Revue d'anthropologie des connaissances 2010/3
Revue d'anthropologie des connaissances
2010/3 (Vol 4, n° 3)
180 pages
Editeur
DOI 10.3917/rac.011.0505
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Dossier « L'Auteur scientifique »

Vous consultezSchémas, techniques argumentatives de justification et figures de l’auteur (théoricien et/ou vulgarisateur)

AuteurAlain RABATEL du même auteur

Alain RABATEL est professeur de sciences du langage, Université Lyon 1-IUFM, laboratoire ICAR (UMR 5191, CNRS, U. Lyon 2), spécialiste de linguistique textuelle et d’analyse de discours, notamment des phénomènes énonciatifs et argumentatifs. Dernières publications : Homo Narrans. Pour une analyse énonciative et interactionnelle du récit, Limoges, Lambert Lucas, 2009. Les reformulations pluri-sémiotiques en contexte de formation (éd.), Besançon, P. U. Franche-Comté, 2010.
ADRESSE ICAR UMR 5191 (CNRS - Univ. Lyon 2, ENS-Lyon)
École Normale Supérieure de Lyon
15 parvis René Descartes - BP 7000
69342 LYON Cedex 07
COURRIELAlain.Rabatel@ens-lyon.fr


Cet article a pour but de mettre en relief un certain nombre de tensions qui traversent les discours scientifiques, à travers le double objectif de production et de vulgarisation des connaissances. Ces tensions seront analysées à partir du travail de reformulation entre textes et schémas et en fonction des positionnements énonciatifs et des modes de raisonnement qui construisent les figures d’une auctorialité scientifique caractéristique d’un certain type de production. Les reformulations assument une double fonction de clarification théorique et de cadrage notionnel. Toutefois, cette dernière ne peut se réduire à sa dimension purement informative, dans la mesure où la présentation d’une théorie scientifique n’émerge pas « dans le ciel pur des idées », selon la formule de Marx, mais se fraye une légitimité par rapport aux théories concurrentes du champ, comme la sociologie bourdieusienne l’a établi1. Aussi les positionnements de l’auteur se chargent-ils d’une dimension argumentative affectant la voix propre de l’auteur − son ethos2 − ainsi que le poids rationnel et argumentatif de son discours, à travers des postures de co-énonciation avec des pairs qui sont des autorités du champ ou de sur-énonciation3, dans des schémas qui reformulent les textes en généralisant. Chemin faisant, nous montrerons d’une part que l’articulation des marques linguistiques et sémiographiques, autour des schémas et des citations, apporte des éclairages utiles sur les modes d’argumentation et de production des connaissances dans les sciences humaines et, d’autre part, que l’analyse épistémologique des discours scientifiques doit intégrer, en sus des données informatives sur les objets scientifiques, des données linguistiques relatives à la figure de l’auteur et à ses stratégies argumentatives, afin de mieux comprendre les processus de production des connaissances scientifiques et les enjeux de pouvoir qui leur sont consubstantiels. On verra que ces enjeux sont complexes, puisque les uns sont d’origine plutôt scientifique (il s’agit de s’adresser à des pairs pour légitimer le paradigme de la linguistique textuelle, ou pour justifier l’inflexion ultérieure de l’analyse textuelle du discours) et que les autres sont d’origine plutôt didactique et pédagogique : il s’agit alors, dans le même temps que l’auteur s’adresse à des pairs, d’écrire pour des étudiants, selon une logique de manuélisation (Collinot & Petiot, 1998). Un dernier point, capital : par précaution scientifique, nous avons opté pour une étude de cas. Ce dernier n’a bien sûr pas été choisi au hasard, il l’a été en raison de son aptitude à illustrer des problèmes de portée générale affectant la figure de l’auteur. De ce fait, l’analyse qui suit doit être lue comme celle d’un cas particulier exemplaire, ou prototypique, en ce qu’il illustre une situation de double contrainte, écartelée entre l’objectif d’œuvrer à la visibilité d’un paradigme aux yeux des pairs et celui de mettre en ordre un ensemble de données complexes − fût-ce au prix de simplifications − pour satisfaire à la visée didactique de formation des étudiants. La conclusion reviendra sur cette tension, qu’il importe d’avoir à l’esprit dès le début.

1. ÉLÉMENTS DE CADRAGE THÉORIQUE

1.1. Auctorialité, fonction-auteur, figure(s) de l’auteur

2 Nous traitons d’une fonction-auteur (Foucault, [1969], 2001) (ou auctorialité) en nous attachant à son inscription textuelle ; c’est pourquoi nous privilégions l’expression « figure de l’auteur » (Rabatel, 2007) : cette notion n’est pas le synonyme du scripteur4, dans la mesure où ce dernier peut adopter une figure de compilateur, de continuateur. L’hypothèse de l’auctorialité, sans alimenter la théorie naïve d’un auteur-origine indépendant du mouvement général de production des savoirs, contre laquelle Foucault a porté des critiques décisives, renvoie à l’idée d’une voix porteuse d’un point de vue qui se fait entendre par-delà la prise en compte de la voix et des points de vue des autres, exprimant une contribution nouvelle sur un sujet. Notre conception de l’auctorialité dépasse la question du scripteur et subsume la question du nombre éventuel des sujets extralinguistiques (dotés d’une identité propre) qui sont, à des titres divers, partie prenante de la recherche (Berthelot, 2003), y compris des collectifs qui sont de plus en plus fréquents dans la production scientifique (Pontille, 2004). Elle doit encore être disjointe du statut d’auteur, que ce dernier concerne sa dimension juridique (propriété, responsabilité) ou sociale (reconnaissance) (Pontille, 2004, pp. 18-22, 164-171). Toutes ces dimensions se résument par la notion de signature, qui vient chapeauter le texte de l’extérieur. Mais d’un point de vue interne, les textes, signés par un seul nom5 ou par plusieurs, relèvent, en principe, d’une seule auctorialité interne. Dans tous les cas, l’auctorialité interne porte sur la question de l’apport personnel de l’auteur, sur la singularité de son point de vue, sur ce qui représente sa contribution personnelle, en tant qu’auteur (singulier ou collectif, c’est tout un, de ce point de vue), à l’œuvre collective. La dimension qualitative de l’auctorialité construite dans et par le texte n’est pas sans ajouter de la complexité à une notion qui n’en manque pas par ailleurs. Cela implique un ensemble de spécificités énonciatives qui ne se bornent pas aux marques personnelles et spatio-temporelles, incluant la gestion des sources énonciatives, la sélection des notions, leur présentation ainsi que leur hiérarchisation et leur discussion. L’ensemble de ces figures construit la perspective que l’auteur adopte sur son texte, qu’il fait plus ou moins explicitement partager à son lecteur (Rabatel, 2007, p. 41), en sorte que l’auctorialité possède une dimension argumentativo-pragmatique capitale.

3 Compte tenu de notre conception de l’énonciation, l’auctorialité repose sur la gestion de la polyphonie linguistique et sur celle d’une polyphonie « notionnelle ». Cette dernière permet la prise en compte la diversité des paradigmes théoriques ou des thèses traversant le discours scientifique, qu’il est important de gérer au mieux non seulement d’un point de vue technique (gestion du discours rapporté, gestions des sources et des références scientifiques) mais encore d’un point de vue d’auteur, capable de faire écho aux controverses et aux enjeux sans diluer sa voix propre, dont il fait ressortir l’originalité dans le maquis des travaux antérieurs. Cette dernière difficulté concerne particulièrement la littérature scientifique, dans la mesure où la fonction-auteur renvoyant à un individu créateur cause première ou unique s’efface devant un collectif (ouvrages écrits à plusieurs mains) ou se fait l’écho d’une aventure intellectuelle collective (Foucault, 2001, p. 828), même si l’ouvrage n’a qu’un signataire.

1.2. Présentation du corpus

4 C’est le cas de notre corpus, composé de quatre textes linguistiques (Adam, 1992, 1997, 1999, 2005), sélectionnés en raison du caractère exemplaire des schémas dans ce genre d’ouvrages représentatif du champ. J.-M. Adam, auteur des textes et des schémas, est une des grandes autorités de la linguistique textuelle, et c’est aussi un pédagogue soucieux de la transmission des connaissances, accordant une grande importance à ses schémas. Cette double caractérisation (poser les cadres d’un paradigme scientifique de référence et vulgariser des travaux savants) et leur double public (experts ou enseignants du supérieur et étudiants avancés entrant dans le travail de recherche) rend intéressante l’analyse de l’auctorialité scientifique, en tension entre la présentation (sans cesse reprise, affinée) d’un paradigme théorique et sa manuélisation notion moins connotée péjorativement que celle de vulgarisation. Adam se présente à la fois comme un « passeur » et comme un auteur scientifique au sens plein du terme, qui trouve dans la reformulation des idées des autres (et des siennes propres, d’ouvrage en ouvrage) un moyen de faire progresser la définition qu’il se fait de la textualité. La manuélisation ne s’entend pas ici comme vulgarisation mais comme volonté de cerner un objet complexe, ce qui n’est pas contradictoire avec un point de vue d’auteur scientifique au sens plein du terme. Les reformulations entre textes et schémas traduisent cette tension, sans qu’il y ait lieu d’enfermer les schémas dans une dimension vulgarisatrice qui leur est pourtant fondamentale, en raison de leur dimension heuristique, capitale – nous y reviendrons.

1.3. Deux hypothèses relatives aux évolutions de la figure de l’auteur, à travers les relations entre texte et schémas

5 Deux hypothèses seront envisagées successivement à travers l’analyse des reformulations du texte amont dans le schéma ou du schéma dans le texte aval : la première examinera si la reformulation du texte par le schéma ne substitue pas une généralisation/simplification monologique au dialogisme des confrontations scientifiques dans le texte amont. Le schéma présenterait de façon monologique les savoirs, sous une forme décontextualisée et objectivante, tandis que le texte mettrait en avant de façon dialogique un processus de production scientifique contextualisé et historicisé. Dans cette hypothèse, à supposer que le schéma soit un bon indicateur de la vulgarisation/manuélisation (ce qui se discute fortement6), n’y aurait-il pas une opposition de deux figures de l’auteur (le savant vs le vulgarisateur) très différentes dans leur rapport au langage, aux notions et à la communauté savante, mais aussi au lecteur, ce dernier n’étant pas lui-même homogène, dans la mesure où J.-M. Adam s’adresse d’une part à des savants, d’autre part à des étudiants avancés, dans une collection qui relève à la fois d’un double objectif d’exposition d’une théorie (pour les pairs) et de sa manuélisation (pour les étudiants) ?

6 La deuxième hypothèse, à première vue en contradiction avec la première, remettra en question l’opposition traditionnelle science vs vulgarisation, dans la mesure où la simplification opérée par la manuélisation fait bouger la théorisation scientifique. Cette hypothèse sera examinée en examinant les reformulations, les reprises, et leur logique argumentative de justification, dans les textes qui suivent des schémas, car elles témoignent de l’avancée du texte au plan matériel et de ses évolutions au plan notionnel.

7 Comme ces hypothèses ne rendent pas compte des mêmes phénomènes ni des mêmes lieux d’émergence textuels, ni des mêmes postures énonciatives, loin de s’exclure, elles sont complémentaires et concourent à poser l’image d’une auctorialité collégiale et savante, discutante et ouverte, mais aussi assurée de la pertinence de ses cadres théoriques, compte tenu de l’histoire de la discipline, matérialisée par le dialogisme du texte.

2. HYPOTHÈSE 1 : L’OPPOSITION /TEXTE DIALOGIQUE VS SCHÉMA MONOLOGIQUE/ REPRODUIT-ELLE L’OPPOSITION /FIGURE DU SAVANT VS FIGURE DU VULGARISATEUR/ ?

8 Les figures de l’auteur des schémas et des textes et leurs relations se lisent d’abord à partir de reformulations, terme générique sous lequel nous réunissons les reprises (à l’identique du signifiant et du signifié) et les reformulations (du signifiant en gardant un signifié approchant). Nous ne reprendrons pas ici la totalité de la thèse d’un rapport de reformulation entre schéma et texte (Rabatel, 2010), ni même ne développerons la parenté entre reprise et reformulation (voir Gaulmyn, 1987, p. 168 ; Apothéloz, 2005 ; Barbéris, 2005) dans la mesure où la fréquence du travail de reformulation en appui sur les reprises, la similitude des unités reprises ou reformulées (un mot, un groupe de mots ou une proposition) et leur commune aptitude à exprimer des points de vue (Clinquart, 2000, p. 324) est un fait établi. Il est en revanche plus intéressant de s’attarder sur les figures de l’auteur qui résultent de la nature spécifique des reprises et reformulations caractérisées, dans les schémas, par un processus de généralisation, de décontextualisation et de dé-textualisation, puisque les éléments linguistiques ne sont pas insérés dans des phrases. Il s’ensuit que le schéma est plus monologique que les textes dialogiques dont il est la reformulation, ce qui affecte la figure de l’auteur.

2.1. Quand le schéma reformule le texte antérieur selon une visée explicitative

9 Le schéma est souvent annoncé par une formule lexicalisée qui équivaut sémantiquement à un marqueur de reformulation du type autrement dit. Les verbes qui expriment cette valeur de base sont représenter ou schématiser, comme l’indiquent les phrases ci-dessous, en position charnière entre le schéma et le texte amont :

(1) Ces trois pôles constitutifs de la langue peuvent être schématisés. (Adam, 1997, p. 48)
(2) Le schéma 1 essaie de représenter le jeu complexe de ces déterminations discursives descendantes (de gauche à droite) et textuelles ascendantes (de droite à gauche). (Adam, 1999, p. 36)

10 Ces verbes signalent que le schéma reformule toute une portion de texte antérieure, en focalisant sur les seuls éléments d’importance à retenir, jouant un rôle d’institutionnalisation des savoirs. La supériorité cognitive du schéma sur le texte est exprimée par les modalisations autour du verbe ainsi que par le sémantisme verbal, spécifiant l’intention cognitive et communicative, informative, explicitative voire explicative. Le schéma « résume » les éléments importants à retenir, « met en évidence », « précise » des relations complexes entre un certain nombre de notions :

(3) Le schéma 1 situe les ancrages possibles d’un certain nombre de typologies ou bases de typologisation. J’en signale brièvement sept, en localisant mon propos au seul niveau de la septième. (Adam, 1992, p. 16)
(4) La proposition énoncée (ou clause) est une unité textuelle cernable sous trois de ses aspects complémentaires que le schéma de la page suivante résume. (Adam, 1992, p. 39)
(5) Le schéma 3, dont les diverses composantes seront progressivement explicitées tout au long des chapitres qui suivent, met en évidence la double composante textuelle et discursive de ce que nous nommerons plus loin (chap. 4) les schématisations textuelles, afin de neutraliser terminologiquement la séparation des deux dimensions complémentaires et des deux points de vue sur le même objet. (Adam, 1999, p. 41)
(6) En allant dans ce sens, le schéma 3 permet de préciser le schéma 2. (Adam, 2005, p. 31)

11 L’objectif de mise en relief repose sur une stratégie d’abstraction et de généralisation.

2.2. Les reformulations généralisantes du schéma construisent une figure monologique de l’auteur et du savoir

12 Le schéma montre la science telle qu’elle est (alors que le texte disait la science en train de se faire). Le nom, actualisé en discours, est décontextualisé dans le schéma, réduit à une catégorie abstraite. Nous ne sommes plus dans des textes avec des énoncés « complets », puisque tout ce qui pourrait tenir lieu de terme de mise en relation (préposition, conjonction, adverbe) se trouve exclu des schémas, comme l’est le verbe, élément central de la prédication. Bref, des noms désignent, souvent par catégorisation prototypique, indépendamment de toute détermination ou quantification (Duval, 1995, pp. 88-119). Ce mouvement de désancrage (Granger, 1979, p. 175) et de désactualisation de la référence qui tend vers l’effacement énonciatif est très net dans l’exemple suivant7 :

(7) À la différence d’une linguistique interne, centrée sur le système, sur un code mettant en jeu un nombre fini de catégories et de règles de combinaison de ces unités, la linguistique que je préconise et propose d’appeler « pragmatique textuelle » cherche à décrire et à théoriser prioritairement la diversité à l’œuvre dans tout acte d’énonciation (écrite et orale). Si, comme le suggère la réflexion de Bakhtine, le texte est l’espace où se « combinent organiquement » la grammaire et le style, l’analyse textuelle, et en particulier l’analyse des textes littéraires, permet d’introduire la diversité et la variation dans une description du système complexe et ouvert des langues. Elle impose au linguiste de partir de la description des emplois les plus variés et d’élargir ainsi son approche de la langue, pour éviter de figer a priori les limites de la grammaticalité. La grammaire de la langue telle que l’entendent Bakhtine et Bally – en dépit de tout ce qui les sépare et de ce que le premier, avec Volochinov, reproche au second – est caractérisée par une pluralité aussi polylectale que polyphonique de codages que la description des énoncés singuliers – que l’on peut continuer d’appeler « stylistique » – permet de cerner. Si la « grammaire » devient clairement la théorisation d’une variation des sous-systèmes de la langue, d’une variation décrite « stylistiquement » dans le cadre d’une unité Texte, alors les distinctions méthodologiques de Bakhtine et les linguistiques énonciative[s] de Benveniste et de Bally ont un sens précis : rompre avec la dichotomie fondatrice de la stylistique littéraire. Et l’on comprend peut-être mieux pourquoi un Ernst Cassirer a pu dire qu’il faut chercher « le cœur même du langage […] bien plus dans la stylistique que dans la grammaire » (1972, p. 72). En nuançant et en reformulant ce propos, je dirai que le cœur même d’une langue doit être cherché autant dans la stylistique que dans la grammaire. Ce qui peut être schématisé en plaçant le noyau stable de la langue au centre et sa marge de variation vers la périphérie (variation à l’œuvre aussi bien dans les pratiques discursives littéraires qu’ordinaires) :

...


13 Le texte de (7) est particulièrement dialogique8, mettant en débat, dans une énonciation de discours qui disparaîtra dans le schéma, les positions de Bakhtine/Volochinov, Bally, Benveniste, citant Cassirer, convoquant des paradigmes scientifiques très différents (stylistique, énonciation, discours, etc.). Le dialogisme est particulièrement exprimé par le mode hypothétique (« si la “grammaire” devient clairement […] alors »), qui indique que le rapprochement entre stylistique et linguistique n’a de pertinence que sur la base d’une conception polylectale9 de la grammaire, tout en soulignant que cette conception de la grammaire n’est pas partagée par tous. La phrase avant le schéma reformule explicitement le co-texte (« En nuançant et en reformulant ce propos, je dirai que ») et fait bloc avec le schéma suivant.

14 Le schéma met en relief, par ses majuscules et sa position centrale, la dénomination « GRAMMAIRE », qui reprend la dénomination employée par Cassirer, mais non « la “grammaire” » telle pourtant qu’Adam l’avait revendiquée, comme claire « théorisation d’une variation des sous-systèmes de la langue, d’une variation décrite « stylistiquement » dans le cadre d’une unité Texte ». L’absence de phrase, la disparition de l’énonciation personnelle (cf. la passivation), la non-reprise de marques de modalisation, d’évaluation et de prise en charge de l’auteur (avec le passage du « je dirai que » au « ce qui peut être schématisé ») substituent une grammaire auréolée de ses majuscules et couronnée par une dimension normative à la dimension polylectale précédente. Certes, le sens de « GRAMMAIRE » est orienté par le texte, mais ce dernier opposait deux conceptions divergentes (cf. « à la différence d’une linguistique interne »), qui ne semblent pas clairement évoquées par la superposition de « GRAMMAIRE » et de « noyau normatif », qui tire la grammaire vers une seule conception, dominante, celle de la normativité grammaticale. Cette hypothèse est d’autant plus vraisemblable que la variation est désormais à la périphérie du système.

15 L’analyse souligne la part de l’interprète dans la co-construction du “discours” sous-jacent au schéma. Celle-ci est d’autant plus importante que le schéma comprend des flèches, une mise en espace, des parcours de lecture non univoques (Rabatel, 2010), notamment, en (7), le rôle non explicité de la double flèche, des deux ovales grisés selon un ordre décroissant du cœur vers le blanc de la périphérie, la place des deux expressions de la variation à la limite du grisé (= du système ?), etc.10 Ces données correspondant à des prédications muettes sont ambivalentes : elles informent sur des notions et leurs relations et argumentent sur le bien-fondé d’une représentation et donc d’une thèse, par rapport à d’autres. Le schéma est donc un objet complexe, sur le plan linguistique et cognitif : inséré dans un texte amont et aval, il tient une thèse, et en ce sens c’est une sorte de discours 11, sans être pour autant une suite d’énoncés formant un texte. Le caractère monologique du schéma n’est cependant pas suffisant pour garantir une juste interprétation (selon leur auteur) : à preuve les innombrables débats auxquels ont donné lieu le schéma du signe de Saussure ou le schéma de la communication de Jakobson.

16 Dès lors, la question de la figure de l’auteur de ce type de schémas et de ses effets argumentatifs indirects (Amossy, 2006) est légitime. En l’absence de phrase, la figure de l’auteur se lit implicitement, à travers la disposition, la typographie, l’orientation des flèches d’une part, à travers les points de vue sous-jacents au choix de tel ou tel terme d’autre part.

17 Relativement au savoir, la généralisation éclaire les notions sous une lumière immanentiste. Il s’agit d’une sorte de logique des faits, du « cela est », bref, d’évidences notionnelles (Rabatel, 2005a, 2007), hors texte, hors histoire (alors que le texte insiste plus ou moins, selon les auteurs sur leur historicité). Il s’ensuit que le schéma présente des données « objectives », indiscutables. Bien sûr, la critique du schéma est toujours possible, mais elle implique une posture d’expert. Sa composition contraint les commentaires, et on peut faire l’hypothèse que son interprétation est susceptible de faire passer à l’arrière-plan les données dialogiques antérieures, pour ne retenir que ce qui relève monologiquement de l’ordre du « cela est » du schéma.

18 Relativement à la figure de l’auteur à proprement parler, s’agit-il de co-énonciation, c’est-à-dire de la co-production par deux énonciateurs d’un point de vue commun et partagé12 ? Une telle réponse est possible si la généralisation et l’effacement énonciatif n’affectent pas le point de vue exprimé dans le schéma, bref, si ce dernier correspond (aussi) exactement (que possible) à celui du texte. Mais, en (7), le changement subreptice de statut de la grammaire (et des variations) est trop significatif pour justifier l’existence d’une co-énonciation effective. Bref, le schéma ne montre pas exactement la même thèse que celle qui a été dite. On ne soutiendra pas non plus l’hypothèse d’une archi-énonciation (Rabatel, 2004), c’est-à-dire l’expression d’une posture qui subsumerait tous les points de vue : dans la mesure où le schéma sélectionne, l’archi-énonciation n’est pas pensable. En revanche la sur-énonciation − c’est-à-dire le fait de reprendre en le réorientant un point de vue antérieur, tout en faisant mine de croire que la nouvelle formulation équivaut au même point de vue13 −, correspond au trajet par lequel le schéma semble dire la même chose que le texte (« En nuançant et en reformulant ce propos, je dirai que »), tout en déplaçant la perspective. Par conséquent la figure de l’auteur du schéma est celle d’un spécialiste qui sait rendre compte du vrai, rendre visible l’invisible, c’est-à-dire les relations complexes entre composantes, qui sait se mette au niveau de son public, mais aussi qui donne du savoir une vision sûre, autorisée, et pour tout dire indiscutable, ou, à tout le moins, difficilement discutable, l’auteur semblant s’effacer derrière la vérité nue des choses, et effaçant aussi la trame historique et épistémologique du processus scientifique de découverte. À cette représentation des aptitudes théoriques du concepteur du schéma s’ajoutent ses aptitudes didactiques pour faire voir ce qui n’est pas visuel : cette dimension est matérialisée par la représentation synoptique (Peterfalvi, 1987, p. 47) qui « fait voir le réel non pas tel qu’on le voit, mais tel qu’on le sait être » (Drouin, 1987, p. 7).

3. HYPOTHÈSE 2 : CITATIONS ET REFORMULATIONS CONSTRUISENT AVANCÉE THÉORIQUE ET CLARIFICATION DIDACTIQUE

19 La figure de l’auteur est toutefois modifiée si l’on prend en compte d’autres stratégies textuelles, notamment le rôle charnière des schémas, entre le texte amont qu’ils reformulent et le texte aval qui développera certaines données ainsi que les stratégies argumentatives et les pratiques citationnelles des textes qui suivent les schémas. Cette fonction de cadrage heuristique du schéma, ajoutée au fait que texte et schémas ont le même auteur, remet en question l’hypothèse selon laquelle l’aridité et l’univocité de la langue de spécialité des savants s’opposerait à la langue approximative du vulgarisateur.

3.1. Fonction heuristique des schémas

20 Cette hypothèse est confirmée par l’analyse des reprises du schéma dans le texte aval et aussi par le dialogisme qui affecte la figure de l’auteur, compte tenu que le schéma (monologique) fait suite à un texte de J.-M. Adam truffé de citations. Mais la nature dialogique du texte doit être précisée, car il y a des différences entre un texte dialogique qui cite des points de vue convergents et un texte dialogique qui expose des controverses.

(8) Depuis leur émergence, dans les années 1950, l’analyse de discours et la linguistique textuelle se sont développées de façon autonome, sans se situer l’une par rapport à l’autre. Nous pouvons cependant les mettre aujourd’hui en relation. Ali Bouacha a bien posé le problème de l’approche du discours comme « objet empirique renvoyant à du texte » :
D’un côté, on met en relation du texte dans son appréhension immédiate avec une activité discursive à laquelle il renvoie ou plus précisément à laquelle on le fait renvoyer, et de l’autre, on considère ce texte comme un ensemble de données linguistiques brutes qu’il faut ensuite traiter en donnée discursives. Celles-ci sont nécessairement filtrées par des propriétés linguistiques à partir desquelles il est possible de décrire des propriétés discursives. (1993, p. 47)
Postulant, à la fois, une séparation et une complémentarité des tâches et des objets de la linguistique textuelle et de l’analyse de discours, nous définissons la linguistique textuelle comme un sous-domaine du champ plus vaste de l’analyse des pratiques discursives. Ce que représente le schéma 2.

...


21 À la différence des schémas annoncés dans les exemples (1)-(7), qui concluaient une section, le schéma ci-dessus se trouve en début de section. Il joue un double rôle de reformulation du court texte introductif et, surtout, d’annonce des composants qui feront l’objet d’un commentaire par la suite. Ainsi, le schéma inclut des termes non mentionnés dans le co-texte amont. « Genre », « interdiscours », « interaction », « langue », « (péri-)texte », « plan de texte », « périodes et/ou séquences », « phrases », « propositions énoncées », « opérations de segmentation (discontinuité) », « opérations de liage (continuité) » sont des concepts nouveaux qui seront développés en aval. De ce point de vue, le schéma sert à poser globalement le cadre de relations qui feront l’objet d’un commentaire analytique. Sa fonction heuristique vise le lecteur, certes, mais aussi l’auteur ; le schéma n’est pas qu’un instrument pour présenter un produit fini, c’est un moyen de construire un processus de théorisation en cours. Nous n’avons pas la place d’illustrer cette fonction ici, mais elle est particulièrement sensible au familier des ouvrages de J.-M. Adam, notamment à travers les reprises/modifications de ses schémas et de ses textes. Au surplus, cette dimension heuristique de construction des connaissances est encore illustrée par la nature dialogique des textes qui suivent le schéma, mais dont on verra qu’elle diffère du dialogisme des textes avant les schémas. Considérons ainsi (9), qui fait suite à (8).

(9) À partir de là, le champ de la « translinguistique des textes, des œuvres » de Benveniste peut être précisé. Il n’est pas surprenant de voir que, dans un autre domaine des sciences du langage, celui de la poétique, d’autres théoriciens ont dit presque la même chose : « N’importe quelle propriété verbale, facultative au niveau de la langue, peut être rendue obligatoire dans le discours. […] » (Todorov, 1978, pp. 23-24. Très proche en cela de Bakhtine, Todorov inscrit ces phénomènes dans les genres qui structurent l’interdiscours d’un lieu social donné. K. Stierle parle quant à lui d’un « transfert du texte en discours » (1977, p. 426) opéré par le travail interprétatif du lecteur-auditeur […]. Nous retiendrons cette définition de Stierle : « Le concept de discours […] est défini par les traits suivants : une stabilisation publique et normative, et la possibilité d’un statut institutionnel » (p. 425). C’est dans les genres de discours que nous localisons cette « stabilisation publique et normative » (Adam, 1999, chap. 3). (Adam, 2005, p. 20)

22 Avant de préciser les notions nouvelles présentées par le schéma, ce dernier sert à argumenter en faveur d’une certaine conception de la linguistique illustrée en un second temps par le cas de la linguistique textuelle et l’analyse de discours, à savoir en faveur « du champ de la translinguistique ». La validation du projet initial de Benveniste est étayée par une référence à un domaine très éloigné de la linguistique énonciative de Benveniste, celui de la poétique, avec Todorov. Le raisonnement par analogie peut paraître faible, dans la mesure où la poétique ne prouve rien quant au bien-fondé des thèses énonciatives, mais il est possible de juger qu’au contraire, le raisonnement par analogie argumente efficacement en faveur de la translinguistique dans la mesure où ses préoccupations sont confirmées à l’autre bout du champ. Les citations de Todorov, de Stierle, d’Adam (1999), s’enchaînent et se cautionnent réciproquement, jouant le rôle d’arguments d’autorité. L’ensemble n’est pas sans effet sur la figure de l’auteur, car l’argument d’autorité a souvent mauvaise presse, dans les sciences « dures ». Mais dans les sciences humaines, quand on a un statut, et qu’on s’appuie sur des arguments d’autorité, on n’affaiblit pas forcément sa position, surtout si l’argumentation par des autorités est mise au service d’un projet commun d’approfondissement d’une question ou d’élaboration d’un paradigme scientifique. Par conséquent, il est utile de ne pas cantonner d’approfondir l’analyse des reformulations qui souvent les schémas en prenant en compte les stratégies argumentatives de justification, et, notamment, le rôle des pratiques citationnelles de l’auteur. C’est cet ensemble de procédés qui montre combien l’élucidation didactique ne s’oppose pas à un souci constant d’approfondissement des connaissances reposant sur une connivence/proximité avec des figures d’autorité.

3.2. Justification et figures de l’auteur co-énonciateur ou sur-énonciateur

23 Comme le souligne Angenot, l’argument d’autorité ou l’argument par analogie ne sont pas toujours faibles, ou plutôt, ils ne le sont que par rapport à une conception normée et restrictive de l’argumentation, basée sur le logos, loin de correspondre à la totalité des conduites argumentatives (Angenot, 2008). Qui plus est, ce n’est pas la même chose quand l’argument d’autorité est convoqué par un expert qui cite un autre expert et quand il est allégué par une personne occupant une position dominée dans le champ. Ici, en l’occurrence, Adam cite des autorités parmi lesquelles il situe aussi ses travaux antérieurs de 1999, assortis d’une citation qui est donnée comme sienne alors qu’elle reprend une citation de Stierle : et de fait, Adam est fondé à la présenter comme sienne, puisqu’elle correspond en effet à ce qu’il théorise depuis de nombreuses années. En ce sens, cet exemple de co-énonciation montre à quel point le dialogisme interlocutif et interdiscursif est à l’œuvre dans la construction du discours scientifique et dans la construction d’une auctorialité raisonnante et concertante : car il faut encore souligner que, dans la plupart des cas, les citations fonctionnent comme des preuves issues d’une même aire conceptuelle et sont rarement en opposition avec la position défendue par Adam14. C’est là une stratégie très fréquente dans le discours scientifique (la discussion des thèses adverses entraînerait trop loin15), qui relève du régime argumentatif de la justification. Cette conception est en délicatesse avec les conceptions rationnelles pour lesquelles l’argumentation sert à convaincre l’autre par des arguments rationnels auxquels ce dernier se soumet, dès lors qu’il partage avec son contradicteur les mêmes prémisses et la même prétention à se considérer comme un sujet rationnel16 :

Les humains argumentent et débattent, ils échangent des « raisons » pour deux motifs immédiats, logiquement antérieurs à l’espoir, raisonnable, mince ou nul, de persuader leur interlocuteur ; ils argumentent pour se justifier, pour se procurer face au monde une justification […] inséparable d’un avoir-raison. (Angenot, 2008, p. 441)

24 Cette logique de justification est au cœur des théories les plus récentes sur l’argumentation : on n’argumente pas par des arguments pour convaincre l’autre, ni par des connecteurs ayant des valeurs figées une fois pour toutes, on argumente par les preuves dont on accompagne son discours, pour justifier sa réponse. Dans toutes les activités humaines, y compris les activités intellectuelles, l’être humain se cherche des garants, par la projection d’une image de soi valorisée − sorte de surmoi idéalisé proche de l’Auditoire universel (ibid., p. 442) −, cette projection étant un des leviers par lesquels il se met en situation d’agir.

25 En l’occurrence, la justification donne des cautions, montre que la position défendue par l’auteur s’inscrit dans une lignée problématisante, et, surtout, que la problématisation a abouti à un savoir autorisé. Du même coup, la surcharge de citations est certes un trait stylistique d’auteur, mais, tout autant, la caractéristique d’un projet auctorial spécifique, qui fonde l’existence théorique d’une discipline, par rapport aux paradigmes scientifiques concurrents. Pour ce faire, la logique de justification choisit de citer des références qui convergent avec son projet et d’ignorer les adversaires. Cette façon de faire permet à l’auteur de satisfaire une double contrainte : en direction des pairs, d’une part, elle pose des avis convergents qui légitiment la linguistique textuelle et (dé)montrent sa pertinence par son aptitude à traiter de la globalité des composants de la textualité. D’autre part, en direction du lectorat étudiant, elle pose cette globalité comme des objets de savoir indiscutables - en tout cas non discutés.

26 Mais l’absence de citation d’avis divergents n’empêche pas de concéder en répondant en creux à des critiques, sans nommer de sources, comme le montre l’importance des négations dialogiques dans le texte de J.-M. Adam et dans les citations, notamment les trois citations de Foucault, en (10). Une nouvelle fois, nous prenons à dessein un long exemple afin de faire ressortir comment se construit, par cet usage important de nombreuses citations, une image d’auteur savant et vulgarisateur qui cherche à poser la pertinence de son modèle à travers une posture de co-énonciation :

(10) Dans L’Archéologie du savoir (1969), M. Foucault montre qu’une unité linguistique (phrase ou proposition) ne devient unité de discours (énoncé) que si on relie cet énoncé à d’autres, au sein de l’interdiscours d’une formation sociale :
Il ne suffit pas de dire une phrase, il ne suffit même pas de la dire dans un rapport déterminé à un champ d’objets ou dans un rapport déterminé à un sujet pour qu’il y ait énoncé –pour qu’il s’agisse d’un énoncé : il faut la mettre en rapport avec tout un champ adjacent. […] On ne peut dire une phrase, on ne peut la faire accéder à une existence d’énoncé sans que se trouve mis en œuvre un espace collatéral. Un énoncé a toujours des marges peuplées d’autres énoncés. (1969, p. 128)
Cette remarque prouve que l’articulation benvenistienne du « sémiotique » (ordre du système permettant de produire des phrases grammaticales) et du « sémantique » (énonciation permettant de produire des énoncés) est insuffisante. Il faut encore mettre les énoncés en rapport avec un « champ adjacent » [reprise de la citation antérieure de Foucault], un « espace collatéral » peuplé d’autres énoncés articulés en (inter)discours. Par rapport à Benveniste, Foucault met l’accent sur le fait que la langue (le « sémiotique ») ne suffit pas à produire à elle seule des énoncés :
Ce ne sont ni la même syntaxe, ni le même vocabulaire qui sont mise en œuvre dans un texte écrit et dans une conversation, sur un journal et dans un livre, dans une lettre et sur une affiche ; bien plus, il y a des suites de mots qui forment des phrases bien individualisées et parfaitement acceptables, si elles figurent dans les gros titres d’un journal, et qui pourtant, au fil d’une conversation, ne pourraient jamais valoir comme phrase ayant un sens. (1969, p. 133)
Partant du fait que « l’énoncé est toujours donné au travers d’une épaisseur matérielle, même si elle est dissimulée, même si, à peine apparue, elle est condamnée à s’évanouir » (1969, p. 132), Foucault envisage le cas extrême de la même phrase (ou proposition) qui n’est cependant jamais identique à elle-même en tant qu’énoncé, lorsque les coordonnées de sa situation d’énonciation et son régime de matérialité changent :
Composée des mêmes mots, chargée exactement du même sens, maintenue dans son identité syntaxique et sémantique, une phrase ne constitue pas le même énoncé, si elle est articulée par quelqu’un au cours d’une conversation, ou imprimée dans un roman ; si elle a été écrite un jour, il y a des siècles, et si elle réapparaît maintenant dans une formulation orale. Les coordonnées et le statut matériel font partie de ses caractères intrinsèques. (1969, p. 132)

27 Bakhtine exprime exactement la même idée :

L’identité absolue entre deux propositions (ou bien plus) est possible (en superposition, telles deux figures géométriques, elles coïncident). De plus, nous devons admettre que toute proposition, fût-elle complexe, dans le flux illimité de la parole peut être répétée en un nombre illimité de fois, sous une forme parfaitement identique, mais, en qualité d’énoncé (ou fragment d’énoncé), nulle proposition, quand bien même elle serait constituée d’un seul mot, ne peut jamais être réitérée : on aura toujours un nouvel énoncé (fût-ce sous une forme de citation). (Révision de la traduction de Bakhtine 1984, pp. 316-317)
De façon moins extrême, mais toutefois semblable, la transposition d’un fait divers en poème que propose Blaise Cendrars avec le dixième texte de ses Dix-neuf poèmes élastiques est un spectaculaire changement de régime de matérialité . (Adam, 2005, pp. 20-21)

28 On retrouve là le tuilage si caractéristique de citations, avec les références à Foucault, Pêcheux, Benveniste, Bakhtine, Maingueneau, puis à ses propres analyses et exemplifications (à partir d’un poème de Cendrars), pour souligner des avancées convergentes. Sur le plan énonciatif et argumentatif, le texte semble littéralement écrit par Foucault et Adam, et en accord avec Bakhtine. Les propos d’Adam reprennent des éléments d’une citation antérieure (« champ adjacent », « espace collatéral ») ou annoncent une citation postérieure (c’est le cas des citations finales de Foucault et Bakhtine). L’intrication est si forte que le discours d’Adam peut aller jusqu’à inclure dans le discours primaire une citation de Foucault de trois lignes, sans la mettre en retrait comme les deux citations du même auteur mises en relief par la typographie. Bref, la gestion des références et de la posture énonciative, en osmose, construit une figure d’auteur typique d’une communauté discursive et scientifiquequi avance, procédant de façon cumulative, à l’instar de l’évocation de la critique de Benveniste. Telle est en définitive l’image dominante de l’auctorialité co-construite par les différentes sources avec lesquelles Adam est en co-énonciation.

4. CONCLUSION

29 Concluons sur la dimension de l’auctorialité qui émane de ces différentes figures de l’auteur, en lien avec la présentation des notions et les formes d’argumentation directe ou indirecte dans les schémas et les textes, notamment autour des citations et, plus largement, des références, qui fonctionnent comme des arguments d’autorité.

30 Les relations entre le schéma et le texte amont, du fait des différences de régime sémiotique entre schéma et texte infirment la première hypothèse évoquée, à savoir une opposition entre une posture de vulgarisateur dans les schémas et une posture de savant dans le texte. En réalité, même si le scripteur est identique, il ne serait pas absurde d’envisager que ce dernier adopte des images d’auteur distinctes. Tel est d’ailleurs le cas : mais les différences de figure d’auteur traversent l’ensemble de la textualité, en raison de la double cible de l’ouvrage. L’auteur cherche à jouer un rôle décisif dans l’installation d’un nouveau paradigme en s’adressant à ses pairs, tout en choisissant pour ce faire une collection qui vise plus large que les pairs, en s’adressant à un public d’étudiants de deuxième et troisième cycles. C’est ici que la présentation des notions est formatée à l’aune des objectifs de cette manuélisation des notions.

31 Si la tension entre ces deux figures de l’auteur traverse le texte lui-même, il faut encore prendre en compte la place du texte par rapport au schéma. Lorsque le schéma reformule un texte amont et clôt un développement, le dialogisme du texte est remplacé par le monologisme du schéma, et la sur-énonciation concourt à ériger la figure de l’auteur en un savant autorisé à dégager la nature des phénomènes. À l’inverse, lorsque le schéma (monologique), en début de section, annonce des éléments repris dans le texte aval (tout en reformulant aussi des éléments antérieurs), le texte aval redevient dialogique. On pourrait considérer que le mouvement d’objectivation monologique (vérité objective, « indépendante » des sujets) est encadré par un dialogisme dominant, en sorte que le discours scientifique exploite le dialogisme pour construire l’objet de savoir, s’efface devant les résultats et reparaît dans les commentaires. C’est une représentation indéniable, mais partielle. Car des réalités très différentes se cachent derrière le mot « dialogisme » : dans le premier cas, le dialogisme (cf. 7) fait la part belle à des points de vue opposés, dans le deuxième cas (8)-(10), le dialogisme ne conserve, sur le mode de la co-énonciation, que des citations et des arguments co-orientés justifiant le point de vue exposé dans le schéma. Ces postures énonciatives et ces figures de l’auteur contribuent à une auctorialité complexe, tantôt sûre d’elle dans l’évocation des phénomènes ou des notions, au point d’imposer sa représentation des choses comme le reflet vrai de la réalité, par une sur-énonciation appuyée sur l’effacement énonciatif, tantôt se cherchant de grands ancêtres et des garants dans l’exposé d’un paradigme scientifique dont il convient d’assurer le statut et la pérennité, solitairement, comme spécialiste et, accessoirement, signataire, et néanmoins solidairement, sur le mode de la co-énonciation.

32 Il n’y a donc pas lieu d’opposer de façon définitive une figure d’auteur savant à une figure d’auteur vulgarisateur, puisque selon les moments et les visées, le même scripteur change de posture ; et il n’y a surtout pas lieu de réduire les schémas à une visée vulgarisatrice simplificatrice, dans la mesure où ils peuvent participer à la clarification de la pensée scientifique en train de construire du savoir. En ce sens, la deuxième hypothèse est validée, même s’il faut prendre en compte le fait que l’objectif constant d’affinement théorique du paradigme, par rapport aux pairs, est perpétuellement en tension avec celui d’une manuélisation qui évolue dans son contenu mais moins dans ses modalités d’expression, pour faciliter le repérage d’une continuité.

33 Ces stratégies sont-elles généralisables ? Elles sont a priori représentatives des sciences humaines, où les schémas ne se contentent pas de poser des relations entre des notions, mais argumentent, à la différence des sciences exactes. Néanmoins, le caractère typique des procédures mises en œuvre par J.-M. Adam ne couvre pas la totalité des pratiques en sciences humaines, si l’on pense par exemple au rôle heuristique et explicatif des schémas chez Guillaume, Tesnière ou Culioli, qui mettent en avant des structures profondes d’ordre cognitif : chez eux, le schéma joue un rôle d’élucidation (comme chez Adam, certes), mais sans que le schéma puisse être « suspecté » de simplifier les choses pour un vaste public, compte tenu de la nature de leurs ouvrages respectifs − destinés aux chercheurs et aux pairs − qui ne sont pas publiés dans des collections à visée vulgarisatrice. Ces différences n’opposent pas des styles d’auteur, elles opposent des genres et des stratégies éditoriales. Dans un cas, le schéma accompagne la pensée et fait partie du processus de clarification de la pensée, en étant déconnecté de toute visée de manuélisation. Dans l’autre, le schéma cherche à clarifier les relations entre un ensemble de données antérieures, dans le cadre d’un manuel de synthèse. Il s’agit d’illustrer la richesse d’un modèle, celui de la linguistique textuelle qui évolue avec le temps pour se transformer en analyse textuelle des discours. C’est aussi la raison pour laquelle la densité des références est assez spécifique : mais spécifique plutôt d’une stratégie de présentation d’un corps de doctrine, qui joue là encore dans le cadre d’une stratégie de manuélisation d’un ensemble complexe de notions (il n’est à cet égard pas sans signification de souligner que nos exemples portent plutôt sur les premiers chapitres des ouvrages) que d’un trait de style propre à l’auteur. C’est donc en fonction des contraintes d’une manuélisation et de celles d’afficher la richesse et la validité d’un modèle global que doivent être appréciées les logiques de justification, ainsi que les figures de l’auteur en lien avec les postures de sur-énonciation et de co-énonciation. Au total, il nous semble que la prise en compte des reformulations amont et aval entre textes et schémas, ainsi que celle de la gestion des notions et des citations – autrement dit, la prise en compte de pratiques linguistico-sémiographiques et des stratégies argumentativo-énonciatives qui leur sont associées – ont leur place dans l’analyse épistémologique des processus de production des connaissances en sciences humaines, tant sous leur dimension heuristique que sous leur versant sociologique de lutte de places à l’intérieur d’un champ.

Bibliographie

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Notes

[ 1] Comme Bourdieu l’a établi, les champs et sous-champs sont traversés par des logiques complémentaires et concurrentes. Le domaine des Sciences du Langage est ainsi organisé en sous-domaines disciplinaires en fonction des objets traités (phonologie, lexicologie, syntaxe, discours, interaction, didactique, etc.), mais encore en fonction des cadres théoriques transversaux (socio-linguistique, psycholinguistique, énonciation, analyse du discours, linguistique textuelle, ethnomédologie, etc.) qui structurent le champ en écoles/paradigmes. L’allusion à Bourdieu ne signifie pas que ce travail est d’inspiration sociologique, mais souligne que certaines stratégies scripturales gagnent à être pensées aussi en référence à ce cadre.Retour

[ 2] C’est-à-dire la façon dont il construit une image de soi dans et par le discours.Retour

[ 3] Les notions de co-énonciation et de sur-énonciation sont définies en 2.2.Retour

[ 4] Être scripteur est une condition nécessaire mais non suffisante pour avoir une auctorialité : voir Leclerc, apud Pontille 2004 : 142-143, ainsi que Rosental, 2003.Retour

[ 5] Encore une fois, la signature unique ne doit pas masquer le fait que, dans les sciences plus qu’ailleurs, la signature individuelle s’appuie souvent sur la dimension collective du travail antérieur, travail collectif dont rend compte la dimension polyphonique du texte (Pontille, 2004, p. 105).Retour

[ 6] Cette conception est discutable si on oppose une conception dévalorisante de la vulgarisation à une survalorisation de la science, selon une logique qui sacralise une introuvable langue originelle parfaite (de la Science) : voir Authier, 1982, p. 46.Retour

[ 7] Nos deux objets d’étude − l’examen des reformulations/reprises d’un texte dans un schéma ou celui des effets d’auctorialité découlant de la convocation dans le texte de nombreuses citations − nous obligent à des exemples relativement longs. Cette longueur aurait pu nous inciter à reporter en annexe ces exemples, mais comme nous les analysons dans le corps de l’article, il nous a semblé à tout prendre préférable de les maintenir ici.Retour

[ 8] Le dialogisme n’est pas seulement le fait que le discours se compose de discours antérieurs, c’est aussi le fait d’envisager volontairement, dans son discours, des points de vue différents. Cette conception qualitative l’oppose au monologisme, c’est-à-dire au fait de n’envisager qu’un seul point de vue.Retour

[ 9] C’est-à-dire qui pense la variation dans le système. (Note de l’auteur de l’article.)Retour

[ 10] Il en est de même pour (8), dont les flèches simples, diversement orientées, se laissent difficilement gloser. Nous renvoyons le lecteur à Rabatel, 2009.Retour

[ 11] Nous employons le terme de discours, faute de mieux, parce qu’il est difficile de parler de texte pour un schéma…Retour

[ 12] Voir Rabatel, 2005b.Retour

[ 13] Par la modification discrète du contenu, par exemple en élargissant ou restreignant son domaine de validité ou en modifiant son orientation argumentative, le sur-énonciateur paraît dire la même chose tout en disant plus et mieux : à travers ce nouveau point de vue, surplombant, l’énonciateur fait preuve de son autorité et de sa capacité à orienter le discours dans un sens qui lui convient ; voir Rabatel, 2005b, 2006, et également, infra, 3.Retour

[ 14] Pontille (2004, p. 167) rappelle à juste titre le rôle des citations dans la construction collective de l’auctorialité, par la reconnaissance des pairs.Retour

[ 15] Bien sûr, le propos est à relativiser, il est toujours possible de concéder dialogiquement des contre-arguments dans une logique de dépassement. Ce genre de tactique dépend de nombreux paramètres, l’espace dont dispose le locuteur, le genre de discours, la nature du public, etc. En l’occurrence, il semble qu’ici, la logique de justification obéit au désir de fonder le paradigme sans trop compliquer la ligne argumentative de l’auteur, compte tenu des contraintes de manuélisation, qui obligent à poser des objets indépendamment de leur histoire.Retour

[ 16] Cette conception, discutable, est largement enseignée dans le système scolaire français.Retour

Résumé

Cet article, à partir d’une étude de cas prototypique (les ouvrages de linguistique textuelle écrits par Jean-Michel Adam), analyse les tensions des discours scientifiques qui doivent répondre à deux objectifs partiellement différents, la production des connaissances de haut niveau adressées aux pairs d’un côté, leur vulgarisation d’un autre côté. Ces tensions sont examinées à partir du travail de reformulation entre textes et schémas, citations et commentaires. Le travail de reformulation vise non seulement à expliciter, il légitime un paradigme scientifique, en l’occurrence la linguistique textuelle, justifie l’évolution de ses relations avec l’analyse de discours, tout en montrant les avantages d’un modèle capable de rendre compte de façon ordonnée d’un grand nombre de données disparates. En sorte que, selon les stratégies, schémas et commentaires sont soit le lieu de la vulgarisation, soit celui d’un approfondissement de la démarche scientifique.

Palabras claves

Esquema, Reformulación, Citación, Figura del autor, Justificación, Manualización



Abstract: Diagrams, argument techniques for justification and figure of the author (theoretician and/or vulgariser)
This article, based on a study of a prototypcal case (the works on textual linguistics written by Jean-Michel Adam), analyses the tensions prevailing in scientific discourse which must respond to two partially different objectives, the production of high level knowledge addressed to peers, on the one hand, and their vulgarisation, on the other. These tensions are examined on the basis of reformulation between texts and diagrams, quotations and comments. Reformulation aims not only to explicit, it also legitimizes a scientific paradigm, in this case textual linguistics, justifies the evolution of its relationship with discourse analysis, while showing the advantages of a model capable of accounting for a large number of data in an orderly way. As a result, according to the strategies adopted, diagrams and comments are either a means of vulgarisation or of the development of a scientific approach.

Keywords

Diagrams, Reformulation, Quotation, Figure of the author, Manuelization


Cet article, à partir d’une étude de cas prototypique (les ouvrages de linguistique textuelle écrits par Jean-Michel Adam), analyse les tensions des discours scientifiques qui doivent répondre à deux objectifs partiellement différents, la production des connaissances de haut niveau adressées aux pairs d’un côté, leur vulgarisation d’un autre côté. Ces tensions sont examinées à partir du travail de reformulation entre textes et schémas, citations et commentaires. Le travail de reformulation vise non seulement à expliciter, il légitime un paradigme scientifique, en l’occurrence la linguistique textuelle, justifie l’évolution de ses relations avec l’analyse de discours, tout en montrant les avantages d’un modèle capable de rendre compte de façon ordonnée d’un grand nombre de données disparates. En sorte que, selon les stratégies, schémas et commentaires sont soit le lieu de la vulgarisation, soit celui d’un approfondissement de la démarche scientifique.

Mots clés

Schémas, Reformulation, Citation, Figure de l’auteur, Justification, Manuélisation

PLAN DE L'ARTICLE


POUR CITER CET ARTICLE

Alain Rabatel « Schémas, techniques argumentatives de justification et figures de l'auteur (théoricien et/ou vulgarisateur) », Revue d'anthropologie des connaissances 3/2010 (Vol 4, n° 3), p. 505-526.
URL :
www.cairn.info/revue-anthropologie-des-connaissances-2010-3-page-505.htm.
DOI : 10.3917/rac.011.0505.