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Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche

2005/1 (n° 1)

  • Pages : 98
  • DOI : 10.3917/acp.001.0067
  • Éditeur : ACP-PR

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Philosophe du dialogue

Martin Buber, philosophe juif d’origine allemande (1878-1965), est surtout connu par le premier et le principal ouvrage qu’il a publié : Ich und Du, paru à Francfort en 1923 et traduit en français en 1938, sous le titre Le Je et le Tu. Précurseur du personnalisme, il est considéré comme le philosophe du dialogue, qui a substitué le couple « Je-Tu » au « Je pense » solitaire de Descartes. Est présentée ici son approche de la personne telle qu’il l’expose dans cette publication et aussi dans ses autres essais : « Dialogue », « Le Problème de l’homme », « Distance et Relation », « Éléments de l’interhumain ».

Au commencement est la relation

1

Pour Buber, « au commencement est la relation ». Ce n’est que dans la relation, rendue possible par la rencontre, qu’apparaît la vraie vie. Cette rencontre se réalise à trois niveaux : l’homme dans sa relation à la nature, l’homme dans sa relation avec les autres hommes, l’homme dans sa relation avec les « existences spirituelles » (Geistige Wesenheiten).

2

Si le Tu du « Je-Tu » peut être la nature, un autre ou Dieu, c’est cependant la relation du Je aux autres hommes qui est principale. Mais il est vrai que, quand s’accomplit la relation parfaite, « ces trois portes se groupent en un seul portail qui est celui de la Vie Réelle » et que l’homme ne peut dire alors par laquelle des trois portes il est passé.

Je par la grâce du Tu

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Pour que la rencontre de l’autre soit possible, il s’agit de « ressentir » que l’autre n’est pas autre mais que, d’une certaine manière, l’autre est soi-même. Le couple « Je-Tu » non seulement permet la découverte d’autrui dans la relation, mais rend seul possible la condition d’existence du Je, puisque c’est la rencontre du Tu qui constitue le Je comme personne. C’est par le Tu (par l’autre) que l’homme devient lui-même un Je. « Je deviens Je en disant Tu. »

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Si l’autre n’est pas autre, chacun cependant est particulier. C’est ainsi que nous sommes nés « individu » car nous sommes différents des autres. Nous ne sommes pas nés « personne ». Notre personnalité naîtra par l’interpellation de l’autre dans la rencontre.

Le « Je-Tu » et le « Je-Cela »

5

L’expérience du sujet connaissant, de l’agent humain est certainement aussi un élément capital dans l’existence de l’homme. C’est ce que Martin Buber appelle le monde du « Cela ». Le monde du « Je-Tu » et le monde du « Je-Cela » ne sont pas deux mondes distincts dans lesquels l’homme agirait. Il n’y a qu’UN seul monde mais celui-ci est double.

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Le « Je-Cela » c’est la relation typique sujet-objet. Cette relation est toujours médiate et indirecte ; elle est compréhensible et significative en connexion, mais non par elle-même. Le Cela du « Je-Cela » peut être tout aussi bien une chose, un animal qu’un il/elle, voire un esprit ou Dieu même. Et ce qui, à un certain moment, était un Tu dans une relation « Je-Tu » peut devenir à un autre moment un Cela. Ce Cela peut à nouveau redevenir un Tu. L’homme peut vivre continuellement et en toute sécurité dans le monde du Cela. Mais s’il ne vit que dans ce monde où tout est chosifié, il n’est pas un homme.

Communauté et collectivité

7

La relation « Je-Tu » instaure une unité qui est une communion de personnes. Celle-ci constitue la base et la source de la communauté véritable. La communauté s’oppose à la collectivité. Une collectivité pour Buber, c’est un ensemble d’individus poussés à former un groupe, avec comme seule unité la totalité du groupe. Alors qu’une communauté résulte de la volonté d’une multitude d’hommes d’être les uns avec les autres, la collectivité, elle, est fondée sur une organisation extérieure de la vie personnelle. L’industrie, par exemple, réduit les hommes à leurs strictes capacités corporelles. La relation « Je-Tu » y manque, ainsi que le Nous qui en découle. C’est le dialogue véritable qui constitue la communauté véritable. La communauté est basée sur la relation entre ses membres : c’est la structure interne du groupe, plutôt que ses effets extérieurs qui importent.

8

Le danger pour toute religion organisée consiste à ne plus être suffisamment communauté et à n’être plus que collectivité. La vraie vie ne continue à persister dans une religion que pour autant que la prière véritable y soit toujours assez présente. La dégénérescence de la prière personnelle entraîne la dégénérescence de la religion.

Collectivisme et individualisme

9

Collectivisme et individualisme sont deux attitudes qui résultent de la même condition humaine, à savoir l’isolement de l’individu. Pour Buber, dans la société actuelle, le degré de solitude humaine a atteint un niveau jusqu’ici inégalé. La seule réponse possible est donnée dans la rencontre de l’individu avec son prochain. Quand l’individu connaît l’autre comme lui-même, alors seulement il parvient à briser sa solitude grâce à la rencontre.

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Il est fondamentalement nécessaire que, pour chaque individu, l’autre n’apparaisse pas comme un objet, un Cela, mais encore qu’il prenne conscience de la présence de l’autre dans toute sa particularité. Il importe peu que la personne à qui le Tu est dit soit un Cela pour d’autres Je. La relation « Je-Tu » pénètre à l’intérieur du monde du Cela, sans être déterminée par ce monde du Cela.

11

Pour être authentique la relation « Je-Tu » doit être mutuelle. Même si le « Je-Tu » est l’expression de la relation et de la réciprocité, chacun des membres de ce couple reste lui-même et donc différent de l’autre. Si le Tu n’est pas un Cela, il n’est pas non plus un « autre Je ». Celui qui traite une personne comme un « autre Je » ne voit pas vraiment cette personne mais seulement une projection de sa propre image, et ne sort donc pas de son isolement d’individu.

La plénitude du « maintenant éternel »

12

Dans une conversation avec le psychologue Carl Rogers, Buber affirme qu’il est « contre les individus mais pour les personnes ». On appelle « interhumain » cette sphère dans laquelle une personne en rencontre une autre. Dans cette rencontre, qui est bien plus qu’une expérience psychologique, les deux partenaires « vivent ensemble » la réalité du dialogue. Cette situation de rencontre authentique engendre une plénitude de confiance, dans laquelle l’autre est entièrement présent. C’est ainsi que les hommes doivent s’aider à se réaliser, sans jamais s’imposer les uns aux autres.

13

Le présent de la relation « Je-Tu » n’est pas un point abstrait situé entre passé et futur, mais c’est le présent dans toute sa plénitude et son intensité : le « maintenant éternel » des mystiques. Ce présent n’existe que dans la rencontre et dans la relation. Au contraire, le Je de la relation « Je-Cela » ne fait que l’expérience du moment ; un moment qui n’a pas de contenu présent. Les actions n’ont de sens que pour le Je. Le Je de la relation « Je-Cela » ne connaît les objets que lorsqu’ils sont enfermés dans le monde ordonné du passé.

L’homme libre et l’homme de l’arbitraire

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Le contraire de l’homme libre, c’est l’homme de l’arbitraire. L’homme de l’arbitraire ne connaît pas de relations mais seulement le monde extérieur et son désir de l’employer. Il n’a pas de destinée car il est défini par les choses et les instincts. Incapable de tout sacrifice, son monde est un « monde empêtré dans les fins et les moyens ». Sa vie n’a jamais de sens car il n’y a que le « Je-Tu » qui peut donner un sens au monde du Cela. Le « Je-Tu » n’est pas une fin qui doit être atteinte dans le temps puisque, dès le départ, elle est présente. La volonté de l’homme libre et l’accomplissement de son but ne doivent pas être reliés par un moyen puisque, dans la relation « Je-Tu », fin et moyens sont si unis qu’ils ne font qu’un.

15

L’homme de l’arbitraire est tellement défini par l’opinion publique, par son statut social, par sa névrose, qu’il est incapable de « répondre » spontanément à ce qu’il rencontre : il ne peut que « réagir ». Il ne regarde pas les autres comme des personnes vraies, uniques, ayant valeur en elles-mêmes et par elles-mêmes, mais ne les considère qu’en fonction de leur statut social, de leur utilité, de leurs ressemblances avec les autres individus qu’il a connus dans le passé.

Individu et personne

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Le Je du « Je-Cela » est un individu qui ne devient conscient de lui-même qu’en tant que sujet qui expérimente et utilise. Son individualité n’apparaît qu’en tant qu’elle est différente des autres individualités. C’est par son Moi qu’elle est concernée : mon enfant, ma race, ma création, mon génie. C’est elle-même qu’elle s’approprie mais elle n’a pas vraiment de réalité puisqu’elle n’a rien à partager.

17

En revanche, la « personne », le Je du « Je-Tu », naît de la relation avec d’autres personnes. Par la relation, la personne partage une réalité qui ne lui appartient pas mais qui pourtant ne lui est pas extérieure. Cette réalité ne peut être appropriée : elle ne peut qu’être partagée. Plus le contact avec le Tu est direct, plus grand est le partage, plus authentique est le Je. Lorsque ce Je quitte la relation pour entrer dans la conscience de la séparation, il garde cependant en lui, comme une semence, la réalité de cette relation. « C’est là le domaine de la subjectivité où le Je prend conscience de sa liaison et de son détachement à la fois… C’est aussi le lieu où naît et grandit le désir d’une relation de plus en plus haute, le désir de la participation totale à l’Être. Dans la subjectivité mûrit la substance spirituelle de la personne. » Présage d’une rencontre possible avec le « Toi éternel ».

18

Aucun homme n’est purement « personne » ou purement « individualité » ; aucun homme n’est entièrement libre ou entièrement arbitraire (à l’exception des psychotiques, dit Buber). Mais certains hommes sont tellement « personne » qu’ils peuvent être appelés personnes ; certains sont tellement « individualité » qu’ils ne peuvent qu’être appelés individus. « C’est dans le rapport des uns avec les autres que se déroule l’histoire vraie. »


Références

  • Buber, M., (1938), Je et Tu, (Trad. G.Bianchis), Paris, Aubier, 1938, rééd. multiples dont la dernière en 1994.
  • Buber, M., (1938), Je et Tu, (Trad. J. Loewenson-Lavi), in Buber, M., La vie en dialogue, Paris, Aubier Montaigne, pp. 5-89.
  • Buber, M., (1959), Post-scriptum, (Trad. J. Loewenson-Lavi), in Buber, M., La vie en dialogue, Paris, Aubier Montaigne, pp. 91-101.
  • Buber, M., (1959), Éléments de l’interhumain, in Buber, M., La vie en dialogue, Paris, Aubier Montaigne, pp. 199-218.
  • Buber, M., (1957), Distance and Dialogue, Psychiatry, pp. 97-104.
  • Buber, M., (1962), Le Problème de l’homme, (Trad. J. Loewenson-Lavi), Paris, Aubier, rééd. en 1980.

Notes

[*]

Cet article a auparavant été publié dans Perso - Regards personnalistes, 2004, n°2, pp. 6-7. Nos remerciements vont non seulement à l’auteur, Catherine-Marie Leroy, mais également à Vincent Triest, président du CC@ pp,et à Sully Faik, rédacteur en chef de Perso, pour l’autorisation de reproduction dans ACP Pratique et Recherche.

Plan de l'article

  1. Au commencement est la relation
  2. Je par la grâce du Tu
  3. Le « Je-Tu » et le « Je-Cela »
  4. Communauté et collectivité
  5. Collectivisme et individualisme
  6. La plénitude du « maintenant éternel »
  7. L’homme libre et l’homme de l’arbitraire
  8. Individu et personne

Pour citer cet article

Leroy Catherine-Marie, « Martin Buber, précurseur du personnalisme », Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche, 1/2005 (n° 1), p. 67-72.

URL : http://www.cairn.info/revue-approche-centree-sur-la-personne-2005-1-page-67.htm
DOI : 10.3917/acp.001.0067


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