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Revue d'anthropologie des connaissances

2014/2 (Vol. 8, n° 2)

  • Pages : 310
  • DOI : 10.3917/rac.023.0451
  • Éditeur : S.A.C.

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Introduction

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La controverse actuelle autour de l’exploration et de l’exploitation des gaz et huiles de schistes en France (notés GDS par la suite) s’inscrit dans un rapport historique étroit entre l’État, les ressources énergétiques et l’industrie. Après la Seconde Guerre mondiale, la nationalisation du charbon et l’adoption massive du pétrole, orchestrée notamment par les États-Unis au travers du Plan Marshall (Mitchell, 2011), sonnent le début d’une nouvelle ère énergétique pour la France. Si la majeure partie de la consommation de pétrole français est assurée par des importations, une production dans l’hexagone commence avec la création de la Société des Pétroles d’Aquitaine en 1942, puis la mise en exploitation après-guerre du gisement de gaz de Lacq et de pétrole dans le bassin parisien. Le cadre législatif s’adapte peu de temps après puisqu’en 1956 le code minier est modifié par décret ministériel. Comparé au code original datant de 1810, le rôle du corps des mines a été renforcé par ce décret puisque désormais « toute personne exécutant un sondage, un ouvrage souterrain, un travail de fouille, quel qu’en soit l’objet, dont la profondeur dépasse dix mètres au-dessous de la surface du sol, doit être en mesure de justifier qu’une déclaration en a été faite à l’ingénieur en chef des mines » [1][1] Dérégulation intéressante, cette disposition a été.... Depuis lors, l’activité minière, et par extension l’exploration et l’exploitation des hydrocarbures en France sont encadrées de très près par l’appareil d’État. Comme le dira un acteur du secteur pétrolier au cours d’un entretien, « en France, c’est l’État qui régule et qui réglemente toute l’activité, et qui autorise tout » [2][2] Entretien mené auprès d’un industriel de l’énergie.... Pour prendre ces décisions, le ministre de l’Écologie, du Développement durable et de l’Énergie s’appuie sur l’expertise des ingénieurs des Mines qui examinent les dossiers déposés par les différentes entités de l’industrie pétrolière. L’exploitation des hydrocarbures en France depuis les années 1940 s’est ainsi déroulée dans un espace confiné où l’expertise d’État dialoguait en huis clos avec les entreprises exploitantes et les administrations locales concernées par les projets de forages.

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À la fin de l’année 2010, une mobilisation « fulgurante » (Chateauraynaud, 2012), initiée notamment dans le Larzac – région concernée par les permis d’exploration de GDS –, remet en question l’attribution de ces permis octroyés notamment à Total et Exxon Mobil par le ministre Jean-Louis Borloo en mars 2010 pendant le « Grenelle de l’environnement ». La gestion du dossier déraille alors de son cadre sectoriel, routinier et confiné et la controverse autour des GDS prend une ampleur médiatique importante grâce à la forte mobilisation des populations locales et des réseaux de militants, ce en pleine effervescence électorale. La contestation massive constitue alors les GDS comme un problème public, conduisant bientôt l’UMP et le gouvernement à mettre le dossier à l’agenda législatif. Le 13 juillet 2011, la loi Jacob interdisant l’usage de la fracturation hydraulique est votée, épargnant toutefois l’interdiction de l’exploration des GDS initialement prévue dans le premier projet de loi.

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Après cette date, la controverse GDS apparaît publiquement comme « résolue », ou du moins une première manche semble remportée par les opposants. C’est le moment que nous avons choisi pour débuter cette étude s’inscrivant à la suite des travaux de Pierre-Marie Terral et de Francis Chateauraynaud qui ont, eux, privilégié le moment médiatique 2010-2011. L’analyse de la « mobilisation éclair » de Terral propose une histoire immédiate du mouvement social sous l’angle de la socio-histoire des mobilisations. En s’interrogeant sur l’origine et la forme prise par cette contestation, il relève l’importance de la « longue tradition protestataire » du Larzac dans la montée en puissance et la réussite d’un mouvement de contestation efficace tant localement que nationalement. De son côté, Chateauraynaud apporte une étude socio-informatique « à chaud » de l’expansion de la mobilisation qu’il qualifie de « fulgurante ». Pour ce faire, il appuie son analyse sur l’étude statistique et discursive d’un corpus d’articles de presse. Le regard de Chateauraynaud est donc axé sur la partie visible de la controverse, qui se déroule essentiellement dans l’espace médiatique de la presse écrite. Il décrit ainsi une montée en puissance de la controverse en 2011 qui se poursuit jusqu’au vote de la loi Jacob, qu’il utilise comme repère temporel dans ses graphiques. Le nombre croissant d’articles de presse matérialise alors la mise à l’agenda du problème GDS et le nombre décroissant d’articles après le 13 juillet 2011 insiste sur la « résolution » de la controverse par la décision politique. Cette étude apporte une perspective complémentaire et différente. D’une part, elle analyse une « deuxième manche » de la controverse qui se déroula entre juillet 2011 au printemps 2013. D’autre part, plutôt que de s’en tenir à la face la plus visible de la controverse, cette étude s’intéresse aux milieux favorables à l’exploitation des GDS. Elle ne porte donc pas sur ce que l’on appelle communément « la controverse sur les gaz de schiste » avec ses multiples acteurs, porteurs d’enjeux différents, mais plutôt, comme le revers de l’étude des mouvements sociaux, sur l’organisation et la gestion de cette controverse par les milieux pro-GDS [3][3] Par la suite et pour éviter les redondances, nous utiliserons.... C’est pourquoi, dans cette étude, nous avons choisi de raffiner cette catégorie pro-GDS et de prêter davantage attention aux stratégies et aux cadrages discursifs qu’ils mobilisent dans des espaces choisis. Cette approche permettra de nuancer l’interprétation à sens unique de la controverse qui tend à idéaliser le succès du mouvement populaire du printemps 2011. Au temps court de l’étude d’une mobilisation « éclair » nous souhaiterions apporter l’éclairage d’une analyse sur un temps plus long en prenant en compte l’avant et surtout l’après du mouvement social. À la suite de la loi Jacob, l’activité des collectifs, sans toutefois s’arrêter totalement, connaît en effet une accalmie qui se traduit par une transition de leurs actions du registre médiatique à l’échelle nationale vers un registre juridique au niveau local. La controverse se perpétue alors sous une autre forme dans des arènes industrielles et institutionnelles où le « travail politique » (Dodier, 2005) opère en milieu plus confiné et s’accompagne d’un travail scientifique. C’est dans ces arènes, moins ouvertes, essentiellement parisiennes dans lesquelles les acteurs industriels et institutionnels ont leurs habitudes, que nous avons réalisé entretiens et observations : bureaux parlementaires et ministériels, locaux de l’Institut Français du Pétrole et des Énergies Nouvelles (IFPEN), Institut Montaigne, grandes écoles d’ingénieurs, Académie des sciences et bureaux d’étude rue de l’Opéra. Une veille médiatique et une lecture de la presse économique concernant les GDS ont aussi été effectuées pour compléter l’analyse des stratégies discursives et médiatiques des pro-GDS. Enfin, s’inscrivant dans une démarche de sociologie des sciences et des techniques, l’analyse insistera sur le rôle central du cadrage techno-scientifique dans la stratégie de reprise en main du problème public par les pro-GDS. Nous défendrons la thèse suivante : la science est le levier de la « divisibilité » (Hirschman, 1995) du problème des GDS, divisibilité permise par la distinction entre l’exploration scientifique du sous-sol et l’exploitation industrielle de la ressource. Ainsi, les stratégies politiques des pro-GDS associées au cadrage scientifique du problème ont cherché à transformer une activité industrielle radicalement contestée en une activité techno-scientifique incertaine nécessitant plus de recherche.

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Une première partie de l’article inscrit la controverse des gaz de schiste dans le contexte historique et la routine sectorielle de la régulation de l’exploitation des hydrocarbures sur le sol français depuis les années 1940. Nous insisterons sur le déroulement d’une procédure d’obtention de permis d’exploration pour la confronter à la matérialité de la ressource GDS pour tenter d’expliquer l’émergence de la controverse par une analyse relativement matérialiste. Dans un deuxième temps, nous avons souhaité nous intéresser à la phase de reconquête stratégique opérée par le milieu industriel à la suite du vote de la loi Jacob. Lors de cette reconquête, les institutions et les entreprises pétrolières se sont organisées pour maintenir la controverse ouverte dans certains espaces choisis tout en redéfinissant le débat de façon scientifique. Dans un troisième temps, nous analyserons comment la science et la technique jouent un rôle central dans cette entreprise de redéfinition des termes de la controverse en un débat « rationnel » et « technicien ».

Histoire du déraillement d’une procédure routinière

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Comment sont attribués les permis et quels sont les acteurs de ce milieu de l’exploitation d’hydrocarbures en France ? Ce questionnement nous a permis de produire un cadre interprétatif décalé concernant l’émergence du problème GDS. L’étude du milieu hétérogène de l’activité d’exploitation d’hydrocarbure français – notamment de l’administration minière et des PME intervenant pour le compte des compagnies pétrolières – permet une perception nouvelle de cet objet controversé et l’émergence d’un autre type de scénario possible concernant les débuts de la controverse GDS en France. Certains acteurs de cet écosystème, à savoir un chef de projet de l’entreprise Z [4][4] L’entreprise Z est une entreprise indépendante d’exploration... et un membre du BEPH [5][5] Bureau Exploration-Production des Hydrocarbures., ont émis des hypothèses sensiblement différentes des explications connues à ce jour par l’analyse des réseaux de mobilisation :

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« Total s’est fait un peu piéger, en ce sens que Total connaissait le thème américain des Shale gaz, et ils savaient déjà dès les années 2004-2005, du fait de leurs filiales américaines, l’ampleur que ça prenait aux USA. Mais ils n’étaient pas trop chauds. En France, ce n’était pas mûr. Et puis 2009-2010, ils ont dit après tout pourquoi pas, on va se lancer en Pologne et on va se lancer en France, en France pourquoi pas après tout c’est chez nous. Ils ont demandé ces permis du Sud en laissant tomber le bassin de Paris qui était très concurrentiel, ils sont partis dans le Sud. Et puis, en France dans la partie Sud, sont arrivés beaucoup de concurrents avec Total ; ils étaient 4-5 à demander, […] des concurrents étrangers. Essentiellement des concurrents américains et australiens, mais américains essentiellement, des gens d’Amérique du Nord. Ils se sont dit : “Tiens, si Total va là dans le Sud de la France, nous aussi on y va.” Donc ils ont suivi et puis ils ont demandé des blocs autour, en concurrence des surfaces de Total et puis ils se sont étendus, et pour certains concurrents ils se sont étendus sur le Larzac. Parce que dans la demande initiale de Total, le Larzac il n’y était pas… ou très peu parce qu’ils avaient fait un minimum attention [6][6] Extrait d’un entretien avec un chef de projet de l’entreprise.... »

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Le point de vue de ce chef de projet renverse la situation déjà connue de la construction d’une mobilisation autour des GDS. La combinaison d’une situation géographique nouvelle de la ressource, d’un territoire marqué par une activité militante « au-dessus » de cette dernière et d’une procédure de demande de permis d’exploration, semble ici produire une situation totalement inédite. Cette manière de percevoir le problème des GDS est par ailleurs partagée par d’autres acteurs du circuit de circulation du dossier intervenant lors des demandes de permis. C’est ainsi qu’un membre du BEPH souligne à son tour cette manière de comprendre la situation des GDS en France en rattachant le problème à une situation géographique de la ressource liée à une « sensibilité locale » et aux procédures de demande de permis.

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« Dans le contexte actuel, quelqu’un qui nous dit qu’il va dans le Sud-Est chez José Bové et qu’il fait trois forages en deux ans, on sait bien que c’est impossible, même si ce n’est pas sur un sujet qui concerne le gaz de schiste. Parce qu’y a une telle sensibilité locale, on sait bien qu’il va y avoir des oppositions et donc qu’en ce moment il est extrêmement difficile de rendre toute activité acceptable. Donc ce n’est pas qu’on l’interdit, mais on essaie d’avoir une position qui permette de jongler avec tous les paramètres qu’on est tenu de prendre en considération [7][7] Extrait d’un entretien avec un membre du BEPH (201.... »

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C’est à partir de ces éléments nouveaux que se construit une entrée décalée de l’objet GDS. Dans un premier temps, nous allons détailler le parcours d’une demande de permis d’exploration/exploitation et ainsi mettre en évidence les acteurs impliqués dans le processus. Nous proposerons ensuite une analyse de l’émergence du problème GDS en France fondée sur la prise en compte de la matérialité de cette ressource. En d’autres termes, la forme de la ressource étant devenue au fil des entretiens un élément important pour expliquer la transition d’une procédure routinière vers un déraillement institutionnel, il s’agit ici de proposer une autre façon d’aborder cette situation pour comprendre différemment le démarrage de la controverse.

Le processus d’attribution d’un permis et son écosystème hétérogène d’acteurs

« En tant qu’élu, on a eu le sentiment qu’il y avait un vrai problème concernant les procédures d’attribution des permis de recherche. C’est-à-dire que l’on attribuait ces permis sans aucune transparence, sans aucune concertation […] nous nous sommes dit : le code minier est défaillant [8][8] Extrait d’entretien réalisé le 22 mai 2013 auprès d’un.... »

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Ce que la classe politique semble avoir retenu deux ans après les débats parlementaires au sujet de l’interdiction des GDS, c’est la mise au jour brutale, à l’occasion du mouvement de contestation du printemps 2011, des procédures d’attribution des titres exclusifs de recherche dont elle ignorait à peu près tout. Si l’attribution des permis exclusifs de recherche puis d’exploitation n’est pas à proprement parler secrète – l’attribution des permis étant publiée au Journal officiel et une carte des permis de recherche et d’exploitation étant librement disponible sur le site du ministère de l’Écologie et du Développement durable –, force est de constater que ce sujet était alors inconnu du plus grand nombre et peu relayé par la presse. Pour résumer cette situation paradoxale entre une procédure publique largement ignorée du public et de la classe politique, une responsable administrative en charge des permis nous confie, sur le ton de l’humour, avoir « l’impression de travailler pour les services secrets, car personne ne savait qu’il y avait une exploitation d’hydrocarbures en France ». Pour de nombreux élus, ce « manque de transparence » constituait une « défaillance » en contradiction avec les principes moraux du monde politique contemporain. « Le sujet des GDS est venu bouleverser ce fonctionnement [9][9] Entretien avec un membre du BEPH (2013).. » Pour saisir les enjeux de ce bouleversement dans l’exploitation des hydrocarbures sur le sol français, il est nécessaire de comprendre comment fonctionnent les procédures d’attribution des permis en France, d’identifier les acteurs essentiels de ce discret écosystème de l’exploitation des hydrocarbures et de rendre compte de la manière dont ils s’organisent. Ces informations ont été rassemblées et croisées dans la figure 1. Le moment qui nous semble être clé dans cette procédure est celui de la mise en concurrence. En effet, lorsqu’une demande est jugée recevable par le BEPH, celui-ci publie un appel d’offres (permettant la mise en concurrence des opérateurs) non seulement pour la zone concernée, mais aussi les zones attenantes. Un chef de projet de l’entreprise Z explique ainsi à propos des zones de prospections concernées : « Mais il y a des concurrents et quand l’État ouvre la zone à des concurrents il ouvre autour, donc toute cette zone s’est retrouvée ouverte, Larzac inclus. Total s’est retrouvé dans la bataille, mais au départ ils n’avaient pas demandé le Larzac ! » Le mouvement de contestation contre les gaz de schiste a souvent été montré du doigt par les grands acteurs du monde pétrolier comme Total ou Exxon Mobile ; et réciproquement, c’est vers ces derniers qu’ont été concentrées les attaques et critiques des opposants à l’exploitation des GDS. Néanmoins, ces entreprises ne représentent que « le derrick visible » de l’exploitation des hydrocarbures. Elles sont en réalité ce que l’on nomme des « opérateurs », leur rôle se borne le plus souvent dans un premier temps à engager les procédures d’obtention de permis qui nécessitent une forte capacité financière et une reconnaissance officielle en tant qu’expert dans le domaine, puis dans un second temps à organiser l’exploration et l’exploitation à la manière d’un maître d’ouvrage. Les « opérateurs » peuvent donc s’apparenter à des promoteurs : ils maîtrisent rarement l’ensemble des savoir-faire indispensables à l’exploration comme à l’exploitation et doivent le plus souvent faire appel à tout un ensemble d’entreprises spécialisées pour réaliser ces tâches. Quand bien même certaines compagnies, comme Halliburton ou Schlumberger, ont mené ces dernières années une politique d’acquisition massive de ces entreprises spécialisées afin d’intégrer leurs multiples expertises et ainsi proposer des « packages gaz de schiste », il reste néanmoins fréquent qu’une grande partie de l’activité soit externalisée pour garantir une flexibilité d’adaptation aux différentes configurations des projets. Ainsi, lorsqu’à l’issue de la procédure administrative l’opérateur obtient un permis exclusif de recherche, il coordonne pour ce faire deux catégories d’exécutants : les sous-traitants « classiques » que sont les entreprises de transport (eau, matériel…), d’expertise géologique, de construction, de chimie, de retraitement des eaux s’il y a lieu ; et les foreurs qui, dans cette controverse, occupent une place particulière étant donnée la centralité de la fracturation hydraulique, technologie dont ils détiennent la maîtrise et l’expertise.

Figure 1 - Parcours standard de la procédure d’un permis d’exploration autour la ressource GDSFigure 1
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Comme l’indique le schéma (figure 1), la procédure de demande d’un Titre d’Exploration Exclusif (Tee) débute avec l’envoi d’un courrier au Bureau d’Étude et de Prospection d’Hydrocarbures (BEPH), administration d’État dirigée par un ingénieur issu du corps des mines. Le rôle prégnant de l’État et des ingénieurs des mines est ainsi notable dès le commencement de la procédure. Cette procédure longue et fastidieuse d’attribution des permis de recherche montre un processus de décision qui se fait en quelque sorte « à huis clos » puisqu’à aucun moment les populations concernées par les projets d’exploration ne sont sollicitées ni ne participent à une enquête publique. Le dossier ne sort jamais de ce cadre institutionnel dédié et délimité, sauf à l’occasion de la discrète publication des attributions de permis au Journal officiel. L’exploration et l’exploitation d’hydrocarbures dits conventionnels se faisaient donc, jusqu’au surgissement de la controverse, dans le cadre d’une routine institutionnelle entre un secteur pétrolier localement implanté et une administration composée en majorité d’ingénieurs des mines. Si controverse il y avait, celle-ci se déroulait dans le cadre institutionnel de la demande d’attribution de permis et ne concernait que quelques personnes légitimées par leur connaissance scientifique du sujet. Une des premières conséquences de la contestation anti-GDS, ainsi qu’une de ses premières façons d’apparaître, aura été le déraillement de cette routine, autant par l’intrusion dans le débat de nouveaux acteurs non identifiés que par la sortie de la controverse du cadre purement institutionnel dans lequel elle se déroulait auparavant.

La matérialité de la ressource GDS comme source du déraillement

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Timothy Mitchell dans Carbon democracy (Mitchell, 2011) propose une histoire matérielle de l’exploitation des énergies carbonées fossiles. Selon lui, les conséquences économiques, politiques et sociales des transitions énergétiques – notamment le passage du charbon au pétrole comme source d’énergie carbonée dominante après la Seconde Guerre mondiale – sont largement le fait de leur matérialité intrinsèque. Ainsi, les propriétés physiques du pétrole, dont les caractéristiques principales par rapport au charbon sont d’être liquide et plus léger que l’eau, ont permis une circulation internationale des énergies carbonées avec pour conséquence une modification profonde des rapports de force entre ouvriers et exploitants ainsi qu’une reconfiguration globale du marché de l’énergie et de l’équilibre géopolitique mondial. À la source de ces changements majeurs se trouverait la matérialité de la ressource.

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L’étude de la matérialité des GDS par rapport au pétrole et au gaz exploités en France peut être faite selon deux axes : les propriétés physiques des GDS et leur localisation géographique. Les gaz et huiles de schiste, aussi appelés « hydrocarbures de roche-mère », sont renfermés dans la microporosité des couches sédimentaires profondes et ne peuvent en être extraits que par un certain nombre de procédés et d’assemblages technologiques sensiblement différents de ceux utilisés jusque-là en France. L’ensemble de ces procédés et technologies sont désignés dans ce cas sous les termes de « fracturation hydraulique ». Sa définition juridique et administrative admise est relativement simple : tout procédé d’extraction requérant une pression hydraulique supérieure à la pression interne des pores de la roche [10][10] Entretien avec un membre du BEPH (2013).. Cependant, elle recouvre tout un ensemble d’innovations technologiques. La fracturation hydraulique à proprement parler s’accompagne d’un cortège de microtechnologies mécaniques et d’intrants chimiques, associés au forage horizontal. L’extraction des hydrocarbures de roche-mère requiert ainsi des installations pétrolières sensiblement plus lourdes que les installations jusque-là présentes dans les bassins pétroliers français (présence de compresseurs et de citernes d’eau notamment), un nombre plus important de ces installations qui induit un mitage du territoire exploité, ainsi que l’utilisation de produits chimiques non encore utilisés en France. Bien que cet assemblage technologique soit l’objet d’incessantes tentatives d’historicisation de la part de ses promoteurs, il n’en demeure pas moins que sa forme actuelle est le fruit d’un travail intensif des services de recherche et développement des compagnies pétrolières, dans l’objectif d’exploiter ces nouveaux hydrocarbures. Les propriétés physiques de la ressource GDS configurent donc en grande partie la forme nouvelle de la technologie nécessaire à son extraction.

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La localisation géographique de la ressource modifie profondément la répartition historique des bassins pétroliers en France. Alors que l’exploitation d’hydrocarbure est une activité ancienne et intégrée au paysage en Aquitaine (notamment à Lacq) ou en Seine-et-Marne, elle est absente des régions détenant les réserves d’hydrocarbures de roches mères potentiellement les plus importantes, à savoir le Sud-Est de la France et notamment en Ardèche et dans le Larzac, historiquement réputés pour leurs fortes contestations sociales. Comme cela a été relevé précédemment dans l’entretien avec un membre de l’entreprise Z, cette nouvelle configuration géographique n’avait pas échappé à Total lors de ses premières demandes de permis. Malgré les précautions prises pour ne pas éveiller les « foyers de résistances » présents historiquement sur le plateau du Larzac, le déroulement de la procédure et l’entrée de nouveaux acteurs ont débouché sur une extension de la zone de prospection, cause du débordement sur ce territoire sensible. Si l’on suit ce raisonnement et si l’exploitation des GDS s’était limitée au bassin historique de Seine-et-Marne (autre grande réserve potentielle d’hydrocarbures de roche-mère en France), la mobilisation n’aurait peut-être pas eu cette ampleur. L’émergence de la mobilisation, son retentissement national et ses conséquences politiques à partir de janvier 2011 sont fulgurants et conduisent à la formation de nombreux comités et rassemblements d’ampleur nationale auxquels s’associeront rapidement des figures politiques charismatiques comme José Bové. L’incapacité à prévoir ce mouvement de contestation, autant de la part des industriels concernés que de l’État français, montre à quel point la procédure courante d’attribution de permis était « routinisée », sans avoir la capacité de s’adapter rapidement à des conditions pourtant profondément différentes de ce qui prévalait jusqu’alors.

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La matérialité de la ressource nous semble être à la source du « déraillement » du parcours routinier du dossier d’autorisation d’exploration des GDS. La mobilisation « éclair » s’expliquerait donc en partie par la rencontre entre une procédure routinière en huis clos et un hydrocarbure d’une forme nouvelle, comme si les GDS avaient fait « exploser » le code minier et les administrations impliquées. Il s’agit maintenant de décrire plus en détail la forme de cette mobilisation et surtout la réponse qui lui sera proposée.

Du déraillement à la reprise en main

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La loi Jacob interdisant la fracturation hydraulique a souvent été présentée – notamment dans les articles précités en introduction – comme résultant de la prise en considération politique de l’expression populaire contre l’exploitation des gaz de schiste sur le territoire français. La mobilisation de 2011 apparaît ainsi comme la phase principale de la controverse de par sa puissance et son exposition médiatique. Toutefois, loin de se clore suite à cette mobilisation, la controverse est entrée dans une seconde phase de gestion, orchestrée par les pro-GDS et décrite dans cette partie.

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L’économiste américain Albert Hirschman (1995) propose une conception du conflit social comme l’un des « piliers de l’ordre démocratique » et « la contrepartie naturelle du progrès technique et de la création consécutive de richesses nouvelles ». Ces conflits sont à la fois fréquents et multiformes, divisibles et à aucun moment considérés comme définitifs. Mais l’originalité de l’analyse d’Hirschman est de considérer que les représentants de la société démocratique de marché ne résolvent pas les conflits sociaux, mais qu’ils « veillent » sur eux et les gèrent de façon singulière dans une logique de « bricolage ».

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Ainsi, cette analyse porte sur le « bricolage » propre à la stratégie des pro-GDS et sur les diverses réémergences de la controverse faîtes à leur initiative. Cette partie propose de suivre la manière dont le problème GDS a été divisé en considérant chacune de ces divisions comme autant d’arènes où le problème est partiellement géré.

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Suite au conflit, le problème public des GDS est entré dans le parcours « classique » d’une mise en agenda gouvernemental, ce mouvement étant accéléré par l’échéance des élections cantonales et présidentielle. Le dossier transite de l’arène médiatique vers les arènes institutionnelles (Hilgatner & Bosk, 1988) où il est rapidement transféré vers l’arène législative censée « répondre » au mouvement de contestation. Lors de la transition d’une arène à une autre, le problème est remodelé en fonction des stratégies d’acteurs et du mode de production inhérent à l’arène. L’étude de la contre-offensive des industriels nous a permis d’identifier trois espaces dans lesquels la controverse a pu se poursuivre à l’initiative des industriels selon des modalités et des cadrages radicalement différents de ceux observés lors de la mobilisation du printemps 2011. Ainsi, l’arène parlementaire reconfigure le problème des GDS en proposant une nouvelle configuration narrative (Cefaï, 1996) de ses enjeux pour permettre une action future ; la presse économique est le lieu de discussions qui ont pour sujet « la réouverture du débat » ; et enfin les conférences technocratiques où un cercle restreint d’acteurs cadrent le « débat rouvert » en des termes scientifiques et techniciens. Les actions menées dans ces trois espaces ne sont bien évidemment pas indépendantes et leur enchaînement temporel contient une certaine logique que l’analyse tentera de mettre en évidence.

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L’arène réglementaire a été en charge de la production de la loi Jacob qui n’est pas, selon nous, uniquement une prise en compte des revendications d’un mouvement de contestation victorieux, mais l’un des leviers d’action des industriels. L’hypothèse ici proposée est que l’État a reconnu le problème public pour mettre fin aux protestations insistantes tout en satisfaisant les exigences des industriels qui refusaient la clôture définitive de ce débat.

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Les pétroliers et l’ensemble des promoteurs des GDS ont été, pour le moins, désarçonnés par l’ampleur de la mobilisation [11][11] Extrait d’un entretien avec un membre du BEPH (201.... Toutefois, une étude, même rapide, des travaux parlementaires, permet de voir que les pro-GDS ne sont en rien restés passifs et qu’ils ont même remporté un certain succès sur le plan législatif. La loi Jacob a en effet connu quelques amendements non négligeables entre son dépôt et son adoption.

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Déposée en premier lieu le 31 mars 2011 en tant que « Proposition de loi visant à abroger les permis exclusifs de recherches d’hydrocarbures non conventionnels et à interdire leur exploration et leur exploitation sur le territoire national », elle a finalement été adoptée trois mois plus tard en tant que « Proposition de loi visant à interdire l’exploration et l’exploitation des mines d’hydrocarbures liquides ou gazeux par fracturation hydraulique et à abroger les permis exclusifs de recherches comportant des projets ayant recours à cette technique ». Alors que la première version du projet de loi avait pour objet un type de ressource, la version finale ne fait plus mention que de la technologie d’extraction qui a cristallisé les tensions tout en réduisant l’étendue de la régulation. Cette évolution se retrouve dans son contenu comme le montre l’amendement de son article premier retenu en commission parlementaire : « Suppression des termes “non conventionnels”, afin d’interdire sur le territoire national le recours à la technique dite de fracturation hydraulique de la roche pour tout type d’hydrocarbure » ; et non plus l’exploration ou l’exploitation des ressources non conventionnelles.

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En addition au recadrage technologique de la régulation, la loi introduit un appel à la science. La version définitive de la proposition de loi laisse la possibilité d’un usage de cette technique dans un cadre de recherche scientifique puisque sont autorisées « l’exploration et l’exploitation […] dans le cadre de projets scientifiques d’expérimentation pour évaluer la technique de la fracturation hydraulique ou des techniques alternatives ». Le parlement désigne ici la science expérimentale comme moyen raisonnable et légitime de répondre à l’évaluation du risque, justifiant ainsi la rédaction de différents rapports qui ont régulièrement relancé la controverse en 2012. Ces amendements provoquent le mécontentement de l’opposition qui dénonce un projet « raboté » (Y. Cochet, 21 juin), laissant « la place à un texte téléguidé par les lobbyistes à la recherche de pétrodollars ».

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Ainsi, loin d’interdire définitivement l’exploitation des GDS – si tant est qu’une loi puisse être définitive –, cette loi sauvegarde ce qui à long terme peut être considéré comme l’essentiel : les potentialités futures. L’exploitation des GDS reste potentiellement possible par une autre technologie d’extraction et l’usage de la fracturation hydraulique n’est lui-même pas exclu sous réserve d’une conformité de la technologie avec les exigences environnementales. La crainte des industriels de voir définitivement interdite toute exploration ou exploitation des GDS est donc momentanément écartée. L’idée d’une loi entérinant les revendications d’un mouvement de contestation social victorieux, « contrai[gnant] le gouvernement à prendre en compte, dans toutes ses conséquences, l’expression démocratique d’une colère légitime » comme le formule Chateauraynaud nous semble par trop réductrice : il s’agit selon nous d’un statu quo qui en interdisant l’exploitation des GDS par l’absence de techniques alternatives à la fracturation hydraulique, laisse entières les potentialités futures pour les industriels. À la lumière de cette relecture du processus législatif, les propos de Nathalie Kosciusko-Morizet, alors ministre de l’Écologie et du Développement durable, lors de la séance du 21 juin au cours de laquelle la loi fut adoptée, prennent un certain relief puisque celle-ci affirmait alors : « Aujourd’hui, ne pas interdire, c’est autoriser : voilà, je crois, le sens de ce texte. » Et, de fait, cette loi n’interdit pas l’exploitation des GDS en France.

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Enfin pour illustrer le caractère pour le moins précaire de la loi Jacob, la société américaine Schuepbach a récemment déposé une question prioritaire de constitutionnalité (QPC) auprès du tribunal de Cergy-Pontoise visant à rendre non constitutionnelle l’interdiction de la fracturation hydraulique [12][12] La QPC en question a finalement été rejetée par le.... Ce dernier point fait écho aux propos de Total qui, lors de la commission de projet de la loi Jacob, avait déjà menacé de saisir le Conseil constitutionnel en cas d’interdiction de la fracturation hydraulique. Le travail législatif des industriels n’en est donc qu’à son commencement.

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La presse économique constitue un autre espace dans lequel les actions des industriels en faveur des GDS se sont faites très présentes. La fin de l’été 2011 est marquée par une très forte « démédiatisation » du dossier des gaz de schiste, déjà engagée lors de la phase institutionnelle et législative de la controverse. Le sujet réapparaît de façon très éphémère au mois d’octobre 2011 à l’occasion de la révision puis de l’abrogation effective des permis attribués en mars 2010 ainsi que du vote à l’Assemblée nationale du projet de loi Jacob. Si le sujet des GDS ne fait plus l’actualité en France durant l’hiver 2011-2012, il ne disparaît pour autant pas totalement de la presse économique. En effet, cette période voit se multiplier, dans les revues destinées aux acteurs économiques, politiques et industriels (les revues L’Usine nouvelle et Challenge ainsi que les quotidiens Les Échos et La Tribune), les articles vantant les mérites des GDS pour les pays qui en ont autorisé l’exploitation. Cette presse met ainsi en scène l’exploitation des GDS par des reportages sur les campagnes d’exploitation à l’étranger ainsi que des analyses économiques et géostratégiques à propos des hydrocarbures.

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Si les explorations sur le territoire français sont interdites, rien n’empêche les industriels, notamment Total, d’investir à l’étranger et la presse économique d’informer ses lecteurs sur l’actualité internationale des GDS. Le contenu des articles indique un retour en force du débat, à l’instar d’Olivier Homolle qui, le 20 mars 2012 pour le compte de l’Union des Industries Chimiques (UIC), « appelle les pouvoirs publics à relancer le débat sur l’exploitation des gaz de schiste » et de préciser qu’« un débat doit être ouvert sur des bases scientifiques avec l’ensemble des parties prenantes autour de la table » (James, 2012) [13][13] Souligné par nos soins.. Un an après la forte mobilisation locale et le débat de la loi Jacob, le dossier s’invite dans la campagne présidentielle et retrouve un niveau de médiatisation comparable à celui qu’il avait connu au printemps 2011 (figure 2). Au cours de cette étude, nous avons identifié un outil « classique » utilisé par l’industrie afin d’enrôler la presse économique. Durant l’été 2012, plus précisément les 17 et 18 juillet, la société Total invite trois journalistes couvrant le secteur économique et de l’énergie dans Le Monde, L’Usine nouvelle et Le Point à visiter aux frais de la compagnie les installations de son partenaire américain Chesapeake, au Texas. Pour justifier cette opération de séduction, le service de presse du groupe pétrolier expliquera à une journaliste relatant de façon critique cette opération de communication que leur « responsabilité en tant qu’industriels est de montrer ce que l’on sait faire et de répondre aux demandes des journalistes. Vous êtes d’ailleurs la bienvenue pour un prochain voyage… » (Caillat, 2012). Ce voyage de presse comprenait une visite guidée où les journalistes ont eu l’occasion de discuter avec des responsables de Chesapeake et de Total et de visiter une partie des installations (notamment des plates-formes de forage) au Texas. Peu de temps après ce voyage, force est de constater que la position des journaux concernés à propos de cette ressource apparaît quelque peu changée et les risques environnementaux de l’extraction des GDS apparaissent soudain négligeables (Caillat, 2012).

Figure 2 - Articles contenant les termes « gaz de schiste » de décembre 2010 à mai 2013, base 100 au plus haut du printemps 2011Figure 2
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À l’occasion de la conférence environnementale, les appels des industriels ne se risquent pas à réclamer l’autorisation de « l’exploitation des gaz de schiste », mais plus prudemment à « rouvrir le débat ». Ainsi, le 13 septembre, dans un dossier de la revue L’Usine nouvelle intitulé « Gaz de schiste, le point de vue de l’industrie » Jean-Louis Schilansky, président de l’Union française des industries pétrolières (Ufip) et représentant du Medef lors de la conférence environnementale, « considère que le débat n’a pas eu lieu » et redoute que le sujet soit « fermé à double tour ». Cette interview s’intègre dans un dossier dont le titre et l’incipit de l’éditorial résument la position alors défendue par les industriels : « Gaz de schiste : il est interdit d’interdire » ; « Nous avons le devoir de regarder ce qui se cache sous nos pieds ». Comme pour concrétiser plus encore la réouverture du débat sur le gaz de schiste, l’hiver et le printemps 2013 voient se multiplier les conférences au sein même des institutions scientifiques et économiques de premier plan.

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Le dernier espace que nous avons identifié dans cette étude est celui de l’information et de la discussion techno-scientifique. Sans prétendre à une parfaite exhaustivité, nous avons assisté à plusieurs conférences d’importance sur le sujet et ce terrain constitue un élément important de l’étude : la conférence organisée par la revue L’Usine nouvelle et l’Institut Montaigne, la conférence de l’Académie des Sciences et enfin celle organisée par l’association Eddeee Alumni [14][14] Association des anciens étudiants et des étudiants... avec le concours de l’école AgroParisTech.

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Le 14 janvier 2013, nous nous sommes rendus à la conférence organisée par la revue L’Usine nouvelle en partenariat avec l’Institut Montaigne et ParisTech Review et intitulée « Le gaz de schiste en France : peut-on réconcilier croissance et principe de précaution ? ». Elle s’est tenue au siège social de la banque Axa situé au 25 avenue Matignon, VIIIe arrondissement de Paris. Dans cette conférence aux allures de tribune scientifique et industrielle, animée par Thibaut De Jaegher, sont invités à s’exprimer l’ancien ministre délégué à l’Industrie Christian Perret (actuellement associé chez August & Debouzy et président de Vista–Think Tank Energies), le président du Conseil de surveillance du Nouvel Observateur Claude Perdriel, le président du directoire de Vallourec Philippe Crouzet, l’ancien président du CNRS et professeur émérite à l’université Pierre et Marie Curie Édouard Brézin et le directeur de recherche et délégué scientifique Géo-ressource au Cnrs/Insu Bruno Goffé, par ailleurs détenteur de quatre brevets exploités par Schlumberger concernant la fracturation hydraulique. L’auditoire est à l’image de la relative homogénéité sociale, de genre et d’âge des intervenants. En tant que spécialiste scientifique de la question, Bruno Goffé est invité à inaugurer la session par une intervention intitulée « Gaz de schiste, gaz de roche mère, gaz de shale, gaz non conventionnels ». Cette introduction circonscrit immédiatement le périmètre sémantique de la conférence en mobilisant un langage technique et scientifique qui servira de cadre d’interprétation pour les discussions à venir. La présentation s’attarde sur les processus de cimentation de puits de forage qui font l’objet des brevets du géologue. L’exposé rodé d’une trentaine de minutes est classiquement accompagné d’une présentation PowerPoint qui a pour objectif d’informer l’auditoire de la réalité scientifique des GDS [15][15] Le verbe informer est ici utilisé au sens étymologique.... Une fois Bruno Goffé remercié pour sa présentation, la conférence se poursuit sous la forme d’une table ronde dont l’énoncé est alors précisé : « Comment concilier principe de précaution et croissance pour peut-être permettre à la France d’exploiter enfin une ressource qu’elle a sous ses pieds, à savoir les gaz de schiste ». Entre éloge du GDS et ébauche d’une stratégie de travail de l’opinion publique, les différents intervenants sont tous acquis à la cause des GDS et la conférence – malgré son intitulé formulé par une interrogation – n’aura en réalité pas pour objectif de débattre de l’opportunité d’exploiter les hydrocarbures, mais d’initier l’acceptabilité sociale de la ressource et de ses techniques d’extraction. Ce discours recueille d’ailleurs la faveur de la salle qui semble remplie d’individus qui, loin d’être de « simples citoyens » (ainsi que s’y est présenté un des rares opposants aux GDS lors d’une intervention), ont un titre à faire valoir : sénateur, chef d’entreprise, haut fonctionnaire, ingénieur d’un grand corps d’État. Les fonctions prestigieuses sont nombreuses et particulièrement représentatives de la classe dirigeante nationale. Les proximités, réelles ou supposées, sont d’ailleurs l’objet de quelques plaisanteries complices.

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Cette conférence ne tire pas son intérêt d’un quelconque caractère officiel mais de ce qu’elle constitue l’un des moments privilégiés lors desquels l’élite technocratique, via les nombreux postes de direction et de pouvoir qu’elle occupe, organise ses stratégies politiques et économiques pour asseoir ses intérêts. En opposant à de nombreuses reprises un débat politique passionné et irrationnel à un débat d’experts scientifiques, elle réaffirme dans un espace qui lui est exclusivement dédié, son monopole dans la légitimité décisionnelle face au peuple ignorant. La référence à un « grand public », défini négativement comme non sachant, est communément utilisée lors des conférences ou entretiens réalisés et illustre la prégnance du deficit model au sein des espaces que nous avons considérés (Wynne, 1996).

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La conférence du 26 février 2013 à l’Académie des sciences [16][16] Contrairement aux séances habituelles de l’Académie... revêt en revanche un certain caractère officiel. La séance est introduite par Vincent Courtillot [17][17] Vincent Courtillot est aussi l’organisateur de la séance.... dont la présence à la conférence Usine nouvelle avait été saluée par un des intervenants. Son propos consiste à contextualiser la présente conférence dans le cadre de la controverse sur les GDS et à réaffirmer l’indépendance de l’Académie des sciences. Cette introduction est suivie d’une présentation de Bruno Goffé, invité en sa qualité de géologue, semblable en tout point à celle qu’il avait déjà pu faire à la conférence de L’Usine nouvelle. Enfin, le 25 mars, l’association Eddeee Alumni organisait dans les locaux d’Agro-Paris-Tech, rue Claude Bernard, Paris Ve, une conférence intitulée « Gaz de schiste : quels enjeux techniques, économiques et environnementaux ? ». Une nouvelle fois, Bruno Goffé est chargé d’introduire la séance en tant que directeur de recherche CNRS. La mention d’une quelconque activité industrielle du géologue est soigneusement évitée. En effet, cette précision serait immédiatement perçue comme un conflit d’intérêts notoire discréditant de fait sa position de scientifique « objectif et légitime ».

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Ces trois arènes de controverse se succédant chronologiquement, deux conclusions peuvent être tirées concernant le changement de dynamique de la controverse et le rôle de la loi Jacob dans ce mouvement. Si les industriels favorables aux GDS ont pu relancer le débat au cours de l’année 2012, c’est qu’ils ont très habilement su jouer sur les potentialités laissées ouvertes par la loi telle qu’elle a été votée. La loi prévoyant en effet la possibilité de recherches expérimentales et la remise régulière de rapports ministériels, le débat n’a jamais été définitivement clos. Les industriels ont ainsi légitimement émis de nombreux appels à relancer le débat et finalement à débattre, sans jamais toutefois appeler à l’exploitation des GDS. Du vote de la loi pendant l’été 2011, à la multiplication des conférences au printemps 2013, la controverse des GDS transite d’une étape juridique ouvrant les potentialités de débat et de recherches scientifiques à la construction de futurs possibles au sein de ces conférences. Dans ces arènes, la controverse est systématiquement confinée à quelques espaces dédiés et contrôlés. Alors que le mouvement de contestation était caractérisé par la masse de ceux qui y prenaient part dans des espaces ouverts (collectifs, manifestations…), le prolongement de la controverse tel que l’organisent les industriels, ingénieurs et hommes politiques favorables aux GDS se caractérise par des espaces confinés de débat dont l’accès nécessite un capital social et symbolique élevé. De l’Assemblée nationale à l’IFPEN et de l’Académie des sciences à l’Institut Montaigne, les lieux de la controverse « prolongée » en 2012 sont prestigieux, parisiens, et l’entrée se fait souvent par inscription quand elle n’est pas simplement interdite au public. Il faut dire que le propos s’y veut, sinon expert, au moins scientifique et que l’assistance est souvent hautement qualifiée. En ce sens, nous considérons que les conférences et « débats » qui ont suivi le vote de loi se rapportent davantage à une forme d’organisation de « gouvernement de la critique » mobilisant un « instrument juridico-administratifs » (Topçu, 2010) qu’à un prolongement de controverse de forme classique.

La place de la science dans la stratégie des pro-GDS, une tentative de cadrage par la science et la technique

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Hirschman (1995) et d’autres après lui (Barthe, 2005) ont pensé deux ensembles de conflits : « divisibles » ou « indivisibles ». Les conflits divisibles sont typiques et se pensent sur une logique de « plus/moins » ; quand les conflits indivisibles atypiques suivent une logique de type « ou/ou » [18][18] Afin d’illustrer son propos, l’auteur mentionne notamment.... Les conflits indivisibles supposent des positions irréconciliables résistantes au consensus quand les conflits divisibles sont plus faciles à gérer, leurs compromis à accepter, leur gestion tendant à être routinisée.

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Par sa contestation univoque de l’exploitation des GDS dans leur intégralité, le conflit de 2011 peut à juste titre être considéré comme un conflit atypique : la mobilisation de 2011 ne visait pas une exploitation modérée des GDS, mais son interdiction formelle. Or, comme cela a pu être observé en réponse aux mouvements de 2011, les pro-GDS ont déployé une stratégie de « divisibilité » du conflit. Nous voudrions revenir sur le processus de redéfinition du conflit des GDS, initialement atypique et indivisible, en conflit divisible et donc gérable. La thèse ici défendue est que les arguments scientifiques permettent de transformer une controverse environnementale radicale en une controverse techno-scientifique.

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L’analyse de certaines diapositives projetées dans ces conférences nous montre le rôle central joué par la science dans ce recadrage de la controverse, permettant de faire revenir le problème des GDS dans les rails de la gestion routinière et technocrate du sous-sol.

Autonomiser l’activité scientifique en dissociant exploitation et exploration

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La transformation de la nature de la controverse est permise par la dissociation de l’exploitation et de l’exploration de la ressource : la légitimité de l’exploration actuelle est fondée sur le droit à la recherche et à la science à partir duquel une exploitation future présentée comme sûre et fiable pourra voir le jour. Les membres de l’administration et les industriels rencontrés insistent sur le fait que « l’exploration du sous-sol est une phase de connaissance du sous-sol qu’il faut dissocier de la phase d’exploitation qui lui est postérieure » [19][19] Extrait d’un entretien avec un membre du BEPH (201..., toutefois certains éléments attestent d’une continuité entre les deux activités.

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La première continuité est technique. Elle est liée à la nature du forage effectué. Il existe deux types de forages, un d’exploration et un d’exploitation, correspondant à deux types de puits qui diffèrent principalement par la taille de leur diamètre. Le puits d’exploitation est issu d’un forage plus gros, car il doit permettre de pouvoir insérer une architecture de tubes permettant l’injection et la récupération de fluides. Dans les années 1970-80, il était fréquent que les industries pétrolières fassent effectivement deux types de puits distinguant ainsi phase d’exploration et phase d’exploitation. Actuellement, cette distinction entre forage d’exploration et d’exploitation est totalement dissoute comme l’indique un membre du BEPH :

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« Aujourd’hui un forage d’exploration et d’exploitation c’est exactement la même chose. Un forage d’exploration, c’est un ouvrage à l’origine fait pour connaître. […] Ensuite il peut être utilisé pour produire. À ce moment il faut mettre une architecture particulière au puits pour pouvoir le mettre en production. […] Aujourd’hui, on a tendance à faire des forages qui peuvent être réutilisés, transformés en forage de production. […] Ces ouvrages, elle [la compagnie] va les réutiliser, elle va les conserver évidemment parce que ça coûte tellement cher ! »

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La seconde continuité est spécifique à l’exploitation du nouveau type d’hydrocarbures que sont les GDS. La première partie de cet article insiste sur le caractère relativement diffus et difficile d’accès de la ressource impliquant des innovations technologiques, mais également des innovations dans les pratiques d’exploration/exploitation. Ainsi, comme le précise M. Derbez, Directeur Opérations de Total Shale Gas Europe :

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« Le gros changement, c’est qu’on n’est plus en mode exploration puis production. Jusqu’à présent en conventionnel on faisait un puits d’exploration pour reconnaître l’objet, deux ou trois puits d’appréciation pour évaluer la taille. […] Aujourd’hui, aux US, dans un développement GDS, on est dans une sorte de développement continu : je fais un puits, je fais une dizaine de puits, ça marche, j’ai une économicité, je continue. […] On est dans une approche plus pragmatique. Le prix du gaz permet le développement : on fore, on développe [20][20] Propos tirés de la présentation de M. Derbrez, invité.... »

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Compte tenu des investissements nécessaires à la création d’un forage et à la productivité exponentiellement décroissante des puits de GDS, les pratiques actuelles d’exploitation de GDS s’orientent vers une approche que les industriels qualifient de pragmatique directement couplée au marché du gaz. Là encore, il est clair qu’une segmentation de l’activité de forage en deux phases distinctes relève d’une redéfinition ad hoc avant tout rhétorique et idéologique.

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Ces deux points montrent une chose essentielle : la phase d’exploitation des GDS s’inscrit dans la continuité de l’acquisition et de la production de connaissances. À cet égard, la redéfinition de la phase d’exploration comme étant une activité autonome et pure d’acquisition de connaissances est à voir avant tout comme la préservation de la première étape de l’exploitation.

Faire parler le sous-sol : les ambassadeurs géologues dans la controverse

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En juillet 2011 paraît un rapport publié par l’École de Guerre Économique (EGE) intitulé « L’intérêt du gaz de schiste pour la France », une « étude fictive » réalisée par des étudiants auprès d’une multinationale de l’industrie des énergies fossiles proposant une analyse de la controverse et une proposition de contre-information [21][21] L’entreprise Total avait initialement été mise en scène,.... Le rapport propose un recadrage de la controverse devant être orchestré par un « ambassadeur », hybride de journaliste et de scientifique, permettant de vulgariser les arguments des industriels et de regagner l’adhésion de la population.

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Si, suite aux accusations en désinformation [22][22] Menée notamment par le site wisthle.is (http://whi... de la campagne EGE [23][23] L’École de Guerre Économique (EGE) est créée en 1997..., le rapport a été réédité pour effacer toute mention à la société Total [24][24] Voir note de bas de page du rapport EGE, version du..., nous souhaitons néanmoins partir de cet exemple « fictif » pour rendre visibles les opérations de recadrage mises en œuvre par les pro-GDS. À la figure centrale de l’ambassadeur à la double compétence du rapport EGE, nous lui substituons celle de l’intervenant scientifique sous les traits de Bruno Goffé. Ses propos autant que sa présence systématique en introduction des différentes conférences illustrent l’importance que semble avoir, pour les organisateurs de ces conférences, un cadrage scientifique et technique préalable au « débat », faisant écho aux appels de la presse économique à reprendre le débat sur des bases scientifiques.

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Dans leurs présentations, les ambassadeurs-géologues n’hésitent pas à anthropomorphiser les entités géologiques, comparant les hydrocarbures à des « fœtus », que la roche-mère « éjecte » lorsqu’ils sont arrivés à maturation. Ces hydrocarbures « grandissent » et sont discriminés par les conditions de pression et de température pour former une « famille » d’hydrocarbures à laquelle appartient le gaz non conventionnel. Une fois la genèse et la terminologie clarifiées, il s’agit de compléter la caractérisation des GDS en avançant avec conviction quelques estimations évaluant les réserves en présence.

Figure 3 - Les ressources de gaz de shale et gaz de charbon en EuropeFigure 3
(PPT conférence Académie des Sciences)
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Dans ce dessin (figure 4), montré au cours des différentes conférences, les ressources d’hydrocarbures sont réparties selon une forme pyramidale, les GDS étant situés en dessous du réservoir « conventionnel » dans la partie la plus large de la pyramide. Sous le « réservoir » contenant le « high quality » gaz se trouve, tapie dans les profondeurs, une ressource bien supérieure en volume : « coalbed methane and shale gas ». Une ligne sépare en deux la pyramide et les deux espaces ainsi définis représentent chacun une association de notions qui constituent la structure argumentaire du visuel. Les GDS sont associés aux notions : « environmental risky », « larger volume », « more advanced technology needed ». Le schéma porte également l’association d’idées suivante : une ressource peut être soit « friendly » avec l’environnement et dans ce cas elle est facile à développer, de bonne qualité et disponible à de hautes concentrations, soit « risky » pour l’environnement. En contrepartie de ce risque, elle se présente en volumes plus importants. À la facilité de développement des premiers gaz, le dessin fait correspondre une représentation de l’exploitation des GDS comme un défi nécessitant une « technologie plus avancée » par laquelle l’exploitation de la ressource abondante serait parfaitement maîtrisable grâce à la recherche scientifique.

Figure 4 - Image issue d’un support de communication IFP SchoolFigure 4
Figure 5 - Représentation graphique de l’acceptabilité et du risqueFigure 5

Historicisation de la trajectoire de la fracturation hydraulique

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La technologie en question, la fracturation hydraulique, n’est pas avancée « hors sol », mais est mise en scène comme étant l’aboutissement logique de l’histoire de l’évolution d’une technique ancienne et légitime.

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Dans son intervention à l’Académie des Sciences, Bruno Goffé explique que la technique de fracturation hydraulique, loin d’être nouvelle, est utilisée depuis 1949 et qu’elle est associée au forage horizontal depuis 1990. Or les entretiens et informations récoltés révèlent une tension contradictoire entre le discours de certains acteurs de la branche pétrolière et les enjeux technologiques et industriels de l’exploitation des GDS. Si les acteurs insistent sur l’aspect ancien et historique du procédé de fracturation hydraulique, cet effort s’apparente à une « naturalisation » de cette technique et à une logicisation des étapes de son développement. En effet, au vu du nombre de brevets publiés aux États-Unis depuis 2011 (figure 6), il semble clair que les deux composantes nécessaires à l’exploitation des GDS ont connu de fortes innovations durant les dernières décennies.

Figure 6 - Courbes du nombre de brevets par domaineFigure 6
(Daniel R. Cahoy, Joel Gehman, Zhen Lei, « Fracking Patent: The emergence of patent as information containment tools in shale drilling », Social Science Research Network)
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Inscrire la fracturation hydraulique dans un continuum technologique masque un travail intensif d’innovation de la part des industriels : la fracturation hydraulique résulte d’abord d’expérimentations importantes de Mitchell Energy pour augmenter le rendement d’extraction, la faisant passer du statut de simple technique dans l’optimisation des puits de pétrole à une technique d’exploitation à part entière. La société Devon a pour sa part développé la technologie de forage horizontal pour l’exploitation des GDS, technologie originalement destinée à l’exploitation de ressources situées dans des environnements spécifiques (haute mer, zones urbanisées). C’est la combinaison de ces deux innovations parallèles en 2002 lorsque Devon rachète Mitchell qui, grâce à une rentabilité du processus considérablement accrue, a permis aux investisseurs d’envisager l’exploitation des GDS à une échelle industrielle. Malgré la nouveauté de la technique hybride, les industriels inscrivent cette innovation dans un temps long et la technologie nouvelle devient le résultat d’une suite logique de l’histoire de la prospection pétrolière.

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Le récit historique met en avant la progression linéaire de l’évolution technique dans un processus narratif de Storytelling (Salmon, 2008). La construction de ce récit a permis ici d’articuler et de naturaliser la notion de progrès technique comme étant la solution rationnelle à la mobilisation de 2011.

Les risques aux secours de l’exploration

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L’introduction historique et sémantique laisse ensuite place à la discussion sur les risques, comme le propose la figure 5. Le cadrage des risques est présenté comme une réponse à une préoccupation populaire confuse et propose des réponses limitées au processus de la fracturation hydraulique. Ainsi, de bonnes pratiques de forage, limitées au cimentage du puits ou au traitement des eaux, encadrées par une réglementation adéquate devraient assurer une exploitation acceptable. À la promotion des bonnes pratiques industrielles dans un futur désiré s’articulent toutefois une incertitude et une impuissance revendiquées des acteurs à pouvoir quantifier les risques. Cette mise en scène de l’incertitude, sous couvert d’identifier les angles morts des connaissances actuelles, permet de revendiquer le besoin de savoirs sur le processus de la fracturation hydraulique. Ainsi, la maîtrise des risques dépend directement de leur quantification et sur la base de cette dernière, une amélioration de la technique est dès lors prédite.

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L’incertitude dans laquelle est entretenue l’utilisation de la fracturation hydraulique constitue pour les acteurs une ressource appelant à la mise en place de forages expérimentaux. L’incertitude, loin de suggérer une approche de précaution, est entretenue, temporaire et mobilisée pour mettre en place des activités de recherche. La fracturation hydraulique et ses alternatives sont légitimées une fois définies comme une pratique scientifique.

Le retard scientifique français

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Sous ce cadrage, la loi Jacob devient avant tout l’interdiction de pouvoir procéder à des études scientifiques « sérieuses » et « publiques ». En témoigne une diapositive de présentation indiquant le nombre « dérisoire » de publications scientifiques publiées : 374 articles entre 1975-2012. De même, le discours introductif à l’Académie des Sciences rappelle l’importante tradition française en géologie et mène Vincent Courtillot à conclure sur le consensus établi par les intervenants quant à « l’étonnant retard que nous avons en matière d’observation de notre sous-sol et le besoin urgent d’évaluer nos ressources […] bien au-delà des gaz de schistes » [25][25] Vincent Courtillot, chargé de l’organisation de la.... Se priver de la science c’est se priver du « flambeau » qui résoudra les zones d’incertitudes choisies [26][26] Cette métaphore est directement issue de la revue professionnelle.... Cet appel a récemment été renforcé par le rapport d’étape de l’OPECST, dont la première recommandation vise à « réduire les incertitudes » et à « faire de la connaissance de notre sous-sol dans tous ses aspects une priorité de la recherche ».

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La stratégie de cadrage des pro-GDS repose donc sur un éventail d’opérations visant à confiner la controverse et à changer la nature de celle-ci. Par une longue introduction sémantique et historique, la science et la technique reconfigurent la ressource. Les risques permettent de maintenir l’actualité de la ressource via l’encouragement à la recherche et grâce à une loi qui n’interdit que la technique d’extraction. Ceci conforte ce que Yannick Barthe a montré à savoir que la co-construction de l’incertitude législative et scientifique permet à de nouveaux programmes de recherche de voir le jour (Barthe, 2005), ceci grâce à une loi malléable perçue comme un espace propice au développement d’expertises contradictoires dépassant les positions figées « anti » et « pro ».

Conclusion

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En analysant la controverse des GDS du point de vue des pro-GDS à partir du dépôt de la loi Jacob, cet article met en lumière trois points. Dans un premier temps, il montre que l’apparition de cette nouvelle ressource a bouleversé la routine administrative de l’exploitation des hydrocarbures en France et que l’élément déclencheur du déraillement est intimement lié à la matérialité de la ressource. Dans un deuxième temps, l’analyse présentée ne cherche pas tant à établir une nouvelle analyse de la controverse des GDS qu’à montrer comment cette dernière a été gérée dans des espaces confinés par les responsables politiques en lien avec l’industrie. Cette gestion de la controverse repose sur une division du problème GDS dans trois espaces d’action choisis que sont la presse économique, l’arène parlementaire et l’arène des conférences technocratiques. Enfin, dans une dernière partie, il montre comment la science est mobilisée pour transformer la nature même de la controverse, d’une contestation sociale à un débat techno-scientifique. Face à une contestation environnementale radicale, le cadrage scientifique est le levier qui permet de rendre divisible le problème des GDS, le rendant ainsi gérable.

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Ce dernier point lie directement notre étude à la question de l’expertise dans la mesure où cette dernière pose la question de la « légitimité des savoirs professionnels et académiques ainsi que des formes d’actions qui les fondent » (Barbier et al., 2013). Dans le cas des GDS, le cadrage de la controverse en des termes scientifiques a pour conséquence de restreindre la pertinence des arguments experts de la controverse à des arguments scientifiques, et inévitablement à désavouer ce qui excède ce cadre. Le confinement de la controverse par la science et la technique permettent donc de restreindre la définition même de l’expertise en tant qu’elle est avant tout scientifique. Toutefois, cet article montre également que l’expertise scientifique sur les GDS n’existe pas en tant que telle et que son absence est mobilisée comme une ressource par les pro-GDS pour rouvrir le « débat » sur des bases scientifiques. En effet, un des arguments majeurs des pro-GDS à la levée de l’interdiction des forages d’exploration est la promesse de formaliser des connaissances permettant une « bonne » exploitation des hydrocarbures.

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En ce sens, le « travail politique » qui a été décrit permet aux pro-GDS de prendre le temps de s’accorder collectivement, mais de manière confinée sur les objets de l’expertise (sur quoi faut-il être expert ?) ainsi que sur les sujets de l’expertise (qui doit être expert ?). Pour répondre à ces questions, les pro-GDS invoquent la reprise des forages d’exploration et la création de programmes de recherche académiques. Or, dans le cas des GDS, nous sommes loin de la constitution d’une expertise purement académique chargée de conseiller la décision publique comme cela est idéalement avancé. L’attention portée à la description de l’écosystème pétrolier montre au contraire la centralité des industriels et leur proximité avec l’administration et la recherche académique. Ainsi, dans le cadre du milieu pétrolier français, la production de savoirs scientifiques est structurellement portée par le secteur industriel dans une collaboration historique avec l’administration. Les principales données, techniques et pratiques sont avant tout formalisées par l’industrie.

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Si une analyse détaillée de la constitution de l’expertise des GDS reste à faire, cet article montre que dans un milieu confiné où les intérêts industriels sont primordiaux, comme c’est le cas dans le secteur énergétique en général, la stabilisation et la définition de l’expertise s’effectuent en huis clos.

Remerciements

Nous souhaiterions remercier Christophe Bonneuil et Sara Aguiton pour leurs conseils, relectures et leur suggestions tout au long de ce travail. Un grand merci également à Dagmar Blokker et Stéphane Dennery pour leur aide et leur participation à cet article ainsi qu’à Dominique Pestre pour ses précieux commentaires.


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Notes

[1]

Dérégulation intéressante, cette disposition a été abrogée par l’ordonnance n° 2011-91 du 20 janvier 2011 - art. 17.

[2]

Entretien mené auprès d’un industriel de l’énergie de l’entreprise Z le 12 mars 2013.

[3]

Par la suite et pour éviter les redondances, nous utiliserons indistinctement les termes pro-Gaz de schiste et acteurs industriels. Bien que les partisans de l’exploitation des gaz de schiste ne se trouvent pas uniquement dans le secteur industriel et que tous les acteurs industriels ne soient pas partisans de l’exploitation des GDS, ces deux catégories se recoupent assez largement et l’expression sera utilisée en opposition à la dénomination « anti-Gaz de schiste » et constitue une construction heuristique qui nous semble utile pour la suite de l’article.

[4]

L’entreprise Z est une entreprise indépendante d’exploration et de production d’hydrocarbure. D’origine française, elle a été rachetée par un groupe américain. Cette entreprise a longuement exploité des hydrocarbures « conventionnels » dans le bassin parisien. Au moment de la controverse, le groupe américain décide de se retirer et ferme l’entité française pour reporter son activité aux États-Unis où, selon notre interlocuteur, l’intense campagne frénétique de forage demandait alors un « cash-flow » très important.

[5]

Bureau Exploration-Production des Hydrocarbures.

[6]

Extrait d’un entretien avec un chef de projet de l’entreprise Z (2012).

[7]

Extrait d’un entretien avec un membre du BEPH (2013)

[8]

Extrait d’entretien réalisé le 22 mai 2013 auprès d’un député siégeant à l’Assemblée nationale lors de la controverse.

[9]

Entretien avec un membre du BEPH (2013).

[10]

Entretien avec un membre du BEPH (2013).

[11]

Extrait d’un entretien avec un membre du BEPH (2013).

[12]

La QPC en question a finalement été rejetée par le Conseil constitutionnel le 11 octobre 2013.

[13]

Souligné par nos soins.

[14]

Association des anciens étudiants et des étudiants du Master « Économie du Développement Durable, de l’Environnement et de l’Énergie ».

[15]

Le verbe informer est ici utilisé au sens étymologique de donner une forme, une structure signifiante à quelque chose, ce quelque chose étant les GDS dans notre propos.

[16]

Contrairement aux séances habituelles de l’Académie des Sciences, la séance dédiée aux GDS du 26 février 2013 n’était accessible qu’après un contrôle d’identité effectué à l’entrée.

[17]

Vincent Courtillot est aussi l’organisateur de la séance. Ancien directeur de l’Institut de Physique du Globe de Paris, il est également connu pour ses positions climato-sceptiques.

[18]

Afin d’illustrer son propos, l’auteur mentionne notamment les conflits liés à l’avortement.

[19]

Extrait d’un entretien avec un membre du BEPH (2013).

[20]

Propos tirés de la présentation de M. Derbrez, invité à la conférence organisée par l’association SPE Mines-ParisTech Student Chapter dans les locaux de l’école des Mines le 12 mars 2014.

[21]

L’entreprise Total avait initialement été mise en scène, mais une reprise du rapport publiée en août 2012 a lourdement insisté sur le caractère fictif de ce qui apparaissait comme une commande du géant français de l’énergie. La contre-information était axée sur des publics ciblés que nous avons déjà mentionnés (politiques, scientifiques, médias), mais également sur le grand public.

[22]

Menée notamment par le site wisthle.is (http://whistle.is/?p=134).

[23]

L’École de Guerre Économique (EGE) est créée en 1997 et fait partie du Groupe École Supérieure Libre des Sciences Commerciales Appliquées. Elle s’occupe de l’analyse et la gestion des exigences stratégiques induites par la mondialisation et la globalisation des sphères économiques et des lectures des rapports de force internationaux. http://www.ege.fr/

[24]

Voir note de bas de page du rapport EGE, version du 10 août 2012 (remplaçant la version du 7 août 2011).

[25]

Vincent Courtillot, chargé de l’organisation de la séance dédiée aux gaz de schistes à l’Académie des Sciences le 26 mars 2013.

[26]

Cette métaphore est directement issue de la revue professionnelle L’amicale des foreurs, dans laquelle une vignette représente Astérix une torche à la main, légendée « Irréductible foreur éclairant le monde de son modeste savoir et de son indéniable ténacité ».

Résumé

Français

La controverse concernant l’exploitation des gaz de schiste est ici abordée selon le point de vue des industriels et professionnels du secteur pétrolier. L’article vise à réintégrer la controverse dans le temps long de l’exploitation des hydrocarbures en France. Cette étude se veut complémentaire des analyses déjà produites au sujet de la mobilisation anti-GDS en se concentrant davantage sur la reprise en main de la controverse par les pro-GDS suite au vote de la loi Jacob. La mise en évidence des arènes dans lesquelles la controverse s’est poursuivie et de la façon dont ces arènes et les acteurs qui les constituent sont parvenus à reconfigurer le cadre d’interprétation de ce problème public constitue l’élément central de cet article. Nous avons tenu à analyser dans le détail ces processus de cadrage, notamment en soulignant l’importance des dimensions scientifiques et techniques des outils mobilisés pour cette opération.

Mots-clés

  • gaz de schiste
  • shale gaz
  • corps des Mines
  • hydrocarbures non conventionnels
  • controverse scientifique
  • loi Jacob
  • industriels
  • huile de schiste

English

“On n’est pas des cowboys”Controversy over the exploitation of shale gases and the strategy of oil industryThe controversy concerning shale gas exploitation is hereby analyzed from the point of view of the oil industry. This article aims to reconnect this controversy within the long time-frame of hydrocarbons in France. We wanted to expand from the analysis of the anti-shale gas mobilization by focusing more on the pro-shale front, following the Jacob law vote. We highlighted the arenas where this controversy has been debated and how those arenas and the debating actors reconfigured the interpretation of this public issue. We wanted to analyze in detail this framing process with particular emphasis on the importance of the scientific and technical dimensions of the tools used in such operation.

Keywords

  • shale gas
  • corps des mines
  • non-conventional oil
  • scientific controversy
  • Jacob law
  • industrial
  • oil shale

Español

« No somos vaqueros »Controversia sobre el uso de los gases de esquisto y la estrategia de la industria del petróleoLa controversia relativa a la explotación de los gases de esquisto es tratada aquí desde el punto de vista de los profesionales e industriales del petróleo. El objetivo de este artículo es situar esta controversia en el largo periodo de explotación de los hidrocarburos en Francia. Intentamos completar los análisis ya existentes a propósito de la movilización anti-gas de esquisto, focalizándonos sobre la recuperación de la controversia por los pro-gas, que ocurrió después de la adopción de la « ley Jacob ». Pusimos en evidencia las arenas dónde tiene lugar la controversia y, más allá, cómo estas arenas y los actores que las constituyen llegaron a una reconfiguración del marco interpretativo de este problema público. Analizamos en detalle estos procesos interpretativos, subrayando la particular importancia de los aspectos científicos y técnicos de los procesos a la obra.

Palabras claves

  • el gas de esquisto
  • Cuerpo de Minas
  • petróleo no convencional
  • controversia científica
  • Ley Jacob
  • industrial
  • la pizarra bituminosa

Plan de l'article

  1. Introduction
  2. Histoire du déraillement d’une procédure routinière
    1. Le processus d’attribution d’un permis et son écosystème hétérogène d’acteurs
    2. La matérialité de la ressource GDS comme source du déraillement
  3. Du déraillement à la reprise en main
  4. La place de la science dans la stratégie des pro-GDS, une tentative de cadrage par la science et la technique
    1. Autonomiser l’activité scientifique en dissociant exploitation et exploration
    2. Faire parler le sous-sol : les ambassadeurs géologues dans la controverse
    3. Historicisation de la trajectoire de la fracturation hydraulique
    4. Les risques aux secours de l’exploration
    5. Le retard scientifique français
  5. Conclusion

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