Localisation et circulation des savoirs en Afrique
Vous consultezLe savoir-faire des femmes Imrâgen du littoral mauritanien à l’épreuve de la mondialisation
Relance locale, reconnaissance globale Sébastien BOULAY est maître de conférences en anthropologie à l’Université Paris Descartes et membre de l’UMR 196 CEPED (UPD-INED-IRD). Il s’intéresse aux dynamiques des sociétés ouest-sahariennes, qu’il aborde notamment à travers le prisme des objets et des techniques. Il a conduit des travaux sur les pêcheurs et transformatrices imrâgen du littoral mauritanien dans le cadre des programmes BIODIVALLOC (ANR-Biodiversité, 2006-2009) et PACOBA (MAEE-IMROP-PNBA, 2008-2012).
Centre Population et Développement
19, rue Jacob
75006 Paris Courriel : sebastien.boulay@parisdescartes.fr
La globalisation se caractérise par une accélération de la circulation des personnes, des idées et des techniques, entraînant dans son sillage des innovations importantes (Appadurai, 2005). Les pêcheurs imrâgen du littoral mauritanien, en contact avec les voyageurs et pêcheurs européens depuis plusieurs siècles, n’échappent pas à ce mouvement. Ce groupe de moins de deux milliers d’individus, issus des couches dominées de la société maure, se singularisant par la pratique de la pêche du mulet jaune, suscite très tôt l’intérêt des Occidentaux : durant la période coloniale et post-Indépendance, une société française, la SIGP (Société industrielle de la Grande pêche), commercialise l’essentiel de la poutargue des Imrâgen sur le marché européen ; aujourd’hui, trente ans après la création du Parc national du Banc d’Arguin (1976), des ONG essaient de relancer les produits « traditionnels » imrâgen pour pallier la surexploitation de la ressource et la détérioration du savoir-faire imrâgen.
2 Ces démarches d’hier et d’aujourd’hui, qu’elles soient guidées par des logiques économiques, écologiques ou de développement, se traduisent par une confrontation des savoir-faire « locaux » avec des savoir-faire « extérieurs » (Long et Long, 1992), par des innovations techniques plus ou moins bien appropriées selon leur pertinence et leur adéquation aux conditions locales de production, et enfin par le recours à des instruments et réseaux de reconnaissance globaux.
3 C’est cette confrontation que ce texte propose d’interroger, à l’appui de matériaux d’enquête recueillis dans le cadre du programme de recherche BIODIVALLOC[1][1] BIODIVALLOC est un programme scientifique pluridisciplinaire...
suite. Quelle est la spécificité de ces démarches « globales » et comment s’insèrent-elles dans le « local » ? Quelles nouvelles techniques introduisent-elles ? Sur quels réseaux de reconnaissance ces démarches reposent-elles ? Quels en sont les bénéfices pour les producteurs ? Sont-elles synonymes d’une redéfinition du lien au lieu de production ?
4 Le texte abordera tout d’abord les spécificités des produits imrâgen, les convoitises qu’ils ont suscitées et les changements introduits au cours du XXe siècle dans leurs techniques de transformation. Puis, il s’intéressera à une intervention en cours de relance de ces produits et à son adéquation aux enjeux locaux. La dernière partie du texte portera sur les démarches de reconnaissance globale existant autour de ces produits et sur leur portée.
Évolution des savoirs et techniques Imrâgen au cours du XXe siècle
Spécificités des savoir-faire et des produits imrâgen
5 Jusqu’aux années 1970, le mulet jaune est la principale espèce pêchée par les Imrâgen. La période de pêche la plus importante (octobre à décembre), en termes de captures et d’activité de transformation, est celle de la migration du mulet du Banc d’Arguin vers le delta du fleuve Sénégal où a lieu la ponte. Le mulet jaune est pêché depuis le rivage, par un système d’encerclement collectif des bancs de poisson, regroupant les hommes d’un même campement, sur une base égalitaire, chacun étant muni d’un filet d’épaule. Cette technique, qui a été bien décrite (Pelletier, 1975 ; Maigret et Abdallahi, 1976), se pratique à pied ou à la nage. Les produits issus de cette pêche sont la synthèse des relations complexes existant entre cette espèce, ce groupe social et le Banc d’Arguin, zone de nutrition et de reproduction du mulet (Bernardon et Mohamed Vall, 2004)[2][2] L’espace imrâgen ne se limite cependant pas au Banc d’Arguin. ...
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6 L’une des spécificités des techniques de pêche imrâgen réside dans le geste zootechnique consistant, une fois le poisson maillé et au terme de la séquence de pêche, à « saigner » l’animal. Pour ce faire, les pêcheurs brisent la colonne vertébrale du mulet en basculant énergiquement sa tête vers l’arrière. Cette technique, pratiquée dans la mer, vise non seulement à « tuer » (qtîl) l’animal avant de procéder à son démaillage, mais elle consiste aussi et surtout à vider l’animal de son sang afin d’obtenir une chair séchée (tishtâr) plus blanche et un produit de meilleure qualité[3][3] Le mulet est, parmi toutes les espèces pêchées par les...
suite. Cette qualité de chair est considérée comme la seule qui soit bonne pour la santé des individus qui viennent la consommer chez les Imrâgen, dans le cadre d’une démarche thérapeutique (Boulay, 2010).
7 Les captures sont ensuite transportées jusqu’à des huttes de paille, appelées tikâten (sg. tikît), qui tiennent lieu à la fois d’habitation et d’abri de transformation des produits de la pêche. Le saurage du mulet reste une activité féminine domestique : chaque mère de famille travaille dans sa tikît, aidée de ses filles, de ses parentes. Les connaissances sont progressivement assimilées par les jeunes filles avant même la puberté. Ces dernières commencent par remplir de menues besognes comme rassembler du bois mort ou des ossements de poisson pour nourrir le feu nécessaire à la préparation de l’huile. Puis, on leur demande de couper les têtes des mulets, ou de disposer les poissons tranchés sur la corde à séchage, deux opérations simples mais qui nécessitent déjà un certain soin, dont dépend la qualité du séchage. Une fois ces gestes maîtrisés, les jeunes filles peuvent commencer à participer aux activités plus techniques de tranchage.
8 Les Imrâgen, dont le dénominateur commun semble largement résider dans la pratique d’une même activité technique maritime et dépasser les appartenances tribales et statutaires classiques qui prévalent dans la société maure, se distinguent également par une forte tradition d’accueil d’individus « extérieurs ». Celle-ci passe avant tout par la transmission de savoir-faire techniques – la pêche au filet d’épaule pour les hommes et le tranchage/séchage du poisson pour les femmes – et de connaissances naturalistes (Boulay, 2008a : 16-17).
9 Si une partie des captures est consommée en frais, l’essentiel des poissons est traité par les femmes en vue de leur conservation. Les mulets sont ouverts par la partie dorsale, spécificité de la technique des femmes imrâgen. Ils sont ensuite éviscérés et mis à sécher à l’air libre pendant plusieurs jours. Les têtes sont mises à bouillir dans de l’eau de mer afin d’en prélever la graisse, à partir de laquelle on confectionne l’huile (dhen). Une fois la chair bien sèche, le poisson peut être conservé tel quel pendant plusieurs semaines (tishtâr), ou bien réduit en poudre (khlîc) et conservé dans des outres pendant au moins une année. C’est au moment du tranchage que les ovaires sont prélevés puis mis à sécher.
10 La particularité des produits imrâgen réside largement dans les vertus diététiques et thérapeutiques qu’on leur prête. La chair, l’huile et, secondairement, la poutargue sont réputées bonnes pour le diabète et d’autres maladies chroniques locales (Boulay, 2007 : 87). La saison de pêche voit ainsi affluer auprès des Imrâgen de nombreuses familles de pasteurs maures, qui consomment les produits de la pêche selon un régime spécifique, décliné en différentes recettes culinaires (mulet frais bouilli, cuit à l’étouffée dans sa graisse, rôti, semi-sec rôti, braisé…). On dit de ces individus qu’ils viennent se soigner. Leur séjour peut aller de 20 à 40 jours et est entièrement à la charge des familles de pêcheurs.
11 Cette période de cure, appelée geytna, constitue un temps d’apogée dans la vie régionale, au cours duquel les relations sociales entre pêcheurs et éleveurs sont renouées, dans le cadre de rapports à la fois de solidarité et de hiérarchie. La geytna du mulet jaune doit être envisagée dans le contexte d’une économie pastorale, qui comporte des périodes d’abondance d’aliments (lait et viande) et des périodes de pénurie, obligeant les éleveurs à consommer des produits de complément, comme les dattes, le poisson ou encore les graines, racines et autres baies sauvages (Boulay, 2008b).
Introduction de la technique du salé-séché chez les Imrâgen
12 Les produits imrâgen sont bien connus des sociétés de pêche européennes, présentes à Arguin depuis la fin du XIXe siècle (Chauveau, 1989 : 244), puis à Port-Étienne grâce à l’entremise d’Abel Gruvel, naturaliste, qui obtiendra la chaire de pêches et de productions coloniales d’origine animale au Muséum de Paris. La création de la Société industrielle de la Grande pêche (SIGP) en 1919 à Port-Étienne va introduire une innovation importante dans les techniques imrâgen de saurage.
13 La SIGP encourage certes les Imrâgen à fabriquer du poisson salé-séché mais elle est surtout intéressée par les ovaires de mulet jaune, qui, une fois salés, disposent d’un marché important en Europe méditerranéenne notamment. La SIGP installe, en 1932, une succursale à Mamghâr, le plus important village imrâgen de l’époque, situé près du Cap Timiris. Des années 1930 aux années 1970, la SIGP achètera plusieurs tonnes de poutargue[4][4] Jusqu’à 19 tonnes en 1970, selon Maigret et Abdallahi...
suite par an aux Imrâgen, ainsi que du poisson salé-séché, destiné aux marchés coloniaux d’Afrique occidentale et équatoriale[5][5] En faible quantité toutefois. Les Canariens, qui possèdent...
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14 La SIGP introduit le sel dans les techniques de conservation imrâgen. Les ovaires de mulet ne sont plus séchés dans le sable, comme avaient l’habitude de le faire les femmes imrâgen[6][6] La technique de séchage dans le sable est assez répandue...
suite, mais plongés dans la saumure avant d’être mis à sécher à l’air libre, puis pressés sur des planches de bois. Les « œufs » de mulets sont formés et calibrés selon les marchés visés. Ces tâches sont réalisées dans les tikâten familiaux et s’achèvent dans le local de la SIGP à Mamghâr, qui emploie quatre ou cinq hommes du village et un contremaître, plusieurs mois par an. Une fois le produit obtenu, il est trempé dans la paraffine pour arrêter le processus de séchage et conserver au produit sa souplesse.
15 S’ils ne perçoivent alors qu’une partie minime des bénéfices économiques de la valorisation de leurs produits[7][7] Les avantages politiques perçus seront plus importants...
suite, les Imrâgen apprennent de nouvelles techniques, sont en contact avec des pêcheurs canariens, nombreux à travailler avec la SIGP, et des techniciens français. Ils entrent aussi de plain-pied dans l’économie globalisée de l’époque, où la circulation des hommes et des savoirs est déjà très importante.
16 Pour différentes raisons, à la fois politiques et économiques, la SIGP périclite à la fin des années 1970 et la collaboration entre cette société et les Imrâgen s’achève. Les femmes vont néanmoins continuer à réaliser la poutargue, pour quelques sociétés installées à Nouadhibou, en maintenant certains savoir-faire introduits par la société : techniques de saumurage, de séchage et de calibrage des « œufs ». L’utilisation de la cire est abandonnée, sans doute faute de matière première et de marchés. La fabrication du poisson salé-séché est, elle, délaissée.
Nouvelle vague de mutations techniques
17 Les sécheresses des premières années 1970 déclenchent à la fois un début de sédentarisation des Imrâgen et l’agrégation à ce groupe de nouvelles familles issues du monde pastoral. Au même moment, le départ massif des pêcheurs canariens de Nouadhibou permet aux Imrâgen d’acquérir une flottille de lanches à voile[8][8] Embarcations canariennes à voile latine, de 8 à 10 m de...
suite, qui leur permettra de se rendre sur des zones de pêche éloignées des villages et de diversifier leurs cibles et leurs techniques.
18 La création du Parc national du Banc d’Arguin (PNBA), en 1976, scinde le littoral imrâgen en deux entités spatiales distinctes, l’une protégée[9][9] Le PNBA couvre une surface de 12 000 km2 et presque...
suite, contraignant les pêcheurs à pratiquer une pêche dite « de subsistance » et à préserver leurs techniques qualifiées de « traditionnelles », l’autre autorisant la pêche commerciale et les innovations techniques (pirogues, moteurs, nouvelles générations de filets).
19 En 1992, une société italo-mauritanienne, la SODIAP, s’intéresse de nouveau à la poutargue imrâgen et crée trois centres de collecte dans les villages situés au sud du PNBA. Cette société cible exclusivement les produits pêchés par les Imrâgen, qui présentent la particularité d’être « saignés ». Active jusqu’en 1998[10][10] La SODIAP devra fermer ses portes notamment du fait des...
suite, la SODIAP produit jusqu’à six tonnes de poutargue par an. Le produit est ensuite séché dans des fours à froid, à Nouakchott, et exporté en Sardaigne où il est très prisé lors des fêtes chrétiennes de Noël et de Pâques. C’est la technique de pêche imrâgen qui est ici valorisée tandis que le savoir féminin de traitement des captures est négligé par cette société, sans doute pour des raisons d’hygiène.
20 Lors de la saison 1994-1995, une fois ce marché de la poutargue relancé, des sociétés mauritaniennes, représentées par des campements installés entre les villages imrâgen situés à l’extérieur du Parc, s’intéressent à leur tour à ce produit. Cette année-là, le kg d’ovaires de mulet passe de 250 UM à 1500 UM. À partir de ce moment, des stocks très importants de mulets jaunes sont débarqués par des pirogues sénégalaises sur le littoral au sud du PNBA. Une fois les ovaires extraits, les carcasses sont jetées sur place. Les ovaires sont congelés et exportés par ces sociétés sans aucune transformation.
21 Le mulet jaune est, à partir de la fin des années 1990, destiné aux marchés urbains ou aux sociétés exportatrices d’ovaires de mulets congelés et non plus aux habitués de ces produits. Ce fait entraîne un changement très important dans le traitement de l’animal capturé : le mulet n’est plus « saigné » (mugenvî) puisque destiné à une clientèle qui consommera le mulet comme n’importe quel autre poisson frais du marché.
22 Enfin, l’accaparement des débarquements de mulets par les mareyeurs entraîne un brutal ralentissement des activités féminines de transformation. Les huttes de transformation (tikâten) se détériorent. Les relations de complémentarité entre hommes et femmes, pêcheurs et transformatrices, se dégradent et la place des femmes dans le groupe, jadis centrale, est soudain marginalisée. Plus largement, la cohésion sociale dans les villages imrâgen, qui reposait sur une répartition sexuée des activités de traitement des captures et sur des pratiques de consommation collective et d’hospitalité, se dégrade fortement.
23 La relance des produits imrâgen, à partir du début des années 2000, que nous allons à présent examiner, s’inscrit donc dans un contexte socio-économique marqué depuis près d’un siècle par différentes expériences de valorisation et par des transferts de savoir-faire entre Européens et Imrâgen. Elle s’inscrit toutefois dans des logiques différentes et répond à de nouveaux enjeux, ceux du « Développement durable ».
Savoir-faire « traditionnels » et « développement durable »
24 Depuis la signature de la Convention sur la diversité biologique (CDB) à Rio de Janeiro en 1992, les savoirs des communautés vivant dans des espaces reconnus pour la richesse de leur « patrimoine naturel » ont été placés au cœur des débats relatifs aux politiques de conservation et de développement menées dans les pays dits « du Sud » (Roussel, 2003). Cette attention nouvelle a enjoint les acteurs de ces espaces, au premier rang desquels les grandes ONG de conservation de la nature (Aubertin, 2006), à concevoir des projets autour de ces savoirs et produits locaux « traditionnels », désormais conçus comme des outils de gestion durable de l’environnement (Cormier-Salem et Roussel, 2005 : 521). S’il faut s’interroger sur la pertinence et l’efficacité de ces interventions, à l’image de celle que nous allons à présent évoquer, il est aussi important d’en mesurer les implications sur les savoir-faire concernés.
Une démarche de revalorisation des produits imrâgen
25 À la fin des années 1990, différents projets de développement proposent de relancer l’activité de transformation des femmes imrâgen. En 2001, l’Union mondiale pour la Nature (UICN) et la Fondation internationale du Banc d’Arguin (FIBA)[11][11] L’UICN intervient à partir de 2001 (projet Mulet 2001-2004,...
suite, deux partenaires importants du PNBA, commencent à intervenir auprès des transformatrices avec l’objectif de les aider à valoriser leur savoir-faire « traditionnel » et à mieux vendre leurs produits, pour, à terme, influer sur l’effort de pêche et protéger la ressource. Tandis que l’UICN opère à la fois dans le Parc et à l’extérieur de celui-ci, la FIBA n’intervient pour sa part qu’au sein du PNBA.
26 La démarche, portée par deux assistants techniques français (l’un employé par l’UICN, l’autre par la FIBA), est directement inspirée de l’approche « produit de terroir » visant, d’une part, à relancer une production locale emblématique d’un milieu et de savoirs spécifiques, et qui peut avoir une forte valeur ajoutée sur de nouveaux marchés, d’autre part, à faire davantage bénéficier les producteurs de cette spécificité et de sa valeur ajoutée potentielle. L’innovation porte essentiellement sur l’amélioration des conditions et des techniques de production, l’organisation du travail, et passe par l’introduction de nouvelles normes de conditionnement, de présentation des produits, de mise en marché.
27 Entre 2002 et 2006, l’UICN et la FIBA financent, parallèlement à la mise en place de groupes de transformatrices au sein de chaque village imrâgen du Parc, la construction de huttes de transformation « modernes », comprenant une dalle de ciment, des parois en planches et un toit en taule. L’intérieur est équipé de tables de travail et d’armoires de rangement. Les groupes de femmes sont censés se relayer dans ces nouvelles générations de tikît.
28 Avant le démarrage de la campagne de pêche (octobre), des formations sont organisées au cours desquelles sont proposés aux femmes des outils et gestes censés améliorer l’hygiène des produits, parallèlement à l’octroi d’équipements : distribution de blouses et de gants, utilisation d’eau de javel pour laver les instruments avant et après les activités de tranchage, fourniture de grands seaux en plastique pour laver le poisson.
29 De nouveaux critères d’appréciation de la qualité des produits sont également suggérés aux femmes. La poutargue doit être « bien orange » et non pas rouge, signe que le poisson n’a pas été saigné immédiatement. Elle doit être dépourvue de bulles d’air, signe d’un mauvais séchage ou d’une mauvaise répartition du sel, ou d’altérations dues à des insectes. Elle doit être légèrement aplatie et relativement souple au toucher. La chair du poisson séchée doit pour sa part être « bien blanche », la présence de rouge signalant un poisson mal saigné, dont la chair se détériorera plus vite et produira un goût plus prononcé.
30 Dans le domaine du conditionnement, afin de faciliter l’écoulement des produits des femmes imrâgen et de court-circuiter la filière de commercialisation existante, jugée défavorable aux transformatrices, ces dernières se voient octroyer des sachets en papier, portant la marque « produits traditionnels imrâgen », à des coûts minimes. Depuis la campagne 2006-2007, le projet introduit l’utilisation d’une petite machine permettant d’emballer la poutargue sous vide, selon la technique du thermocollé, dans deux villages du PNBA. Cette technique permettrait de conserver plus longtemps la fraîcheur et la souplesse du produit salé-séché. La machine n’est toutefois utilisée que par l’agent expatrié, qui pèse, conditionne et collecte les produits qu’il achemine à Nouakchott.
Adéquation de cette intervention aux contraintes et enjeux locaux
31 Cette opération n’est pas sans montrer une certaine pertinence au regard à la fois du contexte de la pêcherie et de l’importance locale de ces produits. Elle se traduit effectivement par une relance timide des activités des transformatrices et donc par une « sauvegarde » provisoire des savoir-faire des femmes. Elle restaure partiellement leur rôle dans l’économie domestique. Néanmoins, nos enquêtes ont fait ressortir qu’elle s’avérait peu en phase avec les conditions (techniques, économiques, socio-culturelles) de production des transformatrices (Boulay, 2007) et que son bénéfice économique restait très limité[12][12] 76 kg de poutargue ont ainsi été mis sur le marché lors...
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32 Tout d’abord, on remarque que les nouveaux abris de transformation communautaires sont trop peu nombreux et ne tiennent compte ni des techniques des femmes, ni de la configuration spatiale des tikâten traditionnels, ni enfin de l’organisation sociale du travail. Ces tikâten communautaires ont, de plus, été accaparés par quelques groupes de femmes, qui ont ensuite capté l’attention du projet au détriment d’autres groupes restés à la marge. La dimension socio-culturelle des huttes de transformation, qui sont aussi des lieux d’hospitalité et de sociabilité, n’a pas été prise en compte.
33 Ensuite, on note que les conditions de séchage offertes par ces abris « modernes » sont moins bonnes que celles des huttes en paille. La mauvaise ventilation intérieure ne favorise pas le séchage des produits. Ces abris, qui peuvent paraître plus « propres » et plus « modernes » à l’œil d’un étranger, présentent en outre des conditions de confort inadaptées aux postures techniques des transformatrices, qui ont l’habitude de travailler à même le sol. Enfin, ces nouvelles générations de tikâten ne comportent pas d’espace de cuisson destiné, dans la hutte traditionnelle, à la réalisation de l’huile et aux préparations culinaires. Par conséquent, elles ne prennent en compte que certains aspects de la chaîne opératoire de fabrication des produits.
34 Par ailleurs, les normes et gestes d’hygiène introduits ciblent le tranchage mais ne s’intéressent pas à l’hygiène des pièces durant le séchage, moment où le poisson est pourtant le plus exposé aux insectes. Les formations proposent des améliorations techniques recourant souvent au lavage à l’eau douce mais celle-ci coûte très cher sur place et grève déjà lourdement le budget des ménages.
35 Quant aux critères de qualité des produits, ils ont été décidés par les experts du projet et n’ont pas fait l’objet de discussions avec les intéressées. Ces critères ont par ailleurs été choisis par rapport à des consommateurs ciblés par le projet, la communauté expatriée à Nouakchott, sans concertation avec les productrices.
36 De fait, l’intervention cible deux produits du mulet jaune, la poutargue et le séché-pilé, mais ne s’intéresse pas au poisson séché entier (tishtâr), qui est pourtant le produit le plus recherché par les habitués mauritaniens. Les filières locales sont ignorées : les commerçants n’ont pas été impliqués dans la relance de ces produits, alors que le marché potentiel à Nouakchott, certes actuellement moribond, n’en reste pas moins important.
Un savoir-faire revisité
37 Au-delà de la question de l’adéquation d’une telle intervention aux enjeux locaux (techniques, économiques, sociaux et culturels) de l’activité de transformation du poisson par les femmes imrâgen, c’est bien celle du sens nouveau donné à cette activité en perte de vitesse, ainsi qu’à l’ensemble des savoir-faire qu’elle mobilise, qui est posée. C. Bromberger et D. Chevallier (2004) ont fort bien montré, dans un contexte européen, en quoi ces relances de traditions locales (fêtes, produits, préparations alimentaires, etc.) pouvaient être considérées comme des innovations à part entière puisque consistant en une nouvelle mise en forme et en sens de ces mêmes traditions[13][13] Pour C. Bromberger et D. Chevallier, une relance...
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38 Ce projet de relance constitue aussi une innovation, à différents égards : nouvelles normes de production, nouveaux modes de présentation des produits, nouvelle clientèle ciblée, nouvelle organisation collective des activités de production, etc. Ces évolutions, largement imposées par les porteurs du projet, ont d’ailleurs reçu un accueil pour le moins mitigé de la part des productrices imrâgen : comme dans tout projet de développement, l’innovation a fait l’objet d’une appropriation très sélective (Olivier de Sardan, 2005 : 91) et inégale de la part des « bénéficiaires », ce qui n’a pas empêché les concepteurs du projet de le reconduire sur plusieurs années.
39 Si la nouvelle mise en forme du savoir-faire « traditionnel » des femmes se constate aisément, sa nouvelle mise en sens est plus difficile à saisir : on peut se demander quel sens peut bien avoir ce type de démarche, à la fois pour ses promoteurs, qui ont bien conscience du caractère artificiel et non pérenne de leur appui, et pour ses bénéficiaires, qui peinent à en voir les retombées écologiques et surtout économiques.
40 Il nous semble que, dans le cadre du Parc national du Banc d’Arguin, aire marine protégée classée au patrimoine mondial de l’Unesco en 1989, cette relance répond à un autre enjeu que ceux du développement socio-économique ou de la protection d’une espèce : celui de la production/restauration d’une « tradition imrâgen ». Le savoir-faire des femmes imrâgen ne vaut plus en effet pour ce qu’il est (connaissances visant à une certaine efficacité technique), mais bien plutôt pour ce qu’il peut représenter, donner à voir d’une authentique « culture » imrâgen. Le savoir-faire est ici utilisé par les acteurs impliqués dans cette affaire pour, d’une part, donner à ces produits une « marque », une « identité » susceptible de toucher une clientèle non familière de la chair de mulet séchée ou de la poutargue, d’autre part, pour contribuer à entretenir le mythe d’un peuple d’authentiques pêcheurs au PNBA, au risque d’une « vitrification patrimoniale » (Bérard et Marchenay, 1998).
41 Cela passe par un processus de requalification des savoir-faire liés au produit, que l’on va présenter comme « traditionnels » et donc « durables », « locaux », etc. Ces nouveaux qualificatifs sont censés séduire un public étranger en quête d’authenticité et de traditions et prêt à payer plus cher pour consommer des produits réalisés par de petits producteurs, dont on pense qu’ils pratiquent encore une pêche traditionnelle (Boulay et al., 2009). Cette valeur patrimoniale est censée accroître la valeur économique de ces produits, et peut être validée au moyen d’un dispositif de certification/labellisation, bien rôdé en Europe, conçu comme seul à même de procurer à ces produits et au savoir-faire qui leur est lié, une reconnaissance internationale. Celle-ci à son tour garantirait l’accès à de nouveaux marchés et aides extérieures.
42 Il y a bien eu là une nouvelle mise en sens du savoir-faire des femmes imrâgen. Leur savoir-faire réservé, compris et activé dans des logiques alimentaires et médicinales, est désormais pensé et représenté comme un savoir-faire communautaire écologiquement « responsable »[14][14] « Dans le mulet, tout se transforme, rien ne se perd »,...
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Vers une reconnaissance internationale du savoir-faire imrâgen ?
Enjeux d’une labellisation internationale
43 Bien souvent, les démarches de certification exogènes visent l’accès à des marchés occidentaux, conçus comme plus lucratifs que les marchés locaux. Elles cherchent et construisent des éléments susceptibles de fonder la crédibilité des produits « traditionnels » sur ces marchés, en valorisant soit leur forte spécificité culturelle, soit leurs vertus (nutritives, diététiques, thérapeutiques…). La certification ou la labellisation apparaissent dès lors comme des moyens décisifs pour établir une reconnaissance des produits mais aussi des sociétés et milieux dont ils sont issus, comme l’illustrent les deux exemples suivants.
44 La démarche de l’UICN vise, à moyen terme, une éco-certification de la pêcherie du mulet et des produits imrâgen. Des contacts ont lieu en ce sens entre l’UICN et le Marine Stewardship Council (MSC), organisation internationale dont l’objectif est d’inverser le déclin des stocks de poissons mondiaux par le biais d’incitations commerciales et de programmes de certification et d’étiquetage écologique des pêcheries (Queffelec, 2007 : 31). Fin novembre 2007, le MSC annonce que la pêcherie du mulet du Parc national du Banc d’Arguin est entrée dans un processus d’évaluation pouvant conduire à une éco-labellisation.
45 Parallèlement à cette démarche, une ONG locale, « Mauritanie 2000 », met sur pied un partenariat avec Slow Food, organisation éco-gastronomique internationale[15][15] Organisation fondée en 1989 pour agir contre les mauvaises...
suite. L’objectif de ce partenariat est d’appuyer l’ONG, et à travers elle les productrices imrâgen, dans la recherche de marchés alternatifs, dans l’amélioration de leurs techniques de fabrication et de conditionnement des produits. Dans le cadre de ce partenariat et à l’occasion des forums internationaux « Terra Madre » 2004 et 2006, des échanges de savoir-faire ont lieu entre des producteurs de poutargue du village italien d’Orbetello et « Mauritanie 2000 ». Les enjeux de ces échanges pour les productrices imrâgen sont avant tout économiques : à Nouadhibou, en 2008[16][16] Suite à une première expérience, conduite en 2007, et...
suite, un projet de création d’un « laboratoire de transformation » permettant de respecter les normes d’exportation européennes, est lancé avec l’appui de la région italienne du Piémont. Aujourd’hui, la poutargue des Imrâgen fait partie des dix produits qualifiés de « sentinelles »[17][17] Ce concept de « sentinelle » désigne des productions...
suite par Slow Food en Afrique[18][18] Les produits sentinelles de trois cents « communautés »...
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46 On est là face à deux démarches de qualification différentes qu’il est opportun de comparer. Le MSC est un organisme de certification privé (né d’un partenariat entre une autre puissante ONG internationale de conservation de la Nature, le WWF, et la firme internationale UNILEVER), qui privilégie l’« entrée pêcherie » et vise avant tout la préservation de la ressource. La démarche du MSC mise sur une certification pour l’exportation, et suppose, une fois la pêcherie sélectionnée, une mise aux normes occidentales des techniques et des produits. Les produits certifiés sont destinés à des marchés pouvant certes générer de la valeur ajoutée mais qui ciblent des consommateurs occidentaux aisés. Le MSC s’intéresse uniquement à la pêche imrâgen du Parc national du Banc d’Arguin, considérée comme écologique et exclut donc les villages, produits et savoirs imrâgen situés hors du Parc.
47 Slow Food, pour sa part, n’est pas un organisme de certification à proprement parler, bien qu’il joue un rôle important d’identification de communautés de producteurs et qu’il qualifie certains produits de « sentinelles ». C’est par contre un lobby de plus en plus puissant, qui peut permettre de lever des fonds au profit d’un groupe de producteurs. Il privilégie l’entrée savoir-faire pour défendre une communauté, ses pratiques et son terroir. La démarche Mauritanie 2000/Slow Food cible clairement un produit, la poutargue, et le marché européen. Elle ne se limite pas au Parc mais aux lieux où l’on transforme selon la technique imrâgen : elle n’est donc pas opposée à l’idée d’un savoir-faire qui circule, ni encore moins à une « délocalisation » du savoir-faire imrâgen. Enfin, elle n’intervient pas directement dans le procès de production mais appuie, conseille les producteurs tout en leur procurant des opportunités d’enrichir et de valoriser leurs savoir-faire.
Atouts et limites de cette reconnaissance extérieure
48 Ces deux démarches à l’œuvre permettent de tirer quelques enseignements et ne sont pas sans soulever un certain nombre de questions.
49 On remarque en premier lieu que ces démarches, comme du temps de la SIGP du reste, sont suscitées par des groupes d’intérêts étrangers et visent des marchés occidentaux : les consommateurs locaux et les filières locales ne sont donc pas, a priori, les bénéficiaires prioritaires des efforts consentis pour promouvoir ces savoir-faire et produits. On peut en outre s’interroger sur l’interventionnisme croissant des ONG dans ce domaine, qui jouent certes un rôle important dans la recherche de soutiens et de reconnaissances extérieurs, mais dont les actions de terrain ne sont, bien souvent, pas à la hauteur des efforts de communication fournis dans la recherche de partenariats et de fonds. D’où un certain décalage entre, d’une part, l’amélioration de la représentativité de ces produits et producteurs sur des forums locaux et internationaux, les sites internet, et, d’autre part, les conditions de vie et de travail des producteurs[19][19] En dépit de moyens très importants injectés dans le Parc...
suite.
50 Comme dans le cadre du tourisme, qui suscite des dynamiques de valorisation du patrimoine local à des fins économiques, on constate un hiatus entre les injonctions patrimoniales des organismes du Nord, encourageant les Imrâgen à valoriser leurs traditions, et les bénéfices effectivement perçus par ces derniers. Ce hiatus peut se traduire par une folklorisation des « savoir-faire traditionnels » des producteurs sans progrès socio-économique équivalent.
51 Les discours et stratégies de valorisation présentés obligent par ailleurs à spécifier et à procéder à des choix (communauté productrice, lieu de production, technique de fabrication, qualité et typicité du produit…), qui exigent ensuite de définir des critères de sélection des « bons » produits. La démarche du MSC spécifie fortement le lieu de production, le risque étant d’exclure une partie des producteurs imrâgen de poutargue – ceux vivant hors du PNBA qui pêchent en pirogue à moteur – et d’accentuer le phénomène d’« autochtonisation »[20][20] Ceux-ci ne se définissent plus seulement en référence...
suite des Imrâgen résidant dans le Parc national (Cheikh, 2003 : 17 ; Dahou et Cheikh, 2007). La démarche de Mauritanie 2000 et Slow Food semble moins restrictive quant à l’origine géographique du produit et davantage en phase avec les spécificités sociales et territoriales de ce groupe pour qui le savoir-faire doit être non pas exclusif mais bien inclusif.
52 Ces constats mettent rapidement ces organismes devant leurs propres contradictions. La démarche du MSC qui vise à préserver la ressource dans le Parc national ne présente absolument aucune garantie de régénération des stocks de mulet jaune : si, en effet, le MSC certifie la pêcherie du mulet dans le Parc, rien n’empêchera la flottille artisanale motorisée de continuer de prélever des stocks importants de mulet hors du Parc, puisque cette espèce est migrante. Par ailleurs, les bénéfices économiques de cette protection parviendront-ils effectivement aux producteurs ? Les normes d’hygiène exigées pour l’exportation de produits certifiés par le MSC sont-elles actuellement applicables aux techniques et produits imrâgen et ne seront-elles pas, paradoxalement, destructrices de la spécificité de ces produits ?
53 Le caractère « produit traditionnel imrâgen » affiché par Slow Food et Mauritanie 2000 ne semble pas véritablement en phase avec la réalité. L’ONG Mauritanie 2000 peine en effet à travailler à l’intérieur du Parc, où la pêche est pratiquée de façon écologique et « traditionnelle »[21][21] Du fait notamment de la mainmise croissante des ONG de conservation...
suite ; la poutargue produite à Nouadhibou est extraite majoritairement de mulets noirs, qui sont pêchés par des équipages non imrâgen travaillant dans des pirogues à moteur et qui ne sont pas saignés comme le veut la technique imrâgen. Les œufs sont par contre réalisés selon une technique enseignée par des femmes imrâgen domiciliées à Nouadhibou. Mauritanie 2000 utilise avant tout l’image de la « tradition imrâgen » pour obtenir l’appui de Slow Food dans sa démarche d’exportation lucrative de poutargue. Mais les produits réalisés dans un local de Nouadhibou, mis aux normes européennes par l’ONG Mauritanie 2000, pourraient-ils se voir attribuer, un jour, la marque « produit traditionnel des femmes imrâgen » ?
Conclusion
54 Les connaissances techniques des pêcheurs et transformatrices imrâgen furent très tôt en contact avec des savoir-faire « extérieurs » et confrontés dès le début du XXe siècle à des innovations techniques, conçues pour commercialiser les produits sur des marchés éloignés (Europe pour la poutargue et colonies d’Afrique centrale pour le poisson salé-séché). Ces contacts, dans le contexte d’une économie coloniale, obligèrent les Imrâgen à sortir de leur isolement technique, économique et social.
55 Plus récemment (années 1980 et 1990), le développement rapide de la pêche embarquée chez les Imrâgen s’est traduit par une brutale accentuation de la pression sur la ressource et par un abandon de certains savoir-faire de pêche et de transformation. Cette évolution suscita l’intervention d’ONG, qui tentèrent de relancer les produits et savoirs « traditionnels » imrâgen, en proposant des innovations techniques et en cherchant des marchés « alternatifs » pour ces produits.
56 Mais cette relance, qui semble davantage miser sur une reconnaissance internationale des produits plutôt que des producteurs, peine à se concrétiser, du fait d’un manque d’adéquation au contexte de production local et sans doute faute d’une réelle volonté de prise en compte des formes locales de transmission, de circulation des savoirs et des produits imrâgen. Cette relance « fabrique » du patrimoine à des fins économiques extérieures et celui-ci échappe aux populations qui sont pourtant censées le définir et le défendre…
Bibliographie
Références
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Notes
[1] BIODIVALLOC est un programme scientifique pluridisciplinaire (2006-2009), financé par l’ANR et piloté par l’UMR 208 PALOC « Patrimoines locaux » de l’IRD, portant sur les démarches et instruments de valorisation de productions localisées dans les aires protégées des pays en développement. 
[2] L’espace imrâgen ne se limite cependant pas au Banc d’Arguin. Si une partie des pêcheurs est active à l’intérieur du Banc d’Arguin, une autre partie intervient au sud du Cap Timirîs, jusqu’à la latitude de Nouakchott. La présence de campements imrâgen est également attestée au nord du Cap Blanc (actuel Sahara Occidental). 
[3] Le mulet est, parmi toutes les espèces pêchées par les Imrâgen, la seule qui fasse l’objet de ce geste, sans doute parce qu’elle est la seule présentant pareille quantité de sang. 
[4] Jusqu’à 19 tonnes en 1970, selon Maigret et Abdallahi (1976 : 7). 
[5] En faible quantité toutefois. Les Canariens, qui possèdent et pratiquent cette technique de transformation par salage depuis plusieurs siècles sur les côtes du Sahara, restent en effet les principaux fournisseurs de ces produits à la SIGP, jusqu’à leur départ en masse de Nouadhibou dans les premières années 1970. 
[6] La technique de séchage dans le sable est assez répandue dans cette région. Elle est, par exemple, pratiquée pour la conservation des surplus de lait (le-ben el-gâres). Les « œufs » de mulet étaient par ailleurs considérés comme des produits de seconde importance et peu recherchés, contrairement à la chair de mulet ou à l’huile. 
[7] Les avantages politiques perçus seront plus importants puisque la SIGP, en 1947, soit deux ans après une première tentative de l’administration coloniale, rachètera les redevances versées par 32 pêcheurs de Mamghâr à leurs « suzerains » trârza, en échange d’une année de versement des produits de leur pêche (Cheikh, 2002 : 17). 
[8] Embarcations canariennes à voile latine, de 8 à 10 m de coque. De par leur faible tirant d’eau et la simplicité de leur gréement, les lanches sont très bien adaptées à la navigation dans les hauts fonds du golfe d’Arguin et à la manœuvre dans les opérations d’encerclement des bancs de poissons. Si quelques unités sont présentes chez les Imrâgen dès le début du XXe siècle, elles servent avant tout au transport de l’eau et des vivres sur la côte. 
[9] Le PNBA couvre une surface de 12 000 km2 et presque un tiers du littoral mauritanien. Il est régi par la loi 2000-024 et ses décrets d’application, qui limite l’accès aux ressources naturelles aux seuls « résidents », pêcheurs et pasteurs. 
[10] La SODIAP devra fermer ses portes notamment du fait des contraintes draconiennes imposées par la Communauté européenne à l’exportation des produits de la mer. 
[11] L’UICN intervient à partir de 2001 (projet Mulet 2001-2004, PAGCMS 2004-2007), la FIBA à partir de 2002 (Projet Vers une Pêche Durable Imraguen 2002-2004, Projet Régulation de l’Accès aux Ressources 2005-2009). 
[12] 76 kg de poutargue ont ainsi été mis sur le marché lors de la campagne 2006-2007, 176 kg l’année suivante, pour environ 200 femmes impliquées dans l’opération. 
[13] Pour C. Bromberger et D. Chevallier, une relance comporte plusieurs aspects : « une adaptation de pratiques et de savoirs obsolètes à une nouvelle demande ; l’élaboration de modèles et de normes attestant de leur authenticité ; l’insistance emphatique sur la singularité du territoire où est circonscrit le phénomène ; le recours à l’histoire et à la mémoire pour garantir la typicité du produit ; la mobilisation de réseaux d’acteurs (individus, institutions) concourant au projet et à sa promotion auprès du public » (2004 : 13). 
[14] « Dans le mulet, tout se transforme, rien ne se perd », souligne à l’époque le slogan d’une affiche de l’UICN. 
[15] Organisation fondée en 1989 pour agir contre les mauvaises pratiques alimentaires et la disparition de produits traditionnels locaux respectueux de l’environnement et de la santé humaine (www.SlowFood.org). 
[16] Suite à une première expérience, conduite en 2007, et ayant consisté à fabriquer une petite quantité de poutargue dans une usine de Nouadhibou aux normes européennes. 
[17] Ce concept de « sentinelle » désigne des productions locales spécifiques, souvent mal connues, et les savoir-faire qui les accompagnent, et qui sont présentés comme menacés d’extinction. 
[18] Les produits sentinelles de trois cents « communautés » furent présentés au salon international du goût de Turin, du 23 au 27 octobre 2008. 
[19] En dépit de moyens très importants injectés dans le Parc et dans les villages imrâgen depuis les années 1990, et de la faiblesse du peuplement de la zone, cette communauté vit dans des conditions d’accès aux services essentiels (eau, santé, éducation) extrêmement précaires. Elle est par ailleurs confrontée à une forte extraversion de son économie (Weigel, Féral et Cazalet, 2007). 
[20] Ceux-ci ne se définissent plus seulement en référence à une pratique technique partagée, mais aussi, et c’est là la nouveauté pour un groupe présentant encore une très forte inclination à la mobilité, relativement à un ancrage spatial localisé dans le Parc, ancrage octroyant une légitimité dans l’accès aux ressources générées par l’aire protégée (ressources naturelles, projets de développement, micro-crédits…). 
[21] Du fait notamment de la mainmise croissante des ONG de conservation de la nature sur cet espace, qui en ont fait une véritable chasse gardée.
Résumé
Les produits des pêcheurs imrâgen du littoral mauritanien, réalisés à partir du mulet jaune, suscitent l’intérêt des Occidentaux depuis le début du XXe siècle et ont fait l’objet de différentes démarches de valorisation. Ces interventions passées et présentes, qu’elles soient guidées par des logiques économiques, écologiques ou de développement, se traduisent par une confrontation des savoir-faire imrâgen avec des savoir-faire extérieurs, par des innovations techniques plus ou moins bien appropriées selon leur pertinence et leur adéquation aux conditions locales de production, et par le recours à des instruments et réseaux de reconnaissance globaux. C’est cette confrontation que ce texte propose d’interroger, à travers la description et l’analyse d’une intervention récente de relance des produits des femmes imrâgen du Parc national du Banc d’Arguin, portée par deux ONG internationales de conservation de la nature.
Mots clésImrâgen, Mauritanie, savoir-faire, traditions, circulation, écologie, globalisation, relance, labellisation
Mauritanian littoral Imragen women’s know-how facing globalization
Since the begining of the 20th century, mauritanian littoral imrâgen products, made of yellow mullet, have aroused interest amongst western people and have been subjected to several promotion initiatives. These past or present interventions, either guided by economic, ecological, or “development” goals, show themselves in a confrontation between imrâgen’s know-how and foreign know-how, by technical innovations more or less suitable depending on their relevance and appropriateness to local manufacturing conditions, and by the use of global recognition intruments and networks. This text aims at questioning this confrontation through the description and the analysis of a recent intervention of “requalification” of Banc d’Arguin National Park imrâgen women products, led by two international nature conservation NGOs.
Keywords
Imrâgen, Mauritania, know-how, traditions, circulation, ecology, globalization, revival, labelization
Resumen
Desde el principio del siglo XX, los productos de los pescadores imrâgen del litoral mauritano, hechos con mújol amarillo, provocan el interés de los Occidentales y son objeto de varios intentos de valorización. Dichas intervenciones pasadas o presentes, que estén conducidas por lógicas económicas, ecológicas o «de desarrollo», se manifiestan por un cotejo de los conocimientos técnicos imrâgen con conocimientos técnicos exteriores, por innovaciones técnicas más o menos bien apropiadas según su pertinencia y adecuación con las condiciones locales de producción, y por el recurso a instrumentos y redes de reconocimiento globales. Este texto se propone interrogar dicha confrontación, eso a través de la descripción y del análisis de una reciente intervención de recalificación de los productos de las mujeres imrâgen del Parque Nacional del Banco de Arguin, conducida por dos ONG internacionales de conservación de la naturaleza.
Palabras claves
Imrâgen, Mauritania, conocimientos técnicos, tradiciones, circulación, ecología, globalización, renuevo, labelización
PLAN DE L'ARTICLE
POUR CITER CET ARTICLE
Sebastien Boulay « Le savoir-faire des femmes Imrâgen du littoral mauritanien à l'épreuve de la mondialisation », Revue d'anthropologie des connaissances 3/2011 (Vol. 5, n° 3), p. 492-508.
URL : www.cairn.info/revue-anthropologie-des-connaissances-2011-3-page-492.htm.
DOI : 10.3917/rac.014.0492.