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Annales de Normandie

2013/1 (63e année)


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Tamiko Fujimoto, Recherche sur l’écrit documentaire au Moyen Âge. Édition et commentaire du cartulaire de l’abbaye Saint-Étienne de Caen (xiie siècle)

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Le vendredi 21 décembre 2012, à l’Université de Caen Basse-Normandie, Tamiko Fujimoto a soutenu sa thèse de doctorat devant un jury composé de Pierre Bauduin, professeur d’histoire médiévale à l’Université de Caen Basse-Normandie, président du jury ; Laurent Morelle, directeur d’études à l’École Pratique des Hautes Études, rapporteur ; Benoît-Michel Tock, professeur d’histoire médiévale à l’Université de Strasbourg, rapporteur ; David Bates, professorial fellow, University of East-Anglia ; et Véronique Gazeau, professeur d’histoire médiévale à l’Université de Caen Basse-Normandie, directrice de la thèse.

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Le président du jury, ouvre la soutenance à 14 h 00 en priant Tamiko Fujimoto de présenter les grands acquis de ses recherches.

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La candidate commence par remercier les chercheurs japonais et français qui l’ont dirigée et aidée dans ses recherches, rendant hommage en particulier à la mémoire du professeur Yoshiki Morimoto. Elle présente ensuite sa thèse, qui se compose de deux volumes. Le premier est consacré à l’étude du cartulaire et du scriptorium de l’abbaye Saint-Étienne de Caen. Le second comprend l’édition scientifique des 282 actes transcrits dans le cartulaire, ainsi qu’un catalogue de 120 actes du chartrier de Saint-Étienne non transcrits dans le cartulaire, l’édition des actes inédits parmi ces derniers, et l’analyse d’un document inédit de la deuxième moitié du xiie siècle : le rouleau de Cambes. L’abbaye Saint-Étienne de Caen est fondée en 1063 par Guillaume le Bâtard. Ses moines commencent au début du xiie siècle la rédaction du cartulaire, aujourd’hui conservé aux Archives départementales du Calvados sous la cote 1 J 41. Ce codex se compose actuellement de 12 cahiers contenant 92 feuillets de parchemin au total. Le premier volume est consacré à l’étude matérielle et textuelle de ce cartulaire, à la démarche qui a conduit à sa réalisation, à la logique de sa rédaction et à sa fonction. L’approche d’archéologie documentaire qui a été choisie a permis de détecter les différentes « strates » du document. Une quinzaine de mains différentes ont été repérées, dont celles de trois scribes que l’on peut considérer comme les cartularistes principaux : le scribe A qui a réalisé les cinquante premiers folios au début du xiie siècle, le scribe B qui s’est chargé ensuite d’une vingtaine de folios après 1156, et le scribe C, rédacteur de 13 folios à la fin du cartulaire, dans les années 1180-1190. La composition codicologique, paléographique et textuelle du manuscrit fait donc apparaître nettement deux ruptures dans l’entreprise de rédaction au xiie siècle, correspondant aux changements de « scribe principal » qui s’opèrent, à chaque fois, peu de temps après l’avènement d’un nouvel abbé. Chacune des trois phases révèle un travail éditorial propre, dont l’évolution permet d’approcher la stratégie archivistique des moines. Le scribe A est ainsi orienté vers l’historiographie abbatiale du début du siècle, tandis que le scribe B est sensible à l’archivage de tous les documents disponibles, ce qui aboutit à l’enregistrement quotidien des instruments pour l’administration domaniale que pratique le scribe C à la fin du siècle. En outre, l’étude du cartulaire a inévitablement amené Tamiko Fujimoto à la découverte du scriptorium et des archives de l’abbaye. Dans la deuxième partie du premier volume ont ainsi été étudiés divers aspects des travaux des scribes. La candidate a d’abord analysé les écrits relatifs à la fondation de l’abbaye, en particulier les textes concernant la dédicace de l’abbaye, pour laquelle le scribe A manifeste un intérêt certain en tentant, à l’occasion de ses transcriptions, de réaliser un authentique document de fondation dans le cartulaire. Tamiko Fujimoto s’est ensuite intéressée aux rapports qu’entretiennent entre eux le cartulaire et les différents types de documents contenus dans le chartrier, et à la conservation sélective effectuée par les moines. Dans cette optique, son attention s’est portée spécifiquement sur les chirographes, en particulier sur un dossier de trois chirographes relatifs à l’église de Bretteville-l’Orgueilleuse (en 1171), pourvus d’une devise singulière et rédigés sous l’influence de Roger, évêque de Worcester. Ces éléments sont replacés dans la « conjoncture documentaire » qui prévaut dans le monde anglo-normand à cette époque. Pour la fin du xiie siècle, la candidate a pu mettre en évidence une conservation en dossiers des actes privés dont le nombre s’accroît rapidement, et décrypter la stratégie de conservation et de transcription dans le cartulaire développée par le scribe C, à l’aide du dossier concernant l’église de Garcelles (dossier permettant la confrontation d’actes de donateurs laïcs, d’actes ducaux et épiscopaux, dont certains originaux ont été rédigés par le scribe C). Enfin, Tamiko Fujimoto s’est penchée sur le cas des pancartes et des confirmations générales, sous l’angle des rapports qu’elles entretiennent avec le cartulaire, dans lequel certaines d’entre elles seulement ont été copiées. Elle a pu en tirer des conclusions sur les frictions entre la tradition documentaire de l’abbaye caennaise et la place toujours plus grande prise par la chancellerie ducale dans l’espace anglo-normand à partir du règne d’Henri Ier. Cette tradition a cependant survécu dans les confirmations royales données au nom d’Henri II, qui témoignent d’un processus continuel d’absorption des documents antérieurs. Des évolutions sont perceptibles à partir du principat de Richard Cœur de Lion, mais l’héritage de la tradition documentaire caennaise est toujours décelable dans les vidimus donnés par les rois de France pour l’abbaye au xiiie siècle. Au total, Tamiko Fujimoto espère que son travail aura permis de situer le cartulaire dans son contexte, et de saisir les circonstances de sa production, de son usage et de sa conservation.

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Invitée par le président du jury à prendre la parole, Véronique Gazeau, directrice de la thèse, remercie d’abord les membres du jury pour leur participation, puis elle retrace brièvement le parcours qui a amené Tamiko Fujimoto à poursuivre, à Caen, des recherches sur le cartulaire de Saint-Étienne. Arrivée il y a huit ans du Japon, où elle avait été initiée à l’histoire du Moyen Âge occidental par les professeurs Tsuruchima et Morimoto, celle-ci souhaitait travailler sur l’administration domaniale et le cartulaire de l’abbaye de la Trinité de Caen. Ce sujet étant déjà en cours d’étude par Catherine Letouzey-Réty, Tamiko Fujimoto s’est réorientée vers l’autre grande abbaye caennaise, après avoir appris la récente redécouverte (1996) du cartulaire de Saint-Étienne. Tout intérêt pour la Trinité de Caen n’était pas abandonné puisque se posait la question de la communication et des éventuels rapports entre les scriptoria des deux abbayes. Tamiko Fujimoto s’est donc formée à la paléographie médiévale – à Caen et à l’École Pratique des Hautes Études – et à l’édition des textes médiévaux. Tout en préparant sa thèse, elle a largement participé à l’incrémentation des données dans la base SCRIPTA (Site caennais de recherche informatique et de publication des textes anciens), ce qui lui a permis d’approcher un très grand nombre de documents médiévaux. Presque chaque année pendant ce temps, elle a pris part à l’International Medieval Congress de Leeds, où elle a régulièrement communiqué. Véronique Gazeau en vient alors au contenu de la thèse et précise que Tamiko Fujimoto a réalisé l’édition du cartulaire de Saint-Étienne de Caen en suivant les méthodes conseillées par l’École des chartes, chaque acte étant pourvu d’une analyse plus ou moins longue. Le résultat dépasse la simple édition du cartulaire (très largement supérieure à la transcription réalisée par Henri de Toustain) car il inclut également le catalogue d’actes du chartrier n’étant pas copiés dans le cartulaire et l’analyse du rouleau de Cambes. L’ensemble est pourvu d’un index. Les précisions relatives à chaque acte sont données dans une dissertation critique permettant de justifier la date proposée et de fournir les éléments de contexte nécessaires : ces dissertations, qui, pour des actes déjà édités, complètent parfois les informations déjà données par les éditeurs antérieurs (par exemple au n° 15), témoignent des compétences d’historienne indéniablement acquises par la candidate. Le volume un concernant l’étude du cartulaire et du scriptorium contient huit tableaux, 38 figures et une longue bibliographie. La première partie est consacrée à la fondation de l’abbaye ducale et à l’exploration archéologique du cartulaire. La seconde traite de la stratégie des moines du scriptorium et constitue un véritable « travail de bénédictin » pour lequel la candidate s’est en quelque sorte coulée dans l’habit des scribes. Parmi les idées fortes, Tamiko Fujimoto rejette l’idée d’une fondation abbatiale de pénitence et penche pour une lecture politique de la fondation. Elle propose également une étude du patrimoine de l’abbaye grâce aux emptiones abbatum, actes dont Tamiko Fujimoto décrypte la stratégie de rédaction et d’archivage. L’étude d’archéologie documentaire est magistrale. Elle a permis de déceler une quinzaine de mains et de mettre en lumière les objectifs différents des trois principaux scribes. Un important travail de datation a été réalisé, dans la mesure où seuls 6,4 % des actes comprennent la mention d’une date, ce qui fait du cartulaire de Saint-Étienne l’un des cartulaires normands où la proportion d’actes datés est la plus faible. Il s’agit aussi d’un cartulaire original, dans la mesure où les rédacteurs en ont exclu les actes pontificaux, tout en y incluant les actes abbatiaux. Au total, la présentation est très soignée, et l’ensemble témoigne de réelles qualités en codicologie, paléographie et diplomatique, pour un travail qui s’intègre aux travaux récents ou en cours à propos des pratiques documentaires dans l’ouest de la France (travaux sur le chartrier de Fécamp ou le cartulaire du Mont Saint-Michel par exemple). Plus largement, il s’agit d’une étude très utile pour la connaissance du monde anglo-normand, par exemple pour ce qui concerne l’origine des moines de Saint-Étienne, leur familia et leurs stratégies documentaires. À ce propos, Véronique Gazeau s’interroge sur le lien entre ces stratégies et les changements d’abbés : il n’y a, d’après elle, rien de parlant dans la biographie des abbés concernés qui puisse expliquer ces choix stratégiques.

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Tamiko Fujimoto répond brièvement à Véronique Gazeau. D’après elle, il est possible de maintenir l’idée d’une inspiration, d’une influence entre les scriptoria de Saint-Étienne et de la Trinité de Caen, au moins pour la fin du xie siècle. Des moines de Saint-Étienne ont pu prendre part à la rédaction des actes de la Trinité à cette époque. Par la suite, au xiie siècle, le faible nombre d’actes conservé pour la Trinité rend les choses plus difficiles à approcher et cette influence n’est plus nettement perceptible. Par ailleurs, il est en effet difficile de trouver des éléments explicatifs déterminants pour mettre en relation les avancées de la rédaction du cartulaire et les abbés qui étaient à la tête de l’abbaye lors de ces avancées.

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La parole est ensuite à Laurent Morelle, rapporteur. Ce dernier rappelle qu’il connaît Tamiko Fujimoto depuis plusieurs années et qu’il a déjà eu l’occasion d’échanger et de débattre avec elle sur certains points abordés dans la thèse, par exemple à propos des devises des chirographes concernant Bretteville. Selon lui, la candidate est une étudiante attentive aux détails mais elle prend soin d’aller à l’essentiel, de faire surgir des éléments nouveaux s’inscrivant dans un cadre plus structurant. Il s’agit d’une thèse d’archéologie documentaire, une très belle thèse digne du CRAHAM. Elle est astucieusement réussie : la candidate a su mettre à profit, pour constituer la deuxième partie, des dossiers examinés dans le cadre de communications antérieures. Elle parvient à un propos démonstratif, sans que cela soit fastidieux, sur le traitement des abréviations ou de la ponctuation par les rédacteurs du cartulaire. Elle est allée à l’essentiel sur la difficile question de la différenciation des mains, même si quelques précisions supplémentaires auraient pu être fournies. Du point de vue de l’enquête sur le manuscrit du cartulaire (vol. 1), la thèse contribue à montrer que tout n’a pas été dit depuis la table ronde de 1991 consacrée aux cartulaires et les publications intervenues depuis : il est possible en particulier d’aller très loin sur la chronologie relative de l’élaboration du cartulaire. Il y a de belles pages sur les trois scribes principaux. Le scribe C est particulièrement bien « pisté » : la candidate a pu montrer comment celui-ci sélectionnait les chartes à copier. Ces éléments permettent d’approcher la manière dont les cartularistes percevaient les documents qu’ils avaient entre les mains. Laurent Morelle émet toutefois des réserves pour ce qui concerne le travail du scribe K, sur les folios 60-62v : il n’a pas été convaincu par l’analyse développée (le scribe B aurait délégué le travail sur ces folios à un autre scribe, le scribe K) et propose une autre hypothèse (n’aurait-on pas supprimé du texte de ces folios, ce qui expliquerait le blanc au folio 62v ?). Au-delà de cela, Laurent Morelle se déclare séduit par l’analyse des rubriques, des initiales, du paratexte, par l’argumentation relative aux chirographes et au rapport entre les emptiones Eudonis et les confirmations du duc-roi Henri Ier. Il relève que, s’il n’est pas un document très compliqué, le cartulaire de Saint-Étienne a l’avantage de montrer des cartularistes qui travaillent sur le travail de leur(s) prédécesseur(s), ce qui permet d’avoir, en quelque sorte, « trois cartulaires pour le prix d’un ». On voit par exemple le scribe B prendre implicitement position sur ce qu’a fait le scribe A, et le scribe C faire la même chose à l’égard des scribes précédents. Le cartulaire doit donc être considéré comme une modalité de gestion des chartes. Sur ce point, la domination de l’acte scellé dans le deuxième tiers du xiie siècle redistribue les cartes et amène à penser de nouvelles stratégies. Laurent Morelle formule ensuite ses observations sur le deuxième volume contenant les 560 pages d’édition critique. Compte tenu des documents édités, il s’interroge sur ce qu’on appelle vraiment un acte et trouverait préférable de parler d’unité documentaire. Est-on sûr qu’il y avait des actes originaux au fondement des notices figurant dans le cartulaire et qui sont appelées actes par la candidate ? Est-on sûr qu’il y a, d’une manière ou d’une autre, destruction des actes cartularisés après leur copie dans le cartulaire, comme pourrait le laisser penser l’absence aujourd’hui des originaux correspondants ? Laurent Morelle souligne ensuite les éléments qui auraient pu être améliorés. L’index n’est pas complètement satisfaisant. Il manque par exemple les micro-toponymes et des entrées françaises. Le nombre et la proportion d’actes inédits auraient dû être précisés. Il manque également une introduction à ce deuxième volume, donnant les indications nécessaires à l’utilisation de celui-ci comme volume isolé. Les normes d’édition ne sont pas assez clairement précisées, par exemple concernant les mots en langue vulgaire ou la ponctuation. Il se demande par ailleurs s’il était vraiment utile de reproduire toutes les variantes de la transcription réalisée par Henri de Toustain en 1853. Il aurait été plus pertinent d’insérer un commentaire synthétique sur la manière dont ce dernier avait lu le cartulaire. Enfin, il subsiste des problèmes dans certains actes, dont Laurent Morelle donne quelques exemples. Quelques analyses sont à revoir (n° 21 à 28), il y a quelques contresens (n° 24). Certains termes comme dominium ou secularibus ont été mal transcrits ou traduits. Le traitement des énumérations n’est pas toujours satisfaisant en raison du choix de la ponctuation (n° 248). Malgré cela, ce volume d’édition constitue une base importante, dont Laurent Morelle souhaite vivement la publication après qu’il aura reçu les corrections nécessaires. Au total, celui-ci conclut en rappelant qu’il s’agit d’une très belle thèse, qui apporte des choses sur la question du rapport entre le chartrier et le cartulaire, et sur les pratiques documentaires.

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Tamiko Fujimoto lui répond en expliquant les problèmes qu’elle a rencontrés dans la mise en forme de l’édition, en particulier concernant la ponctuation. Elle avait au départ projeté de respecter intégralement la ponctuation proposée par le cartulaire, avant de se raviser. Elle donne ensuite quelques précisions à propos du scribe K et des éléments sur le cahier contenant les folios 60-62v.

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David Bates est le troisième membre du jury à s’exprimer. Lui aussi connaît Tamiko Fujimoto depuis longtemps. D’emblée, il précise qu’il souhaite la publication de l’édition du cartulaire et des chartes mais qu’un travail de correction sera nécessaire, selon les remarques formulées par Laurent Morelle auxquelles il souscrit. En particulier, il est indispensable d’intégrer dans l’édition les rubriques du cartulaire, fondamentales pour l’analyse des stratégies des rédacteurs. De manière plus générale et subjective, David Bates trouve lui aussi que le cartulaire de Saint-Étienne est un peu décevant par comparaison avec les documents produit au Mont Saint-Michel, au Bec ou à Saint-Denis. La stratégie du scribe A, de même que le traitement de Robert Courteheuse par ce dernier, est particulièrement intéressante, dans la mesure où il travaille presque pendant la bataille de Tinchebray. David Bates rappelle par ailleurs le contexte dans lequel a été partiellement créé ce cartulaire, en l’occurrence un contexte de contestation à Caen au milieu du xiie siècle, un moment très délicat pour la ville, la région et l’empire anglo-normand. Il a été frappé par l’omission, dans le cartulaire, de beaucoup d’actes d’Henri II et, plus globalement, par des omissions importantes parmi les actes de la fin du xiie siècle, auxquelles il faudrait réfléchir. David Bates se demande combien d’actes ne sont connus que par les copies de Léon Maître. Il relève aussi, à la suite d’erreurs de transcription ou de traduction, des confusions entre les noms Raoul (Radulfus) et Renaud (Ranulfus). Certains membres de la famille de Montgommery semblent « inventés ». Enfin, certaines références bibliographiques récentes auraient pu être consultées avec profit, par exemple sur les fondations monastiques, la consanguinité ou la pénitence, et il aurait été préférable d’utiliser l’édition la plus récente de la Vita Lanfranci. Au-delà de ces observations, David Bates conclut son propos en félicitant à nouveau la candidate pour le travail accompli.

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Tamiko Fujimoto revient brièvement sur le contexte de rédaction du cartulaire, en insistant cette fois sur le contexte difficile qui suit la mort de Guillaume le Conquérant. Elle aussi s’est étonnée de l’omission de beaucoup d’actes d’Henri II. Cela pourrait s’expliquer par un choix du scribe C, qui semble avoir préféré copier les actes des donateurs où le sceau de ces derniers est mentionné, plutôt que les confirmations générales données par le duc-roi reprenant une multitude de donations antérieures. Les scribes précédents n’ont pas fait le même choix, ce qui explique la présence, dans le cartulaire, des confirmations données par Guillaume le Conquérant et par Henri Ier. Par ailleurs, la candidate précise que peu d’actes sont connus exclusivement par les copies de Léon Maître. Un dialogue s’instaure enfin entre David Bates et Tamiko Fujimoto à propos de l’influence de Roger, évêque de Worcester (1164-1179), dans la rédaction des chirographes : pourquoi ce personnage spécifiquement a-t-il eu une telle influence ? La candidate indique qu’il est familier du prieur de Sainte-Barbe-en-Auge et qu’il est venu en Normandie juste après l’assassinat de Thomas Becket.

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Benoît-Michel Tock, rapporteur, prend ensuite la parole et dit, pour commencer, le bien qu’il pense de la thèse, dont l’un des mérites principaux est de consacrer une partie à l’édition de documents, trop souvent considérée comme un exercice « inférieur ». La méthode utilisée pour comprendre comment le cartulaire et les autres documents évoqués ont été écrits, construits, et quel lien ils entretiennent entre eux, est très intéressante et relativement nouvelle. Il constate que la candidate domine l’histoire normande avec beaucoup d’aisance. L’étude des différentes mains, des centres d’intérêts des trois scribes principaux, de la fidélité des transcriptions réalisées par ces scribes est très pertinente. C’est l’un des points forts de la thèse, qui montre les grandes qualités d’historienne de Tamiko Fujimoto, soucieuse de relier les documents entre eux et attentive au fond comme à la forme. Malgré cela, Benoît-Michel Tock constate que ce travail n’est pas totalement exempt de reproches. Il aurait en particulier aimé disposer d’une reproduction intégrale du cartulaire, qui se serait avérée utile pour mieux utiliser la thèse. Il rappelle également l’importance de l’interprétation et de la compréhension des textes dans le travail d’édition, et constate, comme cela a déjà été dit, que des choses sont à reprendre sur ce point comme sur l’index. Lui aussi manifeste le vif désir de voir cette édition publiée lorsque les corrections nécessaires auront été apportées. Concernant le volume d’étude, il y a en fait trois cartulaires : pourquoi ne pas avoir fait trois études séparées de ces trois cartulaires, même si ceux-ci ne sont pas totalement autonomes, dans la mesure où la relation de chacun d’entre eux avec les documents copiés est différente ? De même, il aurait fallu accorder plus d’importance à l’étude du contenu juridique des documents : si cette question a retenu l’attention de la candidate dans les quatre dossiers examinés dans la deuxième partie, c’est très peu le cas dans le reste de l’étude. La question de l’existence d’actes originaux et du lien entre cette existence et les éventuelles copies du cartulaire pourrait encore être approfondie (par exemple dans le cas d’un acte pour lequel la copie du cartulaire contient un élément qui ne figure pas dans l’original, ce qui peut suggérer, outre l’utilisation de l’original, une réinterprétation du document par le cartulariste). Certaines actions juridiques donnaient-elles bien lieu à la rédaction d’un acte original (par exemple, pour le n° 208 : s’il y a eu un acte original, il n’a pas dû être conservé à l’abbaye) ? Benoît-Michel Tock conclut en estimant qu’il s’agit d’un travail très intéressant, méticuleux et précis, qui pourrait encore être complété et amélioré. D’un point de vue plus spécifique, cette thèse a l’avantage de montrer que, contrairement à ce qui est trop souvent cru, tous les moines bénédictins ne sont pas, au xiie siècle, privés de donations au profit des ordres apparus plus récemment : les moines de Saint-Étienne reçoivent encore, quant à eux, de nombreuses donations.

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Tamiko Fujimoto dit mesurer le travail encore à accomplir sur l’index. Elle revient sur le rapport entre cartulaire et chartrier en rappelant la nature et la distribution chronologique des actes du chartrier encore conservés aujourd’hui. Il s’agit essentiellement d’actes antérieurs ou postérieurs à la période de confection du cartulaire et, pour ceux qui datent de cette période, d’actes de la deuxième moitié du xiie siècle non scellés ou de petites notices apparemment un peu négligées lors de la réalisation du cartulaire. Elle insiste sur le phénomène fondamental que constitue la généralisation du sceau à partir de la deuxième moitié du xiie siècle. Laurent Morelle intervient pour compléter ce propos et indique que le débat à propos de la cartularisation et du rapport entre cartulaire et chartrier peut aujourd’hui être repositionné en nuançant les conclusions de Patrick Geary. Il faudrait par exemple, pour cela, s’intéresser aux mentions dorsales qui ne sont pas toujours archivistiques, certaines accompagnant la production du document.

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Pierre Bauduin, président du jury, est le dernier à s’exprimer. Il trouve le travail réalisé impressionnant avec ses deux volumes dont un d’édition. Il a apprécié les utiles tableaux récapitulatifs pour guider le lecteur dans le suivi de la composition codicologique du cartulaire et les stratégies des scribes. Les dossiers iconographiques sont de grande qualité. L’archéologie documentaire, l’analyse de la matérialité du document et de la mise en page prennent tout leur sens. Parmi les points forts de la thèse, Pierre Bauduin relève le chapitre sur les chirographes, bien replacé dans le contexte anglo-normand, et les remarques sur le rôle de Roger, évêque de Worcester. La méthode suivie fait toute sa place à l’intertextualité. À propos de la datation des actes, il s’interroge sur la possibilité d’une datation d’après les formules utilisées. Il revient également sur l’hypothèse à discuter de la destruction des originaux après copie. Concernant le scribe C et ses choix, Pierre Bauduin se demande si celui-ci a eu la volonté, en cachant certaines interventions (y compris royales), de mettre en avant le rôle de l’abbé. Comme d’autres membres du jury avant lui, il trouve le cartulaire un peu décevant, parce qu’il ne contient pas de liste d’abbés ni de détails sur la commémoration. Même si le scribe A met en avant les actes abbatiaux, faut-il donc vraiment voir dans son projet un projet historiographique, de type gesta abbatum ? Pierre Bauduin n’en est pas convaincu. Par ailleurs, le choix fait par les scribes de copier certains documents peut apparaître surprenant compte tenu du contenu juridique de ces derniers, et le président du jury s’interroge sur les motifs ayant présidé à quelques choix en particulier, par exemple pour les n° 77 ou 144, dans lequel l’abbé sépare des époux : en a-t-il le droit ? Le choix de copier ce document n’est-il pas fait précisément pour montrer qu’il en a le droit ? Pierre Bauduin relève ensuite quelques problèmes dans l’identification des personnages, dont certains peuvent avoir un impact sur les datations proposées. Il conseille à la candidate d’effectuer des rapprochements avec l’œuvre de Wace, écrivain formé et travaillant à Caen. Concernant le volume d’édition, le travail réalisé est de grande ampleur et il constitue pour les historiens un matériau très important. Il sera néanmoins nécessaire de l’amender avant la publication, en effectuant un toilettage des textes, des analyses et des dissertations critiques. Par ailleurs, les conventions d’édition sont insuffisamment présentées et devront être plus détaillées. Le témoin sur lequel s’appuie l’éditeur doit toujours être précisé, et les variantes manquent pour certains actes. Certains choix éditoriaux devraient aussi être plus précisément expliqués : par exemple, lorsqu’un original est encore conservé, pourquoi la candidate l’a-t-elle privilégié sur la copie du cartulaire pour établir le texte ? Pierre Bauduin conseille également de consulter, pour compléter les tableaux de tradition, les quelques transcriptions faites par Léchaudé d’Anisy et conservées aujourd’hui aux National Archives de Kew.

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Tamiko Fujimoto répond brièvement en précisant certaines des conventions d’éditions suivies et en justifiant quelques-uns de ses choix éditoriaux. À propos du rapprochement avec les gesta abbatum, elle revient sur les actes d’emptiones abbatum, qui occupent une place importante et constituent l’une des particularités notables du cartulaire de SaintÉtienne.

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Après avoir délibéré, le jury décerne à Tamiko Fujimoto le doctorat de l’Université de Caen Basse-Normandie, avec la mention très honorable et avec ses félicitations. Cette décision est saluée par les applaudissements nourris d’une assistance nombreuse.

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Grégory Combalbert

Isabelle Le Touzé, Suivre Dieu, servir le roi, la noblesse protestante bas-normande de 1520 au lendemain de la révocation de l’édit de Nantes. Thèse dactylographiée, Université du Maine, dir. Laurent Bourquin, 621 pages

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Jury : M. Laurent Bourquin, professeur d’histoire moderne à l’Université du Maine et directeur de thèse ; M. Jean-Marie Constant, professeur émérite d’histoire moderne à l’Université du Maine, président ; M. Denis Crouzet, professeur d’histoire moderne à l’Université Paris-IV Sorbonne et M. Alain Hugon, professeur d’histoire moderne à l’Université de Caen Basse-Normandie.

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Le samedi 15 septembre 2012, Isabelle Le Touzé, enseignante à l’École Alsacienne de Paris s’est présentée devant l’Université du Maine, au Mans, pour soutenir sa thèse de doctorat d’Histoire. Invitée par Jean-Marie Constant à s’exprimer, elle a d’abord rappelé que ses recherches ont été conduites tout en exerçant dans l’enseignement secondaire. Elle a tenu à remercier chaleureusement son directeur de thèse, Laurent Bourquin, pour ses conseils ainsi que Jean-Marie Constant pour l’avoir accueillie dans son séminaire. Elle a ensuite signalé, à la suite de Luc Daireaux, l’absence de monographie consacrée à la noblesse normande. Il a en effet fallu attendre les années 1980 et les travaux de James Wood pour voir apparaître une première étude sur la première modernité en Normandie. L’absence de référence concernant Gabriel de Lorges, comte de Montgomery, pourtant central dans l’étude de la noblesse bas-normande, démontre le travail qui était à accomplir. Pour mener à bien son étude, Isabelle Le Touzé s’est appuyée sur les travaux de Jean-Marie Constant sur la Beauce, sur ceux de Nicole Lemaitre consacrés au Rouergue, ceux de Michel Cassan pour le Limousin, ainsi que sur l’étude de la Champagne par Laurent Bourquin ou encore la thèse de Pierre-Jean Souriac sur le Toulousain. En reprenant leur méthodologie, elle s’est intéressée aux notions de réseau et de densité nobiliaire. Mais analyser de surcroît la foi de ces hommes engagés, animés d’une dévotion ardente, n’ayant laissé que très peu d’écrits, n’est pas une chose aisée ; il lui a fallu aussi s’appuyer sur les ouvrages de Denis Crouzet et d’Arlette Jouanna.

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Le choix de l’aire bas-normande s’explique par la présence de Gabriel de Montgomery (1530-1574) : régicide malheureux d’Henri II en 1559, qui, une fois converti à la foi réformée, a réussi à rassembler derrière lui une partie de la noblesse du Cotentin, de Caen et d’Alençon, sans que les mécanismes de cette adhésion n’aient été encore expliqués. Autre personnage majeur de la région bas-normande : Marguerite de Navarre (1492-1549), duchesse d’Alençon et sœur de François Ier ; la question de sa conversion, ou non, au protestantisme n’a quant à elle pas été traitée. C’est plutôt sa capacité à capter et à maintenir une cour composée aussi bien de nobles catholiques ou protestants qui a retenu l’attention de l’auteur. Enfin, l’étude des nobles protestants bas-normands présente un intérêt majeur dans la mesure où ces personnages ont tissé des liens étroits avec l’Angleterre, terre d’exil et de repli.

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Si le champ chronologique envisagé s’étend des années 1520 à la révocation de l’édit de Nantes en 1685, certaines dates structurent l’étude. 1562, par exemple, où la Basse-Normandie subit les soubresauts du massacre de Wassy. Mais la date charnière est bien 1574, avec le siège de Domfront par les troupes catholiques qui voit notamment l’arrestation de Montgomery, prélude à son exécution en place de grève la même année. À la suite de cet épisode, le mouvement protestant bas-normand semble plus en difficulté. Certes, il n’est pas décapité, « mais jamais l’époque héroïque des premiers temps ne reviendra ». Avec la signature de l’édit de Nantes le 30 avril 1598, la Basse-Normandie entre dans une phase de consolidation du culte réformé par l’établissement du culte de fief, c’est-à-dire l’enracinement de la foi des nobles sur leurs terres. Mais l’édit de Fontainebleau de 1685 renvoie à nouveau ces hommes face à un douloureux dilemme : se convertir au catholicisme ou désobéir au roi et « choisir pour certains les chemins épineux de l’exil ou de l’insoumission ».

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Ce sont ces liens complexes entre fidélité au roi et fidélité à Dieu qui sont exposés et analysés. Cette problématique n’avait pas encore été posée à l’échelle d’une région. Isabelle Le Touzé interroge : « À quelle fidélité le gentilhomme doit-il consentir ? […] « Obéit-il à une fidélité confessionnelle souvent dictée par sa conscience ou à une exigence politique et relationnelle qui est pourtant tout aussi essentielle pour lui et qui le lie naturellement et à son seigneur et à son roi ? ». Pour pouvoir répondre à ces interrogations, elle s’est plongée dans les archives et a vite dû constater que ces nobles protestants écrivent peu et ne déclarent jamais leurs motivations politiques et / ou religieuses. La recherche en archives s’est avérée parfois fastidieuse compte tenu de la dispersion des sources au sein des archives départementales de l’Orne, du Calvados et de la Manche, en particulier la série E (fiefs et seigneuries, dénombrements et aveux) mais aussi la série J (celle des fonds privés). Le fonds 1J a permis, quant à lui, la découverte de documents rares sur le culte protestant clandestin à la fin du xviie siècle. Elle a pu également consulter des registres de Baptêmes, Mariages et Décès protestants et notamment ceux d’Alençon. À Paris, les Archives nationales ainsi que la Bibliothèque nationale de France ont permis de retracer les généalogies grâce au Cabinet des Titres et aux enquêtes de noblesse de 1667, mais aussi de constituer un catalogue de correspondance pour les personnages principaux dont Montgomery ou le maréchal de Matignon. Enfin, parmi les sources imprimées indispensables à l’étude, il faut signaler la Correspondance diplomatique de Bertrand de Salignac de la Mothe-Fénelon, ambassadeur de France à la cour d’Élisabeth ainsi que les rapports des ambassadeurs anglais, résumés dans les Calendar of State Papers of the Foreign Office, sans oublier les récits édités à l’occasion du siège de Domfront de 1574.

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Grâce à ce socle de sources et à une bibliographie marquée par l’étude d’Hector de la Ferrière intitulée La Normandie à l’étranger, Isabelle Le Touzé a relevé l’importance du fait protestant nobiliaire en Basse-Normandie. Elle a pu souligner la très forte densité nobiliaire dans la région ainsi que son caractère essentiellement rural. L’absence de grands lignages est en partie palliée par la présence de deux familles au destin à la fois national et local : les maisons de Matignon et de Lorges qui ont su drainer l’ensemble de la noblesse bas-normande et fédérer autour d’elles un réseau de clientèle solide. Elle a pu constater qu’au cours de la décennie 1550, « temps fort de la conversion nobiliaire au protestantisme », ces nobles réformés ne ressentaient pas, dans un premier temps, de contradiction entre les sphères politique et religieuse. Ils n’avaient pas l’impression de se couper du roi en s’engageant dans les armées de Condé ou de Coligny. Bien au contraire, ils prétendaient prendre les armes au nom du roi et ce jusqu’au xviie siècle. Mais de 1560 à 1598, temps des guerres de Religion, « le fossé se creuse ». On perçoit alors, notamment de la part de Gabriel de Lorges, une « extrême liberté vis-à-vis des attaches politiques qui le lient aux différents chefs de parti ». Il souhaite conserver sa marge de manœuvre et n’entend pas se faire dicter le moindre de ses actes, revendiquant ainsi une sorte de « liberté irrépressible » rendue possible par l’appui d’une « nébuleuse de parents » et la proximité de la cour d’Angleterre. Au siècle suivant, cette noblesse s’appuie sur ce que l’on pourrait appeler le véritable « bouclier » qu’a pu représenter l’édit de Nantes qui a permis l’établissement du culte de fief. Ces nobles protestants ont ainsi cherché à exploiter tous les ressorts juridiques du texte pour préserver leur foi intacte. À travers les alliances matrimoniales, elle a perçu que l’action des femmes, des filles, des épouses, a pu aussi leur permettre de consolider cette foi protestante. Certes, la répression ne les a pas épargnés et ces nobles ont dû trancher un dilemme : la soumission par la conversion ou la désobéissance par l’exil qui leur était interdit par l’édit. Bien souvent, ils ont refusé de choisir entre Dieu et le roi, se murant « dans un silence plein d’amertume ». « C’est donc l’histoire d’un échec pour ces opiniâtres bas-normands en proie à l’amertume et au désespoir », désespoir qui est encore présent dans les mémoires du marquis de Frotté au milieu du xviiie siècle.

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En conclusion, Isabelle Le Touzé souligne qu’il serait nécessaire d’établir des points de comparaison avec d’autres personnages et d’autres régions, tout en ne perdant pas de vue la spécificité et le paradoxe bas-normand : forte densité nobiliaire et absence de grands. Néanmoins, l’étude de régions orientales comme celles à la frontière des cantons suisses ou des États allemands pourrait être pertinente. Aussi la question de la foi nobiliaire « est loin d’être totalement exploitée » et celle des rapports entre la foi de ces nobles protestants et le domaine politique l’est encore moins. Il serait intéressant à ses yeux d’interroger les rapports entre foi et fidélité des plus hauts rangs de la hiérarchie nobiliaire, avec, par exemple, le cas des Coligny.

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Après avoir remercié Mme Le Touzé, le président Constant donne la parole à Laurent Bourquin, directeur de la thèse. Il remercie à son tour les membres du jury et se déclare très heureux de voir ce travail achevé, soulignant la qualité de la méthode utilisée.

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Cette étude est donc consacrée aux rapports des nobles bas-normands avec le pouvoir royal, sur un temps long : deux siècles marqués par la diffusion de la Réforme, l’édit de Nantes et sa révocation. Des nobles tiraillés entre leur foi et la fidélité due au monarque et confrontés à l’hostilité du pouvoir, qui, en dépit des politiques de coexistence, répondait rarement à leurs vœux. Cependant, depuis les travaux de Jean-Marie Constant et d’Arlette Jouanna, on sait que ces nobles protestants ne sont pas des opposants au pouvoir royal : le roi demeure le premier d’entre eux et ils en attendent les bienfaits. En somme, l’identité nobiliaire est liée à l’attachement au principe monarchique et c’est cette cohérence essentielle entre le service de Dieu et celui du roi qui vole en éclats.

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Si ces aspects ont retenu l’attention de Marc Greengrass, d’Arlette Jouanna ou plus récemment d’Hugues Daussy à l’échelle internationale, la Basse-Normandie devait être étudiée en raison de la présence de l’apanage alençonnais, mais aussi à cause de la présence d’une partie de l’armée écossaise qui inquiétait le roi. Par ailleurs, la noblesse y était nombreuse, encore plus que la noblesse bretonne. Bien qu’enracinée et prospère, elle n’a pas connu de grands lignages comme les Guise, les Condé ou les Montmorency, mais certains fréquentaient tout de même la cour comme Montgomery dont le rôle essentiel sert de fil rouge aux deux premières parties. Tout en soulignant les apports de ce travail concernant le mécanisme d’adhésion à la Réforme de nobles à la suite des grands, Laurent Bourquin insiste sur les « très bonnes pages » consacrées au culte de fief.

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Il relève ensuite le manque de sources et la difficulté de rassembler celles-ci compte tenu de leur éparpillement ; quant aux archives qui nous sont parvenues, beaucoup sont détériorées et il salue l’effort paléographique réalisé. Grâce à ce travail préalable, le plan chronologique est apparu et s’est imposé en raison de la longue période étudiée. Il met en avant la césure provoquée par le siège de Domfront en 1574, « événement considérable à l’échelle de la région à cause des forces mobilisées » – bien que ce dernier point ait pu lui sembler légèrement exagéré dans la thèse – et par le rôle de Montgomery. Il salue également l’importante contribution à l’étude de ses biens en Normandie, ainsi que le regard neuf porté sur la famille noble et son fonctionnement. À ce sujet, il insiste sur les pages consacrées au rôle joué par les femmes pendant les troubles de Religion, « intuition géniale » de Denis Richet que cette étude contribue à confirmer.

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Aussi la question de la désobéissance est-elle centrale dans ce travail. Les grands édits de Catherine de Médicis ou la Paix de Monsieur de 1576 n’ont pas éteint la méfiance des nobles réformés à l’égard de la couronne en raison de leur caractère provisoire. La Ligue, à partir de 1584, a résolu en partie cette contradiction en réconciliant les nobles protestants avec le roi, puisqu’elle devenait l’ennemi commun, un danger aussi bien pour le roi que pour les réformés. Cet épisode est fondamental puisqu’il apaise les relations entre ces individus, « rebelles malgré eux » et le roi. Le régime de l’édit de Nantes, auquel la troisième partie est consacrée a pu les faire rêver à une coexistence confessionnelle. Loin des troubles rochelais et des guerres de Rohan, la Basse-Normandie connaît une période d’enracinement du culte de fief et de reconstruction des domaines. Les réseaux familiaux se stabilisent et se caractérisent par des mariages intra-confessionnels. Si des troupes royales résident dans la région dans les années 1630-1640, c’est pour faire face à l’ennemi espagnol, mais les divers incidents que cela provoque démontrent la fragilité du régime de l’édit. Trois événements semblent caractéristiques de cette période : l’arrestation de Montchrestien en 1621 ; la multiplication des procès entre Montgomery et leurs voisins catholiques et enfin l’affaire du collège d’Alençon. On atteint alors la limite de la coexistence confessionnelle pacifiée. C’est d’ailleurs cet étouffement progressif qui est analysé dans la quatrième partie. Les mouvements de conversion au catholicisme restent faibles jusqu’en 1685. Enfin, l’accent est mis sur le changement de climat des années 1680 marquées par l’action locale conduite par Élisabeth d’Orléans, princesse apanagée d’Alençon, qui appuie la Contre Réforme dans la région.

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En conclusion Laurent Bourquin se dit très heureux de voir ce travail mené depuis tant d’années être enfin achevé. Un travail qui pose de très bonnes questions et qui tente d’y répondre précisément.

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Alain Hugon prend ensuite la parole pour féliciter à son tour Isabelle Le Touzé de ce « beau travail » et déplorer le manque d’études sur l’espace normand. Cependant, la définition donnée de la Basse-Normandie ne le convainc pas en raison de l’absence des villes de Bayeux et Lisieux, marquées par une importante richesse agricole et la présence d’une noblesse moins « crottée » que celle de Sées, d’Alençon ou d’Avranches. Pour ces raisons, il lui semblerait plus judicieux de parler plutôt de la partie méridionale de la Normandie occidentale. Revenant sur ce travail « imposant » (621 pages dont 548 de texte), il souligne la riche bibliographie (environ 300 titres) mais déplore notamment l’absence de l’étude de Stuart Carroll sur les Guise qui aurait pu constituer un parallèle intéressant avec la configuration catholique normande, ainsi que les thèses récentes d’Étienne Lambert sur la noblesse du bocage et celle d’Amaury Du Rosel sur la région de Vire. L’index présenté, bien que parfois lacunaire, est salué. Si certaines références se sont révélées incomplètes, le reste du texte est agréable, dans un français clair qu’Alain Hugon dit avoir pris plaisir à lire.

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À ses yeux, cette approche de la noblesse bas-normande courait un double risque : réduire l’histoire aux grands événements et la tentation d’une forte incarnation biographique, au détriment de l’analyse du groupe social. Ces deux écueils ont été évités par l’utilisation habile de sources riches, notamment celles du Cabinet des Titres de la Bibliothèque nationale de France. Cependant, certaines questions apparaissent. Si la conversion est une affaire avant tout personnelle, comme le note Isabelle Le Touzé, page 154, alors quelle place accorder au groupe social dans son analyse ? Aussi, si la conversion ou l’exil relève du principe de liberté individuelle, alors comment considérer, comment étudier le cas des conversions forcées ?

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Des explications socio-économiques auraient été les bienvenues également, tandis qu’une approche quantitative des finances de la maison de Montgomery ou de sa bibliothèque aurait pu apporter d’autres explications intéressantes. Conscient que « l’on peut toujours faire plus », Alain Hugon regrette le manque de développements au sujet de Marguerite de Lorraine, fondatrice des Clarisses à Alençon, ou encore sur l’iconoclasme nobiliaire et l’absence de massacres dans la région lors des troubles de Religion. En dépit de ces interrogations, il salue une étude importante qui apporte de nombreux éléments sur la noblesse normande.

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Dans sa réponse, Isabelle Le Touzé souligne la présence, sans doute pas assez développée, de la ville de Lisieux, marquée par la famille de Fervaques. Par ailleurs, il n’y a pas selon elle de contradiction au sujet des conversions. S’il s’agit avant tout d’une démarche personnelle, le rôle de la sociabilité et des réseaux d’amis demeurant extrêmement important dans la prise de décision. Au sujet des conversions forcées, elle déclare avoir voulu mettre en avant les différences entre la réalité et le for intérieur. Si ce dernier est toujours très délicat à percer, nombreux sont ceux qui, tout en allant « à contrainte », c’est-à-dire à la messe, avaient fait le choix, de manière tout à fait personnelle, de pratiquer clandestinement un autre culte ou bien simplement de continuer à croire. Enfin, elle revient sur la question de l’iconoclasme nobiliaire qui est apparu dans les villes de Vire, Pontorson ou encore Bayeux, et qui fut commandité par les chefs protestants et notamment par le prince de Condé. Si le but de ces expéditions était de déposer les richesses et non de les briser, force est de constater que cela ne fut pas pacifique, que de nombreux troubles s’en sont suivis et que l’on peut ainsi l’apparenter à l’iconoclasme et à l’iconoclasme nobiliaire en particulier.

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C’est ensuite au tour de Denis Crouzet de s’exprimer. Se disant admiratif du travail accompli en plus des charges d’enseignement, il loue cette thèse « très intéressante », fruit des recherches d’une « historienne d’archives, […] denrée qui se raréfie aujourd’hui ». S’il déplore lui aussi certaines lacunes dans la bibliographie comme les travaux de Robert Sauzet par exemple, il salue la présence des annexes constituées d’essais de reconstitution généalogique – et notamment celle des Montgomery –, de transcriptions de lettres, de prières et des récits de conversion qui sont bien exploités.

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Sur le plan heuristique, l’impétrante s’est placée dans la perspective d’une historiographie cherchant à repenser l’histoire de la noblesse sous différents angles. Denis Crouzet insiste sur la rationalité des choix chez les nobles bas-normands, sorte de « logique d’aventure qui conduit au maintien du noble dans la nouvelle religion » et qui présuppose un dialogue intérieur. C’est en somme une thèse sur l’aventure subjective de la Réforme qui tranche avec les études quantitatives majoritaires dans les années 1980 ; une thèse d’anthropologie historique en somme. Il adhère parfaitement à la conception de la biographie collective, à mettre en parallèle avec la biographie propre. Il aurait cependant apprécié un travail « un peu moins modeste » et un essai de théorisation de cette démarche en s’appuyant notamment sur les travaux consacrés aux nobles catholiques comme ceux de Stéphane Gall, de Nicolas Le Roux ou de Nathalie Zemon Davies.

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Il note ensuite, « rituellement », quelques erreurs ou maladresses de style ou bien des répétitions et déplore l’absence de cartographie de la Basse-Normandie et de la progression iconoclaste (contamination ou synchronisation des attaques ?). En dépit de ces remarques, Denis Crouzet réaffirme la qualité de cette thèse qu’il souhaite voir à terme éditée.

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Dans la première partie consacrée à la réception des idées nouvelles dans la noblesse bas-normande, la conversion de Montgomery au protestantisme est décrite comme étant mystique ; terme qui le laisse relativement sceptique. Si l’assise financière de Gabriel de Lorges est parfaitement analysée, il aurait aimé avoir plus d’éléments sur son éducation. Quant à sa conversion, Isabelle Le Touzé dit penser que son choix est fait avant décembre 1561 ; Denis Crouzet délivre alors sa propre hypothèse. Le fils qui naît entre 1550 et 1560, est prénommé Gédéon, alors que les enfants précédents avaient des prénoms traditionnels. Or dans le Livre des Juges 7-1-8, c’est Gédéon qui lutte contre les Madianites. Il conduit 300 Hébreux choisis par Dieu parce qu’ils buvaient l’eau à la manière des chiens et ne se mettaient pas à genoux en la prenant dans leurs mains comme le reste du peuple – allusion évidente à ses yeux à ceux qui ne veulent pas d’intermédiaire entre leur foi et Dieu. Par le biais de ce prénom, on peut imaginer quelle a été la représentation autogénérée par la lecture de la Bible de ce parcours qui a amené Gabriel de Montgomery à être le tueur d’un roi tyran du peuple élu. Gédéon, dans la Bible, pénètre dans le camp des Madianites et entend un des ennemis racontant un de ses rêves prémonitoire : une galette d’orge qui roule dans le camp ennemi et renverse une tente annonçant la destruction des Madianites. Or l’homophonie entre l’orge et Lorges amène à considérer le jeu de l’imaginaire dans la conversion de Montgomery, d’autant que le fils qui naît, dans l’imaginaire nobiliaire, c’est lui-même, c’est un autre soi. C’est en somme une métaphore du parcours intérieur du seigneur de Lorges qui s’engage au service de Dieu contre le tyran qui tue ses frères. Cela va dans le sens d’une conversion autosuggérée par les événements, mais cette conversion ne doit pas être considérée comme un achèvement mais plutôt comme un acte qui se fait jusqu’à la mort ; c’est ainsi qu’il analyse la pratique de l’iconoclasme : un geste par lequel la conversion s’accomplit.

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Dans la seconde partie, Isabelle Le Touzé évoque le basculement militant pour la Cause dans lequel elle distingue deux générations de combattants, rejoignant ainsi les travaux de Nicolas Le Roux : après la Saint-Barthélemy, ce sont essentiellement de jeunes chefs réformés qui prennent en main les opérations et qui se comportent avec moins de sagesse. Aussi Denis Crouzet pense-t-il que le baron François des Adrets n’est pas un apax dans la mesure où le comportement de Gabriel de Montgomery se rapproche de ce dernier. Il relève aussi de bons passages consacrés aux relations entretenues par Montgomery avec l’Angleterre. À travers cette correspondance, il note des références fréquentes à la Bible, preuve selon lui qu’il se pense à travers l’Évangile, que c’est « un guerrier de l’Évangile » et non un mystique comme le notait Isabelle Le Touzé. Il souligne également les très bonnes pages consacrées à la seconde guerre de Religion au cours de laquelle un projet d’arrestation de Montgomery en mars 1568 aurait été mis en place en même temps que celui visant le prince de Condé et l’amiral de Coligny. Ce projet marquerait la volonté de Catherine de Médicis de sectionner la tête du parti protestant de manière préventive. Apparaît alors une deuxième génération de combattants offrant des pages « passionnantes » qui auraient cependant pu être un peu plus détaillées. Enfin, Denis Crouzet souligne à son tour les très bons paragraphes consacrés au rôle des femmes de la noblesse et de l’aristocratie.

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Quant à la troisième partie, occupée essentiellement à l’analyse du culte de fief après la signature de l’édit de Nantes, une tentative de cartographie aurait été la bienvenue ici aussi. Il regrette également que le rôle d’Antoine de Montchrestien ne soit pas assez détaillé et développé.

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Enfin, la quatrième et dernière partie est celle de la mise en lumière des modalités du basculement d’un champ de tensions modérées à des tensions aiguës. Un basculement que Denis Crouzet juge brutal, contrairement au réalisme des acteurs réformés évoqué par Isabelle Le Touzé. Il note pour finir que l’analyse de l’irréductibilité par l’exil ou la clandestinité constitue une belle fin pour la thèse. Il relève des « développements très réussis qui achèvent le doctorat sur une note d’espérance pour le lecteur d’aujourd’hui qui voit que des hommes peuvent, malgré la souffrance et la privation de leur droit de penser, rentrer dans un secret intérieur et continuer ».

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Isabelle Le Touzé remercie Denis Crouzet pour ses remarques et note qu’en ce qui concerne la cartographie des cultes de fief, Luc Daireaux ayant déjà fourni une représentation satisfaisante à ses yeux de cette question, elle n’a pas souhaité revenir sur ce travail. Elle se dit également très intéressée par l’analyse formulée au sujet de Gédéon. Denis Crouzet insiste alors sur le fait que Gédéon assume le fait d’être un tueur de roi et que cela devrait être mis en relation avec le choix de Montgomery et la représentation de son propre parcours.

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C’est enfin au tour de Jean-Marie Constant d’intervenir et de dire le plaisir qu’il a eu de lire cette thèse, non pas par nostalgie de ses propres recherches sur l’histoire de la noblesse mais en raison des qualités du travail présenté et son originalité. Il salue le choix fait de concentrer l’attention sur un espace précis et clairement défini. Il souligne en effet que l’on « ne peut pas généraliser sur la noblesse », que chaque région a sa spécificité. Or Isabelle Le Touzé a su montrer que la noblesse protestante bas-normande était spécifique de par ses effectifs, la place relativement restreinte de la noblesse seconde, la qualité urbaine de cette noblesse, notamment à partir du cas d’Alençon, certes non majoritaire, mais plus importante que la noblesse campagnarde. Elle a su également poser tous les problèmes : celui du rapport entre le politique et le religieux et celui de la fidélité au roi ou à la religion, qu’il juge très difficiles à résoudre.

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Jean-Marie Constant remarque aussi la pertinence du choix des sources et surtout celui de travailler à partir des enquêtes de noblesse. Les registres paroissiaux protestants, relativement rares, ont également été correctement exploités. Il insiste lui aussi sur la qualité du chapitre consacré au rôle des femmes.

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Enfin, il revient sur des notions développées avec « prudence » par Isabelle Le Touzé telles que la fidélité, l’amitié et la clientèle dont l’approche est particulièrement complexe. Jean-Marie Constant intègre à ces questions une place très importante pour l’affectif, ce qui a pour conséquence de rendre ces notions très fluctuantes. Quant à l’iconoclasme nobiliaire, au même titre que le chapitre consacré au rôle des femmes, il relève des pages passionnantes et neuves. Enfin, il aborde l’histoire des générations, question qu’il juge relativement délaissée par les historiens. En montrant que si une génération défend certaines valeurs, voire se bat pour elles, ces dernières ne sont pas forcément défendues par la génération suivante. Ce doctorat rejoint en cela les travaux de Nicolas Le Roux et de Denis Crouzet.

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En résumé, Jean-Marie Constant remercie Isabelle Le Touzé pour cette « belle thèse, bien travaillée ».

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Compte tenu de toutes ces remarques et au terme d’une courte délibération, le jury, présidé par Jean-Marie Constant, a octroyé le titre de docteur en histoire à Isabelle Le Touzé avec la mention très honorable et les félicitations du jury à l’unanimité

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Nicolas Breton

Titres recensés

  1. Tamiko Fujimoto, Recherche sur l’écrit documentaire au Moyen Âge. Édition et commentaire du cartulaire de l’abbaye Saint-Étienne de Caen (xiie siècle)
  2. Isabelle Le Touzé, Suivre Dieu, servir le roi, la noblesse protestante bas-normande de 1520 au lendemain de la révocation de l’édit de Nantes. Thèse dactylographiée, Université du Maine, dir. Laurent Bourquin, 621 pages

Pour citer cet article

« Soutenance de thèse », Annales de Normandie, 1/2013 (63e année), p. 157-172.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2013-1-page-157.htm
DOI : 10.3917/annor.631.0155


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