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Annales de Normandie

2012/1 (62e année)


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Je suis arrivé à Caen en 1957. L’université était toute neuve, les grandes fêtes marquant sa renaissance avaient eu lieu quelques mois plus tôt. Recruté avec un engagement décennal pour enseigner les lettres classiques, j’étais attiré par la littérature du Moyen Âge. Pour compléter ma culture médiévale, je décidai de suivre les cours d’histoire de Michel de Boüard. Son nom m’était connu. Il avait donné à Rouen, ville où j’avais fait mes études, une conférence sur « Communisme et Christianisme » qui avait fait grand bruit. Pour les jeunes gens de l’immédiat après-guerre, c’était un sujet brûlant et passionnant. Le premier cours que j’entendis, en auditeur libre, sans m’inscrire nommément, portait sur les relations des empereurs germaniques des xie et xiie siècles avec l’Italie. Le cours avait lieu dans la petite salle de l’Institut d’histoire du Moyen Âge, devant une vingtaine d’étudiants. Je crois que c’était un cours d’agrégation. Je fus immédiatement subjugué par l’enseignement et le professeur. Aucun effet oratoire, un débit presque monotone, il semblait suivre de près des notes écrites sur des feuillets de petit format, mais une clarté, une limpidité même, dans l’exposé sur les rapports compliqués entre l’Empire et la Papauté et surtout une vision et une vie extraordinaires, on voyait littéralement les « descentes » des différents Empereurs en Italie et on en comprenait le sens. Dès le premier jour, ce que j’ai toujours admiré en lui : sur un fond de rigueur et de recours aux textes où se révélait le chartiste, une volonté scientifique de base et là-dessus une construction presque romantique, une vie impulsée pour une « résurrection intégrale du passé » comme disait Michelet dans une expression qu’il aimait citer. Dès ce premier cours, j’eus l’impression d’être repéré, mais je crois que c’était la façon dont il regardait l’assistance qui produisait cet effet. Chaque étudiant devait avoir la même.

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En 1957, le Centre de recherches archéologiques médiévales, le CRAM, comme on dira plus tard, existait déjà depuis deux ans. Élu doyen de la faculté des Lettres en 1954, Michel de Boüard avait obtenu cette création en 1955, par relations qu’il réussit à établir avec Gaston Berger, directeur de l’Enseignement supérieur au ministère de l’Éducation nationale, et aussi, on commençait à le savoir, père de Maurice Béjart, le maître de ballet. Le centre existait, mais, à l’université, il ne se voyait pas. Pas de locaux, pas de personnel. Cependant des fouilles archéologiques avaient lieu : un grand sondage au château de Caen en 1949, plusieurs campagnes entre 1950 et 1954, sur le site du Hague-Dike, gros rempart de terre, barrant la presqu’île de la Hague, deux campagnes au château de Caen, 1956 et 1957, portant sur le donjon et son environnement (cour, chemise), enfin, au printemps 1956, le baptistère de Portbail, découverte fortuite (dans un lotissement), avait été identifié et fouillé avec une petite équipe (trois ou quatre personnes dont les deux ethnographes du Musée de Normandie). « Si c’est ce que je pense, ça va faire du bruit », disait-il.

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Apprenant qu’il y avait eu l’été précédent, des fouilles archéologiques au château de Caen, nous voulions, ma femme et moi, visiter le chantier. De l’université, on pénétrait dans le château par un pont Bailey, hérité du Débarquement, jeté sur le fossé le plus extérieur, celui de la Garenne. Là, à l’intérieur, on était obligé de mettre pied à terre et de pousser devant nous nos Vélosolex, le sol était jonché de pierres et débris de toute sorte, il y avait encore de nombreux trous de bombes. Les bâtiments étaient en ruines, sauf l’église Saint-Georges qui avait retrouvé un toit et un mur de fond, le logis des Gouverneurs était en restauration, la salle de l’Échiquier était sans toit. Une végétation débordante s’épanouissait : arbres, arbrisseaux, herbe, beaucoup de fleurs à dominante violette ou rose (épilobium, valériane), ou jaune (giroflées sauvages, ajoncs). Les lapins de garenne pullulaient. Peu après l’entrée, un vaste quadrilatère fermé par une clôture en bois fendu, deux ou trois pancartes « Fouilles archéologiques. Chantier interdit ». On pouvait voir au fond des tranchées, mais il était impossible d’y comprendre quelque chose !

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L’année suivante, je suivis aussi les cours de paléographie, toujours dans la perspective d’un travail littéraire que je commençais sous la direction du Professeur Alexandre Micha, récemment nommé à Caen. Cependant, les cours de paléographie de Michel de Boüard m’enthousiasmaient. Après l’exercice de lecture, en quelques minutes, il donnait tout ce qu’il fallait pour comprendre : on touchait la réalité médiévale ! J’ai toujours rapproché ces moments de ses démonstrations sur le terrain, devant une coupe stratigraphique, par exemple.

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Au cours des vacances d’été qui suivirent, en août 1959, comme nous traversions une fois de plus le château, nos engins à deux roues à la main, nous aperçûmes le doyen, au fond d’un carré de fouilles, en train de prendre des notes, accroupi devant une surface fouillée où reposaient une truelle et une balayette. Tout à coup les yeux noirs, fulgurants, sont sur nous ; ils s’adoucissent quand il nous reconnaît puisque nous suivions ses cours et il vient nous ouvrir la petite barrière. Après un long silence, habituel chez lui, il nous donne quelques indications sur l’endroit où nous sommes, une zone de cuisine, à l’est du donjon. C’était la première fois que nous lui parlions, fort intimidés et n’osant pas poser de questions, sans aucune connaissance du château et de la technique de fouilles. Pourtant il nous proposa, dès ce premier jour, de participer au travail. Nous étions embauchés et à chaque vacance scolaire, nous étions sur le chantier.

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Pour toutes les entreprises qu’il avait menées jusqu’ici, il avait procédé de la façon suivante : apprenant lui-même ce qu’il savait être les meilleures méthodes, il avait invité des archéologues étrangers, le Danois Ramskou, le Suédois Arbman, pour le chantier du Hague-Dike, les Néerlandais Braat et Renaud, au château de Caen. Pour la main d’œuvre, il allait chaque matin avec sa voiture, une grande Renault « Frégate », au foyer de l’Amitié où il recrutait des ouvriers terrassiers qui étaient devenus des habitués du chantier. L’outillage et les objets mis au jour sont provisoirement stockés dans un grand baraquement qui sert de préfiguration au Musée de Normandie et qui est situé, en ville, près des ruines de l’église du Vieux-Saint-Étienne. Le Musée n’ouvrira dans le château, au Logis des Gouverneurs qu’en 1964.

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En 1960, Michel de Boüard commence un enseignement de l’archéologie médiévale : quelques cours théoriques en salle, puis très vite, en plein hiver (janvier ou février 1960), il se transporte au château avec un petit groupe d’étudiants : séance de travaux pratiques sous la salle de l’Échiquier sans toiture. On apprend le décapage. Michel de Boüard montre l’exemple. Tous sont autour de lui en silence… il met au jour un morceau de papier argenté. Il faut se rendre à l’évidence… c’est du papier à chocolat ! « C’est l’élément le plus récent qui date la couche », dit-il, sans trop se démonter.

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1960, année des premiers cours d’archéologie à l’Université, année des premiers travaux pratiques sur le terrain, au château de Caen. Les premiers étudiants se présentent, une vingtaine. Pour les intéresser davantage, le professeur de Boüard organise, aux premières vacances, celles de février 1961 qui n’étaient, en ce temps là qu’un week-end prolongé des deux jours gras (lundi gras et mardi gras), comme on disait, une grande excursion pour voir un chantier modèle. Quatre ou cinq voitures gagnent Anvers et Gand, en Belgique, afin de visiter l’une des premières fouilles urbaines. Sous les docks d’Anvers, on fouille un quartier de la ville médiévale en bois, maisons de bois, pavage des rues en bois. Dans ce terrain humide, le bois est parfaitement conservé, les couches archéologiques se découpent comme des gâteaux. Les plans et les coupes sont immédiatement dessinés par un atelier installé dans un wagon – bureau d’études. L’ensemble du chantier, à l’abri des intempéries, sous les docks, est éclairé par des ampoules électriques et même chauffé ! Le lendemain, on visite les fouilles du donjon des comtes de Flandre à Gand. L’expédition se déroula dans la bonne humeur que Michel de Boüard sait mettre sur ses chantiers.

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En 1961, Le centre a enfin un local à l’université, un bout de couloir en impasse fermé. Sur la porte, une inscription « Laboratoire d’archéologie » : 40 m2 environ, des bureaux, un dessinateur, un apprenti photographe, des caisses de tessons, une amorce de bibliothèque spécialisée. On a trouvé aussi un petit local pour les outils et bientôt, le doyen réquisitionne une partie du garage à vélos des étudiants pour y loger un laboratoire de chimie et de physique en vue des études céramiques médiévales.

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1962 marque l’apogée de la période initiale. Michel de Boüard décide, pour le mois de mai, la réunion d’un colloque aux Andelys, au pied du Château-Gaillard, un colloque sur l’archéologie des châteaux en Europe. C’est un grand succès : une quarantaine de spécialistes, allemands (des deux Allemagnes), danois, suédois, anglais, belges, néerlandais, et français. Le colloque se termine à Caen par une visite des fouilles du château et des laboratoires du centre de l’université. On décide à la fin de se retrouver tous les deux ans, dans les différents pays des participants. On sait que, depuis 1962, ces colloques poursuivent les buts initiaux : recherche et découverte en castellologie.

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À partir de ce moment, on peut dire que l’enfance du centre est terminée. Il est apparu au grand jour avec le premier colloque de Château-Gaillard, il a des locaux. Une assistante d’archéologie médiévale, Geneviève Mast, est nommée. Malheureusement elle disparaît avant d’avoir pris ses fonctions dans un horrible accident sur une autoroute néerlandaise. Michel de Boüard me demande alors de la remplacer. Les étudiants aussi deviennent plus nombreux. Aux stages d’été, on vient de toutes les universités françaises et souvent de l’étranger. Je me souviens qu’on disait : « Pour apprendre l’archéologie de l’Antiquité, c’est à Strasbourg qu’il faut aller, chez Jean-Jacques Hatt, pour le Moyen Âge, c’est à Caen, sur les chantiers de Michel de Boüard ». Pendant toutes les années 1960-1970, ses chantiers auront grande réputation et affluence.

Notes

[*]

Université de Caen Basse-Normandie, directeur du CRAM (1972-1992).

Résumé

Français

L’auteur témoigne des débuts modestes du centre de recherches archéologiques médiévales de l’université de Caen, entre sa mise en place à partir du milieu des années 1950, et le début de sa reconnaissance institutionnelle au début des années 1960. L’auteur évoque les chantiers fondateurs du CRAM, des fouilles du Hague-Dike à celles du château de Caen.

Mots-clés

  • Boüard (de), Michel
  • archéologie médiévale
  • université de Caen
  • château de Caen

English

The Beginnings of the Research centre for Medieval Archaeology (CRAM)The research centre at Caen University was quite small when it started in the mid 1950s and until its official acknowledgement in the 1960s. The author refers to the founding sites at Hague-Dike and in the Castle of Caen.

Keywords

  • Boüard (de), Michel
  • medieval archaeology
  • Caen University
  • château de Caen

Pour citer cet article

Decaëns Joseph, « Les débuts du CRAM », Annales de Normandie, 1/2012 (62e année), p. 89-93.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2012-1-page-89.htm
DOI : 10.3917/annor.621.0089


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