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Annales de Normandie

2012/2 (62e année)


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Dans le courant de l’été 1516, le chevalier Ulrich von Hutten (1488-1523) est en Italie. À cette époque, le nord du pays est le théâtre d’affrontements constants entre quatre grandes puissances : Rome, sous l’impulsion du pape Jules II, la France, menée par le roi Louis XII, l’Empire, sous les ordres de l’empereur Maximilien Ier, et la république de Venise. Toutes ces puissances souhaitent conquérir la plus grande part possible de ce riche territoire. Hutten n’est cependant pas venu dans les rangs de Maximilien mais pour achever ses études, et c’est déjà son second voyage en Italie. Il y avait séjourné une première fois en 1512 lorsque, en rupture avec sa famille, il s’était échappé de l’abbaye de Fulda où son père l’avait placé afin qu’il se préparât à la carrière ecclésiastique : il avait parcouru d’abord l’Empire, puis l’Italie, allant d’université en université, avant de retrouver finalement, épuisé et malade, le château familial de Steckelberg en Franconie. Après s’être réconcilié avec son père, notamment grâce à la part active qu’il prit pour venger l’honneur de la famille dans l’affaire du meurtre de son cousin Hans par le duc Ulrich de Würtemberg, et avoir recouvré partiellement la santé, Hutten revient en Italie au milieu de l’année 1516 pour une durée d’un an. Officiellement, il vient faire des études de droit, comme le souhaite son père ; en réalité, il veut apprendre le grec, et c’est dans ce but qu’il fréquente les universités italiennes. C’est pour lui une période féconde, car la découverte de la langue et de la littérature grecques lui ouvre de nouveaux horizons. Il commence à parsemer sa correspondance de citations grecques et se passionne pour Lucien et Homère.

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Mais Hutten n’est pas un amoureux de l’art pour l’art ; pour lui, le monde est un lieu de combat permanent et la littérature, une arme. Il est entré en littérature en défendant l’humaniste Reuchlin dans les Lettres des hommes obscurs[1][1] U. Von Hutten, Lettres des hommes obscurs, présentées... et a poursuivi en attaquant le duc de Würtemberg [2][2] Voir à ce sujet les cinq discours contre le duc (Vlrichi.... Sa présence en Italie en 1516 va marquer le commencement d’un nouveau combat, dont l’enjeu est la place de l’Empire en Europe. Hutten est profondément attaché à sa patrie, à la gloire de celle-ci et à son rang parmi les autres nations, et on le considère souvent en Allemagne comme un des fondateurs du nationalisme allemand. Lorsqu’il parcourt l’Italie (Pavie, Mantoue, Bologne, Venise et Rome notamment), traversant les zones de guerre et croisant les soldats des différentes armées dans les villes où il réside, il ne fait que trouver partout la confirmation de ses opinions. Pour lui, seul l’Empire est digne de posséder le nord de l’Italie, voire l’Italie tout entière. Il voit en Maximilien Ier le successeur des Ottons, dont le droit à restaurer le vieil empire romain lui paraît parfaitement légitime. Affirmant ne supporter ni l’arrogance des Français, ni la cupidité et la dépravation de Rome, ni la fourberie vénitienne, il va soutenir les prétentions allemandes à sa manière, c’est-à-dire par la plume, et en dénigrant ses adversaires plutôt qu’en élaborant une argumentation. Deux genres s’imposent à lui dans ce contexte : l’épigramme et la satire. Il enverra donc à l’empereur Maximilien Ier un livre d’épigrammes cinglantes contre les adversaires de l’Empire [3][3] U. Von Hutten, Epigrammata ex Vrbe missa (Vlrichi Huttenis... et une « lettre fictive », en vers, dans laquelle l’Italie implore Maximilien Ier de voler à son secours [4][4] U. Von Hutten, Epistola ad Maximilianum Caesarem Italiae... ; il rédige par ailleurs une exhortation en vers à combattre Venise, adressée elle aussi à l’empereur Maximilien [5][5] U. Von Hutten, Ad serenissimum invictissimumque Dominum... et deux satires sur Venise, Marcus et De piscatura Venetorum[6][6] Vlrichi Huttenis equitis Germani Opera quae reperiri....

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Hutten est un auteur qui recourt facilement à l’emprunt, notamment parce qu’il a un goût marqué pour la parodie et le pastiche. Les Lettres des hommes obscurs parodiaient le latin scolastique, les discours contre le duc de Würtemberg avaient pour modèle avoué les Philippiques de Cicéron. Dans Nemo, dont il a rédigé une première version vers 1512, c’était l’astuce d’Ulysse face au cyclope Polyphème qui lui avait inspiré sa satire, fondée sur l’ambiguïté du pronom nemo. Mais la découverte des œuvres grecques lui ouvre l’accès à un nouveau type d’emprunt, non plus seulement stylistique mais aussi thématique. L’aboutissement le plus manifeste en sera, dans les années 1517-1519, la rédaction de ses dialogues, qui sont souvent inspirés, à l’origine, des dialogues de Lucien [7][7] Signalons par exemple Phalarismus, inspiré du dialogue.... Ce genre, dans lequel Hutten excelle, convient parfaitement à la tonalité polémique et satirique. Mais dans les années italiennes, Hutten s’en tient à la satire pure, en hexamètres dactyliques. Et pour rédiger sa première satire contre Venise, il va s’inspirer d’un poème grec extrêmement célèbre alors, la Batrachomyomachie, littéralement « le combat des rats et des grenouilles ».

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La Batrachomyomachie a été longtemps attribuée à Homère et constitue une parodie animalière de l’Iliade. On sait désormais qu’il s’agit d’une œuvre plus tardive ; Plutarque l’attribuait à Pigrès d’Halicarnasse ; Leopardi [8][8] G. Leopardi, La guerra dei topi e delle rane. Poema...., un des plus célèbres traducteurs de l’œuvre, s’appuyant sur des ressemblances avec des passages de Moschus, la juge nécessairement postérieure au iiie siècle. En 303 hexamètres, le poème met en scène une courte guerre entre les rats et les grenouilles. La reine des grenouilles, Physignathos, faisait traverser un étang à un rat ; celui-ci se noya accidentellement, et les rats déclarèrent la guerre aux grenouilles. Les dieux tout d’abord n’intervinrent pas et assistèrent au spectacle de la guerre ; puis, voyant le peuple des grenouilles prêt à périr sous la puissance et l’acharnement des rats, ils envoyèrent la foudre, qui n’effraya pas les rongeurs, puis les écrevisses, qui mirent les rats en fuite ; ainsi la guerre prit fin au bout d’une journée. Parodie à la fois thématique et stylistique, la Batrachomyomachie semble avoir toujours connu un grand succès et a été souvent imitée [9][9] Voir La Batrachomyomachie d’Homère, texte grec établi... ou traduite [10][10] Ibid., p. 30. Leopardi cite dix traductions italiennes..... C’était une œuvre très appréciée des contemporains de Hutten, et elle semble avoir été à l’origine de la redécouverte d’Homère en occident : en 1472 Marsuppini, dit Carolus Aretinus, en donne une traduction latine en hexamètres ; deux ans plus tard, en 1474, est publié à Brescia le texte grec, et en 1488, à Florence, Démétrios Chalcondyle insère la Batrachomyomachie parmi les œuvres complètes d’Homère [11][11] Ibid., p. 70.. Au xvie siècle, l’éditeur Démétrios Zinos, membre de la communauté grecque de Venise très hostile aux Turcs depuis la chute de Constantinople, publie une traduction-adaptation de la Batrachomyomachie dans laquelle on pouvait voir dans la guerre entre rats et grenouilles le reflet des affrontements entre Grecs et Ottomans.

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Sans doute sont-ce le décor de marais et les personnages des grenouilles qui ont inspiré à Hutten l’idée de sa réécriture ; il voit en effet dans le marais l’image parfaite de la lagune vénitienne et dans les grenouilles prétentieuses un portrait des orgueilleux Vénitiens, dont les prétentions territoriales lui semblent ridicules [12][12] Plusieurs des épigrammes de Hutten contre Venise utilisent.... Son poème (156 vers) est de moitié plus court que sa source. L’intrigue en est la suivante : dans la lagune vénitienne, une monstrueuse grenouille est lasse de régner sur son domaine de vase. Couverte d’une peau de lion, emblème de ses grandes ambitions, elle s’adresse aux populations environnantes pour les convaincre de conquérir le monde sous sa conduite. Elle prétend notamment avoir vu, en songe, la Fortune de Rome lui demander de prendre la tête de l’Italie et du reste du monde et lui promettre la gloire. Les Vénitiens, les premiers, font allégeance à la grenouille, lui donnent des ailes et la nomment Marcus pour l’honner. La grenouille, suivie des populations qu’elle s’est associées, part alors à la conquête de l’Europe ; seul l’Empire lui résiste. Mais lorsqu’elle envisage de conquérir le ciel, malgré les avertissements qu’on lui adresse, Jupiter se fâche et envoie son aigle la dépouiller et la tuer.

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De la Batrachomyomachie, Hutten reprend donc le décor paludéen, les personnages des grenouilles et notamment leur reine, Physignathos, l’intervention finale de Jupiter, la tonalité épique, puisqu’il narre une conquête et son échec, et le caractère parodique. L’emprunt est parfaitement assumé : en effet, Hutten va jusqu’à incorporer dans son poème des passages du texte d’origine, qu’il insère dans un contexte évidemment différent ; on trouve ainsi dix-huit hexamètres, le plus souvent isolés, et huit hémistiches, en caractères grecs, inégalement répartis au fil du texte. Lorsqu’un vers comporte un hémistiche en grec, Hutten a fait attention à ce que l’ensemble de l’hexamètre soit juste sur le plan métrique. Il est vraisemblable que le chevalier n’ait pas voulu consacrer trop de temps à ce qui reste une œuvre modeste, et la Batrachomyomachie fournissait une trame à la fois bien connue et en lien avec le propos politique du chevalier. Celui-ci ne conserve d’ailleurs que ce qui l’intéresse : ainsi il supprime les rats et donc l’essentiel de l’intrigue originelle, puisque le combat qui oppose rongeurs et batraciens disparaît. De même les références à l’Iliade sont beaucoup moins présentes. En revanche, il met ouvertement l’accent sur la critique de Venise et sur les tendances impérialistes de la république : ainsi le déguisement de la grenouille, affublée d’une léonté digne d’Hercule, suffirait à désigner Venise et à la ridiculiser ; mais Hutten accentue la caricature en lui faisant offrir des ailes et le nom de Marcus : l’on ne peut dès lors se tromper sur la cible qu’il vise. L’hybris de la grenouille, décrite par ailleurs comme un monstre, son appétit de conquête qui va jusqu’à lui faire désirer le ciel, son absence totale de scrupules sont autant de moyens de dénoncer l’impérialisme vénitien. Enfin la modification du dénouement, qui voit la défaite des grenouilles, contrairement à ce qui se produit dans la Batrachomyomachie, vient achever le tableau vengeur dressé par Hutten contre la Sérénissime. Comme il le fera toujours, Hutten se montre sensible à la cohérence des détails de sa satire : si Jupiter, dans le poème de Hutten, envoie son aigle et non les écrevisses, c’est parce que l’aigle est l’emblème de l’Empire ; ainsi, symboliquement, le dénouement de Marcus montre l’Empire excédé fondant sur Venise et lui faisant payer ses provocations et ses abus [13][13] L’illustration qui accompagnait l’édition princeps.... Avec le De piscatura Venetorum[14][14] Le De piscatura Venetorum (La pêche des Vénitiens)..., Marcus forme contre Venise un diptyque satirique drôle et savant, mélange très caractéristique de l’ensemble de l’œuvre d’Ulrich von Hutten.

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MARCUS
(poème en hexamètres)
Une grenouille, dressant son corps pâle au-dessus de l’eau blanche[15][15] V. 81 dans la Batrachomyomachie ; nous renvoyons à...,
Avait franchi les barrières marécageuses de l’Adriatique profonde.
C’était un monstre que le monde n’avait pas prévu, horrible à regarder[16][16] V. 82.,
N’appartenant pas aux espèces connues, ni à celles qui nous sont familières ;
Elle sautait sur la terre et plongeait dans les eaux[17][17] V. 60..
Son corps était énorme, plein de forces,
Et son esprit n’était pas en reste ; méprisant ce qui était vil,
Rêvant de grandeur, elle s’écartait bien loin de sa condition ;
Audacieuse en paroles, elle tenait de grands discours[18][18] V. 76, mais l’édition moderne donne ?o??? ???????.,
Et convoquait les peuples et les rois du voisinage
Pour s’entretenir avec les hommes de grands projets et les consulter gravement
Sur des desseins communs. Son visage, ses épaules, ses pieds étaient d’une grenouille,
Tout en elle était grenouille ; mais pourvue du titre de reine
De l’Adriatique profonde, elle ne se contenta plus des marais,
Ni de sa maison de boue ni de la vase abandonnée [19][19] La vase abandonnée (sous-entendu : par la mer) : périphrase... ;
Elle avait revêtu une immense peau de lion, attachée à ses épaules,
Attachée sur sa tête, et elle s’était aussi attaché la crinière et les griffes.
Alors elle s’installa parmi les Vénitiens, sur les bords de l’Adige,
Près des citadelles d’Altinum et de la ville d’Anténor [20][20] Bien des villes de Vénétie passaient pour avoir été...,
Et, parée de sa peau de lion, voulut passer pour tel.
Et bien qu’elle n’eût, dans sa nature[21][21] V. 32., rien en commun
Avec les hommes, les dieux ou les oiseaux du ciel[22][22] V. 26.,
Et qu’elle ne pût cacher que passablement ce qu’elle était,
Cependant, s’avançant au milieu des hommes, elle prit la parole,
Tenant un discours de ce genre, s’exprimant en ces termes[23][23] V. 77. :
« Alors que je pourrais régner en toute quiétude sur les flots de l’Adriatique
Et jouir de mon royaume, votre situation, Italiens, et votre fortune m’obligent
À tourner ma pensée vers de plus grands desseins.
J’ai ouï raconter, en effet, de quelle manière l’Allemagne,
Franchissant les Alpes, a longtemps déchaîné les tempêtes de la guerre
Dans une colère sauvage, levant les armes contre vous ;
Et comme de juste, vu mon génie et le caractère universel de ces affaires,
Cela m’a affligée et, pleine d’indignation, j’ai passé
Des nuits douloureuses, oppressée, haletant et gémissant,
Quand m’apparut, m’ôtant mes tracas et m’apportant le repos d’un doux sommeil,
La Fortune de Rome qui, fuyant les murailles tarpéiennes,
Quittant le séjour de Quirinus, s’adressa à moi en ces termes,
Endeuillée par un chagrin qui faisait peine à voir :
« Toi, pour l’heure, tu exerces tranquillement ton empire
Sur les fiers Vénitiens ; tu règnes sur des eaux calmes,
Sans souci du malheur de Rome, sans souci de l’Italie qui s’effondre,
Et tu jouis de la richesse et de ton repos ;
Certes, c’est à bon droit ; mais si la perspective d’une gloire nouvelle te touche [24][24] Virgile, Énéide IV, 232 ; 272.,
Et si tu peux mettre un terme à ton repos pour obtenir une durable renommée,
Voici comment t’y prendre : quand tu auras soumis l’univers, je te placerai
À sa tête ; grâce à moi les royaumes d’Europe subiront ton joug,
Et les tyrans d’Asie, les villes des Carthaginois
Et les Africains brûlés par le soleil exécuteront tes ordres ;
Je leur ajoute les restes des Troyens, les pénates phrygiens,
Les dieux d’Énée, la majesté de Rome ensevelie
Et Vesta qui règne depuis la ville, ces gardiens de l’empire ;
Quant à la flamme qui jamais ne s’éteint, je la transporte ici.
Exhorte seulement les hommes, rends courageusement la liberté
À l’Italie qui s’effondre et défends-la en portant la guerre.
Assez régné sur le Latium [25][25] Virgile, Énéide II, 291., la gloire d’un empire inébranlable
Est entre tes mains. » Et ayant dit ces mots, tout à fait semblable au vent
Et aux brises impalpables, elle s’évanouit dans l’air léger [26][26] Virgile, Énéide IV, 278..
Le sommeil me quitta, et avec lui la déesse qui vainquit mes soucis ;
Mais les avertissements des dieux, et les oracles d’un si grand destin,
Citoyens de l’Oenotrie, il n’est pas sage de les mépriser.
Je suis le roi Physignathos et, dans le marais,
On m’honore chaque jour comme souverain des grenouilles ;
Mon père Peleus[27][27] Ce nom, construit sur le grec ?????, la boue, et homonyme... m’a autrefois donné naissance,
Je suis roi, le porte-sceptre et un guerrier farouche[30][30] V. 22. ;
Jamais je n’ai fui la cruelle clameur s’élevant des combats
Mais je me jette dans la mêlée pour rejoindre la première ligne ;
Je ne crains pas l’homme, si grand soit-il[31][31] V. 42-44.,
Mais sur toute la terre, seuls deux dangers m’effraient.[32][32] V. 48.
Ranimez votre courage brisé et vos cœurs fatigués
Et, pleins d’audace à votre tour, secourez une puissance qui chancelle.
Sous mes ordres, portez la guerre contre tous les peuples ;
Ma grande éloquence et ma langue qui attise les colères
Soutiendront tous les hommes de cœur. » Après qu’elle eut parlé, tous se turent,
Frappés de stupeur ; l’étonnement ressenti, à la hauteur des faits,
Fit trembler les populations devant l’inouïe nouveauté.
Mais aussitôt les Vénitiens accourent et saluent la grenouille du titre de roi ;
Et afin qu’elle puisse atteindre la gloire à laquelle elle aspire,
Ils lui donnent des ailes et la nomment Marcus [33][33] Avec le nom de Marcus et les ailes, la similitude de... ; elle accepte l’augure
Et, l’ayant accepté, elle s’enorgueillit de son statut,
Entourée des grenouilles vénitiennes et d’une foule de hauts personnages
Récemment promus. Alors elle envahit des royaumes et des villes,
Soumit des généraux, chassa des rois, accumula
Des richesses immenses ; dans l’univers entier, c’était la même stupeur
Devant le Matamore des marécages[34][34] V. 12.. Les tyrans eurent peur
Et firent allégeance ; tous les royaumes connurent la crainte
De Marcus le Vénitien ; l’Allemagne, seule, trouva indigne d’elle
De tendre un cou soumis au joug de ce monstre.
Cependant la grenouille osa envahir les montagnes du Trentin
Et la forêt Hercynienne, du côté où elle couvre l’Istrie,
Sous la fallacieuse apparence, sous son aspect de lion.
Par tous les moyens, licites et illicites, mêlant tout, l’honnêteté et la fourberie,
Exaltant les méchants et précipitant dans le Tartare,
Autant que possible, tous les hommes de bien dont elle avait la confiance,
Elle s’associa aussi les criminels et dans toutes les circonstances
En fit ses alliés ; alors, ceux que ni la guerre,
Ni son courage ne permettaient de soumettre, elle les vainquit,
Quand ils hésitaient, en recourant au poison ; tous les serments, toutes les lois,
Elle s’en affranchit et les souilla ; la violence et les crimes de la guerre
Furent son unique raison ; elle mena de la même manière la paix
Et la guerre, ne sachant respecter ni parole donnée, ni serments jurés,
Toujours armée de fourberie. Comme, de cette manière, elle avait accompli
Bien des merveilles sur la terre et dans les flots[35][35] V. 58.,
Elle s’efforça, grâce à ses ailes légères, d’atteindre le ciel
Quand, dit-on, quelqu’un avertit l’animal, qu’enivraient
Les événements et le nom de Marcus : « Ne va pas t’enorgueillir,
Grenouille, ni porter ta tête et tes regards plus haut
Que ne te le permet ta condition ; Dieu a un œil qui voit juste[36][36] V. 97.,
Tu subiras un châtiment[37][37] V. 98. ; n’aie pas l’audace de t’attaquer au ciel,
Comme l’ont fait les géants, ni à ceux dont les forces l’emportent sur les tiennes ;
Tu n’échapperas pas aux dieux, Physignathos, en agissant ainsi[38][38] V. 93 avec une modification : ?? ????? chez Hutten,.... »
La grenouille méprisa ces avertissements et ne renonça pas à son entreprise
Téméraire, malgré l’interdiction ; et elle évita la noire Kère[39][39] V. 86..
Mais Jupiter, alors, se fâche : après avoir vu, pendant tant d’années,
Les crimes des grenouilles et l’accroissement du marais de Venise,
De la citadelle d’où il aperçoit tout, il envoie son aigle
Et lui donne, à propos des grenouilles, des ordres sans douceur :
Qu’il ôte à ce Marcus de pacotille tout caractère sacré,
Qu’il lui enseigne qu’il n’est pas un dieu, qu’il dépouille
Ce féroce pillard de son butin, qu’il disperse et chasse les grenouilles
Des ondes de l’Adriatique et qu’il les replonge dans les eaux de leurs aïeux.
L’oiseau accepta ces ordres, tant sa force était grande[40][40] V. 268..
Et, aiguisant son bec et ses serres acérées, l’oiseau porteur des armes de Jupiter
Promit de chasser le peuple des grenouilles guerrières[41][41] E. Böcking (ed.), Opera omnia III, op. cit., p. 299,....
Et pour châtier l’ennemi dispersé, après l’avoir observé
Du haut des sommets alpins, il s’élance contre les Vénètes,
Frémissant d’éliminer les grenouilles[42][42] E. Böcking (ed.), Opera omnia III, op. cit., p. 299,... ; à peine a-t-elle vu cela
Que la grenouille éperdue prend la fuite et saute sur la rive abrupte[43][43] V. 218, mais avec un ordre des mots différent : ??????....
Jetant au loin son sceptre, son déguisement de lion farouche
Et tous les soins du pouvoir, implorant son pardon,
Elle se jeta aux pieds de l’aigle ; devant le refus de celui-ci,
Elle invoquait un vain repentir[44][44] V. 70., en versant d’abondantes larmes[45][45] V. 76. ;
Et sans plus de recours en elle-même, dépouillée du secours des siens,
Elle poussait de profonds gémissements, tremblant de tous ses membres[46][46] V. 73.,
En proie au trouble le plus extrême ; mais l’issue fut fatale[47][47] V. 90..

Gravure fournie par Böcking en illustration de la satire de Marcus (Vlrichi Huttenis equitis Germani Opera quae reperiri potuerunt omnia, E. Böcking (ed.), vol. III, Leipzig, Teubner, 1862, p. 295)

Gravure fournie par Böcking en illustration des épigrammes 20 et 21 (Vlrichi Huttenis equitis Germani Opera quae reperiri potuerunt omnia, E. Böcking (ed.), vol. III, Leipzig, Teubner, 1862, p. 216)

Notes

[*]

Maître de Conférences en latin, CRAHAM-UMR 6273, université de Caen Basse-Normandie, F 14032 Caen.

[1]

U. Von Hutten, Lettres des hommes obscurs, présentées et traduites par J.-C. Saladin, Paris, Les Belles Lettres, 2004.

[2]

Voir à ce sujet les cinq discours contre le duc (Vlrichi Huttenis equitis Germani Opera quae reperiri potuerunt omnia, E. Böcking (ed.), vol. V, Leipzig, Teubner, 1861, p. 1-95) et le dialogue Phalarismus (B. Gauvin, « Ulrich von Hutten, Phalarismus, texte, traduction et notes », Latomus 70, 2011, p. 800-823 ; B. Gauvin, « Le dialogue Phalarismus d’Ulrich von Hutten : étude », Latomus, 2012 (à paraître)).

[3]

U. Von Hutten, Epigrammata ex Vrbe missa (Vlrichi Huttenis equitis Germani Opera quae reperiri potuerunt omnia, E. Böcking (ed.), vol. III, Leipzig, Teubner, 1862, p. 205-268).

[4]

U. Von Hutten, Epistola ad Maximilianum Caesarem Italiae fictitia (Vlrichi Huttenis equitis Germani Opera quae reperiri potuerunt omnia, E. Böcking (ed.), vol. I, Leipzig, Teubner, 1859, p. 106-113).

[5]

U. Von Hutten, Ad serenissimum invictissimumque Dominum Maximilianum Augustum bello in Venetos euntem exhortatio (Vlrichi Huttenis equitis Germani Opera quae reperiri potuerunt omnia, E. Böcking (ed.),, vol. III, Leipzig, Teubner, 1862, p. 126-158).

[6]

Vlrichi Huttenis equitis Germani Opera quae reperiri potuerunt omnia, E. Böcking (ed.), vol. III, Leipzig, Teubner, 1862, respectivement p. 295-300 et 289-294).

[7]

Signalons par exemple Phalarismus, inspiré du dialogue de Lucien, Cataplus sive Tyrannus, Aula, inspiré entre autres modèles de De mercede conductis potentium familiaribus, ou Inspicientes, inspiré du dialogue du même nom.

[8]

G. Leopardi, La guerra dei topi e delle rane. Poema. Traduzione inedita dal greco del conte Giacomo Leopardi, Milano, Stella, 1816) et Paralipomeni della Batracomiomachia, Paris, Baudry, 1842.

[9]

Voir La Batrachomyomachie d’Homère, texte grec établi par Y. Migoubert et traduit par P. Brunet, Paris, éditions Allia, 1998, p. 29. Leopardi cite les noms d’Elisio Calenzio, Théophile Folengo, Jean Possel, Gabriel Rollenhagen, Ippolito Pozzi.

[10]

Ibid., p. 30. Leopardi cite dix traductions italiennes. Pour les traductions françaises, on peut mentionner une traduction anonyme du latin parue à Lyon en 1534, puis celles d’A. Macault (1540), G. Roghier (1550), Sal. Certon (1615), S. Régnier-Desmarets (1645), J. Biberius Mero (1717), M. Trianon (1841), P. de la Valterie (1709), J. Planche (1823), J. Berger (1823), N. Dugas-Montbel (1862), A. Favraud (1884), Y-O. Thouron (1871), A. Loubignac (1888), E. Chalon (1902), Mario Meunier (1920).

[11]

Ibid., p. 70.

[12]

Plusieurs des épigrammes de Hutten contre Venise utilisent aussi cette allégorie. Citons par exemple le texte de l’épigramme n°21, intitulée De Caesare et Venetis : Rana procax nuper Venetos egressa paludes / Ausa est, quem tetigit, dicere, «Terra mea est ». / Quam procul ut vidit specula Iovis ales ab alta / Convulsam ad luteas ungue retrusit aquas : « César et les Vénitiens / Une grenouille effrontée, récemment sortie des marais vénitiens : osa dire du lieu qu’elle toucha : ‘cette terre est mienne’. D’aussi loin qu’il la vit, du haut de sa montagne, l’aigle de Jupiter/ La saisit dans ses serres et la rejeta dans les eaux fangeuses ». L’illustration qui accompagnait cette épigramme et que nous donnons en annexe était explicite à cet égard (Vlrichi Huttenis equitis Germani Opera quae reperiri potuerunt omnia, E. Böcking (ed.), vol. III, Leipzig, Teubner, 1862, p. 216)

[13]

L’illustration qui accompagnait l’édition princeps et que fournit Böcking dans son édition (Vlrichi Huttenis equitis Germani Opera quae reperiri potuerunt omnia, E. Böcking (ed.), vol. III, Leipzig, Teubner, 1862, p. 295) souligne clairement cette interprétation : alors que des souverains se prosternent devant le faux lion, l’aigle couronné de l’Allemagne fond sur celui-ci pour lui arracher son déguisement.

[14]

Le De piscatura Venetorum (La pêche des Vénitiens) est une variation sur le thème de la pêche miraculeuse, montrant les pêcheurs vénitiens ramenant dans leurs filets, illégalement, des villes et des régions qu’ils s’approprient immédiatement.

[15]

V. 81 dans la Batrachomyomachie ; nous renvoyons à l’édition de Y. Migoubert et P. Brunet, La Batrachomyomachie…, op. cit. Nous indiquons en italique les vers ou hémistiches repris par Hutten à sa source grecque.

[16]

V. 82.

[17]

V. 60.

[18]

V. 76, mais l’édition moderne donne ?o??? ???????.

[19]

La vase abandonnée (sous-entendu : par la mer) : périphrase dépréciative pour désigner la lagune.

[20]

Bien des villes de Vénétie passaient pour avoir été fondées par les Troyens, et en particulier par Anténor, dont Padoue (cf. Virgile, Enéide, I, 247-248) ; mais la légende s’étendit aussi à Aquilée, Mantoue, Vérone, Altinum, Modène et Parme.

[21]

V. 32.

[22]

V. 26.

[23]

V. 77.

[24]

Virgile, Énéide IV, 232 ; 272.

[25]

Virgile, Énéide II, 291.

[26]

Virgile, Énéide IV, 278.

[27]

Ce nom, construit sur le grec ?????, la boue, et homonyme de ??????, Pélée, le père d’Achille, permet de faire de Physignathos un second « péléide », à l’instar d’Achille ; A. Macault, dans sa traduction en vers intitulée : Grand combat des ratz et des grenouilles, Paris, 1540, traduisit ce nom par « Bourbillart » ; P. Brunet, La Batrachomyomachie d’Homère, op. cit., lui, choisit « Pelé (Boueux) ».

[28]

Littéralement « qui règne sur les eaux » ; P. Brunet, La Batrachomyomachie d’Homère, op. cit., traduit par « Soucieusedelonde ».

[29]

V. 17-20 ; l’Éridan est le Pô ; une fois de plus, Hutten est attentif à la cohérence des détails.

[30]

V. 22.

[31]

V. 42-44.

[32]

V. 48.

[33]

Avec le nom de Marcus et les ailes, la similitude de la grenouille avec le lion de Saint Marc, emblème de Venise, est désormais achevée.

[34]

V. 12.

[35]

V. 58.

[36]

V. 97.

[37]

V. 98.

[38]

V. 93 avec une modification : ?? ????? chez Hutten, ?????? dans toutes les éditions modernes.

[39]

V. 86.

[40]

V. 268.

[41]

E. Böcking (ed.), Opera omnia III, op. cit., p. 299, note 123, n’indique aucun renvoi à la Batrachomyomachie.

[42]

E. Böcking (ed.), Opera omnia III, op. cit., p. 299, note 125, renvoie au vers 275 de la Batrachomyomachie, mais on ne trouve pas ce vers dans l’édition de Y. Migoubert et P. Brunet, La Batrachomyomachie d’Homère, op. cit.

[43]

V. 218, mais avec un ordre des mots différent : ?????? ???????? ??????? ??????.

[44]

V. 70.

[45]

V. 76.

[46]

V. 73.

[47]

V. 90.

Résumé

Français

En 1516, le chevalier Ulrich von Hutten, figure montante de l’humanisme allemand, est en Italie. Le pays est déchiré par les guerres que se livrent les puissances européennes pour la possession de l’Italie du Nord. Hutten, en farouche partisan de l’Empire, éprouve le plus grand mépris pour les Vénitiens et les Français. Il rédige alors un recueil d’épigrammes qu’il adresse à l’empereur Maximilien Ier et deux satires, Marcus et De piscatura Venetorum, qui dénoncent l’ambition de Venise. Marcus est inspiré d’un poème grec très célèbre qu’on attribue alors à Homère, la Batrachomyomachie, parodie de l’Iliade mettant en scène un combat entre des rats et des grenouilles. Hutten, en réduisant le poème de moitié, et en conservant une trentaine de vers grecs du poème d’origine, narre l’ascension et la chute d’une grenouille ambitieuse et sans scrupules sortie des marais de Venise, baptisée Marcus, qui prend la tête des Vénitiens pour conquérir le monde. Drôle et enlevée, Marcus illustre une situation historique tout en revendiquant une indéniable qualité littéraire.

Mots clés

  • Ulrich von Hutten
  • Marcus
  • Batrachomyomachie
  • satire
  • parodie
  • humanisme
  • Venise

English

Ulrich von Hutten - MARCUS (summer 1516). Text, translation, analysisIn 1516, the German humanist Ulrich van Hutten was in Italy, a country torn apart by wars between European rivals. As a supporter of the Empire, Hutten had the greatest disdain for Venetians and the French and dedicated a collection of epigrams and two satires, Marcus and De piscatura Venetorum, to Maximilian I, which denounced Venetian ambitions. Marcus is drawn from Homer’s Batrachomyomachia, a parody of the Iliad, which pits rats in combat against frogs. Hutten cuts the poem by half but keeps thirty original Greek lines. He tells the story of the rise and fall of an ambitious frog emerging from the Venetian marshes as Marcus to conquer the world. Funny and lively, Marcus uses undeniable literary qualities to describe a contemporary historical situation.

Keywords

  • Ulrich von Hutten
  • Marcus
  • Batrachomyomachia
  • satire
  • parody
  • humanism
  • Venice

Pour citer cet article

Gauvin Brigitte, « Ulrich von Hutten - MARCUS (été 1516). Texte, traduction, analyse », Annales de Normandie, 2/2012 (62e année), p. 125-138.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2012-2-page-125.htm
DOI : 10.3917/annor.622.0125


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