevés confirment les origines viking de l’immense retranchement et permettent d’en fixer la date » (Gallia, 9, 1951, p. 83-85, à la p. 84).

[50]

Michel de Boüard suggérait l’installation d’une base d’hiver des Vikings et, tout en admettant l’absence de preuve explicite, défendait l’origine nordique du retranchement en le rapprochant du Danevirke (M. de Boüard, « La Hague, camp retranché des vikings », AN, 3e année, 1, 1953, p. 3-14). Sur les fouilles et le débat quant à la datation du Hague-Dike, voir également : Th. Ramskou, « Befæstet Vikingehavn i Normandiet », Fra Nationalmuseets Arbejdsmark, 25, Copenhague, 1952, p. 41-53 ; H. Arbman, « Le Hague-Dike, les fouilles en 1951 et 1952 », Meddelanden från Lunds Universitets Historiska Museum. Bulletin de la Société royale des lettres de Lund, année 1952-1953, Lund, CWK Gleerup, 1953, p. 191-222 ; M. de Boüard, « Le Hague-Dike », Cahiers archéologiques, VIII, 1956, p. 117-145 ; H. Arbman, The Vikings, Londres, Thame et Hudson, p. 85 ; M. de Boüard, « À propos de la datation du Hague-Dike », AN, 14e année, 2, juin 1964, p. 270-271. Pour un aperçu des travaux récents, qui ont contribué à confirmer une datation de l’âge du Bronze : C. Marcigny, « Retour au “Hague-Dike” : historiographie et nouvelles analyses », Annuaire des Cinq départements de la Normandie, 166e congrès (Cherbourg et La Hague), 2008, p. 97-110 ; La Hague dans tous ses états. Archéologie/Histoire/Anthropologie, C. Marcigny (dir.), Cully, OREP Éditions, 2010, p. 107-108.

[51]

Citant la collaboration de Thorkild Ramskou, Michel de Boüard espérait ainsi que « grâce à son concours, nous allons pouvoir établir l’inventaire des vestiges archéologiques qui, en Normandie, doivent être attribués aux Vikings » (M. de Boüard, « La Normandie au travail », op. cit., p. 403).

[52]

M. de Boüard, « Les Études d’Histoire normande de 1928 à 1951 », AN, 1, n° 2, 1951, p. 150-192.

[53]

H. Prentout, « La Normandie », Revue de synthèse, XIX, p. 52 et suiv., 203 et suiv. ; XX, p. 37 et suiv., 188 et suiv., 306 et suiv. (pour production antérieure à 1910 ; Id., « L’Histoire de la Normandie », Bulletin de la Société des Antiquaires de Normandie, XXXVII, 1926 et 1927 (publ. 1929), p. 1-52.

[54]

Le Mois d’Ethnographie française, 3e année, n° 3, mars 1949, p. 21-22. Sur la date nous renvoyons à la note 36.

[55]

Dans le bilan des travaux sur le peuplement de la Normandie réalisés par le « Centre d’Ethnographie régionale de Caen », qu’il présente en 1950, Michel de Boüard revendique clairement une filiation avec les Annales (« La Normandie au travail », op. cit., p. 401 : « La méthode et l’esprit qui dirigent leurs travaux ont été, pour presque tous, puisés à l’école des Annales »), comme ce sera le cas un peu plus tard au moment de la fondation des Annales de Normandie (voir infra).

[56]

Annales de Normandie, 1ère année, 1, janvier 1951, « Supplément », p. 1-2.

[57]

M. de Boüard, « Notre programme », op. cit., p. 6.

[58]

« Supplément », op. cit., p. 5.

[59]

« Supplément », op. cit., p. 4.

[60]

Dans l’article paru en 1955 dans le Recueil publié en hommage à Clovis Brunel, de Boüard s’interroge sur quelques noms de lieux – identifie à des lieux-dits du Val de Saire – évoqués par Wace à propos des déprédations provoquées par les Vikings. Il se demande alors si Wace n’a pas eu vent d’un épisode des invasions scandinaves, rapporté sous la forme d’un poème épique consacré à la lutte des populations du Cotentin septentrional contre les Vikings (M. de Boüard, « À propos des sources du Roman de Rou », Recueil de travaux offerts à M. Clovis Brunel, 1955, Paris, Société de l’École des chartes, 1955, t. I, p. 178-182).

[61]

M. de Boüard, Guillaume le Conquérant, Paris, Fayard, 1984, p. 84 : « Il a pu être prouvé en plusieurs cas que des faits relatés dans le Roman de Rou sous une forme lyrico-épique s’étaient réellement produits ; la mémoire n’en avait été conservée que dans la tradition orale ».

[62]

Ibid., p. 110-111, p. 116-117 et passim.

Résumé

Français

Comment Michel de Boüard, en charge de l’enseignement de l’histoire de la Normandie à partir de 1940 a-t-il abordé ce champ de recherches nouveau pour lui ? Dès la période de l’Occupation, l’historien a multiplié les programmes de recherches ambitieux. L’aspect majeur de son œuvre est la promotion d’une approche interdisciplinaire des études régionales, principalement entre l’histoire et l’ethnographie, puis entre l’archéologie et l’histoire médiévales. En ce sens, la Normandie fut avant tout un terrain d’expérimentations scientifiques. Le professeur d’histoire de la Normandie eut également à prendre part aux grands débats historiographiques de son époque, notamment la vive controverse sur la continuité ou la discontinuité entre la Neustrie franque et la Normandie ducale.

Mots-clés

  • Boüard (de), Michel
  • historiographie de la Normandie
  • ethnographie de la Normandie

English

Michel de Boüard and Medieval NormandyAfter he became responsible for Norman history in 1940, how did Michel de Boüard approach this new subject? Under the Nazi occupation, he initiated ambitious research programmes. The main focus of his work is its interdisciplinary context for regional studies wedding history, ethnography and archaeology. Normandy became a laboratory for historical research. Also, he was involved in important historiographical debates, notably the controversy over the continuity between Neustria and the Norman duchy.

Keywords

  • Boüard (de), Michel
  • Musset, Lucien
  • norman historiography
  • norman ethnography

Pour citer cet article

Bauduin Pierre, « Michel de Boüard, un regard sur l'histoire de la Normandie médiévale », Annales de Normandie, 1/2012 (62e année), p. 61-72.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2012-1-page-61.htm
DOI : 10.3917/annor.621.0061


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