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Annales de Normandie

2015/1 (65e année)


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Guillaume Lelièvre, Les précurseurs de la compagnie française des Indes orientales, 1601-1622. Samedi 8 février 2014, Maison de la Recherche en Sciences Humaines, Université de Caen Basse-Normandie

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Le jury est composé de : Frank Lestringant, professeur de Littérature à l’université Paris-Sorbonne (président du jury), André Zysberg, professeur émérite d’Histoire Moderne à l’université de Caen Basse-Normandie (directeur de thèse), Jean-Pierre Duteil, professeur d’Histoire Moderne à l’université Paris VIII, Alain Hugon, professeur d’Histoire Moderne à l’université de Caen Basse-Normandie, Michel Vergé-Franceschi, professeur d’Histoire Moderne à l’université François Rabelais de Tours.

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Frank Lestringant ouvre la soutenance à 14 h 30 et, après avoir introduit les membres du jury, donne la parole à Guillaume Lelièvre pour un exposé d’une vingtaine de minutes.

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Ce dernier présente son cheminement et son intérêt pour le sujet de sa thèse, ainsi que les principales lignes de force et intentions de cette étude. Ses travaux sur l’histoire maritime française poursuivent ceux d’une maîtrise et d’un Diplôme d’Études Approfondies, réalisés sous la direction d’André Zysberg en 1998 et 1999. La thèse est ainsi l’aboutissement d’une douzaine d’années de recherche et de rédaction – depuis novembre 2000 – accomplies en parallèle d’une activité professionnelle à temps complet aux Presses universitaires de Caen. Obtenu en 2013, un congé de formation de six mois fut crucial dans l’achèvement de sa thèse.

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Guillaume Lelièvre aborde ensuite les récits de voyage de son corpus de sources, essentiels pour la compréhension des expéditions des précurseurs de la Compagnie française des Indes orientales. La période concernée, de 1601 à 1622, permet d’étudier des épisodes peu connus de l’histoire maritime française, une cinquantaine d’années avant la création de la compagnie des Indes par Colbert. Guillaume Lelièvre rappelle ainsi les prémices et le destin avorté des expéditions de ces précurseurs, dont le principal objectif fut de mettre en cause le monopole des Portugais sur le commerce des épices, dont les prix en Europe rendaient l’acheminement extrêmement lucratif.

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La bibliographie sur le sujet est relativement modeste, confrontée à l’importance de celle portant sur la compagnie créée sous l’impulsion de Colbert, d’autant plus en ce qui concerne les expéditions françaises dans les eaux asiatiques. Guillaume Lelièvre s’est essentiellement appuyé sur les travaux de Charles de La Roncière, dont l’Histoire de la marine française qui reste une référence majeure sur la question, et dont le troisième tome fut pourtant publié en 1906. Outre cette somme relativement datée, Guillaume Lelièvre évoque les précieuses et récentes éditions de récits de voyage, au premier rang desquelles le Voyage de Pyrard de Laval aux Indes orientales (1601-1611), transcrit et annoté par Xavier de Castro, paru aux éditions Chandeigne en 1998. Cherchant à confronter ces récits à l’aide d’archives, françaises, anglaises et hollandaises, Guillaume Lelièvre expose une double intention : offrir une synthèse récente sur le sujet, ainsi qu’éclairer et revaloriser ces tentatives peu connues, ou du moins souffrant de l’ombre de la compagnie créée en 1664.

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Il procède effectivement à une réévaluation de l’importance de ces activités dans le premier quart du xviie siècle, et en rappelle la chronologie. Le voyage de Pyrard de Laval débuté en 1601 est le premier de navigateurs français aux Indes orientales depuis celui de 1529 à Sumatra des Dieppois Jean et Raoul Parmentier. Guillaume Lelièvre évoque aussi la création, presque confidentielle, d’une première compagnie française des Indes orientales dès 1604 sur volonté d’Henri IV, dont les ambitions mondiales ont connu un certain nombre d’obstacles : le manque de moyens financiers et donc navals, un contexte politique européen difficile, et surtout une concurrence hollandaise forte dans les îles aux épices. Ainsi, les quatre voyages de 1601 à 1619 ont vu le départ de neuf navires dont trois seulement revenus avec des épices – en 1618 et en 1622 –, sans avoir pu établir de relations commerciales durables. Le constat d’échec est sans appel, surtout mis en regard avec les réussites hollandaises et anglaises.

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La conclusion vise à expliquer ces naufrages, commerciaux et maritimes, le Corbin s’étant échoué sur les récifs des Maldives en juillet 1602. Les récits de François Martin et François Pyrard, membres de l’expédition du Corbin et du Croissant, sont accablants : mauvais départ, désordre et incompétence des capitaines participent au tableau désastreux. Par ailleurs, Guillaume Lelièvre met en avant le manque général de moyens et d’expérience des Français, alors que la rivalité des Hollandais, d’abord diplomatique puis militaire, leur barrent la route des épices. Enfin, il évoque une certaine apathie et un désintérêt des Français envers ces nouveaux espaces, la présence de réticences des milieux portuaires normands et bretons à l’encontre de ces tentatives ultramarines, et surtout l’absence de véritable stratégie constante des autorités royales, engendrant un retard de la marine française sur ses rivales européennes.

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André Zysberg prend ensuite la parole et rappelle le parcours de Guillaume Lelièvre, rencontré en 2e cycle universitaire, dont la soutenance est l’accomplissement d’une douzaine d’années de travail. Il témoigne également du courage du doctorant ayant poursuivi ses recherches tout en assurant son poste de secrétaire d’édition aux Presses universitaires de Caen, et salue sa détermination.

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André Zysberg fait ensuite part de sa satisfaction et évoque un travail très rigoureux, notamment sur le plan formel. Les documents présentés en annexe sont jugés très pertinents et éclairants, en particulier les cartes élaborées pour figurer les trajectoires des différentes expéditions maritimes dont il est question. Le plan général est quant à lui apprécié pour sa clarté et sa logique. À propos de l’analyse historiographique et de la confrontation des sources, André Zysberg évoque un « travail de dentellière » réalisé par Guillaume Lelièvre, qu’il félicite pour ses qualités d’historien.

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André Zysberg livre ensuite les commentaires et observations qu’a suscités chez lui la lecture des péripéties malheureuses de ces précurseurs de la Compagnie française des Indes orientales. Le cœur de cette thèse réside en effet dans le récit et l’analyse du voyage conjoint du Corbin et du Croissant. Loin d’accabler les navigateurs, André Zysberg pointe l’accumulation de difficultés et de malchances indéniables durant ces expéditions que ni la mer, ni les maladies, ni les rivaux n’ont épargnées. À ce sujet, il rappelle la position ambivalente des navigateurs hollandais : les Provinces-Unies ont beau être alliées à la France d’Henri IV, sur mer les Français n’en sont pas moins des rivaux.

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André Zysberg apprécie particulièrement les aspects prosopographiques de la thèse de Guillaume Lelièvre, qui dévoile des parcours de personnages fascinants et éclaire un certain milieu français déjà tourné vers l’outre-mer, notamment dans les ports normands de Dieppe et Honfleur, dynamisés par la présence de négociants rouennais. Il souligne, malgré les échecs, les idées visionnaires de ces précurseurs. À leurs sujets, il souhaite rappeler la persistance d’une « guerre couverte » entre marchands français catholiques et protestants malgré la promulgation de l’édit de Nantes, dont il faut considérer les effets sur le développement des ports. En définitive, André Zysberg redit sa satisfaction à l’issue de cette thèse, conclusion d’un travail de longue haleine.

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Jean-Pierre Duteil, professeur à l’université de Paris VIII, commence par évoquer une lecture très intéressante. Il décrit ensuite un ensemble pratiquement parfait sur la forme, organisé en un plan général pertinent, avec pour seule réserve la présentation des archives dans la bibliographie. La thèse est structurée en quatre parties : la présentation des sources, puis l’expédition du Corbin et du Croissant, en troisième partie les voyages anglais et hollandais, et enfin une quatrième partie est consacrée à la première Compagnie française des Indes orientales. À l’instar d’André Zysberg, Jean-Pierre Duteil met en avant une bonne confrontation des sources, qui permet de relever un certain nombre d’éléments intéressants, telle la possibilité d’une entente – certes limitée – entre les navires des Provinces-Unies et ceux de la France.

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Jean-Pierre Duteil questionne ensuite le doctorant sur la volonté réelle d’Henri IV de constituer un empire maritime, malgré le contexte européen auquel il fait face. Guillaume Lelièvre attribue les échecs à un manque de moyens plutôt qu’à une absence de volonté royale. Concernant l’explication des échecs des précurseurs, Jean-Pierre Duteil salue une conclusion jugée intéressante et une analyse pertinente, s’articulant autour de la faiblesse des structures bancaires et de l’immensité d’un territoire français non forcément tourné vers la mer.

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D’un point de vue général, Jean-Pierre Duteil considère que la thèse de Guillaume Lelièvre contribue au renouvellement des connaissances sur le sujet, et conseille cependant une révision de la mise en page et un apport iconographique dans le cas d’une publication, qu’il appelle de ses voeux. Le doctorant explique toutefois que cette absence d’iconographie résulte d’une décision prise avec son directeur de recherche, et qu’elle est aisément remédiable.

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Jean-Pierre Duteil revient par ailleurs sur l’obstacle que représentent les Hollandais sur la mer et explique leur attitude à l’encontre des Français par le rôle crucial que jouent les Indes comme pilier de leur développement économique. Les Provinces-Unies se comportent ainsi en puissance très préoccupée de ses intérêts maritimes, ce qui la conduit à invoquer le principe de mare liberum face aux Espagnols, et à défendre leur monopole face aux Français ; loin de l’idéologie libérale, les Hollandais défendent plutôt leur intérêt face à leurs rivaux européens.

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Enfin, Jean-Pierre Duteil rappelle, malgré cet échec et le « côté terrien » des Français, un certain nombre d’initiatives françaises vers l’Asie, plus ou moins heureuses, notamment celles de Pierre-Olivier Malherbe et d’Augustin de Beaulieu, auprès du grand Moghol par exemple. Beaulieu, né à Rouen, est le commandant de l’expédition partie de Honfleur en 1619 dite « flotte de Montmorency », dont un navire a pu revenir chargé d’épices au Havre en 1622, et l’auteur des Mémoires d’un voyage aux Indes orientales. À propos de Pierre-Olivier Malherbe, voyageur quant à lui originaire de Vitré, Guillaume Lelièvre fait savoir qu’il a un temps envisagé la possibilité d’éditer son récit, qu’il avait transcrit, et qui fut finalement publié depuis par Grégoire Holtz dans les annexes de sa thèse en littérature sur Pierre Bergeron et l’écriture du voyage à la fin de la Renaissance, sous la direction de Frank Lestringant, actuel président du jury.

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Michel Vergé-Franceschi, professeur à l’université de Tours, commence par dire son intérêt pour ce travail, qui prend selon lui plutôt la forme d’un livre que d’une thèse, avec ses 312 pages hors annexes. Il regrette cependant l’absence de commentaires et d’apparat critique sur les sources annexées. Selon lui, la présentation des sources n’aurait pas dû être amenée comme une première partie, ce qui aurait établi un plan général plus classique et naturel en trois axes.

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En ce qui concerne les références de Guillaume Lelièvre, Michel Vergé-Franceschi regrette certains oublis parmi les Archives départementales, qui auraient pu permettre de renseigner plus densément les histoires personnelles d’un certain nombre de navigateurs, ainsi que quelques lacunes bibliographiques, tels les ouvrages d’André Zysberg, pourtant directeur de thèse. Une nouvelle fois, l’accent est mis sur l’intérêt prosopographique de cette étude, bien que Michel Vergé-Franceschi regrette l’absence de plusieurs personnages, telle la famille normande des Duquesne, ou encore la famille de Giovanni da Verrazzano, ce qui conduit à un certain manque de visibilité de milieux pourtant actifs, surtout à Dieppe, Vitré et Rouen. La correction de cette lacune, en s’appuyant sur les fonds d’archives de ces villes, aurait pu permettre de mieux renseigner l’arrière-plan social des acteurs évoqués, et de mieux comprendre leurs réseaux.

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Sur le plan formel, Michel Vergé-Franceschi dit sa satisfaction mais cite quelques corrections à apporter, des maladresses rhétoriques, l’harmonisation des majuscules, ou l’usage du futur en quelques occurrences. Il cite par ailleurs quelques erreurs factuelles et des manquements de fond, notamment à propos du commerce qui ferait déroger les nobles selon Guillaume Lelièvre, alors que la noblesse de Bretagne peut être dormante et éviter ainsi la dérogeance. Michel Vergé-Franceschi note d’autre part la persistance de divers lieux communs sur la Marine française, tantôt considérée comme « abandonnée » ou « en retard » sur ses rivales européennes.

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Enfin, Michel Vergé-Franceschi conseille à Guillaume Lelièvre de nuancer quelques-unes de ses conclusions en vue de la publication.

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Alain Hugon, professeur à l’université de Caen, signale d’emblée une grande qualité formelle de la thèse soutenue, laquelle est bien écrite et dispose d’un bon apparat critique dans l’ensemble. L’utilisation des cartes permet en outre une bonne compréhension des péripéties maritimes de ces précurseurs. Le « goût du récit » de Guillaume Lelièvre est apprécié, rendant la lecture très agréable. Alain Hugon note toutefois que certains chapitres sont trop rapides, notamment celui consacré aux motivations des marins, traité en quatre pages, qui aurait pu être davantage étoffé.

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Au sujet des milieux et réseaux de l’aventure maritime, Alain Hugon rejoint les observations de Michel Vergé-Franceschi en ce qu’il aurait apprécié de plus amples développements sur les localités d’origine et de départ des navigateurs, rappelant leur ancrage géographique, singulièrement en Normandie, autour de Dieppe et Rouen. Ces villes sont en effet des places-fortes du négoce et des investisseurs à la base des expéditions maritimes. Les marchands dieppois sont parmi les premiers à recevoir des lettres patentes d’Henri IV leur conférant un monopole sur le commerce asiatique, et sont au cœur de la compagnie des Moluques fondée en 1615 et dédiée au trafic des épices. L’étude de l’organisation des réseaux et systèmes socio-économiques, une thématique ancrée dans l’historiographie récente, aurait pu permettre une meilleure compréhension du rôle nodal de centres comme Saint-Malo, Vitré ou Laval. À l’instar de Jean-Pierre Duteil, Alain Hugon regrette l’absence d’iconographie, et notamment de portraits qui auraient permis d’identifier les protagonistes des expéditions.

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Il aborde ensuite la question de la place des contacts étrangers dans ces expéditions. Guillaume Lelièvre a en effet utilisé, outre des sources françaises, des textes anglais et hollandais mais pas de documents espagnols ou portugais, alors que l’empire ibérique reste au début du xviie siècle la principale puissance d’outre-mer.

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Pour finir, Alain Hugon revient sur les conclusions de cette thèse, et surtout sur l’explication de l’échec maritime reposant sur l’absence d’une véritable ligne et d’une continuité forte dans cette politique. Il nuance cette idée, en rappelant qu’il est délicat de trouver une puissance qui suit tangiblement une ligne directrice. Alain Hugon confie par ailleurs ses doutes sur l’affirmation d’une volonté personnelle d’Henri IV de développer une emprise française sur les mers du globe et les Indes orientales, gageant qu’il s’agit essentiellement d’un appui conventionnel – et limité – à des initiatives individuelles, plutôt que d’une réelle impulsion royale.

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Frank Lestringant affirme, pour commencer, sa satisfaction après 312 pages de lecture plaisante, dont il évoque la qualité formelle. Cependant la fiabilité du récit de François Pyrard de Laval est à remettre en question. De fait, le statut de ce document reste problématique, étant donné qu’il est le résultat d’une réécriture a posteriori par le géographe Pierre Bergeron, ce qui doit impliquer une plus grande prudence de la part de l’historien. Il revient aussi sur l’absence d’iconographie, question précédemment abordée et à laquelle Guillaume Lelièvre a déjà répondu.

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À propos des hypothèses en conclusion, Frank Lestringant estime que Guillaume Lelièvre surévalue les vues d’Henri IV sur l’outre-mer et à l’inverse dévalorise celles des Valois. Il rappelle ainsi l’aventure de la France Antarctique sous Henri II, et explique que les reculs de la seconde moitié du xvie siècle sont essentiellement dus aux guerres de Religion plutôt qu’à un manque de volonté des derniers Valois. S’accordant avec les observations de Michel Vergé-Franceschi et d’Alain Hugon, Frank Lestringant conseille un remaniement de la conclusion dans l’optique d’une publication.

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Néanmoins, il soutient le constat établi par Guillaume Lelièvre d’un recul manifeste des connaissances, maritimes et géographiques, depuis l’époque de Jean Ango et des frères Parmentier, armateur et navigateurs dieppois du premier xvie siècle. Malgré ces expéditions préalables, les précurseurs du début du xviie siècle donnent l’image de marins partis « à l’aveuglette » selon les mots de Frank Lestringant, sans connaissance des acquis du siècle précédent. Ce manquement apparaît clairement comme une des raisons de ces échecs.

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Pour terminer, Frank Lestringant revient sur quelques oublis dans la bibliographie, déjà évoqués par Michel Vergé-Franceschi, avant d’inviter le doctorant et le public à quitter la salle pour laisser les membres du jury délibérer.

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Le jury, unanime, décerne alors à Guillaume Lelièvre le doctorat en histoire de l’université de Caen Basse-Normandie avec la mention très honorable et ses félicitations, accompagnées d’une injonction bienveillante à pratiquer les quelques modifications énoncées avant de publier cette thèse.

Titres recensés

  1. Guillaume Lelièvre, Les précurseurs de la compagnie française des Indes orientales, 1601-1622. Samedi 8 février 2014, Maison de la Recherche en Sciences Humaines, Université de Caen Basse-Normandie

Pour citer cet article

Ygouf Ivan, « Soutenance de thèse », Annales de Normandie, 1/2015 (65e année), p. 183-190.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2015-1-page-183.htm
DOI : 10.3917/annor.651.0183


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