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Annales de Normandie

2016/1 (66e année)


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Pierre Bauduin et Marie-Agnès Lucas-Avenel (dir.), L’historiographie médiévale normande et ses sources antiques (xe-xiie siècle), Caen, Presses universitaires de Caen, 2014, 380 p.

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Ce volume collectif interdisciplinaire de 386 pages correspondant aux actes d’un colloque qui s’est tenu en 2009 se consacre exclusivement à l’historiographie médiévale normande. La richesse des communications portant sur les textes et manuscrits normands et anglo-normands de la période choisie témoigne de la légitimité de cet objet d’étude quant à la date et au corpus étudiés. On doit à ce propos rappeler que la Normandie est une plaque tournante dans les échanges entre le Continent et les îles Britanniques et qu’à ce titre, les renseignements apportés par ce volume répondent aussi à des questions plus vastes que celles de son périmètre propre. Ce fait est d’ailleurs rappelé par Yann Coz en ouverture de son étude de l’histoire anglo-saxonne (p. 155) ; il pourrait l’être aussi, entre autres, à propos des rapports entre les sphères culturelles normande et scandinave. Du reste, la difficulté de délimiter cet « espace culturel » (voir la remarque d’Edoardo d’Angelo, p. 307) semble avoir été assumée par les éditeurs scientifiques, qui ne sont pas dupes de l’ambiguïté des deux termes « normands » et « anglo-normands », dont l’un est géographique et l’autre culturel et linguistique autant que politique. Ce « corpus » est donc en réalité bien plus vaste qu’il ne pourrait le sembler au premier abord. Mais c’est aussi parce que cette production est représentative de toute l’activité historiographique contemporaine, plus généralement, que l’ouvrage pourra intéresser des chercheurs d’horizons divers. Ce volume, d’une grande qualité documentaire et bibliographique, est assorti d’un index des noms de lieux et de personnes qui permet au néophyte de mieux circuler entre les thèmes et textes abordés, précédé d’une introduction confiée à un historien du haut Moyen Âge et suivi d’une conclusion écrite par une latiniste spécialiste de l’Antiquité tardive. L’ensemble des communications réunies par Pierre Bauduin et Marie-Agnès Lucas-Avenel se divise en quatre grandes parties qui mettent en évidence la cohérence d’une démarche interdisciplinaire : le but poursuivi est d’examiner la manière dont s’installe et se poursuit le continuum entre les sources antiques et les ouvrages historiographiques.

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La première partie, intitulée « transmission et tradition : manuscrits, réseaux d’accès aux savoirs », aborde la question des sources et des preuves matérielles de leur transmission dans les bibliothèques normandes. Cette partie, qui occupe près d’un tiers du volume sur l’ensemble, apporte de nombreux renseignements factuels à quiconque s’intéresse à l’historiographie de cette période ; le volume des pièces jointes sous forme d’annexe, listes, tableaux et bibliographies raisonnées témoigne de la richesse des matériaux traités et en fait un ensemble d’une grande utilité.

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Les trois sections suivantes envisagent quant à elle le travail du texte, chacune sous un angle différent. La première partie intitulée « la matière historique » s’ouvre à des questions intéressant d’autres corpus, comme l’universalité des récits d’origine ou l’évolution de la définition de l’Empire dans l’Histoire universelle. La troisième section ouvre la question du portrait des princes, sous l’angle de la composition littéraire, stylistique et rhétorique : on y remarque l’exemplarité des portraits qui jalonnent les corpus étudiés, qu’il s’agisse du portrait négatif des tyrans de Sicile ou du panégyrique traditionnel des ducs de Normandie. Ces études sont aussi le moyen de mettre en valeur la permanence des modèles antiques (cf. par exemple les éléments traditionnels rappelés p. 249 par Vito Sivo). La quatrième partie enfin étudie l’influence des modèles antiques sur les œuvres des historiographes normands, mais sous un angle plus stylistique et formel, et non, comme dans la troisième section, sous l’angle d’une thématique. On y retrouvera confirmée l’intuition de l’importance des historiens latins comme Salluste, mais on y apprendra aussi, du moins c’est le cas pour la responsable du présent compte rendu, sur quelles bases classiques se sont construits les schémas métriques à l’œuvre dans les historiographies latines en vers.

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Les ensembles textuels traités dans cet ouvrage sont, bien souvent, d’accès éditorial difficile, peu connus ou délaissés du fait même de leur nature hybride ; à ce seul titre le genre d’ouvrage dont il est question ici est grandement utile. Monique Goullet rappelle en outre (conclusions, p. 353) que ce volume a bénéficié d’une étroite collaboration entre historiens et philologues, et c’est là son autre intérêt : l’équilibre qu’il offre entre les différents domaines scientifiques (codicologie, étude des sources, examen textuel tant littéraire que stylistique) justifie en effet le qualificatif d’interdisciplinaire. Cet équilibre correspond à la nature profonde de textes dont Pierre Bauduin et Marie-Agnès Lucas-Avenel rappellent qu’ils ont été écrits par des auteurs désireux de continuer la « tradition littéraire de l’abbaye où ils ont été formés » (avant-propos, p. 7) mais aussi de réfléchir à leur manière « d’écrire l’histoire ».

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On soulignera enfin que les manuscrits, les textes et les contextes examinés dans ce volume s’inscrivent tous dans une période qui précède immédiatement, dans l’histoire littéraire, l’éclosion – documentaire à tout le moins – d’une des plus importantes phases de la littérature anglo-normande de langue vernaculaire, celle qui voit naître, sur les fondements mêmes de l’historiographie anglo-normande, le « roman antique » et le « roman » tout court. On ne peut que saluer la parution de ce type d’ouvrage et souligner le fait qu’il ne profite pas qu’aux spécialistes de l’historiographie médiévale normande.

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Hélène Tétrel

Anglo-Norman Studies, XXXVI. Proceedings of the Battle Conference 2013, éd. David Bates, Woodbridge, Boydell, 2014

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Le trente-sixième volume des Anglo-Norman Studies publié en 2014 rassemble des contributions fournies au colloque de Battle Conference qui s’est tenu à Cambridge en 2013, ainsi qu’une communication de S. John donnée en 2012. Le colloque a été inauguré par la conférence d’Elisabeth van Houts qui examine le Planctus, lamentations sur le meurtre de Guillaume Longue-Épée, comte de Rouen, écrit en 943. Le poème permet de comprendre la perception que se faisaient du christianisme la deuxième génération des immigrés scandinaves. Même si l’aristocratie franque les regarde toujours avec méfiance, ils sont désormais profondément ancrés dans son monde.

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Le colloque n’avait pas de thème spécifique. Cependant, l’écrit et diverses activités autour de la scripturalité au cours du xiie siècle attirent l’attention de plusieurs contributeurs, comme le remarque David Bates, éditeur du volume. Robert F. Berkhofer traite la question de la falsification de documents. Il étudie deux lettres (archi)épiscopales normandes du xiie siècle adressées aux papes qui rapportent la confession faite par un moine de Saint-Médard d’avoir fabriqué plusieurs fausses chartes et bulles à la demande d’abbayes, dont Saint-Augustin de Cantorbéry. Cette affaire avait pour toile de fond le conflit autour de l’exemption du pouvoir archiépiscopal recherchée par de grandes abbayes dans le monde anglo-normand. L’article de Laura Cleaver sur deux rouleaux généalogiques rédigés durant les années 1230 ou 1240, dénommés Cotton roll et Livapool roll, montre que leur forme matérielle, ayant l’effet visuel pour attribut, permet à leur rédacteur de présenter le déroulement très vaste de l’histoire humaine de son origine au Moyen Âge, ainsi que de produire une œuvre moins éphémère que le codex. Il est généralement considéré que la forme de transmission des textes aux xiie-xiiie siècles évolue du rouleau au codex, mais parfois l’évolution pouvait être inverse. Matthew Hammond examine la production des chartes royales adressées aux bénéficiaires laïcs en Écosse. Comme ce sont les établissements ecclésiastiques qui encadrent le développement de la production des actes au Moyen Âge, la pratique chez les laïcs est intéressante à observer pour estimer la généralisation de l’écrit dans la société. La rédaction du cartulaire reste un des sujets importants dans l’étude de la pratique de l’écrit au Moyen Âge. Catherine Letouzey-Réty étudie ainsi la gestion domaniale réalisée au travers de la production documentaire, notamment des enquêtes domaniales et la rédaction du cartulaire, menée par des abbesses de la Sainte-Trinité de Caen, très actives dans l’espace anglo-normand de la fin du xiie siècle et du xiiie siècle. Les compositions de deux célèbres cartulaires de la cathédrale de Worcester sont analysées par Andrew Wareham en détail. Compilés l’un vers 1000 et l’autre vers 1095, ces cartulaires, qui servaient non seulement d’outils à l’administration domaniale mais aussi d’écrits historiques pour les moines de la cathédrale, étaient leur réponse aux bouleversements économiques liés à 1066. Teresa Webber examine l’usage des livres dans divers lieux de l’espace monastique, ainsi l’église, le chapitre et le réfectoire.

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Deux articles sont consacrés à l’étude de la formation de communautés. Ilya Afanasyev examine ainsi le vocabulaire biblique dans le discours sur la nation en Angleterre au xiie siècle. Ce vocabulaire est en effet un des principaux outils culturels médiévaux employés pour donner du sens au destin historique d’une nation, d’une part, et pour tenter de construire un État et une communauté dans le paradigme biblique du peuple élu par Dieu, d’autre part. Sigbjørn Olsen Sønnesyn observe les principes et les notions d’unité humaine et d’identité collective dans la communauté religieuse au travers des œuvres des historiens monastiques du xiie siècle comme Guillaume de Malmesbury, Orderic Vital et Alinoth de Cantorbéry.

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Mathieu Arnoux étudie la place de la Manche dans l’économie européenne aux xiie-xve siècles, notamment dans les rapports entre l’Angleterre et la France. Le système économique trans-Manche et son évolution sont analysés sous les angles des marchandises transportées et de leurs taxes, des rivages vus de la mer, de la géographie maritime vue des ports et des havres situés sur les deux côtés et les îles de ce bras de mer. Susan M. Johns a étudié des images de femmes décrites par Wace dans son Roman de Rou. L’approche du pouvoir féminin dans l’ouvrage de Wace comporte de multiples facettes et est construit pour mettre en avant les protagonistes masculins dans son histoire de la Normandie. Alheydis Plassmann analyse les rapports entre le roi et ses fils par la comparaison des cas opposés d’Henri II Plantagenêt et de Frédéric Barberousse. L’étude montre que la contestation des fils du roi anglais doit être interprétée dans les relations que le roi maintenait envers les princes ainsi que l’Église à cette époque. Le volume est conclu par l’article de Emily A. Winkler sur l’année 1074, année de la réconciliation entre Guillaume le Conquérant et Edgar Ætheling, proclamé roi légitime après 1066. Au travers des comparaisons des descriptions de trois périodes – avant 1074, 1074, après 1074 – dans trois chroniques célèbres, l’auteure discute la signification de l’événement, crucial pour la légitimité de la conquête normande de l’Angleterre aux yeux des historiens du xiie siècle.

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Tamiko Fournier-Fujimoto

Bénédicte Guillot (éd.), Forges médiévales et écurie de la Renaissance au château de Caen, Presses universitaires de Caen, Publications du CRAHAM, série antique et médiévale, 2015, 403 p.

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En 400 pages et sept chapitres, tout un pan de l’histoire du château de Caen est exposé dans cet ouvrage réalisé à partir des opérations archéologiques placées sous la direction de Bénédicte Guillot entre 2005 et 2014.

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Du général au particulier, du contexte historique de la ville de Caen à l’étude des différentes phases de construction des bâtiments, le chapitre I est une longue introduction, mosaïque d’informations qui se complètent et parfois se recoupent. Aux introductions historiques sur la ville par François Neveux et à celle sur le château par Laurence Jean-Marie succède un texte de Guillaume Lemaître sur l’approvisionnement de l’armement. La corrélation entre la composition de la garnison et le nombre de chevaux est très intéressante sachant qu’il existe plusieurs types de chevaux parmi lesquels le destrier, le palefroi, le coursier ou le cheval de bât. Chaque chevalier dispose d’environ trois chevaux mais ce nombre peut atteindre sept voire dix pour un chevalier ou un baron. En 1429, l’estimation du nombre de chevaux est de l’ordre de 150. Sont-ils dans les écuries construites au xiie siècle ?

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Gaël Carré présente enfin les différentes phases de construction du château : le propos aurait pu être enrichi par des croquis de restitution.

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Le chapitre II traite des carrières, dont la principale est située au sud-ouest de la grande résidence du xiie siècle (édifice G). La pierre qui en est extraite est utilisée comme moellons de blocage, ou pour faire de la chaux car elle est de mauvaise qualité. Un dessin de restitution aurait été utile pour illustrer la description de l’engin de levage dont les vestiges ont été découverts en fouille par Bénédicte Guillot.

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Le travail du fer, prépondérant dans l’histoire du site du xiiie au xvie siècle, est le sujet du chapitre III. Une forge de finition, pour terminer des objets préalablement formés ailleurs, existe au xiiie siècle. Une nouvelle forge, plus grande et disposant d’un espace dédié au ferrage des chevaux, est construite au xive siècle. Sa toiture est détruite par un boulet de canon à la fin du xive ou au début du xve siècle. Le bâtiment est alors transformé en habitat et la forge déplacée dans une nouvelle construction. Cette dernière est de nouveau détruite et déplacée sans doute à la fin du xve siècle. L’activité métallurgique présente durant 300 ans prend une nouvelle forme au xve siècle avec une forge aux dimensions exceptionnelles comprenant une maréchalerie sans doute nécessitée par la guerre de Cent Ans. Après cette guerre, la forge est transformée en habitat.

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L’introduction à la métallurgie est très intéressante mais il manque une présentation synthétique de l’ensemble des bâtiments de la fouille. De même la description du graffiti du tablier de jeu aurait mérité une illustration. Il faut par contre souligner l’intérêt de la restitution de la forge au xive siècle dans la Fig 60. L’étude dendrochronologique liée à ce chapitre apporte des renseignements très détaillés sur les essences utilisées et l’environnement végétal du site.

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L’habitat (chapitre IV) est représenté par un grand édifice à deux niveaux du xiie siècle. Une annexe à ce bâtiment est construite au début du xive siècle puis cet habitat connaît des modifications au xvie siècle. Les restes de préparation culinaire de deux festins récoltés manuellement, ou par tamisage, font l’objet d’une étude très complète dans le dernier chapitre (chapitre VII), qui apporte des renseignements sur la nature des espèces animales consommées, domestiques ou sauvages, mais aussi sur leur découpe ou le pourcentage de leur présence dans l’enceinte du château. L’ensemble des bâtiments est exceptionnellement conservé en élévation sur un niveau. Le dessin de restitution du niveau bas de la maison D au xvie siècle (Fig. 32) facilite la compréhension du lecteur mais permet également au chercheur de confronter et confirmer, de manière concrète, des hypothèses émises lors des fouilles.

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À la suite de l’abandon définitif de l’activité de forge au xvie siècle, le bâtiment A subit diverses transformations. Il est cloisonné en son milieu sur toute sa longueur. Deux des murs sont entièrement couverts d’enduits peints représentant des mors de chevaux. La volonté d’ornementation est évidente du fait de la présence de motifs placés en quinconce et de monogrammes. Les mors dessinés pour leurs particularités techniques sont ceux représentés dans le traité manuscrit d’hippiatrie et d’embouchure de Jean de Feschal écrit à la fin du xve siècle. Il s’agirait donc d’une écurie d’apparat très à la mode au xvie siècle dans les lieux prestigieux. Cette écurie est toutefois détruite dans la deuxième moitié du xvie siècle et remplacée par une terrasse d’artillerie.

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Le chapitre qui clôt le livre est consacré aux différentes études de mobilier (céramique, numismatique, tabletterie, verrerie et tissage, mobilier en pierre et nombreux mortiers). L’étude des objets en fer livre, entre autres, un corpus d’outils de forge et d’harnachement, d’objets d’aménagement intérieur, de bijoux et d’éléments d’armement.

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À la fois scientifique et accessible au grand public, cet ouvrage, qui rassemble les contributions de vingt-trois auteurs, éclaire, par la précision des données et la diversité des études, la connaissance pour le Moyen Âge de ce secteur du château de Caen.

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Florence Delacampagne

Michel Aumont, Les Corsaires de Granville. Une culture du risque maritime (1688-1815), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013, Histoire, 537 p. (préface d’André Zysberg et postface d’André Lespagnol)

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Auteur de plusieurs publications sur les destins et aventures corsaires, Michel Aumont présente avec cet ouvrage le fruit de recherches menées dans le cadre d’une thèse de doctorat soutenue en 2010 devant l’université de Caen Basse Normandie.

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Très dense, le livre rédigé d’une plume alerte se lit aisément. Il est accompagné, dans le texte, de nombreux tableaux, cartes, graphiques et figures (rôle d’armement, affiches de vente, jugement du conseil des prises, armes, navires, textes) et d’une sélection de documents groupés dans un cahier couleur de grande qualité (reproduction de document d’archives, tableaux, gravures, cartes inédites). Un index des noms de personnes – où sont associés, mais différenciés, ceux des navires – permet une bonne circulation dans ce copieux volume, de même que les conclusions intermédiaires permettent de scander les étapes de l’enquête.

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L’objectif de l’auteur est de situer au plus près la place de Granville dans l’ensemble des pôles d’armement corsaire de la France au xviiie siècle, plus précisément du début de la guerre de la Ligue d’Augsbourg (1688) à la paix de Vienne (1815), soit pendant la « Seconde guerre de Cent Ans » (Jean Meyer). Michel Aumont cherche à décrypter les mécanismes qui rendent compte du développement de l’activité corsaire à Granville et à comprendre les motivations des négociants et pêcheurs terre-neuviers qui se sont orientés vers la course. Et avec quels résultats. La problématique méritait sans doute une présentation plus nourrie afin de montrer nettement les enjeux de l’enquête et d’en exposer la légitime ambition. La connaissance du dossier scientifique et le récent regain d’intérêt pour cette thématique invitaient à entreprendre à nouveau frais cette étude de la course à Granville, en dépassant les clichés et représentations longtemps associés à cette activité maritime.

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Michel Aumont a su surmonter les difficultés documentaires résultant de la disparition, à la suite des bombardements de la ville qui ont suivi le débarquement de juin 1944, de fonds d’archives majeurs comme ceux de l’amirauté de Granville et des nombreuses études de notaires. Pour combler ces lacunes, il a dépouillé les dossiers d’autres amirautés bretonnes fréquentées par les Granvillais où ont été consignés des jugements de prises et enregistrés des rapports de mer. Il a mobilisé la documentation du secrétariat d’État puis du ministère de la Marine aux Archives nationales et au Service historique de la Défense (Vincennes, Cherbourg) en exploitant notamment les archives produites par l’administration du service des classes, future inscription maritime, afin de reconstituer les équipages corsaires, suivre leurs campagnes et saisir, grâce à l’outil informatique, le destin de ces milliers de marins. D’autres sources ont été mises à profit, comme les listes de l’administration fiscale qui fournissent les indications sur les impositions des armateurs.

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L’ouvrage est découpé en quatre parties de dimensions inégales pour une organisation relativement logique. La présentation du « port de Granville du xviie au début du xixe siècle » (site, infrastructures et activités) occupe, comme il se doit, la première partie, en pointant un outil maritimo-portuaire peu adapté à la course. « L’activité corsaire à Granville de 1688 à 1815 » suit cette présentation en étudiant les opérations au fil des conflits, de la Ligue d’Augsbourg aux guerres de la Révolution et de l’Empire. « L’armement en course », partie forte de près de 200 pages, soit autant que les deux premières réunies, est la plus consistante de l’ensemble de l’ouvrage. L’auteur décrit minutieusement l’armement et les équipages, après en avoir présenté les armateurs. L’exploitation des registres de l’inscription maritime – empruntant la voie tracée par son directeur de recherche (André Zysberg) – permet à Michel Aumont de dresser de remarquables tableaux des équipages corsaires (p. 333-404). La quatrième et dernière partie intitulée « En mer, sus à l’ennemi ! », plus brève mais qui aurait pu accueillir des éléments figurant dans la partie précédente, suit l’aventure corsaire à travers les campagnes en mer et analyse les destinées (hommes et navires) en égrenant les différents conflits.

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Modeste port de commerce mais place stratégique lorsque Vauban en inspecte les fortifications (1686), Granville ne se situe pas dans le sillage immédiat des places dominantes que furent Saint-Malo et Dunkerque. Toutefois, en demeurant loin du niveau d’armement de ces « cités-corsaires », la rigoureuse approche quantitative permet à Michel Aumont de placer globalement le port bas-normand à la quatrième place pour l’ensemble du xviiie siècle, et de le hisser à la troisième pendant la guerre d’Indépendance avec l’armement de plusieurs bâtiments de fortes portées (frégates de 300 à 500 tonneaux) exigeant une grande mobilisation d’hommes et de capitaux. Le bilan des prises réalisées au cours du siècle par les corsaires granvillais conforte cette place à l’échelle nationale. La part du foyer corsaire bas-normand en temps de guerre, surtout dans le dernier quart du xviiie siècle, est en liaison étroite avec la montée en puissance, en temps de paix, de l’armement granvillais pour la pêche morutière. Avec près d’une centaine d’armements par an, entre 1770 et 1790, Granville se situe au niveau du proche rival malouin. On retrouverait ainsi la fameuse connexion entre grande pêche et activité corsaire perçue à travers la trajectoire de quelques « Messieurs de Saint-Malo ». La reconversion en temps de guerre de la flotte morutière en armement corsaire paraît être facilitée par la présence d’un important bassin de main-d’œuvre qualifiée. Le quartier maritime de Granville qui compte environ 4 500 marins classés offre à la course comme au « grand métier » d’importantes ressources humaines. Michel Aumont invite toutefois à remettre en cause, au moins pour Granville, cette classique corrélation établie entre grande pêche et course en signalant que l’armement corsaire n’a attiré qu’une minorité d’armateurs de la place, 20 % au maximum durant chaque conflit, tandis qu’une large majorité de terre-neuviers ont cessé purement et simplement leurs activités, attendant prudemment le retour de la paix. La course est-elle alors vraiment la seule alternative à l’activité portuaire traditionnelle ? Les stratégies négociantes ne sont-elles pas diverses et multiples, l’armement au cabotage ne peut-il pas, par exemple, compenser une partie des activités perturbées ?

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La « culture du risque maritime », au centre de la réflexion de Michel Aumont, n’aurait donc touché qu’une fraction limitée d’entrepreneurs de la mer à la recherche d’un « grand coup ». Néanmoins, si le profil type de l’armateur granvillais du xviiie siècle est celui du marchand ou négociant, du financier ou de l’homme d’affaires comme Nicolas Deslandes qui arme de puissants corsaires lors de la guerre d’Amérique, un simple matelot tel Alexandre Cambernon, 30 ans, enregistré comme canonnier à 12 livres, ose armer en course de modestes embarcations. Les responsables des grandes et onéreuses opérations, pouvant dépasser les 500 000 livres, prennent appui sur de solides réseaux, drainent des capitaux disponibles sur la place granvillaise et bien au-delà jusqu’à Paris et la Cour, en usant du fractionnement du capital en actions et des structures de sociétés en commandite par actions. La « culture du risque » dessine ainsi parfois les contours d’étonnantes synthèses sociales qui dépassent le milieu fermé des armateurs.

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La question centrale de la rentabilité de la course n’est pas ignorée par Michel Aumont, mais difficile à atteindre étant donné l’absence d’archives d’entreprises et de fonds notariaux. Les conséquences économiques de la course sur un port et son arrière-pays restent mal connues de même que l’économie du recyclage et de la récupération des produits de prise proposés aux enchères publiques, sinon détournés auparavant (marchandises, équipements), comme signalé dans des études sur La Rochelle ou Toulon (car des comparaisons avec d’autres ports auraient été souhaitables pour prendre la mesure de l’originalité de Granville).

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Les éléments rassemblés par Michel Aumont pointent le caractère aléatoire de la course, de cette « spéculation à risque qui relève du poker » (André Lespagnol). L’auteur analyse finement les trajectoires de quelques heureux gagnants comme celle des frères Lévesque sous Louis XIV, de Léonor Couraye du Parc, durant la guerre de Succession d’Autriche, ou de Nicolas Deslandes devenu le plus riche négociant de la place à la suite des prises faites pendant la guerre d’Amérique ; la « granvillière » de Nicolas Deslandes (cliché de l’auteur dans le cahier couleur), construite dans les années 1780 avec l’argent de la course, illustre, avec les domaines alentour, la réussite de cette poignée d’armateurs qui ne saurait aveugler le chercheur. Si des retombées plus modestes ont atteint de petites gens ayant pris part au risque maritime, elles ne sauraient dissimuler la masse des perdants que n’ignorent par l’auteur lorsqu’il rappelle que moins de 20 % des corsaires armés ont pu échapper à la capture, à un naufrage ou à une explosion ! Cette observation vaut pour tous les niveaux d’entreprises : des armateurs de « micro-corsaires » de l’Empire qui fréquentent les eaux de la petite course (localisées sur les cartes du cahier couleur), à de gros armateurs comme Anquetil Brutière ruiné, victime de son audace, attitude éloignée de l’habituelle prudence des négociants qui optent généralement pour la division des risques. Michel Aumont se montrent également attentif au sort peu enviable de la majorité des équipages qui attendent un « grand coup » et trouvent un « sévère bouillon ». L’analyse des 1 350 parcours individuels qui composent l’échantillon constitué par l’auteur, souligne la dureté des conditions des marins embarqués sur les corsaires granvillais : seuls 36 % d’entre eux réussirent à échapper à la mort ou à la terrible captivité sur les pontons ennemis. Malgré le réservoir local de marins, on comprend dès lors les difficultés croissantes des armateurs à en recruter à Granville, comme on le retrouve dans les autres ports engagés dans la course.

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La fin progressive de la course à Granville, durant les guerres de l’Empire, résulte en large partie de la faiblesse des gains d’une « aventure risquée et extrêmement aléatoire ». Toutefois, si la recherche du profit et de la gloire a animé les corsaires de Granville, Michel Aumont invite à ne pas oublier combien la course granvillaise a également une dimension « patriotique », et ce dès l’époque de Louis XIV.

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Le solide ouvrage de Michel Aumont éclaire heureusement cette page de l’histoire de Granville en dépassant les traditionnels récits où se mêlent anecdotes, contes et légendes. Les destinées flamboyantes de certains acteurs – celles de Beaubriand Lévesque ou Pléville Le Pelley – et les existences obscures de petits patrons d’embarcations sont finement replacées dans la culture du risque maritime étroitement liée au métier de la mer. L’ampleur des dépouillements apporte de précieux renseignements sur les hommes embarqués mais aussi sur leur environnement (navires, artillerie) et apporte des éléments pour approcher au plus près les mécanismes complexes qui conduisent à la course. L’ouvrage de Michel Aumont constitue ainsi un ouvrage de référence pour la connaissance de cette activité maritime si spécifique.

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Gilbert Buti

La Révolution au Perche 1789-1799 : rupture ou continuité ?, actes du colloque des 15 et 16 octobre 2011 à Nogent-le-Rotrou et Mortagne-au-Perche, Rémalard, Éditions des Amis du Perche, 2014, 490 p.

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Dans sa présentation de l’ouvrage, A. Morin, Président de la Fédération des Amis du Perche, rappelle le double but de cette association : développer des travaux dignes d’une « société savante » et s’adresser au « grand public ». Les actes de ce colloque consacré au Perche en révolution répondent-ils à ce double objectif ?

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Tout d’abord, il faut souligner la grande variété de ce volume. De nombreux thèmes de l’histoire de la Révolution française sont abordés : la diffusion des idées des Lumières, l’entrée en révolution en 1789 avec la rédaction des cahiers de doléances et les émeutes de subsistance, la naissance des nouvelles municipalités ou encore les levées d’hommes pour la défense nationale. La part belle est faite à deux thèmes : les biens nationaux et le clergé. Ainsi, à travers les différentes contributions, relève-t-on des éléments tant d’histoire économique et sociale que d’histoire politique et culturelle. La portée de la Révolution apparaît notamment à travers l’histoire des francs-maçons au début du xixe siècle. Les contributeurs ont donc sollicité des sources variées. Ils ont mobilisé les sources classiques de l’histoire de la Révolution, en particulier les cahiers de doléances. Ils ont fréquenté les archives municipales et départementales. Ils se sont aussi tournés vers d’autres sources : la correspondance de l’intendant, celle du conventionnel Desgrouas avec la société populaire et le comité de surveillance de Mortagne, les archives du Service historique de la Défense. Par ailleurs, il faut aussi évoquer la pluralité des échelles d’analyse : échelle nationale avec les fronts sur lesquels combattent les volontaires percherons ou avec la politique de Bonaparte à l’égard des francs-maçons, échelle régionale avec la question du découpage des départements, échelle locale à travers de multiples cas (municipalités, communauté religieuse). De même, si plusieurs contributions traitent de groupes (émeutiers, acheteurs de biens nationaux, prêtres), la part belle est faite aux individus. Enfin, le colloque a mobilisé à la fois des universitaires et des chercheurs locaux aux statuts variés.

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Cependant, après avoir signalé l’indéniable richesse de ce volume, il faut aussi indiquer que la bibliographie scientifique reste trop souvent ignorée, si bien que les faits locaux évoqués ne sont pas suffisamment intégrés aux perspectives actuelles de la recherche. Néanmoins, l’intérêt de ce volume tient aussi à la publication des débats qui ont suivi les communications. Une place importante leur est réservée : les interventions nombreuses et précises de M. Biard visent à insérer les communications présentées à la réflexion scientifique actuelle. Ces pages permettront au « grand public » auquel veulent s’adresser les Amis du Perche de prendre connaissance de manière agréable et vivante des avancées de la recherche.

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Au total, les universitaires trouveront dans ce volume de nombreux renseignements et les autres lecteurs une introduction originale et plaisante à l’histoire de la Révolution française. Les deux objectifs que visent les Amis du Perche semblent atteints. Malgré tout, le défi de la coopération entre universitaires et historiens locaux reste posé.

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Samuel Guicheteau

Thomas Dufay, Républicains et Chouans dans le Bocage normand (1789-1800), Le Pays Bas-Normand, n° 3-4/2015, 176 p.

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L’auteur a centré cette recherche sur le district de Domfront, partie occidentale du département de l’Orne, limitrophe de la Manche, du Calvados et de la Mayenne. Après une brève présentation du Domfrontais à la veille de la Révolution, trois parties chronologiques rythment l’ouvrage avec un découpage plutôt classique, mais des titres qui d’emblée prêteraient à discussion : « De l’enthousiasme au scepticisme » (1789-1791) ; « La montée des tensions » (1791-1794) ; « Une région frappée par la guerre civile » (1794-1800).

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Pays de bocage, qui n’est pas encore une terre d’élevage, le Domfrontais possède une agriculture orientée vers les céréales et produit peu en raison de ses conditions naturelles. « Pays miséreux » que celui-ci, selon l’auteur, même s’il ne l’est pas davantage que beaucoup d’autres à la même époque. Quelque 110 000 personnes y vivent, soit une densité de 94 habitants/km2, plus importante que celles des districts voisins. Dans cet espace fondamentalement rural, la plus grande ville est La Ferté-Macé avec environ 4 000 habitants, Domfront n’en comptant pour sa part que 1 500. Premier épisode révolutionnaire important, le passage de la Grande Peur s’accompagne d’une quinzaine de châteaux assaillis, tous situés dans la partie orientale du district, avec une évidente dimension antiseigneuriale. Mais les premières déchirures lourdes de conséquences se produisent surtout en 1791 avec la question du serment imposé aux clercs (35 % d’assermentés, soit un résultat inférieur à la moyenne normande, tout en étant supérieur à ceux des districts voisins en Mayenne). Comme dans nombre de départements, des rancœurs se développent aussi lorsque des détachements de la Garde nationale, venus des villes et des gros bourgs, procèdent à des expéditions dans les campagnes, ici contre des prêtres réfractaires, là pour chercher des armes aux lendemains de la fuite royale avortée à Varennes. L’auteur montre bien comment en 1792 les Patriotes tendent à se radicaliser, avec de nouveau des châteaux assaillis à l’occasion du départ de volontaires pour les armées, mais encore faudrait-il estimer cette « radicalisation » à l’aune du travail de sape des prêtres réfractaires et d’autres opposants à la Révolution. En sus des frustrations liées aux ventes de biens nationaux, déjà bien étudiées par Jean-Claude Martin, l’année 1793 vient ajouter d’autres facteurs de mécontentement, sans pour autant que le district suive la révolte « fédéraliste » normande dans l’été. Notons que les résistances à la levée des 300 000 hommes, à partir de février-mars 1793, touchent surtout l’ouest du territoire, avec une géographie presque inverse de celle des attaques de châteaux en 1789. D’ailleurs, une « carte des Chouans récompensés à la Restauration » (p. 123) met également en évidence cette partie occidentale du district. Si les premières bandes de déserteurs et de réfractaires au service des armes se forment dès l’automne 1793, c’est surtout en 1795 que les actions des Chouans deviennent importantes, avec l’arrivée de Frotté. En effet, celui-ci parvient à rassembler une troupe forte de quelque 5 000 hommes, avec un quartier général installé au château de Flers. Le dernier chapitre de l’ouvrage fournit des détails tout à fait intéressants sur la chouannerie dans ce pseudo « royaume de Frotté ».

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Ce petit livre, achevé par une conclusion infiniment trop courte et pauvre, s’avère utile par les détails apportés et vient enrichir nos connaissances. Il convient donc d’en conseiller la découverte aux lecteurs. Toutefois, force est de regretter que les travaux de l’auteur aient été si mal insérés dans les recherches des dernières décennies, a fortiori les plus récentes. Cela lui aurait permis des approches comparatives et surtout des apports bibliographiques, car ses références sont très incomplètes et surtout souvent plus que vieillies. Pour ne citer qu’un cas, celui de l’acte de voter et élire, comment peut-on aujourd’hui se référer au livre de P. Gueniffey en ignorant ceux de M. Crook et surtout de M. Edelstein, sans parler du guide de recherches publié sous la houlette de S. Aberdam et B. Gainot ? Dans un même ordre d’idées, est-il possible de réserver des passages à la question du serment sans s’appuyer plus avant sur la synthèse que T. Tackett a consacrée à ce sujet ? Enfin, il convient de regretter des erreurs ou des idées reçues qui auraient dû être évitées : cette prétendue proclamation de la République le 10 août 1792 (p. 66) ; la tout autant prétendue « politique de déchristianisation de la Convention » (p. 98), là où ce mouvement est avant tout parti d’en bas et a été combattu par l’Assemblée ; le comité de Salut public qui exerce « le pouvoir exécutif et gouverne de façon dictatoriale la France durant la Terreur » (p. 79), soit une vision pour le moins dépassée ; enfin, les représentants du peuple en mission qui seraient systématisés « après l’élimination des Girondins [] pour asseoir le pouvoir montagnard et parisien sur une province plus que réticente » (p. 78)… missionnaires sur lesquels je me permets de renvoyer l’auteur à la synthèse qui leur a été consacrée en 2002 et qui vient d’être rééditée en 2015.

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Michel Biard

Nicolas Cochard, Les marins du Havre. Gens de mer et société urbaine au xixe siècle, Préface de Jean-Louis Lenhof, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016, 336 p.

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Ce livre issu d’une thèse soutenue en 2013 propose une histoire des marins du Havre (et au Havre) entre les années 1830 et 1914, soit lorsque la révolution industrielle transforme radicalement les conditions de vie et de travail des populations, le cadre urbain et portuaire, les navires et les circulations sur terre comme sur mer. Il revisite une question classique de l’histoire maritime (l’identité et la spécificité des gens de mer), mais pour une période peu abordée en France et d’une façon novatrice, comme le souligne en préface Jean-Louis Lenhof. Le cœur de l’étude porte sur les marins dans la ville, avec pour hypothèse que l’industrialisation tend à rapprocher ces derniers du monde ouvrier : c’est se revendiquer d’une histoire maritime aux méthodes et aux enjeux renouvelés par l’histoire sociale et culturelle et par l’étude du contact entre terre et mer.

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La première partie (« Contextualisation et méthodologie ») expose le contexte économique et urbain et notamment la translation de la voile vers la vapeur, tardive au Havre mais bien réelle à l’orée du xxe siècle, et lourde de conséquences pour l’ensemble des marins. Le projet de recherche et ses sources sont ensuite présentés, à commencer par les registres de l’Inscription Maritime qui en constituent le noyau (dans un ensemble varié allant de la presse aux rapports de police, en passant par les listes de recensement). Tenus afin de contrôler l’ensemble des gens de mer mobilisables par la marine d’État, pour le service militaire ou en cas de conflit armé, ces registres sont une mine pour l’étude du travail et des carrières des inscrits, que Nicolas Cochard considère comme étant tous des marins. Ils constituent logiquement le support principal de la deuxième partie (« Dynamiques professionnelles des marins du Havre ») consacrée aux métiers et aux carrières des marins, à leurs revenus et aux risques propres à leurs métiers.

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Nicolas Cochard étudie trois cohortes de 150 inscrits nés respectivement entre 1805 et 1815, 1840 et 1850, 1865 et 1875, et consignés dans les registres des « hors-service » – c’est-à-dire s’étant acquittés de leurs devoirs militaires. Pour tenir compte des renonciataires et des marins décédés avant terme, trois autres corpus sont examinés : le premier de cinquante capitaines nés entre 1810 et 1820, le deuxième de cent officiers du service général des paquebots nés entre 1840 et 1850, et le troisième de cent hommes du service général pour l’année 1908. Ces sondages soulignent la diversité du monde des marins sur le plan professionnel (pêcheurs, marins au long cours ou au cabotage, pilotes, lamaneurs, capitaines, etc.), ainsi qu’en termes de revenus et de carrières. L’étude longitudinale révèle en outre qu’avec la révolution industrielle, l’essor de la vapeur et du transport passager, le monde des marins et le travail en mer sont bouleversés. Tandis que le personnel des machines s’impose au détriment des matelots du pont et des capitaines – dont le nombre décroit et les salaires augmentent moins –, la régularité nouvelle des circulations et la rationalisation entrepreneuriale conduisent à la fidélisation salariale des gens de mer. Cette évolution va dans le sens d’une convergence d’expérience, de condition et de culture, entre marins et ouvriers (une mise au pas similaire au service du nouvel ordre industriel, une perte d’autonomie, un recul de la pluriactivité et des croyances religieuses et surnaturelles encore courantes, chez les gens de mer, au début du xixe siècle). Néanmoins, précise Nicolas Cochard, les métiers de la navigation, surtout au long-cours, continuent de comporter des risques spécifiques – ce qui marque une différence, par rapport au monde ouvrier « terrien ».

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Les deux parties suivantes, « Les marins au cœur de la population havraise » et « Les marins dans la société maritimo-portuaire », prolongent à terre, en ville, cette réflexion sur la condition sociale réelle des marins, ce qui permet à l’auteur de battre en brèche divers stéréotypes et de montrer la proximité entre la condition du marin et celle des ouvriers, dans le contexte de l’industrialisation. La deuxième partie insiste ainsi sur la proximité quotidienne des marins et des ouvriers : ils se côtoient dans les quartiers populaires, dans des colocations ou dans les familles. Contrairement aux idées reçues, les marins ne constituent pas un monde fermé et il paraît plus ouvert encore du côté du personnel des machines et des agents du service général des paquebots, moins enclins que les autres marins et pêcheurs à s’installer dans les quartiers maritimes traditionnels de Notre-Dame et Saint-François, par exemple. La proximité entre monde ouvrier et monde des marins gouverne aussi le dernier chapitre consacré au mouvement social : les grèves des inscrits maritimes, dans les années 1900, sont par exemple réinscrites dans l’ensemble des contestations ouvrières de la période, et les similitudes de leurs revendications comme de leurs modes d’action sont soulignées.

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Sensible à cette convergence, l’étude suggère néanmoins aussi la persistance de divers particularismes et d’une visibilité particulière des marins dans la ville. Vers 1890, ils représentent encore, avec leurs familles, près de 20 % des habitants du quai Lamblardie et de la rue d’Estimauville, et 24 à 30 % de la population de certains îlots du quartier Saint-François. Quoiqu’ils se mêlent aux classes populaires, ils s’en distinguent, semble-t-il, par des signes distinctifs et de reconnaissance : des tatouages, des cicatrices, des vêtements spécifiques, des surnoms et un jargon particuliers – autant d’éléments qui font penser à l’affirmation volontaire d’une appartenance singulière assumée, comme on l’observe dans la pègre par exemple, mais dont il est difficile de dire si elle est aussi prégnante que les représentations le laissent entendre. En groupe, de plus, les marins de passage sont volontiers tapageurs et bagarreurs, la surconsommation de boisson aidant. Les affrontements entre marins de pavillons différents sont récurrents, même si la presse tend à les exagérer. Enfin, si les inscrits maritimes se mobilisent à la Belle Époque, n’est-ce pas aussi pour défendre les avantages de leur statut, donc ce qui les distingue du commun des ouvriers ? L’articulation des identités, au sein des inscrits et face au monde ouvrier, appelle ainsi, peut-être, de nouvelles investigations, tout comme les représentations stéréotypées du marin et de la femme de marin, ébauchées au fil des pages et confrontées au réel, mais sans faire l’objet d’un traitement pour elles-mêmes ; or on ne peut s’empêcher de se demander dans quelle mesure le stéréotype du marin se fixe d’autant plus que la vapeur programme la mort de la marine à voile et la disparition de ses marins courageux, de ses jeunes mousses aventuriers et de ses vieux loups de mer.

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Laurence Montel

Alain Corblin (éd.), Journal du Maquis Surcouf, du Débarquement à la Libération, rédigé par Robert Leblanc, chef du maquis Surcouf, Lisieux, Société Historique de Lisieux, 2014, 200 p.

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En l’espace de 70 ans, bien des témoignages ont été publiés sur les maquis de France durant la Seconde Guerre mondiale [1][1] Sur la place du témoignage dans les publications concernant.... Plus rares en revanche sont les publications de journaux de marche rédigés pendant les faits : les conditions de la clandestinité se prêtaient mal à ce genre d’écrits. Ils présentent toutefois l’avantage de saisir la vie maquisarde dans l’instant, sans sacrifier aux réécritures mémorielles ou stéréotypes qui souvent caractérisent les témoignages ultérieurs. Ils permettent également à la fois une plongée dans l’histoire locale de la résistance et la comparaison, toujours fructueuse, entre différentes facettes d’un même combat. Ils offrent enfin un moyen de retrouver les individus dans la guerre et de prendre la mesure de l’engagement résistant dans sa dimension la plus concrète. Les plus anciens d’entre eux sont aujourd’hui peu accessibles et leurs auteurs ne sont pas toujours facilement identifiables : on pense notamment à Maquis-Victoires qui tient le journal des maquis de Cluny entre juillet et septembre 1944 [2][2] Capitaine Jacques, Maquis. Victoires avec le régiment.... Tout récemment, la publication du journal de Gleb Sivirine sur son maquis varois a suscité beaucoup d’intérêt [3][3] G. Sivrine, Le cahier rouge du maquis : journal de....

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Dans la même veine, le Journal du maquis Surcouf, signé de son chef et fondateur Robert Leblanc, fournit un éclairage nouveau sur l’un des plus importants maquis de Normandie. Né à Saint-Étienne-l’Allier, ce maquis évoluait dans l’Eure, principalement dans le quart nord-ouest du département. Le récit se concentre sur la période qui s’étend du 5 juin au 9 octobre 1944 : c’est bien là un document rédigé pendant la bataille auquel l’auteur, décédé en 1956, a apporté fort peu de modifications postérieures [4][4] A. Corblin, qui présente et commente cette édition,.... Il donne à entendre une voix résistante enregistrée sur le vif – ce qui souvent fait défaut à ceux qui étudient la clandestinité. Le texte est par ailleurs émaillé de fac-similés de documents d’époque, que Robert Leblanc avait collés dans son journal : au fil des pages, correspondances, coupures de presse, affiches, rapports d’action, ordres et consignes militaires contribuent à cette plongée dans l’histoire de la résistance et de la Normandie occupée.

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On y suivra au jour le jour le maquis Surcouf, dans les temps d’attente comme dans les phases d’action. On y retrouvera donc ce que l’on sait être l’ordinaire des maquis après le jour J : l’application des plans de guérilla et de sabotage, les accrochages avec les Allemands, mais aussi les difficultés du ravitaillement, le manque d’armes, la trop lente jonction avec les armées régulières, les dénonciations, les foudres de la répression, les nécessaires replis et même la dispersion… Ce journal à l’état brut traite également de questions plus délicates. On y découvrira ainsi des nuances dans les relations avec les populations locales, des difficultés à imposer une stricte discipline militaire aux maquisards et à coordonner leur action, des rivalités personnelles entre résistants et dissensions entre organisations résistantes, ou encore des informations sur le sort des prisonniers du maquis et le rôle des maquisards dans l’épuration. Ce document fait enfin une place rare aux doutes du chef maquis qui doit assumer la responsabilité d’un commandement auquel rien ne l’a préparé, et surtout la mort de ses hommes : « J’entends dire autour de moi’c’est la guerre []’. Oui c’est vrai, il faut que je fasse très vite un effort pour refouler ces sanglots qui me montent à la gorge. Je dois montrer que je suis un chef » écrit ainsi Robert Leblanc le 7 juin 1944 (p. 38).

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L’accès à ce document présente d’autant plus d’intérêt que Robert Leblanc a été accusé entre 1944 et 1946 d’avoir outrepassé ses fonctions de chef maquis, en supprimant froidement des prisonniers allemands et en terrorisant la population locale. L’affaire, qui fit grand bruit dans la presse, se solda par un non-lieu et la réhabilitation du résistant : elle semble avoir été motivée par les rancœurs que suscitait en 1944 le prestige nouveau des maquisards, et avoir prospéré en raison de son instrumentalisation politique [5][5] J. Quellien, « Surcouf (maquis) », dans F. Marcot (dir.),.... Le journal de Robert Leblanc permet ainsi de revenir à sa perception initiale des événements et contribue à faire la lumière sur son action.

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On peut regretter, comme le signale au reste Alain Corblin dans son introduction, que ce journal ne traite ni la période qui précède le Débarquement ni, après octobre 1944, l’amalgame des maquisards aux unités régulières : ce sont là des limites inhérentes au document d’archive. Par ailleurs, une carte précise des nombreux déplacements du maquis aurait été bienvenue – même s’il faut reconnaître que l’établissement d’une telle carte est ardu, la mobilité du maquis et des groupes qui le constituent étant grande. En définitive, cette publication met à disposition une source intéressante pour l’histoire du maquis normand et de son chef. Cette édition s’accompagne de nombreuses annexes : outre deux textes signés de Robert Leblanc en 1945, elle comprend les extraits d’un journal attribué à « Puce » (Simone Sauteur), secrétaire du chef maquis dans la clandestinité ; un rapport d’activité du maquis Surcouf remontant à la fin de 1943 ; et surtout, une liste de maquisards établie par Alain Corblin, recensant leurs pseudonymes et établissant leurs biographies. Quiconque cherche des informations précises sur les hommes de Robert Leblanc se réjouira de cet important travail d’identification.

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Raphaële Balu

Raoul Ancel (1846-1911) négociant havrais, militant catholique, homme politique, actes du colloque 1er oct 2011, société « Montivilliers hier, aujourd’hui, demain », Montivilliers, 2015, 112 p.

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Le présent ouvrage constitue la publication des actes du colloque de Montivilliers du 1er octobre 2011, organisé un siècle après la mort de Raoul Ancel. Ces 112 pages composent un ensemble comprenant huit contributions issues d’historiens universitaires ou non, avec par exemple un texte d’un descendant du notable havrais. Avec un éditeur associatif local, la portée de l’ouvrage demeurera sans doute confidentielle, ce qui peut sembler regrettable au vu de la qualité du contenu, lequel ne se limite pas à un simple exercice biographique. Il s’agit en effet, à partir du cas de Raoul Ancel, de suivre le parcours d’un notable d’une grande ville-port confronté aux dynamiques économiques, sociales et politiques de la seconde moitié du xixe siècle. Le notable havrais cherche alors l’équilibre entre affaires, bienfaisance et engagement politique.

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Les circonstances de la mort de Raoul Ancel restent remarquables puisqu’il s’agit d’un décès brutal en pleine séance du Conseil général à Rouen le 5 octobre 1911. Édouard Ancel décrit un aïeul aux multiples qualités, entre autres sportif et orateur charismatique. L’influence de la mère dans la transmission des valeurs chrétiennes ressort pleinement de ce premier portrait. D’ailleurs, dès la fin de ses études à la fois littéraires et juridiques, Raoul Ancel entre en 1867 à 21 ans seulement dans le négoce, tout en s’investissant dans l’assistance aux pauvres au sein des Conférences de Saint-Vincent-de-Paul. Veuf à 24 ans, il crée le patronage Saint-Thomas d’Aquin pour la formation des enfants, dans des perspectives qui préfigurent le scoutisme. À cette période, il rencontre Albert de Mun et s’investit dans le développement des Cercles catholiques d’ouvriers. Dès le plus jeune âge donc, Raoul Ancel affirme sa fibre sociale à travers une sincère bienfaisance.

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Jean Bourienne poursuit en évoquant une véritable dynastie havraise des Ancel dont on trouve trace dans l’échevinage de la ville dès la première moitié du xviie siècle. La traite négrière, notamment vers les Antilles, affirme le destin atlantique des Ancel et dès 1783 Daniel Denis Ancel crée la maison DAF (Daniel Ancel et fils). Conservateurs mais politiquement opportunistes (les affaires priment toujours), les Ancel tissent les liens avec d’influentes familles par des alliances matrimoniales. À l’image de Jules, le père de Raoul, la famille intègre la politique locale, des fonctions décisionnelles dans l’économie locale et des sièges parlementaires.

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Claude Malon évoque les aspects économiques de la dynastie Ancel avec la prégnance d’un commerce colonial polyvalent qui assure la longévité de la maison, présente durant les première et seconde colonisations. Les Ancel sont principalement tournés vers l’Afrique et Madagascar, de manière très secondaire vers l’Indochine et les « comptoirs font la force de l’entreprise ». Café, coton et cacao constituent le trio qui assure les profits. Dans un contexte d’affirmation des grandes compagnies maritimes, l’époque de Raoul est celle de la disparition progressive du négociant-armateur, qui devient « simplement » négociant. La maison Ancel cesse les armements dans les années 1880. Cette évolution du négoce est principalement subie par la maison Ancel, mais la capacité de résilience de la famille constitue sa force et sans doute le secret de sa longévité.

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Jean-Pierre Chaline examine finement l’engagement social de Raoul Ancel, sorte de fusion entre catholicisme social et paternalisme laïque, surtout dans le « cadre semi-rural d’une industrie normande dispersée ». L’autorité naturelle du patron conduit fréquemment à un engagement politique animé par la question sociale. Au-delà des appartenances politiques existe un « sentiment d’un devoir social des notables en faveur des classes laborieuses ».

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Approfondissant l’influence d’Albert de Mun sur Raoul Ancel, Philippe Levillain évoque une « volonté de rebâtir une société chrétienne » à travers l’œuvre des cercles catholiques ouvriers, à laquelle Ancel s’associe à partir des années 1870 en étant responsable de la propagande donc du rayonnement de l’Œuvre. On retrouve alors la mystique d’un patronat responsable du sort des ouvriers. Ancel est alors un notable du négoce acteur d’une organisation dominée par une aristocratie issue du monde militaire. Gambetta y voit d’ailleurs une contre franc-maçonnerie réactionnaire. Ancel privilégie l’engagement social à l’engagement politique mais il se trouve au cœur d’un jeu d’influence entre le très conservateur de Mun et La Tour du Pin plus tourné vers un socialisme chrétien.

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Nadine-Josette Chaline rappelle que la vie de Raoul Ancel « se confond avec le développement économique du Havre et celui, en parallèle, du catholicisme social ». Ce négociant bénéficiaire de l’ouverture des marchés mondiaux dans un contexte d’industrialisation et de colonisation observe les inégalités sociales. En 1874, il pose les bases du patronage de Saint-Thomas d’Aquin qui cherche à former et protéger des pathologies sociales les jeunes des milieux populaires. Jean Bourienne examine ensuite la société de Saint-Vincent-de-Paul, dont la visite des pauvres, la gestion de salles d’asile, les soins aux indigents, le suivi scolaire des jeunes ou l’aide aux étrangers du Havre, résidents ou migrants constituent les multiples actions. Tenue par des notables conservateurs mais très ouverte en matière de recrutement, cette société se rallie à la République après Rerum Novarum malgré ses vives critiques des projets de Ferry. Raoul Ancel reste très attaché aux congrégations religieuses. Enfin, Pierre Ardaillou décrit les luttes politiques locales pour des mandats parlementaires. La carrière politique de Raoul Ancel peut paraître bien terne comparée à celles de son père Jules et de son fils Georges. Malgré tout, Raoul fut maire de Gonfreville-l’Orcher, conseiller général et sénateur durant 3 ans. Il est arrivé en politique à la fin des années 1880, en pleine ascension des républicains dans la région du Havre et l’exploitation de mécontentements multiformes à cette période ne suffit pas à battre un redoutable adversaire en la personne de Félix Faure, qui parvient à capter davantage l’électorat populaire qu’Ancel, républicain par défaut. Élu à la Chambre Haute à partir de 1909, il développe avant l’heure mais sans succès des perspectives de protection sociale dont les patrons seraient les principaux contributeurs et non les ouvriers.

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En résumé, l’ouvrage présente un intéressant regard sur l’itinéraire d’un négociant provincial dans le derniers tiers du xixe siècle. On y apprend la force de l’engagement social et des convictions d’un homme dont l’ambition politique semble passer au second plan. On peut regretter parfois des contributions dans lesquelles on perd un peu de vue le principal intéressé au profit de remarques plus générales. Finalement, un colloque sur la Maison Ancel dans sa globalité aurait sans doute davantage justifié cet état de fait tout en élargissant les perspectives.

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Nicolas Cochard

Gérard Bourdin, Jean-Marie Foubert et Jean-Pascal Foucher, L’Orne, des territoires, une histoire, Conseil général de l’Orne, 2012, 144 p.

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En 2008, Jacques Marseille, professeur d’histoire économique et sociale à l’Université de Paris I Panthéon Sorbonne, avait soumis l’idée au Conseil général de l’Orne de réaliser un manuel scolaire à destination des collégiens permettant d’aborder l’histoire nationale à partir d’exemples locaux issus des territoires qui composent le département. Répondant favorablement à cette invitation, le Conseil général avait sollicité trois auteurs locaux réputés pour leur connaissance fine du terrain : Jean-Pascal Foucher, directeur des Archives départementales de l’Orne, Jean-Marie Foubert, rédacteur-en-chef de l’Orne Hebdo et Gérard Bourdin, ancien professeur d’histoire-géographie au collège Balzac d’Alençon, président de la société historique du Pays Bas-Normand et auteur de nombreuses études sur la vie politique de l’Orne au xxe siècle. L’ouvrage, résultat d’une commande institutionnelle, est préfacé par Alain Lambert, président du Conseil général, devenu depuis Conseil départemental.

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Le manuel s’ouvre sur un court chapitre centré sur la géographie du département. Les quatre chapitres suivants traitent de l’histoire de l’Orne selon un plan chronologique (préhistoire et Moyen Âge ; époque moderne ; de la Révolution à 1914 et de 1914 à nos jours). À eux seuls, les deux derniers chapitres occupent la moitié de l’ouvrage. Comme souvent dans les manuels scolaires, l’ouvrage est composé d’une série de doubles pages dans chacune desquelles on retrouve une courte contextualisation du thème abordé dans le cadre de l’histoire nationale, un corps de texte très synthétique, des extraits de documents dont l’orthographe et la syntaxe ont été modernisées ainsi que de nombreuses illustrations. Dans sa composition, l’ouvrage s’apparente bien à un manuel d’histoire-géographie de collège, mais son contenu lui permet de dépasser l’ambition initiale.

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Le premier chapitre s’attache à présenter les missions du Conseil général ainsi que la géographie administrative du département. Les réformes territoriales récentes ont rendu une partie des informations obsolètes. Cependant, pour qui ne connaît pas le plus rural des départements normands, la présentation des milieux permet de comprendre la difficulté à laquelle les auteurs se sont confrontés : faire l’histoire, sur le temps long, d’une entité administrative composée d’espaces divers et qui n’a pas eu de cohérence propre avant la création du département de l’Orne en 1790. Les auteurs ont surmonté habilement l’obstacle en mobilisant deux approches de leur objet d’étude.

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Le territoire ornais est parfois utilisé comme une source d’exemples pour éclairer des phénomènes plus généraux. Le fonctionnement de la société féodale est ainsi illustré à partir de la seigneurie de La Ferrière-aux-Étangs. La Réforme est abordée avec l’exemple du curé de Condé-sur-Sarthe, Étienne Lecourt, condamné pour hérésie par l’évêque de Sées en 1525 et brûlé à Rouen en 1533 ainsi que par le récit du pillage du couvent des clarisses d’Alençon en 1562. Les 103e et 104e régiments d’infanterie servent à illustrer la mobilisation lors de la première guerre mondiale. Les auteurs cherchent alors à insérer le territoire de l’Orne dans le contexte plus général de l’histoire de France sans nécessairement chercher à dégager une cohérence particulière de l’histoire de ce territoire.

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L’ouvrage tente également d’être une histoire de l’Orne. Pour les périodes antérieures à 1790, cette approche est peu fréquente. Si le territoire de l’actuel département de l’Orne semble parfois appartenir aux marges de la grande histoire, les auteurs mettent en lumière les moments durant lesquels il a pu être la scène de faits notables. Ainsi, la seigneurie de Bellême est étudiée sur une double page afin de souligner l’importance politique remarquable acquise par une partie de l’espace ornais durant la période ducale. Mais c’est à partir de la période révolutionnaire que l’ouvrage privilégie cette approche qui devient plus aisée puisqu’elle aborde un territoire administratif ayant alors une existence. Sans qu’un portrait d’ensemble du département ne se dégage clairement, les approches diverses (histoire politique, économique, culturelle) permettent au moins d’en dessiner les contours. Le département de l’Orne est décrit comme lentement converti à la République mais conservant son attachement à la religion catholique, et comme un territoire rural saisi au xixe siècle par l’industrialisation, et débouchant dans les Trente glorieuses, sur l’aventure Moulinex. Une double page sur la poche de Chambois rappelle que, bien qu’à l’écart des plages du Débarquement, le territoire de l’Orne a été marqué par la bataille de Normandie, qui s’y est achevée.

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On peut regretter que les auteurs aient arrêté leur étude à l’année 1974, seule l’insertion du département dans un territoire européen étant envisagée après cette date. Pourtant, la désindustrialisation locale relative, dans un contexte de mondialisation, les transformations de l’agriculture, le déclin démographique et la recomposition du peuplement sous l’effet de la périurbanisation sont des processus à l’œuvre dont il aurait été utile d’aborder les racines.

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Destiné à un public scolaire, l’ouvrage est caractérisé par des textes très synthétiques qui peuvent laisser le lecteur en attente de développements. Une bibliographie qui compte 70 références permet néanmoins de diriger un lectorat plus averti vers des ressources souvent méconnues. La très riche iconographie comporte des documents souvent publiés, comme les portraits du comte de Frotté ou de la comtesse de Ségur, mais beaucoup de documents, cartes et photographies l’ont rarement été. L’initiale ornée de la bible de Saint-Martin de Sées (xiie siècle) ou le dessin du maître-autel de l’église du Merlerault (1662) ne sont que quelques exemples de documents rares que l’ouvrage met en lumière.

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Les auteurs ont écrit une histoire pointilliste du département de l’Orne et des territoires qui l’ont précédé, ce qui conduit souvent l’ouvrage à ne pas mettre en avant une cohérence d’ensemble. Cependant en ne donnant pas de cohérence artificielle à des territoires qui n’étaient pas encore réunis dans un échelon administratif, les auteurs montrent que l’origine de l’ouvrage, une commande institutionnelle, n’a que peu influencé le regard porté sur l’objet d’étude. La démarche, menée de manière précise et rigoureuse, la richesse de l’iconographie, le caractère synthétique des textes, permettent d’envisager l’usage de ce manuel scolaire dans un contexte différent de la salle de classe. Le lecteur éclairé pourra y trouver une lecture agréable pour appréhender la place de l’Orne dans l’histoire et le voyageur pourrait y voir un guide touristique de grande qualité pour l’accompagner sur les routes de ce département.

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Maxime Guilmin

Notes

[1]

Sur la place du témoignage dans les publications concernant la résistance, voir L. Douzou, La Résistance, une histoire périlleuse, Paris, Point Seuil, 2005, ainsi que J.-M. Guillon, « La Résistance, 50 ans et 2 000 titres après », dans J.-M. Guillon et P. Laborie, Histoire et mémoire : la Résistance, Toulouse, Privat, 1995, p. 27-45.

[2]

Capitaine Jacques, Maquis. Victoires avec le régiment de Cluny, Mâcon, chez l’auteur, 1944, 188 p. Cet ouvrage, comme plusieurs milliers d’autres, fait l’objet d’une notice dans la base de données Écrits de Guerre et d’Occupation, qui recense les témoignages, récits, carnets, journaux intimes et mémoires sur la France et les Français durant la Seconde Guerre mondiale (URL : http://www.ego.1939-1945.crhq.cnrs.fr/).

[3]

G. Sivrine, Le cahier rouge du maquis : journal de résistance et L’homme-boussole : témoignages, Artignosc-sur-Verdon, Parole éd., coll. Biface, 2007, 125 et 67 p. [1 vol.].

[4]

A. Corblin, qui présente et commente cette édition, précise que la rédaction a été entreprise le 11 juin 1944 et achevée le 14 octobre de la même année, exception faite des brefs ajouts qui concernent les commémorations de 1945.

[5]

J. Quellien, « Surcouf (maquis) », dans F. Marcot (dir.), Dictionnaire historique de la Résistance, Paris, Laffont, « Bouquins », 2006, p. 764-765 et R. Ruffin, Ces chefs de maquis qui gênaient, Paris, Presses de la Cité, 1980, p. 111-138.

Titres recensés

  1. Pierre Bauduin et Marie-Agnès Lucas-Avenel (dir.), L’historiographie médiévale normande et ses sources antiques (xe-xiie siècle), Caen, Presses universitaires de Caen, 2014, 380 p.
  2. Anglo-Norman Studies, XXXVI. Proceedings of the Battle Conference 2013, éd. David Bates, Woodbridge, Boydell, 2014
  3. Bénédicte Guillot (éd.), Forges médiévales et écurie de la Renaissance au château de Caen, Presses universitaires de Caen, Publications du CRAHAM, série antique et médiévale, 2015, 403 p.
  4. Michel Aumont, Les Corsaires de Granville. Une culture du risque maritime (1688-1815), Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2013, Histoire, 537 p. (préface d’André Zysberg et postface d’André Lespagnol)
  5. La Révolution au Perche 1789-1799 : rupture ou continuité ?, actes du colloque des 15 et 16 octobre 2011 à Nogent-le-Rotrou et Mortagne-au-Perche, Rémalard, Éditions des Amis du Perche, 2014, 490 p.
  6. Thomas Dufay, Républicains et Chouans dans le Bocage normand (1789-1800), Le Pays Bas-Normand, n° 3-4/2015, 176 p.
  7. Nicolas Cochard, Les marins du Havre. Gens de mer et société urbaine au xixe siècle, Préface de Jean-Louis Lenhof, Rennes, Presses universitaires de Rennes, 2016, 336 p.
  8. Alain Corblin (éd.), Journal du Maquis Surcouf, du Débarquement à la Libération, rédigé par Robert Leblanc, chef du maquis Surcouf, Lisieux, Société Historique de Lisieux, 2014, 200 p.
  9. Raoul Ancel (1846-1911) négociant havrais, militant catholique, homme politique, actes du colloque 1er oct 2011, société « Montivilliers hier, aujourd’hui, demain », Montivilliers, 2015, 112 p.
  10. Gérard Bourdin, Jean-Marie Foubert et Jean-Pascal Foucher, L’Orne, des territoires, une histoire, Conseil général de l’Orne, 2012, 144 p.

Pour citer cet article

« Ouvrages », Annales de Normandie, 1/2016 (66e année), p. 131-150.

URL : http://www.cairn.info/revue-annales-de-normandie-2016-1-page-131.htm
DOI : 10.3917/annor.661.0131


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