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Annales de Normandie

2012/2 (62e année)


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« Il n’y a qu’une science des hommes dans le temps, et qui sans cesse a besoin d’unir l’étude des morts à celle des vivants. »

Marc Bloch
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Catherine Saint-Martin est née, le 22 octobre 1951, à Tunis, où elle a passé les années de sa prime enfance, jusqu’à l’âge de 7 ans. Son père y enseignait l’histoire et la géographie tandis que sa mère, institutrice, formait les jeunes élèves à l’apprentissage de la langue française. Cette enfance sous le soleil tunisien se passa merveilleusement, malgré un incident qui aurait pu être dramatique : à l’âge de 5 ans Catherine faillit être victime d’un enlèvement, et c’est sa Nounou qui la rattrapa au dernier moment.

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Après un bref séjour en France, à Thouars, Catherine suivit ses parents à Dakar, où elle demeura une dizaine d’années. De 1958 à 1968, durant la période de l’adolescence, Catherine fit ses études secondaires au lycée Van Vollenhoven de Dakar. Elle conserva un attachement profond à ce pays, à un âge où l’on découvre le monde dans toutes ses diversités. Longtemps d’ailleurs elle considéra le Sénégal comme son vrai pays et Léopold Sédar Senghor comme son unique président de la République.

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Elle dut quitter ce magnifique pays pour entreprendre des études supérieures, après son baccalauréat. Elle effectua ses classes préparatoires au lycée Fénelon, puis elle commença un cursus de Lettres classiques à l’université du Mans, du fait que ses parents venaient de rentrer en France et étaient nommés à La Flèche. L’année suivante, en 1970, elle poursuivit sa formation en s’inscrivant à l’université de Caen. Or tout étudiant qui prépare une licence de lettres classiques doit nécessairement faire de l’ancien français et étudier la littérature de l’époque médiévale : c’est d’ailleurs une des épreuves de l’agrégation de lettres classiques et de grammaire. Alors que la plupart des étudiants, comme le signataire de ces lignes, consacraient peu de temps à cette discipline, Catherine, sans doute sensibilisée aux problèmes linguistiques en raison de son itinéraire géographique, se passionna pour l’ancien français. C’est durant ces années estudiantines à Caen, de 1970 à 1974, que Catherine fit deux rencontres qui allaient transformer sa vie et sa carrière. Elle tombe sous le charme d’un étudiant de lettres classiques, Patrice Bougy, qui deviendra son mari. Elle découvre en même temps, par le biais des cours d’ancien français, celui qui deviendra son Maître, le professeur René Lepelley. Quand Catherine arrive à Caen en 1970, René Lepelley a déjà depuis quelques années créé un enseignement de dialectologie normande, qui propose aux étudiants l’étude des parlers des diverses régions de la Normandie. Or jusqu’à cette date, ces parlers, qualifiés très souvent de « patois », étaient l’objet d’un mépris souverain de la part des locuteurs français. René Lepelley redonna leurs lettres de noblesse à ces parlers en voie de disparition et envoya « en mission » jeunes étudiants et jeunes chercheurs faire des enquêtes linguistiques auprès des derniers locuteurs de ces patois… qui ne comprenaient guère l’intérêt scientifique que l’université portait à ces manières de parler.

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Après avoir obtenu son CAPES de lettres classiques, en 1973, et son Agrégation de grammaire, en 1974, Catherine exerça son métier d’enseignant de lettres dans plusieurs établissements de Normandie : au collège « Les Boutardes » à Vernon (Eure), puis au collège du Chemin vert, enfin au lycée Charles de Gaulle à Caen. C’est en 1990 que Catherine est nommée comme PRAG (Professeur agrégé) en « Techniques d’expression » à l’UFR des Sciences de l’université de Caen. Durant tout ce temps, elle resta en relation avec le Professeur Lepelley, sous la direction duquel elle rédigea sa thèse de doctorat : La langue de David Ferrand, poète dialectal rouennais du xviie siècle. Soutenue brillamment en 1992, cette thèse permet à Catherine de postuler et d’obtenir le poste de Maître de Conférences en Linguistique (7e section). Elle put désormais se consacrer à plein temps à ses recherches sur l’ancien français et sur la dialectologie normande. Pour le départ à la retraite de René Lepelley, elle se charge, en collaboration avec son collègue Pierre Boissel et l’historien Bernard Garnier, de la publication d’un volume de « Mélanges en l’honneur de René Lepelley », Maître internationalement reconnu pour ses recherches en linguistique et en dialectologie. Après cette date, c’est à elle qu’incombe la responsabilité des enseignements d’ancien français et de dialectologie tandis que son collègue Pierre Boissel se spécialise dans les coutumes et traditions des arts populaires de Normandie. On ne compte plus le nombre d’étudiants passionnés qui ont suivi les cours de Catherine aussi bien dans le cursus normal du DEUG, de la licence et des concours que dans les enseignements du Diplôme d’Études Normandes qu’avait créé René Lepelley dès 1982.

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Parallèlement à cet engagement dans la formation des étudiants, Catherine poursuit avec le même dynamisme que son Maître ses recherches sur les parlers de la Normandie d’hier et d’aujourd’hui. Elle participe à de nombreux congrès de linguistique où elle présente des communications. Reconnue par ses pairs, elle assure l’organisation et la direction de plusieurs colloques internationaux, comme celui de « Dialectologie et Littérature du domaine d’oïl occidental » en 1999, et celui de « La contestation du pouvoir en Normandie (xe-xviiie siècle) » en 2003, dont elle publie les Actes. L’un de ses centres d’intérêt a concerné très tôt le Mont Saint-Michel : elle publie plusieurs études sur la « langue ordinaire dans la baie du Mont » et sur « le lexique des pêcheurs à pied dans la baie du Mont ». Une de ses plus belles réussites est la parution d’un volume consacré au Roman du Mont Saint-Michel, un long poème composé au xiie siècle par Guillaume de Saint-Pair, un moine de l’abbaye montoise « à l’intention des pèlerins qui ne comprenaient plus le texte latin des chroniques » racontant l’histoire du Mont : elle présente dans ce volume une édition du texte du xiie siècle, une traduction et un riche commentaire à la fois critique et linguistique. Après avoir collaboré durant de nombreuses années aux enquêtes toponymiques et dialectales entreprises sur le terrain par René Lepelley, elle prend l’initiative de nouvelles enquêtes à travers la Normandie pour montrer l’évolution des pratiques dialectales dans les diverses régions.

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En 2002, Catherine a été choisie pour être la nouvelle directrice de l’Office universitaire d’études normandes (OUEN), qui avait pour objet de favoriser la recherche interdisciplinaire sur la Normandie. Catherine a assumé cette lourde charge pendant 8 années sans pour autant délaisser ni son enseignement ni ses travaux personnels, c’est dire qu’elle a dû sacrifier beaucoup de loisirs et de temps de sommeil. Sous sa direction, l’OUEN a organisé de nombreux colloques scientifiques, notamment les colloques d’automne du Centre culturel international de Cerisy-la-Salle : Les Villes normandes au Moyen Âge (2003), La contestation du pouvoir en Normandie (xe-xviiie siècle) (2004), Bretons et Normands au Moyen Âge (2005), Problèmes de l’économie normande du xie au xviiie siècle (2006), Distinction et supériorité sociale en Normandie (2007), Les représentations du Mont et de l’archange dans la littérature et dans les arts (2008), De l’hérétique à la sainte : les procès de Jeanne d’Arc revisités (2009), L’historiographie médiévale normande et ses sources antiques (2009). Dans la plupart de ces colloques dont elle avait la responsabilité en tant que directrice de l’OUEN, elle a présenté des communications sur les sujets qui concernaient la langue et la littérature normandes à travers les âges. Elle a renoué des relations avec les Îles anglo-normandes et, par convention avec le Service de l’Education de ces Îles, elle a envoyé en mission certains de ses étudiants chargés d’enseigner le français aux enfants de l’école primaire. Chaque année, vers la mi-septembre, s’est tenue une Université européenne d’été sur le thème de « La Normandie médiévale et l’expansion normande en Europe » : il a fallu accueillir entre dix et trente étudiants venant principalement d’Italie du Sud, de Russie et de Scandinavie et organiser cours et visites des sites les plus prestigieux de la Normandie. Durant ces années, Catherine a pris l’initiative d’offrir des Mélanges en l’honneur de Pierre Bouet, son prédécesseur dans la fonction qu’elle assumait (2002) et en celui de François Neveux, vice-directeur de l’Office (2009) : c’était une lourde tâche, qui s’ajoutait aux autres.

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En 2010, après huit années de responsabilité à la direction de l’OUEN, Catherine est devenue l’administratrice de l’office franco-norvégien d’échanges et de coopération (OFNEC). Cette nouvelle passion pour les Pays nordiques n’était pas surprenante : Catherine avait souvent constaté que dans les parlers de Normandie il demeurait encore quelques rares vestiges linguistiques de ces « Hommes venus du Nord ». La nostalgie du Nord venait, non pas remplacer la nostalgie du Sud, mais lui donner plus de relief.

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Durant toutes ces années Catherine s’est montrée une remarquable organisatrice, d’autant que les budgets de l’Office n’étaient pas toujours faciles à équilibrer. Elle a su fédérer autour d’elle de nombreux collègues linguistes, historiens, latinistes, juristes, géographes etc. pour la réalisation de plusieurs aventures dont tout le bénéfice était la valorisation du patrimoine matériel et immatériel de la Normandie. Elle a su également obtenir un soutien fidèle des instances régionales et départementales de la Région bas-normande pour parvenir à organiser des colloques de renom et des publications scientifiques d’excellente qualité. Catherine a sacrifié certainement ses intérêts personnels au profit de l’intérêt collectif. À ce titre, ce volume de Mélanges est une juste reconnaissance du travail effectué par Catherine Bougy au service des réalisations collectives qu’elle a menées à bien.

Notes

[1]

Maître de conférences honoraire en latin médiéval, ancien directeur de l’OUEN, université de Caen Basse-Normandie.

Pour citer cet article

Bouet Pierre, « Biographie de Catherine Bougy. Une vie au service de la " langue ordinaire " », Annales de Normandie, 2/2012 (62e année), p. 2-6.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2012-2-page-2.htm
DOI : 10.3917/annor.622.0002


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