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Annales de Normandie

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Évoquer la diversité phonologique d’une langue, c’est dire avec des mots savants, mais qui sont aussi plus précis parce qu’ils sont rigoureusement définis, ce que le commun des mortels exprime en disant que son voisin a un « accent ».

Un nom ambigu

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Les guillemets rappellent ici qu’en français, il y a deux sens au mot accent, à commencer par le plus technique, celui des linguistes, c’est-à-dire la mise en valeur d’une partie d’un mot (syllabe ou simple voyelle), par rapport au reste du mot, grâce à divers moyens : la longueur, la force articulatoire, la mélodie. Ainsi, ils identifient un accent, dont la place est pertinente, en anglais, dans le mot cathedral (il porte sur la 2e syllabe), ainsi que dans cattedrale, en italien (mais sur la 3e syllabe). En français, le place de ce type d’accent n’est pas pertinente, puisqu’il peut porter sur n’importe quelle syllabe sans changer le sens du mot.

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À côté de cette notion d’accent parfaitement définie mais très spécialisée, l’usage ordinaire du français connaît aussi des « accents » (avec des guillemets), qui évoquent quelque chose de très différent, de plus flou, de plus impressionniste, de plus subjectif, parfois même d’un peu poétique, car on peut alors parler de façon imagée d’un

  • accent traînant, qui correspond à une impression de longueur dans la prononciation des voyelles (par exemple en Belgique, en Suisse ou en Bourgogne) ;

  • accent rocailleux, surtout quand on entend des [r] apicaux roulés, vibrants (encore assez fréquents dans les Pyrénées ou dans certaines zones rurales protégées) ;

  • accent pointu, qui caractérise généralement, et bien souvent avec une nuance de dérision, les prononciations parisiennes ;

  • accent chantant, la plupart du temps employé pour caractériser les prononciations hautes en couleur du Midi, quelle que soit la région.

C’est à ces types d’ « accents » que l’on fait allusion quand on veut insister sur la diversité des prononciations, car ce que l’on désigne de façon très approximative par « accent », correspond très exactement ce que l’on perçoit confusément de cette diversité avant même d’avoir analysé le système phonologique qu’il manifeste.

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C’est aussi cette diversité phonologique qui est souvent montée en épingle dans les études de sociolinguistique.

Sociolinguistique et géolinguistique

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On sait en effet qu’il existe depuis plusieurs décennies un engouement généralisé pour la sociolinguistique, une discipline qui insiste sur la variation dans les langues et qui choisit, parmi les différences de prononciation, de grammaire ou de lexique, de se concentrer plus particulièrement sur celles qui peuvent être mises en rapport avec des clivages sociaux.

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Vraiment attentif aux phénomènes de co-variation, bien réels, que l’on peut identifier entre langue et société, le chercheur risque pourtant de négliger une réalité importante : s’il est bien vrai que toute langue est parlée de façon un peu différente par les membres des diverses couches de la société, il n’en reste pas moins que ces différences n’empêchent pas ces locuteurs de communiquer entre eux avec succès. En fait, s’ils peuvent se comprendre, c’est qu’ils ont en commun au moins une partie des éléments qui constituent leur langue. Il ne faudrait donc pas que l’intérêt légitime pour les variations dues au contexte social fasse oublier l’essentiel : malgré la diversité des usages linguistiques, la communication passe.

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Mais il y a plus : dans l’histoire des langues de la France, qu’il s’agisse des langues traditionnelles que sont les dialectes et les patois, ou des variétés régionales du français, les nombreuses enquêtes qui se sont succédé depuis près d’un siècle ont permis d’établir qu’en matière d’évolution, ce ne sont pas les facteurs sociolinguistiques mais les configurations géolinguistiques qui sont en priorité responsables des divergences constatées.

Une première enquête sur la diversité des usages

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On sait que cet engouement pour l’étude de la variation linguistique a déferlé en France avec la publication des travaux de William Labov sur New York et d’autres grandes villes américaines, dans leur traduction en français, dans les années 70 du xxe siècle. Mais on oublie parfois que c’est trente ans plus tôt qu’un linguiste français, André Martinet, avait mis pour la première fois en lumière la diversité des usages phonologiques d’une langue (en l’occurrence le français), en donnant un cadre scientifique à ce que le commun des mortels appelle les « accents ».

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L’ouvrage d’André Martinet, publié après la guerre, en 1945, reposait sur une enquête de 1941 auprès de 409 officiers prisonniers avec lui en Allemagne. Au moyen d’un questionnaire écrit, Martinet avait pu recueillir des informations de première main et les analyser objectivement, pour finalement aboutir à des données chiffrées sur l’état de la prononciation du français contemporain (qui est aussi le titre de son ouvrage) [1][1] A. Martinet, La prononciation du français contemporain,....

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L’analyse de ce vaste corpus lui avait permis de décrire avec précision le système phonologique du français au milieu du xxe siècle.

L’importance du facteur géographique

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Ainsi avaient pu être clairement identifiées des zones de consensus et des zones de divergences, ce qui permettait de délimiter une partie centrale, comprenant les distinctions observées par la majorité des personnes enquêtées, et une partie périphérique, où figuraient les distinctions réalisées seulement par une partie d’entre elles. Dans les réponses de ces 409 prisonniers, qui étaient originaires de toutes les régions de France, une évidence était apparue : les divergences étaient tout d’abord fonction de la géographie.

Le système phonologique « moyen »

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C’est en tenant compte des distinctions les plus répandues qu’il avait été possible de mettre en lumière un système « moyen » du français d’alors, avec des caractéristiques bien définies.

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Pour les consonnes, le consensus se révélait presque unanime, à l’exception de la consonne nasale palatale /?/, qui se confondait de plus en plus souvent avec la succession /n +j/, et surtout de la fricative glottale /h/, n’existant comme phonème que chez certains locuteurs. Ces phonèmes étaient alors relégués de ce fait dans la partie périphérique.

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Pour les voyelles, les points de divergence étaient bien plus nombreux et touchaient en particulier :

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- la distinction entre les voyelles orales d’aperture moyenne :

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- la corrélation de longueur, avec, entre autres,

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- certaines voyelles nasales, où l’opposition /??/ ~ /œ?/

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Une conséquence sur le respect de l’orthographe

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Il serait ici intéressant d’ouvrir une parenthèse sur les difficultés de l’orthographe du français, qui se révèlent plus ou moins grandes selon les habitudes de prononciation dans chacune des régions : telle personne ayant l’habitude de distinguer à l’oral, par exemple, entre une voyelle brève pour le masculin et une voyelle longue pour le féminin (cru et crue, ou mou et moue…), pensera tout naturellement à écrire un e à la fin de mie (de pain), qu’elle prononce avec un /i:/ long, un mot qu’elle ne confondra jamais oralement avec mi (bémol), prononcé avec une brève (même réaction pour lie et lit, ou encore pour boue et bout…). Cela ne sera probablement pas toujours le cas pour ceux qui confondent ces paires de mots dans leur prononciation habituelle : une inégalité géographique devant l’orthographe.

La moitié nord face au midi

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Grâce à cette première description scientifique de la phonologie du français dans toute sa diversité, le grand clivage moitié nord / moitié sud, que nous connaissons bien sur les cartes de la météorologie nationale, pouvait se confirmer dès lors sur des données chiffrées, avec les caractéristiques de prononciation suivantes :

  • dans la moitié Nord (à laquelle on peut joindre la zone francoprovençale), pour la majorité des locuteurs, un système vocalique à quatre degrés d’aperture, avec, par exemple, à l’avant : riz (l’aliment), (la note de musique), raie (le poisson) et rat (le rongeur), tout comme à l’arrière : poule, pôle, Paul et pâle ;

  • dans la moitié Sud, un système à trois degrés d’aperture, où et raie se prononcent avec la même voyelle /e/ fermé, et saule et sol avec la même voyelle ouverte /?/.

Pourtant, cela ne signifie pas que le locuteur du Midi confondait plus de formes lexicales que celui du Nord : il les distinguait autrement, tout comme il le fait encore aujourd’hui.

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En effet, si, dans son système, l’habitant du Midi compte moins de phonèmes vocaliques oraux, en revanche il en prononce un plus grand nombre, et avec constance, dans la chaîne parlée, grâce à la voyelle abusivement dénommée « e muet » (et qui n’est effectivement muette que dans les usages non-méridionaux). Cela explique que certains mots, qui sont homophones dans le Nord, sont parfaitement distingués dans le Midi, comme par exemple : sole (en deux syllabes) et sol (en une seule syllabe).

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De plus, s’il est vrai qu’avec ses onze voyelles orales, le système phonologique du Nord est plus riche que le système des voyelles orales méridional, qui n’en distingue que sept, on remarquera que pour les voyelles nasales, c’est l’inverse qui se produit : on compte 4 voyelles nasales dans le Midi (/ã/~ /õ/~/??/ ~ /œ?/) et seulement 3 dans le Nord (/ã/~ /õ/~ /??/).

Le sens de l’évolution

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L’enquête de Martinet, qui portait sur des hommes âgés de 20 à plus de 50 ans, permettait aussi d’esquisser le sens de la dynamique phonologique. Toutes régions confondues, les plus âgés étaient ceux qui, par exemple, respectaient le plus les oppositions de longueur, tandis que les plus jeunes les abandonnaient progressivement. La même évolution vers l’élimination se dessinait pour l’opposition entre brin et brun, sauf dans le Midi, ainsi qu’entre patte (d’un chien) et pâtes (les nouilles), sauf dans la moitié Nord.

La longueur vocalique face au timbre

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Les diverses enquêtes particulières et les enquêtes générales ultérieures ont confirmé les tendances qui avaient déjà été identifiées dans l’enquête de 1941 [2][2] H. Walter, Enquête phonologique et variétés régionales....

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Elles ont aussi permis de préciser ce qui avait été esquissé alors. Au grand clivage géographique Nord/Sud s’ajoutait, dans la moitié Nord, une subdivision est/ouest, avec les caractéristiques suivantes :

longueur à l’est et timbre à l’ouest.

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On remarquera que Paris, situé entre les deux, combine timbre et longueur.

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Par exemple, la distinction entre les deux a (celui de patte et celui de pâte, de mal et de mâle), elle-même en état de fragilité, se fait :

- par la longueur seule à l’est : [a] (moyen bref) ~ [a:] (moyen long)

- par le timbre seul à l’ouest : [a] tendant vers [æ] ~ [?] (très postérieur, mais sans longueur ajoutée)

- à la fois par le timbre et la longueur à Paris [a] (moyennement antérieur, et bref) - [? :] (moyennement postérieur, et long).

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Ces considérations sont encore aujourd’hui à intégrer dans l’établissement d’un système « moyen », qui regroupe toutes les caractéristiques phonologiques communes.

La synchronie dynamique

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Mais comme une partie des locuteurs les plus âgés connaissent en plus une opposition de longueur pour les voyelles les plus fermées : /i/ - /i:/, /y/ - /y:/, /u/ - /u:/, on doit en toute rigueur tenir également compte de ces trois voyelles longues dans un système phonologique « maximal », qui se doit d’inclure dans le tableau toutes les unités phonologiques existantes.

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Cette dernière présentation, qui donne une idée générale de tous les usages en vigueur dans la communauté dans son ensemble, présente l’inconvénient de conférer le même poids à chaque opposition et donc de ne pas prendre conscience de la dynamique phonologique.

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Or cette dynamique ne pourra se manifester que si on cherche à saisir d’une part le nombre de locuteurs qui observent chacune des oppositions, et de l’autre, leur âge. On passera alors d’une description statique à une description dynamique. Toute l’opération correspond à ce qu’André Martinet a appelé la synchronie dynamique.

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Elle consiste :

  1. en une hiérarchisation des oppositions et en un repérage des zones où s’exercent des pressions (repérables grâce aux divergences entre les locuteurs)

  2. en une mise en rapport avec l’âge des locuteurs, qui aidera à entrevoir la direction des mouvements en cours. C’est ainsi que l’on pourra estimer que la longueur, présente chez les plus âgés et inconnue des plus jeunes, est en voie d’élimination, tandis que toutes les oppositions de timbre se maintiennent mieux.

Une voyelle de plus

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Une petite région de l’Ouest a porté à l’extrême l’évolution vers les distinctions de timbre : les Mauges (Maine et Loire), où les locuteurs ont, parmi les voyelles moyennes, un phonème vocalique supplémentaire, /ë/, réalisé comme une voyelle centrale, tendue et non arrondie, et qui se distingue à la fois de :

  • /e/ dans vous fumez (2e personne du pluriel, au présent)

  • / ? / dans tu fumais (imparfait 2e personne du singulier) et dans ils fumaient (imparfait, 3e personne du pluriel) et de

  • /ø/ dans fumeux (adjectif masculin), alors que

  • /ë/ s’entend dans il (ou elle) fumait (3e pers. du sing.), dans fumer (infinitif) et fumé (participe passé masculin singulier) [3][3] H. Walter (dir.), Les Mauges. Présentation de la région....

Que peut-on attendre des études de synchronie dynamique ?

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Grâce à ces descriptions de la phonologie du français dans toutes ses variétés, et qui cherchent à repérer celles qui semblent être porteuses d’une dynamique, on a également pu, avec André Martinet, produire un Dictionnaire de la prononciation française dans son usage réel[4][4] A. Martinet et H. Walter, Dictionnaire de la prononciation.... Ce dictionnaire est fondé sur les prononciations de 17 locuteurs, nés dans différentes régions, mais ayant passé la plus grande partie de leur vie active à Paris, ville que l’on peut considérer comme le creuset où se mêlent et s’influencent réciproquement tous les usages régionaux. Ce corpus enregistré et retranscrit phonétiquement de plus de 350 heures donne une image vivante de ce système « moyen » vers la fin du xxe siècle.

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En effet, les différentes enquêtes régionales avaient bien montré que les évolutions en cours tendaient de plus en plus vers le système phonologique qui se forme à Paris, non pas en fonction des prononciations des seuls locuteurs de souche parisienne, mais surtout de tous les Parisiens d’adoption venus d’ailleurs. Un exemple pour montrer que ce n’est pas Paris en tant que région qui l’emporte forcément : l’opposition des deux a est traditionnelle à Paris. Pourtant, tout comme elle est en voie d’élimination dans la plupart des régions, elle disparaît également des habitudes parisiennes.

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Paris joue ainsi un rôle fédérateur mais n’impose plus ses habitudes de prononciations : en tant que creuset où se fondent et s’amalgament les divers usages venus de toutes les régions de France, on voit s’y développer les tendances générales de la dynamique du français.

Notes

[*]

Professeur émérite de linguistique, université de Haute-Bretagne.

[1]

A. Martinet, La prononciation du français contemporain, témoignages recueillis en 1941 dans un camp d’officiers prisonniers, Paris-Genève, Droz, 1945, ré-édit. Genève, Droz, 1971, 249 p.

[2]

H. Walter, Enquête phonologique et variétés régionales du français, (Préface d’André Martinet), Paris, PUF, « Le linguiste » », 1982, 253 p. ; H. Walter dir.), Phonologie des usages du français, Langue française, n° 60, Paris, Larousse, 1983.

[3]

H. Walter (dir.), Les Mauges. Présentation de la région et étude de la prononciation, Centre de recherches en littérature et en linguistique sur l’Anjou et le Bocage, Angers, 1980.

[4]

A. Martinet et H. Walter, Dictionnaire de la prononciation française dans son usage réel, Genève, Librairie Droz, 1973.

Résumé

Français

À partir de plusieurs enquêtes successives au cours du xxe siècle, on a pu établir, selon les principes de la synchronie dynamique, un système phonologique « moyen » du français et mettre en lumière l’évolution générale de la prononciation en France en comparant les usages des plus jeunes et des plus âgés et en décrivant la répartition géographique des prononciations : moitié méridionale d’une part et moitié septentrionale de l’autre, et, pour cette dernière, longueur vocalique à l’est et timbre à l’ouest.

Mots clés

  • français
  • français régionaux
  • prononciation
  • phonologie
  • synchronie dynamique
  • longueur vocalique
  • timbre
  • variétés géographiques

English

From phonological diversity to dynamic uses in French regional languageUsing the principles of synchronic dynamics, several successive 20th century enquiries have established an average French phonological system by comparing the pronunciation of young people and their elders in southern and northern regional contexts. in the North of France, the length of vowels is the dominant characteristic for the Eastern part, whereas timbre is distinctive in the West.

Keywords

  • french
  • regional languages
  • pronunciation
  • phonology
  • synchronic dynamics
  • long vowels
  • timbre
  • geographic variations

Plan de l'article

  1. Un nom ambigu
  2. Sociolinguistique et géolinguistique
  3. Une première enquête sur la diversité des usages
  4. L’importance du facteur géographique
  5. Le système phonologique « moyen »
  6. Une conséquence sur le respect de l’orthographe
  7. La moitié nord face au midi
  8. Le sens de l’évolution
  9. La longueur vocalique face au timbre
  10. La synchronie dynamique
  11. Une voyelle de plus
  12. Que peut-on attendre des études de synchronie dynamique ?

Pour citer cet article

Walter Henriette, « De la diversité phonologique à la dynamique dans les usages régionaux du français », Annales de Normandie, 2/2012 (62e année), p. 203-211.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2012-2-page-203.htm
DOI : 10.3917/annor.622.0203


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