Revue d'anthropologie des connaissances 2009/2
Revue d'anthropologie des connaissances
2009/2 (Vol. 3, n° 2)
200 pages
Editeur
DOI 10.3917/rac.007.0233
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Dossier

Vous consultezAnthropologie de la démonstration

AuteurClaude Rosental du même auteur

Claude Rosental est sociologue, chercheur au CNRS et membre de l’Institut Marcel Mauss (CNRS-EHESS). Il est l’auteur notamment de La Trame de l’évidence (Paris, PUF, 2003), Les Capitalistes de la science (Paris, CNRS Éditions, 2007), et (en codirection avec B. Lahire) La Cognition au prisme des sciences sociales (Paris, Éditions des Archives Contemporaines, 2008).
ADRESSE : CNRS – CEMS – Institut Marcel Mauss
EHESS
54, boulevard Raspail
75006 Paris – France
COURRIEL :Claude.rosental@ehess.fr


Si l’anthropologie des sciences a consacré de longs chapitres aux sciences dites expérimentales, elle s’est en revanche bien moins intéressée aux sciences déductives contemporaines, et à ce qui est souvent perçu comme étant au cœur des disciplines correspondantes, à savoir les démonstrations[1] [1] Pour une synthèse des recherches menées en...
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. Ces dernières sont dès lors restées avant tout un objet phare pour la philosophie des sciences, et leurs propriétés épistémologiques ont été abondamment analysées et discutées.

2 Je voudrais montrer ici que les démonstrations contemporaines des sciences déductives possèdent pourtant des propriétés anthropologiques méritant une enquête non moins exhaustive et systématique, et contribuer à l’exploration du vaste champ de recherche qu’elles mettent en perspective, dépassant le domaine des sciences déductives proprement dites. Il s’agit en d’autres termes de s’interroger sur les rôles divers que peuvent jouer ces démonstrations et leurs modes opératoires, que ce soit en matière de production de connaissances, ou dans d’autres dimensions de la vie sociale.

3 À cette fin, je partirai en premier lieu de résultats d’investigations sociologiques que j’ai menées ces dernières années en Europe et aux États-Unis sur l’activité démonstrative de logiciens et de chercheurs en intelligence artificielle, sur la base d’entretiens, d’analyses textuelles, mais aussi d’observations de type ethnographique[2] [2] Voir en particulier Rosental (2003, 2007). ...
suite
. J’analyserai une série de modes opératoires et de propriétés des démonstrations que j’ai pu ainsi observer sur la période contemporaine.

4 Il apparaît utile d’apporter immédiatement quelques données préliminaires sur la nature des démonstrations en jeu. En règle générale, le terme « démonstration » fait l’objet d’usages très divers, et est employé dans différents espaces sociaux pour qualifier des pratiques a priori sans liens. Ce terme est couramment utilisé pour qualifier des preuves mathématiques, des supports de plaidoiries dans des tribunaux, ou encore par exemple des présentations du fonctionnement d’appareils électroménagers par des représentants de commerce. Les rôles fréquemment associés à la pratique des démonstrations sont la preuve d’un énoncé ou la conviction d’un interlocuteur de la véracité d’une thèse, de la valeur d’un objet, du bien-fondé d’une approche ou de la faisabilité d’un projet.

5 Partant plus particulièrement des démonstrations produites par les sciences déductives, je voudrais montrer qu’il est fécond de se demander dans quelle mesure les démonstrations sont susceptibles de jouer un plus grand nombre de rôles que ceux liés aux registres de la preuve et de la persuasion, et que l’on peut même, en règle générale, s’interroger sur le caractère central des notions de preuve et de persuasion pour analyser les pratiques démonstratives. Je voudrais également mettre en lumière l’utilité d’une étude des éventuels points communs entre des pratiques dont le seul lien visible semble être l’usage du qualificatif « démonstration » pour décrire ces dernières, et mettre ainsi en évidence l’existence d’un vaste champ d’exploration anthropologique et sociologique sur les « démonstrations » produites dans un grand nombre d’espaces.

6 D’un point de vue heuristique, je propose donc à ce stade d’appeler « démonstration » tout cheminement écrit ou audio-visuel, dont la vocation affichée est prioritairement d’ordre probatoire et/ou argumentatif, voire pédagogique, mais qui est susceptible de jouer bien d’autres rôles. Une telle définition permet d’aborder dans une même perspective anthropologique et sociologique aussi bien les « démonstrations » sur support papier des logiciens et des mathématiciens, que les « démonstrations » de technologies destinées à l’illustration ou l’apprentissage du bon fonctionnement d’un produit high-tech. Cette définition évite également de supposer que les rôles des démonstrations se limitent à prouver ou à convaincre[3] [3] De façon similaire, il n’y a pas lieu de...
suite
. Par ailleurs, les sens limités généralement associés par les acteurs au terme « démonstration » ne sont pas ainsi dissous dans une définition trop large, qui aurait conduit à qualifier de « démonstration » un ensemble trop vaste de pratiques sociales.

7 Au sein même des sciences déductives, le terme « démonstration » renvoie en fait à des pratiques et des objets eux-mêmes très différents. Sur la période contemporaine, l’analyse des « preuves » menées sous la forme d’écrits s’avère particulièrement insuffisante pour aborder le travail démonstratif. En particulier, ces vingt dernières années, les recherches en logique se sont largement déplacées en proportion depuis les départements de mathématiques et de philosophie vers les départements d’informatique. Une part importante des démonstrations en logique et en intelligence artificielle s’opère à l’aide de diverses machines, et notamment d’ordinateurs et de robots.

8 Il importe dès lors de ne pas donner une importance excessive aux textes ordinaires, et de ne pas occulter la diversité des gestes démonstratifs et de leurs équipements. En particulier, il apparaît important de prendre en compte les « démos », c’est-à-dire les démonstrations publiques du fonctionnement de technologies, et de saisir les rapports souvent variables et complexes des chercheurs à ce qu’ils estiment par là-même démontrer, et éventuellement prouver.

9 Le terme « démo » est généralement employé pour qualifier l’exhibition commentée du fonctionnement d’un dispositif tel qu’un logiciel informatique. Il peut s’agir par exemple d’un programme destiné à démontrer automatiquement des théorèmes dans le domaine de la logique informatique. Il suffit de penser aux « démos » médiatisées d’un Bill Gates pour se forger une première idée de ces pratiques. Ces dernières sont souvent dissociées de l’activité consistant à prouver la véracité d’un énoncé tel un théorème. Les démos sont souvent perçues en premier lieu comme des outils de conviction, destinées à vendre un projet ou un produit[4] [4] Pour des exemples de démos et leur analyse...
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.

10 Il faut noter d’emblée que les démos nous maintiennent dans l’ordre du scriptural. Toutefois, la notion de script prend un sens à la fois décalé et plus général[5] [5] Pour d’autres définitions et usages de la...
suite
. Elle ne renvoie pas seulement à l’écrit, aux inscriptions et aux pratiques textuelles entendues dans un sens courant. Elle renvoie plus largement à l’élaboration de scénarios.

11 Nombre de chercheurs en logique informatique et en intelligence artificielle investissent les scénarios des démos d’une réflexion serrée sur la nécessité de chaque séquence qui les compose, et ce, de la même façon qu’ils réfléchissent aux pas des démonstrations écrites susceptibles d’être exhibés sans autre justification. Les démos comme les démonstrations papier s’appuient sur des formes routinières, des répertoires, et un apprentissage permanent. Mais les scripts ou les scénarios des démos ne sont souvent ni formulés à l’écrit, ni exprimés à l’oral. Ils offrent dès lors relativement peu de prise aux chercheurs concernés, et encore moins aux philosophes, sociologues et historiens qui chercheraient à les saisir[6] [6] Sur les difficultés et la fécondité d’une...
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12 Pour pouvoir analyser les propriétés de ces formes particulières de démonstration ainsi que d’autres formes de démonstration telles que les preuves écrites, il semble essentiel dans un premier temps d’apporter des précisions sur leur nature et sur leurs modes opératoires. Mon étude comprendra donc deux grands moments.

13 En premier lieu, je m’attacherai à analyser certains modes opératoires des démonstrations. J’insisterai en particulier sur trois points : l’inscription possible des démonstrations individuelles dans des arsenaux démonstratifs, leur polysémie, et l’économie imparfaite dans laquelle ces dernières se déploient.

14 Je pourrai ensuite analyser une série de propriétés des démonstrations que j’ai observées. Je soulignerai cinq aspects marquants : leur rôle possible d’observatoire, de support transactionnel, d’outil de gestion de projet, les phénomènes de capitalisation dont elles font l’objet, et enfin leur rôle en matière de mise en relation.

1. MODES OPÉRATOIRES

1.1 Arsenaux démonstratifs

15 Commençons par aborder ce que j’appelle l’inscription des démonstrations dans des arsenaux. J’ai constaté que l’on ne pouvait généralement pas analyser le déploiement des diverses formes de démonstration comme si ces dernières étaient utilisées de façon cloisonnée.

16 Par exemple, j’ai pu observer comment des chercheurs en intelligence artificielle invoquent parfois des théorèmes résultant de démonstrations sur support papier pour remettre en cause des résultats mis en avant lors de démos. Ces résultats portent sur la valeur ou la validité de formalismes et

17 de méthodologies. À l’inverse, il arrive que des chercheurs invoquent le bon déroulement de démos pour mettre en doute la validité de résultats démontrés sur support papier. Ils mettent ainsi en avant leur caractère peu vraisemblable au regard des démos[7] [7] Voir en particulier Rosental (2003). ...
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.

18 Les diverses formes de démonstration peuvent être en fait employées de façons combinées ou complémentaires. Un format typique pour les thèses actuelles de logique informatique à l’université de Stanford consiste à démontrer sur le papier des propriétés d’un nouveau formalisme, à élaborer à partir de ce formalisme un programme informatique (de démonstration de théorèmes par exemple), puis à mettre au point une démo du logiciel correspondant. Cette démo s’adresse aux pairs, par exemple lorsqu’elle fait office d’exposé de soutenance de thèse. Elle s’adresse également aux sponsors industriels, notamment à ceux qui ont financé la thèse[8] [8] Voir Rosental (2007). ...
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19 Dans ce type de situation, on observe une faible indépendance des actions et des effets produits dans différentes arènes démonstratives. Il faut alors appréhender les démonstrations particulières au sein des arsenaux démonstratifs dans lesquels elles sont susceptibles de s’insérer.

20 Cependant, les diverses formes de démonstration doivent être également pensées en fonction des docilités et des résistances variables qui les accueillent. Ces docilités et ces résistances peuvent se manifester sous la forme de discours critiques, ou d’épistémologies plus ou moins locales et élaborées[9] [9] Cette situation a pu être observée dans d’autres...
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. Une démo donnée pourra ainsi « fonctionner » dans certains espaces alors qu’elle aura des effets contre-productifs dans d’autres. Son caractère jugé négativement spectaculaire et le ton plein d’assurance qui l’accompagne seront alors sources de méfiance a priori. D’aucuns lui préféreront une démonstration papier jugée plus sobre et plus positivement spectaculaire. C’est ce que peuvent par exemple éprouver certains chercheurs en intelligence artificielle américains dont les démos « échouent » globalement en France alors qu’elles ont « très bien fonctionné »[10] [10] Les notions de réussite et d’échec des...
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dans l’ensemble aux États-Unis et au Japon[11] [11] Voir Rosental (2004). ...
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1.2 Polysémie

21 Il faut noter que la diversité des éléments qui composent les arsenaux démonstratifs n’implique pas une absence de modes opératoires communs. À ce sujet, on peut tout d’abord évoquer la question de la polysémie.

22 À des degrés divers, la polysémie concerne tout autant les démonstrations publiques de technologie que les démonstrations écrites utilisant les symbolismes réputés les plus univoques. À titre de première illustration, on peut citer un exemple « classique » de démo d’automatisme fonctionnant à l’aide de la logique floue, celle où l’on voit comment un automatisme contrôle les oscillations d’un double pendule inversé[12] [12] Voir Rosental (2004). Pour une illustration...
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23 Une démo réussie de ce dispositif est à même de représenter pour des spécialistes de la NASA une solution au moins partielle au problème canonique de la fusée au décollage. Une fusée peut en effet se briser en son milieu si les oscillations s’avèrent trop importantes lors de son lancement. Ses oscillations sont souvent modélisées par celles d’un double pendule inversé, qui figure quant à lui la fusée.

24 Un automatisme permettant de contrôler les oscillations du double pendule inversé constitue ainsi un dispositif significatif pour des spécialistes d’aérospatiale cherchant à traiter le problème que je viens d’évoquer. Un tel sens n’apparaît généralement pas à des non-spécialistes du domaine présents dans l’assistance[13] [13] Les démos ne véhiculent pas uniquement des...
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. Ce qui relève du canonique correspond plus généralement aux figures routinières de la démonstration dans un domaine spécifique.

25 De même, j’ai pu observer les usages volontaires et involontaires de la polysémie de démonstrations papier, par exemple en suivant l’élaboration d’un théorème logique récent, le théorème d’Elkan[14] [14] Voir notamment Rosental (2000). ...
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. Ce théorème avait retenu l’attention des chercheurs en intelligence artificielle il y a peu, et suscité d’importants débats. Le recours à un symbolisme n’empêchait pas divers malentendus. Ces malentendus portaient en particulier sur la portée et la signification des composants des démonstrations et contre-démonstrations du théorème. Ils portaient également sur la signification des différentes formulations du théorème produites au fil des débats.

26 Ces malentendus alimentaient les désaccords affichés sur la validité du théorème et de sa démonstration. Ils alimentaient également les accords partiels, et les convergences apparentes de points de vue distincts et en partie antagonistes. Dès lors, le ou plutôt les théorèmes d’Elkan et leurs démonstrations possédaient en bout de course les caractéristiques d’un énoncé collectif, au sens où l’entend le médiéviste Alain Boureau[15] [15] Voir Boureau (1992). ...
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. Ils faisaient en effet l’objet d’appropriations variables, tout en produisant des effets de masse par la liaison opérée des points de vue.

27 L’absence d’univocité résultait notamment des usages de la référence, du recours à l’implicite adossé à des savoir-faire hautement spécialisés, ou encore de modes de lecture très variables. Ces différents modes de lecture étaient notamment étayés par des approches normatives antagonistes de la logique et des modes légitimes de démonstration.

28 Nombre de théories philosophiques et sémiotiques nous ont habitué à analyser les démonstrations en logique en rapport avec un et un seul lecteur réel ou idéal[16] [16] Voir notamment Husserl (1969) ; Coleman (1988) ;...
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. Ce lecteur est souvent transformé en quidam ou en sujet interchangeable, voire défini et formaté par les textes démonstratifs eux-mêmes.

29 Certains sociologues pour leur part ont souligné le fait que la place des techniques dans le fonctionnement des collectifs avait été largement occultée en sciences sociales. Par souci pédagogique, certains auteurs ont alors été parfois prompts à rechercher et à mettre en scène des effets simples et mécaniques des dispositifs étudiés sur les individus[17] [17] L’attention aux détournements d’objets...
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30 Dans ces deux cas de figure, comme dans le cas où l’histoire a laissé peu de traces sur les modes de réception et d’appropriation de ces objets, la tentation est forte pour l’analyste de focaliser l’étude sur les textes et les dispositifs, au détriment de l’examen de leurs modes de saisie effectifs. Dans ces conditions, il est aisé d’imaginer des effets mécaniques et des lectures univoques, une discipline serrée des corps et des esprits par les « machines » impliquées. Les spéculations ou les exercices de stylisation qui peuvent en résulter représentent des lectures d’autant plus crédibles qu’elles ne sont pas contredites par d’éventuelles études empiriques adéquates.

31 La polysémie, les effets complexes, variables et difficiles à prédire sont plus prompts à apparaître dès lors que l’enquête est possible et effectivement menée. C’est ce que révélait par exemple une étude empirique approfondie des modes d’appréhension de différentes versions de la démonstration du théorème d’Elkan. Elle permettait de déceler des appropriations et des effets inattendus, mitigés, variables et évolutifs des démonstrations. Ce phénomène était renforcé par la multiplication des versions élaborées par l’auteur ou des tiers. Il était également accentué par les lectures partielles et plus ou moins rapides d’un magma de démonstrations produites au fil des débats[18] [18] La notion de magma semble aussi utile pour...
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32 Que ce soit à l’écrit ou à l’oral, en privé ou en public, les démonstrations étaient toujours à accompagner, à redonner, à reformuler, à commenter, à personnaliser, à lire et à relire[19] [19] Sur la multiplicité des lectures des mathématiques...
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. Elles devaient être appréhendées dans le désordre vertigineux de cette démarche adaptative. Il ne fallait pas les imaginer isolées dans des textes bien identifiés, parfaitement accessibles à tous, et lus avec une attention à la limite infinie, par des lecteurs compétents à souhait, sagement critiques et complices à la fois.

1.3 Une économie imparfaite pour les démonstrations

33 Que ce soit autour de ces démonstrations papier ou des démos, je n’ai pas pu en fait observer l’existence d’une économie parfaite. Rappelons que les économistes parlent par exemple d’économie parfaite en ce qui concerne la circulation de l’information pour qualifier une économie où l’information est parfaitement accessible à tous les acteurs. Ils évoquent au contraire une économie imparfaite pour décrire le fait que la disponibilité de cette ressource est en réalité restreinte et variable, et pour pouvoir analyser les dynamiques fondamentales qui en résultent.

34 Pour reprendre cette opposition, j’ai pu de même constater comment les démonstrations se déploient dans le cadre d’une économie imparfaite, ne serait-ce qu’en termes de ressources en temps, en motivation, en visibilité ou encore en savoir-faire. Cette limitation des ressources concerne aussi bien la production démonstrative que son évaluation.

35 Les démonstrateurs et les certificateurs contemporains interviennent dans le cadre d’une industrie du théorème, dont la production mondiale a été évaluée récemment à un million d’unités tous les cinq ans[20] [20] Voir Ulam (1976). ...
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. Elle implique des collectifs plus ou moins larges et organisés. Ces collectifs jouent un rôle décisif dans la définition de la visibilité relative des démonstrations, dans leur saisie plus ou moins coordonnée ou concurrentielle, et dans leur production. Cette production ne s’effectue pas simplement dans l’esprit des démonstrateurs, mais procède de nombreuses interactions et médiations matérielles[21] [21] À noter que cette réalité semble plus évidente...
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36 Ces phénomènes nous éloignent à la fois du portrait du démonstrateur individuel et du sujet connaissant typifié. Ils sont particulièrement aisés à observer dans le cas des démos. La préparation de ces démonstrations implique souvent des collectifs et une division du travail. Elle mobilise alors des chefs démonstrateurs à même de donner des leçons de démos et d’orchestrer l’effort démonstratif. L’horizon de ce travail est la conduite de campagnes démonstratives se déployant parfois à grande échelle, devant des collectifs eux-mêmes à géométrie variable[22] [22] Voir notamment Rosental (2002). ...
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37 Dans ce cadre général, l’élaboration et la stabilisation des démonstrations impliquent dans l’ensemble des opérateurs tout aussi nombreux et hétérogènes que ceux observés dans la production et la stabilisation des résultats expérimentaux contemporains[23] [23] Voir notamment Collins (1985). ...
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. Du reste, comme j’ai pu l’observer, l’activité de démonstration d’énoncés logiques ou de mise au point de démos relève elle-même généralement d’un travail expérimental et d’observation[24] [24] Voir notamment Rosental (2007, pp.  37-70). ...
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. D’ailleurs, les démonstrations ne viennent pas toutes en point d’orgue des recherches. Elles ont, pour certaines, valeur d’épreuve ou de test.

38 Tout ceci peut contribuer à expliquer en retour la prolifération des philosophies de la logique depuis près d’un siècle. Ces philosophies ont chacune tenté de prendre en compte, voire d’éponger en partie une vaste gamme de médiations. Ceci peut également expliquer les dénonciations d’incompréhension le plus souvent orales des logiciens à l’égard de nombre d’épistémologies, visant notamment leur caractère fragmentaire, voire réductionniste[25] [25] Voir en particulier Rota (1991) ; Largeault...
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39 Une bonne façon de tirer bénéfice de ces critiques consiste sans doute à déployer plus avant les médiations des démonstrations en poursuivant l’exploration de leurs propriétés, et en ne se contentant pas de les considérer a priori exclusivement comme des objets de technique mathématique ou d’investigation philosophique. Les démonstrations que j’ai rencontrées étaient en effet non seulement polysémiques, mais elles étaient également multiplexes[26] [26] Sur le caractère multiplexe de certains objets...
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. Autrement dit, elles pouvaient jouer plusieurs rôles, variables selon les cas.

40 Aussi surprenant que cela puisse peut-être sembler, ces rôles ne relèvent pas simplement d’enjeux de connaissance dans l’ensemble, et encore moins du seul domaine de la preuve. Ils ne s’inscrivent pas non plus toujours dans le simple cadre d’une alternative entre preuve et persuasion, selon une dichotomie fortement sédimentée depuis l’Antiquité grecque entre apodeixis et epideixis[27] [27] Voir notamment von Staden (1994) ; Cassin...
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. L’échappatoire qui consisterait à les saisir comme un hybride de ces deux dimensions (les démonstrations relèveraient à la fois de la preuve et de la persuasion), ou encore, dans une approche théâtrale de la vie sociale, comme des spectacles[28] [28] Pour des études de cas historiques mettant...
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, s’avère elle-même insuffisante en règle générale. D’autres propriétés, qui en font un objet anthropologique fort riche, sont observables dans nombre d’espaces, comme je vais m’efforcer maintenant de le préciser.

2. PROPRIÉTÉS

2.1 Observatoires

41 Il est aujourd’hui extrêmement difficile de donner à voir et à penser les démonstrations autrement que dans les termes d’un entre-deux entre démarche probatoire et techniques de persuasion et d’argumentation, et ce d’autant plus que les études fines explorant cette dichotomie jalonnent les différents moments de l’histoire des sciences depuis l’Antiquité[29] [29] Voir notamment les références signalées...
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42 Si les démonstrations que j’ai observées jusqu’à présent ne relèvent pas simplement de la preuve ou de la persuasion, ni même d’un savant mélange des deux, c’est d’abord parce qu’il ne s’agit pas toujours de formes de communication unilatérales. J’ai constaté en effet comment les démonstrateurs délivraient par là-même des messages à leurs spectateurs ou à leurs lecteurs, dont la vocation pouvait être notamment d’ordre probatoire et/ou argumentatif. Les démonstrations théoriques comme les boîtes noires des dispositifs des démos pouvaient aussi à l’inverse servir à cacher des secrets ou à les négocier au fil des interactions. Tel était le cas notamment lorsque certaines données industrielles et militaires étaient mises en jeu[30] [30] Voir Rosental (2007). ...
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. Mais certaines démonstrations fournissaient également l’occasion aux démonstrateurs, ou encore aux « démontrants », de recueillir des informations sur les « démontrés », à savoir ceux qui assistent aux démonstrations. Ce rôle était au moins aussi important ou « central » que celui lié aux registres de preuve et de persuasion.

43 C’est ce que j’ai pu observer par exemple dans le cadre de démos en logique et en intelligence artificielle. Lors de certaines démos, les démontrants délivrent dans un premier temps un monologue, avant de s’engager dans un dialogue avec les démontrés. Ils les incitent même alors parfois à manipuler eux-mêmes les dispositifs de démonstration.

44 Les démontrants utilisent les démonstrations comme des observatoires lorsqu’ils étudient scrupuleusement les réactions des démontrés dans une première phase, ou lorsqu’ils recueillent systématiquement des données sur leurs projets dans un deuxième moment. Ces données peuvent être exprimées oralement ou par exemple entrées en machine à l’invitation de démonstrateurs de logiciels. J’ai pu noter comment elles faisaient parfois l’objet de rapports oraux ou écrits systématiques au sein des institutions auxquelles appartiennent les démonstrateurs.

45 Cette démarche est également observable autour de démonstrations logiques menées au tableau noir. Les démonstrateurs peuvent recueillir les réactions des démontrés au cours des démonstrations ou à leur issue. Ne serait-ce qu’à ce titre, appréhender ces démonstrations publiques en synonymes de spectacles et en termes d’ostentation est particulièrement problématique. Si l’on veut faire de ce qualificatif une catégorie explicative, il faut alors s’interroger précisément sur ce que sont ces spectacles, sur ce qui s’y déroule, et sur ce qui s’y échange éventuellement. Il importe également d’être sensible aux variations et aux évolutions de ce qui relève ou non du spectaculaire selon les individus, les collectifs et les espaces socio-historiques. Dans une même salle, une démonstration peut en particulier apparaître spectaculaire à certains membres du « public », et pas à d’autres[31] [31] À noter que de tels phénomènes semblent...
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2.2 Supports transactionnels

46 Car ces « spectacles » jouent parfois un rôle spécifique, relevant de la constitution de partenariats et d’une anthropologie du marché. J’ai pu constater que les démos des chercheurs en intelligence artificielle constituent fréquemment des formes de présentation de soi. « Bonjour, heureux de vous rencontrer, je peux vous faire une petite démo si vous le souhaitez » : cette phrase constitue couramment une bonne entrée en matière. En quelle matière et entre qui ? Entre pairs, ou entre chercheurs et sponsors potentiels ou effectifs, et ce, dans la perspective d’initier des relations d’échanges les plus diverses. Il s’agit d’ailleurs d’emblée d’une transaction. En échange d’un rendez-vous, les démonstrateurs gratifient leur hôte d’une démonstration.

47 La force relative des démos que j’ai observées ne réside pas dans une capacité systématique à discipliner les points de vue de façon écrasante[32] [32] Comparativement, rappelons que l’historiographie...
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. Elles permettaient souvent aux démonstrateurs de s’introduire auprès des démontrés sans exiger de leur part de grand engagement. Les démonstrateurs pouvaient alors tenter de susciter un intérêt pour le projet en question. Ils pouvaient ensuite l’ajuster en fonction des réactions et des données collectées, et inciter parallèlement les démontrés à modifier leurs propres projets pour susciter des collaborations. Ils pouvaient utiliser le souci des uns et des autres de ne pas « gaspiller » le temps consacré à ces rassemblements et à ces réflexions pour les capitaliser en partenariats. Ensuite, ils pouvaient éventuellement transformer les interlocuteurs en premiers clients, ou en témoins susceptibles d’attirer par compte rendu une clientèle, avec pour perspective la constitution de premiers marchés, éventuellement d’extension modeste[33] [33] Voir Rosental (2007). ...
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. Autrement dit, ces démonstrations représentaient des outils transactionnels pour tenter d’associer des groupes de façon souple et dialectique, et en prendre éventuellement le contrôle partiel.

2.3 Outils de gestion de projet

48 Quand ces dynamiques sont mises en œuvre de façon systématique par les démonstrateurs, les démos possèdent un statut d’outil de gestion de projet. La réalisation de multiples démos à différentes étapes d’un processus de conception représente alors une ressource pour redéfinir régulièrement les orientations d’un projet, pour le construire, pour le rendre « intéressant » et éventuellement pour le vendre.

49 Du reste, les supports démonstratifs représentent couramment des versions de produits finis dans la recherche en haute technologie. La célérité des secteurs industriels correspondants est telle qu’il n’est pas rare que les démonstrateurs préfèrent parler de versions de produits dont les fonctionnalités peuvent être développées, plutôt que de dispositifs expérimentaux, voire même de prototypes. L’avenir de « dispositifs expérimentaux » apparaîtrait bien incertain aux yeux de sponsors industriels. La frontière entre dispositif expérimental, prototype et produit fini se négocie en fait en partie autour de l’exercice même des démos.

50 Cette démarche consistant à utiliser les démos comme outil de gestion de projet est en fait comparable à certains usages des brouillons de démonstrations papier. Certains logiciens recourent en effet à l’exhibition occasionnelle ou régulière de brouillons papier de démonstrations auprès de leurs collègues. Ces manières de faire plus ou moins systématiques leur permettent d’ajuster voire de définir en partie le contenu des démonstrations, en tenant compte des réactions suscitées.

51 Ces usages des démonstrations-tests ou démonstrations-épreuves placent les démos et d’autres formes de démonstration au cœur de dynamiques peu visibles. Je fais par là référence aux dynamiques qui unissent (au lieu de les opposer) la fabrique et la promotion de la science et de la technologie. La nécessité dans certains espaces de devoir réaliser rapidement des démonstrations publiques constitue en particulier une source importante d’irréversibilité, qui passe souvent inaperçue.

52 Dans un domaine sensiblement éloigné de celui de la logique, l’histoire des claviers de machines à écrire Qwerty en offre une bonne illustration. Ces claviers sont utilisés par presque toutes les machines à écrire dans le monde anglo-saxon depuis la fin du XIXe siècle[34] [34] Il s’agit de l’analogue des claviers français...
suite
. Pourtant, de très nombreux claviers concurrents, autorisant une frappe plus rapide, ont été introduits depuis – sans véritable succès. Ce paradoxe a fait de ce long épisode un objet phare pour l’histoire des techniques et l’histoire économique. Il pose en effet le problème plus général de l’irréversibilité rapide et parfois déroutante du succès d’une innovation[35] [35] Voir en particulier David (1986) ; Réseaux,...
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.

53 L’émergence des claviers Qwerty est en particulier expliquée par l’arbitrage réalisé par ses inventeurs entre deux ordres de préoccupations distincts : la recherche d’une disposition des lettres autorisant une frappe aussi rapide que possible, d’une part ; et certaines contraintes imposées par les mécanismes des machines à écrire utilisées, d’autre part. Deux lettres placées de façon contiguë sur les claviers étaient en effet susceptibles de créer des blocages si elles étaient activées dans une succession rapide. Les inventeurs devaient donc veiller à éloigner autant que faire se peut les lettres se suivant le plus dans les mots courants.

54 L’historiographie évoque parfois, mais ne met pas suffisamment en relief une considération non moins déterminante dans cet épisode. Pour assurer le succès commercial de ces machines à écrire, les vendeurs-démonstrateurs devaient pouvoir taper en l’espace d’un éclair face à leurs clients potentiels : « type writer »[36] [36] Littéralement : « machine à écrire ». ...
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. Pour réaliser une telle démonstration spectaculaire, il était essentiel de disposer de toutes les lettres requises pour cette expression sur une seule rangée de touches. La disposition des caractères sur le clavier Qwerty tenait justement compte de cette contrainte. Il présentait toutes les lettres requises sur la première rangée de touches.

55 Ainsi, la perspective de devoir réaliser des démos du dispositif avait déterminé les considérations et le produit même de l’activité des inventeurs. Ce cas illustre l’intérêt d’une attention systématique aux démonstrations publiques pour appréhender l’émergence d’un monde d’objets et d’usages parfois durables qui en découlent. C’est en d’autres termes à l’étude de dépendances de chemin d’un type particulier qu’appelle l’observation de tels phénomènes. Je fais par là référence à la nécessité de réaliser des démonstrations à l’issue ou tout au long de processus de conception de dispositifs divers.

2.4 Capitalisations démonstratives

56 L’étude des conditions de déploiement des démos offre par ailleurs l’occasion d’observer des phénomènes de capitalisation protéiforme des démonstrations. Ces phénomènes sont souvent plus difficiles à repérer autour des seules démonstrations papier des logiciens. Les démos constituent en effet non seulement des outils de gestion de projets dans certains cas, mais aussi des instruments de management au sein de grands organismes de recherche et développement comme la NASA.

57 La préparation de démos est généralement très coûteuse en temps et en énergie pour les démonstrateurs. En bons capitalistes de la science, certains d’entre eux tiennent à rentabiliser leur investissement. Ils redéploient donc leurs démos dans différentes arènes démonstratives. Mais cette industrie de la récupération fonctionne à plus large échelle. J’ai pu observer comment les démos pouvaient à leur tour être mobilisées par les managers d’institutions de recherche et développement pour définir leurs arbitrages et organiser leur promotion[37] [37] Voir Rosental (2007, pp.  173-186, 192-195). ...
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.

58 J’ai pu ainsi observer ce qui apparaît comme un système scientifique capitaliste comparable à celui décrit par Marx dans sa théorie du capital. Les démonstrations – jouant un rôle équivalent à celui des marchandises chez Marx – servent à générer du crédit symbolique et des ressources pour les démonstrateurs et ceux qui les emploient, qui à leur tour contribuent à la production de nouvelles démonstrations, qui génèrent alors du crédit et de nouvelles ressources, eux-mêmes réinvestis dans l’activité démonstrative, etc.[38] [38] À noter que ce sont bien les démonstrations,...
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Dans le cadre de cette économie, on trouve de grands capitalistes de la science, à savoir des acteurs capables d’aboutir à des cycles très amples, des petits capitalistes, ainsi que des prolétaires, généralement employés par des « chefs-démonstrateurs ».

59 Si j’ai pu observer des phénomènes de capitalisation protéiforme des démos, c’est en particulier parce que les managers de la recherche non spécialistes se révèlent souvent peu enclins à la lecture de rapports techniques volumineux. Les démos leur permettent de fonder leur jugement sur des propositions sans dépendre uniquement de l’avis de tiers convoqués pour l’occasion en experts. Des démos réalisées en quelques minutes leur permettent de se faire directement juges des projets qui leur sont soumis. Elles leur offrent une indépendance relative face au modèle du garant. Pour des raisons similaires, le redéploiement médiatisé de ces mêmes démos à une plus large échelle permet aux dirigeants des grands organismes de recherche et développement de justifier leur gestion auprès des autorités économiques et politiques, des journalistes et du grand public.

60 Les hauts fonctionnaires en charge des programmes de recherche et développement de la Commission européenne se sont ainsi montrés très friands de démos ces dernières années. Ils y ont recours pour organiser des arbitrages difficiles, et pour rendre compte de leur gestion auprès d’industriels combatifs, d’opinions nationales méfiantes, et de parlementaires européens suspicieux[39] [39] Voir Rosental (2005). ...
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. Ceci explique d’ailleurs que les « activités de démonstration » aient été au cœur du chapitre dédié à la science et à la technologie du récent projet de constitution européenne[40] [40] Voir « Traité établissant une constitution...
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. « Activités de démonstration » constitue une traduction littérale de l’expression « demonstration activities ».

61 Cette expression n’évoque pas grand-chose en français. Elle renvoie en fait à la mise en évidence de la faisabilité de projets. Ce concept s’oppose à la conduite d’une activité de recherche et développement qui ne déboucherait sur aucune réalisation. Ce sont donc les démonstrations de faisabilité qui devaient permettre à la science et la technologie européennes d’entrer en constitution.

2.5 Formation du lien social

62 Ces observations soulignent bien sûr l’importance des démonstrations dans la régulation des échanges entre pairs, mais aussi entre science, technologie et société. Et ce, tant en logique que dans nombre d’autres domaines des sciences, et en particulier des sciences dites appliquées. Mais plus fondamentalement, il apparaît que les démonstrations ne permettent pas seulement de créer des liens entre des énoncés, notamment sous la forme d’implications ou d’équivalences. Ces propriétés épistémologiques se doublent en fait de propriétés anthropologiques. Les démonstrations permettent de mettre en rapport des acteurs qui sinon ne se seraient probablement pas rencontrés, et parfois de les mettre en relation. Elles contribuent à constituer des liens sociaux dont la nature est formatée en partie par ces opérateurs.

63 Ce résultat vaut tout autant pour les démos que pour les démonstrations papier. En étudiant les démonstrations produites dans le cadre des débats autour du théorème d’Elkan par exemple, j’ai pu observer comment des démonstrations lancées dans le monde étaient la source de positionnements, de ruptures de liens ou au contraire de coalitions[41] [41] Voir Rosental (2003). ...
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. De même, j’ai constaté que pour nombre de logiciens, les démonstrations menées au tableau, ou la discussion de démonstrations papier avec des collègues, constituaient des grands moments, si ce n’est des occasions uniques de socialisation. Pour ces chercheurs réputés solitaires aux yeux du grand public, dont l’activité se déroulerait uniquement dans leur esprit, et qui constituent a priori pour le sociologue la figure limite de l’individu, l’activité démonstrative représente souvent l’une des principales sources de lien social. Autrement dit, nombre de leurs démonstrations constituent d’emblée des démonstrations publiques.

CONCLUSION

64 L’analyse que je viens de proposer souligne finalement la diversité des rôles possibles et des modes opératoires des démonstrations contemporaines, que ce soit en matière de production de connaissances, ou dans d’autres dimensions de la vie sociale. Elle montre en particulier en quoi ces opérateurs ne sauraient être réduits à une description en termes de preuve et de persuasion. Comme je l’ai évoqué en introduction, il semble en fait qu’en règle générale, le vocable « démonstration » puisse être utilement employé en référence à un cheminement écrit ou audio-visuel, dont la vocation affichée est prioritairement d’ordre probatoire et/ou argumentatif, voire pédagogique, mais qui est susceptible de jouer bien d’autres rôles. Ce faisant, cette étude suggère l’existence d’un vaste champ de recherche sur les propriétés anthropologiques des démonstrations, qui justifieraient des explorations non moins systématiques que celles déployées sur les propriétés épistémologiques de ces objets. La liste des propriétés que je viens d’esquisser mériterait d’être non seulement étendue, mais également complétée par l’indication des contours exacts des espaces socio-historiques auxquels ces dernières correspondent, tant les usages des démonstrations apparaissent variables, et tant les pratiques correspondantes semblent diverses, dépassant très largement le cadre de l’histoire des sciences et des techniques entendue dans un sens étroit[42] [42] Il suffit de songer par exemple à la démonstration...
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.

65 Dans certains cas, il semble en fait tentant, en s’inspirant des travaux de Marcel Mauss sur le don, de parler de fait social ample, si ce n’est total, pour qualifier l’opérateur « démo ». Comme mes analyses le suggèrent, j’ai pu en effet constater que l’on avait parfois affaire à des rencontres qui engagent très largement les transactions, les possessions matérielles et symboliques, et plus généralement l’avenir de groupes. Tel est le cas par exemple lorsque les membres d’une équipe de recherche en informatique jouent fortement leur avenir autour d’une démonstration publique de technologie « stratégique ». La préparation et l’exécution de démonstrations publiques peuvent en fait mobiliser autant de ressources, susciter autant de tensions, mettre en jeu autant de redistributions des cartes (en particulier des alliances), et représenter des moments aussi intenses de la vie sociale que la préparation et la célébration d’un mariage. Dans ces deux cas de figure, on a affaire à de grands moments anthropologiques de la vie des sociétés.

66 Certains rôles essentiels des démonstrations n’avaient du reste pas échappé à Tocqueville, lorsque ce dernier avait songé à leur dimension politique. Dans De la démocratie en Amérique, Tocqueville constatait en effet que « ce n’est point par de longues et savantes démonstrations que se mène le monde »[43] [43] Tocqueville (1981, Vol.  II, p.  55). ...
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. Pour saisir la portée d’une telle affirmation, il faut bien sûr s’entendre sur « le monde » dont on parle, en tenant compte des variations de la nature et des effets des démonstrations selon « les mondes » dans lesquels elles se déploient. Mais par-delà cette question, il apparaît d’ores et déjà que les deux adjectifs employés par l’auteur (« longues » et « savantes »), et tout particulièrement le premier, sont essentiels pour conférer sa pertinence à une telle assertion. Le cas des démos montre en effet comment certains mondes peuvent être « menés » en partie par de courtes démonstrations qui, pour courtes qu’elles soient, n’en sont pas moins savantes.

67 Pour prolonger cette recherche, il semblerait donc utile d’examiner et de comparer de façon détaillée les rôles variables et multiples joués par les démonstrations dans divers espaces socio-historiques ainsi que leurs modes opératoires exacts, que ce soit à partir des produits de l’historiographie actuelle, ou en menant de nouvelles enquêtes. À la lumière des résultats qui viennent d’être dégagés, ces dernières pourraient notamment prendre pour points de départ les questions suivantes.

68 Peut-on observer des variations et des évolutions des arsenaux démonstratifs ? Est-il possible à chaque fois de préciser les compositions de ces arsenaux et les rôles respectifs de leurs éléments et peut-on spécifier les équilibres éventuels et les hiérarchies entre les diverses formes de démonstration ? La contemporanéité offre-t-elle en particulier aux démos un statut spécifique de navire amiral au sein des flottes démonstratives dans lesquelles elles s’inscrivent ? Corrélativement, assiste-t-on à une recrudescence du recours aux formes de démonstrations spectaculaires pour la gestion des rapports entre science, technologie et société ?

69 Plus généralement, à quelles variations et évolutions des représentations du spectaculaire a-t-on affaire, et peut-on spécifier les espaces socio-historiques des docilités et des résistances à ce dernier ? Parallèlement, est-il possible d’identifier des grandes tendances en matière de perception et d’usage de l’ostentation dans l’activité démonstrative, comparativement à une vocation probatoire, ou à d’autres visées ?

70 Gageons que ces questions, et bien d’autres encore, permettront de dégager un champ de recherches fécond, et qu’elles contribueront au développement de ce qu’on pourrait appeler en définitive l’anthropologie historique de la démonstration.

Remerciements

71 L’auteur tient à remercier les deux rapporteurs anonymes auxquels cet article a été soumis, pour leurs utiles commentaires sur une version antérieure de ce dernier.

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Notes

[ 1] Pour une synthèse des recherches menées en sociologie des sciences et des techniques, voir Vinck (2007). Pour des études de cas d’inspiration sociologique portant sur les preuves en mathématiques, voir notamment Bloor (1978) ; Livingston (1985, 1999) ; MacKenzie (2001) ; Pickering et Stephanides (1992). Pour une analyse de ces travaux, voir Rosental (2003, pp. 33-79). Retour

[ 2] Voir en particulier Rosental (2003, 2007).Retour

[ 3] De façon similaire, il n’y a pas lieu de supposer que la description de l’action d’un individu qui se rend chaque jour chez un même marchand de journaux pour acheter un quotidien puisse se réduire à une simple transaction économique. Un tel rituel peut jouer d’autres rôles, et l’occasion pour l’individu en question de discuter chaque jour avec « son » marchand de journaux peut par exemple s’avérer au moins aussi importante pour l’acheteur que l’acquisition correspondante.Retour

[ 4] Pour des exemples de démos et leur analyse détaillée, voir notamment Rosental (2007).Retour

[ 5] Pour d’autres définitions et usages de la notion de script, dans le domaine de la sociologie des techniques, voir Akrich (1991).Retour

[ 6] Sur les difficultés et la fécondité d’une attention aux scénarios en sociologie des médias, voir notamment Chalvon-Demersay (2007).Retour

[ 7] Voir en particulier Rosental (2003).Retour

[ 8] Voir Rosental (2007).Retour

[ 9] Cette situation a pu être observée dans d’autres espaces socio-historiques, comme le montrent par exemple les travaux de Simon Schaffer sur le cas de la mécanique géorgienne. Voir Schaffer (1994).Retour

[ 10] Les notions de réussite et d’échec des démonstrations sont particulièrement problématiques, dans la mesure où le déroulement d’une démo dans un lieu donné peut faire l’objet de constats variables et contradictoires selon les spectateurs qui la jugent, et où certains échecs affichés par les démonstrateurs peuvent être également appréhendés positivement par ces derniers comme des moyens d’apprendre et d’identifier des solutions aux problèmes rencontrés.Retour

[ 11] Voir Rosental (2004).Retour

[ 12] Voir Rosental (2004). Pour une illustration en images du déroulement d’une démo relative à un double pendule inversé, voir notamment : hhh http://ww www.youtube. com/ watch?=RI6FbSj2SN0&hl=frRetour

[ 13] Les démos ne véhiculent pas uniquement des phénomènes aussi élémentaires de polysémie en général. Cependant, cet exemple simple offre une occasion suffisante de se demander dans quelle mesure l’histoire des expériences publiques depuis l’Antiquité a abordé la question de la polysémie dans toute son extension. Les analystes ont-ils disposé de sources suffisantes pour aborder la question de la diversité des modes de réception, et si tel n’est pas le cas, ceci aurait-il eu pour effet d’attribuer aux machines de démonstration une capacité à discipliner les regards qu’elles n’auraient pas tant ? Retour

[ 14] Voir notamment Rosental (2000).Retour

[ 15] Voir Boureau (1992).Retour

[ 16] Voir notamment Husserl (1969) ; Coleman (1988) ; Rotman (1993).Retour

[ 17] L’attention aux détournements d’objets techniques et à leurs contournements est de ce point de vue salutaire. Voir par exemple Akrich, Callon et Latour (1991) ; Latour (1993, pp. 14-76).Retour

[ 18] La notion de magma semble aussi utile pour appréhender la production logique qu’elle est importante dans la rhétorique grecque. À ce sujet, voir Cassin (1995).Retour

[ 19] Sur la multiplicité des lectures des mathématiques à l’échelle d’une histoire longue, voir Goldstein (1995).Retour

[ 20] Voir Ulam (1976).Retour

[ 21] À noter que cette réalité semble plus évidente pour les chercheurs en sciences déductives que pour les non-spécialistes.Retour

[ 22] Voir notamment Rosental (2002).Retour

[ 23] Voir notamment Collins (1985).Retour

[ 24] Voir notamment Rosental (2007, pp. 37-70).Retour

[ 25] Voir en particulier Rota (1991) ; Largeault (1993).Retour

[ 26] Sur le caractère multiplexe de certains objets mathématiques, voir également Lefebvre (2002).Retour

[ 27] Voir notamment von Staden (1994) ; Cassin (1995).Retour

[ 28] Pour des études de cas historiques mettant bien en lumière cette dimension, voir notamment Schaffer (1983, 1992) ; Dolza et Vérin (2003).Retour

[ 29] Voir notamment les références signalées dans les deux précédentes notes.Retour

[ 30] Voir Rosental (2007). Retour

[ 31] À noter que de tels phénomènes semblent avoir été plus interrogés en histoire de l’art qu’en histoire des sciences.Retour

[ 32] Comparativement, rappelons que l’historiographie sur les expériences publiques souligne plutôt la capacité de ces dernières à discipliner les regards. Voir par exemple Shapin et Schaffer (1993). Retour

[ 33] Voir Rosental (2007).Retour

[ 34] Il s’agit de l’analogue des claviers français « Azerty ».Retour

[ 35] Voir en particulier David (1986) ; Réseaux, n° 87, 1998 – numéro spécial sur les claviers. Retour

[ 36] Littéralement : « machine à écrire ».Retour

[ 37] Voir Rosental (2007, pp. 173-186, 192-195).Retour

[ 38] À noter que ce sont bien les démonstrations, et non les inscriptions inertes, qu’il importe d’identifier au cœur de ces cycles. Voir Latour (1993, pp. 100-129). Retour

[ 39] Voir Rosental (2005).Retour

[ 40] Voir « Traité établissant une constitution pour l’Europe », Journal officiel de l’Union européenne, 2004, Partie III, Chapitre III, section 9, articles 248-250, 252, 253, pp. C310/109-111.Retour

[ 41] Voir Rosental (2003).Retour

[ 42] Il suffit de songer par exemple à la démonstration publique de la présence d’armes de destruction massive en Irak, effectuée par Colin Powell le 5 février 2003.Retour

[ 43] Tocqueville (1981, Vol. II, p. 55). Retour

Résumé

Cet article analyse les modes de déploiement des démonstrations contemporaines produites plus particulièrement par les sciences déductives, qu’il s’agisse de démonstrations sur support papier ou de démonstrations publiques de technologie. Il souligne la diversité des rôles et des modes opératoires de ces dispositifs, que ce soit en matière d’élaboration des connaissances, ou dans d’autres dimensions de la vie sociale. Il montre en particulier comment les démonstrations ne sauraient être réduites à une description en termes de preuve et de persuasion, et que ces dernières peuvent par exemple jouer un rôle d’observatoire pour les démonstrateurs, de support transactionnel, d’instrument de gestion de projet, d’outil de capitalisation ou encore de mise en relation. Ce faisant, cette étude suggère l’existence d’un vaste champ de recherche sur les propriétés anthropologiques des démonstrations dans de nombreux domaines de la vie des sociétés, justifiant des explorations non moins systématiques que celles déployées sur les propriétés épistémologiques de ces opérateurs.

Mots cles

démonstration, démo, anthropologie, sciences déductives, capitalisation, lien social



ABSTRACT: ANTHROPOLOGY OF DEMONSTRATION
In this paper, I analyze how contemporary demonstrations are produced and used, especially in the deductive sciences. Contemporary demonstrations may consist for example in written proofs or in public demonstrations of technology. I underline various roles played by demonstrations and the ways in which they operate in different domains of social life - not only in the field of knowledge production. I show that demonstrations can’t be simply analyzed in terms of proof and persuasion. Demonstrations may be used for example as an observatory, as a transactional instrument, as a project management tool, as a capitalizing device, or as a way to build or manage relations. This study thereby shows the existence of a large research field on anthropological properties of demonstrations in various domains of social life. This research field calls for investigations that need to be as thorough as the studies carried out on epistemological properties of demonstrations.

Mots cles

Demonstration, Demo, Anthropology, Deductive Sciences, Capitalization, Social Link



Mots cles

demonstración, demo, antropología, ciencias deductivas, transacciones, relación

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Claude Rosental « Anthropologie de la démonstration », Revue d'anthropologie des connaissances 2/2009 (Vol. 3, n° 2), p. 233-252.
URL :
www.cairn.info/revue-anthropologie-des-connaissances-2009-2-page-233.htm.
DOI : 10.3917/rac.007.0233.