Accueil Revues Revue Numéro Article

Annales de Normandie

2013/2 (63e année)


ALERTES EMAIL - REVUE Annales de Normandie

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 125 - 142 Article suivant
1

Dans l’article « Un milieu ouvrier réformiste : syndicalisme et réformisme à Cherbourg à la “Belle Époque” » [1][1] Paru dans Le Mouvement social, no 127, avril-juin 1984,..., Jean Quellien évoque une statistique du nombre de jours de grève effectués entre 1870 et 1935 dans plusieurs villes de Basse-Normandie pour souligner la modération des ouvriers cherbourgeois. Leurs 62 500 journées de grève ne les distinguent pas significativement des travailleurs de Vire (58 000 journées) ou de La Ferté-Macé (57 000 journées), pourtant nettement moins nombreux. Cette réserve envers la grève se combine paradoxalement avec une tradition d’organisation syndicale de masse. Alors que certains métiers ont commencé à se doter d’organisations [2][2] Cordonniers, menuisiers et divers secteurs du bâtiment..., la création par une poignée d’ouvriers de l’arsenal [3][3] En partie la même équipe qui, sous le nom de Comité... du Syndicat des Travailleurs Réunis de la Marine en mai 1899 marque un tournant. Le succès est fulgurant. La première assemblée générale, tenue le 19 novembre suivant, rassemble 1 800 des 3 400 ouvriers. L’obtention de la journée de huit heures a pour effet de porter l’effectif de 2 000 adhérents en janvier 1903 à 2 700 neuf mois plus tard [4][4] Arch. nat., F 7 / 12500.. L’article corrèle ces résultats à l’hégémonie du réformisme – tant l’idéologie que la pratique – parmi les dirigeants politiques et syndicaux du mouvement ouvrier cherbourgeois.

2

Or, à ce sujet, si les archives de police sont assez lacunaires, notamment en raison des destructions dues au bombardement et à l’incendie de Saint-Lô le 7 juin 1944, la bibliothèque municipale de Cherbourg conserve une collection complète d’une source méconnue : la première série du journal commun aux fédérations de la CGT et de la SFIO L’Avenir de la Manche, parue entre août 1910 et mars 1915. Son dépouillement systématique permet en effet d’affiner la compréhension du vécu du conflit par les militants cherbourgeois – et dans une certaine mesure également les ouvriers. Après avoir consacré une première étape à la diffusion du syndicalisme de masse de l’arsenal au bâtiment, puis une seconde à l’explication de cette réussite, nous verrons comment cette organisation syndicale se déploie dans les luttes sociales. Enfin, il conviendra d’examiner quels prolongements elle se donne dans différents compartiments de la vie ouvrière pour se renforcer, et comment son activité provoque une vague de contestation et de conflits dans les autres catégories ouvrières du port.

Diffusion d’un modèle d’organisation syndicale

3

Concentration ouvrière située en finistère d’un département rural, Cherbourg se développe autour du port militaire, à tel point que l’expression « ouvriers du port » désigne ceux de l’arsenal. Pourtant, il existe dès avant 1914 bien d’autres catégories d’ouvriers dans le port. Ce dernier, outre un port de commerce en plein essor, abrite quelques chantiers navals (Le Sénéchal, 250 ouvriers) et ateliers de mécanique ou de chaudronnerie (forges Hamel, usine Du Temple avec 300 ouvriers), auxquels la Marine confie à l’occasion des travaux, ou bien loue des hommes. Les effectifs gonflent dans le bâtiment à la faveur de chantiers de construction ou d’entretien des infrastructures portuaires (digues, cales de construction, quais, etc.). De 1 000 à 3 000 ouvriers travaillent dans l’arsenal au contact des ouvriers d’État. Dans l’arrière-pays, jusqu’à 500 carriers et tailleurs de pierre des Carrières de l’Ouest fournissent les blocs nécessaires à l’enrochement des digues [5][5] Les données de ce paragraphe sont extraites du recueil....

4

À l’instar du développement industriel, celui des organisations ouvrières se déroule sous l’aile du syndicat de l’arsenal. C’est le cas de la coopérative La Prolétarienne, ou du Parti Socialiste, la SFIO, dont l’ossature se compose de militants du chantier naval. Mais ceux-ci apportent également leur aide aux ouvriers des autres corporations. Ils entendent répondre à un problème créé par l’obtention de la journée de huit heures. Dans une réunion tenue en janvier 1903, leur secrétaire général Hippolyte Mars formule le vœu « que les camarades (…) sauront employer leurs loisirs à s’instruire plutôt qu’à avilir par la concurrence qu’ils pourraient leur faire les salaires des ouvriers de l’industrie » [6][6] Arch. nat., F 7 / 12500. Une concurrence jamais vraiment.... En effet, une fois leurs huit heures faites, ils peuvent se faire embaucher à la tâche tant sur les docks que dans les chantiers de construction. Cette concurrence déloyale exercée par certains ouvriers de l’arsenal [7][7] Arch. nat., F 22 / 86. vaut à Mars la même année l’interpellation d’un ouvrier du bâtiment nommé Fagnen. Il y répond en lui conseillant de créer la « Chambre syndicale du bâtiment des ouvriers de la ville de Cherbourg ». Les réunions préliminaires ont lieu dans les locaux du syndicat de l’arsenal. La même année, celui-ci a déjà « aidé à s’organiser » [8][8] Arch. nat., F 7 / 12500. Mars présente la création... les ouvriers de l’industrie. Le syndicat des mécaniciens compte alors 100 adhérents.

5

Adossées à la forteresse syndicale de l’arsenal, 18 organisations [9][9] Arch. nat., F 7 / 13607. regroupent en 1906 les typographes, les cheminots, les décorateurs ou les cochers et siègent dans une Bourse du Travail ouverte deux ans plus tôt en fanfare – au sens propre du terme : l’harmonie La Prolétarienne assure l’animation musicale de tous les rassemblements militants de l’époque. Parmi les administrateurs de la Bourse, on trouve encore des militants de l’arsenal, par exemple le bibliothécaire, le trésorier et son adjoint en 1912. Mais à cette date, l’animation réelle revient à d’autres militants : le typographe Léon Laurens, secrétaire de la Bourse et de l’Union Départementale, et le dirigeant du bâtiment Alexandre Burnouf, créateur et gérant du journal commun aux fédérations SFIO et CGT L’Avenir de la Manche. Ce relatif retrait des Travailleurs Réunis de la Marine sur leur pré carré rappelle à bien des égards la place de l’arsenal dans l’agglomération : un mélange de domination et de repli sur soi.

6

Revenons au syndicat du bâtiment. Fagnen a en fait étendu à d’autres catégories d’ouvriers, très vraisemblablement les terrassiers, embauchés en masse sur les chantiers des infrastructures portuaires, la Chambre des maçons, tailleurs de pierre et carriers déjà existante. Les ouvriers peintres et décorateurs d’une part, et les ébénistes, menuisiers et charpentiers d’autre part sont déjà organisés depuis 1898 dans deux chambres syndicales de métier distinctes. Elles sont absorbées en 1907 par ce syndicat d’un genre nouveau [10][10] Arch. nat., F 22 / 86.. Car bien qu’il s’intitule encore « Chambre », il s’agit en fait d’un syndicat d’industrie, regroupant sous un même toit toutes les corporations du bâtiment. Il est dès sa création la deuxième organisation syndicale cherbourgeoise en nombre d’adhérents. Les rapports envoyés au ministère du Travail signalent une grande activité à ses débuts, notamment avec la mise en place de délégués chargés de défendre leurs camarades licenciés auprès de leur patron, et d’un bureau de placement. Les archives disponibles n’ont cependant pas gardé trace de démarches menées par le syndicat auprès des pouvoirs publics. Et il ne semble pas avoir participé à des grèves ou mouvements revendicatifs, et encore moins les avoir impulsés. Les effectifs recensés par le ministère varient fortement d’une année à l’autre – de 130 à 593 membres – entre 1903 et janvier 1910, date à laquelle ils sont retombés à 369 adhérents. Le tournant intervient dans le courant de cette année-là : fin janvier 1911, le syndicat a placé 1 947 cartes ! « C’est la première fois (…) que le syndicat du bâtiment a réussi à maintenir, en plein hiver, alors que les camarades ne travaillent pas en moyenne trois ou quatre jours par semaine, un effectif aussi nombreux et aussi discipliné », constate le secrétaire [11][11] « Bilan de fin d’année », L’Avenir de la Manche, jeudi.... Malgré un certain tassement par la suite, il ne reste pas moins de 1 321 syndiqués en 1914. Le bâtiment est alors, avec l’arsenal, le seul secteur à connaître un syndicalisme de masse.

Un dirigeant aux méthodes particulières

7

Les progrès fulgurants de la CGT dans le bâtiment doivent beaucoup aux efforts d’Alexandre Burnouf. Né en 1881 à Tourlaville [12][12] Arch. dép. Manche, 4 M 15, dossier individuel de renseignements..., cet ouvrier de l’arsenal haut en couleur n’est pas parvenu à se faire accepter parmi les dirigeants de son syndicat, sans doute en raison de son appartenance d’alors à la minorité révolutionnaire. Il reporte son énergie et ses ambitions sur la construction de l’Union Départementale qui lui permet de gagner ses galons de syndicaliste du bâtiment. Cela lui permet de s’affirmer comme le leader ouvrier de la SFIO cherbourgeoise, pour laquelle il brigue un mandat de député en 1910, et d’organiser la protestation antimilitariste, depuis la grève de 24 heures décrétée par la CGT en décembre 1912 jusqu’au dernier meeting contre la guerre, juste avant la mobilisation le 28 juillet 1914. Les granitiers, les maçons ou les terrassiers, il les connaît pour avoir travaillé et fait grève avec eux en 1900 au Havre [13][13] C’est du moins ce qu’il affirme devant les métallurgistes.... Leurs patrons déplacent constamment les chantiers, en fonction des commandes qu’ils engrangent. Le turn-over ouvrier est très important. Le syndicat a besoin d’une direction tout à la fois stable et mobile afin de renforcer et garantir la liaison entre le siège à la Bourse et les chantiers. De plus, en au moins une occasion lors des grèves de l’été 1910, Burnouf s’est vu refuser une autorisation de sortie de l’arsenal par la direction ; refus qui avait pour but de priver les grévistes de leur dirigeant à un moment critique. Aussi est-il élu délégué permanent début août, lors de la réunion de bilan de la grève [14][14] L’Avenir de la Manche, jeudi 11 août 1910, article.... Il quitte son emploi à l’arsenal. La trésorerie du syndicat assume son traitement.

8

Il peut alors se livrer pleinement à la syndicalisation intégrale. Il estime que seule celle-ci peut donner aux ouvriers la force d’arracher aux patrons l’amélioration de leur sort, quitte à bousculer des scrupules émanant de militants de sensibilité libertaire : « l’heure n’est plus aux dissertations bysanthines (sic) (…) sur la sacrée liberté des individus » [15][15] L’Avenir de la Manche, jeudi 4 août 1910, article « Parlons.... Il ne suffit pas de faire adhérer chaque ouvrier, mais il faut encore s’assurer que les cotisations rentrent ponctuellement, au moyen de « revues de carte ». Le délégué de chantier, voire le simple militant, vérifie le paiement des timbres syndicaux. Enfin, il faut mener la « chasse aux renards », c’est-à-dire aux mouchards ou aux individualistes qui ne crachent pas sur les résultats de la lutte collective, mais se moquent des syndiqués bonnes « poires » qui en endurent les souffrances et paient les cotisations.

9

La méthode est musclée, et pas seulement en paroles [16][16] Rédacteur régulier de L’Avenir de la Manche, Burnouf.... Mais elle est efficace. La géographie de la progression de la syndicalisation, établie au moyen des comptes-rendus publiés régulièrement dans L’Avenir de la Manche, montre que le syndicat se construit depuis les chantiers situés dans l’enceinte de l’arsenal, celui de la digue du Homet, puis le chantier Leborgne – du nom du patron à qui la commande a été passée. Des centaines de terrassiers y côtoient quotidiennement les ouvriers de l’arsenal, parmi lesquels on trouve … les militants de la CGT. Le 22 septembre 1910, Mars, dénoncé au sous-préfet par un mouchard, revendique ainsi publiquement dans les colonnes du journal syndical sa participation à une réunion de terrassiers. On a sans doute ici l’explication du rôle joué par Burnouf. Il s’est mis à syndiquer les ouvriers du bâtiment sur son propre lieu de travail. L’autorité militaire tente d’empêcher ces contacts. Début septembre, un militant du bâtiment se voit interdit d’entrée dans l’arsenal parce qu’il a été pris la veille en train de distribuer Le Travailleur du Bâtiment à des ouvriers de Leborgne. Le syndicat riposte en appelant les syndiqués à entrer à la prochaine parution avec leur exemplaire bien en vue sous le bras.

10

Les succès acquis parmi les ouvriers du Homet permettent presque naturellement de projeter le syndicat à l’extérieur de l’arsenal, à la faveur des mouvements de la main-d’ œuvre. Ainsi, le 25 août, L’Avenir de la Manche recommande aux syndiqués du Homet de placer des cartes auprès des terrassiers du port des Flamands venus en corvée sur leur chantier. Puis c’est au tour du chantier du casino. Quelques semaines plus tard, l’organisation prend pied en amont de la chaîne de production dans les Carrières de l’Ouest. Le 20 octobre 1910, Burnouf commente : « Les camarades des petits chantiers de la ville et de la banlieue commencent à venir au syndicat, et, par des mouvements divers opérés au bon moment, arrachent des améliorations ». L’opération n’a pas pris plus de six mois.

Un rapport dialectique au conflit

11

En réalité, les cadres syndicaux cherbourgeois s’efforcent de canaliser une contestation de plus en plus intense entre 1910 et 1912. Au printemps 1910, les militants mènent une campagne pour l’augmentation des salaires, qui atteignent alors environ 3,50 francs par jour pour les plus faibles. Le syndicat du bâtiment s’engage dans des négociations dans le cadre d’une commission mixte patrons-ouvriers. L’idée a-t-elle été soufflée par Hippolyte Mars ? Cherche-t-on à calquer l’exemple des commissions qu’il a contribué à instituer dans tous les arsenaux ? C’est en tout cas une impasse. Fin juin, Burnouf constate que l’impatience des ouvriers s’est « traduite par des commencements de grève partielle qui n’ont cessé que grâce aux conseils de sagesse des militants » [17][17] Le Travailleur socialiste et syndicaliste, jeudi 23.... La même semaine, les métallurgistes de Hersent font grève une journée pour les mêmes raisons salariales. « Là encore, les militants de la Bourse du Travail conseillèrent de reprendre le travail » avec des assurances verbales. Le samedi 25 juin au matin, les ouvriers du Homet se mettent en grève. Celle-ci s’étend à tous les chantiers de l’agglomération. Le mardi, elle déborde sur des catégories extérieures au bâtiment. « Il aurait suffi qu’un militant prêche quelques minutes la grève générale de toutes les corporations pour que celle-ci soit un fait accompli » [18][18] Le Travailleur socialiste et syndicaliste, jeudi 30.... Au lieu de quoi Burnouf et les siens font reprendre le travail aux salariés hors du bâtiment avec pour consigne d’aller gagner de quoi alimenter une caisse de grève à raison de 0,50 franc par jour. Début juillet, alors que le représentant patronal Noyon bloque les pourparlers à la commission d’arbitrage réunie sous l’autorité du préfet, Burnouf le met en garde. À la réunion des ouvriers du bâtiment samedi soir, « si les militants avaient écouté la masse des camarades, c’était la Grève générale lundi matin ! (…) Qui donc peut se vanter d’être assez puissant pour contenir la colère de ceux qu’on aura bernés, roulés et trompés cyniquement ! » [19][19] « Soyons prêts ! », L’Avenir de la Manche, jeudi 1er.... Franc aveu du rôle modérateur, pour ne pas dire plus, joué par le syndicat, au point que l’on peut presque se demander si l’auteur parle dans la dernière phrase des patrons, de lui, ou des deux à la fois.

12

Cette tactique se révèle contre-productive. Non seulement l’avertissement de Burnouf ne dissuade évidemment pas le patronat de reprendre par la suite d’une main ce qu’il a concédé de l’autre la veille sous la pression des travailleurs – l’établissement du tarif prend tout l’automne, de sorte que l’augmentation n’a toujours pas été concédée vraiment lorsque l’hiver arrive, et avec lui la morte-saison … – mais en plus le patronat passe à l’offensive contre le syndicat. En décembre 1910, 75 syndiqués ont été chassés du chantier des Flamands, et le patron abaisse les salaires de 38 à 36 centimes de l’heure. Hersent tente le 20 mars 1911 le lock-out de tous ses chantiers en représailles à la mise à l’index de celui de maçonnerie du Homet. Il doit reculer dès le lendemain. Les autres patrons ne lui ont pas emboîté le pas, sauf aux Carrières de l’Ouest, mais le syndicat affirme que c’est faute d’avoir pu livrer la production de la veille aux chantiers lock-outés. L’appui du syndicat de l’arsenal, même sous la forme toute symbolique d’une intervention de son secrétaire général lors de la réunion des maçons grévistes, « avait produit une grosse impression », et la Direction des Travaux Hydrauliques de l’arsenal s’implique dans l’arbitrage du conflit salarial. Hersent dépense par la suite 5 000 francs pour créer un syndicat jaune, sans réel succès. Leborgne renouvelle presque entièrement son personnel et fait venir à cette fin des Bretons ignorant le contexte local tout autant que l’idée ou la pratique syndicale. Mais « une tournée de temps en temps, quelques bonnes réunions de propagande avec quelques explications sur ce qu’a fait et ce que fait chaque jour le Syndicat suffisent pour que les nouveaux venus soient aussi bons syndiqués que les anciens » [20][20] L’Avenir de la Manche, jeudi 19 octobre 1911. Le journal....

13

Un chantier ne garde ses syndiqués que si un ou plusieurs délégués s’impliquent dans l’organisation ; ils sont d’autant plus désignés à la vindicte patronale. Un exemple : le samedi 25 avril 1911, les ouvriers du chantier Leborgne dans l’arsenal décident de faire une pause pour le casse-croûte midi et soir, dont le délégué donne le signal. Le mardi suivant, il est licencié. Les ouvriers ripostent par une grève unanime qui leur permet de faire reconnaître leur pause. C’est le délégué qui les dissuade de poursuivre leur mouvement pour obtenir sa réintégration. Les ouvriers décident quand même de se cotiser pour lui payer son salaire jusqu’à ce qu’il trouve une place … c’est dire s’ils ne craignent pas qu’il reste au chômage. Mais si le syndicat prouve sa puissance et impose des concessions au patron, il lui faut cependant trouver un nouveau délégué. Autre exemple : le même Leborgne commande des roches granitiques à Fermanville à un certain Énault. Début septembre 1910, la carrière entre en grève pour l’application du tarif négocié avec le patronat. Énault cède, mais licencie les deux délégués du syndicat un mois plus tard. Burnouf tente une démarche de conciliation, mais celle-ci échoue devant l’intransigeance patronale. Les ouvriers mettent alors le chantier à l’index. De mois en mois, celui-ci est prolongé. Le directeur de Leborgne, M. Simon, cherche à obtenir des roches de Guernesey. Sommé en juillet 1911 par Burnouf de conclure un accord avec les granitiers syndiqués, il répond qu’il ne veut plus exploiter la carrière de Fermanville « étant donné l’insécurité du travail à Cherbourg » [21][21] « Janus – Simon », L’Avenir de la Manche, jeudi 27....

14

On trouve dans ces exemples plusieurs éléments caractéristiques de la plupart des conflits de l’époque. Tout d’abord la combativité ouvrière. Les débrayages sont fréquents et souvent massifs. Dans l’article « Exemple à suivre », L’Avenir de la Manche du jeudi 17 août 1911 relate la décision unanime des terrassiers des Carrières de l’Ouest, faute d’obtenir une majoration des heures supplémentaires, de ne plus faire « que » les onze heures quotidiennes. L’article « Tous les moyens » dans le numéro du jeudi 29 septembre 1910 raconte comment, les patrons étant revenus sur leur décision d’augmenter les salaires, les ouvriers attendent le moment le plus favorable pour tous se mettre en grève. Celle-ci « a duré exactement 20 minutes » et se conclut par l’octroi de l’augmentation demandée.

15

La deuxième composante des conflits de l’époque est la solidarité. Il n’est pas rare de voir les travailleurs se cotiser pour payer le salaire d’un licencié, faire une collecte pour la famille d’un ouvrier blessé ou tué au travail. Entre autres exemples, L’Avenir de la Manche signale le jeudi 27 octobre 1910 que la collecte pour la mère du marin Gléo, noyé dans l’avant-port, a eu lieu également parmi les terrassiers travaillant dans l’arsenal. L’édition du 6 juin 1912 dénonce quant à elle des chefs de la pyrotechnie du Nardouët qui interdisent une collecte pour une veuve et ses six orphelins.

16

Mais surtout, on peut voir à l’œuvre les méthodes de gestion des conflits des syndicalistes cherbourgeois. Loin de se comporter en boutefeux, ils constituent systématiquement des délégations pour discuter avec le patron ou le directeur. Lors du conflit entre l’entreprise Leborgne et les granitiers, Burnouf écrit une lettre au patron de la société à Fécamp, où il souligne ces « usages habituels » de médiation avec le syndicat [22][22] L’Avenir de la Manche, jeudi 6 juillet 1911.. Il arrive que celle-ci, censée épargner la grève, suffise. Mais il s’agit de cas où des débrayages sauvages ont éclaté, rendant la menace de grève moins virtuelle. Sinon, le plus souvent, les délégués à la tête desquels on trouve presque toujours Alexandre Burnouf sont éconduits. Vient alors le temps de la mise à l’index [23][23] L’Avenir de la Manche signale à plusieurs reprises.... Les ouvriers désertent le chantier pour la durée du conflit. Mais au lieu de faire grève, ils travaillent ailleurs. On élit un ou deux délégués chargés de faire respecter l’index, et rétribués pour cela par leurs anciens camarades au moyen d’un « impôt de grève ». Efficace quand l’employeur est pressé de finir les travaux, le procédé semble inopérant lorsque ce dernier s’organise pour tenir, tel Leborgne lors du deuxième boycott de ses carrières de granit. Le syndicat du bâtiment lève sa mise à l’index au bout de trois mois début octobre 1911.

17

Paradoxalement, le demi-échec du mouvement de 1910 conforte le syndicat dans son opposition à la grève. L’application du tarif en principe accepté par le patronat à l’issue de la grève constitue certes la toile de fond de presque tous les conflits de la période. Mais face aux débrayages sauvages, Burnouf généralise – voire théorise dans ses articles – d’autres modes de contestation : grève perlée appelée « tactique des bras fatigués » [24][24] L’Avenir de la Manche, jeudi 8 septembre 1910. Sur..., mise à l’index des chantiers. Le syndicat finit même par lâcher des maçons du port des Flamands qui ne l’avaient pas prévenu de leur projet de débrayage [25][25] L’Avenir de la Manche, jeudi 22 juin 1911.. En juillet 1912 toutefois, le syndicat appuie une deuxième vague de grève, qui, partant des maçons, s’étend ensuite aux terrassiers des Carrières de l’Ouest et dure plus de deux semaines. Elle s’achève sur la négociation d’un contrat collectif améliorant légèrement les salaires. Un impôt de solidarité payé par les autres syndiqués du bâtiment finance des « soupes communistes ». Celles-ci permettent aux grévistes et à leurs familles d’échapper aux pressions des cambusiers. Souvent eux-mêmes ouvriers, ces derniers complètent leurs revenus en fournissant gîte et couvert à leurs collègues. Ils sont dès lors hostiles à la grève qui leur fait perdre également leur deuxième source de revenus [26][26] Deux cambusiers sont mis à l’index.. La liste des nouvelles adhésions dans les semaines suivantes laisse penser que les travailleurs ont remporté une manche. Ils s’organisent pour faire respecter les tarifs négociés. Fin 1913, le contrat collectif du bâtiment est rediscuté entre délégués patronaux et ouvriers ; la pratique commence à s’instituer.

Un projet de contre-société

18

Pour ancrer son organisation dans la durée, Alexandre Burnouf intervient sur d’autres terrains que celui du salaire. Il s’attaque d’abord aux accidents de travail, au premier rang desquels figure le « coup de pression ». Pour construire les fondations sous-marines de la digue du Homet, les tubistes travaillent dans des caissons à l’intérieur desquels la pression varie au fur et à mesure de la descente et de la remontée à la surface. On connaît déjà très bien à cette époque les effets des accidents de décompression : lésions graves dans les muscles ou les poumons, parfois la mort [27][27] Burnouf est en mesure de les expliquer dans un article :.... L’intervention du syndicat est d’autant plus délicate que le travail dans le caisson, rémunéré à hauteur d’un franc par jour après une grève en février et mars 1911, est recherché. Pour preuve, le syndicat interdit de caisson pendant une période probatoire un « camarade qui avait fait de la mauvaise besogne pendant la grève » [28][28] L’Avenir de la Manche, jeudi 16 mars 1911.. En principe, une compagnie d’assurances indemnise les victimes après visite médicale. Dans la pratique, le diagnostic du médecin de la compagnie attribue les problèmes de santé des ouvriers à d’autres causes. Les poumons abîmés deviennent une bronchite, la jambe boiteuse souffre d’un rhumatisme. Confronté à des ouvriers qui, comme Auguste Manson, « en quelques semaines de passage aux travaux du Homet [ont perdu] d’avantage (sic) que durant dix ans d’ordinaires labeurs », Burnouf commence par fournir sa médiation auprès des compagnies d’assurance, puis devant la morgue de celles-ci, une assistance juridique pour obtenir réparation devant les tribunaux. Au 19 octobre 1911, la Maison du Peuple leur a intenté 36 procès, en a gagné 22 [29][29] Procès victorieux ne signifiant cependant pas pour... et perdu quatre, tandis que dix sont encore en cours. L’Avenir de la Manche mène campagne dès l’automne 1910 pour signaler aux ouvriers que le choix du médecin leur appartient ; à cette date, Hersent sanctionne d’un retrait d’une demi-journée de salaire ceux qui vont consulter un autre médecin que celui de la compagnie d’assurances.

19

Mais Burnouf n’est pas homme à se contenter de dénoncer. Il trouve au Havre le modèle d’un projet de clinique syndicale à la mesure de ses talents d’organisateur et de son ambition. Il entraîne le syndicat du bâtiment malgré les réticences du trésorier Gosselin qui estime le prix payé bien élevé au regard des prestations fournies, et les grincements de dents des militants d’autres syndicats, notamment des travailleurs municipaux, qui auraient préféré voir le secrétaire de la Bourse du Travail Laurens s’en occuper [30][30] L’Avenir de la Manche, jeudi 17 novembre 1910.. L’idée est moins originale qu’il n’y paraît. Si la clinique cherbourgeoise est la seule de son espèce en Basse-Normandie, on en compte en Bretagne une à Rennes depuis l’automne 1907, une à Lorient en 1911, une autre à Saint-Nazaire en 1912 et deux à Nantes et Saint-Malo en 1913. Mais, outre le fait que celle de Cherbourg est citée régulièrement en exemple à Brest, elle a soigné après un an d’existence 206 blessés, dont 182 ouvriers du bâtiment et 13 dockers, quand celle de Nantes, la plus importante de Bretagne, traite 20 blessés en un trimestre d’existence [31][31] C. Geslin, Le syndicalisme ouvrier en Bretagne jusqu’.... Au-delà des ouvriers blessés, elle a reçu 1 684 visites dans l’année ! Burnouf souligne que les dockers viennent depuis trois mois et apportent un contingent important de blessés. La bonne participation des travailleurs du bâtiment s’explique par la délivrance d’une carte de « Clinique » en même temps que la carte syndicale, et, comme pour les dockers, par une propagande active pour la clinique. En revanche, les métallurgistes ne viennent pas du tout alors que nombre d’entre eux se blessent. Pour Burnouf, sont en cause « l’état d’esprit de ces camarades, qui s’imaginent être moins exploités que leurs camarades terrassiers ou dockers » et « la diversité des métiers, ajusteurs, fondeurs, serruriers, chaudronniers, chauffeurs, etc. Et puis, surtout, ce sont les précautions prises par les gros patrons métallurgistes qui ont su englober et emprisonner avec des sociétés de secours mutuels leurs ouvriers » [32][32] « Clinique de la Maison du Peuple », L’Avenir de la.... Quant aux ouvriers de l’arsenal, ils ont accès à l’hôpital militaire de la Marine.

20

D’autres projets ne voient pas le jour. Il en va ainsi de l’hébergement des ouvriers de passage à la Maison du Peuple, ou bien de la construction d’un foyer ouvrier au hameau Quévillon, à proximité des Carrières de l’Ouest, afin de soustraire les travailleurs aux cambusiers. En revanche, la Maison du Peuple construite par des ouvriers du bâtiment, le journal L’Avenir de la Manche, l’imprimerie équipée d’un moteur pour son impression ainsi que celle des affiches et même du journal de la CGT bas-normande, tout cela est le résultat des efforts acharnés de Burnouf – et des cotisations supplémentaires que s’infligent ses syndiqués. Selon lui, ces « réalisations » sont indispensables pour attirer et maintenir dans le syndicat les ouvriers les moins « conscients », autrement dit les moins politisés. « Rien de ce qui touche à la vie journalière de nos camarades ne nous laissent (sic) indifférents » [33][33] « Crise du syndicalisme », L’Avenir de la Manche, mardi.... Lors de la deuxième grande grève du bâtiment, il s’interroge à voix haute, à propos du hameau Quévillon : « Village communiste ? Et après tout pourquoi pas ? (…) Nous avons bien l’imprimerie communiste, la clinique communiste, le journal communiste, les soupes communistes, pourquoi ne continuerions-nous pas ? » [34][34] L’Avenir de la Manche, jeudi 4 juillet 1912..

21

Bien qu’il s’en défende, cette préoccupation entre parfois en contradiction avec la dynamique de la lutte sociale. Fin février 1911, lorsque terrassiers et tubistes de Hersent se mettent en grève pour l’augmentation de leurs salaires, Burnouf affirme sans détours : « ce qu’il faut avant tout protéger et mettre à l’abri, c’est l’organisation et ses œuvres, c’est au risque de contrarier quelquefois les ardents emportés par la violence de la bataille remettre toujours au premier plan la nécessité de l’organisation syndicale » [35][35] « Méthodiquement », L’Avenir de la Manche, jeudi 23.... Ce comportement tranche largement avec celui des militants des autres ports militaires. À Toulon, le syndicat de l’arsenal vide les 20 000 francs de sa caisse pour soutenir une grève d’ouvriers du bâtiment pour l’obtention de la journée de huit heures [36][36] Arch. nat., F7/13637..

Des ouvriers du bâtiment… à l’ensemble de la classe

22

Les luttes dans le bâtiment ont, on l’a vu, peu d’effet sur les mécaniciens. En revanche, elles réveillent les typographes, dont le syndicat se remet à fonctionner. Les dockers, restés jusqu’alors à l’écart du mouvement syndical, mènent en juillet 1911 une grève pour l’augmentation des salaires en refusant de décharger un bateau. Mais celle-ci avorte rapidement, le capitaine ayant, sous la protection de la police, contraint les marins à les remplacer en violation des règlements d’inscription. Le récit imprécis qu’en fait L’Avenir de la Manche – on ne connaît pas les revendications – laisse penser que les militants sont encore extérieurs à ce milieu. Pas pour longtemps. Ils organisent immédiatement une réunion pour reconstituer le syndicat des débardeurs, en sommeil depuis 1908. Fin septembre, le syndicat organise 90 % des charbonniers [37][37] « Chez les charbonniers », L’Avenir de la Manche, jeudi.... Une grève de 17 jours menée selon la tactique désormais rodée de la mise à l’index – impôt de grève pour ceux qui vont travailler ailleurs, permettant de financer deux délégués afin de faire respecter l’index – permet de faire passer le salaire quotidien de quatre à cinq francs immédiatement, puis six francs en janvier suivant et l’embauche sous le contrôle du syndicat. On peut supposer que le climat entretenu par les conflits dans le bâtiment a suscité ce regain de combativité des dockers [38][38] Sur les influences réciproques de différentes catégories.... En retour, l’organisation de ces derniers en trois sections de métier (charbonniers, dockers de bois et matériaux associés, dockers transatlantiques) fait resurgir dans le syndicat du bâtiment le débat sur l’alternative entre syndicat de métier et syndicat d’industrie … au grand dam de Burnouf, pour qui le passage à la deuxième forme d’organisation a largement fait la preuve de sa supériorité [39][39] « Par sections », L’Avenir de la Manche, jeudi 3 août... : « les syndicats de peintres, de terrassiers, de plâtriers, de maçons, de menuisiers à Cherbourg ont toujours lamentablement végété ».

23

En décembre 1913, quelques boulangers raniment à leur tour leur organisation devenue apathique. Ils s’inspirent des succès du syndicat du bâtiment et négocient directement un contrat collectif fixant un salaire minimum. Le poids du mouvement syndical a forcément pesé dans la décision des patrons d’accepter la négociation. Ce qui n’empêche pas un récalcitrant de faire de la résistance et de monter « la garde browning au point à l’entrée du fournil » [40][40] « La boulange », L’Avenir de la Manche, vendredi 17....

24

À l’arsenal, on ne constate pas de débrayages, encore moins de grèves. En revanche, l’insuffisance des salaires alimente deux frondes envers le syndicat et ses dirigeants. L’une émane des « vieux » ouvriers, ceux dont l’ancienneté dans l’arsenal dépasse 20 ans, groupés autour d’un ancien dirigeant du syndicat, Prieur. Molinier, lui aussi ancien militant du syndicat, anime l’autre, celle des auxiliaires, ouvriers recrutés « en régie » et non directement sous le statut d’ouvrier d’État. Elles ont en commun de défendre des intérêts catégoriels plutôt que ceux de l’ensemble des travailleurs de l’arsenal et de justifier cette démarche qui les conduit nécessairement à s’isoler des autres ouvriers par des reproches à l’encontre du syndicat, jugé inefficace ou trop lié à une catégorie particulière d’ouvriers. C’est en fait un modèle d’action syndicale qui est en crise. Les commissions paritaires des arsenaux, dont la création doit beaucoup du côté du monde ouvrier au dirigeant cherbourgeois Hippolyte Mars, ne sont plus réunies régulièrement. Lorsqu’elles se tiennent, c’est pour enregistrer les décisions des hauts fonctionnaires de la Marine. Mars ne peut que tempêter dans les colonnes de L’Avenir de la Manche contre la morgue des officiers. Ses appels aux députés Mahieu et Chéron ne donnent rien. Il est significatif qu’il ne s’adresse pas aux députés socialistes, mais à des radicaux, quand bien même il peut justifier son choix par le fait que Mahieu représente Cherbourg et Chéron a occupé le fauteuil de ministre peu de temps avant. Fait plus frappant encore, la contestation de ce modèle syndical débouche paradoxalement non sur un recours à la grève ou à d’autres pratiques relevant du conflit, mais sur un redoublement d’offres de négociation. Molinier et Prieur ont en effet l’un comme l’autre pour objectif premier d’être reconnus comme interlocuteurs valables par les autorités de l’arsenal.

25

C’est finalement à l’extérieur des lieux de travail que rebondit le conflit sur l’insuffisance des salaires ouvriers, à l’occasion de la crise de la « vie chère » d’août et septembre 1911 [41][41] À propos de cette crise sociale, on peut se reporter.... Celle-ci frappe Cherbourg peu après la Bretagne et juste avant Le Havre [42][42] J. Legoy, Le Peuple du Havre et son histoire, volume.... Les ménagères sont en effet confrontées à des commerçants pratiquant des prix exorbitants : la livre de beurre et la douzaine d’œufs atteignent deux francs, soit le fruit d’une demi-journée de travail à l’arsenal et presque autant dans le bâtiment. L’Union Départementale propose au début de septembre 1911 la création d’un « Syndicat de consommateurs et de locataires de Cherbourg et région » [43][43] Alexandre Burnouf en expose le programme dans « Contre.... En deux jours, plusieurs centaines de femmes adhèrent. Ce succès permet de lancer le lendemain de la réunion, un dimanche, un appel relayé par affiche à payer au plus cher la livre de beurre 1,50 franc et la douzaine d’œufs 1,30 franc – un mode opératoire qui rappelle les « taxations » lors des émeutes frumentaires du xviiie siècle, et que l’on retrouve du reste au Havre. Il est significatif que cet appel ne soit pas adopté en réunion mais ultérieurement. Car d’une part, on sent que le tempo des événements s’accélère. Et d’autre part, les militants ont sans doute des difficultés à canaliser les femmes dépourvues des traditions de discipline de leurs maris syndiqués. Dès le lundi, l’initiative tourne quasiment à l’émeute. La municipalité visiblement paniquée a déployé sa police et appelé des gendarmes à la rescousse. À huit heures, les ménagères accompagnées de quelques militants affichent leur détermination à n’acheter qu’aux prix annoncés. Certains « cultivateurs et vendeuses [acceptent et voient] leur marchandise enlevée en un clin d’ œil et payée ». Sous la direction du premier adjoint Éloy, les policiers, tout en enjoignant aux marchands de ne pas baisser leurs prix, cherchent alors à « opérer le plus d’arrestations possible en provoquant au besoin des incidents. (…) Des agents provocateurs (…) tentaient à tout instant de déchaîner des bagarres que seul le sang froid des militants réussit à éviter. (…) Les dames du comité furent arrêtées et odieusement brutalisées ». Quant à Burnouf, il est arraché « des griffes des agents » à qui leur chef hurle « c’est celui-là qu’il nous faut » [44][44] Toutes ces citations sont tirées de L’Avenir de la..., accréditant pour les cégétistes l’idée d’une répression concertée. La matinée s’achève sur des charges de gendarmes à cheval et une victoire pour les ménagères : les prix ont effectivement baissé ; les rares à avoir payé le beurre deux francs la livre sont l’objet de protestations énergiques. Mais celles qui ont pris la tête du syndicat des consommateurs, notamment une certaine Mme Thoumine, sont en prison.

26

La manifestation prévue pour la sortie des ouvriers de l’arsenal est interdite par le maire. Les ménagères publient de leur côté une nouvelle affiche appelant à protester contre les arrestations du matin et réclamant la démission de la municipalité. Devant l’arsenal, les militants s’efforcent d’éviter l’affrontement. Laurens parlemente avec la police à plusieurs reprises et Burnouf « supplie les camarades de se disperser et de regagner la Ville par petits groupes. Il fait rouler le drapeau et baisser la pancarte » tandis que la gendarmerie à cheval prend position. La foule semble devoir s’écouler paisiblement. Mais l’arrestation du porteur de la pancarte à l’entrée de la ville rallume la colère, et ce sont 2 000 manifestants qui vont exiger devant la mairie la mise en liberté des prisonniers. Ils ne se dispersent pas lorsque deux compagnies de fantassins les chargent. Les prisonniers sont finalement relâchés.

27

Une fracture apparaît alors dans les milieux cégétistes et socialistes. Burnouf insiste dans les réunions sur la nécessité de se faire entendre dans la rue lors du jugement des manifestants arrêtés. Il fait même prendre position au conseil syndical du bâtiment pour un appel de la Bourse du Travail à la grève ce jour-là. Mais le compte-rendu du procès ne mentionnant aucune manifestation, on peut penser qu’il n’a pas eu gain de cause. Car de l’autre côté, Mars qui, outre son mandat syndical, est maire socialiste d’Équeurdreville, s’oppose fermement à la poursuite de l’agitation. Le conseiller municipal socialiste Juhel rapporte en réunion de section – que Mars déserte depuis plusieurs mois – qu’« il a été jusqu’à dire que l’agitation faite par le syndicat des consommateurs autour de la question de la vie chère n’était que du battage qui fallait qui cesse (sic) » [45][45] Compte-rendu publié dans L’Avenir de la Manche, jeudi.... Le secrétaire de la section socialiste de Cherbourg, Allanic, déplore quant à lui les violences des manifestants, met en avant son respect des formes légales de protestation et affirme son désaccord tant avec l’affiche qu’avec la manifestation du lundi après-midi. Cette crise partage en fait les partisans de l’alliance avec les autres formations de la gauche rassemblées dans la « concentration républicaine et socialiste », laquelle tient depuis 1903 la mairie sous la houlette d’Albert Mahieu, et ceux de l’indépendance politique de la classe ouvrière, à tout le moins du Parti socialiste. Les manifestations contre la vie chère mettent directement en cause la gestion de la municipalité. Les responsables socialistes en voie de notabilisation refusent de jouer cette partition. Leurs camarades plus sensibles aux pressions de la base ne peuvent s’abstenir de reprocher au nouveau maire Charles Delagarde – Albert Mahieu a démissionné un an auparavant – ses liens avec les hommes d’affaires de l’agglomération, notamment la famille Bretel [46][46] Propriétaire d’une laiterie fabriquant du beurre, elle... ou le patron du bâtiment Hersent, dont il est l’avocat. L’Avenir de la Manche du 4 avril 1912, dans son article « Médecins de combat », se fait d’ailleurs l’écho de l’agression de l’avocat de la CGT Agneray par le docteur Bourgogne, médecin de l’entreprise Hersent, alors qu’ils sont colistiers élus au conseil municipal. La décrue du mouvement amène ces militants à tenter d’organiser les consommateurs en ressuscitant la coopérative d’achat La Prolétarienne entre temps disparue, ou en organisant des réunions décentralisées à Équeurdreville.

Conclusion

28

Il ressort de ce tableau l’impression que la conflictualité, sinon le centre de gravité du mouvement ouvrier cherbourgeois, bascule avant 1914 de l’arsenal vers le bâtiment. C’est dans ce secteur que se révèlent les militants les plus actifs, les véritables bâtisseurs, au sens propre comme au sens figuré, de l’Union Départementale de la CGT, de son journal, de sa Maison du Peuple. Les militants de l’arsenal, sans complètement abandonner les travailleurs des autres corporations à leur sort, se préoccupent peu de les faire fonctionner. S’ils continuent de financer certaines « œuvres », ils brillent néanmoins par leur absence dans leur mise en place, alors qu’ils n’y sont pourtant pas moins attachés idéologiquement que leurs camarades.

29

Par ailleurs, les modalités de la lutte des classes ont certainement contribué à occulter en partie la combativité ouvrière cherbourgeoise aux yeux des statistiques. Hormis le mouvement de juin 1910 et celui de juillet 1912, les grèves proprement dites sont rares. C’est la mise à l’index, la grève perlée, le débrayage unanime suivi d’une médiation qui rythment l’antagonisme entre ouvriers et patrons. L’éclatement des chantiers et les situations de sous-traitance accentuent encore certainement la sous-évaluation des conflits.

30

Enfin, les interactions entre ouvriers du rang et cadres syndicaux se révèlent plus complexes que la simple adhésion de la majorité des uns et des autres au réformisme. La faiblesse des salaires détermine dans une large part l’afflux des syndiqués. Cette situation impose aux dirigeants d’engranger des résultats, de prouver leur efficacité. C’est après la première victoire des ouvriers du bâtiment qu’une puis deux oppositions à Mars et son équipe se manifestent à l’arsenal. Dans toute notre période, la combativité ouvrière déborde celle des cadres. Sous la double pression de la colère ouvrière et du rôle d’interlocuteur responsable auquel les rappellent autorités et patrons, ces derniers oscillent. Alexandre Burnouf résume bien cette contradiction : il passe de plaidoyers pour le socialisme à des appels à la discipline qui sonnent comme autant d’appels au calme, exprimant en outre fréquemment les premiers en des termes mesurés et les seconds au moyen de diatribes radicales d’apparence. Réformistes, les dirigeants ouvriers le sont d’abord par leur pratique de la conciliation et de la médiation avec patrons et gouvernement. Ils n’organisent la grève que lorsqu’ils ne peuvent plus la repousser à l’horizon. Les travailleurs ont un rapport moins déterminé, et sans doute plus fluctuant, à l’alternative négociation ou conflit ouvert. Car si la grève générale ne les effraie pas, ils n’en maintiennent pas moins leur confiance à leurs dirigeants, ce qu’attestent les réélections successives des bureaux des syndicats, et plus encore la préservation d’un socle massif d’adhérents, voire son extension.

Aperçu biographique sur Alexandre Burnouf (1881, Tourlaville – 1939, Cherbourg)

31

Issu d’un milieu ouvrier modeste, Alexandre Burnouf milite très jeune – il affirme en 1919 avoir participé à une grève du bâtiment au Havre à l’âge de 19 ans. Partout où il passe, il brigue les premiers rôles. Dans le syndicat de l’arsenal, il se fait remarquer aux alentours de 1905 comme un des leaders de la minorité radicale opposée à la ligne réformiste incarnée par Hippolyte Mars. Ses espoirs déçus de promotion dans la hiérarchie du syndicat, mais aussi la relation d’amitié profonde qui l’unit au nouveau secrétaire de la Bourse du Travail Léon Laurens, expliquent son implication dans la construction de l’Union Départementale, puis du syndicat du bâtiment. Parallèlement, il devient une figure incontournable du socialisme cherbourgeois. Il est candidat à plusieurs élections sous les couleurs de la SFIO jusqu’au début des années 1930.

32

Son tempérament fougueux le mène parfois à glisser de la joute verbale à la bagarre pure et simple. Il est condamné en juin 1911 à six semaines de prison pour avoir déclenché une rixe à proximité d’un chantier de réfection de voie ferrée où il était venu passer ses troupes en revue. Il semble toutefois dans ce cas précis – et à la différence de bien d’autres, comme le pugilat avec son frère ennemi, le secrétaire de la section socialiste de Cherbourg Allanic, en plein conseil municipal – qu’il ait été victime d’une provocation. En dépit de – ou grâce à ? – ses manières, il jouit d’un prestige énorme parmi les ouvriers du bâtiment, qui le reconnaissent comme leur chef. Il faut dire qu’il se dépense pour eux sans compter son temps, créant une multitude d’œuvres, du journal à la clinique syndicale en passant par la Maison du Peuple.

33

En 1913, l’appréciation portée sur son dossier de renseignements par la police spéciale se dégrade. Burnouf anime en effet l’opposition à la guerre. Il part néanmoins pour le front sans discuter un an plus tard. Prisonnier dès septembre 1914, il réussit à s’évader un an et demi plus tard. Il fait alors, non sans mal, basculer la fédération socialiste de la Manche – en fait Cherbourg – dans l’opposition à la guerre. Mais en parallèle, son activité syndicale est marquée par la recherche permanente de négociations et de compromis avec patrons et autorités, au risque de dresser contre lui une partie des ouvriers grévistes, comme au printemps 1919. Ces tractations lui permettent toutefois de remettre sur pied une Bourse du Travail active, centrée sur une série de coopératives ouvrières gérant des baraques de ravitaillement, exécutant des travaux de neutralisation de munitions ou des chantiers du bâtiment. Peu à peu accaparé par la gestion de ces nouvelles « œuvres », Burnouf transforme celles-ci au début des années 1930 en une véritable entreprise privée, dont il est évidemment le patron, et qui existe encore aujourd’hui. Il abandonne au même moment l’activité politique au sein d’une SFIO renouvelée, en partie radicalisée, et moins encline à fermer les yeux sur les faits et gestes de son principal élu municipal depuis 1919.

Notes

[*]

Doctorant, université du Havre, laboratoire Cirtaï.

[1]

Paru dans Le Mouvement social, no 127, avril-juin 1984, p. 65-88.

[2]

Cordonniers, menuisiers et divers secteurs du bâtiment rassemblent 500 syndiqués. Voir « Un milieu réformiste… », op. cit., p. 72.

[3]

En partie la même équipe qui, sous le nom de Comité pétitionnaire des ouvriers du port, se faisait jusque-là de temps à autre le porte-parole de ces derniers auprès des pouvoirs publics et de l’amirauté. Arch. nat., F 7 / 12500.

[4]

Arch. nat., F 7 / 12500.

[5]

Les données de ce paragraphe sont extraites du recueil d’articles du Congrès de l’association française pour l’avancement des sciences, Cherbourg et le Cotentin, 1905, Cherbourg.

[6]

Arch. nat., F 7 / 12500. Une concurrence jamais vraiment éliminée : l’article « Renards ! » publié le 6 décembre 1912 dans LAvenir de la Manche reproduit et appuie une lettre du syndicat des patrons du bâtiment à celui des ouvriers dénonçant des ouvriers de l’arsenal qui prennent en charge, seuls ou à plusieurs, des chantiers « de la maçonnerie jusqu’à la couverture ». À noter qu’une brouille pour les mêmes raisons de concurrence sauvage entre le syndicat des coiffeurs et celui de l’arsenal à Toulon entraîne en 1907 l’expulsion de ce dernier de la Bourse du Travail. Arch. nat., F 7 / 13637.

[7]

Arch. nat., F 22 / 86.

[8]

Arch. nat., F 7 / 12500. Mars présente la création de ce syndicat comme un moyen de réduire l’antagonisme entre les ouvriers du port et ceux « de l’industrie » lors d’une réunion publique du syndicat, devant 500 personnes.

[9]

Arch. nat., F 7 / 13607.

[10]

Arch. nat., F 22 / 86.

[11]

« Bilan de fin d’année », LAvenir de la Manche, jeudi 8 décembre 1910.

[12]

Arch. dép. Manche, 4 M 15, dossier individuel de renseignements du commissariat de police de Cherbourg no 404.

[13]

C’est du moins ce qu’il affirme devant les métallurgistes en grève en mai 1919… Arch. nat., F 7 / 13362.

[14]

LAvenir de la Manche, jeudi 11 août 1910, article « Syndicat du bâtiment ».

[15]

LAvenir de la Manche, jeudi 4 août 1910, article « Parlons clair ».

[16]

Rédacteur régulier de LAvenir de la Manche, Burnouf affectionne les menaces d’utiliser la « machine à bosseler » ou l’« éventail à bourriques ». Il passe à la pratique à plusieurs reprises. Entre autres exemples, il se bat en plein conseil municipal avec son collègue socialiste Allanic en 1921. Dans la période qui nous occupe, il est même condamné à six semaines de prison pour voies de fait sur des ouvriers non syndiqués.

[17]

Le Travailleur socialiste et syndicaliste, jeudi 23 juin 1910. Ce journal précurseur de LAvenir de la Manche paraît entre avril et juillet 1910.

[18]

Le Travailleur socialiste et syndicaliste, jeudi 30 juin 1910.

[19]

« Soyons prêts ! », LAvenir de la Manche, jeudi 1er septembre 1910 – C’est l’auteur qui souligne.

[20]

LAvenir de la Manche, jeudi 19 octobre 1911. Le journal publie même un appel à réunion en breton le 25 février 1913.

[21]

« Janus – Simon », LAvenir de la Manche, jeudi 27 juillet 1911.

[22]

LAvenir de la Manche, jeudi 6 juillet 1911.

[23]

LAvenir de la Manche signale à plusieurs reprises des mises à l’index de chantiers au Havre ou en Bretagne par les syndicats locaux. On peut imaginer que les index frappant les chantiers cherbourgeois sont aussi transmis à ceux-ci en retour.

[24]

LAvenir de la Manche, jeudi 8 septembre 1910. Sur plusieurs chantiers, les rendements sont divisés par trois à quatre. Dans une réunion tenue par le dirigeant national de la CGT Péricat, les militants attribuent à cette tactique l’application du tarif négocié avec le syndicat aux Carrières de l’Ouest et dans quatre chantiers dont celui du casino.

[25]

LAvenir de la Manche, jeudi 22 juin 1911.

[26]

Deux cambusiers sont mis à l’index.

[27]

Burnouf est en mesure de les expliquer dans un article : LAvenir de la Manche, jeudi 13 juillet 1911.

[28]

LAvenir de la Manche, jeudi 16 mars 1911.

[29]

Procès victorieux ne signifiant cependant pas pour autant indemnisation. LAvenir de la Manche du 21 juillet 1914 consacre un portrait à Manson, alors « nourri par l’Assistance Publique et logé à l’asile de nuit ». L’avocat de la compagnie d’assurances vient d’obtenir un jugement exonérant celle-ci du paiement des indemnités, les faits étant, du fait des lenteurs de procédure, prescrits…

[30]

LAvenir de la Manche, jeudi 17 novembre 1910.

[31]

C. Geslin, Le syndicalisme ouvrier en Bretagne jusquà la Première Guerre mondiale, Rennes, Éditions Espace-Écrit, 3 vol., 988 p., 1990, t. 2, p. 528.

[32]

« Clinique de la Maison du Peuple », LAvenir de la Manche, jeudi 4 janvier 1912.

[33]

« Crise du syndicalisme », LAvenir de la Manche, mardi 25 février 1913.

[34]

LAvenir de la Manche, jeudi 4 juillet 1912.

[35]

« Méthodiquement », LAvenir de la Manche, jeudi 23 février 1911. C’est l’auteur qui souligne le passage en capitales.

[36]

Arch. nat., F7/13637.

[37]

« Chez les charbonniers », LAvenir de la Manche, jeudi 21 septembre 1911.

[38]

Sur les influences réciproques de différentes catégories et organisations ouvrières, et comment elles contribuent à modifier un climat, on se reportera avec profit à J. Barzman, Dockers, métallos et ménagères : mouvements sociaux et cultures militantes au Havre (1912-1923), Rouen, Presses Universitaires de Rouen, 1997.

[39]

« Par sections », LAvenir de la Manche, jeudi 3 août 1911.

[40]

« La boulange », LAvenir de la Manche, vendredi 17 juillet 1914. L’article est signé du pseudonyme « Lagueul Du Four ».

[41]

À propos de cette crise sociale, on peut se reporter à J.-M. Flonneau, « Crise de vie chère et mouvement syndical 1910-1914 », Le Mouvement social, no 72, juillet-septembre 1970, p. 49-81, et A. Chatriot et M. Fontaine, « Contre la vie chère », Cahiers JaurèsLes débuts de la SFIO, 2008/1-2, no 187/188, p. 97-116.

[42]

J. Legoy, Le Peuple du Havre et son histoire, volume 3 : du négoce à lindustrie 1800-1914. La vie politique et sociale, Saint-Etienne-du-Rouvray, Atelier d’impression de la ville du Havre, 3 vol., 1984, p. 374-375.

[43]

Alexandre Burnouf en expose le programme dans « Contre la vie chère », LAvenir de la Manche, jeudi 7 septembre 1911.

[44]

Toutes ces citations sont tirées de LAvenir de la Manche, jeudi 14 septembre 1911.

[45]

Compte-rendu publié dans LAvenir de la Manche, jeudi 5 octobre 1911.

[46]

Propriétaire d’une laiterie fabriquant du beurre, elle détient en outre une maison de commerce.

Résumé

Français

À la veille de la Première Guerre mondiale, le port de Cherbourg devient, en dépit de sa position excentrée, le principal pôle de la CGT en Basse-Normandie grâce au développement d’un syndicalisme de masse. Celui-ci part des ouvriers de l’arsenal. L’un d’entre eux, Alexandre Burnouf, devient permanent du syndicat du bâtiment et y développe la syndicalisation intégrale alors même qu’un boom de l’activité favorise l’émergence d’une conflictualité multiforme, principalement sur le terrain salarial.
L’article examine comment tour à tour les militants stimulent la combativité ouvrière ou la canalisent, voire sont débordés par leurs initiatives. Car les luttes des salariés du bâtiment créent un climat propice à l’entrée en lice d’autres catégories d’ouvriers du port, puis des ménagères, lors de la crise de la « vie chère ». Face à cela, les militants répondent par un projet de contre-société ambigu, opposé à l’ordre établi, mais jouant également un rôle de régulation des conflits sociaux.

Mots-clés

  • syndicalisme
  • conflit
  • grève
  • 1900-1914
  • Cherbourg
  • port
  • mouvement ouvrier
  • négociation
  • clinique syndicale
  • vie chère

English

Cherbourg workers’ movements on the Eve of the Great War : Conflict or RegulationOn the eve of the Great War, Cherbourg became the main centre of CGT (affiliated with the communists) activism in Lower Normandy, despite its remote location, because of massive unionisation based in the naval arsenal. One of these unionists, Alexandre Burnouf, became a leader of the construction workers’ union and pushed for a closed shop whereas the economic boom favoured a diffuse action, especially concerning salaries.
This article examines how union organisers encouraged or directed worker activism or were overwhelmed by their initiatives. During the crisis of the “high cost of living” the salary demands of construction workers incited other workers and housewives to enter the conflict. Unionists responded by formulating a new and ambiguous project opposed to the status quo yet seeking a traditional regulation of social conflict.

Keywords

  • unionism
  • conflicts
  • strikes
  • 1900-1914
  • Cherbourg
  • port
  • workers movement
  • negotiation
  • high cost of living

Plan de l'article

  1. Diffusion d’un modèle d’organisation syndicale
  2. Un dirigeant aux méthodes particulières
  3. Un rapport dialectique au conflit
  4. Un projet de contre-société
  5. Des ouvriers du bâtiment… à l’ensemble de la classe
  6. Conclusion
  7. Aperçu biographique sur Alexandre Burnouf (1881, Tourlaville – 1939, Cherbourg)

Pour citer cet article

Vabre Nicolas, « Le mouvement ouvrier cherbourgeois à la veille de la Première Guerre mondiale : entre conflit et régulation », Annales de Normandie, 2/2013 (63e année), p. 125-142.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2013-2-page-125.htm
DOI : 10.3917/annor.632.0125


Article précédent Pages 125 - 142 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback