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S'inscrire Alertes e-mail - Revue d'anthropologie des connaissances Cairn.info respecte votre vie privéeVous consultezUn travail de Pénélope au musée
Décomposer et recomposer une base de donnéesAuteurTiziana Nicoletta Beltrame du même auteur
Tiziana Nicoletta BELTRAME est doctorante au sein du Laboratoire d’Ethnologie et Sociologie Comparative de l’Université Paris Ouest Nanterre La Défense, en cotutelle avec l’Université de Pérouse (Italie) dans le cadre de la convention européenne AEDE (Anthropologie et Ethnologie Doctorat Européen). Elle collabore avec la plateforme « Artmap » qui réunit des chercheurs provenant d’horizons de recherche variés (anthropologie, histoire des sciences, arts visuels) expérimentant de nouveaux modes d’appréhension du milieu ambiant et de la culture matérielle. Adresse : Maison René-Ginouvès Archéologie et Ethnologie 21, allée de l’Université F-92023, Nanterre Cedex Courriel : belletrame@gmail.comsuite
Introduction
Le monde des musées est, de nos jours, confronté aux transformations des pratiques qui façonnent les institutions culturelles. Le musée du quai Branly (MQB), naguère au cœur du débat sur l’esthétisation des artefacts ethnographiques[2][2] Voir « Le moment du quai Branly » (sous la...
suite , offre un terrain d’analyse significatif. L’artefact décontextualisé à l’époque du déménagement du musée de l’Homme (MH) et du musée national des Arts d’Afrique et Océanie (MNAAO) est recontextualisé dans la nouvelle institution qui a ouvert ses portes en 2006. Autrefois objet de science, l’artefact devient « œuvre d’art et de civilisation »[3][3] Le déménagement concerne l’ensemble des collections...
suite . La contextualisation des objets au MH était le fruit du travail de chercheurs membres du laboratoire d’ethnologie (CNRS), qui englobait aussi les conservateurs. Ces collections, anciennement sous la tutelle du ministère de l’Éducation nationale, passaient au MQB sous la direction du département « Patrimoine et collections » qui est sous la tutelle du Service des Musées de France[4][4] Deux précisions s’imposent : d’une part, l’inventaire...
suite . La nouvelle muséographie proposait de réunir des objets en raison de leurs ressemblances formelles et négligeait les séries documentaires qui dominaient auparavant au musée de l’Homme.
2 La collection du musée du quai Branly comprend environ 300 000 objets. Ceux-ci ont été nettoyés, restaurés et inventoriés pièce par pièce. Les manipulations techniques, que sont les opérations de reliure, de numérisation et de documentation, imposent le suivi perpétuel et les corrections sans fin des fiches informatiques des objets dans le nouveau dispositif de classement et de gestion informatisée des collections : la base « TMS objets » (The Museum System Objects). Cette base de données peut être conçue comme un lieu social (Hine, 2006) et un lieu de savoir (Jacob, 2007) où les informations sont créées, modifiées, effacées et échangées par les différents services du musée : services informatique, de conservation, de documentation, de restauration, de régie des œuvres, des expositions. Comme le suggère Hine (2006), la base de données impose une forme singulière de logique informatique de savoir sur les collections, elle crée de nouveaux régimes de communication, de nouvelles formes de collaboration et de nouvelles organisations de l’espace. Le maniement des données, tel qu’il est réalisé, rompt avec l’ancien système classificatoire : les fichiers en bois du musée de l’Homme sont remplacés par l’interface entre information et usager de la base des données numérisées « TMS Objets ». Les classements par tiroirs de ces meubles se transforment en rubriques et thésaurus[5][5] Vocabulaire structuré dont les termes sont liés par...
suite de la fiche TMS, où s’opère la modification des liens entre informations et objets. Les fiches en papier du musée de l’Homme ont disparu, l’information et l’objet ont changé en termes de régime de présence. La photo d’identification des objets de la fiche MH devient un objet de la collection de l’iconothèque du MQB. La matérialité des supports, les multiples possibilités de rangement et de création de liens, la mise en relations des rubriques de la fiche, agissent sur le contenu des données relationnelles[6][6] La base de données relationnelle est un système où...
suite . Des nouvelles perspectives s’ouvrent pour la recherche documentaire et la construction du savoir. L’emplacement de la donnée documentaire ne relève pas simplement de sa situation dans un espace de stockage, mais il définit aussi le système auquel elle appartient.
3 Ce processus débouche ultérieurement sur une nouvelle production de sens. Le caractère énigmatique des principes de classement documentaire que soulignait Parry (2007, p. 36) ne disparaît pas avec l’entrée de la logique informatique dans les musées. Bien au contraire, l’extraction des informations sur les collections et la manipulation du corpus des données fragmentées témoignent de la multiplicité des trajectoires de recherche documentaire créées au sein du musée du quai Branly. J’ai ainsi choisi de m’intéresser à la création d’un thésaurus « catégories » selon l’usage des objets des collections. Dans ce cadre, les catégories ne sont pas des représentations mais des « formules d’opérations possibles » (Fradin, Quéré et Widmer, 1994) pour des activités pratiques de classification (standardisation requise par le système). L’objectif du musée est d’aboutir à des recherches fédérées entre bases des données (TMS iconothèque et TMS objets) utilisables sur le Net. Le thésaurus « catégories » d’objets est un espace d’interaction entre conservateurs, administrateur et responsable de la base de données, et public, tel qu’il est imaginé.
4 La base de données TMS constitue le dispositif documentaire et de classement des objets conçu comme l’infrastructure du savoir (Bowker et Star, 1999). Il s’agira donc de rendre visible cette infrastructure, de dévoiler l’énigme attaché au caractère massif de la documentation à travers l’observation des gestes qui accompagnent le rattachement de la catégorie à l’objet. La taxonomie fonctionnelle, construite afin d’accéder aux données, se fond avec les classifications mises en place par les conservateurs pour organiser les informations. Dagognet (1970, p. 17) écrit : « C’est là toute notre conclusion que les documents nous imposent, bon gré mal gré à savoir que de nommer et ordonner le monde le changeait dans ses profondeurs ». Manovich (1999) explique qu’une base de données, loin d’être un simple instrument, constitue un système de pensée. Dans ce cadre, elle est présentée comme un dispositif de déploiement du savoir (Knorr-Cetina, 1998).
5 L’enquête ethnographique présentée ici est issue d’un travail de terrain au musée du quai Branly dans le cadre d’une thèse en anthropologie. Celle-ci porte sur la reconfiguration des objets des collections de la nouvelle institution par le biais de l’informatisation. En 2006, j’ai mené des entretiens avec l’administrateur de la base de données « TMS Objets » pour préparer mon terrain d’enquête. J’ai ensuite effectué entre 2007 et 2009 deux stages de six et trois mois respectivement auprès du service de gestion de la base « TMS Objets », où j’étais en relation constante avec la responsable de la base, conservateur formée en archéologie et avec l’administrateur « TMS Objets », historien de l’art. Ils s’occupent d’une part de la gestion de l’inventaire et du catalogage documentaire des collections, dont il sera question dans cet article, et d’autre part de la traçabilité de l’objet. En tant que stagiaire, j’ai suivi la responsable de cette base de données pendant l’élaboration des catégories pour la création du thésaurus en présence de la responsable de la base de données « TMS Iconothèque » (dessins, photographies, etc.) et de l’une des responsables des collections. La petite équipe de conceptualisation s’est réunie dans le bureau de la responsable de la base « TMS objets » une dizaine de fois au cours d’une période de six mois (janvier-juin 2007) afin de structurer le thésaurus à présenter ensuite à l’ensemble des conservateurs et responsables de collections. J’ai ainsi participé à trois séances plénières de validation des catégories (juin-juillet 2007). En 2008, je suis restée assise quelques jours durant à côté de la responsable de la base des données à son poste d’ordinateur pour observer le travail d’indexation du thésaurus « catégories ».
6 La première partie de l’article porte sur l’élaboration du thésaurus « catégories ». Ce dernier rompt les liens existant entre les objets et les fiches manuscrites du musée de l’Homme qui contenaient jusqu’à présent les informations ; entre les informations et les personnes qui les ont fixées sur le papier et actualisées au fil du temps. La deuxième partie est centrée sur les points de vue, divers, des professionnels du musée. Ils usent des catégories fondées sur des modes de constitution des collections, mais qui mettent également en jeu les attentes prêtées aux potentiels usagers (institutionnels et privés). Les différentes logiques sous-jacentes à la réalisation du thésaurus surgissent à l’occasion de la validation des catégories menée par l’ensemble des responsables des unités patrimoniales et des collections. C’est au même moment que les conservateurs entrent en contact avec les infrastructures informationnelles (la base des données). La troisième partie est focalisée sur le travail pratique d’indexation mené par la responsable de la base de données « TMS objets » : comment une catégorie est rattachée à une fiche de l’objet. Ce travail solitaire d’indexation est le lieu de production des trajectoires de recherche qui découle pourtant d’un travail collectif. Ce n’est qu’à la fin de ces opérations que tous les objets rentreront en principe dans l’une ou l’autre des catégories élaborées et que le thésaurus sera activé sur la base et sur internet. Mais on verra que ces opérations sont sans fin. De même la reconfiguration des liens sociaux demeura peut-être inachevée.
Le nouvel attachement des objets, des fiches et des personnes
La décomposition du système classificatoire du MH
7 La première phase de construction de la base de données a été le choix du programme TMS (The Museum System), qui est un logiciel générique de gestion muséale plutôt qu’un programme destiné à un musée spécifique. Ce logiciel a été fourni par une société hollandaise qui est l’intermédiaire de la société américaine de production. Appliqué pour un musée d’ethnographie de Leiden en Hollande, ce programme a été analysé pendant la période de recherche et de confrontation des différents systèmes de numérisation des données par la responsable de la base de données du musée du quai Branly. Selon le rapport officiel du « chantier de collections » (Naffah, 2004), lors du transfert des collections du MH et MNAAO au MQB, ce programme a été choisi pour ses capacités à répondre aux besoins spécifiques du chantier, en particulier la gestion de flux et des emplacements, au moyen de la lecture d’étiquettes à code-barres. Au départ, deux alternatives méthodologiques se présentaient : la base pouvait être construite graduellement par rapport aux objets ou bien être définie par rapport à la documentation écrite des deux musées d’où proviennent la plupart des objets des collections. La deuxième solution a finalement été retenue : créer la documentation et ensuite y attacher l’objet. Une fois les modalités de travail définies, c’est dans le cadre d’un concours qu’a été choisie la société prestataire chargée d’aller récupérer dans chaque musée (le musée de l’Homme et le musée national des Arts d’Afrique et d’Océanie) la documentation en format papier, les fiches descriptives et d’enregistrement des objets, qui a ensuite été numérisée, codifiée et structurée en fiches informatiques. La documentation a ainsi été globalement informatisée et présentée en langage SQL[7][7] Le SQL (Structured Query Language) est un pseudo-langage...
suite pour ensuite être insérée dans la base TMS.
8 En 2001, la base de données était déjà active. Cependant, une relecture des notices (les informations sur l’objet, contenues dans les fiches) a été entreprise par le personnel scientifique du musée, la priorité a été donnée à celles des quelque 4000 objets sélectionnés pour la muséographie. Les corrections étaient effectuées sur les possibles erreurs produites par la lecture numérisée des fiches en papier par le biais de l’OCR (Optical Character Recognition)[8][8] L’OCR est un logiciel lié au scanner qui permet de...
suite . Un numéro dactylographié au milieu du XIXe siècle pouvait présenter une bavure d’encre qui le rendait différemment lisible par le logiciel (un zéro à la place d’un huit). Cette vérification était également accompagnée par l’actualisation des termes employés pour définir les populations (ethnonymes) et l’aire géographique (toponymes) de provenance des objets. Certains termes accessibles sur le Net, hérités des anciennes collections du MH ou du MNAAO, auraient pu choquer la sensibilité contemporaine. Par exemple, l’ethnonyme « Eskimo » est remplacé par « Inuit », même si pour les conservateurs il persiste une liste d’équivalence des termes. Le travail de correction et d’enrichissement scientifique de la base de données constitue un « chantier » encore ouvert, supervisé par l’équipe d’administration de cette dernière. De fait, la construction d’une base de données est un travail continu (Meyer, 2009).
9 Les fiches du musée de l’Homme numérisées sont constituées par la « fiche d’inventaire » (ou « fiche de la collection ») et par la « fiche descriptive » des objets (ou fiches « à dix points » en référence au nombre de rubriques qu’elles présentaient : lieu d’origine ; dénomination et nom ; description et matière ; fabrication, usage et typologie ; ethnographie, peuple ; par qui et quand l’objet a été recueilli ; conditions d’entrée au musée, don, achat, prêt, dépôt ; référence photographique et iconographiques ; références muséographiques ; bibliographie, date et rédaction de la fiche). Les fiches descriptives avaient été conçues également pour servir de document de terrain, à remplir lors des missions de collecte d’objets.
10 Certaines fiches du musée de l’Homme n’ont pas été prises en compte dans le cadre de la numérisation de la documentation : les fiches méthodiques qui servaient à la recherche documentaire par aire « géographique » ou par « thématique » (par exemple technique). Le fichier méthodique est un système de classement et de recherches documentaires des objets, organisé par chaque département du musée de l’Homme, sur un principe commun, mais qui a donné lieu à des variations. Elles constituaient les plus petites fiches de travail sur les objets, qui, selon la déclaration d’une chercheuse interviewée[9][9] La chercheuse est une spécialiste des textiles du département...
suite , « ont été considérées comme un “doublon” des informations reportées sur la fiche descriptive ». La question de la sélection des données qui serviront au maintien en « vie » d’une série de données relève d’un problème de métadonnées[10][10] La métadonnée est une donnée servant à définir une...
suite (Bowker, 2000). Catalogage et métadonnée sont des termes utilisés dans différentes communautés pour décrire des activités identiques, ou au moins qui se chevauchent, qui servent au même but : la gestion des collections (Baca, Coburn et Hubbard, 2008). Or l’utilisation des fichiers méthodiques et leur classement témoignent des modalités du faire ethnologique en France[11][11] À ce propos, dans les années 1930, Marcel Mauss dispensait...
suite au cours du dernier siècle. L’articulation des données en tant qu’information sur le système documentaire pour la recherche au musée de l’Homme disparaît au sein du nouveau dispositif « TMS objets ». Il ne s’agit pas d’un « oubli » de transfert des informations mais d’une reconfiguration de l’articulation de la donnée en ensembles d’objets structurés au sein du dispositif pendant sa mise en place continuelle.
11 Les fiches méthodiques en papier sont à ce jour stockées dans les locaux de la bibliothèque du Muséum National d’Histoire Naturelle. Cependant, elles ont été sectionnées et recomposées pour la création du thésaurus « catégories » d’objets selon l’usage : le plan du fichier méthodique « Arctique » est passé des mains d’une ancienne chercheuse du département Asie du musée de l’Homme, employée par la suite au musée du quai Branly, à celles de la responsable de la base de données « TMS objets ». Le système classificatoire « méthodique » du musée de l’Homme est décomposé. Les données détachées de la fiche papier sont recréées dans la base TMS où les objets aplatis (sans différenciation technique et fonctionnelle) sont capturés dans de nouvelles catégories d’usages pour aider à la recherche documentaire des objets.
Élaborer des catégories pour « capturer » les objets
12 L’élaboration du thésaurus « catégories » entre dans le processus de création de recherches fédérées entre base « TMS objets » et base « TMS iconothèque », dont les fonds sont actuellement gérés par deux services différents : le premier est sous la responsabilité directe du département « Patrimoine et Collections » et l’autre dépend de la « Médiathèque ». D’un côté, établir des passerelles entre les deux bases signifie créer des relations entre des personnes de services différents et des objets issus de différents fonds (par exemple, un masque et une photo ou dessin d’un masque) ; de l’autre, les données indexées avec ce thésaurus seraient consultables en ligne par le grand public et constitueraient ainsi une passerelle entre pratiques de consultation internes et externes au musée. Mais une distance entre publics et chercheurs demeure à travers des opérations de filtrage des données accessibles sur le Net comme les restes humains qui ne sont pas visibles par le public. Même si invisibles au public, les restes humains n’échappent pas à l’indexation par « catégories », utile pour les requêtes internes au musée.
13 Tout d’abord, pourquoi « l’usage » des objets fut-il utilisé comme critère pour ce thésaurus « catégories » ? J’avais posé cette question à la responsable de TMS objets au commencement du projet en 2006, laquelle, en toute simplicité, m’avait répondu : « à cause de la nature anthropologique des collections et donc en partant de la fonction des objets ». Ce questionnement rejoint celui formulé par Bateson et Mead au milieu des années 1930, c’est-à-dire « where do you point the camera ? », lorsqu’ils collectaient des données sur le tempérament et la culture à Bali en utilisant une combinaison de textes, photographies et images en mouvement (DiPaola Hagaman, 1995). Ou, comment sélectionner ? Dagognet (1970, p. 19) déploie dans Le catalogue de la vie l’histoire et la méthodologie de recherche « de ce qui, dans une plante, un animal ou une maladie, en forme l’essentiel ». Qu’il s’agisse d’une base de données, d’un terrain ou d’une plante, le chercheur ou l’administrateur se pose la question sur le point d’observation et donc d’entrée dans le corpus potentiel d’informations. Quels index choisir pour pouvoir construire le corps de l’objet ?
14 Selon les termes de l’administrateur de la base « TMS objets » interviewé dans son bureau en printemps 2006,
15
16 L’objet reste ainsi à composer : la démarche méthodologique ne consiste pas à partir de l’objet, mais à l’obtenir à travers l’indexation de ses composantes. C’est la construction de la donnée indexée qui donne vie à l’objet informatisé. Le corps de l’objet de la collection et de la fiche, au-delà de l’apparente dichotomie physique ou numérique, concret ou abstrait, est constitué d’un faisceau de propriétés par lesquelles il peut être défini[12][12] Voir à ce propos l’ouvrage de Frédéric Nef, Traité...
suite , capturé en ensembles.
17 Afin de pouvoir structurer le thésaurus « catégories », un groupe de travail a été créé dès la fin de l’année 2006, comprenant la responsable de la base « TMS objets », les responsables de la base « TMS iconothèque » et l’une des responsables de collections. La première opération consiste à mettre en commun deux listes d’origines différentes. D’un côté, la liste « grandes catégories » d’objets, créée lors d’une rencontre en novembre 2006 par les responsables patrimoniales et la responsable de la base « TMS objets ». Cette liste inclut les catégories revisitées du plan du fichier méthodique Arctique du musée de l’Homme. De l’autre, la liste iconothèque, héritée du musée de l’Homme (rubriques en ordre alphabétique et non hiérarchisées).
18 La question des appellations préoccupe l’ensemble des participants au groupe de travail pour des raisons liées à la prise en compte de la question du filtrage des termes indexables et la volonté de garder les termes historiques comme « esclavage » pour ne pas défaire la logique classificatoire antérieure ; le travail de correction, la vérification et la validation scientifiques des appellations des fiches informatiques par l’ensemble des responsables du service patrimoine et collections. Pour la réalisation d’une liste commune, le premier choix proposé par la responsable « TMS objets » est le suivant : « nous pourrions re-hiérarchiser les rubriques de la liste de l’iconothèque dans les macro-catégories de TMS objets (catégories d’usages) ». Le groupe travaille sur un document Word pour la réorganisation des ensembles thématiques. Certaines rubriques sont supprimées au fur et à mesure de leur insertion dans les catégories qui, en même temps, sont réélaborées grâce à la consultation d’un document d’indexation de la DMF (Direction des Musées de France) et de l’ICOM (International Council of Museums).
19 La deuxième étape consiste à tester les grandes catégories sur la base des 100 premières appellations présentes (par récurrence du terme) dans la base TMS Objets (par exemple, les tessons sont recensés par milliers). La question de départ concerne l’objet (que cherche-t-on avec les tessons ?) mais celui-ci est considéré comme le point d’arrivée de la recherche (comment trouve-t-on les tessons ?) : comment trouver l’objet et non ce que l’on trouve par l’objet. La catégorie est conçue dans ce lieu comme un critère de recherche et non comme la description de l’objet. De l’appellation à l’usage, du type à la fonction, il se peut qu’il n’y ait pas de correspondance. Il s’agit donc de créer initialement une porte d’entrée pour les appellations par grandes masses et procéder ensuite à l’affinement des catégories grâce au travail des responsables scientifiques, en vérifiant ainsi les appellations.
UN FREIN À LA FABRIQUE DES CATÉGORIES : LA SUPERPOSITION DES VOIX DES USAGERS
20 Trois réunions plénières se déroulent pendant l’été 2007 pour présenter le document « indexation » à l’ensemble des responsables des unités patrimoniales et des collections. La responsable de la base « TMS objets » a envoyé à chaque conservateur un mail d’information sur la réunion d’indexation avec le document attaché. La plupart des participants arrivent avec une copie sur papier du document, la salle de réunion ne disposant pas d’ordinateurs. Les données que j’ai recueillies pendant les réunions de travail ont été traitées pour une présentation selon les étapes chronologiques d’avancement de l’indexation. Chaque étape pourrait être lue comme une ou plusieurs scènes fragmentées, où circulent des personnes, des listes, des concepts.
21 Les discussions s’animent autour de certains points, pour déterminer les limites des catégories :
suite : Où s’arrête ce qui relève de l’agriculture/élevage et de l’alimentation/subsistance ? Cela dépend des sociétés… Comment construire les catégories ?
RESP. ICONO 1 : Cela dépend du conservateur par rapport à la chaîne opératoire de la société, de la branche qu’il étudie ou gère. C’est pour cela qu’on propose une multi-indexation transversale à plusieurs catégories de l’objet et que l’entrée existe à différents niveaux (technique/matériaux/usage…)[14][14] Parallèlement au thésaurus « catégories »,...
suite .
RESP.TMS OBJETS : Le but est de retrouver les objets, pas de les décrire ! L’objectif à atteindre est la circonscription de l’objet dans un faisceau d’indexation multiple. Le problème n’est pas d’ordre technique, c’est l’analyse et l’introduction des données.
22 La multi-indexation apparaît comme la solution au problème de la limite des catégories qui ne peuvent pas être fixées a priori ni par le groupe de travail sur l’indexation, qui construit les catégories dans la base TMS, ni par les responsables des unités patrimoniales sur la base du choix de la spécificité d’appartenance de l’objet à une catégorie. L’ubiquité n’est pas un interdit. L’intersection était déjà présente au sein du système documentaire méthodique du musée de l’Homme grâce aux « fiches de renvoie » à d’autres catégories.
23 Le thésaurus est un espace de liens (informatiques et sociaux) qui peut configurer un ordre entre données, objets et personnes. Mais ces liens ne sont pas toujours sans tension. Les réunions plénières révèlent trois types d’oppositions.
24 Premièrement, les objets ne peuvent être indexés sous les mêmes termes par les spécialistes des différentes aires géographiques :
RESP. TMS OBJETS : elles ne sont pas des définitions très fines, horticulture rentre dans agriculture !
RESP. U.P. X : je ne suis pas d’accord ! On pourrait avoir trois sous-entrées, je préférerais…
RESP. U.P. Y : je ne suis pas sûre qu’on puisse séparer un objet entre horticulture et agriculture.
RESP. U.P. X : c’est la différence entre ton domaine et le nôtre ! chez vous…
RESP. ICONO 2 : chaque responsable scientifique doit voir la pertinence de l’indexation. (…)
RESP.COLL. T : cela perd la saveur ethnographique…
RESP. U.P. Y : on est en présence de différentes portes d’entrée.
RESP. TMS OBJETS: là on n’est pas dans l’intellectualisation, on pourrait travailler par aire géographique ou par telle ou telle activité humaine, les termes… tout cela on le fera après.
RESP.COLL. T. : si vous vous engagez là-dedans, il faut après le suivre, cela ne sert à rien si l’ensemble des collections n’est pas indexé.
25 Les catégories apparaissent pertinentes pour certains et vides pour d’autres. Faire revoir la pertinence de l’indexation par chaque responsable scientifique signifie que le travail de « remplissage » ou « affinement » des catégories reste du domaine de chaque unité patrimoniale. Si les conservateurs, chacun dans l’intimité de son unité patrimoniale, indexent les objets à leur gré, le flux d’objets en commun qui découle de ces choix ne dépendra pas d’une vision d’ensemble. La création d’un vocabulaire structuré et la normalisation de termes permettent de dépasser cette question au détriment de la différenciation de chaque nuance de l’objet. Les détails descriptifs de l’objet sont parcellés en rubriques, parmi lesquelles les catégories d’usage du thésaurus en question. La personne qui indexe est censée trancher sur l’un de ces détails normalisés pour ne pas laisser des objets aux marges de l’indexation. Le thésaurus fait émerger la différence des approches patrimoniales concernant les objets subdivisés par aires géographiques (Asie, Océanie, Afrique, Amérique). Leur gestion passe par un dispositif de classement commun et géré par les responsables du rangement des informations sur les objets. L’indexation dépasse ainsi le débat sur l’appartenance des collections.
26 Deuxièmement, une opposition apparaît entre les responsables des unités patrimoniales et les responsables de l’iconothèque, par exemple autour de la catégorie « Architecture » :
RESP.TMS OBJETS : je me réfère à la classification DMF (document du 1999)
RESP. U.P. Y. : le terme « habitat » c’est important chez nous.
RESP.ICONO 2 : il y a les deux fonds, n’oubliez pas…
RESP. U.P. Y : c’est pareil !
RESP. COLL.T : architecture domestique c’est bien…
RESP.U.P.X : par qui sera traduite l’indexation ? Je pense à un chercheur américain… architecture civile… c’est pour cela que habitat c’est bien ! On peut faire architecture domestique/habitat…
RESP. U.P. Y: palais et châteaux ? (en regardant la liste)
RESP.ICONO 2 : c’est civil !
RESP. U.P. Y : chez nous, les palais c’est des habitations…
RESP.ICONO 2 : dans iconothèque, le palais est du gouverneur, c’est la fonction… (…).
27 La réalisation des recherches fédérées par catégories d’objets doit surmonter la gestion différente des bases. Pour l’utilisation des catégories, il faut trouver un emplacement commun dans ce thésaurus. Parvenir à un accord sur la signification de ces catégories apparaît difficile à ce stade du travail mais ce qui est demandé pendant la réunion par la responsable de la base TMS objets est l’acceptation ou l’élimination de la catégorie énoncée, plutôt que de travailler sur sa signification.
28 Troisièmement, une opposition apparaît entre les responsables des unités patrimoniales et des collections, et les responsables de la gestion des bases « TMS objets » et « TMS iconothèque » en termes de logiques de structuration des catégories. Un exemple est fourni par le débat sur la création de la catégorie « masque ». Certains défendent la création de la catégorie pour l’importance de la requête qui lui est attribuée en fonction du nombre dans la base et de sa présumée vocation esthétique. Les opposants ne voient pas sa pertinence au sein d’une liste de catégories d’activité et d’usage des objets ; plusieurs solutions sont envisagées sans aboutir au consensus. Est alors évoqué le problème de la compréhension de la logique du thésaurus, qui apparaît centrale pour pouvoir faire des choix cohérents de réalisation de la classification.
29 Après une première réunion, la catégorie « masque » a été supprimée parce qu’elle n’avait pas été considérée comme une « catégorie à part entière », selon les mots d’une responsable d’unité patrimoniale. Il s’agit d’un « type » d’objet et non d’une catégorie d’usage. Mais la responsable de l’iconothèque insiste sur la nécessité de créer la catégorie « masque ». La fermeté de sa position naît de l’importance accordée à la classification historique de cette catégorie, héritage du musée de l’Homme, qui sera explicitée plus tard dans la discussion.
RESP.U.P.X : masque est très demandé, on retrouve plein de mails de gens qui veulent les masques…
RESP. TMS ICONO 2 : le mot « masque », c’est important qu’il apparaisse seul !
RESP.COLL. Y : je ne suis pas d’accord !
RESP. COLL W : il y a des masques qui ne font pas partie de la catégorie spectacle… on peut mettre dans « représentation » et « spectacle »…
RESP. TMS OBJETS : c’est ce qu’on disait au départ !
RESP.U.P. X : cela ne marche pas !... C’est le public, pas nous !
RESP. U.P. Z : et pourquoi on ne l’isole pas comme catégorie ?
RESP. TMS ICONO 2 : pour moi, c’est utile !
RESP.U.P.X : je ne comprends pas pourquoi c’est utile !
RESP. TMS ICONO 1 : c’est l’héritage du MH, on l’utilise tel quel… si vous avez besoin de photos de masque…
(…)
RESP.U.P.X : mais le problème là-dessus… je n’arrive pas à imaginer les champs au-delà de l’appellation et voir comme ils se croisent ! Vous avez l’architecture dans le crâne et nous non ! C’est ce que la RESP. TMS ICONO 2 cherche à m’expliquer !
RESP. U.P. Y : on raisonne par logique intellectuelle !
RESP. COLL W : il faut la logique de l’utilisateur !
30 Dans cette cacophonie où les points de vue des uns et des autres se superposent sans se comprendre, la catégorie « masque » ne sera pas créée. Les logiques informatiques se croisent avec les logiques intellectuelles d’appréhension des collections par les chercheurs et les conservateurs. Au-delà de l’architecture du thésaurus, la présentation des champs dans la fiche TMS n’est pas encore claire pour les conservateurs. L’utilisation de l’outil documentaire demande une certaine connaissance de la place des informations concernant les objets. Savoir se servir de la fiche (standard data entry) des objets signifie pouvoir accéder à un menu (comme mode d’affichage, requête, rapport, inscription, éléments reliés…), des champs (classification, appellation, description, indexation, emplacement actuel…), des cases à cocher (validé par le conservateur, accès public, objet virtuel…), des indicateurs de statut (récolé, statut juridique vérifié…), des onglets (fiche de couverture, notes, documentation, multimédias, contexte…) et à l’affichage d’une photo, à laquelle d’autres sont reliées. L’utilisation de ces critères et fonctions varie selon les droits accordés au groupe de sécurité auquel l’utilisateur appartient.
31 Certains responsables des collections ont vécu le passage du musée de l’Homme au musée du quai Branly et donc d’un système de classement des informations (par tiroirs) à celle par ensembles indexés dans un thésaurus. Dans l’ancienne institution, le conservateur avait la gouvernabilité de la documentation. Les conservateurs étaient les auteurs de leurs collections, sur lesquelles ils exerçaient leur autorité (Parry, 2007). Actuellement, les conservateurs travaillent au sein d’un dispositif à interface standard mais continuellement modifiable, où l’administrateur de la base TMS revêt le rôle d’une sorte de normalisateur informatique de la donnée. Le travail du conservateur, auteur de la donnée, passe par la médiation de ce dispositif documentaire pour utiliser ce qu’il a écrit. Cette médiation apparaît claire dans le processus d’indexation : les données sont validées par les conservateurs, rangées dans des champs établis (la place de l’information) qui sont ordonnés et structurés par les administrateurs de la base. Pour chercher la donnée qui a été élaborée, le responsable des collections doit passer par la médiation des logiques informatiques qui contribuent à construire les relations entre données.
LE TRAVAIL D’INDEXATION : UNE FOULE D’ARRANGEMENTS
32 En face de catégories en attente, de nombreuses intersections, de franges et d’une multiplicité de catégories thématisées, comme Dagognet (1999, p. 236) le suggère, « nous sommes bien à l’antipode de ce que fabriquaient Linné et ses émules, lorsqu’ils disposaient les fossiles ou les espèces : un spectacle harmonieux et coloré ». Au cours de l’été 2007, une fois que le document a été soumis à la validation des conservateurs, la responsable de la base « TMS objets » commence le travail d’indexation. Ce travail est confiné la plupart du temps aux instants de pauses et il est concerné par la disparition des incertitudes. Tous les éléments incertains, cachés derrière l’expression « il faut trancher », doivent disparaître en un clic de souris qui relie une catégorie à un objet.
33 Suivons notre interlocutrice dans l’indexation d’une catégorie traitée pendant l’une de nos rencontres : « chauffage ». La requête permet d’afficher un tableau, dont chaque ligne présente un objet, son numéro d’inventaire, les différents champs (appellation, description et usage) et le numéro d’identification informatique (ID) de la catégorie d’appartenance. En cherchant « tout ce qui dans le champ appellation a le mot “chauffage” », elle trouve deux objets, dont l’appellation du premier est « Dix-neuf demi-noix de coco enfilées sur une liane, bois de chauffage, unité vendue au marché ». Elle décide d’indexer cette notice dans « chauffage ». Informatiquement, l’ID de la table catégorie « chauffage » (2224128) est copié et collé dans la table « lien » qui relie la catégorie à la table de l’objet. Cela signifie que dans la table « lien » on change l’ID de la catégorie « non renseigné » (2224068) par celui de la catégorie « chauffage ». En consultant la fiche « standard data entry » de l’objet « dix-neuf demi-noix de coco enfilées sur une liane », à la rubrique « indexation » on lira désormais « chauffage ». Si la requête lui avait donné plusieurs réponses, en une seule opération elle aurait remplacé l’ID de la catégorie « non renseignée » par celle de la catégorie « chauffage ».
34 La responsable continue la recherche de « chauffage » sous le champ « description » : « Il ne peut pas exister seulement un objet en rapport avec le chauffage », d’après cette dernière. La requête donne 7 réponses : 1 bijou, 5 couteaux et 1 lampe votive ; elle déclare que : « Ça ne va pas ! », car elle recherche des « types » d’objets qui renvoient au chauffage domestique. À ce stade de la recherche, elle m’indique qu’il faut trouver les mots et les synonymes du terme « chauffage ». Elle cherche dans le champ « usage » le terme « chauffer ». Plusieurs notices répondent à ce terme de recherche, renvoyant à l’appellation « brasero » et « fourneau ». Elle décide donc de rechercher « brasero » avec accent ou sans accent, car « cela dépend de comment il a été écrit » dans le champ « appellation ». Elle choisit de trouver des types d’objets par appellation, dont la fonction prototypique lui permettrait de les indexer dans une seule opération de substitution dans la catégorie de référence. La requête donne 142 réponses, il s’agit de 142 objets qui sont appelés « brasero ».
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36 La recherche, à ce stade, change de trajectoire, car la responsable de la base de données, après avoir cherché dans le champ usage par le verbe « chauffer », se rend compte qu’elle n’avait pas cherché par le verbe « cuire » dans le champ usage pour ses requêtes de la catégorie « alimentation » (catégorie très répandue dans l’ensemble de la collection) : « J’en profite pour ranger la catégorie “alimentation”. Chauffage ne donne pas trop de réponses. » En parcourant du regard les descripteurs des notices indexées sous « alimentation », elle se rend compte qu’elle peut chercher sous « couscous » et elle inscrit les mots couscous et couscoussière sur une feuille de papier, comme liste de noms à retenir pour la recherche. Elle commence à construire un vocabulaire d’appellations (types d’objets), qui pourraient rentrer dans la catégorie « alimentation/subsistance ». Elle cherche maintenant sous « marmite » (247 non renseignés et autour de 50 déjà indexés sous « alimentation »). Elle prévoit donc de tout placer sous « alimentation » et de retirer successivement « les cas qui ne relèvent pas de cette catégorie », comme présupposition de la fonction prototypique de l’objet « marmite ». Il s’agit ainsi d’un mouvement a posteriori de détachement de la donnée créée, même si la suite du travail, concernant la vérification des conservateurs, reste dans une dimension indéfinie. Elle arrive aux « cafetiers » (49 à indexer), qu’elle ajoute sur la liste manuscrite. Elle commence à avoir un vocabulaire intéressant pour les requêtes par appellation et elle cherche sous le champ « appellation » les mots qu’elle avait annotés sur la feuille en papier. Elle ajoute les 49 cafetiers dans la catégorie « alimentation ». Elle cherche sous l’appellation « café », « boîte à café ». Elle se construit des pistes de recherche par appellation. Elle prend « couscous » et elle trouve 306 notices dont 195 sous la catégorie « non renseignée ». Elle procède à la substitution automatique de l’ID de la catégorie « non renseignée » par l’ID de la catégorie « alimentation » pour ces 195 notices. « C’est un acte créatif plus que scientifique ! », explique mon interlocutrice, en référence à la construction des trajectoires de recherche.
37 La responsable effectue ensuite une requête du terme « cuisson » dans le champ usage. En parcourant les informations des notices, elle me montre un cas particulier : « n° inventaire 71.1954.10.31, appellation : “banc en bois” ».
38 Elle indique qu’« il s’agit d’un banc un bois, utilisé lors de la cuisson du manioc par les femmes ». Elle décide de le placer sous la catégorie « ameublement », car le type d’objet (son appellation) renvoie à la fonction prototypique du mobilier, même si le champ usage renvoie à l’utilisation de ce « banc » pour la cuisson du manioc par les femmes. « On perd de la saveur ethnographique comme disait la responsable des textiles en réunion, mais on ne peut pas le mettre sous “alimentation”, on ne le mange pas ! Dans la catégorisation, les éléments précis sont perdus pour l’usage général ». Cela dit, elle s’acquitte des requêtes, car le temps de la pause est terminé.
39 Le lendemain, sans s’avouer vaincue, elle reprend l’indexation de la catégorie « chauffage » : « Vu qu’on ne trouve pas par appellation, description et usage dans la table objet, il faut chercher autrement notre instrument “chauffage”. On cherche par types d’objets spécifiques, qu’on sait qu’ils sont utilisés pour chauffer ». Elle recherche les types d’objets sur la liste d’appellations du thésaurus DMF[15][15] Ancienne Direction des Musées de Frances, aujourd’hui...
suite (du site ministériel Joconde), organisée par ordre alphabétique. Elle trouve et écrit sur un papier : Chauffe-eau, Chauffe-main, Chaufferette, etc.
40 Elle passe à la recherche du terme « cheminée ». Elle trouve cinq objets qui ont ce terme dans l’appellation : les deux premiers sont des pipes, cela ne l’intéresse pas. Les trois autres sont constitués par un « devant », un « encadrement » et une « garniture » de cheminée. Ces objets sont déjà indexés en « mobilier ». Elle décide de les mettre en « chauffage ». Après un moment d’hésitation, en lisant le champ « description » de la notice du troisième objet, elle change à nouveau et elle met le tout en « décor » : « C’est décor tout ça. Cela ne sert pas spécifiquement à chauffer. On choisit un premier niveau (décor) par rapport à la description. » Elle continue la recherche par appellation de la liste qu’elle avait créée à la main. Pour « soufflet », elle obtient 128 réponses : « C’est plein de soufflets de forge. Quantitativement, plus de soufflets pour le travail à la forge. Il ne faut pas que je les laisse passer. » En ayant un nombre consistant de soufflet de forges, elle les indexe sous « outillage » pour le moment. Elle continue à faire défiler la liste : « Ah, ça c’est bien, feuilles servant de soufflet pour les foyers ! ». Elle le met dans la catégorie chauffage :
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42 Elle va dans TMS voir la photo : « C’est plus un éventail pour attiser le feu. Qu’est-ce que je fais ? C’est de la sémantique sans arrêt. » La question reste sans réponse et elle n’indexe pas cette notice parce qu’elle ne sait pas s’il s’agit d’un accessoire domestique. Après environ deux heures de travail, la mise à jour de la catégorie chauffage donne comme résultat 24 objets indexés. Elle me regarde déçue : « Tu vois, chauffer n’est pas rentable comme catégorie ! ».
43 Les difficultés rencontrées par la responsable de la base « TMS objets » ne sont pas d’ordre technique. La difficulté se situe moins dans la création de la donnée que dans l’attribution d’une signification qui transforme la donnée en information (Checkland et Howell, 1998). Le rattachement d’une catégorie (prédéfinie sur la liste thésaurus) à l’objet efface les éléments qui en constituent sa singularité. Une nouvelle information est créée et celle-ci contribue à donner corps à l’objet. Les éléments délaissés peuvent être retrouvés en ouvrant la fiche « objet » de référence. Le processus appliqué est celui qui va du général au particulier selon les dimensions informatiques et scientifiques. La responsable de la base crée informatiquement l’indexation par substitution des grands ensembles par appellation (type d’objet et fonction prototypique), et procède ensuite au retrait de la notice au cas où l’objet différerait au regard des informations (les champs usage). D’un point de vue scientifique, on passera d’une première indexation générale par type d’objet (par exemple, tous les couteaux dans outillage), à l’affinement des catégories (dans rituel ou religion, apparat ou chasse) selon la validation (et la possibilité de multi-indexation) des responsables des collections.
44 La nécessité de déterminer les catégories répond aux besoins de la première phase d’indexation par type d’objet. Selon l’avis de la responsable de la base, tous les objets doivent avoir au moins une catégorie et un matériau pour pouvoir afficher les thesauri sur le Net et activer les recherches par catégories. La sélection d’une catégorie est une procédure de construction d’une classification, qui implique l’effacement des doutes sur la pertinence de l’objet par rapport à la catégorie. Derrière les incertitudes se cachent à la fois les éléments singuliers de l’objet et le manque d’informations sur l’objet. Dans ce premier cas, les détails qui définissent la richesse anthropologique de l’objet laissent la place à la fonction prototypique de l’objet pour pouvoir rentrer dans une catégorie. Dans l’autre cas, le manque d’éléments sur l’objet montre la perte de son histoire, mais la fonction prototypique tranche afin de l’insérer dans l’une des catégories. Les trajectoires de recherches des notices à indexer ne sont pas définissables, mais répondent grosso modo à la volonté de rentabilité de l’indexation. Les logiques sous-jacentes au travail d’indexation en pratique sont d’ordre statistique, informatique et logistique, et la matrice ethnologique de la catégorie doit s’y adapter.
Conclusion
45 Les données sur les objets de la collection du musée du quai Branly sont continuellement mises en relation entre elles grâce aux multiples liens fabriqués par les responsables de la base « TMS objets » et les conservateurs. Cette base grossit au fur et à mesure de la prolifération de ces liens, ce qui implique la dissolution des catégories antérieures. Autrement dit, la création du thésaurus « catégories » contribue à détacher le lien préexistant entre une information et la personne l’ayant fixée sur le papier (écrite à la main ou dactylographiée) au sein des dispositifs documentaires des musées d’où proviennent les collections.
46 L’indexation est un lieu de rencontre des utilisateurs de la base « TMS objets » où se confrontent les différentes logiques sous-jacentes à la création du thésaurus. La reconfiguration des objets et celle du rôle du conservateur au sein du musée du quai Branly se croisent. La gestion informatique de l’objet modifie le rapport du conservateur à l’objet muséal. Chaque responsable patrimoniale gère informatiquement ses propres collections (subdivisées par aires géographiques). S’il demeure le responsable scientifique des données sur les objets, en étant chargé de leur validation, il ne gère plus le rangement de l’information. Ce dernier revient à présent aux responsables de la base TMS. Situer l’information dans la base implique le croisement des logiques informatiques et de conservation. Par ce croisement naît le savoir sur les collections. Cette rencontre d’intentions « décentralisées » (manque d’une vision globale du suivi de l’objet dans les détails de son existence) aboutit à une coopération qui ne nécessite pas de consensus comme condition sine qua non de l’action.
47 Du désaccord sur la pertinence de la création de la catégorie « masque » dans un thésaurus par usage de l’objet, la discussion accroît l’incompréhension des logiques informatiques et l’impossibilité à concevoir des solutions. Le désaccord est à l’origine de la visibilité de l’infrastructure informationnelle qui devient l’espace de la cohabitation des divergences. De manière analogue, la méthodologie adoptée par la responsable de la base « TMS objets », qui consiste à « déplacer les objets en masses » et à procéder ensuite à l’affinement de l’indexation, n’est pas mise en discussion. Non seulement il est difficile de connaître l’arborescence du thésaurus et d’imaginer un lien informatique, de même est il obscur de comprendre la signification du mot indexer ? L’élaboration des catégories anthropologiques, par ailleurs faibles, est soumise à des logiques statistiques (recensement des « appellations » en large nombre dans la base) et informatiques (lier les termes de la table « objet » et ceux de la table « catégorie » à travers la table « lien »). La gestion du travail conduit à l’acceptation du processus, même en l’absence de consensus ou de compréhension.
48 L’indexation est de nos jours en attente à cause de la priorité d’autres chantiers de travail sur les objets, notamment la création de l’inventaire initial du musée. Certaines catégories du thésaurus restent « non renseignées », car elles n’ont pas été rattachées à un objet de la collection. Cependant, même s’il est incomplet, le thésaurus « catégories » est actif pour les requêtes dans la base « TMS objets » : la systématique n’en sort pas brisée. Dans le cas de la base « TMS iconothèque », le thésaurus n’a pas été activé, car ce système classificatoire n’adhérerait pas à la collection iconographique : le clivage sémantique entre la liste héritée du musée de l’Homme, construit par sujets des images, et le thésaurus, par fonction de l’objet, est trop fort. Les recherches fédérées par le biais de ce thésaurus restent enfin un point d’interrogation. De même, les liens sociaux ne sont pas stabilisés. L’inachèvement est dû à un dialogue difficile et à une reconfiguration des modes d’autorité entre les responsables des bases de données (TMS objets et iconothèque), formés en art et en sciences sociales, les conservateurs et les publics potentiels. Mais il est aussi à mettre au compte des objets des collections du musée, qui ne se laissent pas facilement « capturer ».
49 Remerciements
50 Je tiens à remercier tous ceux qui m’ont accepté à leurs côtés au musée du quai Branly. Un grand merci à Laurence Caillet, Sophie Houdart, Chistine Jungen pour leurs relectures et suggestions. Je remercie également David Pontille et les lecteurs anonymes qui m’ont permis d’aboutir à cette version de l’article.
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Notes
[1] Extrait d’entretien effectué lors de la première rencontre avec l’administrateur de la base TMS objets en 2006. Le « petit numéro », omniprésent à la base du cartel de l’objet exposé, se réfère au numéro d’inventaire normalisé de l’objet de la collection MQB. 
[2] Voir « Le moment du quai Branly » (sous la direction de Pierre Nora), in Le Débat, numéro 147, novembre-décembre 2007. 
[3] Le déménagement concerne l’ensemble des collections extra-européennes. 
[4] Deux précisions s’imposent : d’une part, l’inventaire initial du musée du quai Branly sera déposé au Service des Musées de France en 2012, inscription qui marquera le devenir patrimonial des anciennes collections du MH ; d’autre part, le musée du quai Branly est doté d’un département de « la recherche et de l’enseignement ». Les financements publics du MQB proviennent du ministère de la Culture et du ministère de la Recherche et de l’Enseignement. 
[5] Vocabulaire structuré dont les termes sont liés par des relations de hiérarchie ou d’équivalence. La francisation du terme latin « thesaurus » ne demande pas de transformer le pluriel en « thesauri ». 
[6] La base de données relationnelle est un système où chaque petit élément de l’information est inséré dans un champ qui est mis en relation avec les autres (Keene, 1998). 
[7] Le SQL (Structured Query Language) est un pseudo-langage informatique normalisé, compréhensible par plusieurs programmes et qui peut être ouvert avec « Access ». L’architecture du programme « Access » facilite la « création de liens » grâce à une lecture non codée et permet de déplacer une grande quantité de données en une seule opération, aspect qui s’avérera crucial dans le processus d’indexation pour la création du thésaurus « catégories ». L’indexation par concepts ou mots clés facilite les opérations de recherche des données. 
[8] L’OCR est un logiciel lié au scanner qui permet de lire le document sans « faire une photo », mais en le transformant en document écrit. 
[9] La chercheuse est une spécialiste des textiles du département Asie du musée de l’Homme et ensuite engagée dans le traitement de ces collections au musée du quai Branly. L’entretien date de 2008, lors de mon deuxième stage au musée. 
[10] La métadonnée est une donnée servant à définir une autre donnée. 
[11] À ce propos, dans les années 1930, Marcel Mauss dispensait des cours à l’Institut d’Ethnologie qui ont été rassemblés par Denise Paulme dans Manuel d’ethnographie (1947). Dans le document « plan du fichier méthodique Arctique », conservé dans le département Asie au musée de l’Homme et suivi jusqu’au transfert des collections au musée du quai Branly, on peut retrouver la structure classificatoire de Mauss et de Leroi-Gourhan (L’Homme et la matière, 1943 ; Milieu et techniques, 1945). 
[12] Voir à ce propos l’ouvrage de Frédéric Nef, Traité d’ontologie pour les philosophes et les non-philosophes, Paris, Gallimard, coll. « Folio-essais », 2009, et L’objet quelconque. Recherches sur l’ontologie de l’objet, Paris, Vrin, 1998. 
[13] Les pages qui suivent présentent des extraits de dialogues qui mettent en scène les discours des responsables des unités patrimoniales (RESP.U.P) et des collections (RESP.COLL.), des responsables de la base « TMS iconothèque » (RESP. TMS ICONO 1 et 2) et de la base « TMS objets » (RESP.TMS OBJETS) et de l’administrateur de la base « TMS objets » (ADM. TMS OBJETS). Les lettres X, Y, Z, W indiquent l’unité patrimoniale de références (Océanie, Asie, Amériques et Afrique). La lettre T indique les collections textiles de l’unité patrimoniale Asie. À chaque séance plénière de validation des catégories, on peut compter entre 15 et 20 participants. Les dialogues ont été écrits sur un carnet pendant l’observation des interactions. 
[14] Parallèlement au thésaurus « catégories », la responsable de la base de données « TMS objets » est en train de fabriquer le thésaurus « matériaux » en s’appuyant sur les descriptions des objets. 
[15] Ancienne Direction des Musées de Frances, aujourd’hui Service des Musées de France. 
Résumé
Résumé
L’élaboration d’une base de données muséale donne lieu à la transformation des relations entre informations, objets et personnes, et à la création de nouveaux liens. Cet article étudie la reconfiguration des collections du musée du quai Branly, amorcée en 2001 avec l’informatisation des données et l’indexation des objets au sein du dispositif de classement « TMS objets ». Les conservateurs valident les informations qui sont accommodées par les responsables de la base de données. Les logiques informatiques et de conservation se croisent pour aboutir à l’existence informatique de l’objet de la collection. Au sein des nouveaux classements, les liens entre informations et objets sont d’abord défaits pour rendre possible leur nouveau rattachement : l’artefact fait corps avec la fiche numérique. Parallèlement, les métiers de conservation et gestion de la documentation se confrontent autour de la création sans fin du thésaurus « catégories » d’objets. Ces échanges opèrent la recomposition d’une communauté de pratiques muséales.
Mots clés
base de données, classement, indexation, informatisation, musée, numérisation, thésaurus
Abstract: In Penelope’s shadow: weaving and undoing amuseum database
The development of a digital museum database creates new links between information, objects and persons. This article focuses on the reconfiguration of the collections of the quai Branly Museum, begun in 2001 with the digitisation of data and the indexation of objects through the device of classification “TMS objects”. Curators validate the information implemented by the persons working with the database. The interaction of computing logics and preservation logics lead to a creation of digital mode of existence for each object belonging to the collection. Through new classifications, links between information and its object are undone and modified into new shapes: the artefact merges with the digital index card (form). At the same time, the usual practices of both preservation and data management are confronted in the unlimited development of the thesaurus “categories” of objects. These encounters lead to the reset of customs and practices within the museum.
Keywords
database, classification, indexation, computerization, museum, digitalization, thesaurus
Resumen: Una tarea de Penélope en el museo: descomponer y recomponer una base de datos
La elaboración de una base de datos museística da lugar a la transformación de las relaciones entre informaciones, objetos y personas, así como a la creación de nuevos nexos. Este artículo estudia la re-configuración de las colecciones del museo del quai Branly iniciada en 2001 con la informatización de datos y la indexación de objetos en el seno del dispositivo de clasificación “TMS objetos”. En éste, las informaciones colocadas por los responsables de la base de datos son validadas por los conservadores. Las lógicas informáticas y de conservación se cruzan para llegar a la existencia informática del objeto de la colección. En las nuevas clasificaciones, los lazos entre informaciones y objetos son, de entrada, desatados para posibilitar su nueva vinculación: el artefacto forma un cuerpo con la ficha digital. Paralelamente, los oficios de conservación y de gestión de la documentación se confrontan acerca de la creación sin fin del tesauro “categorías” de objetos, encuentro que recompone una comunidad de prácticas museísticas.
Palabras claves
Palabras claves: base de datos, clasificación, indexación, informatización, museo, digitalización, tesauro
PLAN DE L'ARTICLE
- Introduction
- Le nouvel attachement des objets, des fiches et des personnes
- UN FREIN À LA FABRIQUE DES CATÉGORIES : LA SUPERPOSITION DES VOIX DES USAGERS
- LE TRAVAIL D’INDEXATION : UNE FOULE D’ARRANGEMENTS
- Conclusion
POUR CITER CET ARTICLE
Tiziana Nicoletta Beltrame « Un travail de Pénélope au musée », Revue d'anthropologie des connaissances 1/2012 (Vol. 6, n° 1), p. 217-237.
URL : www.cairn.info/revue-anthropologie-des-connaissances-2012-1-page-217.htm.
DOI : 10.3917/rac.015.0255.




