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Annales de Normandie

2013/2 (63e année)


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La collection des matrices du Département des Monnaies Médailles et Antiques de la Bibliothèque nationale de France, dont le catalogue raisonné verra le jour dans le courant de l’année [1][1] A. Vilain-De-Bruyne, Collection des matrices médiévales..., conserve plusieurs sceaux normands dont la matrice de l’abbaye d’Aunay-sur-Odon que nous avons déjà eu l’occasion de publier dans une précédente chronique sigillographique des Annales de Normandie. Après avoir étudié le sceau d’une communauté religieuse calvadosienne, nous nous dirigeons aujourd’hui vers l’extrême nord du duché, pour présenter la matrice d’une communauté laïque, en l’espèce le second sceau aux causes de la ville d’Eu.

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Comme pour de nombreuses matrices conservées à la Bibliothèque nationale, nous ne savons rien sur l’histoire ni même sur l’entrée de cet objet dans les collections publiques. Publiée pour la première fois en 1837 dans le Trésor de numismatique et glyptique[2][2] P. Delaroche, M. Henriquel Dupont, C. Lenormant (dir.),..., organe éditorial ayant publié bien des matrices de sceaux du Cabinet des Médailles, on peut avancer sans trop de difficultés qu’elle fait alors déjà partie des collections de cette institution. Ajoutons que cette date correspond à un certain nombre d’initiatives éditoriales relatives aux résidences de la famille d’Orléans [3][3] Entre 1830 et 1848 le château d’Eu fut le lieu de résidence..., ce qui explique peut-être le choix « courtisan » de la faire figurer dans le Trésor de numismatique mais aussi ce qui en a peut-être motivé l’entrée dans les collections nationales [4][4] Citons entre autres les monographies de J. Vatout,.... La matrice qui figure dans le Registre des monuments d’or et d’argent[5][5] Registre des Monuments d’or et d’argent, Cabinet des... confirmant ainsi le terminus a quo de la première moitié du xixe siècle, n’apparaît toutefois pas dans les différentes éditions du Dumersan [6][6] M. Dumersan, Histoire du Cabinet des médailles antiques... qui, il est vrai, ne décrit que les objets exposés.

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Située au débouché de la vallée de la Bresle, petit cours d’eau marquant la frontière entre la Normandie et la Picardie, Eu, partie du pagus talogiensis, a été confiée successivement par Richard II à ses deux fils illégitimes Godefroid et Guillaume. Le comté est resté dans la lignée des Richardides jusqu’au mariage, en 1191, d’Alix d’Eu (morte en 1246) avec Raoul d’Exoudun de la maison de Lusignan. En 1260, le comté est passé par alliance sous la tutelle de la famille de Brienne pour lui être confisqué en 1350 au profit de Jean d’Artois. À la mort de Charles le Téméraire en 1477, Louis XI reprend le territoire pour le rendre aux Nevers à qui le duc de Bourgogne l’avait acquis la même année.

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Par sa position stratégique tant du point de vue militaire que commercial [7][7] Pour l’histoire de la ville d’Eu voir la monographie..., Eu a rapidement acquis le statut de capitale [8][8] Son sceau apparaît sur une charte datée de 1191, AnF,..., statut en quelque sorte confirmé par l’octroi en 1151 d’une charte de franchise établie sur le modèle de celle de Saint-Quentin. D’un point de vue sigillaire, comme bien des exemples le confirment, l’octroi de la franchise ne fut pas immédiatement assorti de la gravure d’un sceau. Si les plus anciens sceaux communaux portés à notre connaissance étaient appendus à une charte de 1249, acte malheureusement disparu [9][9] C’est du moins comme tel que le document, jadis conservé..., ils nous sont néanmoins connus grâce à une charte du début du xive siècle conservée aux Archives nationales [10][10] AnF, J 415 A no 70..

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D’un diamètre de 55 millimètres, la face du sceau est occupée par une aigle plein champ entourée d’une légende fragmentaire qu’il est toutefois possible de compléter en Sigillum communionis augi[11][11] S. Deck, La ville d’Eu. Son histoire…, op. cit., p.... (fig. 1). De son côté, le contresceau, de 37 millimètres de diamètre, présente un félin passant vers la droite, animal dont il est difficile de déterminer s’il s’agit d’un lion regardant droit devant lui ou d’un léopard tournant la tête vers la gauche [12][12] AnF, sc/ Vi 269 et 269 bis. (fig. 2). Il est entouré de la légende : Sigillum maioris augi.

Fig. 1Fig. 1
Fig. 2Fig. 2
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Si, au regard du style de l’aigle, il est largement possible de remonter la date de la gravure de la matrice dans le dernier quart du xiie siècle, il n’est pas certain que celle du contre-sceau lui soit exactement contemporaine. Son style fruste, notamment au niveau de la légende, indique tout au moins qu’il a été réalisé par une main différente. En tout état de cause, les deux matrices ont pu être utilisées ensemble au moins à partir des années 1200.

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Comme l’indiquent leurs légendes respectives, les deux sceaux mettent en image l’organisation institutionnelle d’une cité où le pouvoir du maire était relativement étendu. Si l’aigle correspondant aux armes de la ville se réfère peut-être à un jeu de consonances entre le toponyme Augi et le terme d’aquila, selon un phénomène par ailleurs extrêmement courant dans le corpus sigillaire médiéval, le félin est très certainement une référence explicite à la tutelle ducale, ce qui confirme sa gravure avant l’annexion de la Normandie par Philippe Auguste en 1204.

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Malgré les changements fréquents à la tête du comté, ce système sigillaire fut maintenu en l’état jusqu’au début du xive siècle, époque où les bourgeois euxois obtinrent de leur comte le droit d’user d’un sceau aux causes [13][13] S. Deck, La ville d’Eu. Son histoire…, op. cit., p..... De cette nouvelle marque servant à authentifier les actes de juridiction gracieuse, les vidimus et les statuts des métiers et des confréries, nous ignorons pour l’heure la forme. À la fin du xive siècle, la ville disposait donc d’un système sigillaire comparable à celui de bien des villes du nord du royaume. Les sceaux étaient conservés avec tout l’apparat nécessaire à l’intérieur de la maison de ville dans une « huche » munie d’une double serrure dont seuls deux magistrats possédaient les clefs. Cette maison fut dotée à l’extrême fin du siècle d’un beffroi autonome auquel on ajouta une horloge et une galerie consacrée à la conservation des sceaux ainsi, et le fait mérite d’être noté, qu’une série de coffres contenant les sceaux des particuliers déposés là après que leurs propriétaires en aient fait reconnaître « l’empete » devant le corps municipal [14][14] Ibid., p. 139..

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Au vu de ces éléments, la matrice conservée à la Bibliothèque nationale pourrait correspondre au sceau aux causes gravé au début du xive siècle (fig. 3). En effet cette grosse matrice en argent munie d’une arête dorsale montée à charnière [15][15] L’objet mesure 46 mm de diamètre et pèse 64,60 g., présentant au centre de son champ un léopard, est pourvue d’une légende indiquant de manière claire sa destination :

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(fleur de lis) : GRA(n)D : SEEL : AUX CAVSES : PO(u)R : LA : MAIRIE : DE : LA VILLE : DE : EV.

Fig. 3Fig. 3
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Cela étant, cette hypothèse est de toute évidence incompatible avec le style de l’objet. Si le caractère fruste de la gravure de l’animal ne permet pas d’avancer une datation assurée, il n’en va pas de même de la légende gravée en gothique tardif, ni du système de préhension correspondant à un type diffusé à partir de la fin du xve siècle. Selon toute vraisemblance la matrice de la Bibliothèque nationale doit être considérée comme un second sceau aux causes dont la gravure tardive a sans doute été motivée par les dramatiques événements ayant affecté la ville dans le dernier quart du xve siècle. En 1475 en effet, craignant une descente anglaise par l’embouchure de la Bresle – rappelons que le comté d’Eu est alors aux mains de Charles le Téméraire –, Louis XI ordonna de « démolir, raser, brûler et abattre promptement la ville » [16][16] S. Deck, La ville d’Eu. Son histoire…, op. cit., p..... Cette destruction tactique qui n’épargna que les édifices religieux, fut suivie d’un certain nombre de privilèges fiscaux octroyés à la ville pour sa reconstruction, reconstruction qui ne sera effective qu’au début du siècle suivant.

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La matrice présente un programme iconographique permettant à la fois de proclamer la renaissance d’une cité placée dès la fin du xiie siècle sous la marque du léopard tout en affirmant par l’intermédiaire de la fleur de lis sommitale son appartenance définitive au royaume. La lourde charge symbolique véhiculée par le léopard est ici détournée par le traitement même d’un animal figuré de telle manière qu’on ne peut le confondre avec le léopard figurant sur les armes des souverains anglais. À cet égard, le traitement naturaliste de l’animal est très certainement motivé par la nécessité de le distinguer du léopard héraldique. Cette volonté explique peut-être la différence notable dans la qualité d’une légende particulièrement bien répartie dans l’espace qui est le sien et joliment encadrée par un système de grènetis réguliers et profonds, et la gravure si peu assurée du léopard. La position de l’animal – corps de profil et tête de face – semble avoir posé au graveur un certain nombre de problèmes très visibles au niveau de l’asymétrie des oreilles ainsi que dans le traitement arbitraire et maladroit de la crinière réduite à de petits traits parallèles au sommet du crâne lui conférant un air presque comique.

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Au vu de l’importance symbolique d’un objet manifestant la renaissance de la commune, ce contraste dans la facture trouve-t-il son explication dans le peu de talent du graveur ou bien dans le programme iconographique qu’on lui a imposé, à savoir la reprise d’un motif ancien comme celui figurant sur le premier sceau aux causes, ou sur celui du maire gravé vers 1200 ? Cette hypothèse qui expliquerait les maladresses manifestes de l’image est selon nous confirmée par la présence de la mystérieuse molette gravée devant le poitrail de l’animal.

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Cet élément à la signification problématique se retrouve au moins une fois sur un sceau normand. S’il est intéressant de mettre en parallèle la matrice euxoise avec la superbe matrice au léopard que la ville de Rouen utilise depuis le début du xiiie siècle [17][17] AnF, sc/ Vi no 591. (fig. 4), la relation sigillaire trouve une bien plus grande proximité avec le premier grand sceau de Rouen. Gravé dans le dernier quart du xiie siècle, celui-ci présente un léopard contourné, devant lequel est figurée une molette quasi identique dont, avouons-le, la signification nous échappe aussi (fig. 5) [18][18] AnF, sc/ Vi no 590.. Le type « au léopard et à la molette » forme cependant un modèle ancien que par imitation le premier sceau aux causes d’Eu portait peut-être et qui se retrouve par copie tardive sur le sceau gravé après 1475.

Fig. 4Fig. 4
Fig. 5Fig. 5
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Cette chronique qui a pour objet de présenter une matrice inédite et ainsi d’ajouter un maillon à la connaissance de l’art sigillaire normand ne prétend pas épuiser le sujet. À cet égard, étant donné que les sources publiées par Simone Deck s’arrêtent précisément là où commence notre enquête, il est fort à parier qu’une mention de paiement, qu’un élément documentaire niché quelque part dans les fonds d’archives, permettra de confirmer ou d’infirmer nos hypothèses. En tout état de cause, cette chronique permet d’insister sur l’importance de l’étude des sceaux qu’en « bons médiévistes » nous avons tendance à traiter de tardifs. Comme nous avons eu l’occasion de le montrer dans notre thèse [19][19] A. Vilain-De Bruyne, Imago Urbis : les représentations..., l’art sigillaire de la première moitié du xvie siècle se situe dans la droite ligne des siècles précédents. En matière de sceaux urbains, les années 1500 ne forment pas un hiatus significatif.

Notes

[*]

Pensionnaire pour les domaines d’Histoire de l’art médiéval et histoire de l’architecture à l’Institut national d’histoire de l’art. Chercheur associé IRHIS-Lille III, Villeneuve-d’Ascq.

[1]

A. Vilain-De-Bruyne, Collection des matrices médiévales du Cabinet des Médailles de la Bibliothèque nationale de France : catalogue raisonné, Paris, éd. BnF, 2014.

[2]

P. Delaroche, M. Henriquel Dupont, C. Lenormant (dir.), Trésor de numismatique et de glyptique ou recueil général de médailles, monnaies, pierres gravées, bas-reliefs, etc., tant anciens que modernes, les plus intéressants sous le rapport de lart et de lhistoire, gravé par les procédés de M. Achille Collas. Sceaux des communes, communautés, évêques, abbés et barons, Paris, Ritner et Goupil, 1837, p. 18 no 14, pl. X, no 14.

[3]

Entre 1830 et 1848 le château d’Eu fut le lieu de résidence d’été de Louis-Philippe.

[4]

Citons entre autres les monographies de J. Vatout, Château dEu. Notices historiques, Paris, éd. Malateste, t. 5, 1836 ; ou encore de D. Le Beuf, La ville dEu, Paris, Houdbert-Cordier, 1844.

[5]

Registre des Monuments dor et dargent, Cabinet des Médailles, (no 56) s.d., no 442.

[6]

M. Dumersan, Histoire du Cabinet des médailles antiques et pierres gravées, avec une notice sur la bibliothèque royale et ses descriptions des objets exposés dans cet établissement, Paris, chez l’auteur, 1838.

[7]

Pour l’histoire de la ville d’Eu voir la monographie de S. Deck, La ville dEu. Son histoire, ses institutions (1151-1475). Une commune normande au Moyen Âge, Bibliothèque de l’école des Hautes Études, vol. 243, Paris, Champion, 1924, en particulier chapitre 1, p. 71 à 90.

[8]

Son sceau apparaît sur une charte datée de 1191, AnF, sc/ N 36.

[9]

C’est du moins comme tel que le document, jadis conservé aux Archives départementales de Seine-Maritime, est indiqué par B. Bedos, Corpus des sceaux français du Moyen Âge, tome I, Les sceaux des villes, Paris, 1980, no 269.

[10]

AnF, J 415 A no 70.

[11]

S. Deck, La ville dEu. Son histoire…, op. cit., p. 111.

[12]

AnF, sc/ Vi 269 et 269 bis.

[13]

S. Deck, La ville d’Eu. Son histoire…, op. cit., p. 139.

[14]

Ibid., p. 139.

[15]

L’objet mesure 46 mm de diamètre et pèse 64,60 g.

[16]

S. Deck, La ville dEu. Son histoire…, op. cit., p. 70.

[17]

AnF, sc/ Vi no 591.

[18]

AnF, sc/ Vi no 590.

[19]

A. Vilain-De Bruyne, Imago Urbis : les représentations architecturales sur les sceaux de villes en Europe septentrionale (fin xii e-fin xv e siècle), thèse préparée à l’université Charles-de-Gaulle Lille III sous la direction du professeur Ch. Heck, Villeneuve-d’Ascq, 2011.

Pour citer cet article

Vilain-de-Bruyne Ambre, « La matrice du sceau de la ville d'Eu conservée à la Bibliothèque nationale de France », Annales de Normandie, 2/2013 (63e année), p. 169-174.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2013-2-page-169.htm
DOI : 10.3917/annor.632.0167


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