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Annales de Normandie

2014/2 (64e année)


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Henri Suhamy, Guillaume le Conquérant, Paris, Ellipses, 2008, 424 pages

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Des deux biographies en langue française consacrées à Guillaume le Conquérant ces dix dernières années, celle d’Henri Suhamy est la plus récente (la seconde est l’œuvre de Philippe Maurice aux éditions Flammarion). L’auteur se place dans la lignée des historiens traditionnels (page 4), bien qu’il ne soit pas historien de formation mais spécialiste de littérature anglaise, tout en essayant « de définir et de peser ce qu’il [Guillaume] a apporté à l’Histoire » (page 4).

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Après un premier chapitre évoquant de manière concise les Vikings en Gaule du ixe au xe siècle, et les ducs de Normandie de Rollon à Robert le Magnifique, l’auteur relate les événements de la vie de Guillaume en cinq chapitres suivant un « chemin narratif et chronologique », entrecoupés d’un chapitre sur l’Angleterre avant la bataille de Hastings. Le découpage de la vie du duc-roi est conventionnel : un premier chapitre évoque son enfance jusqu’à la bataille de Val-ès-Dunes (1047) ; un deuxième chapitre traite de Guillaume en tant que duc de Normandie jusqu’en 1066 ; un troisième chapitre approfondit l’année 1066 ; un quatrième s’intéresse à Guillaume en tant que roi d’Angleterre jusqu’en 1083 ; enfin un cinquième chapitre considère les dernières années du Conquérant (1084-1087).

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L’auteur cherche tout au long de ces chapitres à établir le caractère et la psychologie du duc, pour dresser l’« esquisse d’un portrait de Guillaume » (pages 105-110). Il insiste sur l’importance de son enfance et propose une réflexion sur « le choc psychologique » (page 68) provoqué par le départ de son père, le duc Robert, par le mariage de sa mère avec un autre homme, et enfin par sa précoce expérience de la mort à travers notamment l’assassinat de Gilbert de Brionne (v. 1040), qui devait veiller sur lui, jeune. L’auteur affirme alors que Guillaume « éprouve des angoisses douloureuses et obsédantes, mais aussi s’endurcit contre elles » (page 61). Il propose d’y voir deux traits de caractère de Guillaume : tout d’abord une opiniâtreté dans la pratique et l’exercice du pouvoir et ensuite une piété scrupuleuse. La chasteté et l’austérité de la vie du duc s’expliquent par l’envie de ne pas imiter son père et seraient un moyen d’absoudre les pêchés de ce dernier. De même, sa bâtardise aurait suscité chez lui un besoin de compensation engendrant son autoritarisme et son énergie conquérante.

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L’auteur donne à la bataille de Val-ès-Dunes une place particulière dans la vie du duc puisqu’elle lui aurait permis de « gagner enfin son titre de duc » (page 85). À cette occasion, l’auteur rappelle que la tentative d’assassinat de Valognes décrite par Wace, et l’échappée de Guillaume qui s’ensuit, relèvent du roman de chevalerie, de même que la mise en relation de sa formation militaire avec cette bataille et le siège de Brionne qui suivit (pages 87-90). En effet, d’après John Gillingham, Guillaume ne fut qu’un soldat à Val-ès-Dunes, le roi de France étant le commandant des troupes pro-ducales, et l’idée d’un duc guerrier effrayant les ennemis par sa seule présence est une invention de Guillaume de Poitiers, visant à légitimer le duc de Normandie et à montrer que ce dernier est destiné à régner.

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En homme de lettres, l’auteur a recours à l’étymologie pour justifier ses points de vue. Ainsi pour montrer les différences entre la civilisation anglaise et la civilisation normande, l’auteur oppose les termes king et roi (pages 149-150), le premier se référant au système tribal, le second au système féodal, ou encore les termes knight et chevalier (pages 320-321). On appréhende ainsi les différentes représentations mentales des deux peuples, l’auteur rappelant toutefois que les germes de ce qu’apporta Guillaume sur le plan institutionnel étaient déjà présents dans l’Angleterre anglo-saxonne d’Édouard le Confesseur. Cette dernière aurait manqué d’unité, et telle serait l’une des raisons de la défaite face aux Normands ; l’auteur suppose en outre que selon les earls Edwin et Morcar, la bataille qui s’était terminée par la mort d’Harold et de ses frères n’avait fait qu’opposer deux rivaux se disputant le Wessex (page 242) ; cette vision, comme la majorité du traitement de l’Angleterre anglo-saxonne s’appuie sur une bibliographie dépassée et rend compte d’une image aujourd’hui abandonnée par les historiens.

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Certains points mériteraient d’être nuancés. L’auteur indique ainsi que « les Vikings, même sédentarisés en Normandie, devaient connaître un taux de mortalité supérieur à la moyenne » (page 39), que « tout le monde ou presque s’appelait Guillaume en ce temps-là » [sous le règne de Guillaume] (page 116). Rollon est, lui, le « représentant d’une engeance de prédateurs » (page 39) et « vécut assez longtemps pour faire de la Normandie un domaine ducal » (page 41). Il s’agit là de jugements inexacts comme le montrent notamment les travaux de Pierre Bauduin ; ainsi Rollon ne fut jamais qualifié de duc et ce serait plus avec son fils qu’avec lui qu’il faudrait associer la Normandie à un « domaine ducal ».

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L’ouvrage est illustré de quatre cartes, de quatre généalogies, d’une chronologie détaillant les événements de 768-814 à 1087 sur les trois espaces concernés par l’ouvrage (Normandie, Gaule-Francie-France, Angleterre) et d’un index des noms propres bien utile. En somme, il s’agit d’une biographie classique de Guillaume le Conquérant, qui est une alternative possible aux biographies anglaises [1][1] M. Hagger, William, King and Conqueror, Londres, New-York,... pour qui veut connaî-tre la chronologie de la vie de ce duc-roi.

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Christophe Mauduit

Mark Hagger, William, King and Conqueror, Londres, New-York, I. B. Tauris, 2012, 256 pages

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Mark Hagger propose une accessible introduction à la vie et à la carrière de Guillaume le Conquérant aussi bien qu’à la conquête normande de 1066, pour les étudiants et le grand public. L’auteur se réfère au fil du texte aux travaux les plus récents. Dans une partie intitulée « pour en savoir plus » (pages 203-216), il présente une bibliographie thématique. Il aborde d’une manière intéressante les sources de l’histoire normande en rappelant les inspirations antiques des auteurs médiévaux, mais aurait pu également préciser que la narration de la traversée de la Manche par les troupes normandes est un parallèle avec le voyage d’Énée en pleine tempête lorsqu’il arrive à Carthage. Les informations fournies par Wace ne sont toutefois peut-être pas toujours assez discutées, ainsi la présence du duc Guillaume à Valognes au début de la rébellion menant à la bataille de Val-ès-Dunes (page 8).

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Le texte découpe la vie de Guillaume en cinq chapitres chronologiques et en trois chapitres thématiques relatifs à sa façon de gouverner, à ses relations avec l’Église et à sa personnalité. L’ouvrage est agrémenté de 39 illustrations et muni de cinq cartes et d’un utile index général des lieux et des noms.

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Les deux premiers chapitres évoquent la vie de Guillaume jusqu’en 1066, traitant d’abord de sa jeunesse jusqu’en 1047 et de la bataille de Val-ès-Dunes, puis de la montée en puissance du duc de Normandie. À travers ces deux chapitres, l’auteur propose de nouvelles interprétations des attaques contre le duc ou le duché : l’attaque du château de Tillières par le roi de France aurait été directement dirigée contre le duc de Normandie, et non la conséquence de représailles contre Gilbert Crespin, comme cela était généralement interprété (page 6 et 181). La bataille de Val-ès-Dunes aurait eu pour origine la marginalisation de Guy de Brionne et du vicomte Néel par le nouveau duc (page 7). La rébellion de Guillaume, comte d’Arques, en 1053, aurait eu la même motivation (page 21) et ne résulterait ni de la bâtardise de Guillaume, interprétation avancée par Orderic Vital, ni d’une différence de point de vue sur la politique menée par le duc comme le suggèrent les travaux récents de quelques historiens. Enfin, l’appartenance de Domfront au domaine normand avant le règne de Guillaume est remise en question (page 183).

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Le troisième chapitre (Guillaume le Conquérant, 1066) s’intéresse à la conquête de l’Angleterre, rappelant la situation anglaise depuis 1016, ainsi que les liens étroits unissant Édouard le Confesseur à la Normandie. Le possible voyage de Guillaume, ou de ses ambassadeurs, en Angleterre en 1051 est passé sous silence. L’auteur insiste ensuite sur le voyage d’Harold, discutant plus précisément deux points : tout d’abord les raisons du voyage d’Harold, l’auteur hésitant entre l’explication d’Eadmer de Canterbury, et l’hypothèse, toutefois contestée par les travaux d’Alban Gautier, selon laquelle Harold n’aurait en fait pas voulu se rendre en Normandie mais en Flandre. Ensuite, à propos de la promesse d’Édouard de faire de Guillaume son successeur, l’auteur évoque le scepticisme d’un certain nombre de chercheurs (Pauline Stafford par exemple), tout en reconnaissant que Guillaume devait penser que la couronne lui avait été promise. L’auteur remarque toutefois qu’Édouard aurait fait la même promesse à Sven, roi du Danemark, et sur son lit de mort à Harold. Enfin, Mark Hagger rappelle qu’avant la bataille d’Hastings, Guillaume n’est pas un commandant expérimenté (page 52), et que la victoire d’Hastings doit un peu à la chance (page 54).

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Le quatrième chapitre intitulé « J’ai vu Dieu ! Rituel et gouvernement » s’interroge sur les moyens employés par Guillaume pour gouverner son duché et son nouveau royaume. L’auteur explique que Guillaume sait très bien maîtriser les apparences, et qu’il utilise le pouvoir symbolique pour se faire respecter : ainsi il est richement vêtu, organise des repas grandioses et apparaît couronné lors des réunions avec l’aristocratie. Il n’hésite d’ailleurs pas à faire intervenir Dieu pour rappeler sa place particulière entre les hommes et ce dernier. Plus concrètement Guillaume dirige son royaume avec les conseils des grands du royaume pour les affaires importantes, se faisant représenter par certains de ces derniers quand il est absent, mais sans qu’ils puissent intervenir librement (à l’exception peut-être d’Odon de Conteville). Pour les problèmes du quotidien, le duc dispose de représentants, les vicomtes en Normandie et les sheriffs en Angleterre, qu’il avise de ses décisions en leur envoyant un writ (bref) ou un writ-charter.

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Le cinquième chapitre reprend le cours de la vie de Guillaume en 1066 et l’étudie de manière classique jusqu’en 1076, puis le huitième (et dernier) chapitre de 1076 à sa mort. L’année 1076 est choisie comme césure, en accord avec la pensée d’Orderic Vital qui voit la chance du duc tourner en cette année (page 151). L’auteur remet en cause l’idée que les actions de Guillaume durant la dévastation du nord de l’Angleterre (1069-1070) sont à considérer comme un crime de guerre, estimant que Guillaume agit selon les normes de l’époque.

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Le sixième chapitre traite des relations entre Guillaume et l’Église : Mark Hagger rappelle que Guillaume entend être le maître de celle-ci en Normandie comme en Angleterre, et refuse l’intervention de la papauté dans l’élection des évêques. Malgré cela, les relations avec le Saint-Siège sont dans l’ensemble bonnes. Les évêques recrutés, au moins en Normandie, ne sont pas majoritairement issus de la chapelle ducale (page 119). L’auteur explique ensuite qu’une partie de l’Église normande est encore en reconstruction, comme le montre l’exemple de l’évêché de Coutances (page 114), ce qu’il convient peut-être de nuancer. Enfin, l’auteur ajoute une nouvelle abbaye aux fondations de Guillaume le Conquérant : l’abbaye de Montebourg dans le Cotentin, fondée selon l’auteur vers 1080 (pages 129-130), opinion déjà affirmée par Judith Green dans sa biographie d’Henri Ier ; c’est un dossier intéressant, qui mériterait une étude particulière.

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Le septième chapitre retrace la personne et la personnalité de Guillaume, bien que nous ne conservions aucune description contemporaine du duc-roi. On apprend alors que sa boisson préférée est le vin et qu’il a une passion pour la chasse, deux éléments communs en fait à l’ensemble de l’aristocratie. L’auteur, par des analyses fines, dégage plusieurs traits du duc : il était habillé avec un certain raffinement (vêtements en soie), comme la majorité de l’aristocratie de l’époque. On peut lui reconnaître trois qualités : l’éloquence, la générosité et une bonne humeur, avec, parfois, un certain sens de l’humour. C’est aussi un homme pieux, sans maîtresse. Il a de l’affection et de l’amour pour sa femme, et pour ses parents qu’il respectait beaucoup (il a voulu ramener les restes de son père en Normandie). Avec ses fils, les relations sont plus complexes : les deux fils cadets sont proches de Guillaume, alors que l’aîné, Robert, s’oppose régulièrement à lui. Enfin, l’auteur explique que la colère dont peut faire preuve Guillaume est en fait un moyen de gouverner, utilisé pour résoudre des conflits et d’autres différends. Cela faisait partie, selon Mark Hagger, du « comedic moment » (page 138). Cette nouvelle biographie est un ouvrage scientifique très sérieux ouvrant de nouvelles discussions sur la vie de Guillaume le Conquérant, et doit devenir un ouvrage de référence pour les étudiants qui s’intéressent à la vie de ce duc-roi.

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Christophe Mauduit

Elisabeth M. C. van Houts and Rosalind C. Love, The Warenne (Hyde) Chronicle, (éd. et trad.), Oxford, Oxford Medieval Texts, 2013, 216 pages

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C’est une chronique, éditée pour la première fois il y a environ un siècle et demi par Edward Edwards, en appendice de celle du cartulaire du monastère de Hyde, dont Elisabeth van Houts et Rosalind Love nous proposent une nouvelle édition critique assortie d’une traduction en anglais.

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Cette chronique nous est parvenue sous la forme d’un unique texte manuscrit qui commence avec les prémices de la conquête normande de l’Angleterre et s’achève avec le naufrage de la Blanche Nef qui causa la mort de Guillaume Adelin, l’héritier du trône, en 1120. À cette date, la chronique s’arrête brusquement : le manuscrit est de toute évidence incomplet. Ce document a jusqu’à présent été appelé « chronique de Hyde », parce qu’il a été relié avec le cartulaire du monastère de Hyde et forme donc un seul volume avec ce dernier. La nouvelle appellation proposée par les éditrices (chronique de Warenne) devrait être rapidement prise en compte par les chercheurs. Elle se fonde en effet sur des indices non négligeables permettant de supposer que le texte a été rédigé dans l’entourage des comtes de Warenne. Par conséquent, la chronique est l’un des rares témoignages d’origine aristocratique encore conservés sur les événements des décennies voisines de l’année 1100.

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Certes, la fenêtre qui s’ouvre sur le monde aristocratique de cette période n’est pas très vaste. La chronique se concentre en effet sur les grands événements politiques des années 1066-1120, et en particulier sur le soutien que les rois normands ont alors obtenu des Warenne. À ce sujet, le lecteur obtient cependant des informations qui ne figurent dans aucune autre chronique. C’est cette attention particulière portée aux comtes de Warenne qui conduit les éditrices à conclure qu’elle fut rédigée à la demande de ces derniers. Par ailleurs, Elisabeth van Houts propose une nouvelle datation de cette chronique, qu’elle fait remonter aux premières années du règne d’Henri II. Selon elle, Guillaume de Blois, fils du roi Étienne, et sa femme Isabelle, héritière des Warenne, eurent alors besoin de renforcer leur position vis-à-vis du roi. Cette chronique, qui souligne l’aide apportée à Henri Ier par Guillaume de Warenne, pourrait donc avoir eu pour fonction de soutenir les efforts de Guillaume de Blois pour récupérer les possessions confisquées par le roi. D’après l’éditrice, l’auteur de la chronique pourrait être maître Eustache de Boulogne, le chancelier de Guillaume de Blois. Cependant, ce plaidoyer ne semblerait pas avoir eu d’effet notable car Henri II n’est pas revenu sur les décisions qu’il avait prises concernant les biens de la famille de Warenne.

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L’édition, le commentaire et la traduction ont été effectués avec grand soin. Les nombreuses remarques accompagnent le lecteur à travers l’histoire politique du royaume anglo-normand. Cette chronique devrait retenir l’attention des chercheurs par l’usage singulier qu’il y est fait de l’adjectif « normananglus ». Les éditrices traduisent par « normanno-anglais », ce nouveau terme qui essaie de rendre compte d’une manière originale de l’identité particulière de l’espace anglo-normand. C’est un emploi tout à fait intéressant qui, sans être fréquent dans les sources ni bien pris en compte dans l’historiographie anglo-normande traditionnelle, donne un point de vue contemporain de la situation et qui n’était peut-être pas seulement propre aux Warenne.

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Cette édition fournit ainsi de nouveaux outils pour l’analyse de cette chronique qui, quoique brève et incomplète, est d’une importance particulière pour l’histoire « normanno-anglaise ».

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Jörg Peltzer

Astrid Lemoine-Descourtieux, La frontière normande de l’Avre. De la fondation de la Normandie à sa réunion au domaine royal (911-1204). Évolution de la maîtrise militaro-économique d’un territoire frontalier, Rouen, Publications des universités de Rouen et du Havre, 2011, 448 pages

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L’ouvrage qu’Astrid Lemoine-Descourtieux nous propose est issu de sa thèse d’histoire et d’archéologie médiévales dirigée par le professeur François Neveux (université de Caen) et soutenue à l’université de Caen en 2003. Ce travail sur la frontière sud-est du duché entre 911 et 1204 complète les études menées depuis un certain temps déjà sur les frontières de la Normandie ducale (Gérard Louise, Pierre Bauduin, Éric Van Torhoudt, Daniel Power). Les Presses des universités de Rouen et du Havre ont pris en charge l’édition dans un format plaisant à manier, une typographie agréable à l’œil ; le tout souffre cependant d’erreurs de relecture, des mises à jour n’ont pas été faites depuis la thèse (crahm désormais craham, I. Thellier est mcf à l’université de Toulouse II depuis 2009, André Chédeville est décédé en 2010 et cela aurait pu être indiqué), la mention d’une Véronique Gazeau-Godet de l’université de Saint-Étienne est étrange. Enfin (page 79) il faut corriger Cherrueix (Ille-et-Vilaine, canton de Dol-de-Bretagne) en Cheruel / Charuel (commune de Sacey, Avranchin).

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Pour mener à bien son travail, l’auteur a interrogé et croisé une documentation considérable et sollicité des pratiques variées : sources écrites du xe siècle jusqu’aux notes des érudits du xixe siècle, cartes et plans des xviie-xixe siècles (terriers, carte de Cassini, atlas Trudaine, cadastre dit napoléonien), iconographie et photos aériennes, prospection archéologique des sites ruraux (Cintray) comme urbains, observations d’archéologie du bâti (maisons médiévales de Verneuil). Un travail régressif a donc été possible qui a mené à l’identification de sites castraux ou manoriaux très dénaturés et à des hypothèses sur la nature de leurs structures primitives (motte, enceinte annulaire), à la restitution de la topographie urbaine et de son évolution à Breteuil, Verneuil, Damville et Tillières. L’auteur démontre aisément que l’analyse topographique ne peut se passer des données fournies par les sources écrites, toutes périodes confondues.

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La richesse des documents planimétriques et l’ampleur des descriptions menées par l’auteur font regretter l’absence d’interventions légendées sur les cartes et plans anciens (échelle, structures existantes et observées, hypothèses de localisation), voire de schémas de synthèse qui permettraient une lecture claire et rapide des énoncés du texte. De la même façon, les cartes insérées dans le texte auraient mérité un travail de cartographie plus approfondi (limites diocésaines et étatiques, localisation des Fossés le Roi, couleurs et typographies distinctes suivant les types de sites et le statut des tenants, principales voies de circulation). Enfin, le confort de la lecture aurait été amélioré par le report des tableaux généalogiques dans des annexes qui auraient pu également accueillir des notices biographiques éparses dans le cours du texte.

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Dans la première partie (Forteresses frontalières et familles châtelaines), l’auteur décortique l’enchevêtrement des réseaux féodaux de part et d’autre de la frontière (domaine royal et diocèse de Chartres versus le duché et le diocèse d’Évreux) où les vassalités et les fidélités s’entrecroisent, se font et se défont, dans un contexte de prise de conscience ducale en réponse aux incursions françaises et où nombre de familles sont possessionnées de part et d’autre de la frontière (Anet, Muzy, Morville, Bérou). Au début du xie siècle, les ducs mettent en œuvre une entreprise de sécurisation féodale contre la pénétration française (comtes de Chartres et de Dreux, seigneurs de Châteauneuf, du Donjon et leurs vassaux) en favorisant, à partir de châteaux ducaux, la constitution des honneurs de Tillières et de Breteuil (châteaux, bourgs castraux, coutumes, encadrement religieux, marchés) et leurs réseaux de vassaux. Mais la fortification de la frontière ne fut que progressive, du début du xie au début du xiie siècle voire au-delà (Fossés-le-Roi vers 1169), ce qui va à l’encontre des idées reçues sur la militarisation planifiée et globalisante des frontières.

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La deuxième partie (Bourgs castraux et centres administratifs nouveaux) démontre comment, à partir du milieu du xiie siècle et la reprise des incursions françaises (Louis VII, Philippe Auguste), on assiste à un renforcement du contrôle ducal par la récupération de forteresses privées (Tillières, Damville, Courteilles, Cintray, Louye) ou le versement d’aides financières à leur mise en défense (Tosny, Chennebrun, L’Aigle). Dans le même temps, les vieux sites castraux de Nonancourt et Verneuil sont dotés de bourgs indépendants (1112 et 1120-1126) sous l’administration de cadres nommés par le duc (prévôts, baillis, maires). Les choix ducaux mettent ainsi hors-jeu les réseaux seigneuriaux locaux. Les entrants en « bourgeoisie » reçoivent des avantages fiscaux et juridiques qui favorisent les activités artisanales et commerciales. Si ces bourgeois ne sont pas astreints à des devoirs militaires, leurs activités économiques et des taxes spécifiques génèrent des revenus fiscaux suffisants pour engager des mercenaires et mettre en défense (maçonneries, machines de guerre, sergents) les châteaux et agglomérations. À la fin du xiie siècle, ces revenus fiscaux ordinaires sont devenus insuffisants et Jean sans Terre doit recourir au Trésor d’Angleterre.

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La troisième partie (Châteaux féodaux et villes ducales) nous fait entrer de plain-pied dans la matérialité architecturale et topographique des châteaux majeurs comme secondaires et des bourgs fortifiés, et découvrir le renouveau du peuplement de la région. La description des structures castrales aurait mérité d’être plus resserrée et les longs développements à partir des données largement postérieures à la période considérée font perdre de la force aux démonstrations.

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Les châteaux majeurs féodaux anciens (Tillières, Breteuil), comme ducaux plus récents (Verneuil, Nonancourt), les châteaux secondaires (Damville, Chennebrun) et les petites structures associées – l’auteur en a repéré au moins 20 – ont laissé peu de traces lisibles attribuables aux xie-xiie siècles. Les contextes d’implantation sont divers et les sites considérés généralement comme ayant une vocation défensive sont rares (éperon à Tillières). Aux xie et xiie siècles, ces châteaux majeurs ont été déployés autour d’une motte (Breteuil, Damville, Chennebrun, Verneuil), ou à partir d’une enceinte antérieure (Nonancourt), le plus souvent avec basse-cour et dotés d’une tour maîtresse en pierre sans doute quadrangulaire à Verneuil. L’auteur révise la datation des remparts de pierre (tours et porte) à Tillières dont elle attribue la construction à Jean sans Terre.

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L’inventaire des sites tenus par la petite aristocratie relevant de Tillières, Breteuil et Chennebrun est un type d’exercice qui n’a pas été souvent mené. L’auteur en a identifié au moins 22 pas toujours localisables. Ce furent majoritairement des mottes à basse-cour (au moins dix) alors que les enceintes annulaires sont rares (au moins trois).

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Les bourgs castraux de Verneuil, Nonancourt et Illiers-l’Êvêque relèvent d’un double volonté où se conjuguent des objectifs de défense avec l’implantation d’une forteresse et l’appel à des « bourgeois » pour lesquels de vastes entreprises d’aménagements sont mises en œuvre : quadrillage de l’espace par un réseau de voirie régulier, établissement de places de marché, lotissements de parcelles régulières pour l’implantation d’une maison de pierre avec cour et jardin, maison dont le pignon ne serait pas nécessairement sur la rue.

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Ce chapitre est l’occasion de mettre en avant les considérables travaux que les nécessités de la défense et l’essor des points de peuplement ont engendrés au xiie siècle : mise en place de lotissements urbains, construction d’un bâti urbain varié (maisons de pierre, églises, remparts de pierre), terrassements (fossés et remparts de terre urbains et ruraux, dérivations des rivières Iton et Avre), défrichements autour d’habitats nobles, de granges cisterciennes et à la périphérie des « bourgs », mutations des circuits de circulation, rectification du maillage paroissial.

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Outre les éléments signalés plus haut, ce travail a le mérite de démontrer que les établissements frontaliers ne contribuent pas à créer un espace clos coupé du monde car, au contraire, ils intègrent la région dans les circuits économiques anciens comme nouveaux, bien au-delà des limites politiques et religieuses.

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Marie Casset

David Brégaint, Stéphane Coviaux, Jan Raglar Hagland, Le Discours contre les évêques. Politique et controverse en Norvège vers 1200, Paris, Textes et documents d’histoire médiévale, Publication de la Sorbonne, 2013, 108 pages

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Les Norvégiens ont perdu leur christianisme : c’est par ce constat accablant que commence le Discours contre les évêques, ouvrage rédigé à la cour du roi Sverrir à la fin du xiie siècle. L’auteur en appelle au discernement du public pour reconnaître le vrai coupable, un clergé perverti et enclin à l’hérésie plutôt qu’un roi injustement excommunié. On s’en aperçoit vite : ce texte n’est pas seulement un pamphlet anticlérical mais une œuvre magistrale de propagande politique. Ses enjeux, sur fond de conflit local, rejoignent les préoccupations partagées par l’ensemble des souverains européens de l’époque : la question des libertés de l’Église. On ne remerciera jamais assez David Brégaint, Stéphane Coviaux et Jan Ragnar Hagland de nous permettre la lecture de ce texte passionnant et fondamental pour la compréhension du Moyen Âge norvégien et occidental. La traduction du Norrois, à la fois claire et précise, présentée en regard d’un texte original rigoureusement établi, s’accompagne d’un apparat critique très complet. L’introduction, analyse approfondie de l’ouvrage, s’avère du plus grand intérêt.

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Rédigé en 1198 ou 1199, le Discours contre les évêques s’inscrit dans une période de vives tensions entre l’Église et la royauté. Le clergé norvégien est alors plus puissant que jamais. Il a renforcé son indépendance vis-à-vis des pouvoirs séculiers en 1152-1153 avec la création de la province archiépiscopale de Nidaros, encouragée par un pape soucieux d’appliquer plus efficacement la réforme grégorienne. Il a aussi acquis des libertés et des privilèges importants lors du couronnement du roi Magnus Erlingsson en 1163 et son règne durant. L’Église affirme sa primauté avec d’autant plus de facilité que la monarchie est mise à mal par un conflit de succession : selon la tradition norvégienne en effet, tous les fils du roi, qu’ils soient légitimes ou non, peuvent prétendre au titre royal et le porter simultanément. En 1177, un prêtre défroqué du nom de Sverrir est élu et acclamé selon la coutume à l’assemblée de l’Eyraþing. Sept ans plus tard, il défait Magnus sur le champ de bataille, mais les archevêques successifs refusent catégoriquement de lui accorder la légitimité du couronnement. Le roi dépité s’en prend alors aux libertés acquises par le clergé sous le règne de son prédécesseur. La réponse pontificale ne se fait pas attendre : en 1194, il est excommunié et son royaume placé sous interdit. Sur le terrain militaire, les évêques, qui disposent d’une suite armée en Norvège, cherchent à mettre le roi en difficulté en soutenant les partis rebelles à l’instar des baglar.

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Le Discours contre les évêques est un chef-d’œuvre de persuasion. Et il n’en fallait pas moins pour rallier la population à la cause de Sverrir dont la légitimité était décriée par une partie du clergé et la popularité largement entamée par son excommunication. Destiné à être lu à haute voix sur le parvis des églises, à l’assemblée populaire des þing ou à la cour du roi, ce modèle de propagande royale s’adresse aux hommes d’Église restés fidèles, à la population inquiète et aux partisans du roi. Pour porte-parole, Sverrir choisit un clerc de son entourage proche et se saisit de l’arme par excellence de son adversaire : le verbe et la glose. Vraisemblablement formé dans les écoles de Paris, l’auteur maîtrise parfaitement le contenu du droit canonique et le manipule avec habileté en détournant la traduction du latin au norrois lorsque cela peut servir son propos.

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Le Discours s’articule en deux temps. S’inspirant de Jean de Salisbury, voire de Tite-Live, l’auteur compare d’abord la société norvégienne avec le corps humain dont chaque membre aurait une fonction bien définie : « Les yeux sont aux évêques, les oreilles aux diacres et aux doyens, la langue et les lèvres aux prêtres » ; « le cœur et la poitrine sont au roi ». Hélas, le clergé est devenu sourd, aveugle, bègue… C’est parce que l’Église et ses serviteurs dévoyés ne remplissent plus leurs devoirs que le pays est désormais en proie au désordre. La culpabilité de l’Église norvégienne ainsi établie, l’auteur peut, en seconde partie, entrer dans le vif du sujet : invalider l’excommunication du roi Sverrir et réaffirmer la primauté de la royauté sur l’Église. Il s’attaque au système théocratique fondé sur la libertas ecclesiae et rappelle la sujétion de l’Église au souverain désigné par Dieu : le clergé doit fidélité et obéissance au roi contre sa protection. Ainsi, l’auteur plaide en faveur d’une monarchie forte, mais aussi d’une réconciliation entre ces deux institutions de pouvoir si étroitement dépendantes l’une de l’autre.

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À en juger par son influence dans la production littéraire et politique postérieure, nous avons sous les yeux une source norvégienne majeure qui façonne l’idéologie royale des siècles suivants. Elle présente une société aux caractères originaux. L’utilisation du droit canonique pour étayer l’argumentaire montre aussi que la Norvège s’est ouverte très tôt aux modèles politico-religieux occidentaux, même si c’est bien l’introduction d’un rite étranger, celui du couronnement (destiné en l’occurrence à contourner une législation séculaire), qui est à l’origine du conflit entre Sverrir et les évêques. Le Discours contre les évêques témoigne d’une controverse locale. Pourtant, la lutte des pouvoirs séculiers contre les libertés de l’Église après les réformes grégoriennes est un phénomène connu dans la plupart des royaumes européens à l’époque. Ainsi cette œuvre, au même titre que de nombreuses autres sources scandinaves encore méconnues du public francophone, contribue à prouver que les problématiques norvégiennes s’inscrivent pleinement dans le champ très large du Moyen Âge occidental.

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Raphaëlle Schott

Éric Saunier (éd.), Histoire et mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions en Normandie, Revue du Philanthrope, n° 4, Mont-Saint-Aignan, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2013, 183 pages

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La Revue du Philanthrope prend la suite des Cahiers de l’histoire et des mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions et continue le travail éditorial engagé depuis 2008 par Éric Saunier, maître de conférences à l’université du Havre et membre du Centre interdisciplinaire de recherche sur les transports et les affaires internationales (cirtai) ; ceci explique que ce volume, pourtant le premier publié par les Presses universitaires de Rouen et du Havre, porte le numéro 4. Du reste, les objectifs scientifiques demeurent les mêmes : diffuser les acquis de la recherche sur la traite, l’esclavage et le processus abolitionniste en Normandie, avec le souci de les confronter aux résultats de travaux conduits, aussi bien en France qu’à l’étranger, sur ces champs thématiques profondément renouvelés.

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Avant le numéro 5, à paraître au dernier trimestre 2014, titré Écrire sur l’esclavage, le présent opus comprend deux dossiers : le premier, intitulé « De Saint-Domingue à Haïti », regroupe cinq articles tirés de communications faites lors d’une journée d’études le 6 mai 2011, tandis que le second, « Les villes portuaires négrières, La traite des Noirs et l’esclavage », fort de quatre textes, reprend une partie des interventions d’une rencontre universitaire tenue comme la première au Havre, les 15 et 16 mai 2012.

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De manière transversale, ce numéro apporte une intéressante contribution scientifique à trois chantiers historiographiques en cours.

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Dans son article, consacré à l’interlope entre les États-Unis et Saint-Domingue de 1784 à 1789, Manuel Covo interroge la pertinence de la notion « d’Atlantique français », en poursuivant une réflexion principalement menée par des historiens américains ou canadiens comme Kenneth Banks et Shannon Lee Dawdy. Ce faisant, il bouscule l’historiographie coloniale classique, fondée en particulier sur les travaux de Jean Tarrade. L’auteur montre que des réseaux de contrebande très actifs mobilisèrent des acteurs divers, parfois même des agents de l’État. Les maisons d’armements métropolitaines ne sont, pour leur part, pas totalement absentes de ces trafics. Pour Le Havre justement, Édouard Delobette met en lumière le rôle primordial, mais insuffisamment connu, des armateurs anglais et révèle, par exemple, comment certains d’entre eux ont profité, après la guerre d’Indépendance américaine, du système des primes accordées par l’État français pour encourager les armements négriers, illustrant ainsi une autre faille du système colonial.

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Un deuxième sujet concerne la manière dont les Européens, notamment les Français, considéraient les Noirs. Florence Gauthier rappelle que le Code noir de 1685 fait des esclaves des « êtres meubles » mais que l’édit se montre indifférent à la couleur. Il n’y a donc pas de régime ségrégationniste fondé sur ce critère dès les débuts de la colonisation : l’opposition existe entre libre et non-libre. Les mariages mixtes – autorisés et même facilités par le Code noir – et les affranchissements ont progressivement permis l’émergence d’une troisième catégorie de population dans les sociétés coloniales : les « libres de couleur ». S’appuyant sur les écrits du planteur et juriste Moreau de Saint-Méry (1750-1819), l’auteure retrace la manière dont le « préjugé de couleur » s’affirme à Saint-Domingue dans la seconde moitié du xviiie siècle, jusqu’à conduire à une « guerre des épidermes » entre les colons de 1789 à 1791, favorisant ainsi le soulèvement des esclaves et le renversement du système colonial. Les rapports entre Européens et Noirs sont également évoqués dans le texte de Claude Briot, centré sur les Mémoires du capitaine négrier havrais Jean-François Landolphe (1747-1825). À la recherche de nouvelles sources d’approvisionnements de captifs en Afrique, ce dernier porte son attention sur la « rivière Bénin », au fond du golfe de Guinée. Il conduit plusieurs expéditions sur place (1777-1779, 1782-1784, 1786-1792, 1799) et cherche à fonder un établissement français. Pour y parvenir, il négocie avec les souverains locaux et doit même embarquer le prince Boudakan, neveu et successeur du roi d’Owhère, « pour aller faire son éducation à Paris, apprendre la langue et les coutumes françaises » (page 133). La représentation du Noir est enfin abordée dans le propos d’Hervé Chabannes sur les intellectuels havrais, la traite et l’esclavage. Ainsi, certains vers composés durant ses années de jeunesse par Louis-Augustin Pinel (1752-1833) dans la pièce méconnue Le Barbier d’Ingouville – un faubourg du Havre – ou le Retour du Barbier de Séville, témoignent-ils de l’adhésion de ces sociétés portuaires à l’anthropologie des Lumières, fondée sur les préjugés raciaux et l’influence de la traite.

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Finalement, Saint-Domingue, la « perle des Antilles », « l’Hercule colonial », devenue la première république noire d’Haïti le 1er janvier 1804, constitue le thème majeur de ce recueil, dans la mesure où tous les articles y font référence, qu’ils soient directement construits ou non autour de l’histoire de ce territoire. L’ogre dominguois a effectivement de quoi retenir l’attention : premier producteur mondial de sucre et de café dans la seconde moitié du xviiie siècle, la colonie française pousse à son paroxysme le système de l’économie de plantation, fondée sur le recours de plus en plus frénétique à la main-d’œuvre servile. En 1789, sa population compte 40 000 blancs, 30 000 « libres de couleur » et… plus de 500 000 esclaves. Les contributions de Madeleine Dupouy et Brice Martinetti, toutes deux bâties sur des correspondances, apportent des points de vue complémentaires sur l’insurrection des esclaves de Saint-Domingue, à partir de 1791. Exploitant le fonds Jean-Baptiste Drouillard family papers, conservé à la librairie de l’Université de Louisiane à Bâton-Rouge, la première évoque les stratégies d’adaptation d’un clan de planteurs – les Despinose-Drouillard-Lamaignère – entre ceux qui restent à Saint-Domingue, pour faire vivre l’habitation coûte que coûte, et ceux qui font le choix de quitter l’île pour se réfugier aux États-Unis. La seconde aborde, à partir du cas rochelais, les répercussions de la perte des plantations pour les négociants métropolitains qui ne peuvent recouvrer leurs créances détenues sur les planteurs dominguois.

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Comme le rappelle Gusti-Klara Gaillard-Pourchet, l’indépendance d’Haïti ne clôt pas le chapitre des relations du nouvel État avec la France. En 1825, l’ordonnance du roi Charles X les placent sous le signe de la dépendance économique, en raison de la dette colossale imposée à la jeune république noire. Mais les liens sont également culturels, à travers le système scolaire, calqué sur celui de l’ancienne métropole jusqu’au milieu du xxe siècle. Issus des « libres de couleur », les intellectuels haïtiens de la première moitié du xixe siècle, évoqués par Délide Joseph, ont d’ailleurs reçu, pour la majorité d’entre eux, une formation en France ou, tout au moins, y ont séjourné. Cherchant à obtenir l’abolition de l’esclavage et la proclamation de la liberté générale, la Société philanthropique d’Haïti, par exemple, tisse des liens avec la France, grâce à une correspondance avec la Société française pour l’abolition de l’esclavage. Pourtant, la mémoire de cette histoire post-esclavagiste et postcoloniale est absente du côté français et lacunaire du côté haïtien.

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Bernard Michon

Jérôme Jambu, Tant d’or que d’argent. La monnaie en Basse-Normandie à l’époque moderne (xvie-xviiie siècle), Rennes, puf, 2013, 639 pages

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Cette monographie d’histoire monétaire résulte du nouvel intérêt que suscite l’objet monétaire depuis 2000 [2][2] P. Minard et D. Woronoff (dir.), L’argent des campagnes..... L’auteur s’est attaché à reconstituer la fabrication des espèces métalliques et de papier émises par l’État monarchique et leur circulation. Le choix de l’échelle provinciale, le territoire qui correspond grosso modo à l’actuelle Basse-Normandie, permet d’observer la monétarisation de la société d’Ancien Régime à l’échelle des individus et de leur quotidien, complétant avec bonheur la vision générale de la circulation monétaire que les travaux de Franck C. Spooner, de Pierre Vilar et de Michel Morineau avaient pu élaborer en leur temps [3][3] F. C. Spooner, L’économie mondiale et les frappes monétaires.... D’abondantes annexes constituées par un corpus prosopographique du personnel des ateliers de Saint-Lô et de Caen, un catalogue de leurs productions monétaires et un ensemble de cartes soutiennent le propos de l’auteur, en plus d’une bibliographie assez fouillée.

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La première partie de l’ouvrage est consacrée à la production monétaire, analysée à partir de ses aspects techniques et sociaux. L’étude de la vie des ateliers monétaires de Caen et de Saint-Lô est de ce point vue très significatif. À la description des étapes de la fonte et de la frappe succède une analyse socioprofessionnelle du personnel qu’il faut comparer aux résultats des travaux de Bruno Collin sur l’atelier de Montpellier ou à ceux sur l’atelier de Nantes [4][4] L’atelier monétaire de Nantes sous l’Ancien Régime,.... Le recours à la numismatique permet à l’auteur d’interroger la nature et la qualité de la production monétaire. Les trois premiers chapitres constituent une analyse détaillée de la production irrégulière de l’atelier de Saint-Lô aux xvie et xviie siècles, dont l’activité dépendait des réformes monétaires de la monarchie française, de la capacité de la région à capter la piastre espagnole par une balance commerciale excédentaire, et de la concurrence des autres hôtels des monnaies. L’étude consacrée à la production monétaire de Caen (du chapitre 4 au chapitre 6) se fonde, en partie, sur des livres de comptes inexploités jusqu’à présent. L’analyse des difficultés rencontrées par l’atelier de Caen entre 1550 et 1656, et celle de sa renaissance de 1693 à 1772, servent à montrer sa fonction financière. L’hôtel des monnaies de Caen fut fondé pour assurer les manipulations monétaires de Louis XIV. Ensuite, son activité se résuma à transformer des espèces déjà existantes. L’atelier de Caen représente donc le modèle du petit atelier provincial, qui survit loin des grands ports du commerce international.

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La deuxième partie de l’ouvrage centrée sur la circulation monétaire est d’abord une étude des pôles de distribution et de diffusion des espèces. À partir de l’exemple bas-normand, l’auteur renouvelle le débat sur la monétarisation de la société d’Ancien Régime dans les campagnes comme dans les villes, nuançant les conclusions de Jean Meuvret [5][5] J. Meuvret, « Circulation monétaire et utilisation.... Pour l’auteur, la monnaie est le plus souvent cachée, d’autant que son usage n’est pas quotidien, d’où l’impression de son absence. L’auteur cherche à révéler cette monnaie cachée, dans quelques inventaires après décès de Carentan et Livarot, mais surtout dans les actes notariés de Caen. Le numéraire qui n’apparaît que pour louer ou vendre la terre, payer les impôts, constituer une dot, vendre sa production agricole, rétribuer une partie du travail des journaliers, sans oublier les jeux, semble bien plus présent dans les actes notariés. Le dépouillement des actes notariés est donc des plus utile pour comprendre la nature des paiements et la monétarisation de l’économie bas-normande : l’or et l’argent restent chez le notaire quand le billon demeure la monnaie du quotidien. L’auteur peut ainsi distinguer plusieurs cycles de circulation monétaire, tel que celui de l’or (1500-1550), celui de l’argent (1550-1640), celui de la stabilisation de la livre (1640-1689), celui des réformes monétaires (1689-1726) et celui du retour à la stabilité monétaire (1726-1789). L’objet monétaire est examiné du point de vue de sa durée, de sa valeur intrinsèque et des liquidités disponibles, trois critères déterminants pour comprendre l’attachement de la basse Normandie à la monnaie métallique face au papier monnaie du système Law. Un dernier chapitre consacré au faux monnayage cherche à faire de la fausse monnaie une réponse à la nécessité de monnaie. La forte monétarisation de l’économie bas normande la rendrait encore plus sensible au faux monnayage. Les techniques de falsification monétaire sont évoquées avec précision, et une suite d’exemples de faux monnayeurs condamnés montre la diversité des tribunaux engagés dans la répression.

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Mais plus que les faux monnayeurs, c’est l’objet fausse monnaie qui intéresse l’auteur. C’est ainsi que Jérôme Jambu cherche, par exemple, à cartographier la circulation des faux louis de 1726 (pages 584 et 586), et à la mesurer. Le rôle d’assainissement de la réforme de 1726 en ferait un instrument de mesure du faux parce que les faux louis étaient achetés à un prix élevé par rapport aux vrais, incitant tous les détenteurs de fausse monnaie à les déposer à l’hôtel des monnaies de Caen. La faible part des faux louis encaissés par l’hôtel des monnaies de Caen, entre 1726 et 1730 (moins de 5 %), viendrait renforcer l’affirmation selon laquelle peu de fausse monnaie circulait en basse Normandie au xviiie siècle. Une telle démonstration laissera certains lecteurs sceptiques. Plus intéressante nous semble l’hypothèse de la circulation d’une fausse monnaie d’origine anglaise (pages 426-427), qui aurait mérité d’être plus approfondie.

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Au-delà de l’espace bas-normand, les conclusions de Jérôme Jambu représentent donc un apport incontestable à l’histoire des ateliers monétaires de la France d’Ancien Régime autant qu’elles réactualisent le débat sur le rôle de la monnaie dans la société de l’époque moderne.

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Olivier Caporossi

Sébastien Richez, Postes et postiers en Normandie, Témoins des transformations nationales, 1830-1914. Paris, L’Harmattan / Comité pour l’Histoire de la Poste, 2009, 330 pages

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La thèse publiée de Sébastien Richez constitue une véritable somme sur l’histoire de la Poste au xixe siècle par la multiplicité de ses approches et par l’ambition de réaliser une histoire nationale de l’institution postale, l’exemple normand servant surtout ici de témoin aux dynamiques nationales.

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L’ouvrage relie les différents fils qui font l’histoire de la Poste : analyse du réseau postal, de l’organisation administrative et du rôle de l’État, histoire sociale des postiers et histoire culturelle, celle de l’acculturation des Français à la Poste. Le plan chronologique divise cette histoire en trois parties, au risque de quelques répétitions : l’une consacrée à « l’âge d’or » de la Poste à partir de 1830 (année de création du service rural), celui d’une administration-régie largement bénéficiaire pour l’État et d’un développement lent mais sûr de son organisation ; les « années terribles » (1848-1878) où la Poste débordée par son succès doit affronter une forte croissance du flux postal et s’adapter aux nouvelles techniques de transport : la Poste aux chevaux disparaît alors devant le chemin de fer et ses « bureaux ambulants ». De 1880 à 1914, la croissance de la Poste connaît une certaine stagnation en dépit des tentatives pour développer un « plan Freycinet Postal » et de la fusion opérée avec les Télégraphes dans le ministère créé à cet effet en 1879.

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Parmi les thèmes abordés, les plus classiques se réfèrent à l’histoire institutionnelle d’une organisation pensée progressivement comme un instrument de modernisation et d’unification nationale. Les aspects les plus neufs se rattachent aux enjeux historiographiques développés ces dernières années dans les travaux portant sur la police et la gendarmerie, selon une double approche sociale et culturelle : celle de la constitution d’un corps aux prises avec des modèles contradictoires (service public, entreprise, modèle militaire) et celle de l’acceptation progressive de cette institution et des personnages qui la représentent, surtout dans les campagnes. Le facteur rural n’est ici jamais loin du gendarme.

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Mais Sébastien Richez ne se contente pas d’écouter les hauts responsables de l’institution postale et propose une histoire sociale des « petites mains » de la Poste. Ce choix rapproche cette recherche des études sur la petite fonction publique en voie de professionnalisation, confrontée au double écueil de la précarité – le sort des « aides » postaux et des receveuses fait l’objet de développements précieux – et d’une subordination que vient à peine compenser une relative sécurité matérielle. Cette forte subordination, caractéristique de l’administration au xixe siècle, est renforcée par la prégnance du modèle militaire dans l’encadrement et le recrutement des postiers, surtout sous le Second Empire. La militarisation du corps postal est une singularité qui le rapproche de la douane et de la gendarmerie : les postiers, souvent recrutés parmi d’anciens militaires, connaissent un avancement par grade et sont soumis à un système disciplinaire, alternant récompense et punition. La hiérarchie postale s’enrichit à cet égard de figures qui évoquent la hiérarchie militaire, tel le « brigadier-facteur » créé en 1843, sorte de « sous-officier facteur » chargé de contrôler et d’encadrer la distribution du courrier.

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La question de l’acculturation des Français au courrier – et plus généralement de leur rapport à l’institution postale – est une autre approche développée par la thèse, laquelle s’attache à décrire le processus de démocratisation des usagers de la Poste au long du xixe siècle. Réservé à ses débuts à une frange étroite de l’administration et des élites locales, l’usage du courrier s’étend lentement à l’ensemble de la population. L’analyse des flux postaux – on regrettera au passage l’absence de représentations cartographiques – est menée conjointement à l’étude de la réception de ce nouveau service par les populations. Dans cette perspective, l’étude des « objets postaux » (boîte aux lettres, timbres, almanachs, etc.), de leur conception à leur appropriation par les populations, de même que l’attention portée au quotidien des postiers, constituent sans doute les approches les plus stimulantes.

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L’ouvrage montre en définitive comment la Poste a transformé le quotidien des Français en resserrant le lien national à travers un maillage de plus en plus serré, une distribution de plus en plus fréquente et une insertion plus forte des populations dans le monde de l’écrit et de la presse, les journaux et les papiers d’affaire occupant une place majeure dans les flux postaux au début du xxe siècle. Que l’on songe au fait que la double distribution quotidienne du courrier était considérée comme un minimum avant 1914 et l’on comprendra l’importance alors prise par l’institution postale dans la société française, ce dont l’auteur rend compte avec une érudition patiente et un véritable souci du détail.

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Mathieu Marly

Laurent Lespez (éd.), Paysages et gestion de l’eau. Sept millénaires d’histoire de vallées et de plaines littorales en Basse-Normandie, Bibliothèque du Pôle Rural, n° 3, coédition Presses universitaires de Caen – Maison de la recherche en sciences humaines, Caen, 2012, 336 pages

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L’ouvrage intitulé Paysages et gestion de l’eau. Sept millénaires d’histoire de vallées et de plaines littorales en Basse-Normandie a été dirigé par Laurent Lespez, maître de conférences à l’Université de Caen et membre du Laboratoire geophen de l’umr 6554 du cnrs. Cet ouvrage de 336 pages a été publié en 2012 dans la collection « Bibliothèque du Pôle Rural », dirigée par Philippe Madeline et Jean-Marc Moriceau et éditée par la mrsh de Caen. Ce travail représente une somme considérable de résultats portant sur les recherches pluridisciplinaires menées pendant plus de dix ans sur les vallées côtières de Basse-Normandie et leurs plaines littorales par l’équipe des auteurs.

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Cet ouvrage richement et soigneusement illustré est structuré en trois parties et comporte une bibliographie abondante couvrant largement les études menées jusqu’à ce jour sur les différents thèmes qui y sont abordés. Fondé sur l’étude des interactions Nature / Sociétés, l’ouvrage a pour objectif de reconstituer les évolutions paléo-environnementales, archéologiques et historiques des petites vallées normandes qualifiées d’« ordinaires », afin de comprendre le rôle des différents héritages dans les paysages actuels et les enjeux de leur devenir patrimonial. Les auteurs de cet ouvrage (13 au total) se sont fondés sur trois exemples choisis selon leur situation géomorphologique, chacune représentative du contexte bas-normand : un premier exemple est constitué de deux petites vallées de la pointe de la Hague, appartenant au Massif Armoricain ; le deuxième exemple est celui de la vallée de la Seulles et de ses affluents, développée à la fois sur le Massif Armoricain et la bordure sédimentaire du Bassin Parisien ; enfin le troisième est celui de la basse vallée de la Dives dont le bassin versant se situe dans un contexte sédimentaire. Si les résultats portent précisément sur ces trois cours d’eau et leurs affluents, les auteurs, dans leurs conclusions, se réfèrent à un contexte régional plus large (le Grand Ouest français, la façade atlantique du Nord-Ouest de l’Europe) afin de confronter leurs résultats.

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La première partie est consacrée à la méthodologie et aux démarches utilisées dans les disciplines paléo-environnementales, archéologiques et historiques, exemples à l’appui. La deuxième partie porte sur les résultats obtenus pour chaque exemple et les évolutions du milieu et des sociétés depuis le début de l’Holocène sont mises en évidence en s’appuyant sur les archives sédimentaires, la palynologie, les traces et héritages archéologiques, les héritages historiques. Ils démontrent l’emprise de plus en plus grande des sociétés sur les bassins versants avec un décalage temporel de l’occupation humaine entre plateaux, versants et fonds de vallée, mais également d’une vallée à l’autre. Ainsi sur la péninsule de la Hague comme sur la Seulles, l’occupation par les sociétés reste discrète jusqu’au Bronze moyen et c’est à la charnière Bronze final / Âge du Fer que s’affirment les impacts des sociétés sur le milieu. À partir de l’époque gallo-romaine, les couverts végétaux sont totalement transformés par les sociétés rurales. L’occupation des fonds de vallée, discrète au début du premier millénaire de notre ère, s’affirme de plus en plus au cours de la période s’étendant du Moyen Âge au xixe siècle. Elle se traduit par des aménagements hydrauliques (chenalisation, biefs, moulins, vannes) qui vont jusqu’à transformer les paysages fluviaux et engendrer des modifications dans les flux hydrologiques et la charge solide des cours d’eau. La basse vallée de la Dives s’individualise par une évolution plus marquée par les variations du niveau marin (pénétration des eaux marines vers 5200 av. J.-C., retrait partiel puis haut niveau vers 200 av. J.-C.). Ce n’est qu’au Bronze qu’est enregistrée une implantation humaine qui se développe lentement et ne prendra une véritable ampleur qu’au Moyen Âge sur les plateaux et à l’époque moderne et au xixe siècle dans la plaine alluviale.

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La troisième partie, intitulée « Questions d’histoire paysagère », reprend dans un premier chapitre les trajectoires évolutives de ces vallées en effectuant des comparaisons avec les données régionales et plus largement avec celles du Nord-Ouest de l’Europe. Dans un deuxième chapitre, une analyse très fine met l’accent sur les usages de l’eau, les différents types d’aménagement et leurs impacts sur les hydrosystèmes permettant aux auteurs de proposer le concept d’« hydrau-système ». Après une analyse spatiale des aménagements hydrauliques, une typologie des différents hydrosystèmes anthropisés est présentée et les auteurs insistent sur le poids des situations socio-économiques au cours des temps historiques pour expliquer les caractéristiques des paysages de fond de vallée actuels. Enfin dans un troisième chapitre, une analyse des mutations récentes est effectuée en insistant sur le poids des héritages du xixe siècle et de la première moitié du xxe siècle dans les trajectoires observées. Après des siècles où le fond de vallée a été une composante indispensable du fonctionnement économique des communautés rurales, le déclin des fonctions traditionnelles pose de nouvelles questions. Dans le cadre de politiques d’aménagement, de nouvelles fonctions leur sont attribuées (récréative, patrimoniale, intérêt environnemental et/ou écologique) avec des enjeux parfois contraires entre les acteurs sociaux. Par ailleurs, les auteurs insistent sur la difficile patrimonialisation des aménagements et paysages hérités dans le contexte des lois européennes sur l’eau de 2000 et 2006 et sur les difficultés de gestion qu’elles engendrent à l’échelle locale. Dans une conclusion générale, les auteurs soulignent l’intérêt d’études sur le temps long pour une meilleure compréhension des caractéristiques de ces types de rivières et de leur vallée du fait de l’intérêt croissant et des enjeux qu’elles représentent.

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Entre la fin de la troisième partie et la conclusion générale, un atlas hors-texte intitulé « Atlas diachronique des paysages des vallées et des plaines littorales bas-normandes au cours des dix derniers millénaires », montre à l’aide de quelques blocs-diagrammes successifs, de façon claire, spatialisée, l’évolution des milieux pour chacun des secteurs étudiés. Il est dommage que cet atlas n’ait pas été cité tout au long du texte parfois un peu touffu.

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Cet ouvrage, malgré quelques problèmes de répétitions, présente une somme considérable d’apports scientifiques sur une thématique peu étudiée dans l’Ouest de la France et à ce titre constituera une référence pour des études à venir dans d’autres secteurs de la région.

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Marie-Josée Penven

Jérôme Beaunay, Cloches, horloges et carillons : cathédrale Notre-Dame de Bayeux, Caen, Direction régionale des affaires culturelles de Basse-Normandie, 2012, 64 pages

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Jérôme Beaunay, architecte du patrimoine, est depuis 2009 conservateur de la cathédrale de Bayeux. Il fait de son histoire campanaire une synthèse chronologique sur l’histoire campanaire. L’étude conjointe des cloches, des horloges et des carillons de la cathédrale de Bayeux se justifie par leur fonction commune : marquer le temps ecclésiastique ou civil.

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L’auteur s’appuie sur les archives diocésaines, celles de la drac, sur des observations in situ, ainsi que sur l’ouvrage d’Eugène Anquetil (Cloches et carillons de la cathédrale de Bayeux, Mémoires de la Société des Sciences, Arts et Belles-Lettres de Bayeux, 1910). Il en tempère parfois le propos et innove grâce aux apports de l’archéologie – la datation du beffroi par dendrochronologie. L’étude commence par une courte partie sur l’art campanaire, comportant des définitions et un point historique. Elle permet au lecteur de partir sur les bases nécessaires à la bonne compréhension de l’ouvrage.

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Vient ensuite le cœur du sujet : l’histoire des cloches, horloges et carillons, abordée de façon chronologique. L’auteur part de l’extrême fin du xiie siècle, date des premières traces d’une structure supportant des cloches dans la cathédrale. Les premières sources écrites mentionnant clairement l’existence de cloches datent de 1269. La première mention d’une horloge, attestée dès 1408, mais sans doute antérieure, évoque son remplacement. L’étude se poursuit jusqu’à 2012, année d’édition de l’ouvrage, mais également de remise en service des 15 cloches à la suite de divers travaux de restauration.

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Les cloches occupent largement le propos, sans doute car les sources à leur sujet sont celles qui nous sont parvenues en plus grand nombre. L’ouvrage est entrecoupé de doubles pages thématiques, notamment pour faire un point complet sur certaines cloches : date de fonte, fondeur, inscriptions présentes sur la cloche.

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Entre le xiiie siècle et 2012, le nombre de cloches est passé de 8 à 15, en oscillant dans le temps. La plupart des cloches ont en effet été remplacées une ou plusieurs fois pour causes d’usure, de destructions diverses… La structure la plus stable est le timbre de l’horloge en raison de son utilité dans la mesure du temps.

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Cette étude permet une approche historique plus générale de l’histoire de la cathédrale au niveau architectural, avec la mise en lumière du lien indissociable entre architecture et art campanaire, mais également au niveau social, avec la place des cloches dans la vie ecclésiastique, ainsi que dans la vie civile. L’ouvrage, synthétique et très illustré, peut être abordé par le grand public et donne des pistes pour qui voudrait mener une étude plus large et plus approfondie.

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Nous regretterons l’absence d’un classement thématique (évolution campanaire, architecturale, horloge) bien que le choix chronologique permette une vision d’ensemble de la question.

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Aurélie Woo-Désannaux

Notes

[1]

M. Hagger, William, King and Conqueror, Londres, New-York, I. B. Tauris, 2012 ; D. Bates, William the Conqueror, Londres, George Philip, 1989.

[2]

P. Minard et D. Woronoff (dir.), L’argent des campagnes. Échanges, monnaie, crédit dans la France rurale d’Ancien Régime, Actes du colloque de Bercy, Paris, cheff, 2003.

[3]

F. C. Spooner, L’économie mondiale et les frappes monétaires en France, 1493-1680, Paris, sevpen, 1956 ; P. Vilar, Or et monnaie dans l’histoire, Paris, Flammarion, 1974 ; M. Morineau, « Les frappes monétaires françaises de 1726 à 1793 : premières considérations », Études d’histoire monétaire, xiie-xixe siècle, Lille, Presses universitaires de Lille, 1984, p. 69-141.

[4]

L’atelier monétaire de Nantes sous l’Ancien Régime, Nantes, Association numismatique armoricaine, 2003 ; B. Collin, L’Atelier monétaire royal de Montpellier et la circulation monétaire en Languedoc de Louis XIII à la révolution française (1610-1793), Nîmes, Barnier, 1986.

[5]

J. Meuvret, « Circulation monétaire et utilisation économique de la monnaie en France du xvie au xviie siècle », Études d’histoire économiques, Cahiers des Annales, n° 32, 1971, p. 127-137.

Titres recensés

  1. Henri Suhamy, Guillaume le Conquérant, Paris, Ellipses, 2008, 424 pages
  2. Mark Hagger, William, King and Conqueror, Londres, New-York, I. B. Tauris, 2012, 256 pages
  3. Elisabeth M. C. van Houts and Rosalind C. Love, The Warenne (Hyde) Chronicle, (éd. et trad.), Oxford, Oxford Medieval Texts, 2013, 216 pages
  4. Astrid Lemoine-Descourtieux, La frontière normande de l’Avre. De la fondation de la Normandie à sa réunion au domaine royal (911-1204). Évolution de la maîtrise militaro-économique d’un territoire frontalier, Rouen, Publications des universités de Rouen et du Havre, 2011, 448 pages
  5. David Brégaint, Stéphane Coviaux, Jan Raglar Hagland, Le Discours contre les évêques. Politique et controverse en Norvège vers 1200, Paris, Textes et documents d’histoire médiévale, Publication de la Sorbonne, 2013, 108 pages
  6. Éric Saunier (éd.), Histoire et mémoires de la traite négrière, de l’esclavage et de leurs abolitions en Normandie, Revue du Philanthrope, n° 4, Mont-Saint-Aignan, Presses universitaires de Rouen et du Havre, 2013, 183 pages
  7. Jérôme Jambu, Tant d’or que d’argent. La monnaie en Basse-Normandie à l’époque moderne (xvie-xviiie siècle), Rennes, puf, 2013, 639 pages
  8. Sébastien Richez, Postes et postiers en Normandie, Témoins des transformations nationales, 1830-1914. Paris, L’Harmattan / Comité pour l’Histoire de la Poste, 2009, 330 pages
  9. Laurent Lespez (éd.), Paysages et gestion de l’eau. Sept millénaires d’histoire de vallées et de plaines littorales en Basse-Normandie, Bibliothèque du Pôle Rural, n° 3, coédition Presses universitaires de Caen – Maison de la recherche en sciences humaines, Caen, 2012, 336 pages
  10. Jérôme Beaunay, Cloches, horloges et carillons : cathédrale Notre-Dame de Bayeux, Caen, Direction régionale des affaires culturelles de Basse-Normandie, 2012, 64 pages

Pour citer cet article

« Ouvrages », Annales de Normandie, 2/2014 (64e année), p. 170-189.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2014-2-page-170.htm
DOI : 10.3917/annor.642.0169


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