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Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche

2005/1 (n° 1)

  • Pages : 98
  • DOI : 10.3917/acp.001.0073
  • Éditeur : ACP-PR

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Le counselling dans un contexte théologique et pastoral

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La pratique du counselling pastoral rencontre actuellement des défis singuliers. Les conditions d’existence et le monde professionnel de la société postmoderne ont été l’objet d’importants changements ; il en découle une grande exigence de flexibilité et la nécessité d’un apprentissage tout au long de la vie, cela au sein d’un pluralisme philosophique d’une ampleur inconnue jusqu’à présent. L’attachement à l’Eglise diminue fortement (conjointement à un maintien ou même une augmentation de l’intérêt « spirituel »), tandis que la critique interne de l’Eglise prend tout autant d’ampleur, et qu’il existe des modèles de vie commune très divers tant pour les couples que dans l’intergénérationnel ; ils entraînent une certaine confusion et par là inévitablement un manque d’orientation, alors qu’en même temps les propositions d’information sont en augmentation.

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Tout cela cause des crises d’identité et intensifie fatalement le besoin d’information, d’orientation et d’accompagnement. Les technologies de communication ont provoqué des bouleversements, les nouveaux médias offrent d’énormes potentiels et last but not least, on peut citer les problèmes de financement et les réductions budgétaires.

Comment comprendre le counselling

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À une époque de spécialisation et de professionnalisme, il faut opérer une distinction rigoureuse – y compris pour ce qui concerne le domaine théologique et pastoral – entre, d’une part, le counselling professionnel et l’engagement bénévole et, d’autre part, certaines formes de relation d’aide et d’accompagnement qui se mêlent dans la vie quotidienne à d’autres activités ou qui ont lieu en son sein, souvent de manière inaperçue et invisible.

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Il est question ici d’une activité de counselling exercée par des personnes ayant bénéficié d’une formation professionnelle et de celle exercée dans un cadre particulier par des personnes bénévoles ayant suivi une formation. Comme c’est le cas dans le domaine du counselling psychologique, social, du travail social et de la formation pédagogique, on peut entendre par «une activité de counselling à caractère professionnel […] une aide à la résolution de problèmes, de conflits et de crises qui repose sur des fondements scientifiques […], qui va au-delà de la transmission d’informations qualifiées, d’aides concrètes, de conseils et d’indications sur la conduite à tenir, qui fait preuve d’une approche intégrale et se centre sur le sujet.» (Straumann 2000, 65). Le counselling doit être appréhendé comme étant la recherche commune entreprise par le counsellor avec le consultant pour résoudre les difficultés de ce dernier ; sur base de standards de qualification et de qualité bien définis, le counsellor recourt à ses compétences méthodologiques pour renforcer les compétences personnelles du consultant, mettre en valeur son potentiel social et, autant que possible, lui permettre de modifier les circonstances qui sont à l’origine de ses difficultés. Le but est atteint lorsque des décisions et des alternatives permettant de résoudre le problème, le conflit ou la crise ont été élaborées, et que le consultant peut les appliquer de manière consciente et responsable à sa situation. La démarche de counselling doit permettre au consultant de mener une vie saine et humainement digne et de développer sa personnalité même dans des situations douloureuses (cfr. Ibid. 65, 56 ; Sander 1999).

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Au-delà de cette définition – et sans aucun doute pas uniquement dans le domaine pastoral –, il faut situer la relation d’aide et l’accompagnement des questions de choix de vie dans le champ du counselling de manière générale si l’on ne veut pas les limiter per definitionem au counselling en situation de crise, de conflit ou de problèmes, ou si l’on ne veut pas étendre la notion de « problème » à toutes les situations ou questions de la vie. En effet, le conseil en aménagement intérieur d’un logement ou bien l’accompagnement d’un retraitant lors d’exercices spirituels en vue de l’approfondissement de sa foi par exemple sont incontestablement autant l’objet d’une activité de counselling spécifiquement professionnelle que cela peut être le cas pour des situations conflictuelles et problématiques. L’activité de counselling ne s’applique donc pas seulement aux crises ; elle vise aussi, de ce point de vue, la vie des hommes dans sa totalité.

Comment comprendre le counselling pastoral

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On peut donc décrire provisoirement, en des termes ancestraux mais pas moins pertinents, le counselling pastoral comme étant le fait d’aider quelqu’un à s’aider soi-même dans des questions de vie et de foi. Les différents concepts de counselling doivent être spécifiés en fonction du contexte, des personnes impliquées, du contenu et de l’approche méthodologique. L’image de l’Homme qui est en jeu constitue alors le critère déterminant de chaque type de counselling ; elle doit être considérée comme le fondement et le critère pour une activité de counselling, son professionnalisme et sa qualité.

Les bases théologiques

Théologie et anthropologie : compréhension substantielle et relationnelle [4][4] Ndt : Les termes « substantielle » et « relationnelle »... de la Personne

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Selon la conception judéo-chrétienne, l’homme, créé par Dieu, est « image de Dieu » (Gn. 1,27), ce qui fait que la question de l’Homme est à la fois la question de Dieu et inversement. La théologie chrétienne de l’Incarnation est l’expression la plus radicale de la question de l’Homme et de celle de Dieu.

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L’être humain et l’être divin constituent d’une part le mystère insondable de chacune des existences « à partir de soi et pour soi » : l’autonomie, l’indépendance, la souveraineté, le mystère (au sens théologique) et Dieu sont abordés ainsi comme fondement de tout être. Ils constituent d’autre part, et de manière tout aussi originelle, un « être avec » et un « être pour » : l’« être l’un avec l’autre » s’exprime entre autres à travers les notions théologiques de la Création, de la théologie de l’Alliance, de l’Incarnation et de la koinonia (communion, communauté), l’« être l’un pour l’autre » se manifeste par exemple dans le discours de la Révélation, de la proexistence ou de l’amour.

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Ainsi le nom de Dieu « Jahvé » (Ex. 3), donné en réponse à la question de savoir qui est ce Dieu, signifie littéralement « Je suis celui qui suis » et souligne ainsi la souveraineté. Il est révélé à Moïse dans un contexte explicitement dialogique et signifie en même temps « Je suis celui que je suis pour toi, qui est là pour toi et qui seras là pour toi ». Sa désignation comme « Emmanuel » (= « Dieu-avec-nous ») ou le nom de « Jésus » (= « Dieu aide ») signalent de la même manière l’attachement et la solidarité constitutive entre Dieu et l’Homme.

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La réflexion sur l’expérience vécue avec Jésus de Nazareth, qui est à comprendre comme étant la Parole de Dieu aux hommes, a permis à la théologie de définir le caractère relationnel et communautaire de Dieu (Trinité) et de l’Homme à travers la notion de Personne formulée par la théologie et développée ensuite par la théologie et la philosophie. Avec la théologie trinitaire (« Trinité = Tri-unité »), le Dieu un et unique, « qui habite une lumière inaccessible » (1Tim. 6,16), est compris en même temps dès le début de manière plus communautaire, et cela tant en lui-même qu’en ce qui concerne sa relation avec les hommes. Il est lui-même communauté, est en communion avec les hommes et fonde leur communauté (koinonia).

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Deux traditions distinctes ont développé au cours des siècles la notion de Personne : une tradition substantielle et une tradition relationnelle.

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Là où la Personne est reliée en premier lieu à son autonomie et à son unicité non interchangeable, à sa liberté et à sa dignité, à son unité, à sa souveraineté et à son autodétermination, à sa responsabilité, à la Déclaration des Droits de l’Homme promulguée par les Nations Unies etc., c’est la tradition substantielle de la notion de Personne qui est perceptible. C’est aussi le cas lorsque l’être humain est désigné comme personne dès le commencement, indépendamment de sa santé physique ou psychique et de son développement. Etre une personne signifie alors « être à partir de soi » et « être pour soi ».

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Lorsque l’on envisage le concept de Personne à partir de la relation, du couple, du dialogue, du rapport au monde, de son interdépendance avec autrui, lorsqu’on le situe dans la communauté dans son ensemble et par là dans sa responsabilité, on se trouve dans la tradition relationnelle et intersubjective. Etre une personne signifie alors « être à partir de la relation » et « être en relation », « être à partir des autres » et « être pour les autres », « être dépendant des autres ».

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La notion de Personne développée par la tradition judéo-chrétienne désigne ainsi la dialectique entre individualité et relation, solidarité et autonomie, souveraineté et engagement et fournit le fondement des orientations philosophiques existentielles et intersubjectives élaborées au XIXe et XXe siècles qui constituent, à côté de la phénoménologie, les racines essentielles de la psychologie humaniste en général et de l’approche centrée sur la personne en particulier (Rogers/Schmid 1991 ; Schmid 1994 ; 1998a ; 1998b ; 2000 ; 2003).

Théologie et épistémologie : re-connaissance de la Personne

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Étant donné que l’interprétation de l’expérience humaine se conçoit toujours comme une interprétation de la réalité et donc aussi comme une construction, la pensée constructiviste, qui est constitutive par exemple de la théorie analytique ou de la théorie de la connaissance humaniste, s’enracine aussi dans une croyance qui relie à Dieu seul la question de la vérité et de la réalité : en ce qui concerne le seul Absolu, toute pensée et toute compréhension est relative et provisoire, et aucun homme ni aucun groupe ne peut prétendre détenir lui-même la vérité.

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Cela relativise d’emblée les concepts d’un counselling explicatif et interprétatif, tout autant que l’idée d’un counsellor vu comme un expert qui sait ce qui est bon, juste et salutaire pour autrui. Si l’on part donc, au vu de la conception selon laquelle tous sont « filles et fils » d’un même Dieu, du principe de l’égalité fondamentale des hommes entre eux, les « concepts hiérarchiques de counselling » deviennent problématiques et en fin de compte obsolètes. Cela se reflète historiquement autant dans l’évolution de la pastorale et du counselling pastoral vers une approche intersubjective que dans l’importance grandissante du groupe dans la pastorale en général et dans les communautés en particulier. Cela se reflète aussi dans les approches de counselling qui l’entendent comme un lieu d’expérience personnelle dans et à partir de la rencontre (voir infra).

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Contrairement aux approches autoritaires et interprétatives, la tradition théologique chrétienne ou personnaliste conçoit la reconnaissance et la compréhension comme une démarche impliquant toute la personne dans une attitude d’accompagnement aimant ; autrement dit, la reconnaissance et la compréhension ne sont possibles que s’il y a rencontre empathique. Au lieu que ce soit la connaissance (au sujet de l’autre), c’est la re-connaissance de l’autre qui constitue épistémologiquement le fondement de la compréhension et du soutien au développement personnel. Parallèlement, l’« expérience personnelle [de soi-même] » doit être comprise comme la reconnaissance personnelle (de soi) au sein d’une vie relationnelle – selon la tradition d’Augustin, c’est-à-dire comme la plus grande ouverture possible à l’intériorité personnelle ; elle rejoint par là l’expérience de Dieu, « qui m’est plus proche que je ne me le suis ».

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C’est entre autres sur l’anthropologie et l’épistémologie judéo-chrétiennes – que les théoriciens et praticiens de la psychothérapie et du counselling n’ont évidemment guère exploitées – que se fonde la conception des attitudes de base favorisant la compréhension de soi, le développement de la personnalité et de la vie relationnelle, telles que Carl Rogers (1961) les a formulées de manière radicale comme étant non seulement « nécessaires », mais aussi explicitement « suffisantes », et qu’elles ont été mises en œuvre dans le counselling : l’authenticité, l’acceptation inconditionnelle (que Rogers lui-même identifie comme l’« amour-agapé » au sens biblique) et l’empathie (cfr. Jn 8,32 ; Rm 15,7 ; He 5,2). Celles-ci peuvent être considérées comme des aspects ou des dimensions d’une seule attitude fondamentale de la personne, qui offre par la qualité de la présence les conditions d’une rencontre interpersonnelle et d’un agir kairotique (c’est-à-dire ouvert à l’occasion favorable et à ses potentialités) (cfr. Schmid 1996 ; 1998a).

Théologie et praxéologie : de la théologie pratique comme théorie théologique de l’action

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De même que la connaissance de Dieu s’est développée à partir d’une expérience vécue (Israël devenu un peuple recevant son identité à partir de la révélation de Jahvé ; le Dieu chrétien trinitaire qui réfléchit l’expérience de la relation avec Jésus et « en son Esprit »), la théorie chrétienne de l’action qui en découle relève elle aussi de l’expérience : la théologie pratique (aussi appelée théologie pastorale, qui a charge d’âmes – où l’« âme » concerne l’homme dans sa totalité tout autant que la « psyché » dans la psychothérapie), qui cherche à agir selon la tradition de Jésus, prend l’action elle-même comme point de départ pour développer sa théorie théologique. Elle poursuit son but selon la triple démarche « voir – juger – agir » : elle entreprend une analyse critique de la situation (kairologie : « voir »), la mesure aux gestes de Jésus ainsi qu’à l’image de l’Homme et de Dieu qui en résulte (critériologie : « juger »), pour aboutir à une situation plus juste (praxéologie : « agir »). La théologie pratique partage cette intelligence scientifique et théorique de l’action (qui repose sur un raisonnement inductif, recourt à des méthodes empiriques, est interdisciplinaire et offre une aide à la prise de décision) entre autres avec des théories de counselling et de psychothérapie. Elle participe elle-même, en tant que théorie empirique de l’action, dans une certaine mesure aux évolutions des sciences humaines et sociales et entre en dialogue avec d’autres disciplines (voir infra) (Schmid 1998a ; cfr. Haslinger 1999/2000.)

La pratique pastorale : de la pastorale comme rencontre interpersonnelle

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La discipline de la pastorale, fondée sur la pratique, a considérablement évolué tout au long des dernières décennies : la pastorale est abordée explicitement – cette fois-ci conjointement avec la réflexion théologique – selon un angle personnaliste (« pastorale personnaliste ») et atteint la psychologie humaniste, la psychologie personnaliste des profondeurs et l’anthropologie personnaliste. Elle n’est plus du tout considérée comme un enseignement ou une initiation que dispensent des experts spécialement désignés à cet effet par la hiérarchie (jusqu’à il y a quelques dizaines d’années essentiellement des prêtres), ni même comme le fait de « donner des conseils », mais désormais comme une rencontre.

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Ce changement de paradigme vers une « pastorale comme rencontre interpersonnelle » s’est opéré à partir d’une compréhension sociale de la Trinité, d’une ecclésiologie de la Communion et d’une image de l’Homme reposant sur la notion de Personne ; cette notion de Personne relève d’une dimension substantielle et relationnelle (par ex. chez Romani Guardini, Bernard Welte, Josef Goldbrunner, Hans Rotter, Martin Buber et Emmanuel Levinas) à la suite du Personnalisme et de la philosophie existentielle ainsi que de la tradition de l’approche centrée sur la personne de la psychologie humaniste. La pastorale est alors une rencontre de chrétiennes et de chrétiens favorisant l’échange, l’interpellation et la vie, que ce soit seul à seul, en groupe ou au sein d’une communauté, et qui est une pratique solidaire du souci et de l’accompagnement du développement personnel dans la foi et des actions qui en découlent. En un mot : la pastorale est le soutien réciproque des chrétiennes et des chrétiens dans la vie chrétienne (cfr. Lc 10,9 ; 24,17 ; Rm 1,12 ; 1Jn 3,16 ; 1P 5,3.).

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Ainsi, c’est avant tout chaque chrétien, chaque chrétienne qui exerce un service pastoral. Ceux qui exercent une fonction pastorale dans un cadre professionnel ou bénévole ont surtout une tâche de facilitateur. Le ministère, conçu désormais comme un service et non comme un « pouvoir sacré » (« hiérarchie »), a pour tâche de favoriser la communication de la diversité (« créant l’unité ») et de mobiliser ainsi les ressources traversées par l’Esprit. Le pouvoir s’entend alors selon le concept d’empowerment.

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Dans la pratique de la pastorale, cela signifie se tourner vers le dialogue et le groupe, vers la communio et la communicatio ; c’est une nouvelle conscience de la vie chrétienne au sein de communautés constituées de groupes en face à face, dont la koinonia se révèle concrètement lors de martyria (martyr : proclamation réciproque témoignant par la pratique et l’enseignement), de leiturgia (liturgie : célébration et représentation symbolique [« sacramentelle »], « service divin »), et dans une diakonia tant individuelle que politique (diaconie : engagement solidaire, « service du prochain et de la société ») (Schmid 1998a).

Théorie et pratique du counselling pastoral

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C’est dans ce contexte relevant de l’émancipation et de l’incarnation, tout particulièrement bien entendu dans le domaine diaconal, que le counselling trouve son ancrage théologique et pastoral ; les pratiques que l’on observe dans l’Eglise restent d’ailleurs dans de nombreux cas (et la plupart du temps bien loin) en deçà des exigences et recommandations théologiques – une réalité qu’elle partage en effet avec d’autres champs de counselling. Car même si bien des procédés que l’on observe dans la pratique de l’Eglise et dans son enseignement (présenté par une hiérarchie mal éclairée comme étant la seule vérité) semblent trop souvent contredire les fondements bibliques et ne résistent pas à un examen théologique sérieux, ils ont marqué durablement l’opinion publique en ce qui concerne la théologie et l’Eglise et gardent toujours une influence politique fondamentale. Cela ne justifie cependant guère qu’un counsellor éclairé confonde ces pratiques avec la vie chrétienne selon Jésus et rejette alors en bloc la théologie et le christianisme.

Du counselling pastoral comme rencontre interpersonnelle et comme accompagnement – une définition

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Conformément à la théologie et à l’anthropologie énoncée ci-dessus, le counsellor pastoral apparaît comme un accompagnateur de ses frères et sœurs chrétiens sur leur chemin (de vie et de foi), c’est-à-dire comme un facilitateur (qui « allège et rend possible ») permettant le développement de la personne et la résolution de problèmes.

Le counselling pastoral professionnel est donc une rencontre interpersonnelle se basant sur l’image chrétienne de l’Homme et de Dieu, qui accompagne les personnes dans leurs questions existentielles (qui incluent les questions de foi) et les soutient en facilitant leur émancipation. Cela signifie que le but de cette démarche fondée scientifiquement, pratiquée selon une méthodologie répondant à des critères de qualification et de qualité, est de permettre au consultant d’accomplir sa vie de manière responsable et de résoudre ses problèmes de la manière la plus autonome possible. Le counsellor est alors un facilitateur qui compte aussi parmi ses tâches, et de manière subsidiaire, le fait d’apporter de l’aide dans la recherche d’informations et dans des situations concrètes, et, si possible, la modification des circonstances qui sont à l’origine des problèmes. Le counselling pastoral est un service pastoral (vécu individuellement, en groupe ou en communauté) qui a toujours lieu, du moins implicitement, dans le contexte social et théologique de la koinonia de la communauté. Ce service est offert dans des contextes divers, avec des contenus divers et en des occasions diverses ; la démarche peut avoir lieu en une seule séance, ou sur une courte, moyenne ou longue durée, selon diverses approches méthodologiques et divers cadres.

Le counselling pastoral doit être distingué d’autres formes d’intervention pastorale, comme le cours de religion, la catéchèse, la proclamation de la Parole (au cours et en dehors de la liturgie), la dynamique de groupe, le travail social, la psychothérapie, diverses formes d’engagement caritatif, etc., bien que la délimitation ne puisse pas toujours se faire avec exactitude.

Du Pastoral Counselling à la pastorale interpersonnelle – une esquisse historique

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La théologie, l’anthropologie philosophique et la psychologie ont évolué de manière nettement parallèle et interdépendante tout au long du XXe siècle. Des approches spécifiques de la pastorale théologique et de la pastorale psychologique ont rencontré la psychologie et la psychiatrie. Outre les conceptions psychanalytiques et systémiques, ce sont surtout les concepts de la psychologie humaniste, et ici de nouveau plus particulièrement l’approche centrée sur la personne (sur le client), qui ont le plus influencé la compréhension du counselling pastoral (cfr. I. Baumgartner 1990a, b).

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La portée singulière de l’approche centrée sur la personne (fondée par le psychologue américain Carl R. Rogers (1961) au milieu du XXe siècle) pour le counselling pastoral résulte entre autres de sa référence à l’expérience, de son approche pratique et de sa terminologie compréhensible, mais aussi plus particulièrement de son anthropologie très semblable en de nombreux points à l’anthropologie chrétienne. Ainsi l’un et l’autre abordent la personne dans son intégralité ; les parallèles entre le développement de la personnalité par une tendance actualisante constructive dans le cadre de conditions relationnelles définies d’une part, et la théologie de la rédemption et de l’incarnation d’autre part, ont d’amples développements. On peut relever des deux côtés la signification des dimensions sociales et politiques du counselling et du counselling pastoral, etc. Bien évidemment, il convient aussi de relever ici les différences, qui résultent autant de la nature des deux disciplines que des avis concrets présents chez l’une et l’autre (par exemple au sujet du phénomène et de la place du mal). Il faut bien entendu se distancer de toute récupération désinvolte d’une discipline par l’autre.

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De manière analogue à l’apparition de la psychologie humaniste, il y a eu aux Etats-Unis un vaste mouvement intitulé « Pastoral Counselling » qui a développé en particulier le training pastoral clinique, Clinical Pastoral Training (CPT), qui consiste en un stage clinique expérientiel destiné à la formation professionnelle ou permanente de pasteurs en général, et qui forme au counselling pastoral (Pastoral Counselling) en particulier. Ses racines remontent même jusqu’aux années vingt du XXe siècle, donc avant les débuts de la psychologie humaniste. Contrairement à quelques-unes des approches humanistes, ce sont – non sans l’influence de Martin Buber et de Paul Tillich – cependant des aspects de communication et d’interaction qui furent dès les tout débuts au centre de la manière d’envisager la pastorale ; dès l’origine, le regard se portait ainsi essentiellement sur la relation (relationship). Cela vaut tant pour le counselling pastoral individuel (Anton T. Boisen, Richard Cabot et Russel Dicks, Wayne E. Oates) que pour le counselling en groupe ou en communauté (Howard J. Clinebell, Joseph W. Knowles, Thomas C. Oden), qui correspond à la mouvance « encounter ». Cela déboucha sur toute une série d’interconnexions fécondes (Seward Hiltner) et de controverses (Paul Johnson, Thomas C. Oden), comme cela fut d’ailleurs également le cas pour l’évolution tout aussi originale dans le domaine du travail social (casework) (cfr. Stollberg 1969).

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En ce qui concerne l’espace germanophone, les concepts de counselling pastoral centré sur la personne ont fait leur entrée – bien avant le large accueil réservé à Rogers dans le domaine de la psychothérapie – via les pays du Benelux (Heije Faber, Ebel van der Schoot, Wybe Zijlstra, Wiel Claessens, Raymond Hostie, André Godin). Dans les années 70, la formation en pastorale clinique (Klinische Seelsorgeausbildung, KSA) fit son apparition, ainsi qu’une conception de la pastorale et de la théologie pastorale très proche des principes humanistes, d’abord du côté protestant (par ex. Dietrich Stollberg, Matthias Kroeger, Helga Lemke), ensuite aussi du côté catholique (par ex. Alwin J. Hammers, Heinrich Pompey, Josef Schwermer, Peter F. Schmid). Les services d’écoute téléphonique pastorale ont souvent réalisé un travail de pionnier (par ex. Helmut Harsch, Wilfried Weber). Dans la pratique, on trouve cependant assez souvent le souhait plutôt technique de trouver des recettes pour la conduite d’entretiens et l’animation des groupes, qui peut alors être satisfait par une réception réductrice (et jeter le discrédit sur l’un et l’autre côté).

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La théologie interpersonnelle, implantée dans l’espace protestant, fut moins connue que le counselling pastoral (Ross Snyder, Robert C. Leslie, Arnd Hollweg) ; elle s’est concentrée dès ses débuts sur le groupe et son processus ainsi que sur l’ecclésiologie qui s’y rapporte. Du point de vue de la psychologie sociale, qui se réfère à Kurt Lewin et à sa tentative de surmonter l’antagonisme entre métaphysique et positivisme, elle est très liée à la dynamique de groupe et a jeté des ponts avec des théologies d’orientations diverses. Elle a développé une théologie du processus de communauté (« ecclésiologie dynamique ») qui aborde la communauté en fonction du processus de groupe comme un champ dynamique de relations interpersonnelles et d’interactions. La dynamique de groupe classique a fait elle aussi l’objet d’une réception dans l’espace germanophone pour le counselling en groupe (Karl Frielingsdorf, Günther Stöcklin, Karl-Wilhelm Dahm entre autres). Il faut encore évoquer ici l’influence de l’interaction centrée sur le thème développé par Ruth Cohn (Matthias Kroeger, Matthias Scharer), et celle de la Gestalt (Karl Heinz Ladenhauf). Dans le domaine de la psychanalyse, où sont apparus entre autres les groupes Balint destinés aux pasteurs, on trouve les concepts spécifiques du counselling pastoral psychologique chez des auteurs tels que Joachim Scharfenberg, Hans-Joachim Thilo, Richard Riess, Hans-Christoph Piper, Werner Becher, Dieter Funke, Hermann Stenger, Eugen Drewermann (bibliographie complète au sujet de ces auteurs in Schmid 1998a).

De la confession à la pastorale online – les champs du counselling pastoral

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Il y a lieu de citer ici d’autres exemples de champs traditionnels ou plus récents du counselling : le counselling conjugal et familial, l’écoute des femmes enceintes en détresse, le counselling pour les questions d’éducation, l’écoute des familles monoparentales ou des personnes seules, le counselling destiné spécifiquement aux hommes ou aux femmes, l’entretien en situation de crise, l’écoute de la culpabilité et des sentiments de culpabilité, l’entretien d’aide aux personnes âgées, l’accompagnement du deuil, l’accompagnement de la foi, des prêtres et religieux (séminaires, noviciats), l’accompagnement et la pastorale des malades, l’accompagnement des professionnels en contact avec des marginaux (sans-abri, toxicomanes, etc.), l’accompagnement des personnes suicidaires, des personnes handicapées, d’anciens prisonniers, de migrants et de demandeurs d’asile, etc.

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Le modèle « classique » du counselling pastoral, apparu bien avant le boom du counselling, est l’entretien individuel dans le cadre de la confession (sacrement de la réconciliation). Le counselling pastoral est proposé traditionnellement en lien avec les sacrements (par exemple avec les parents et parrain et marraine lors de la préparation du baptême) et lors des grandes étapes de la vie (comme le mariage, le deuil ou l’enterrement). L’« accompagnement spirituel » jouit d’une tradition séculaire et a offert un accompagnement de qualité bien avant la mode des courants spiritualistes et ésotériques.

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L’écoute pastorale téléphonique, qui offre une écoute d’urgence dans des situations de crise, constitue un modèle confirmé et exemplaire de counselling pastoral qui s’est développé à grande échelle en peu de temps. De la même manière, des « îlots » d’écoute anonyme situés dans les métropoles ont fait leurs preuves.

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Plus récemment, il y a eu l’apparition de propositions systématiques de supervision (individuelle, en groupe ou d’équipe) ou de coaching (essentiellement pour des personnes exerçant des responsabilités) ainsi que de l’accompagnement de communautés (en tant qu’organisation) dans un contexte d’Eglise. Actuellement, des offres de médiation pastorale sont en train de se développer. L’écoute online, qui a été jusqu’à présent du ressort des centres de pastorale téléphonique, est en voie de se développer en un secteur autonome dont la portée et l’ampleur vont s’étendre considérablement sans pour autant remplacer les cadres traditionnels, mais en les complétant. La possibilité de s’exprimer anonymement constitue ici, au même titre que dans la pastorale téléphonique, un attrait décisif (cfr. Baumgartner/Müller 1990).

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En pratique, la question de l’indication joue dans tous ces cas un rôle important : il faut la formuler – en référence à la notion de Personne – de la manière suivante : le counsellor peut-il s’engager avec le(la) client(e) ou les client(e)s dans une relation de counselling facilitatrice, de telle sorte qu’elle puisse dans ces conditions lui ou leur offrir une aide compétente ? Les institutions offrant un counselling dans le domaine pastoral sont, outre des organismes privés, la Caritas et la Diakonie [5][5] Ndt : Institutions sociales et caritatives issues respectivement... d’une part, et les services de pastorale d’autre part. À côté de cela, les paroisses et leurs collaborateurs salariés ou bénévoles constituent un lieu essentiel pour des activités de counselling de toute sorte. De nombreux établissements sont gérés de longue date conjointement de manière œcuménique par plusieurs Eglises, et dans bien des cas, ils sont aussi le fruit d’une coopération entre institutions émanant des Eglises et des institutions publiques [6][6] Ndt : Il s’agit là d’un type d’institutions que l’on....

La formation clinique au counselling pastoral : formation expérientielle et théorique, supervision – formation de base et formation permanente

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La nécessité d’une formation professionnelle dans le domaine pastoral a été reconnue relativement tôt. Les parcours de formation clinique en pastorale évoqués précédemment, tels qu’ils ont été mis au point depuis le début du XXe siècle, ont constitué les fondements et le modèle des cours qui ont été dispensés dans les séminaires et des instituts supérieurs de formation ou universités afin de transmettre les compétences théoriques et pratiques en psychologie pastorale.

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Des enseignements organisés par des instances universitaires et diocésaines en vue de former et de développer des compétences en communication sociale et en accompagnement spirituel permettent de promouvoir, grâce à une démarche expérientielle, des contenus théoriques et la supervision de la pratique et des stages (par ex. stage clinique), le développement personnel nécessaire, et transmettent les connaissances indispensables à une activité de counselling qualifiée.

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Dans ce contexte, le cadre de la formation théologique permet une jonction – souvent bien plus fondamentale et durable que dans nombre d’autres formations au counselling – entre la pratique et les fondements philosophico-anthropologiques et éthiques (conception de l’Homme).

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Il y a lieu de mentionner ici la différence capitale entre la formation à la psychothérapie et la formation au counselling (et à sa pratique). Dans le cas d’une formation à la psychothérapie venant compléter des études de théologie et une pratique pastorale, il manque la transmission et l’expérimentation des caractéristiques propres au counselling telles qu’elles ont été exposées précédemment. C’est pourquoi il est indispensable de prévoir des formations spécifiques destinées au service pastoral.

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La formation permanente remplit dans ces conditions un rôle décisif pour promouvoir et sauvegarder la qualité des interventions. La recherche fondée scientifiquement dans le domaine du counselling pastoral est d’ailleurs essentielle pour garantir qualité et professionnalisme.

Du goodwill à l’engagement compétent dans un cadre structuré – chances et problèmes du bénévolat dans le counselling pastoral

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Les bouleversements structurels du monde du travail ont aussi généré entre autres une nouvelle compréhension de l’activité bénévole sociale ou pastorale. Il existe comme par le passé des activités bénévoles non rémunérées ; mais les anciennes modalités et la répartition des tâches ont été fragilisées : par exemple, le fait que les hommes soient rémunérés pour leur travail dans la société ou dans l’Eglise, mais que les femmes ne le soient pas, ou bien le fait que les hommes occupent une position hiérarchique supérieure tandis que les femmes leur seraient subordonnées. L’initiative personnelle remplace de plus en plus l’esprit de soumission et le sentiment d’obligation morale. Les bénévoles n’acceptent plus de servir sans autre forme de procès de bouche-trous pour suppléer des employés rémunérés manquants. Inversement, les bénévoles agissent davantage de manière autonome là où les formes traditionnelles de pastorale s’effritent, comme c’est en particulier le cas du fait du manque de prêtres. Des entités sociales à taille humaine et flexibles laissant la place à l’initiative personnelle, par ex. sous forme de groupes d’initiatives ou à projet, prennent souvent le pas sur une collaboration réglementée de manière rigide dans le cadre d’une organisation à grande échelle. L’importance croissante de la réflexion théologique ainsi que les connaissances au sujet de la formation et de l’exigence de qualité rendent douteuses les activités exercées « juste pour bien faire, mais sans être bien faites ».

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Ceux qui s’engagent de manière non rémunérée dans l’Eglise doivent pouvoir compter sur un cadre offrant des conditions pour un réel travail de qualité, comme par ex. la formation, les indications pratiques, la supervision, la formation permanente, une description de fonction explicite, et aussi un accord au sujet du champ d’activité et des horaires etc. Il est alors particulièrement important de veiller à ce que la supervision et la formation permanente soient assurées par des personnes extérieures afin d’éviter un contrôle subtil des bénévoles par leurs «supérieurs» non bénévoles. Le remplacement d’une activité professionnelle rémunérée par des personnes engagées à titre bénévole est lui aussi très problématique, surtout lorsque l’on confie à la personne bénévole une charge dépassant ses capacités.

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On peut définir le bénévolat pastoral de la manière suivante : un engagement librement choisi, compétent, gratuit et accepté publiquement au service d’autrui en pastorale. Cet engagement bénévole revêt une signification centrale dans le domaine du counselling pastoral ; de nombreuses propositions, en particulier la pastorale téléphonique, en dépendent. Un rôle important lui revient aussi du fait que l’activité non rémunérée autorise une certaine indépendance et une liberté de mouvement et par là un réel potentiel de critique institutionnelle.

Perspectives d’avenir du counselling dans la théologie et dans la pastorale

Ouverture de nouveaux champs de counselling

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On peut partir du principe que le rôle et la signification des propositions et des processus de counselling continueront de prendre de l’ampleur dans le champ pastoral du fait de l’évolution de la société et de l’Eglise selon la perspective pratique et théologique énoncée plus haut. Comme cela a été le cas jusqu’à présent, le secteur pastoral sera sensible aux nouvelles demandes de counselling et aux champs qui ne sont pas encore couverts par la société et s’investira fréquemment de manière subsidiaire là où persistent des manques ; inversement, il investira moins les champs qui auront été suffisamment couverts entre-temps par des institutions publiques ou privées ou par le self help.

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À côté des domaines évoqués précédemment, le besoin de counselling va augmenter de manière générale pour les « perdants de la modernité » dans les zones les plus diverses ; cela constituera pour les Eglises un défi permanent, dans le sens de l’option préférentielle pour les « pauvres ». Comme c’est déjà le cas dans d’autres domaines du counselling, les besoins vont augmenter également nettement dans le domaine de la prévention ; de ce fait, il faudra renforcer considérablement, mais aussi en cohérence avec les conceptions théologiques et anthropologiques présentées précédemment, les propositions de counselling se fondant sur la référence aux ressources personnelles, sur le développement de la personnalité et sur l’empowerment.

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Dans de nombreux domaines, les propositions de counselling pastoral vont subsister ou succomber en fonction de la crédibilité des Eglises et de leurs institutions. Partout où l’on défend de manière dogmatique des positions qui restent étrangères aux réalités de la vie, de la société et du développement personnel sans tenir compte des progrès scientifiques et sociaux, de moins en moins de personnes auront recours aux services en question. Cela est actuellement très souvent le cas en matière de sexualité dans l’Eglise catholique. Lorsque l’on peut suspecter une crispation sur des positions idéologiques ou une double morale, on observe très rapidement une perte de confiance générale. Mais par ailleurs, dans le domaine de la sexualité, beaucoup de choses ont bougé justement dans le contexte ecclésial et théologique (féminisme, nouvelle intelligence de l’identité masculine), ce qui a suscité des impulsions correspondantes pouvant favoriser et renforcer la crédibilité.

Spécificités du counselling pastoral

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En ce qui concerne le rapport entre les sciences humaines et la théologie, des parallèles féconds, mais aussi une série de questionnements critiques interactifs résultent de l’image de l’Homme et de la notion de Réalité respectives, ainsi que des propositions de sens.

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Plutôt que de s’appréhender mutuellement, il s’agit de se respecter l’un l’autre, de tenir un discours critique et d’être prêt à apprendre l’un de l’autre. Au cliché arrogant d’une psychothérapie et d’un counselling pouvant remplacer la pastorale correspond le cliché de sciences et d’activités qui ne seraient qu’auxiliaires. Tandis qu’il n’est pas rare que la pastorale se trouve réduite à une activité de counselling, on observe cependant aussi dans la théorie et dans la pratique un tabou relativement étendu concernant les thèmes religieux.

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On ne peut affirmer ni que la pastorale est simplement de la psychothérapie et du counselling se déroulant dans un contexte d’Eglise, ni que la psychothérapie et le counselling sont en quelque sorte une pastorale médicale (et laïque) ; les spécificités propres sont distinctes. Il ne faut pas non plus lier hâtivement cette différence à la dimension de l’« au-delà » où à un contenu « spirituel » (bien qu’il s’agisse aussi de dimensions du counselling pastoral).

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Contrairement à ce qui se passe en pastorale – et en dépit de tout postulat d’égalité de principe –, la psychothérapie et le counselling, compte tenu de la situation vécue soumise à une écoute spécifique et de l’implication des personnes, procèdent davantage d’une différence hiérarchique entre le counsellor et le client, et l’intervention est limitée davantage dans le temps ; malgré toutes les interactions présentes, la psychothérapie et le counselling sont centrés sur une seule personne (ou un seul groupe). La pastorale conçue comme une rencontre de personne à personne s’enracinant dans une compréhension chrétienne de l’existence est par contre un compagnonnage tout au long de la vie.

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Là où les différentes approches visent, au-delà de l’activité de thérapie ou de counselling, le compagnonnage humain en tant que tel, et qu’elles se centrent par là sur la personne et se livrent ainsi aux questions anthropologiques, sociales et politiques, la différence entre le counselling de manière générale et le counselling pastoral en particulier émane de l’interprétation spécifique des événements de la vie.

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L’interprétation individuelle de la vie, le projet de sens d’une personne ou d’un groupe se définissent alors comme étant centrés sur la personne, lorsque la première valeur est celle de la personne et que la découverte de soi est basée sur la rencontre interpersonnelle. Cette démarche devient chrétienne, dès lors qu’elle se réfère au projet de vie de Jésus de Nazareth et par là à son image de l’homme et de Dieu, et que la pratique puisse s’y mesurer – que cela soit conceptualisé de manière explicite ou non.

Du débat interdisciplinaire

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En ce qui concerne le débat entre la théologie et les disciplines du counselling, qui sont fort apparentées tant par leur forme que par leur contenu (par ex. l’Homme comme « objet », la problématique de la théorie et de la pratique, la compréhension de soi appréhendée comme une science de l’action, l’herméneutique), ces matières sont tout à fait différentes dans d’autres domaines (par ex. les hypothèses et les présupposés quant au contenu et à la méthodologie pour appréhender le réel, la question de Dieu, la pratique de l’empirisme, les perspectives interprétatives) ; les paradigmes de « sciences auxiliaires » et de l’« application » sont en tout cas aussi inappropriés (et ce des deux côtés) que de celui de « prophétie extérieure » (où une réalité essentielle de l’Eglise est évoquée en dehors de l’Eglise) l’est du côté de la théologie. De la même manière, les paradigmes de la « démythification » et de la « sécularisation » sont insuffisants du côté du counselling, et il n’est pas rare que les excursions entreprises par les counsellors en « spiritualité » recèlent une bonne part de naïveté (Schmid 1998a).

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Tant la « psychologisation » de thèmes théologiques et pastoraux que le « baptême » de contenus psychologiques constituent, d’un point de vue théorique et scientifique, tout bonnement une réduction ; cela vaut aussi pour les tentatives de fusion entre ces deux disciplines distinctes. Les métaphores quasi-religieuses utilisées en counselling ne sont vraiment d’aucune utilité, de même que les théories pastorales pseudo-psychologiques.

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Il apparaît ici que l’anthropologie sur laquelle se fonde le counselling révèle souvent (ce qui est compréhensible, si l’on compare une théologie millénaire avec un parcours de quelques décennies) un côté relativement superficiel ; elle doit encore fournir un énorme effort de développement de sa pensée, comme en ce qui concerne la question du sens, la réflexion institutionnelle, l’éthique, la question du mal ou de la responsabilité et de l’implication collectives, pour ne citer que quelques exemples. Inversement, ce qui a été élaboré par le counselling, la psychothérapie et la psychologie sociale dans un contexte sécularisé et en référence à la pratique, se trouve aussi être l’objet du discours théologique, mais ces réflexions sont trop souvent scandaleusement absentes de l’action théologique des chrétiens, ou y sont contrecarrées. Lorsque les disciplines réussissent à entrer en dialogue, cela peut véritablement constituer un modèle pour la collaboration interdisciplinaire. La confrontation en un dialogue vécu dans un climat de respect réciproque de l’identité et de l’intégrité de chacun, la reconnaissance mutuelle des différences respectives ainsi que le débat critique constituent non seulement la condition nécessaire, mais aussi une incitation à la rencontre.

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Ce qui vaut pour le débat scientifique vaut aussi pour la pratique : ici aussi, une appréhension interdisciplinaire et coopérante du travail professionnel est indispensable – et ce des deux côtés. Il y a eu jusqu’à présent de nombreux exemples de tels réseaux dans le domaine pastoral.

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La condition inaliénable pour ménager l’avenir du counselling est la reconnaissance de la valeur des méthodes et des cadres, qui permet de contrecarrer dans le domaine du counselling pastoral lui aussi le désir de trouver des solutions et des concepts simples.

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Comme dans d’autres domaines du counselling, le débat interdisciplinaire ainsi que la poursuite de la conceptualisation de la connaissance de soi sont donc indispensables au développement théorique et à l’optimisation de la pratique, si l’on veut proposer, développer et optimiser la qualité et le professionnalisme du counselling pastoral.

La contribution du counselling pastoral à la discipline scientifique et à la pratique du counselling

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Non seulement en raison de modèles de coopération tout à fait réussis, mais aussi du fait d’une expérience très riche et surtout de ses fondements anthropologiques, l’expérience acquise dans le domaine du counselling pastoral ainsi que le travail de réflexion qui y a été fourni peuvent apporter une contribution à la discipline scientifique du counselling dans son ensemble. Une des conséquences des considérations métathéoriques ainsi que des fondements anthropologiques et épistémologiques du counselling pastoral est de rappeler la signification de l’éthique pour le counselling.

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D’un point de vue éthique, il faut considérer le counselling comme étant la réponse à une interpellation venue de personnes demandant de l’aide, d’où découle alors pour le counselling la dimension d’appel ainsi que la responsabilité du counsellor (Schmid 1996).

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À chaque fois que le counselling, devenu hostile à la philosophie ou préoccupé uniquement de son efficacité, menace de se dégrader en une technologie ou un produit du marché « psy », c’est justement pour des raisons éthiques qu’il faudra énoncer des objections. Cela vaut pour une formation faisant appel à la responsabilité tout autant que pour des mesures visant à assurer et augmenter la qualité du counselling. La qualité et le professionnalisme se révèlent en effet, du moins sur base de la conception de counselling évoquée ici, non dans l’assemblage et l’optimisation de méthodes et de techniques du côté du counsellor ou dans la satisfaction précipitée des attentes du client ainsi que des besoins du marché, mais dans la possibilité, pour le client, d’interpeller le counsellor d’une manière qui lui permette de s’émanciper – un défi éthique, qui concerne tous les champs du counselling.

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Traduction :  Odile Zeller, Jean-Marc Priels


Références

  • Baumgartner, Isidor (1990a), Pastoralpsychologie. Einführung in die Praxis heilender Seelsorge, Düsseldorf (Patmos).
  • Baumgartner, Isidor (1990b), (éd.), Handbuch der Pastoralpsychologie, Regensburg, Pustet.
  • Baumgartner, Konrad / Müller, Wunibald, (1990), (éd.), Beraten und begleiten. Handbuch für das seelsorgliche Gespräch, Fribourg/Br. (Herder).
  • Haslinger, Herbert, (1999/2000), (éd.), Praktische Theologie, 2 vol., Mainz, (Grünewald).
  • Rogers, Carl R., On becoming a person, Boston, Houghton Miffin, (1961) ; allemand : Entwicklung der Persönlichkeit, Stuttgart, (Klett), (1973) ; en français : Le développement de la personne, Paris, Dunod, (1968).
  • Rogers, Carl R. / Schmid, Peter F. (1991), Person–zentriert. Grundlagen von Theorie und Praxis, Mainz (Grünewald), 4e éd. 2000.
  • Sander, Klaus (1999), Personzentrierte Beratung. Ein Arbeitsbuch für Ausbildung und Praxis, Köln/Weinheim, GwG/Beltz, 1999.
  • Schmid, Peter F., (1994), Personzentrierte Gruppenpsychotherapie. Ein Handbuch, vol. I : Solidarität und Autonomie, Köln, EHP ;
    – (1996), Personzentrierte Gruppenpsychotherapie in der Praxis. Ein Handbuch, vol. II : Die Kunst der Begegnung, Paderborn Junfermann ;
    – (1998a), Im Anfang ist Gemeinschaft. vol. III : Personzentrierte Gruppenarbeit in Seelsorge und Praktischer Theologie. Beitrag zu einer Theologie der Gruppe, Stuttgart, Kohlhammer ;
    – (1998b), Nouvelles perspectives pour l’évolution de l’approche centrée sur la personne, Brennpunkt (SGGT/SPCP), Numéro spécial, pp. 103-112 ; aussi Mouvance Rogérienne, 14, (1998), pp. 3-22 ;
    – (2000), Interpellation et réponse. La psychothérapie centrée sur la personne : une rencontre de personne à personne, Le Journal de l’AFPC, 1, pp. 9-26 ; aussi Mouvance Rogerienne, 24, (2001), pp. 2-18 ;
    – (2003), De connaître à reconnaître. Défis pour l’Approche centrée sur la personne au commencement du XXIe siècle d’un point de vue dialogique et éthique, Carriérologie. Revue Francophone Internationale, Montréal, Canada (UQÀM : Université du Québec à Montréal), pp. 401-421.
  • Stollberg, Dietrich, (1969), Therapeutische Seelsorge. Die amerikanische Seelsorgebewegung, Darstellung und Kritik, München, Kaiser, 3e éd. 1972.
  • Straumann, Ursula, (2000), Professionelle Beratung. Bausteine zur Qualitätsentwicklung und zur Qualitätssicherung, Heidelberg, Asanger.

Notes

[1]

Version révisée d’une contribution à Das Handbuch der Beratung (éd. Nestmann, Frank / Engel, Frank / Sickendiek, Ursel), vol. I : Disziplinen und Zugänge, Tübingen (dgvt) 2002 ; en allemand : Personale Begegnung im sozialen und theologischen Kontext der Koinonia. Zum Verhältnis von Seelsorge und Beratung, in : Bibel und Liturgie 2 (2002) 92-104.

[2]

Ndt : Nous traduisons les termes de Beratung/Berater par counselling/counsellor, termes utilisés par des auteurs francophones et qui correspond à l’expression « tenir conseil » (cfr. Lhotellier, Alexandre, Tenir conseil. Délibérer pour agir, Paris (Seli Arslan) 2001 ; cfr. aussi Hostie, Raymond, L’entretien pastoral, Paris (DDB) 1963.

[3]

Ndt : Le terme de pasteur recouvre celui de Seelsorger : il s’agit de la personne qui exerce une charge pastorale, que ce soit dans l’Eglise catholique ou dans une autre Eglise chrétienne.

[4]

Ndt : Les termes « substantielle » et « relationnelle » sont la traduction des termes allemands substanzial et relational.

[5]

Ndt : Institutions sociales et caritatives issues respectivement de l’Eglise catholique et de l’Eglise protestante autrichiennes, allemandes et suisses.

[6]

Ndt : Il s’agit là d’un type d’institutions que l’on trouve couramment en Autriche, en Allemagne et en Suisse.

Résumé

Français

Le counselling [2], envisagé comme une expression de la solidarité humaine, fait partie intégrante du patrimoine originel de la pastorale ; il jouit d’une tradition durable et éprouvée et occupe une place centrale dans la vie des Eglises. Il s’étend du dialogue avec le confesseur à la pastorale téléphonique, du questionnement de la foi à l’intervention de crise, de l’échange avec le père spirituel tel qu’il a lieu dans les séminaires au counselling pastoral, du counselling en catéchèse individuelle ou en groupe au counselling paroissial. Les besoins en matière de counselling ont augmenté aussi fortement dans le domaine ecclésial et religieux que cela est le cas dans d’autres champs. Des lieux de counselling consacrés aux situations les plus diverses surgissent de partout, et l’apprentissage de la conduite d’entretiens fait depuis lors partie des standards de la formation pastorale. Actuellement, la pastorale et sa théorie – la théologie pratique – ont d’une part la possibilité de se reporter à leurs propres sources, à leur expérience et à leurs réflexions confirmées par une longue tradition, et de se rattacher à leurs compétences spirituelles et caritatives ; elles sont elles-mêmes devenues d’autre part une partie intégrante des sciences humaines et sociales modernes dans la théorie et dans la pratique, dont les aboutissements sont en même temps autant de défis pour elles.
La « direction des âmes » – on parlerait aujourd’hui plutôt d’« entretien de conseil » – fut longtemps le domaine réservé des pasteurs [3]. La psychologie, la psychothérapie et le counselling ont rendu obsolète depuis longtemps ce monopole incontesté, la tension qui en résulte a cédé la place, du moins partiellement, au dialogue et à la coopération, quoique l’on trouve encore de part et d’autre une certaine rivalité et un refus jaloux, ainsi que de l’ignorance et de la méconnaissance.

Plan de l'article

  1. Le counselling dans un contexte théologique et pastoral
    1. Comment comprendre le counselling
    2. Comment comprendre le counselling pastoral
  2. Les bases théologiques
    1. Théologie et anthropologie : compréhension substantielle et relationnelle de la Personne
    2. Théologie et épistémologie : re-connaissance de la Personne
    3. Théologie et praxéologie : de la théologie pratique comme théorie théologique de l’action
    4. La pratique pastorale : de la pastorale comme rencontre interpersonnelle
  3. Théorie et pratique du counselling pastoral
    1. Du counselling pastoral comme rencontre interpersonnelle et comme accompagnement – une définition
    2. Du Pastoral Counselling à la pastorale interpersonnelle – une esquisse historique
    3. De la confession à la pastorale online – les champs du counselling pastoral
    4. La formation clinique au counselling pastoral : formation expérientielle et théorique, supervision – formation de base et formation permanente
    5. Du goodwill à l’engagement compétent dans un cadre structuré – chances et problèmes du bénévolat dans le counselling pastoral
  4. Perspectives d’avenir du counselling dans la théologie et dans la pastorale
    1. Ouverture de nouveaux champs de counselling
    2. Spécificités du counselling pastoral
    3. Du débat interdisciplinaire
    4. La contribution du counselling pastoral à la discipline scientifique et à la pratique du counselling

Pour citer cet article

Schmid Peter F., « La rencontre interpersonnelle dans le contexte social et théologique de la koinonia. Du rapport entre pastorale et counselling », Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche, 1/2005 (n° 1), p. 73-94.

URL : http://www.cairn.info/revue-approche-centree-sur-la-personne-2005-1-page-73.htm
DOI : 10.3917/acp.001.0073


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