Accueil Revues Revue Numéro Article

Annales de Normandie

2012/2 (62e année)


ALERTES EMAIL - REVUE Annales de Normandie

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 15 - 20 Article suivant
1

Pour avoir été questionné lors de la collecte menée par le regretté René Lepelley et par Catherine Bougy en vue de leur savoureux ouvrage sur les Expressions populaires en Normandie[1][1] R. Lepelley et C. Bougy, Expressions familières de... et pour avoir été interrogé à plusieurs reprises par l’ami René lors de la préparation de telle ou telle de ses publications, j’ai pensé pouvoir me permettre d’offrir à Catherine Bougy, non le fruit d’une enquête linguistique alors que je n’ai aucune qualification pour la diriger, mais le simple résultat d’un exercice de mémoire portant sur des expressions entendues lors de mon enfance et de mon adolescence et même un peu plus.

2

Et ce, dans le Cotentin, principalement à Cherbourg, dans ma famille et chez les amis et les voisins, dans un milieu de petits commerçants et d’artisans, et aussi de petits fonctionnaires. Encore faut-il préciser que, Cotentinais originaire des marais du côté paternel, j’ai du côté maternel des ascendants avranchinais. Par ailleurs, si mon enfance et mon adolescence ont été cherbourgeoises, j’ai connu de 1941 à 1944 la coupure de la Deuxième Guerre mondiale, mes parents s’étant réfugiés d’abord à Pont-l’Abbé-Picauville, puis à Sainte-Mère-Eglise. Sans parler des vacances passées chez des cousins à Saint-Lô et chez des amis, dans les environs de Portbail.

3

Enfin, comme le lecteur pourra le constater, ces expressions sont majoritairement en français, non sans parfois une touche régionale. Quelques-unes sont en patois, lequel était alors d’usage courant, non seulement en zone rurale mais aussi à Cherbourg où, de surplus, la Société Alfred-Rossel [2][2] Du nom du chansonnier cherbourgeois Alfred Rossel (1841-1926),... montait des spectacles patoisants où mes parents allaient volontiers.

4

Pour le présent exposé, j’ai sélectionné parmi les expressions familières dont j’ai gardé et retrouvé le souvenir, celles faisant allusion au clergé et à la religion, thème porteur dans la société cotentinaise d’alors, quand la quasi-totalité des paroisses rurales étaient pourvues d’un curé, personnage marquant de la communauté locale dont nombre de membres se retrouvaient chaque dimanche à l’église pour la grand-messe.

5

« Le curé », « l’tchuré », sans mention de son nom, était celui de la paroisse où l’on habitait. « L’tchuré (untel) » était par contre un prêtre d’ailleurs que l’on voyait en certaines occasions ou encore un ancien curé de la paroisse. Lorsqu’il y avait un vicaire [3][3] Chose inimaginable de nos jours, en 1941-1942, le curé..., le curé lui-même comme la plupart de ses ouailles, appelaient ce jeune prêtre « l’abbé ». Pour parler du clergé en général, on disait : « ces messieurs prêtres », avec un respect auquel pouvait se mêler quelque ironie.

6

Tenu en bon chrétien de ne point dire de mal de son prochain, le curé allait parfois jusqu’à parler de certains de ses paroissiens sur un ton exagérément louangeur. D’où l’expression employée par ma grand-tante maternelle à propos de telle personne, de la famille ou non, par trop satisfaite d’elle-même : « celui qui n’est loué que de soi et de son curé… », propos que suivait un silence plein de sous-entendus.

7

La messe est au cœur même de l’existence des prêtres et il a pu arriver que l’un d’entre eux meure en la célébrant. D’où l’expression « il est mort comme un prêtre à l’autel » employée à propos de quelqu’un ayant eu ce qu’il est convenu d’appeler une belle mort.

8

Mais d’autres comparaisons étaient nettement moins flatteuses, telle : « il est gras comme un curé de canton » [4][4] Deux expressions proches : « avoir un ventre comme.... L’expression renvoie – ce qu’ignoraient bien sûr ceux qui l’employaient – au Concordat de 1802 qui avait établi une hiérarchie du clergé paroissial distinguant le curé du chef-lieu de canton des desservants des autres communes. Touchant un meilleur salaire, le premier était donc censé « s’en mettre plein la panse » – pour employer une expression maintes fois entendue. Les prêtres avaient d’ailleurs la réputation d’aimer les bons repas. Et aussi de bien soigner le pensionnaire de l’écurie du presbytère [5][5] Quand bien même, en ces années 1940, le temps était.... D’où une expression patoise dont je prie les lectrices de ces lignes de pardonner le machisme sous-jacent : « ol a l’tchu coum’eune jûment d’probytère » – ce pour caractériser une personne d’amples proportions.

9

Autre expression faisant allusion, sans que le locuteur en ait conscience, au bien-manger clérical : « bon comme du chouène », employée pour louer la saveur d’une pâtisserie. Elle renvoie à la qualité du pain dont se nourrissaient les chanoines d’antan : du pain de chanoine [6][6] R. Lepelley, Mots & parlures de la Normandie en long,....

10

Quant à l’expression « c’est pain-bénit », employée pour souligner l’opportune issue d’une situation, elle renvoie à la tradition, toujours vivante, de distribuer aux fidèles sortant de l’église des petits pains bénits au cours de la grand-messe lors de la fête patronale. Rien donc à voir avec la gastronomie ecclésiastique.

11

Au-dessus du curé, il y a tout une hiérarchie ecclésiastique qui a fourni matière à d’autres expressions familières qu’employait le milieu familial de mes jeunes années :

  • « sérieux comme un pape », ironisant sur la gravité inattendue ou affectée de quelqu’un ;

  • « il est à son pontificat », qualifiant la réussite de celui dont on parle [7][7] L’expression a été recensée par R. Lepelley et C. Bougy,... ;

  • « faut l’servir à pied baisé, comme un archevêque ». Formulée soit en français, soit en patois, l’expression critique l’autoritarisme formaliste d’un membre de la famille ou d’un voisin plutôt que d’un supérieur hiérarchique ; elle fait référence au cérémonial dont étaient alors entourés évêques et archevêques ;

  • et l’on se retrouve aux premiers échelons de la hiérarchie pour constater que «quand i’pleut su l’tchuré, cha dépure su l’vicaire». Ainsi déplorait-on les ennuis en cascade allant d’un supérieur à ses subordonnés ou d’un chef de famille à ses proches, même s’ils sont innocents de ce qui lui est reproché [8][8] Expression quasi-identique dans R. Lepelley et C. Bougy,....

Reste une expression moqueuse que je n’ai entendue que tardivement et qu’employait volontiers un camarade de faculté dont la famille était augeronne : « fier comme un pou sur l’épaule d’un prêtre ». Du moins est-ce ainsi que je la comprenais mettant en scène la fierté dérisoire du minuscule insecte. Mais Pierre Bouet m’a récemment appris, et je l’en remercie, que l’orthographe première du nom de l’animal était poul, désignant non pas l’insecte, mais un coq [9][9] Poul étant la forme masculine de « poule ».. Ce qui n’explicite d’ailleurs pas davantage l’origine de l’expression.

12

Passons rapidement sur les surnoms bien connus employés pour tourner en dérision les dévots : « culs-bénits », les dévotes : « punaises de sacristie », ou encore les écoles libres : « boîtes à curés ». On ne sera pas étonné que je les ai surtout entendues à Cherbourg. Puis-je me permettre d’y ajouter le surnom que donnait malicieusement mon père à certaine variété de haricots marqués d’une tache violette ? Il les appelait « nombrils de bonne sœur », mais je ne sais si cela était totalement de son cru [10][10] Quant au surnom de « Mgr pète en soie » dont pratiquants....

13

Le calendrier liturgique, scandé par les grandes fêtes entre lesquelles s’égrène jour après jour la commémoration des saints, a donné lieu à maintes expressions familières. En particulier, sa superposition au déroulement des saisons a incliné la mentalité, mais aussi l’expérience populaire à attribuer à telle fête, à tel saint, un rôle dans le pronostic du temps et de l’opportunité des travaux agricoles. D’où un riche corpus de dictons en ce domaine [11][11] J. Fournée, Le culte populaire et l’iconographie des.... Pour ma part, les deux seuls dictons de cet ordre que je me souviens avoir entendus dans mon enfance-adolescence sont :

Mais ce n’est que tardivement que j’ai appris qu’ « à la Sainte-Catherine, tout bois prend racine » [13][13] Fête le 25 novembre. La période est effectivement opportune.... Après tout, nous étions gens de la ville. Par contre, j’avais bien entendu parler de cette pratique qui consistait, pour les hommes en milieu rural, à sortir de l’église pendant la lecture de l’Évangile de la messe du dimanche des Rameaux [14][14] Une semaine avant Pâques, la date variant à la suite... afin de constater quelle était la direction du vent à ce moment, car elle présageait quels seraient les vents dominants dans les mois à venir.

14

Mais d’autres dictons, faisant référence au calendrier liturgique, relèvent de la vie en société. J’ai ainsi souvent entendu dire sur le mode plaisant à l’approche de la fin septembre : « À la Saint-Michel, tout le monde déménage », rappel de la coutume traditionnelle qui voulait que les baux prennent effet à cette date du 29 septembre. Autre expression entendue, pas vraiment charitable à l’égard d’une femme largement engagée sur la route du célibat : « ça fait déjà longtemps qu’elle a coiffé la Sainte-Catherine » [15][15] La formule « coiffer la sainte-Catherine » se dit d’une....

15

À l’exception de la Sainte-Croix de Lessay, restée fameuse de nos jours, je n’ai pas souvenir d’avoir entendu mentionner une autre foire portant le nom de la fête religieuse avec laquelle la date de sa tenue coïncide, alors que le cas est fréquent en Normandie. Par contre, à Cherbourg, j’ai connu la Sainte-Échelle, fête foraine et non pas foire agricole, coïncidant avec la fête de l’Ascension. Un trait d’humour est-il à l’origine de cette appellation typiquement cherbourgeoise ? Ce n’est même pas sûr [16][16] On peut penser à l’image biblique de l’Échelle de Jacob.... Ailleurs en Cotentin, j’ai entendu appeler cette même solennité religieuse : le « Jour Cension ».

16

Cette fête de l’Ascension précède de peu celle de la Pentecôte qui célèbre la descente de l’Esprit Saint sur les apôtres. De quelqu’un dont l’intelligence était limitée, l’on ne manquait pas de constater : « il n’a pas avalé de Saint Esprit ! ». À propos d’un autre qui arborait une expression lugubre, il était remarqué : « Avez-vous vu cette face de carême ? », référence moqueuse à la période des quarante jours à tonalité de pénitence et de jeûne, qui précède Pâques.

17

Je connais aussi depuis l’enfance une expression dont la formule m’a toujours frappé. Lorsqu’elle entrait dans une boutique ou un bureau et que personne ne répondait à son bonjour, ma mère ne manquait jamais de remarquer à la cantonade : « C’est comme si je chantais Lumen Christi ». L’expression fait référence à la liturgie du Samedi Saint alors en vigueur, lorsque le célébrant préparait l’allumage du Cierge pascal au moyen d’un cierge à trois branches. Allumant successivement chacune d’elles, le célébrant psalmodiait alors « Lumen Christi », avec pour seul et bref repons : « Deo gratias », ce rituel se déroulant dans le silence de l’assemblée des fidèles [17][17] Paroissien selon le rit romain avec les offices propres.... Je n’ai jusqu’à maintenant rencontré personne qui se souvienne de pareille expression dont je suppose que ma mère, seule de notre entourage à l’employer, la tenait des religieuses de l’ouvroir saint-lois où elle avait appris son métier de brodeuse.

18

Autre expression au contraire fréquemment employée autour de nous : « arriver à la fumée des cierges » – c’est-à-dire quand ce pourquoi l’on vient est terminé. La référence est à l’immédiat après-messe, lorsque les cierges de l’autel n’émettaient plus qu’un filet de fumée après que le sacristain avait coiffé chacun d’eux de son éteignoir [18][18] Le sacristain, que beaucoup, à la campagne, appelaient....

19

J’arrive ici au terme d’une recension qui paraîtra sans doute modeste. J’espère seulement qu’elle aura ajouté une petite pierre utile à la connaissance des expressions familières qu’employaient, voire emploient encore les Normands.

Notes

[*]

Directeur honoraire du Musée de Normandie (Caen) et directeur de publication honoraire des Annales de Normandie.

[1]

R. Lepelley et C. Bougy, Expressions familières de Normandie, Paris, Éditions Bonneton, 1998.

[2]

Du nom du chansonnier cherbourgeois Alfred Rossel (1841-1926), auteur de chansons patoises qui avaient fait l’objet d’une édition en 1913, reprise en 1933, et dont certaines étaient très populaires à Cherbourg et dans le Cotentin. Sa popularité fut entretenue par la société perpétuant la mémoire du chansonnier. Voir : A. Rossel, Chansons normandes, Coutances, OCEP, 1974.

[3]

Chose inimaginable de nos jours, en 1941-1942, le curé de Picauville était assisté d’un vicaire. Par contre, il n’en était pas de même à Sainte-Mère-Église.

[4]

Deux expressions proches : « avoir un ventre comme un curé de canton » et « dîner comme un curé de canton », sont recensées dans R. Lepelley et C. Bougy, Expressions familières…, op. cit., p. 77.

[5]

Quand bien même, en ces années 1940, le temps était révolu où le curé se déplaçait en voiture à cheval. Par contre, toujours à Picauville dans les mêmes années, le curé possédait deux vaches.

[6]

R. Lepelley, Mots & parlures de la Normandie en long, en large et en travers, Cherbourg-Octeville, Isoète, 2010 , p. 113-129 (rubrique : « Les produits alimentaires à base de farine : pains de chanoines et falue des Rois »).

[7]

L’expression a été recensée par R. Lepelley et C. Bougy, Expressions familières…, op. cit., p. 62. Voir aussi : R. Lepelley, Le Dicotentin, Cherbourg, Isoète, 2001, p. 152.

[8]

Expression quasi-identique dans R. Lepelley et C. Bougy, Expressions familières…, op. cit., p. 111.

[9]

Poul étant la forme masculine de « poule ».

[10]

Quant au surnom de « Mgr pète en soie » dont pratiquants comme non-pratiquants qualifiaient un certain illustre prélat originaire de la Manche et ayant gardé de luxueuses habitudes de sa très bourgeoise famille, il n’entre pas vraiment dans la catégorie des expressions considérées.

[11]

J. Fournée, Le culte populaire et l’iconographie des saints en Normandie. Étude générale, Paris, Société Parisienne d’Histoire et d’Archéologie Normandes, 1973, p. 112-121.

[12]

La fête de saint Médard est célébrée le 8 juin.

[13]

Fête le 25 novembre. La période est effectivement opportune pour certaines plantations.

[14]

Une semaine avant Pâques, la date variant à la suite de celle de Pâques d’une année à l’autre et pouvant coïncider avec une séquence de l’année climatique.

[15]

La formule « coiffer la sainte-Catherine » se dit d’une jeune femme qui a atteint 25 ans et n’est pas mariée. N’y aurait-il pas un jeu de renvoi entre le chiffre de l’âge et celui de la date de la fête : 25 novembre ?

[16]

On peut penser à l’image biblique de l’Échelle de Jacob dans Genèse, 28, 11 : « Voilà qu’une échelle était plantée en terre et que son sommet atteignait le ciel et des anges de Dieu y montaient et descendaient ».

[17]

Paroissien selon le rit romain avec les offices propres au diocèse de Coutances et Avranches imprimé par ordre de Mgr Joseph Guérard, Coutances, Daireaux, s.d. [1900], p. 391. Joseph Guérard fut évêque de Coutances et Avranches de 1899 à 1924.

[18]

Le sacristain, que beaucoup, à la campagne, appelaient le « tchustô », sans savoir qu’ils employaient là le terme latin « custos ».

Résumé

Français

Faisant appel aux souvenirs de son enfance dans le Cotentin, l’auteur a rassemblé un certain nombre d’expressions familières faisant allusion de manière moqueuse ou détournée au clergé, ou intégrant de manière parfois inattendue tel détail de la liturgie».

Mots clés

  • clergé
  • expressions populaires
  • dictons
  • Cotentin

English

Popular sayings concerning the clergy in the Cotentin region, 1940-1960Revisiting his childhood in the Cotentin, the author collected a certain number of popular sayings making humorous or irreverential remarks concerning the clergy which, at times, included surprising details on the liturgy.

Keywords

  • Clergy
  • popular sayings
  • adages
  • Cotentin

Pour citer cet article

Bertaux Jean-Jacques, « Expressions familières faisant allusion au clergé et à la religion dans le Cotentin des années 1940-1960 », Annales de Normandie, 2/2012 (62e année), p. 15-20.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2012-2-page-15.htm
DOI : 10.3917/annor.622.0013


Article précédent Pages 15 - 20 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback