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Annales de Normandie

2013/2 (63e année)


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Alle origini dell’Europa, il culto di S. Nicola tra Oriente e Occidente. I. Italia-Francia – Atti del convegno, Bari, 2-4 dicembre 2010 a cura di Gerardo Cioffari e Angela Laghezza. Nicolaus Studi Storici, Anno xxii, 2011, fasc. 1-2, 348 pages

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La publication du colloque tenu en décembre 2010 démontre une fois de plus, s’il en était besoin, l’importance de Bari pour l’ensemble des études historiques portant sur le culte de saint Nicolas, la ville ne se contentant pas d’être un des hauts lieux de ce culte, comme en témoignent diverses recherches [1][1] M. R. Depalo, « La ricerca archeologica nella citadella... et actions [2][2] F. Vona, « Il restauro e il progetto di ricomposizione... dont il a été rendu compte lors du colloque.

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Publiant à l’appui de son étude une transcription de l’Historia translationis sancti Nicolai de l’archidiacre Jean, Gerardo Cioffari [3][3] G. Cioffari, « Giovanni arcidiacono : l’Historia translationis... envisage la diffusion de ce texte à travers l’Europe médiévale, marquée par la célébration de la fête de la Translation le 9 mai et le recours au patronage du saint. L’auteur en vient à qualifier saint Nicolas de « saint de la Ligue hanséatique ». L’importance du culte de saint Nicolas dans les pays germaniques est d’ailleurs soulignée, nous le verrons, par plusieurs des participants au colloque.

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L’un des aspects marquants de l’extension géographique du culte du saint n’est autre que le « chemin de saint Nicolas » que Giorgio Otranto [4][4] G. Otranto, « Il cammino del’Angelo e di san Nicola »,... met en parallèle avec le « chemin de saint Michel ». À la suite de la communication de Giorgio Otranto, le colloque a d’ailleurs voté une motion demandant l’inscription du « chemin de saint Nicolas » au patrimoine culturel de l’Europe. Les pèlerins qui cheminaient sur ce réseau ne manquaient point de s’identifier au moyen d’enseignes dont les fouilles fournissent des échantillons [5][5] M. Cioce, « S (anctus) N(icolaus) un’insegna de pelligrinaggio.... Ils affluaient en certains lieux, tel, aux portes du monde germanique, Saint-Nicolas-de-Port – sujet qu’aborde Catherine Guyon [6][6] C. Guyon, « Pèlerins et pèlerinages à Saint-Nicolas-de-Port....

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Dans une réécriture de la Légende Dorée, selon Sofia Boesch Gajano [7][7] S. Boesch Gajano, « I miracoli di S. Nicola fra tipologia..., le culte de saint Nicolas célèbre les miracles du saint et la vénération de ses reliques. La dévotion populaire s’en fait l’écho dans le calendrier folklorique [8][8] A. Benvenuti, « San Nicola nel calendario folk lorico... comme dans le théâtre médiéval [9][9] M. Piccat, « Per la fortuna del legendario di san Nicola.... Il suscite la diffusion d’images et donc d’une iconographie du saint propres à l’Occident, relève Michele Bacci [10][10] M. Bacci, « Osservazioni sulle metamorfosi occidentali....

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Dans le contexte européen, il va de soi que le cas de la Normandie s’inscrit pour bonne part dans le domaine, abordé par Giuseppe Sergi [11][11] G. Sergi, « Rapporti religiosi Tra Italia e Francia..., des rapports religieux entre l’Italie et la France, avec l’inévitable constatation du rôle des Normands d’Italie. Mais on ne saurait s’en tenir là, comme le montrent les communications des chercheurs normands ayant participé au colloque, avec le constat, qu’ils ne manquent pas de rappeler, de l’existence désormais bien établie du culte de saint Nicolas en Normandie antérieurement à la translation de 1087.

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C’est avec minutie que Pierre Bouet traduit et analyse la version donnée par Orderic Vital de la translation du corps de saint Nicolas à Bari [12][12] P. Bouet, « Orderic Vital et la translation du corps.... Il n’est pas étonnant que le récit de l’archidiacre Jean soit parvenu à la connaissance du bibliothécaire de l’abbaye de Saint-Évroult dont les protecteurs, les Grandmesnil, avaient des liens étroits avec les Normands d’Italie. Or Orderic Vital se révèle un lecteur critique de ce récit dont il rédige pour son « Histoire ecclésiastique » une nouvelle version en prose rimée, reprenant tels passages, en abrégeant d’autres, voire en en supprimant, le tout, relève Pierre Bouet, avec « une subtile pertinence », même si l’on peut constater, du coup, certaines incohérences. Le texte hagiographique de l’archidiacre Jean devient sous la plume d’Orderic Vital un récit historique, s’inscrivant dans une chronologie, et d’où sont éliminés tant le contexte miraculeux que le conf lit entre les habitants de Bari à propos du lieu où seraient conservées les reliques. Quant au vol initial de celles-ci par les marins, Orderic Vital le réduit à un acte purement humain, tout en lui apportant une justification d’ordre théologique : les péchés des Grecs et l’occupation de Myre par les Turcs infidèles …

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Mais Pierre Bouet ne s’en tient pas seulement à la version de la translation rédigée par Orderic Vital. Il s’attache à relever dans d’autres passages de son « Histoire ecclésiastique » les mentions du culte et des miracles de saint Nicolas. Il en est d’antérieures à la translation de 1087, telle l’apparition du saint, vers 1063, au chevalier Arnaud d’Échauffour revenu d’Apulie et emprisonné par Mabile de Bellême, ou encore la dédicace d’une chapelle à saint Nicolas, entre 1066 et 1080, au prieuré de Heudicourt dépendant de Saint-Évroult. Postérieurs à 1087 sont les miracles qui auraient eu lieu à l’abbaye de Venosa, fondée en Apulie par l’ancien abbé de Saint-Évroult, Robert de Grandmesnil : les moines y auraient obtenu la restitution de reliques, notamment celle du bras de saint Nicolas dérobée par Étienne, chantre du monastère de Saint-Nicolas (sic) d’Angers ; ou encore le dépôt à Noron près de Falaise, en 1092, d’une dent du saint et de fragments de son tombeau concédés par le clergé de Bari au chevalier normand Guillaume Pantorel, lors d’un voyage en Apulie. Aux miracles mentionnés dans l’œuvre d’Orderic Vital, il convient d’ajouter, signale Pierre Bouet, ceux relatés dans un texte émanant de l’abbaye du Bec : les Miracula sancti Nicolai … rédigés vers 1125-1130. Là encore, ils sont liés à l’existence de reliques conservées en Normandie, dont Pierre Bouet laisse entendre qu’un inventaire exhaustif resterait à entreprendre, la plus anciennement mentionnée étant un linge imbibé d’une liqueur suintant du sarcophage du saint, conservé à Brionne avant 1037.

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Outre l’existence de reliques, sur quels indices peut-on s’appuyer pour aborder la question des circonstances, éventuellement antérieures aux années 1020-1030, des origines du culte de saint Nicolas en Normandie ? Tel est le thème qu’ont traité Véronique Gazeau et Jacques Le Maho dans leur intervention conjointe [13][13] V. Gazeau, J. Le Maho, « Les origines du culte de saint.... Un personnage apparaît au centre d’un ensemble d’indices du culte de saint Nicolas durant cette période. Il s’agit de l’un des fils du duc Richard Ier : Robert († 1037), archevêque de Rouen et comte d’Évreux, et aussi de Brionne où il s’est emparé du linge-relique de saint Nicolas. Pour la déposer où ? Peut-être à Rouen où une chapelle, future église Saint-Nicolas, est mentionnée en 1049 comme appartenant au comte d’Eu, Godefroy, frère de l’archevêque. À Évreux, on sait que l’église Saint-Nicolas s’élevait sur le site d’un monastère fondé vers 1060 par le comte Richard, fils de l’archevêque Robert, mais nous ignorons si cette dédicace remonte à l’époque du monastère. Il en est de même pour la chapelle du Trait située sur un domaine usurpé par Robert avant 1027, comme pour la chapelle de Roncheville et l’église de Neufbosc, lieux qui ont fait l’objet de dons du duc Richard II, respectivement en 1014 et en 1017-1021.

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Par ailleurs, Véronique Gazeau et Jacques Le Maho s’attachent à discerner le rôle joué par le moine Isambert venu de l’Est dans les années 1020-1030 pour être chapelain du duc Richard II. Ils pensent que le nom de Nicolas donné en 1027 au fils du futur duc Richard III a vraisemblablement été suggéré par Isambert – lequel, futur rédacteur d’un office de saint Nicolas, avait très probablement apporté une relique d’Allemagne où le culte du saint fut très actif dès le premier tiers du xie siècle. Quoi qu’il en soit d’une possible influence venue de l’Est, Véronique Gazeau et Jacques Le Maho estiment qu’il y a une forte présomption de l’existence d’un culte de saint Nicolas fermement établi dans la Normandie de la première moitié du xie siècle. Ils n’en reconnaissent pas moins que d’autres enquêtes seraient à mener : sur le culte du saint dans la Neustrie pré-normande, mais les sources manquent ; sur la mention tardive de la fête du 6 décembre dans les calendriers liturgiques normands ; ou encore sur le culte de saint Nicolas dans le diocèse de Chartres – sans parler d’Angers où une abbaye dédiée au saint est édifiée vers 1008-1010.

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En conclusion, les deux auteurs rappellent que c’est sous le règne de Guillaume le Bâtard, donc avant 1087, que le culte de saint Nicolas aurait connu en Normandie une accélération de son essor.

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Pour sa part, François Neveux a circonscrit son enquête sur le culte de saint Nicolas au seul diocèse de Bayeux et principalement à la ville épiscopale [14][14] F. Neveux, « Le culte de saint Nicolas dans la ville.... En effet, il commence par un panorama général des églises, chapelles et léproseries dédiées au saint en divers lieux du diocèse. La datation de leur dédicace semble généralement inconnue, aux deux seules exceptions de l’autel consacré au saint et attesté vers 1070 dans le monastère de Saint-Vigor proche de Bayeux, et de l’église Saint-Nicolas de Caen consacrée en 1083 et destinée à la nouvelle paroisse du Bourg-l’Abbé. Par contre, François Neveux consacre des développements importants à trois édifices, tous situés à Bayeux : la léproserie Saint-Nicolas de la Chesnaie, la collégiale Saint-Nicolas des Courtils et la cathédrale.

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Nous ne disposons pas de l’acte de fondation de Saint-Nicolas de la Chesnaie, mais il apparaît qu’il émanait de Guillaume le Bâtard, la fondation de la léproserie étant mentionnée par Wace comme faisant partie des « réparations » dues par le duc en raison de son mariage consanguin avec Mathilde. En 1173-1174, Henri II Plantagenêt confirma la fondation de Guillaume, mais il reste à savoir si la dédicace à saint Nicolas remonte ou non à l’initiative de ce dernier. Quant à la collégiale Saint-Nicolas des Courtils, connue comme telle à partir du xiiie siècle, elle a très probablement perpétué la dédicace d’une première église édifiée au siècle précédent par une confrérie de Saint-Nicolas réunissant des laïcs. Or une confrérie analogue sous le même patronage, à moins que ce ne soit la même, est mentionnée dans le Livre noir du chapitre de la cathédrale. Reste que l’on ignore si une chapelle Saint-Nicolas existait dans la cathédrale romane. Par contre, il en existe une dans le croisillon sud de la cathédrale gothique, dont le transept a été édifié dans les années 1280. Cette chapelle est jumelée avec celle de saint Thomas Becket dont l’effigie figure en pendant à celle de saint Nicolas dans les fresques accompagnant l’autel dédié à ce dernier et qui comportent une série de petites scènes représentant les miracles du saint. En conclusion, François Neveux constate que le diocèse de Bayeux n’a pas été un foyer majeur du culte de saint Nicolas, mais note néanmoins que ce dernier y a été vénéré dès avant la translation de 1087.

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L’iconographie d’un saint est à la fois l’expression et le support du culte et des dévotions qui lui sont rendus. Elle prend ses références dans des épisodes, généralement miraculeux, de la légende du saint. Vincent Juhel aborde l’iconographie de saint Nicolas à travers les peintures murales et les vitraux existant en Normandie [15][15] V. Juhel, « Iconographie des cycles peints de saint.... Les œuvres repérées s’échelonnent du xiiie au xvie siècle et sont toutes situées dans des églises paroissiales, à l’exception des trois cathédrales de Bayeux, de Rouen et de Sées. Décor mural ou verrière, elles se caractérisent par la représentation de cycles comportant un nombre variable de scènes de la vie du saint et en particulier de ses miracles dont le plus fameux est la résurrection des trois enfants qu’aurait massacrés un boucher pour en faire de la chair à pâté. Cette scène est, par ailleurs, fréquemment représentée dans la statuaire du saint dont elle est en quelque sorte le signe d’identité aux yeux des fidèles. Par contre les cycles peints disposent d’assez de surface pour qu’y figurent plusieurs scènes dont les plus marquantes sont : le massacre des enfants par le boucher, saint Nicolas calmant la mer en tempête, ou encore saint Nicolas, par le don d’une bourse bien garnie, sauvant trois filles pauvres du déshonneur qui les menace. Au cours de ce panorama de l’iconographie de saint Nicolas, Vincent Juhel ne manque pas de signaler l’intérêt tout particulier de certaines œuvres, fussent-elles incomplètes, telles les peintures murales des églises de Sainte-Marie-aux-Anglais et de Saint-Jean-d’Abbetot ou les vitraux de Notre-Dame de Louviers et de Notre-Dame de Caudebec-en-Caux. Signalons enfin qu’au cours du colloque, ce même thème iconographique a été abordé par Justina Switalska à partir d’œuvres figurant dans les églises de Troyes [16][16] J. Switalska, « L’iconographie de saint Nicolas dans..., donnant ainsi matière à une éventuelle comparaison entre les productions artistiques de Normandie et de Champagne.

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L’image d’un saint ne ressort pas seulement des représentations qu’en donnent les arts plastiques mais aussi de la formulation des prières qui lui sont adressées dans le cadre du culte qui lui est rendu par l’Église et aussi à titre individuel par les fidèles. Or les prières formulées en latin sont restées pendant longtemps inaccessibles à ces derniers jusqu’à ce que, tardivement, des traductions et adaptations en langue vernaculaire soient proposées aux fidèles. Mais c’est exclusivement de prières originales en français que Catherine Vincent a cherché à dégager une image de saint Nicolas [17][17] C. Vincent, « L’image de saint Nicolas dans les prières..., image qui ne se limite pas aux miracles qu’il a effectués mais qui répond à ce que les fidèles attendent de lui. Pour le xve siècle et les premières décennies du xvie, le corpus de prières originales en français à saint Nicolas se réduit à sept pièces en vers s’adressant directement au saint. Leur lieu de production n’est connu que pour quatre d’entre elles – l’une de Toul, une autre de Provins, et deux autres de Rouen. Ces dernières figurent dans un recueil de poésies attribuées à Jacques Le Lieur, laïc appartenant à une famille de la grande bourgeoisie rouennaise, connu pour avoir été membre de la confrérie du Puy des Palinods et auteur du Livre des Fontaines (1535).

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Les deux prières de Le Lieur s’intègrent dans le schéma général des autres prières recensées par Catherine Vincent, l’accent étant mis sur la louange du saint sans oublier le rappel de ses miracles, la préoccupation du fidèle étant d’échapper à la condamnation lors du jugement qui suivra son décès – le saint étant donc supplié comme un intercesseur et non un guérisseur. Le Lieur, pour sa part, insiste sur la noblesse de saint Nicolas aux hauts faits duquel il ne fait qu’allusion dans la première de ses prières, alors que dans la seconde il les évoque avec plus de précision, notamment le miracle du baptême d’un juif et la dotation faite en faveur des filles pauvres – action du saint qui est d’ailleurs la plus évoquée dans les autres prières recensées. Dans la formulation de la supplication adressée au saint, Le Lieur – qui était notaire – emploie un abondant vocabulaire juridique, faisant ressortir d’autant plus le rôle d’avocat du fidèle attribué au saint.

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Comme a cherché à le montrer le présent compte-rendu, le colloque tenu à Bari en décembre 2010 a abordé et scruté nombre d’aspects importants du culte de saint Nicolas [18][18] Comme le constate André Vauchez, « Conclusion », op..... Quant aux communications touchant la Normandie, elles ont remarquablement montré, sans l’épuiser, la richesse d’un domaine que les chercheurs n’ont certainement pas fini d’explorer.

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Jean-Jacques Bertaux

Érick Noël, Dictionnaire des gens de couleur dans la France moderne. Paris et son bassin. Entrée par localités et par année (fin xve siècle-1792), Paris suivi des provinces classées alphabétiquement, Genève, éd. Droz, 2011, coll. Bibliothèque des Lumières, vol. LXXVII, 578 pages

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Quand finira-t-on par admettre que Louis XVI, ce passionné de Marine, a aussi été le plus « négrier » des Bourbons ? Comptant redresser les finances chancelantes d’un budget englué dans les emprunts de la Guerre d’Amérique, le monarque encourage une partie de l’appareil d’État et des milieux économiques à soutenir l’expansion rapide de l’économie coloniale au moyen de la traite des Noirs. Versailles accorde des primes aux armateurs négriers, fait édifier de nouveaux forts de traite sur la côte d’Afrique (Amokou en 1786), accepte l’établissement de « marchands de nègres » anglais au Havre (Miles Barber, Collow frères, Haviland Lemesurier & Co.) pour mieux alimenter en captifs l’infernale colonie de Saint-Domingue dont la population atteint 500 000 Noirs et 40 000 gens de couleur environ vers 1789.

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Mais l’Ancien Régime est aussi une société de la mobilité comme l’ont montré Pierre-Yves Beaurepaire et Daniel Roche. Beaucoup de colons « amériquains », de négociants-armateurs ou de militaires s’entourent d’une domesticité de couleur attachée aux déplacements de ses maîtres entre l’Europe et l’Amérique. Or, le statut servile, défini par le Code noir de 1685 à l’attention des colonies françaises, n’est point reconnu par le droit en vigueur sur le sol métropolitain, ce qui pose rapidement problème : de quel statut juridique relèvent les esclaves ou les libres de couleur venus des colonies ? Comment contenir à l’avantage des maîtres les demandes d’affranchissements déposées devant les juridictions royales par des esclaves résidant en France ? Après des décennies de tâtonnements, la monarchie pense clarifier le droit par la déclaration royale du 9 août 1777. Dorénavant, le renvoi aux colonies est imposé aux esclaves séjournant en métropole où l’accès leur est désormais refusé. Tout esclave débarqué à la suite de son maître en France est immédiatement interné en dépôt sous caution jusqu’à son retour aux colonies. De leur côté, maîtres et gens de couleur libres sont astreints à déclarer leur domesticité servile pour les uns, ou leur qualité et lieu de résidence pour les autres.

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Tout le mérite revient ainsi à Érick Noël et à ses contributeurs d’avoir patiemment constitué depuis ces déclarations un premier corpus sociologique de plus d’un millier d’individus, ensuite élargi, complété ou recoupé avec les fonds des amirautés, des archives portuaires (registres d’armement ou de désarmement), coloniales ou municipales (paroissiales, état civil, recensement). Récemment éditée à Genève par Droz sous la forme d’un dictionnaire (ne devrait-on pas d’ailleurs plutôt le qualifier de répertoire ?), cette base de données vient enrichir à point nommé les travaux universitaires sur la présence noire en France depuis l’époque moderne jusqu’à nos jours (N. Bancel, P. Blanchard, B. Gainot, E. M’Bokolo ou S. Peabody parmi bien d’autres). Le dictionnaire dresse ainsi sur près de quatre siècles le portrait inédit d’une population noire ou de couleur (métisse, mulâtre, quarteron, etc. selon les critères de l’époque) dont l’effectif dans le royaume serait estimé en tout à près de 15 000 personnes depuis les Grandes Découvertes.

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Cet imposant ouvrage de 578 pages se distingue par la précision de ses 3 087 fiches biographiques individuelles assorties d’informations bibliographiques détaillées (archives consultées, ouvrages ou articles ayant valeur de source) en bas de notice. Un index des noms de gens de couleur et des maîtres facilite la consultation de l’ouvrage. La division géographique des fiches réunies en chapitres aborde successivement les lieux de résidence à Paris (qui absorbe la moitié des pages du dictionnaire) puis dans les provinces périphériques de la capitale (Alsace, Anjou, Artois, Berry, Bourgogne, Champagne, Flandre, Franche-Comté, Île-de-France, Lorraine, Maine, Nivernais, Normandie où Le Havre se taille la part du lion, Orléanais, Picardie, Poitou, Touraine). Les sources principales ainsi que la bibliographie générale sont brièvement présentées en fin d’ouvrage. Enfin, plusieurs illustrations couleur hors-texte rappellent combien l’exotisme colonial incarné à travers le négrillon ou la négritte constituait alors parmi les élites l’indispensable accessoire de classe jusqu’au sein de la Cour, chez la Pompadour ou la du Barry.

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Le lecteur se retrouve au fil des pages très vite happé par la captivante diversité des parcours individuels. Puisque les Annales ont pour objet l’histoire de la Normandie, relevons au hasard des feuillets Jean-Baptiste Médor, maître à danser de Caen, dont la maîtresse, la comtesse d’Hautefeuille, reproche familièrement dans une lettre à son « cher négrillon » de ne pas s’enquérir si « la cabriole a bien été cette année ? [le saut d’un danseur, ACAD.] ». Érick Noël relève également la surprenante dispersion géographique des noirs et gens de couleur jusque dans les petits bourgs et hameaux de la province où ils font parfois souche sans aucune difficulté d’intégration. Ils y sont appréciés dans les tâches manuelles (laboureur, ménétrier) ; d’autres courent les cavées : à Bréauté, le valet de chambre Tokala capture des oiseaux pour le jeune naturaliste Cuvier réfugié en pays de Caux pendant la Révolution française. Tout juste débarqué à Honfleur en provenance du Cap François et de Port-au-Prince, Louis Quinconta âgé de dix ans vient de traverser deux fois l’Atlantique depuis le départ de son Sénégal natal. Domestique de l’armateur négrier Le Grand & Cie, Louis se marie, engendre descendance puis embrasse au Havre l’état de coiffeur-perruquier avant de finir paisiblement ses jours comme rentier dans le Paris de la Restauration. Beaucoup n’ont pas cette chance : nombreux sont les Noirs ou gens de couleur repartis aux Antilles poursuivre leur destin servile.

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Certes, un dictionnaire prétendant à l’exhaustivité n’est jamais exempt de critiques. Il manque une introduction à portée générale sur la présence noire en France. Dans ce cas, le lecteur non averti retirera un grand profit de la lecture complémentaire (et vivement recommandée) d’un autre livre d’Érick Noël intitulé Être noir en France au xviiie siècle (éd. Tallandier). Quelques patronymes écorchés se plaindraient d’une paléographie manquant parfois de rigueur ou d’érudition. En notice no 128, le capitaine François Vangelikom Vandelle de Rouen, orthographié à tort François Vaugelin Koinvendelle, reçu bourgeois au Havre en 1742, est employé par l’armateur rouennais Robert Dugard (Dale Miquelon). En notice no 1880, le capitaine de vaisseau Périer, et non Pereir, offre un négrillon au curé Lechibelier et non Lechebelier, prêtre de Gonneville-la-Mallet issu d’une famille de notables du négoce havrais (Robert Richard). Des lacunes sont relevées : par exemple, Sancho, noir libre réembarqué au Havre le 4 novembre 1770 sur la Dianne, commandée par Jean Baptiste Pierre Hanin pour la Martinique (AN, CAOM, Col, E 365), ne figure pas dans le répertoire. Un index des noms de lieux, de navires, de capitaines aurait été utile au chercheur pressé. Enfin l’on regrette vivement l’absence de cartes et de graphiques dont il est inutile ici de justifier l’évidente nécessité.

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Néanmoins, le chercheur, l’érudit, voire le simple lecteur curieux de connaître « l’autre » ou ses propres racines apprécieront dans cet ouvrage, au moins aussi original que les travaux de Marcel Trudel sur les esclaves du Canada français, le formidable gisement d’informations en histoire sociale, matérielle et culturelle permettant ultérieurement leur exploitation statistique. Il existe déjà le « Mettas », monumental répertoire des expéditions négrières françaises du xviiie siècle. Gageons que l’on parlera bientôt des deux volumes du « Noël ».

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Édouard Delobette

Notes

[1]

M. R. Depalo, « La ricerca archeologica nella citadella nicolaiana : risultati e prospettive », op. cit., p. 189-204 ; C. D’Angela, « Il contributo della Societa di storia patria per la Puglia agli studi nicolaiani », op. cit., p. 173-176.

[2]

F. Vona, « Il restauro e il progetto di ricomposizione dell’altare d’argento della basilica di san Nicola », op. cit., p. 217-223.

[3]

G. Cioffari, « Giovanni arcidiacono : l’Historia translationis sancti Nicolai nell’Europa medievale », op. cit., p. 43-108.

[4]

G. Otranto, « Il cammino del’Angelo e di san Nicola », op. cit., p. 13-30.

[5]

M. Cioce, « S (anctus) N(icolaus) un’insegna de pelligrinaggio dallo scavo de convento di Largo Abate Elia », op. cit., p. 205-215.

[6]

C. Guyon, « Pèlerins et pèlerinages à Saint-Nicolas-de-Port à la fin du Moyen Âge », op. cit., p. 269-293.

[7]

S. Boesch Gajano, « I miracoli di S. Nicola fra tipologia e storia », op. cit., p. 143-151.

[8]

A. Benvenuti, « San Nicola nel calendario folk lorico dell’anno », op. cit., p. 257-267. Cette communication comporte une importante bibliographie.

[9]

M. Piccat, « Per la fortuna del legendario di san Nicola nel teatro medievale romanzo : una nuova acquisizione », op. cit., p. 317-336.

[10]

M. Bacci, « Osservazioni sulle metamorfosi occidentali dell’immagine di san Nicola », op. cit., p. 177-188.

[11]

G. Sergi, « Rapporti religiosi Tra Italia e Francia nel secolo xi », op. cit., p. 31-42.

[12]

P. Bouet, « Orderic Vital et la translation du corps de saint Nicolas », op. cit., p. 109-142.

[13]

V. Gazeau, J. Le Maho, « Les origines du culte de saint Nicolas en Normandie », op. cit., p. 143-160.

[14]

F. Neveux, « Le culte de saint Nicolas dans la ville et le diocèse de Bayeu x », op. cit., p. 161-171.

[15]

V. Juhel, « Iconographie des cycles peints de saint Nicolas en Normandie du xiiie au xvie siècle », op. cit., p. 225-238.

[16]

J. Switalska, « L’iconographie de saint Nicolas dans les églises de Troyes (Champagne) », op. cit., p. 239-255.

[17]

C. Vincent, « L’image de saint Nicolas dans les prières en français de la fin du Moyen Âge », op. cit., p. 295-315.

[18]

Comme le constate André Vauchez, « Conclusion », op. cit., p. 337-343.

Titres recensés

  1. Alle origini dell’Europa, il culto di S. Nicola tra Oriente e Occidente. I. Italia-Francia – Atti del convegno, Bari, 2-4 dicembre 2010 a cura di Gerardo Cioffari e Angela Laghezza. Nicolaus Studi Storici, Anno xxii, 2011, fasc. 1-2, 348 pages
  2. Érick Noël, Dictionnaire des gens de couleur dans la France moderne. Paris et son bassin. Entrée par localités et par année (fin xve siècle-1792), Paris suivi des provinces classées alphabétiquement, Genève, éd. Droz, 2011, coll. Bibliothèque des Lumières, vol. LXXVII, 578 pages

Pour citer cet article

« Ouvrages », Annales de Normandie, 2/2013 (63e année), p. 183-190.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2013-2-page-183.htm
DOI : 10.3917/annor.632.0181


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