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Annales de Normandie

2016/1 (66e année)


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Charles Avril, Le culte marial en Normandie du xie siècle au concile de Trente : Étude des sacramentaires et des missels, compte rendu de la soutenance de thèse, 25 janvier 2015, Université de Caen Normandie

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Le lundi 25 janvier 2015, Charles Avril a soutenu, à l’Université de Caen Normandie, sa thèse de doctorat, dont le sujet était « Le culte marial en Normandie du xie siècle au concile de Trente : étude des sacramentaires et des missels » ; cette thèse a été réalisée sous la direction de Véronique Gazeau. Le jury était présidé par Patrick Henriet, directeur d’études à l’EPHE (Section des Sciences historiques et philologiques), et composé de Catherine Vincent, professeur d’histoire médiévale à l’Université Paris-Ouest-Nanterre-La Défense, rapporteur ; de Daniel-Odon Hurel, directeur de recherche au CNRS (LEM, UMR 8584, CERCOR), rapporteur ; de Véronique Gazeau, professeur d’histoire médiévale à l’Université de Caen Normandie ; de Marielle Lamy, maître de conférences à l’Université de Paris-Sorbonne ; et de Claire Maître, directeur de recherche émérite au CNRS (IRHT).

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La parole fut successivement donnée à Charles Avril, Véronique Gazeau, Catherine Vincent, Daniel-Odon Hurel, Claire Maître, et Marielle Lamy, avant que Patrick Henriet, président du jury, ne reprenne la parole et conclue la soutenance. Au terme de cette soutenance et d’un temps de délibération, le jury a conféré à Charles Avril le titre de docteur de l’Université de Caen Normandie, avec la mention très honorable.

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En début de soutenance, le président du jury donne d’abord la parole à Charles Avril, qui remercie les membres du jury pour leur présence, et pour l’intérêt qu’ils ont porté à sa thèse. Il évoque l’origine de ce travail de recherche – son Master (à l’Université du Havre, sous la direction de Danièle Sansy), consacré aux fêtes mariales dans les calendriers rouennais du xie au xvie siècle, qui lui permit de prendre conscience du « vide historiographique » régnant dans le domaine de la liturgie normande – et le travail de thèse réalisé sous la direction de Madame Gazeau. Abordant le sujet de sa thèse, Charles Avril déclare qu’étudier l’histoire des fêtes liturgiques amène à rendre compte de la spécificité de la liturgie chrétienne, dont les paroles sont laudatives, performatives et commémoratives, et à étudier à la fois textes et rites. Il note qu’auparavant, les historiens s’intéressaient à l’histoire de la liturgie à fin d’édition, ou pour l’étude de la musique ancienne, et non pour la liturgie elle-même. Charles Avril évoque les théologiens Louis Bouyer et Cyprien Vagaggini, qu’il étudia pour parfaire ses connaissances en liturgie, et qui lui firent prendre conscience de l’importance, pour l’historien, des sources liturgiques. Pour la conduite de sa thèse, ses sources principales furent principalement de nature liturgique, mais aussi hagiographique, canonique, biblique et diplomatique. Le choix d’étudier uniquement la messe, et non l’office, était lié au temps imparti pour la réalisation de la thèse et au fait que, d’après Charles Avril, la messe fut plus rapidement marquée par les réformes liturgiques que l’office. Charles Avril rappelle la nécessité de s’intéresser à la liturgie pré-normande, qu’on connaît encore mal, ainsi qu’à la question des transferts culturels en matière de liturgie, pour mieux comprendre les héritages et le développement du culte marial en Normandie. Il présente ensuite l’étendue de ses sources – près de 600 pièces liturgiques, dont il a pour chacune recherché l’origine.

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Présentant plus précisément le résultat de ses recherches, Charles Avril revient sur la question de la Fête de la Conception, ou Fête aux Normands, pour la période allant du xie au xiiie siècle (après le xiiie siècle, cette fête ne serait plus à considérer comme une fête seulement normande, du fait sans doute de l’entrée de la Normandie dans le domaine royal en 1204, cette fête étant alors célébrée plus largement dans la Chrétienté latine et les Normands ne l’enrichissant pas de nouvelles pièces liturgiques). Il se demande alors si la Fête de la Conception peut être considérée comme un développement de la Fête de la Nativité de la Vierge, ou s’il faut établir un transfert du contenu spirituel de la première fête à la deuxième. Charles Avril évoque l’autonomie des évêques dans l’institution de nouvelles fêtes – citant ici le cardinal Guillaume d’Estouteville, qui institua la fête de Notre-Dame des Neiges (1455) – et invite à nuancer l’influence des ordres mendiants en matière de création liturgique. D’après Charles Avril, la singularité normande en matière de liturgie réside principalement dans la mise en œuvre de certaines grandes fêtes liturgiques. L’étude de la liturgie normande passe dès lors par celle des héritages gallicans et par celle des influences liturgiques étrangères, anglaises, allemandes (ainsi, le diocèse de Sées reçoit au xie siècle un pontifical romano-germanique) et italiennes ; la richesse du culte marial normand, en particulier, devant beaucoup aux transferts culturels. Il évoque encore l’importance de l’étude des séquences pour mettre en évidence des nouveautés liturgiques, concernant l’introduction de nouveaux thèmes spirituels ou la transformation de thèmes anciens, ainsi que la variété des sources liturgiques normandes, qui demeurèrent longtemps ancrées dans une tradition médiévale, malgré des évolutions notables.

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Charles Avril appelle de ses vœux de nouvelles recherches en histoire de la liturgie, pour l’étude des livres liturgiques normands par exemple, pour l’étude plus spécifique de la liturgie d’une cathédrale ou d’une abbaye, ou encore l’étude de certains auteurs normands – comme Eudes Rigaud, ou Laurent de La Faye.

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La parole est ensuite donnée à Véronique Gazeau qui évoque d’abord le parcours de Charles Avril depuis son Master, en insistant sur sa contribution à plusieurs colloques et séminaires, et en soulignant les riches connaissances qu’il a acquises en liturgie et en théologie. Elle rappelle que ce travail de recherche est parti d’une question précise, celle de savoir si la Fête aux Normands, fête de la Conception de la Vierge, peut être comprise comme une fête spécifiquement normande : pour répondre à cette question, Charles Avril a décidé d’étudier le culte marial en Normandie du xie siècle jusqu’au concile de Rouen (1581).

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Madame Gazeau commente alors le contenu et les conclusions de la thèse de Charles Avril : sa thèse comprend deux volumes, le premier proposant une analyse, fondée sur l’historiographie puis sur l’héortologie, des « contextes, influences, et enjeux » du culte marial, des quatre grandes fêtes mariales dans la liturgie normande, et de fêtes perçues comme authentiquement normandes, le second volume comprenant différentes annexes – listes d’incipit de diverses pièces liturgiques identifiées dans les manuscrits normands, sources, bibliographie, cartes et croquis. Concernant les conclusions, Madame Gazeau souligne que Charles Avril a mis, entre autres, en avant la nouveauté, dans la liturgie normande, de certaines pièces liturgiques, entre le xie siècle et le concile de Trente – bien qu’il ait aussi démontré que le culte marial en Normandie n’offre pas d’originalités particulières, même s’il est, selon la formule du candidat, « divers dans sa mise en œuvre ». Charles Avril, rappelle encore Madame Gazeau, a cherché à mettre en lumière les usages liturgiques pré-normands, ainsi que les échanges culturels avec l’Italie, l’Angleterre (anglo-saxonne puis normande), Chartres, l’Allemagne, l’influence des nouveaux ordres, et celle d’hommes d’Église qui ont contribué à l’introduction du culte marial en Normandie. Pour mener ces études, il s’est appuyé sur les textes des messes en l’honneur de la Vierge ; ses sources, constituées de 98 manuscrits et imprimés, issus de 23 établissements différents, sont principalement liturgiques (sacramentaires, missels, graduels, pontificaux).

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En vue d’une publication qu’elle appelle de ses vœux, Madame Gazeau avance plusieurs suggestions : ainsi, approfondir la question des transferts culturels, poursuivre les recherches sur les réformateurs de la liturgie normande (concernant par exemple l’influence liturgique de Chartres, peut-être introduite par Gérard de Saint-Wandrille, venu de Crépy-en-Valois), étudier plus précisément encore le rôle des hommes d’Église normands (Jean d’Avranches, Eudes Rigaud, ou encore Charles Ier de Bourbon). Ces suggestions mettent en relation les travaux de Charles Avril avec les recherches de Geneviève Nortier et de Stéphane Lecouteux, sur la mobilité des livres liturgiques, les bibliothèques normandes et les réseaux de confraternité. Cette thèse, précise Madame Gazeau, trouve place dans plusieurs axes de recherche du Centre Michel de Boüard, le Centre de recherches archéologiques et historiques anciennes et médiévales (CRAHAM) de l’Université de Caen Normandie : celui du culte des saints et celui des élites religieuses de l’Europe du Nord-Ouest et notamment de la Normandie médiévale. Madame Gazeau salue le courage et la détermination dont a fait preuve Charles Avril pour la réalisation de sa thèse, et son audace dans le choix d’étudier la liturgie des abbayes, établissements canoniaux et églises cathédrales normands : il est le premier étudiant du CRAHAM à mener des recherches en histoire liturgique, et le premier historien, depuis les grands congrès commémoratifs des fondations de Fécamp, Jumièges et du Mont Saint-Michel dans les années 1950 et 1960, à se pencher ainsi sur l’histoire de la liturgie normande.

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Charles Avril remercie Madame Gazeau ; il souligne d’abord la spécificité des textes liturgiques, qui sont un support pour une exécution orale. Pour ce qui concerne le traité de liturgie de Jean d’Avranches, il pense que ce traité a effectivement apporté des idées importantes pour le développement de la liturgie normande, bien qu’elles mirent plusieurs années à se traduire dans une réforme. Enfin, Charles Avril rejoint Madame Gazeau dans la distinction de plusieurs centres liturgiques en Normandie ; il ne connaît cependant pas la formation liturgique des auteurs médiévaux concernés.

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La parole est donnée à Catherine Vincent, qui souligne le caractère très sérieux de cette thèse, et la grande technicité mise en œuvre dans l’utilisation de la matière liturgique, dont les historiens ne sont pas toujours familiers. Elle rappelle que les sources liturgiques constituent un objet d’histoire véritable : compte tenu d’une grande créativité dans la liturgie et de la circulation des pièces liturgiques, l’historien peut tenir sur la liturgie un discours véritablement historique, ajoute-t-elle. Avant les travaux de Charles Avril, quelques recherches avaient déjà porté sur le culte marial en Normandie, et sur la Fête aux Normands, mais il y avait encore un certain vide historiographique en ce domaine, qui était à combler. Madame Vincent suggère ensuite plusieurs voies de réflexion sur le fond : elle regrette que le candidat n’ait pas étudié les offices, dans un choix exclusif de la messe, et qu’il n’ait pas fait preuve de plus de précision dans la mention du contenu des différentes oraisons, espérant des citations plus longues. Pour ce qui concerne la forme, Madame Vincent note la grande aisance rédactionnelle de Charles Avril ; elle lui conseille de préciser davantage, dans les annexes de sa thèse, la datation des cartes proposées, de livrer un schéma des différentes pièces de la messe, pour mettre en évidence l’utilisation de chacune d’entre elles au cours de la célébration de la messe, et de présenter ses sources dans des tableaux plus nourris – pour montrer la répartition chronologique des manuscrits du corpus, en particulier, et leur répartition entre les différentes institutions religieuses. Madame Vincent questionne la structure de la thèse : sa première partie met en évidence les héritages (elle cite l’influence anglaise) que l’on peut retrouver dans la liturgie normande ; certains passages de cette partie peuvent cependant apparaître comme des digressions (passages concernant la piété eucharistique, ou l’architecture par exemple), en considération de la longue période étudiée. Elle invite en outre Charles Avril à regarder avec plus de nuances le discours de certains réformateurs sur la vie religieuse des époques antérieures à leurs réformes, ces réformateurs ayant sans doute eu tendance à critiquer plus que de raison leurs prédécesseurs ; elle lui conseille aussi de préférer parler, pour les hommes du Moyen Âge, de l’angoisse du Salut, plus que de l’angoisse de la mort, qui est propre aux hommes de tous les temps, l’angoisse du Salut étant particulièrement présente dans les cœurs au Moyen Âge.

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Madame Vincent reprend alors plusieurs idées avancées par Charles Avril, qu’elle juge excellentes : tout d’abord, la présentation de la Vierge comme vainqueur des hérésies (« contra haereticos »), de même que la métaphore sponsale attachée à la Vierge, dans une référence au Cantique des Cantiques. Elle évoque aussi l’étude des fêtes de la Purification et de l’Annonciation, qu’il faut bien percevoir comme des fêtes christiques autant que mariales, et les fêtes de l’Assomption et de la Nativité dans le contexte normand – à ce sujet, Madame Vincent se demande si les spécificités relevées pour la fête de l’Assomption sont propres à la Normandie, regrettant sur ce point que des travaux de recherche n’aient pas été réalisés sur cette fête pour d’autres régions, ce qui aurait permis d’asseoir une comparaison. Revenant sur la question de la Fête de la Conception, dont elle apprécie le traitement, Madame Vincent se demande si cette fête est effectivement d’abord normande ; elle évoque la célébration des trois Marie, ainsi que l’étude réalisée par Claudia Rabel et Hélène Millet sur le puy aux palinods et les liens établis entre cette fête, le puy et les Carmes, rappelant qu’il exista un couvent de Carmes à Rouen : Madame Vincent invite Charles Avril à consulter les études réalisées par Denis Hüe sur la poésie palinodique et le puy des palinods de Rouen, pour son étude de la Fête aux Normands. Madame Vincent s’intéresse ensuite à l’autonomie, mise en évidence par Charles Avril, des diocèses quant au choix de certaines fêtes, et au grand intérêt de mettre en valeur le rôle des évêques en la matière, ce qu’on fait peu à l’accoutumée, souvent par manque de sources. Madame Vincent conseille ensuite au candidat de développer encore davantage ses recherches sur la question de la consécration du samedi à Marie, en se tournant vers Guillaume Durand et Jean Beleth ; ainsi que sur la question plus spécifique de la messe célébrée pour les femmes enceintes, qu’il aurait fallu, selon elle, remettre dans son contexte historique et social – et ainsi en relation avec la préoccupation très médiévale de savoir ce qu’il advient des enfants morts avant d’être baptisés, à l’étude des récits de miracles de résurrection, qui donnent à l’enfant un répit de vie, comme on les retrouve dans les « Miracles de Sainte Geneviève » (jeux théâtraux).

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Madame Vincent conclut son intervention en proposant plusieurs éléments qui structurent la compréhension des réformes liturgiques : tout d’abord, l’importance du monde bénédictin, et le rôle moindre des ordres mendiants, en ce domaine ; ensuite, l’importance de nuancer la perception d’une forte spécificité normande en liturgie, du fait de l’influence de l’Angleterre sur celle-ci, en particulier. Madame Vincent appelle de ses vœux, enfin, la réalisation de travaux semblables dans d’autres régions que la Normandie, pour permettre des comparaisons.

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Charles Avril remercie Madame Vincent de son intervention et reprend ses questions et réflexions sur la consécration du samedi à la Vierge ; rappelant qu’on ne retrouve cet élément liturgique qu’en Occident, et à partir de l’époque carolingienne, il invite à regarder l’antienne de la Semaine sainte – pour le passage du Vendredi au Samedi saint, en particulier. Il appuie de ses mots l’importance des transferts culturels du monde juif vers le monde chrétien en matière liturgique : l’influence du rite juif à l’époque carolingienne aurait ainsi pu amener les chrétiens du Moyen Âge à rapprocher la Vierge Marie de l’épouse du shabbat (Charles Avril évoque ici le cantique juif « Lekha Dodi ») : en effet, dit-il, chez les Pères de l’Église, Jésus-Christ est vu comme le nouvel Adam, selon la lecture chrétienne des événements de sa vie commémorés le Vendredi saint, et Marie comme la nouvelle Ève, ce qui pourrait expliquer que le samedi soit consacré à Marie, épouse du Shabbat et nouvelle Ève qui apporte au monde la délivrance.

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La parole est ensuite donnée à Daniel-Odon Hurel, qui commence par dire tout l’intérêt qu’il a trouvé à lire un travail réalisé en histoire de la liturgie, ajoutant que peu de travaux sont aujourd’hui réalisés dans ce domaine ; il souligne en outre qu’en histoire de la liturgie, il est toujours intéressant d’étudier des périodes longues, comme l’a fait Charles Avril dans sa thèse. M. Hurel rappelle que la première partie de la thèse livre un bilan historiographique sur l’histoire de la Normandie et de l’Église normande, et une analyse du contexte religieux de la période étudiée (influence liturgique romaine, importance croissante de la fête de l’Assomption…), pour ce qui concerne la liturgie, le fait religieux et l’évolution ecclésiale ; selon M. Hurel, manque à ce tableau une étude du développement du protestantisme au xvie siècle en Normandie, tant cette question pose un enjeu important par rapport au culte de la Vierge Marie. M. Hurel note encore que Charles Avril a pris en compte, pour son étude du culte marial, un renouvellement historiographique récent et d’intérêt, en étudiant l’évolution du culte marial à la lumière de l’histoire des pratiques (considérant, de cette manière, la liturgie comme un acte) et de l’histoire des mentalités.

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Pour ce qui concerne les sources utilisées, en particulier le choix de nombreux missels, M. Hurel soulève le problème de l’absence de bréviaires dans le corpus, sachant les apports des bénédictins en ce domaine, en particulier pour l’étude de la liturgie des heures : M. Hurel se demande alors si on n’aurait pu prendre aussi en compte, dans cette étude, quelques bréviaires (dont des bréviaires imprimés), monastiques en particulier, et en tous les cas des sources spécifiques selon les périodes couvertes par l’étude. En outre, M. Hurel aurait aimé que Charles Avril mette davantage en valeur les résultats du concile de Trente en Normandie (en présentant le missel monastique de 1612). M. Hurel note la bonne maîtrise, dans cette thèse, du traitement méthodologique, de l’historiographie et de la bibliographie, et la juste utilisation des textes liturgiques (séquences, préfaces…) pour nourrir les analyses ; ajoutant qu’il aurait été intéressant d’interroger plus précisément les rapports entre nouvelles fêtes liturgiques et luttes économiques et d’influence, le rapport entre l’espace et la liturgie, et les décalages entre le livre liturgique et les pratiques liturgiques.

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M. Hurel observe que tout au long de la thèse de Charles Avril, une véritable chronologie se dessine, en une mise en évidence, par des conclusions prudentes, de différents groupes de nouveautés liturgiques. L’application des réformes du concile de Trente furent sans doute aidées par un accès croissant des populations au livre : à ce sujet, il invite à mieux considérer la spécificité du concile de Trente, que le candidat perçoit comme un aboutissement, et non comme une période de transition ; dans cette perspective, il pourrait aller plus loin que le concile de Rouen de 1581. M. Hurel évoque encore le cas des Jésuites, qui s’installent à Rouen à la fin du xvie siècle et qui eurent une grande dévotion mariale, ou celui de l’arrivée de la réforme conciliaire à Fécamp, abbaye où sont perceptibles des tensions autour des changements liturgiques. M. Hurel espère une réflexion plus poussée sur la place du culte marial parmi les dévotions après le concile de Trente, à partir de diverses sources, pour l’étude de la relance dévotionnelle qui se fit autour de la Vierge Marie au xviie siècle (citant, parmi ces sources, l’Atlas Marianus de Wilhelm Gumppenberg). M. Hurel rappelle la réussite de la thèse pour l’étude du culte marial, et pour la mise en évidence de la « montée en puissance » du culte marial au cours du temps ; il ajoute que ce travail constitue une aide précieuse pour mieux comprendre les critiques émises par les bénédictins de Saint-Maur quand il fallut réformer le bréviaire – les Mauristes craignant que Marie soit considérée de plus en plus comme une divinité.

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Après avoir remercié M. Hurel, Charles Avril apporte quelques éléments de réponse : pour la question du concile de Trente, et de sa réforme liturgique, il dit que celle-ci se manifesta en général par une réduction du nombre de séquences. En Normandie, pourtant, le nombre des séquences resta constant, et même il augmenta ; la liturgie normande était alors assez traditionnelle, conservant des éléments de liturgie médiévale. Charles Avril déclare ensuite que les enjeux de la recherche se situent, selon lui, sur le plan de la piété, et concernent en cela les messes votives, où l’on note d’importantes évolutions liturgiques. Pour ce qui concerne l’étude de la messe, préférée à celle de l’office dans sa thèse, Charles Avril observe (prenant ici l’exemple de l’introduction du Cantique des Cantiques dans la liturgie de la messe, qui ne coïncide pas avec l’introduction de ce livre biblique dans la liturgie de l’office) un rythme différent dans l’évolution de ces deux liturgies, chacune ayant son rythme propre, et la messe enregistrant plus vite que l’office, selon lui, les évolutions spirituelles.

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La parole est ensuite donnée à Claire Maître. Celle-ci, en début d’exposé, insiste d’abord sur la richesse de cette thèse consacrée à l’étude de l’histoire liturgique, discipline peu étudiée lors même que l’étude de la liturgie apporte beaucoup pour la connaissance du Moyen Âge et de la spiritualité médiévale. Elle consacre ensuite plusieurs minutes à des questions de méthode : tout d’abord, il lui apparaît que Charles Avril a beaucoup lu, et qu’il a livré dans sa thèse une très riche analyse bibliographique, mais elle lui rappelle que la thèse doit être avant tout un objet original. En outre, certaines parties de la thèse lui semblent être des excursus : Charles Avril devrait revenir plus souvent, dans sa thèse, aux sujets même de ses recherches – à l’étude de la messe, des fêtes mariales, de la Normandie. L’étude de ces questions qui ont trait au culte marial et à la liturgie normande pourrait selon elle être encore développée, pour mettre davantage en évidence, par exemple, les contours de la réforme de Guillaume de Volpiano : celle-ci a-t-elle touché tous les établissements religieux, ou seulement certains – quels établissements furent laissés à l’écart ? Quelles réformes Guillaume de Volpiano a-t-il insufflées directement, ou indirectement, dans ces établissements ? Par quels éléments peut-on discerner l’influence de Guillaume de Volpiano sur la liturgie de tel ou tel établissement, pour la messe ? Concernant le corpus établi par Charles Avril, elle avoue être « restée sur sa faim », en la matière : elle aurait aimé qu’il explique la constitution de son corpus – pour ce qui concerne son choix exclusif, tout d’abord, de la messe, normalisée au viie siècle à Rome, lors même que l’office, qui ne connut pas pareille normalisation, ne présente pas moins, et sans doute même plus de particularismes que la messe. De plus, elle aurait voulu trouver dans la thèse une description précise du corpus, pour savoir par exemple si les manuscrits étudiés forment l’ensemble des manuscrits de la messe conservés pour la Normandie – Charles Avril, interrogé, répond qu’en effet il n’a retenu que des manuscrits dont on atteste l’usage normand, ce qui contente tout à fait Madame Maître –, ainsi qu’une analyse plus poussée des manuscrits (concernant leur époque de copie, leur foliotation, la partie du manuscrit étudiée pour la thèse, les ordres monastiques pour lesquels les manuscrits furent réalisés…), pour montrer que le corpus étudié est, ou non, un corpus homogène, et pour fonder une démonstration. Madame Maître répète que les recherches effectuées par Charles Avril sont considérables ; il manque cependant à sa démarche un travail plus appuyé de description, en particulier pour délimiter avec rigueur l’usage de chaque manuscrit. Plusieurs questions subsistent en particulier : tout d’abord, elle se demande s’il n’y avait vraiment « rien à tirer » du rite cistercien, pensant à l’abbaye de Foucarmont en particulier ; elle s’interroge, en outre, sur la nécessité de conserver dans le corpus un manuscrit allemand, copié à Salzbourg selon un historien cité par Charles Avril : selon elle, Charles Avril aurait gagné à diminuer, dans sa thèse, la part de l’historiographie, pour accroître le nombre des analyses personnelles et identifier avec plus de précision l’origine de certains manuscrits étudiés.

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Madame Maître aurait aussi aimé trouver dans la thèse de Charles Avril une interrogation plus poussée sur l’essence même de la liturgie : qu’est-ce que la liturgie, et la messe ? Elle énonce alors quelques principes de compréhension de la liturgie : celle-ci est d’abord une lecture (issue des Écritures ou des Pères de l’Église), un ensemble de chants (qui sont comme une glose de la lecture, pour mener les cœurs à Dieu) et une oraison (en une prière de louange, de pénitence ou de demande, prière du peuple de Dieu s’adressant à son Seigneur). Madame Maître souligne aussi, pour l’avenir, l’intérêt d’une édition de la messe de l’Assomption, qui inclurait des variantes (selon les lieux, et l’époque), afin de montrer si telle ou telle église produisit beaucoup d’éléments liturgiques nouveaux par exemple. Elle pense en outre qu’il aurait été intéressant, pour ce qui concerne l’étude des chants, de montrer plus précisément les caractéristiques de la liturgie normande (en étudiant, par exemple, les versets alléluiatiques des dimanches après la Pentecôte – 24e, 25e, 26e, et 27e dimanches – qui sont différents selon les régions), pour pouvoir dire en quoi celle-ci est différente de la liturgie de d’autres lieux ; manque ainsi une comparaison avec la liturgie d’autres régions.

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Madame Maître, pour conclure, revient sur la définition de l’introït et du graduel, et rappelle l’intérêt de l’étude des séquences, certaines étant universelles, et d’autres tout à fait inconnues car locales. Elle se demande enfin si l’on peut noter des variantes dans le choix du psaume, pour la fête de l’Assomption, à titre de comparaison avec la liturgie de d’autres lieux.

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Charles Avril remercie Madame Maître ; en réponse à son intervention, il justifie le choix d’étudier la seule messe par le fait que les nouveautés liturgiques apparurent d’abord dans la messe, avant d’apparaître dans l’office, comme ce fut le cas pour la fête de Notre-Dame des Neiges par exemple. Il ajoute que pour l’étude de la liturgie normande, il lui a souvent semblé intéressant d’étudier les sanctoraux : ainsi, il lui est apparu que la fête de « sancta Maria martires », introduite par Guillaume de Volpiano, n’a été maintenue qu’à Fécamp. Revenant sur les manuscrits cisterciens, il explique qu’il n’est pas évident, tout comme pour les ordres mendiants, de démontrer des spécificités liturgiques locales. Enfin, il appuie la nécessité de dépasser des analyses – qui eurent longtemps cours – par messe, au profit d’études pièces par pièces : il souligne ainsi, à titre d’exemple, qu’évoquer la messe « Salve sancta parens » comme un ensemble cohérent n’a pas de sens à l’époque médiévale en raison d’une grande diversité entre les établissements, et entre les siècles.

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La parole est donnée à Marielle Lamy, qui souligne d’abord l’originalité de la démarche de Charles Avril : en effet, rappelle-t-elle, rares sont les historiens qui choisissent la liturgie comme angle d’observation des fêtes mariales, ce qui est fort intéressant, beaucoup d’historiens, depuis vingt ou trente ans, étudiant plutôt le culte marial à travers des sources telles que les homéliaires, les recueils de miracles ou l’iconographie. Évoquant à son tour le choix exclusif de la messe dans l’étude, Madame Lamy dit avoir conscience de la nécessité de se limiter devant l’immensité d’une recherche qui aurait à la fois porté sur la messe et sur l’office. Elle souligne le sérieux et l’ampleur du travail réalisé, ainsi que l’importance des sources (autant manuscrites qu’imprimées) étudiées, et la richesse de la bibliographie exploitée. Madame Lamy invite Charles Avril à élaguer sa thèse de développements concernant par exemple le gothique ou la position de différents théologiens sur telle ou telle réforme, pour donner plus de place aux fruits de ses propres recherches. Parmi les points forts de la thèse, Madame Lamy retient la question du samedi marial, qui lui apparaît comme un thème transversal de la thèse : Charles Avril expose que le lien entre le samedi et la Vierge Marie n’est pas fondé par la Bible, mais provient d’explications patristiques (explicitées par Stefano Rosso, et avant lui par certains auteurs de l’époque carolingienne qui écrivirent sur la commémoration de la douleur, comme Radbert qui parla du martyre de Marie) qui disent que Marie est la seule à avoir gardé la foi, le Samedi saint, après la mort du Christ sur la Croix. S’interrogeant encore sur le sens de cette célébration, Madame Lamy cite Henri Barré, qui évoque « un plaidoyer monastique pour le samedi marial », concernant les récits des miracles qui avaient lieu le samedi devant la Vierge des Blachernes, où le voile couvrant l’icône de la Vierge tombait, ce jour, de lui-même.

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Madame Lamy aborde ensuite la question des récits apocryphes, où l’on retrouve des épisodes de la vie de Marie dont certaines fêtes mariales font mémoire : Madame Lamy dit espérer que le candidat étaye sa thèse d’une étude plus précise de ces récits (citant ici les éditions réalisées pour le « Corpus Christianorum » – Brepols). Elle évoque successivement le pseudo-Thomas, et le proto-évangile de Jacques qui fut, avec l’évangile du pseudo-Mathieu, l’une des sources importantes utilisées pour l’établissement de certaines fêtes mariales. Madame Lamy parle aussi, à ce sujet, de la lettre écrite, sous le nom de Jérôme, par Paschase Radbert (Epistula Beati Hieronymi ad Paulam et Eustochium de Assumptione Sanctae Mariae Virginis, Ndr), contre la croyance en l’Assomption corporelle (Paschase Radbert soutint en effet la croyance en la Dormition), et la lettre du pseudo-Augustin (Liber de Assumptione BMV, ou Cogitis me, Ndr), qui sont toutes deux reprises dans la liturgie. Ayant proposé ces quelques pistes de recherche, Madame Lamy revient sur la question de la famille de Marie, et particulièrement sur celle du « Trinubium Annae » et des trois Marie nées d’Anne, demi-sœurs (le premier auteur à parler de ce « Trinubium Annae » fut Haymon d’Auxerre), qui participe de la mise en place d’une sainte parenté et de la mise en avant de certaines figures féminines : Madame Lamy pense que ce point aurait mérité un plus ample développement dans la thèse. Elle évoque ensuite, à propos d’une remarque de Charles Avril, la question de la rencontre entre la théologie et l’histoire, et invite à considérer que l’histoire ne se prononce pas sur la valeur du contenu de la foi, mais bien sur la réception de l’objet de la foi par les peuples et les individus, ce qui nous amène à privilégier, dans une étude historique, les travaux d’historiens. Madame Lamy conseille enfin de pousser plus loin les recherches sur le rôle des évêques dans le développement de la liturgie normande, pour ce qui concerne le culte marial : les évêques ont sans doute eu la volonté « d’en rajouter », bien plus que d’en enlever, devant le développement du protestantisme, selon elle.

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Charles Avril remercie Madame Lamy et évoque promptement l’arrivée des réformateurs en Normandie, au xie siècle, et la question des transferts culturels, soulignant les spécificités d’un contexte propre à la Normandie.

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Patrick Henriet, président du jury, prend la parole en dernier ; il revient tour à tour sur différents points de la thèse, à commencer par la messe sabbatine, occasion d’un culte particulier à la Vierge Marie. Il déclare qu’on retrouve, chez Alcuin, la fête mariale en septième position des fêtes ; or, le samedi est le septième jour de la semaine liturgique : ne serait-ce là un argument pour expliquer un culte marial le jour du samedi ? M. Henriet revient ensuite sur le cas du pontifical de Sées, manuscrit romano-germanique, que Charles Avril a inclus dans son corpus : ce choix ne pose-t-il pas problème ? On peut penser que des intermédiaires ont pu intervenir entre sa copie en Allemagne et son introduction en Normandie ; ce manuscrit n’implique-t-il pas des rapports avec le monde germanique ? En outre, M. Henriet revient sur l’idée de réforme liturgique : doit-on considérer que la réforme apporte toujours du nouveau ou peut-on aussi penser qu’elle peut constituer un retour à des réalités liturgiques plus anciennes ? M. Henriet s’intéresse ensuite au rôle joué par l’Angleterre – anglo-saxonne et normande – dans l’évolution du culte marial en Normandie, rappelant que plusieurs éléments du culte marial viennent d’Angleterre. Ne peut-on dire que l’Angleterre fut en quelque sorte « pionnière » dans la célébration du culte marial ? Sur ce point, l’étude de sources hagiographiques pourrait apporter des réponses (ainsi, apparaissent en Angleterre, dans la première moitié du xiie siècle, les premiers recueils de miracles mariaux).

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M. Henriet pose ensuite diverses questions (ainsi, il se demande si le rite de purification est un rite pénitentiel, et si oui en quoi) et reprend différentes réponses apportées par le candidat aux autres membres du jury, se demandant en particulier si le choix exclusif de la messe est vraiment justifié : appuyer ce choix en disant que la messe est centrale dans la vie du chrétien ne lui semble pas un bon critère. M. Henriet ajoute cependant que la thèse pose une question d’échelle, apportant beaucoup pour l’étude de la messe et de la période étudiée dans le cadre de la thèse. M. Henriet dit en outre à Charles Avril qu’il aurait pu utiliser avec profit d’autres sources que les livres liturgiques, en se tournant vers des textes hagiographiques, par exemple, pour replacer l’objet étudié dans un contexte social particulier. Ainsi, il évoque les textes narratifs et hagiographiques présents dans l’office de la fête de la Conception de la Vierge, qui lui semblent une nouveauté : cette particularité peut-elle être étendue à d’autres lieux ? À sa connaissance, on ne la retrouve pas à Cluny ; qu’en est-il dans le lectionnaire anglais ? Demande-t-il encore, invitant en outre Charles Avril à porter ses regards vers les recueils de miracles de Saint-Pierre-sur-Dives et de Coutances. M. Henriet évoque, pour finir, le cas de l’Espagne de la fin du xie siècle, où l’on observe des changements brutaux dans la liturgie, et ce en l’espace de seulement quelques années.

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Charles Avril remercie M. Henriet ; il ne peut pas apporter d’éléments nouveaux quant au parcours du pontifical de Sées. Il souligne l’intérêt d’étudier la liturgie pré-normande, avec laquelle les moines prièrent avant leur exil forcé par les invasions vikings.

Titres recensés

  1. Charles Avril, Le culte marial en Normandie du xie siècle au concile de Trente : Étude des sacramentaires et des missels, compte rendu de la soutenance de thèse, 25 janvier 2015, Université de Caen Normandie

Pour citer cet article

Chevalier Louis, « Soutenance de thèse », Annales de Normandie, 1/2016 (66e année), p. 113-125.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2016-1-page-113.htm
DOI : 10.3917/annor.661.0113


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