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Revue d'anthropologie des connaissances

2009/2 (Vol. 3, n° 2)

  • Pages : 200
  • DOI : 10.3917/rac.007.0355
  • Éditeur : S.A.C.

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L’avènement d’une société de l’information au cours de la seconde moitié du XXe siècle a ouvert la voie à de nombreuses perspectives de recherches en sciences humaines et sociales. Si beaucoup de travaux s’interrogent encore sur les conséquences de cette révolution pour les sociétés contemporaines, plus rares sont ceux qui se sont attachés à en faire la généalogie. Le livre de Delphine Gardey s’inscrit dans cette voie. À ce titre, il remet clairement en cause l’idée selon laquelle la révolution informationnelle que nous connaissons aujourd’hui aurait à peine plus d’un demi-siècle d’existence derrière elle. En prenant plus spécifiquement pour objet la culture matérielle des idées qui sous-tend cette révolution, il interroge directement les mécanismes et les transformations qui ont rendu possible l’entrée dans l’ère informationnelle.

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Résultat d’une habilitation à diriger des recherches, cet ouvrage s’inscrit dans le prolongement des premières investigations de l’auteure sur les employés de bureau entre la fin du XIXe et le début du XXe siècle. Très inspiré par la sociologie des sciences et en particulier par le concept d’inscription, forgé par Bruno Latour, ce travail emprunte aussi largement à une démarche archéologique de type plus foucaldienne. Au-delà de cet ancrage à la fois empirique, théorique et méthodologique, l’ouvrage insiste sur l’existence d’enchaînements et de ruptures qui invitent à porter un regard neuf sur la question traitée. Dans cette optique, l’auteure propose un usage original du concept de grandeur, qu’on pourrait dire « à la lettre », selon un matérialisme à la fois actif et distribué, qui s’articule autour de trois grandes configurations : transformation diffuse des gestes et des pratiques sur l’ensemble de la période étudiée, des premiers pas de la sténographie à la fin du XVIIIe siècle au management systématique du XXe siècle ; changement d’échelle entraîné par la seconde révolution industrielle (1890-1920), avec l’invention des machines à écrire ou du document dactylographié, qui annoncent la naissance d’un régime industriel de production de l’information ; inauguration d’un système inédit de traitement de l’information (1920-1940), lié à l’expérimentation de nouveaux modes de classement et à l’invention de nouvelles technologies d’inscription (à l’instar des cartes perforées), qui autorisent une mécanisation sans précédent de la production de données à la fois écrites et chiffrées.

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L’enchaînement de ces trois configurations éclaire de façon originale la manière dont s’opère le passage progressif d’une préhistoire de l’information à l’histoire d’une société de l’information. Suggérant plusieurs entrées possibles, les sept chapitres dont est composé l’ouvrage (prendre en note, écrire, copier, classer, calculer, tenir des comptes et traiter l’information) empruntent à chacune de ces temporalités. Ce qui rend le livre à la fois extrêmement intéressant et dynamique, mais peut aussi dérouter un lecteur béotien. Particulièrement riche en détails, portraits biographiques, analyses et descriptions de toutes sortes, mobilisant un matériau empirique très varié, voire hétéroclite (archives de l’Assemblée nationale, collections et ouvrages d’inventeurs, presse scientifique et technique, revues de management), l’ouvrage permet de redonner épaisseur et historicité à des capacités de l’esprit qu’on aurait tort de croire innées ou naturelles. Cette tactique d’écriture est encore accentuée par le choix d’une géographie comparée qui, partant du cas français, conduit à multiplier les détours par l’étranger, en particulier les États-Unis, qui exercent une grande influence sur toute la période étudiée. À cet égard, le livre ne prétend pas épuiser le sujet, et d’autres verbes d’action, comme communiquer et transporter, sont également pointés du doigt par l’auteure. Afin d’agrémenter cet itinéraire, l’ouvrage comporte en son milieu une série d’illustrations et se signale à la fin par plusieurs compléments bibliographiques qui sont par ailleurs les bienvenus.

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La teneur pragmatique de ce travail n’empêche pas une réflexion de portée plus générale sur l’émergence d’une société de l’information. À ce titre, une ligne directrice forte de l’argumentation consiste à ne pas séparer l’étude la science, de la société, de l’État et de la firme. En soulignant toute l’étendue du pouvoir de la literacy (entendue au sens large de « culture de l’écrit »), l’auteure suggère ainsi l’existence d’un lien étroit entre le développement des grandeurs que sont la démocratie, le gouvernement et le capitalisme, et qui concerne l’ensemble des sociétés modernes. Dans cette perspective, plusieurs passages du livre incitent à approfondir l’analyse des opérations de calcul ou de numération (la numeracy au sens large de « culture du chiffre ») qui prennent une importance grandissante dans la gestion des affaires humaines, en particulier à l’orée du XXe siècle, aussi bien pour le compte de l’État providence que pour celui des affaires tout court. Dans ce contexte nouveau, les laboratoires ne sauraient représenter les seuls espaces de calcul à étudier et l’auteure invite également à explorer d’autres « systèmes » et d’autres « complexes technico-humains » que ceux liés à la science traditionnelle. Un enjeu important de l’ouvrage est notamment l’invention du bureau moderne avec ses nombreux équipements. C’est aussi sur cette période que s’élaborent de nouveaux savoirs, essentiellement de provenance transatlantique (sciences de gestion, marketing, taylorisme), et qu’apparaissent de nouveaux personnages (hommes d’affaires, entrepreneurs, ingénieurs-conseils, consultants, universitaires).

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Écrire, calculer, classer est un ouvrage original tant sur la forme que sur le fond. On pourra lui reprocher de lancer plus de pistes de recherches qu’il n’en approfondit vraiment. Par ailleurs, on regrettera l’absence d’exposition de certains concepts, pourtant mis en avant par l’auteure (comme « art de faire », par exemple). On pourrait encore s’interroger sur la pertinence du concept de grandeur pour se saisir des processus d’innovation dont il est fait état. Mais par quoi le remplacer : celui de distance ? Il n’empêche que le mérite principal de cet ouvrage repose sur la mise à jour d’un ensemble de terrains et de problèmes, à la fois actuels et passés, qui amène à renouveler le regard porté sur l’émergence d’une société de l’information. Plus généralement, ce travail conduit à élargir et à approfondir le champ d’investigation de la nouvelle anthropologie des sciences et des techniques en direction d’une analyse stimulante, résolument ouverte et renouvelée elle aussi, du politique et de la société.

Pour citer cet article

Bérard Yann, « Delphine Gardey, Ecrire, calculer, classer. Comment une révolution de papier a transformé les sociétés contemporaines (1800-1940), Paris, La Découverte, coll. " Textes à l'appui/Anthropologie des sciences et des techniques ", 2008, 320 p. », Revue d'anthropologie des connaissances, 2/2009 (Vol. 3, n° 2), p. 355-358.

URL : http://www.cairn.info/revue-anthropologie-des-connaissances-2009-2-page-355.htm
DOI : 10.3917/rac.007.0355


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