Accueil Revues Revue Numéro Article

Annales de Normandie

2012/2 (62e année)


ALERTES EMAIL - REVUE Annales de Normandie

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 37 - 54 Article suivant
1

Les enquêtes de l’Atlas linguistique et ethnographique normand (ALN)[1][1] P. Brasseur, Atlas linguistique et ethnographique normand... ont permis de recueillir de nombreux témoignages se rapportant aux croyances populaires, notamment à propos des phénomènes inquiétants comme les feux follets et des êtres imaginaires destinés à effrayer les enfants. Elles traitaient aussi de la croyance en la lycanthropie, qui était encore très vivante dans le sud du département de la Manche dans les années 1970 (7 questions). Elles touchaient enfin à la sorcellerie et aux pratiques thérapeutiques traditionnelles (7 questions), qui avaient parfois aussi été évoquées dans le chapitre consacré aux maladies.

2

Il est clair qu’en tant que linguiste je ne suis nullement spécialiste de ces questions, qui relèvent plutôt de l’ethnographie et sur lesquelles on a beaucoup écrit. Il me semble cependant que les atlas linguistiques (114 points d’enquêtes répartis dans cinq départements : Manche, Calvados, Orne, Eure, Seine-Maritime pour l’ALN) fournissent bon nombre d’éléments qui peuvent apporter de la matière aux spécialistes et constituer le point de départ d’études régionales plus approfondies. Sur ce thème, les enquêtes n’ont pas suivi de modèle directif. À propos des « maux de saints », par exemple, je ne faisais qu’enregistrer les divers lieux de culte ainsi que les saints concernés, au gré de la mémoire et de l’intérêt de mes informateurs. La liste recueillie par point d’enquête peut ainsi compter jusqu’à une douzaine de saints, ce qui est probablement très loin de l’exhaustivité. Mais il était souvent difficile de recueillir ces informations. Dans ce domaine, les réticences peuvent être attribuées, je crois, à la posture adoptée par la plupart des informateurs de l’époque, conduites irrationnelles et discours sur le patois allant d’ailleurs de pair pour témoigner d’une mentalité archaïque [2][2] P. Brasseur, « Enquêteur et enquêtés : l’enquête dialectologique.... Dans la relation enquêteur-enquêté, le caractère personnel, sinon intime, de ces « révélations » nécessitait une confiance certaine de la part de l’informateur. Ce questionnement, marginal dans ma démarche de dialectologue, se démarquant nettement de celui de l’enquête lexicographique elle-même, pouvant même paraître suspect, devait parfois être interrompu pour éviter de porter préjudice au reste du travail, tant le sujet se révélait sensible, voire tabou.

3

Toutes ces raisons ont nécessairement entraîné une disparité des observations dans le domaine que je vais aborder ici. C’est pourquoi mes données, quelque peu disparates, ne répondent pas aux critères exigibles pour la constitution d’un corpus et peuvent difficilement être utilisées pour une comparaison systématique. Après avoir passé en revue les différents « maux de saints » ainsi que les lieux de culte, les manières de diagnostiquer le mal et de le traiter, j’examinerai la fonction du « toucheur », les maladies qu’il soigne et les techniques qu’il utilise, pour tenter une mise en parallèle des attributions et des fonctions de ces deux personnages importants de la médecine populaire : le saint et le « toucheur ».

I - Les « maux de saints »

4

C’est l’appellation consacrée dans toute la Normandie pour désigner les maladies pour la guérison desquelles on invoque un saint. La plupart des maux qui affectent plus ou moins gravement les différentes parties du corps sont cités, dans une terminologie souvent héritée du xixe siècle, mais le recours aux saints concerne surtout les maladies infantiles et notamment la trilogie très redoutée : chapelet, carreau et « patte d’oie », mais aussi le zona et différentes affections cutanées, souvent difficiles à identifier.

5

Ces croyances étaient encore plus ou moins vivantes à l’époque de l’enquête, dans les années 1970-1980. Mais cette vitalité n’est guère mesurable. Constatons seulement que le nombre de réponses concernant les saints guérisseurs et les lieux de leur culte varie de manière assez significative : sur les 111 points d’enquête de Normandie continentale (les îles Anglo-normandes, de religion protestante, ne sont pas concernées), j’ai obtenu une moyenne de 3,8 réponses par point. Le taux est supérieur dans la Manche (5,4 [146/27]) et en Seine-Maritime (5,2 : 115/22), inférieur dans les trois autres départements (2,6 [58/22] dans l’Eure, 2,6 dans l’Orne [37/14] et 2,3 [61/26] dans le Calvados). Mais le nombre de réponses reste très inégal selon les points d’enquête, pour les raisons indiquées plus haut.

1 - Les saints concernés

6

Les noms des saints sont donnés ci-dessous en respectant la prononciation des locuteurs [parfois précisée en API]. Les maux qu’ils guérissent figurent à la suite avec, entre crochets, le numéro du département où l’information a été recueillie.

Saint Accroupi

inaptitude des enfants à la marche [61].

Saint Adrien

inaptitude des enfants à la marche [27] ; eczéma, impétigo [76].

Saint Agapit

inaptitude des enfants à la marche [61].

Saint Aignan

zona [50] ; eczéma, impétigo [50].

Saint Antoine

rhumatismes [61] ; zona [50] ; maladies porcines [50]. Il est aussi invoqué pour retrouver les objets perdus [27] ou encore pour provoquer le mariage dans l’année [61].

Saint Barthélémy

? [76].

Saint Benoît

carreau [27] ; eczéma, impétigo [50]; toutes les maladies animales [27, 76]. Il protège également contre les maléfices [50, 76].

Saint Blaise

inaptitude des enfants à la marche [76] ; coliques [27] ; toux, laryngites [76] ; coqueluche [27].

Saint Célerin

eczéma, impétigo [50].

Saint Claude

méningite, maux de tête [50].

Saint Clair

maux d’yeux [50, 14] ; abcès [50] ; maladies de peau [27].

Saint Cloud

furoncles [27].

Saint Christophe

protège contre les dangers de la route [27, 76].

Saint Côme et saint Damien

rhumatismes [76] ; paralysie [76].

Saint Damien

hernies [76].

Saint Éloi

inflammations glandulaires [50] ; abcès [50] ; furoncles [50].

Saint Ermier

inaptitude des enfants à la marche [61]. Il est aussi invoqué pour avoir du beau temps [61]. Il s’agit très probablement de saint Ernier.

Saint Ernest

« patte d’oie » [76].

Saint Eutrope [yt??p]

« patte d’oie » [76].

Saint Eustache [ysta?]

pour trouver un mari [50].

Saint Évroult

prévention des maladies animales [27].

Saint Expédit [espedi]

pour éliminer les soucis [14].

Saint Fiacre et son compagnon

hémorrhoïdes [76].

Saint Firmin

rhumatismes [76].

Saint Frémi

engourdissements [27].

Saint Gaud [go]

maladies nerveuses [50].

Saint Georges

dartres [76] ; gale [50] ; fièvre aphteuse [50].

Saint Gerbold [???bo]

diarrhée [14].

Saint Germain

rachitisme [61].

Saint Gervais et Protais

toux, laryngites [50].

Saint Gilles

troubles causés par les vers [14] ; peur chronique [50, 14, 61, 27, 76].

Saint Guillaume du Désert

? [76].

Saint Guy

danse de saint Guy [50, 76].

Saint Hélier

dartres [76].

Saint Hilaire

carreau [76] ; « patte d’oie » [76].

Saint Hildever

troubles causés par les vers [76].

Saint Jean

folie [76] ; fièvre [61] ; hernies [76].

Saint Job

ver blanc des vaches [50].

Saint Jouvin

eczéma, impétigo [50]; urticaire [50] ; rachitisme [50] ; fièvre [50].

Saint Julien

varices [14] ; eczéma, impétigo [50] ; gale [76].

Saint Latuin

eczéma, impétigo [61].

Saint Laurent

épilepsie [50] ; inaptitude des enfants à la marche [76] ; brûlures [50, 14, 61, 27, 76 ; zona [50, 14, 61, 27, 76] ; érythème fessier [14] ; inflammation du visage [27] ; eczéma, impétigo [27] ; coqueluche [76].

Saint Laurent cloquant

cloques sur la peau, boutons, vessies d’eau [14].

Saint Léger

inaptitude des enfants à la marche [76].

Saint Léonard

inaptitude des enfants à la marche [14, 61, 76] ; rhumatismes [14]. Aussi pour la protection des soldats prisonniers [76].

Saint Leu

peur chronique [76].

Saint Lubin

rhumatismes [50, 76].

Saint Mamert

coliques [27].

Saint Manvieu

troubles causés par les vers ? [14] ; fièvre [50].

Saint Marcouf [ma?ku]

plaies [76] ; écrouelles [50] ; scrofules [76] ; furoncles [50, 76].

Saint Martin

inaptitude des enfants à la marche [61] ; (diarrhée [27] ; carreau [61, 27, 76] ; ? [14]. Il protège également contre les maléfices [76].

Saint Mathieu

malaises [76] ; peur chronique [61].

Saint Mathurin

(peur chronique [14].

Saint Maur

carreau [76].

Saint Méen [m??]

eczéma, impétigo [50, 14, 61, 76].

Saint Mélon

? [76].

Saint Nicolas

inaptitude des enfants à la marche [50, 76] ; zôna [61].

Saint Onuphle

rhumatismes [76].

Saint Onuple

maladies nerveuses [27].

Saint Ortaire

rhumatismes [27] ; lombalgies [14] ; boiteries [14].

Saint Pair

maladies nerveuses [50].

Saint Pantaléon

maux de dents [76].

Saint Paterne

eczéma, impétigo [76] ; maladies du foie [76].

Saint Pierre

maux de pieds [76].

Saint Quentin

rhumatismes [27] ; coqueluche [50, 14, 61].

Saint Roch

morsures [14] ; eczéma, impétigo [14] ; peur chronique [27] ; maladies contagieuses [76] ; fièvre aphteuse [76] ; prévention des maladies animales [61]). Il est invoqué pour trouver un mari [27].

Saint Romphaire

maladie de Croup [50].

Saint Siméon

coliques [14] ; furoncles [76] ; dartres [76] ; prévention des maladies animales [61].

Saint Simon

eczéma, impétigo [76].

Saint Suron

eczéma, impétigo [27].

Saint Sulpice

? [14].

Saint Sylvain

maladies nerveuses [76].

Saint Thomas

maux de jambes [50] ; toutes les maladies [50].

Saint Ursin

coqueluche [27].

Saint Vilmer

coliques [76].

Saint Vimer

carreau [76].

Saint Wandrille

chapelet [50] ; perte d’appétit [50].

Saint Wulfran

eczéma, impétigo [27].

Notre-Dame d’Aliermont

peste des animaux [76].

Notre-Dame de Cuverville

peste [76].

Notre-Dame de fiévroux

fièvre [50].

Notre-Dame de jaunisse

jaunisse [50].

Notre-Dame de la mer

? [27].

Notre-Dame de la Quinte

coqueluche [61].

Notre-Dame de la Sallette

? [27].

Notre-Dame de l’huis ouvert

zona [50] ; cloques sur la peau, boutons, vessies d’eau [50].

Notre-Dame du Chêne

inaptitude des enfants à la marche [61].

Sainte Apolline

convulsions [76] ; maux de dents [50, 14, 27, 76]. Elle est aussi invoquée pour se marier dans l’année [50].

Sainte Avoie

maux d’estomac [76].

Sainte Claire

maux d’yeux [50, 76].

Sainte Clotilde

difficultés des adultes à marcher [76] ; eczéma, impétigo [76] ; maladies nerveuses [76].

Sainte Denise

rachitisme [50].

Sainte [??n]

pour ne pas se ronger les ongles [27].

Sainte Foy

méningite, maux de tête [50].

Sainte Geneviève

inaptitude des enfants à la marche [61] ; fièvre [14, 27].

Sainte Hermine

rachitisme [50].

Sainte Hildeverte

? [76].

Sainte Marguerite

fièvre [27]. Aussi pour le bon déroulement des grossesses [27].

Sainte Odile

maux d’yeux [76].

Sainte Radégonde

eczéma, impétigo [50, 61, 14].

Sainte Suzanne

? [27].

Sainte Vilbruge

vomissements des enfants [50]. Probablement sainte Walburge.

Sainte Vilgeforte

maux d’estomac [76] ; vomissements des enfants [76] ; « patte d’oie » [76].

Sainte Suzanne

rhumatismes [27].

La truie et ses petits

maladies porcines [50].

7

Quelques-uns de ces saints sont toujours associés (saint Côme et saint Damien, saint Gervais et Protais, saint Fiacre et son compagnon) ; d’autres forment des « couples » (saint Clair et sainte Claire, saint Hildevert et sainte Hildeverte). Pour certains, il y a hésitation sur le sexe (sainte Avoie, par exemple, dont le nom à initiale vocalique prête à équivoque). D’autres encore sont sans doute purement fantaisistes. C’est le cas de saint Frémi (frémi signifie « fourmi » dans le dialecte), déjà signalé par Séguin [3][3] J. Seguin, En Basse-Normandie… saints guérisseurs,..., qui en cite toute une série, dont notre saint Vimer (et sa variante Vilmer), mais aussi saint Chopin ou sainte Chopine, patron(ne) des buveurs, sainte Échelle, patron des maçons, saint Foutin, patron des carriers, saint Lâche, patron des paresseux, saint Riflard, qui guérit de la rifle, et bien d’autres. Nous n’avons pas non plus trouvé de traces d’un officiel saint Mélon. Et que dire de « la truie et ses petits », qui guérit les maladies porcines ? Il s’agit peut-être de l’attribut d’un saint dont le nom est oublié.

8

Je laisse de côté les saints sans pouvoirs thérapeutiques, comme sainte Barbe, qui protège de la foudre, seule ou en association avec sainte Fleur [Manche, Orne], sainte Rose [Seine-Maritime] ou une hypothétique sainte Beuve [Calvados] ou encore sainte Anne qui est invoquée pour la pluie, dans les périodes de sécheresse [Calvados].

9

Je ne m’attarderai pas à faire le parallèle entre la vie du saint, ou même son nom et ses pouvoirs de guérison. Ces liens sont souvent évidents, comme pour saint Laurent, mort sur un gril, qui est notamment invoqué pour le zôna, le « feu saint Laurent », et diverses brûlures ou saint Clair (plus souvent sous sa forme féminine sainte Claire pour les maladies des yeux), saint Hildevert pour les vers, saint Cloud ou saint Maclou pour les furoncles (les « clous »), ou encore saint Frémi pour les engourdissements. Ils peuvent donner lieu à des pratiques superstitieuses (ne pas brûler de coquilles d’œufs, par exemple, parce qu’elles ont servi au bûcher de saint Laurent [Merlerault]). Notons seulement que les saints thaumaturges sont presque quatre fois plus nombreux que les saintes dans ce paradis, même si l’on inclut les différentes vierges. Nous pensons y voir un calque de la société divine sur la société civile : la médecine patentée a longtemps été masculine. Saint Laurent figure largement en tête de ce palmarès, suivi de saint Méen, cité 33 fois, dont je parlerai plus loin. Saint Gilles, guérisseur de la peur, recueille dix mentions. Certains, comme saint Marcouf sont plus localisés. Quelques-uns, tout en étant plus généralistes, conservent cependant toujours une spécialité dominante, comme saint Martin pour le carreau ou sainte Apolline pour les maux de dents. Seul saint Thomas à Biville (canton de Beaumont-Hague, Manche) semble polyvalent (« bienheureux Thomas guérit tout », affirme-t-on).

10

Le nom du saint est parfois associé à l’un de ses attributs (souvent un animal, comme « saint Benoît et son corbeau » [Seine-Maritime]). Dans le même secteur géographique, on assiste aussi à des dédoublements d’activité de la part du même saint : il en est ainsi de saint Laurent cloquant à Quetteville (canton d’Honfleur, Calvados) pour les cloques et vessies d’eau et de saint Laurent brûlant à Touques (canton de Trouville-sur-Mer, Calvados) pour les brûlures.

2 - Les lieux de cultes

11

Bien sûr, l’énumération des différents lieux de cultes ne peut être envisagée dans le cadre de cet article. Leur localisation, à l’échelle du département, est très imprécise, même si la plupart des cultes sont locaux et si la réputation de beaucoup d’entre eux ne dépassent pas les limites de quelques cantons : peu de ces saints ont largement pignon sur rue hors de leur paroisse.

12

On sait que de nombreux lieux de culte païens ont été « récupérés » par l’Église lors de la christianisation, et les éléments naturels (eau, pierre, bois des arbres) jouent là un rôle prépondérant. Ces lieux sont, en effet, généralement des fontaines, dans lesquelles on lave les parties du corps malades. Mes informateurs ont surtout évoqué cette pratique à propos des affections cutanées (furoncles, eczéma, impétigo…). Certaines fontaines sont célèbres comme celle d’Ancteville (canton de Saint-Malo-de-la-Lande, Manche), reliée au culte de saint Méen, et l’on y vient de loin, pour toutes sortes de maux : yeux malades et blessés, rachitisme des enfants et faiblesse des vieillards, paralysie, engourdissements ou encore fièvre, etc.

13

Ce sont aussi des arbres, comme le chêne d’Allouville (canton d’Yvetot, Seine-Maritime) ou le noisetier du cimetière de Gisay-la-Coudre (canton de Beaumesnil, Eure) qui possède des vertus thérapeutiques pour traiter les maladies nerveuses. Ce sont même parfois, notamment pour soigner l’incapacité des jeunes enfants à la marche, de simples lieux liés à la religion : l’enfant est hissé sur la tombe d’un prêtre enterré à Vessey (canton de Pontorson, Manche) ; on lui fait faire le tour de l’église de Sotteville-sur-mer (canton de Fontaine-le-Dun, Seine-Maritime) pendant que le bedeau sonne, de l’église de Saint-Nicolas-de-Bliquetuit (canton de Caudebec-en-Caux, Seine-Maritime) ou encore du calvaire de Burcy (canton de Vassy, Calvados). On lui fait embrasser la pierre de l’autel d’une chapelle de Monnai, (canton de La Ferté-Fresnel, Orne), puis on allume un cierge et on fait marcher l’enfant dans la chapelle, le lundi de Pentecôte. À Saint-Valéry-en-Caux [Seine-Maritime], on invoque saint Léger en faisant avec l’enfant le tour d’un petit clocher : « saint Léger rendez-lui le pied léger ». Pour soigner les coliques, on posait un pavé de l’église d’Écardenville [Eure] sur le ventre du malade. Enfin, pour trouver un mari, les jeunes filles du sud de l’Avranchin allaient s’asseoir sur une pierre située à Saint-Brice-en-Coglès [Ille-et-Vilaine], où elles priaient saint Eustache. Même le sémaphore de Saint-Valéry-en-Caux [Seine-Maritime] possède des vertus, quoique mon informateur n’ait pas pu les citer.

3 - Diagnostic du « mal de saint »

14

Il est fait par le malade lui-même ou son entourage. C’est aussi parfois une affaire de « spécialiste », mais, on s’en doute, jamais celle du médecin. Lorsqu’il y a incertitude sur le saint concerné, on s’adresse à une personne (toujours une femme, semble-t-il) qui se charge de la détermination. Dans l’est de l’Orne et en Haute-Normandie, l’opération la plus courante consiste à mettre tremper des feuilles de lierre, généralement par séries de trois, représentant chacune un saint, dans l’eau bénite (on a aussi cité les feuilles de ronces et le vinaigre). Après les avoir laissées plus ou moins longtemps dans le liquide, on observe des taches sur ces feuilles. Selon les localités, les feuilles tachées ou le nombre de taches permettent de décider du saint à invoquer.

15

Le témoignage de Jules Lecœur [4][4] J. Lecœur, Esquisse du bocage normand, Condé-sur-Noireau,... pour le Bocage va dans le même sens en apportant quelques précisions : « quand un enfant souffre d’une maladie dont le caractère ne peut être déterminé, on s’adresse à une femme connaissant le secret, qui fait des prières, va le soir puiser de l’eau à une source et cueillir neuf feuilles de lierre, de l’année, en l’honneur de Saint Martin, Saint Roch et de sept autres saints guérisseurs. À chacune des feuilles est ensuite attaché un petit morceau de papier portant le nom de l’un de ces bienheureux et toutes sont mises à tremper dans un verre d’eau bénite. Au bout de neuf jours, les feuilles sont retirées de l’eau bénite et celle qui est la plus marquée de taches brunes indique infailliblement le nom du saint, invoqué spécialement comme guérisseur d’une maladie particulière, celle dont l’enfant est atteint ».

4 - Traitements

16

La guérison de la maladie est obtenue au moyen de deux « remèdes » : la prière et le contact direct avec la statue du saint.

a - La prière, la formule

17

La prière s’exerce généralement à travers des neuvaines et pèlerinages qui sont soumis à des règles parfois très strictes. Notons qu’il faut distinguer deux types de pèlerinages. Certains sont collectifs et sont souvent célèbres dans le cadre d’un arrondissement. Ils se font à des dates précises, comme le 1er mai à la chapelle de saint Maur, dans la forêt de Brotonne à Vatteville (canton de Caudebec-en-Caux, Seine-Maritime) pour le carreau, ou pour la fête du bienheureux Thomas à Biville (canton de Beaumont-Hague, Manche) les 18 et 19 octobre, pour les maux de jambes. D’autres, que l’on appelle plutôt « voyages », sont exécutés à tous moments de l’année, individuellement ou avec seulement quelques personnes de l’entourage. Mais les informateurs de l’ALN n’ont pas signalé de « voyageuses », femmes accomplissant des pèlerinages pour le compte d’autrui, comme dans le Perche [5][5] A. Bensa, Les saints guérisseurs du Perche Gouët, Paris,....

18

Les « voyages » s’accompagnent toujours de prières ou de lecture d’évangiles, en latin aujourd’hui encore, de préférence, et parfois de pratiques, que l’on peut qualifier de magiques : on pique des épingles dans la statue de sainte Apolline, que l’on honore à Pontmain [Mayenne] pour la guérison des maux de dents ; on plante des clous dans la statue de saint Cloud que l’on invoque pour les furoncles à Perriers-la-Campagne (canton de Beaumont-le-Roger, Eure).

19

Les neuvaines sont soumises à la symbolique du chiffre 9 et aussi de son diviseur, le chiffre 3 : neuf prières, neuf jours de suite, et même, dans le Bocage ornais, pour les affections infantiles les plus graves, neuf femmes ensemble. Les pèlerinages doivent être effectués à pied (Domfrontais, Pays d’Ouche, Roumois), à jeun, sans parler à quiconque (Pays d’Ouche). Les conditions d’accomplissement peuvent répondre à des exigences sévères : l’informateur de Montbray (canton de Tessy-sur-Vire, Manche) précise que le pèlerinage à la fontaine de saint Marcou, pour les furoncles, doit être effectué d’une seule traite. Pour la fièvre, neuf personnes faisaient ensemble une neuvaine à saint Jean sur la commune de Saint-Jean-des-Bois (canton de Tinchebray, Orne), comme le malade chez lui ; pour se rendre à saint Wandrille afin de soigner des plaies variqueuses, la malade doit être accompagnée de deux autres femmes ; et pour les pèlerinages accomplis en l’honneur de saint Méen en particulier, parfois assez loin du domicile, on doit quêter dans le village pour recueillir l’argent nécessaire au paiement de la messe et aux dépenses du voyage, l’argent en surplus étant distribué aux pauvres. Trois saints sont parfois associés pour la guérison des eczémas : « saint Louis et saint Marcou allaient avec saint Méen » à Vibeuf (canton d’Yerville, Seine-Maritime) où l’on devait, par ailleurs quêter dans trois maisons. Et dans la région de Coutances, on faisait trois « voyages » dans des lieux différents (pour invoquer saint Méen, saint Aignan et saint Célerin).

20

Pour les cas urgents comme les névralgies dentaires, on peut avoir recours à la simple récitation d’une formule évoquant le saint. En voici une recueillie dans l’Eure : « sainte Apolline assise sur une pierre fine. Jésus passe par là. – Sainte Apolline que fais-tu là ? – Je pleure une dent qui me fait mal. – Sainte Apolline lève-toi et t’en va ! Si c’est un ver il mourra, si c’est une goutte de sang elle tombera ». Notons qu’une formule voisine de celle-ci est signalée dans le Cher [6][6] M. Bouteiller, Médecine populaire d’ hier et d’aujourdhui,... et dans le Perche [7][7] A. Bensa, Les saints guérisseurs…, op. cit., p. 27....

b - Le contact direct avec la statue du saint

21

La pratique la plus courante, particulièrement vivante en Haute-Normandie, consiste à porter sur soi, à même la peau, un ruban ou un linge qui a été en contact avec le saint. Une partie de ce linge est laissée sur place, souvent accrochée à la statue ou dans un lieu voisin. Un informateur du Pays de Bray a même précisé que la guérison est obtenue lorsque les rubans sont usés ou ont disparu. Ces pratiques sont souvent signalées à propos de toutes sortes de maladies qui touchent les enfants : l’impétigo à Avoines (canton d’Écouché, Orne), où l’on passe une chemise sur la statue de saint Barthélémy : l’enfant malade doit la porter pendant 9 jours ; le carreau à La Faisanderie (commune d’Incheville, canton d’Eu, Seine-Maritime) où l’on frotte la brassière sur la statue de saint Martin ; les vomissements à Saint-Symphorien-le-Valois (canton de La Haye-du-Puits, Manche) où ce sont les langes que l’on mettait en contact avec la statue de sainte Vilbruge.

22

Le contact est parfois symbolique et l’on se contente de faire bénir le linge, comme pour la coqueluche à Saint-Jean-de-Savigny ou la peur chronique (saint Gilles) à Saint-Georges-d’Elle, deux communes situées dans le canton de Saint-Clair-sur-l’Elle [Manche].

5 - Les offrandes symboliques comme moyen de paiement

23

La dévotion aux saints s’accompagne parfois d’offrandes symboliques : on dépose une croix à la hauteur des rhumatismes à guérir près de la statue de saint Antoine que l’on honore dans la forêt de Magny (canton de La Ferté-Macé, Orne) ; pour les mêmes maux, ce sont des rubans, des épingles ou des cannes qui sont offertes à saint Ortaire à Bazoques (canton de Thiberville, Eure). Lorsque l’on se rend à Clairefougère (canton de Tinchebray, Orne), pour l’eczéma, on apporte de l’avoine [8][8] J. Lecœur, Esquisse…, op. cit., t. II, p. 114 : l’auteur.... Saint Laurent, invoqué pour la gourme à Saint-Laurent-du-Tencement (canton de Broglie, Eure), demande des œufs. Pour trouver rapidement un mari, les jeunes filles invoquaient saint Roch, en plantant une aiguille dans le pied de sa statue, ou sainte Apolline à Pontmain [Mayenne] en déposant une épingle dans la bouche de la sainte. Dans le Mortainais et le Domfrontais, des épingles étaient offertes, le jour du mariage ou les jours précédents aux invités et aux gens du village [9][9] Cette coutume est peut-être due au rôle important de.... Les lundis de mai, on offre un michon (« petit pain au levain doux »), en le mettant au contact de la statue de sainte Vilgeforte, qui guérit les maux d’estomac à Flamanville (canton d’Yerville, Seine-Maritime) pour le manger ensuite.

II - Les « Toucheurs »

1 - « Toucheurs », rebouteux et guérisseurs

24

« Toucher » c’est imposer les mains (parfois toucher avec le pied) le plus souvent en récitant des prières ou formules tenues secrètes, pour guérir certaines maladies. Toucheur (sous les formes dialectales toucheux et touchoux) est un mot bas-normand, même s’il est connu sporadiquement dans l’Eure. Ce personnage, homme ou femme, occupe à la fois la fonction du guérisseur moderne, qui se réclame à l’occasion des médecines traditionnelles africaine ou asiatique, et, en plus faible part, celle du rebouteux. Il s’occupe surtout de maladies humaines et ce n’est qu’occasionnellement que, tout comme le saint, il exerce ses talents sur les animaux, laissant le plus souvent ce soin aux affranchisseux (castreurs) ou aux maréchaux-experts [10][10] On appelait ainsi les empiriques qui, ayant parfois....

25

On fait le plus souvent appel aux services des « toucheurs » pour les maladies infantiles. Mais ces personnages sont, la plupart du temps, très spécialisés. Ils ne guérissent qu’une seule maladie, notamment dans le cas du carreau et des écrouelles, ou des maladies d’un même groupe (maladies de peau, par exemple). Plusieurs informateurs ont indiqué que le « toucheur » possède des marques corporelles qui le distinguent : une fleur de lys [moitié sud de la Manche], un W sur la paume de la main gauche [nord de la Manche] ou encore « la forme de ce qu’ils guérissent » – on a toujours cité l’exemple du carré pour le carreau –, cette croyance étant, semble-t-il, très répandue dans le Calvados.

26

Il n’est jamais nécessaire d’aller bien loin pour trouver un « toucheur ». Ses talents s’exercent à l’échelle d’un canton, quoique certains soient plus réputés que d’autres.

2 - Le don de « toucher »

27

On comprend pourquoi l’attribution d’un don de guérisseur est rare : il n’appartient qu’au septième enfant né dans une famille où les six premiers sont du même sexe que lui [11][11] Avec la raréfaction des familles nombreuses, on peut.... On cite le plus souvent le cas de garçons. Cette croyance est très répandue dans les trois départements bas-normands et marginalement dans l’Eure. Nous l’avons notée aussi à Jersey. Beaucoup plus rarement, il est, en outre, nécessaire que l’enfant n’ait pas connu son père [deux citations dans la Manche], mais il a alors un « double don ». Localement, le don est reçu par toute personne née un vendredi saint [Manche, Calvados], ou même simplement par l’aîné d’une famille [sud de la Manche].

28

Le don de toucher est donc individuel et fait rarement l’objet d’une transmission. On n’a évoqué cette possibilité que dans trois points d’enquêtes : à une personne du sexe opposé [Orne], secrètement [Orne], entre personnes d’une même famille [Seine-Maritime]. Mais Lecœur [12][12] Ibid., II, 100. indique que le don de guérir le carreau « transmis[e] de génération en génération, appartient surtout au septième ou au treizième enfant et à ses descendants jusqu’au quatrième degré ». À Jersey enfin, le don se trouve dans la lecture de la Bible.

3 - Les maladies guéries par les « toucheurs »

29

La liste des maux traités par les « toucheurs » est à rapprocher de celle des « maux de saints ». Elles se recouvrent largement, sauf pour ce qui a trait aux guérisons confiées ailleurs au rebouteux : traitement des entorses, élongations, foulures ou déchirures musculaires.

- le carreau

[50, 14, 27, 76]

- la « rifle »

[sud 50]

- le chapelet

[50, 14, 27]

- la « patte d’oie »

[27, 76]

- les coliques

[27, 76]

- les coliques des chevaux

[76]

- les brûlures

[50, 14, 61, 27, 76]

- « certaines fièvres »

[14]

- les bobos

[nord 50]

- les maladies de nerf

[nord 50]

- les entorses

[50, 14, 61, 27, 76]

- les élongations

[sud 50, est 76]

- les foulures

[61, 76]

- les déchirures musculaires

[61]

- les maux d’yeux

[27]

- le pipi au lit

[50]

- les vers

[50, 14]

- le zona

[50, 14, 61]

- les dartres

[50, 14, 61]

- les maladies de peau

[61]

- les verrues

[50, 14, 61]

- les rhumatismes

[50, 27, 76]

- les maux de dents

[14, 61]

- l’eczéma

[14, 61, 76]

- les écarts (entorses de l’épaule des chevaux)

[50]

- les maladies des animaux (chevaux, vaches)

[61, 76]

- la fièvre aphteuse

[sud 27]

- la mammite des vaches

[est 61]

- les écrouelles

[14, 61].

4 - Les techniques de guérison

30

La technique du « toucheur » diffère selon le mal à soigner : on « touche » les maladies infantiles (le verbe est souvent transitif indirect : toucher de [telle maladie] dans la Manche et le Calvados), sauf en Pays de Caux où ce verbe ne semble pas employé ; pour guérir les brûlures, on souffle le feu (2/3 nord de la Manche et est de la Seine-Maritime), on le cerne (tiers sud de la Manche, Orne), éventuellement avec une épingle (région de Granville), ou on l’arrête (est de l’Orne, Pays de Caux). Dans le Domfrontais, on dit que, pour soigner les brûlures, il faut « tourner autour du mal ». On opère généralement de la même façon pour les dartres et peut-être aussi pour le zona.

31

Une seule séance ne suffit pas toujours et, dans le nord de la Manche, on touchait le carreau plusieurs jours de suite, jusqu’à ce que la main « sue », le plus souvent pendant neuf jours. Le chiffre 9 intervient aussi dans le Mortainais où le toucheur effectue trois fois trois cercles de la main droite autour des verrues et des dartres, dans le sens inverse du mouvement du soleil. Dans le Bocage du Calvados et de l’Orne, les attouchements se font avec le pied nu (notamment pour les dartres). Dans le Pays d’Ouche, c’est avec l’orteil ou le pouce gauche, mais jamais le vendredi.

5 - Quelques formules

32

Les prières et formules sont, bien sûr, tenues secrètes et prononcées à voix basse par le « toucheur ». Néanmoins, il semble bien que la guérison des brûlures, par exemple, est plus souvent liée à la récitation d’une prière ou formule qu’à un véritable don de « toucheur ». C’est sans doute pourquoi je les ai obtenues sans difficulté de la part de cinq informateurs, dans des localités de Haute-Normandie. Quatre d’entre elles sont similaires. En voici une recueillie oralement dans le centre du département de l’Eure : « feu de Dieu, perds ta chaleur, comme Judas perdit sa couleur en trahissant Notre-Seigneur au Jardin des oliviers ». On souffle ensuite trois fois sur la brûlure. Dans le Pays de Bray, un témoin m’a permis de recopier le texte de cette formule, qu’il conservait précieusement : « + Enteter super Enteter + Enteter super Enteter + Enteter super Enteter au nom du Père sur le côté de la blessure trois fois et soufflez trois fois et soufflez sur la blessure en disant les paroles ci dessus et dire trois fois notre Père + ». Il l’utilisait pour soigner les brûlures.

33

Pour les entorses, j’ai recueilli trois formules similaires, dont les plus élaborées sont, dans le Calvados : [ãtedezãtete / avaltemar?ek??e / kedjøtd?e:?is] » (en traçant des signes de croix avec le pouce ou l’orteil, selon l’emplacement du mal) et en Seine-Maritime (Pays de Caux) : « En l’honneur de Notre-Seigneur Jésus Christ [?kseãte:teesyp??ãte:te] » (en faisant trois signes de croix). On récite ensuite cinq Pater et cinq Ave. Mais, comme le souligne Bouteiller [13][13] M. Bouteiller, Médecine populaire d’hier…, op. cit.,..., la frontière entre le secret du toucheur et le savoir commun semble ténue. Les formules pour faire passer le hoquet, par exemple, sont très répandues, comme le montrent les commentaires de la carte ALN 1181. L’une des plus courantes, que l’on doit réciter plusieurs fois de suite sans reprendre haleine, est du type : « J’ai le hoquet Dieu me l’a fait, par Jésus (ou « orémus ») je ne l’ai plus ».

6 - Des pratiques du « toucheur » aux remèdes magiques

34

Outre le recours à un « toucheur », les malades font aussi appel à des pratiques magiques diverses, qui se transmettent de bouche à oreille, notamment pour les dartres, où l’églantier joue, dans l’Orne, un rôle particulier, selon des rituels plus ou moins compliqués : dans le Domfrontais, on se contente de pendre dans la cheminée autant de baguettes d’églantier que de dartres, avec un grain de sel au milieu. Dans la région d’Alençon, on cueille des branches d’églantier avant le lever du soleil, on les assemble par paquets de trois et l’on met trois de ces paquets à l’endroit de la maison où l’on se trouve le plus souvent. Dans le Pays du Merlerault, on coupe un églantier de l’année de la taille du malade et trois branchettes de sureau, taillées en biseau près d’un nœud, puis on touche les dartres avec les trois branchettes successivement, en tournant dans le sens inverse du soleil, avant de pendre l’églantier au-dessus de la porte et d’y accrocher les branchettes de sureau. En Suisse normande, on saigne le malade des dartres à l’oreille le dernier vendredi du décours de la lune.

35

L’orgelet se soigne avec une alliance, comme souvent ailleurs, et cette observation est banale. Elle dépasse le cadre de la Normandie continentale, puisqu’on la trouve aussi dans les îles Anglo-Normandes. À Jersey, on trace neuf signes de croix avec une bague en récitant le Notre Père et, dans l’île de Sercq, on trace ces signes en comptant de 1 à 10 (ou 9), avant de « faire la décompte », c’est-à-dire de procéder de même façon en comptant de 10 à 1. Ce comptage inverse, comme la lecture inverse est, ailleurs, un procédé fréquent de désenvoûtement.

36

On retrouve cet aspect symbolique dans la guérison des toux tenaces à Jersey, où il est recommandé de marcher sur la grève à marée descendante, mais aussi en Pays de Caux, où l’on fait uriner un enfant atteint de jaunisse dans une carotte évidée, que l’on accroche à la cheminée et où les personnes qui ont de la peine à marcher vont brûler le bout de leur canne au feu de la saint Maurice, le 22 septembre, à Saint-Maurice-d’Ételan (canton de Lillebonne, Seine-Maritime). La maladie du carreau fait également l’objet de pratiques symboliques liées à son nom qui évoque la forme carrée : dans le Calvados, par exemple, on faisait ainsi porter à l’enfant un carré de tissu et, en Seine-Martitime, on appliquait un carrelet (poisson) vivant sur le ventre de l’enfant en l’y laissant jusqu’à décomposition. Mais d’autres pratiques sont plus opaques. Ainsi, dans le Plateau du Neubourg (Eure), on fait trois fois le tour de l’église d’Écardenville-la-Campagne (canton de Beaumont-le-Roger, Eure), la nuit, avec une branche d’if cueillie dans le cimetière, sans rencontrer personne, puis on accroche la branche au volet de la chambre à coucher de la personne qui a des boutons.

37

Nous ne pouvons pas clore cette brève évocation sans citer aussi l’eau bénite aux nombreuses vertus curatives. Celle de la Pentecôte, par exemple, est censée soigner les brûlures [Manche].

Conclusion

38

Ces pratiques se déroulent toujours aujourd’hui à l’insu des institutions patentées que sont l’Église et le corps médical. Les informateurs se plaignent d’ailleurs souvent de l’hostilité du clergé et du mépris de la médecine officielle. C’est dire que le recours au saint guérisseur et au « toucheur » relève de la même démarche. Sans que l’on puisse dire que ces deux personnages importants de la médecine populaire soient mis indifféremment à contribution, on a vu qu’ils présentent plusieurs similitudes notables, qui ont été relevées tout au long de cet exposé :

  • Ils sont tous deux la plupart du temps spécialisés dans le traitement d’une maladie et interviennent dans des domaines semblables.

  • On les trouve dans l’environnement proche, rarement au-delà des limites d’un canton, sauf exception, pour saint Méen, par exemple.

  • Ce sont véritablement des individus. En effet, dans le panthéon populaire, la statue ne fait pas que représenter le saint, elle est véritablement le saint. C’est pourquoi il est parfois nécessaire d’ajouter un qualificatif, qui joue le rôle du sobriquet des noms de personnes, comme saint Laurent brûlant ou cloquant.

  • La guérison n’intervient le plus souvent que par contact ou en présence du personnage. On va chez le « toucheur », comme on se rend devant la statue du saint.

  • Ce sont des circonstances particulières qui ont permis d’acquérir le don (les épisodes de la vie ou le pouvoir symbolique de la dénomination pour le saint, le caractère exceptionnel de la naissance pour le « toucheur »).

  • Aucun des deux personnages ne reçoit de paiement autre que symbolique : messes et prières ou même quelques offrandes en nature pour le saint, modestes cadeaux pour le « toucheur ».

  • Ils détiennent tous deux une légitimité incontestable. Leur pouvoir ne vient pas de la connaissance, d’un savoir particulier (comme celui des médecins). Il n’ont pas à le prouver. Mais, dans les deux cas, la guérison ne s’exerce que sur ceux qui ont la foi. Et si elle n’intervient pas, c’est souvent qu’un mécréant a, par sa simple présence, contrarié les effets attendus.

  • Ils livrent un combat contre le mal (la maladie, mais aussi, occasionnellement, le « mal fait », c’est-à-dire les maléfices du sorcier).

  • Les nombres impairs (particulièrement 3 et 9, mais aussi 7) paraissent jouer un rôle important dans la symbolique qui est attachée à cette médecine populaire (neuvaines faites en l’honneur du saint, transmission du don de guérir du toucheur, nombre des attouchements, etc.)

Pour terminer, remarquons que l’on ne voue aucun culte au toucheur (même s’il se fait parfois prier !) mais que la dimension religieuse est similaire : dans les deux cas, la guérison est impossible sans une foi totale en l’efficacité de la pratique magique, représentée par les prières/formules.


Bibliographie

  • Bensa A., Les saints guérisseurs du Perche Gouët, Paris, Musée de l’homme, Institut d’ethnologie, 1978.
  • Brasseur P., Atlas linguistique et ethnographique normand (ALN), 4 vol., Paris, Éd. du CNRS, 1980-1997 et Caen, Presses universitaires de Caen, 2011.
  • Brasseur P., « Le témoignage d’un dialectologue : un ethnotexte fantastique recueilli à Guernesey », Croyances et traditions populaires en Normandie [rencontre de Cerisy], Revue du département de la Manche, t. 25, fasc. 97-98, 1983, p. 21-36.
  • Brasseur P., « Enquêteur et enquêtés l’enquête dialectologique en Normandie », dans B. Horiot, E. Schafroth et M.-R. Simoni-Aurembou (éd.), Mélanges Lothar Wolf - Je parle donc je suis… de quelque part, Lyon, Centre d’études linguistique de Lyon III, 2005, p. 67-77.
  • Bouteiller M., Médecine populaire d’ hier et d’aujourdhui, Paris, Maisonneuve et Larose, 1966.
  • Fournée J., « Les maux de saints », Parlers et traditions populaires de Normandie, n° 66 [1984], p. 58-72.
  • Lecœur J., Esquisse du bocage normand, Condé-sur-Noireau, Morel, 1883 [réimpr. Brionne, Montfort, 1979] t. II, p. 98-120.
  • Seguin J., En Basse-Normandie… saints guérisseurs, saint imaginaires, dévotions populaires, Paris, Dumont, 1929.

Notes

[*]

Professeur de linguistique, université d’Avignon.

[1]

P. Brasseur, Atlas linguistique et ethnographique normand (ALN), 4 vol., Paris, Éd. du CNRS, 1980-1997 et Caen, Presses universitaires de Caen, 2011.

[2]

P. Brasseur, « Enquêteur et enquêtés : l’enquête dialectologique en Normandie », dans B. Horiot, E. Schafroth et M.-R. Simoni-Aurembou (éd.), Mélanges Lothar Wolf - Je parle donc je suis… de quelque part, Lyon, Centre d’études linguistique de Lyon III, 2005, p. 67-77.

[3]

J. Seguin, En Basse-Normandie… saints guérisseurs, saint imaginaires, dévotions populaires, Paris, Dumont, 1929.

[4]

J. Lecœur, Esquisse du bocage normand, Condé-sur-Noireau, Morel, 1883 [réimpr. Brionne, Montfort, 1979], t. II, p. 111.

[5]

A. Bensa, Les saints guérisseurs du Perche Gouët, Paris, Musée de l’homme, Institut d’ethnologie, 1978, p. 40.

[6]

M. Bouteiller, Médecine populaire d’ hier et d’aujourdhui, Paris, Maisonneuve et Larose, 1966, p. 67.

[7]

A. Bensa, Les saints guérisseurs…, op. cit., p. 278.

[8]

J. Lecœur, Esquisse…, op. cit., t. II, p. 114 : l’auteur précise que l’on répandait l’avoine sur le piédestal de la statue.

[9]

Cette coutume est peut-être due au rôle important de la couturière, véritable maître de cérémonies dans les noces du Bocage, Ibid., t. II, p. 299.

[10]

On appelait ainsi les empiriques qui, ayant parfois étudié la médecine vétérinaire, prodiguaient des soins, traditionnels ou non, aux animaux, en particulier aux chevaux.

[11]

Avec la raréfaction des familles nombreuses, on peut craindre la disparition rapide de cette grâce ! Est-ce pour cette raison qu’une informatrice de la Manche ramène l’exigence à cinq enfants du même sexe ?

[12]

Ibid., II, 100.

[13]

M. Bouteiller, Médecine populaire d’hier…, op. cit., 74.

Résumé

Français

Cet article se fonde sur les données recueillies au cours des enquêtes de l’Atlas linguistique et ethnographique normand dans 111 localités réparties dans la Manche, le Calvados, l’Orne, l’Eure et la Seine-Maritime. L’auteur donne une liste de saints thaumaturges invoqués dans ces localités de référence et des maux qu’ils guérissent, en abordant également les pratiques des malades. Il décrit certaines techniques des « toucheurs », qui traitent de maladies similaires et fait état de quelques remèdes magiques. Il esquisse enfin un parallèle entre saint thaumaturge et « toucheur », les deux acteurs principaux de la médecine populaire.

Mots clés

  • maux de saints
  • guérisseurs
  • toucheurs
  • médecine populaire
  • Normandie
  • enquêtes orales

English

Saints and healers in Norman popular medicineBased on data collected for the Atlas linguistique et ethnographique normand in 111 municipalities in the five Norman departments, the author lists the healing saints in these parishes and the ills they « cured » along with patients’ practices. It describes certain techniques of « healers » who treated similar illnesses and their magical cures. Finally, it draws a parallel between saints and healers, the main actors in popular medicine.

Keywords

  • illness
  • saints
  • healers
  • popular medicine
  • Normandy
  • oral history

Plan de l'article

  1. I - Les « maux de saints »
    1. 1 - Les saints concernés
    2. 2 - Les lieux de cultes
    3. 3 - Diagnostic du « mal de saint »
    4. 4 - Traitements
      1. a - La prière, la formule
      2. b - Le contact direct avec la statue du saint
    5. 5 - Les offrandes symboliques comme moyen de paiement
  2. II - Les « Toucheurs »
    1. 1 - « Toucheurs », rebouteux et guérisseurs
    2. 2 - Le don de « toucher »
    3. 3 - Les maladies guéries par les « toucheurs »
    4. 4 - Les techniques de guérison
    5. 5 - Quelques formules
    6. 6 - Des pratiques du « toucheur » aux remèdes magiques
  3. Conclusion

Pour citer cet article

Brasseur Patrice, « Saints et toucheurs dans la médecine populaire normande », Annales de Normandie, 2/2012 (62e année), p. 37-54.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2012-2-page-37.htm
DOI : 10.3917/annor.622.0037


Article précédent Pages 37 - 54 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback