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Annales de Normandie

2013/2 (63e année)


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Les matrices de sceaux forment un corpus encore largement inédit. Conservés en grand nombre dans les collections publiques, découverts presque chaque jour dans le sol par les archéologues et les « détectoristes », ces objets n’ont pas l’avantage que présentent les sceaux de cire, objets physiquement liés à des actes fournissant une indication de lieu et de temps. De plus, contrairement à l’Italie où de grandes collections ont été rassemblées très tôt dans le cadre de la constitution des histoires locales, les collections françaises dont les institutions publiques sont l’ultime dépositaire ont été rassemblées tardivement, à partir d’objets « décontextualisés » dont le pedigree ne remonte guère plus haut que la date de leur acquisition chez les marchands parisiens.

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En dehors du style et possiblement de l’onomastique, les matrices personnelles donnent peu d’éléments d’attribution, il est souvent de ce fait très difficile de déterminer leur lieu de production. Celles gravées pour des établissements religieux comportent à cet égard moins d’inconvénients.

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La matrice de la collégiale Notre-Dame de Sauqueville [1][1] Seine-Maritime, cant. Offranville. fait partie de ce petit nombre d’objets que l’on peut suivre depuis sa gravure jusqu’à son entrée dans les collections publiques. Publiée pour la première fois en 1779, elle faisait alors partie des collections de l’érudit bourguignon Anthelme de Migieu (fig. 1 et 2) [2][2] [A. de Migieu], Recueil des sceaux du Moyen Âge, dits.... Grand collectionneur de monuments « gothiques », l’érudit avait rassemblé dans son château de Savigny-lès-Beaune une impressionnante bibliothèque de manuscrits [3][3] H. Omont, « Un bibliophile bourguignon au xviiie siècle :... mais aussi un ensemble précoce de sculptures médiévales dont une partie des statues colonnes provenant du cloître de l’abbaye de Saint-Denis [4][4] Ch. T. Little, « Monumental Sculpture at Saint-Denis.... Entrée avec le reste des matrices Migieu dans la collection lyonnaise de Pierre Révoil à l’extrême fin du xviiie siècle [5][5] Le passage de la matrice d’un établissement normand..., la matrice du prieuré normand fut acquise en 1828 par le musée du Louvre qui la déposa en 1861 aux Archives impériales où elle fut moulée et publiée par Louis Douët d’Arcq [6][6] L. Douët d’Arcq, Collection de sceaux, Paris, Imprimerie....

Fig. 1Fig. 1
Fig. 2Fig. 2
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Réalisée dans un alliage cuivreux recouvert d’une patine translucide, la matrice est munie d’une arête dorsale moulurée, délicatement percée d’un trilobe, élément fabriqué selon une technique assez différente de la majorité des matrices médiévales de ce type. La prise a été obtenue par la soudure longitudinale de deux éléments symétriques. Ce travail de grande précision s’est accompagné sur le dessus de l’anneau d’un bouchage très soigné de deux petits accidents de fonte (fig. 3 et 4).

Fig. 3Fig. 3
Fig. 4Fig. 4
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La représentation présente sous une triple arcature supportant un dais architectural dont le couronnement est orné de deux fleurs de lis encadrant un aigle, la Vierge, debout, voilée et couronnée, tendant un fruit à l’Enfant nimbé et de profil qu’elle porte sur son bras gauche. À sa droite est gravé un écu fascé de six pièces. Le champ est treillissé et semé de croisettes ; le tout est inscrit dans une bordure polylobée.

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Gravée entre deux filets la légende porte ceci :

S’ capitvli eccl’ie beate Marie d’ Savq’villa (Sigillum capituli ecclesie beate Marie de Sauquevilla)

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Le type iconographique ainsi que le style de la gravure permettent sans trop de difficultés d’avancer une datation dans le début du xive siècle. Le graveur a couvert le champ d’un décor tapissant très finement gravé dont on connaît de nombreux exemplaires dans le corpus sigillographique depuis le début des années 1300 ; en outre, il fait le choix d’un dais prenant de manière élégante appui sur le filet de la légende, innovation des mêmes années qui connaîtra un beau succès durant tout le xive siècle. Malgré ses indéniables qualités, la composition pèche par un certain nombre de maladresses. La Vierge « flotte » sans appui et la jonction entre le bas de sa robe et le filet de la légende n’est pas réussie.

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Du point de vue de la mise en page, la juxtaposition dans le même espace du couple divin et de l’écu ne laisse pas de surprendre à une époque où la tendance à la compartimentation du champ du sceau permettait à la fois d’enrichir les représentations et de distribuer selon une hiérarchisation fine des éléments figurés. Au vu de la qualité de la gravure et de sa mise en page, il ne s’agit pas d’une maladresse ni d’un retard de composition mais plus certainement du fruit d’une volonté de faire part égale entre deux éléments symbolisant peut-être, comme nous allons le voir, les deux composantes de la tutelle exercée sur la collégiale.

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À la fois collégiale et église paroissiale, Notre-Dame de Sauqueville (diocèse de Rouen) fut fondée au début du xiiie siècle par Jourdan dont la famille, qui possédait la seigneurie éponyme depuis au moins la fin du xiie siècle, était possessionnée de part et d’autre de la Manche [7][7] Il existe peu d’éléments publiés sur la généalogie.... Disqualifiée en partie à cause des liens qu’elle entretenait avec Guillaume Maréchal et son frère Richard, la branche normande de la famille en la personne de Jordan perdit ses terres entre la chute du comte de Pembroke et la mort de ce seigneur advenue selon toute vraisemblance dans les deux premières décennies du xiiie siècle. Cette déchéance fut en quelque sorte définitivement actée en 1237 lors de la cession par Clémence, épouse du défunt seigneur, de la prébende du prieuré à Louis IX [8][8] La cession datée de 1237 est conservée aux Archives....

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On ne sait que peu de chose sur l’histoire du prieuré pour le reste du xiiie siècle. L’établissement réapparaît cependant dans la chronique grâce à son appartenance aux terres constituant le comté de Longueville que Philippe le Bel donna à son ministre Enguerrand de Marigny. Le roi y ajouta, en 1309, la terre de Sauqueville qu’en 1313 il unit de manière définitive à la châtellenie de Longueville [9][9] À la chute de Marigny, le comté passa à Philippe de.... Le chapitre de Notre-Dame de Sauqueville était constitué à l’origine d’un doyen et de quatre chanoines. La collégiale, unie à celle de Charlemesnil en 1770, fut vendue comme bien national et presque entièrement démolie en 1827 [10][10] Sur la collégiale de Sauqueville : J. B.-D. Cochet,....

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En l’état actuel de nos connaissances, la sigillographie du prieuré est réduite à la matrice des Archives. Ni l’inventaire des sceaux conservés aux Archives nationales de Louis Douët d’Arcq, ni les Sceaux de Normandie de Germain Demay, n’en répertorient d’empreinte [11][11] La collégiale fut réunie à celle de Charlemesnil en.... En tant que sceau d’une personne morale, l’écu accostant la figure sainte ne se rapporte certainement pas aux armes d’un des doyens de la collégiale et il ne semble pas qu’elles soient celles de la collégiale elle-même. Il paraît raisonnable, comme bien des exemples similaires nous y invitent, d’y voir les armoiries du seigneur dont elle dépend, d’autant que les canonicats de Sauqueville étaient à sa « présentation ». La possibilité pour un seigneur laïc de conférer des prébendes de plein droit était possible en Normandie. En l’espèce, si le seigneur de Sauqueville ne présentait pas directement à l’archevêque de Rouen les chanoines qu’il avait choisis, il les présentait au doyen en vertu de la charte de fondation de la collégiale [12][12] J. Acosta, Histoire de l’origine et du progrès des.... Malgré cette nuance, c’est bien le seigneur qui conférait les prébendes lorsqu’elles étaient vacantes. L’affirmation de ce régime d’exemption explique sans doute la présence de l’écu, habilement gravé au même niveau que la Vierge. Cela étant, la détermination de ces armes demeure problématique, d’autant que d’un point de vue documentaire la carence ou du moins la non-publication des quelques sources existantes est un obstacle que nous n’avons pas encore eu le loisir de dépasser.

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Les différents sceaux des seigneurs de Sauqueville antérieurs aux années 1235 sont connus grâce aux sceaux de Guillaume, de son frère Jourdan et de l’épouse de ce dernier, Clémence. Appendus à des actes des années 1200 conservés aux Archives de Seine-Maritime, les deux premiers ont été publiés par Germain Demay dans son Inventaire des sceaux de Normandie[13][13] G. Demay, Inventaire des sceaux de la Normandie recueillis.... Ni l’un ni l’autre ne présente le moindre élément héraldique. Quant à celui de Clémence, moulé dans la collection Supplément des Archives nationales, il est orné d’une intaille [14][14] AnF, Sc/St. 834. Le sceau présente une intaille imitant.... De leur côté, les armes de la branche anglaise, celle des ducs de Dorset, présentent un écartelé d’or et de gueules à la bande de vair qui ne correspond en rien avec le bandé de six pièces de la matrice. Quant aux comtes de Longueville des xive et xve siècles, on ne peut en aucun cas leur donner les armoiries figurant sur la matrice.

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La charte royale de 1309 ajoutant Sauqueville aux fiefs du comté de Longueville mentionne le droit du patronage de son église et on pourrait s’attendre à ce que les armes de la matrice présentent de gueules à deux fasces d’argent du ministre royal. Or le fascé de six pièces dont l’écu est chargé est suffisamment explicite pour réfuter a priori cette attribution. Cette petite énigme sigillaire est-elle à mettre au compte d’une maladresse du graveur confondant un écu à deux fasces formant en quelque sorte un fascé de cinq pièces avec un fascé de six ? S’il est difficile de trancher, en l’espèce, il convient de se pencher sur le cas des sceaux du prieuré d’Écouis, établissement consacré en 1313 et dont la construction a été patronnée par Marigny. Son chapitre fut doté d’une matrice, connue par une empreinte incomplète datée de 1357, remplacée avant 1367 par une seconde matrice. Les deux objets présentent un type à la Vierge à l’Enfant identique à la matrice de Sauqueville, à la différence près que la figure sainte est accostée par deux écus. Alors que celui de droite présente les armes de Marigny, parfaitement identifiables, ceux de gauche sont chargés pour le premier d’une aigle et pour l’autre de six besants sous un chef. Au-delà de la présence sur le second sceau des armes du ministre, bien après qu’il ne soit pendu au gibet de Montfaucon ce qui témoigne de l’attachement des chanoines d’Écouis à leur fondateur, la proximité du type mais aussi du style de la gravure du premier avec la matrice conservée aux Archives nationales confirme selon nous l’attribution de sa gravure à un orfèvre travaillant pour Marigny et ayant par ailleurs mal transcrit les armoiries familiales.

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La qualité de la gravure de la face, ainsi que le soin supérieur apporté à la réalisation de la prise dont la qualité contraste avec la médiocrité générale de ces éléments sur la plupart des matrices françaises qui nous sont parvenues, confirment selon nous l’attribution de cet objet à un atelier parisien des années 1300.

Notes

[*]

Responsable des collections sigillographiques des Archives nationales.

[1]

Seine-Maritime, cant. Offranville.

[2]

[A. de Migieu], Recueil des sceaux du Moyen Âge, dits sceaux gothiques, publié à Paris, chez Antoine Bouder, 1779, p. 8, no 1, pl. 18.

[3]

H. Omont, « Un bibliophile bourguignon au xviiie siècle : la collection du marquis de Migieu au château de Savigny-lès-Beaune », Revue des Bibliothèques, 1901, p. 235-283 : Y. Sordet, Lamour des livres au siècle des Lumières : Pierre Adamoli et ses collections, Mémoires et documents de l’École des Chartes, no 60, Paris, 2001, p. 297 et suiv.

[4]

Ch. T. Little, « Monumental Sculpture at Saint-Denis Under the Patronage of Abbot Suger », dans S. McKnight Crosby, J. Hayward, Ch. T. Little, et W. D. Wixom, The royal abbey of Saint-Denis in the time of abbot Suger (1122-1151), New York, Metropolitan Museum of Art, 1981, p. 31.

[5]

Le passage de la matrice d’un établissement normand dans une collection de sceaux constituée en grande partie d’objets provenant du Lyonnais, du Dauphiné et du Bugey n’est pas surprenant dans la mesure où Migieu, qui résidait le plus clair de son temps à Paris, était l’un des rares collectionneurs de ce type de curiosités.

[6]

L. Douët d’Arcq, Collection de sceaux, Paris, Imprimerie nationale, 1867, no 7319 ; moulage : AnF, Sc/ D 7319. Collection des matrices de sceaux : inv. Mat. 96 ; C. Blanc-Riehl, Catalogue des matrices de sceaux des Archives nationales, [à paraître].

[7]

Il existe peu d’éléments publiés sur la généalogie des Sauqueville, voir cependant « The Compendious Peerage of England genealogical account of the most notable Sackville, duke of Dorset », The Universal magazine of Knowledge and Pleasure, I, vol. XLII, mars 1768, p. 149 et suiv.

[8]

La cession datée de 1237 est conservée aux Archives nationales sous la cote J 360, no 1. L. Delisle, Cartulaire normand de Philippe-Auguste à saint Louis et Philippe le Bel, Paris, 1882, no 482.

[9]

À la chute de Marigny, le comté passa à Philippe de Navarre (mort en 1363), puis à Bertrand du Guesclin (de 1364 à 1380), à Archibald et William Douglas, pour ensuite être attribué à Dunois (1443-1468).

[10]

Sur la collégiale de Sauqueville : J. B.-D. Cochet, Les églises de l’arrondissement de Dieppe : églises rurales, Paris, Derache, Dumoulin, 1850, p. 84-91 ; J.-M. Besse et C. Beaunier, Abbayes et prieurés de lancienne France, tome 7 : Province de Rouen, Paris et Ligugé, 1914, p. 21.

[11]

La collégiale fut réunie à celle de Charlemesnil en 1770. Les archives conservées de Notre-Dame de Sauqueville concernent les années 1643 à sa réunion (cf. Arch. dép. Seine-Maritime, G 9390 à 9424) ; notons l’existence d’un cartulaire, conservé dans les même archives (série G, non coté) que nous n’avons pas encore eu l’occasion de consulter. Nous remercions Mme Groult des Archives de Seine-Maritime pour l’aide précieuse qu’elle nous a apportée.

[12]

J. Acosta, Histoire de lorigine et du progrès des revenus ecclésiastiques, Bâle, chez Philippe Richter, t. 2, 1706, p. 154-156.

[13]

G. Demay, Inventaire des sceaux de la Normandie recueillis dans les dépôts darchives, musées et collections particulières des départements de la Seine Inférieure, du Calvados, de lEure, de la Manche et de lOrne, Paris, Imprimerie nationale, 1881, no 535 et 536 (moulages AnF, Sc/N 535 et 536). Le premier présente, de manière assez étonnante pour le sceau d’un chevalier, un bel arbre stylisé, tandis que le second est gravé d’un type dans le style assez rétrograde des années 1160, un cavalier passant au galop, coiffé d’un casque à nasal et tenant un écu vu de profil dont on distingue de manière précise l’umbo, alors que le contre-sceau est orné d’une intaille antique présentant un Esculape.

[14]

AnF, Sc/St. 834. Le sceau présente une intaille imitant une pierre gravée antique, au centre de laquelle est gravée une tête d’homme de profil, hirsute.

Plan de l'article

  1. S’ capitvli eccl’ie beate Marie d’ Savq’villa (Sigillum capituli ecclesie beate Marie de Sauquevilla)

Pour citer cet article

Blanc-Riehl Clément, « Une matrice inédite de la collégiale Notre-Dame de Sauqueville », Annales de Normandie, 2/2013 (63e année), p. 175-180.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2013-2-page-175.htm
DOI : 10.3917/annor.632.0175


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