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Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche

2006/1 (n° 3)

  • Pages : 96
  • DOI : 10.3917/acp.003.0055
  • Éditeur : ACP-PR

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Saint-Exupéry est l’un des écrivains personnalistes parmi les plus subtils que le XXe siècle ait compté. L’énigme du seul luxe véritable est un conte écrit pour témoigner d’une rencontre marquante, d’une expérience vécue au hasard d’un chemin. [1][1] Cette histoire a été présentée pour la première fois... Il fait écho à de nombreuses citations tirées des ouvrages de Saint Expupéry : Le Petit Prince, Vol de Nuit, Citadelle, Lettre à un Otage, Courrier Sud, Terre des Hommes.

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– Qui es-tu ? dit le petit prince. Tu es bien joli...

– Je suis un renard, dit le renard.

– Viens jouer avec moi, lui proposa le petit prince. Je suis tellement triste.

– Je ne puis pas jouer avec toi, dit le renard, je ne suis pas apprivoisé.

– Ah ! Pardon, fit le petit prince.

Mais après réflexion il ajouta :

– Qu’est-ce que signifie « apprivoiser » ?

– Tu n’es pas d’ici dit le renard, que cherches-tu ?

– Je cherche les hommes, dit le petit prince. Qu’est-ce que signifie « apprivoiser » ?

Saint-Exupéry
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J’aimerais commencer cette histoire à la façon d’un conte. Comme Saint-Exupéry, j’aurais eu beaucoup de plaisir à pouvoir vous dire aujourd’hui : « Il était une fois un petit prince qui habitait une planète à peine plus grande que lui, et qui avait besoin d’un ami ». Mais voilà, cette fois je dois bien me rendre à l’évidence, le cadre de vie de mon petit prince est tout autre que celui des étoiles, du mouton, des volcans et des baobabs. Le petit prince dont il sera question provient en effet d’un magnifique coin pauvre et reculé de notre bonne vieille terre.

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Après un vol de nuit plutôt éreintant, un périple à l’autre bout de la terre des hommes m’avait déposé aux pieds du Pacifique, et pour la première fois en Amérique du Sud, au Pérou. Quelques jours plus tard, un autre vol, plus rapide, me déposait à Cuzco, ancienne capitale des Incas, au beau milieu de la Cordillère des Andes. Finalement, trois heures de bus sur des routes de montagne m’emmenèrent jusque dans le village où se passe cette histoire que je veux vous conter. J’arrivais là-bas avec dans la tête les images d’une conférence qui avait beaucoup marqué mon imagination alors que j’étais enfant. Fidèle lecteur des albums de Tintin je me préparais à voir sans doute le véritable temple du soleil.

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J’étais allé au Pérou pour assister au mariage religieux d’un vieil ami d’enfance. Il épousait ce jour-là une amie qui, cinq ans auparavant, avait quitté son village andain pour venir conquérir le travail en Belgique. De retour au pays, elle était accompagnée de son mari et d’un premier enfant.

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Nous rencontrons chaque jour des personnes étrangères, mais imaginons-nous un seul instant le lent travail d’acculturation qui leur est nécessaire pour comprendre nos modes de vie et s’intégrer un tant soit peu à notre société ? A priori, je ne soupçonnais rien de la marge que cette amie avait franchie. Une marge culturelle bien plus grande que ce que représente la distance géographique parcourue au-dessus de l’Amazone, de l’Atlantique jusqu’à Bruxelles. Cependant, le temps d’un voyage, j’ai pu sentir et palper presque concrètement ce que représente ce travail d’arrachement, d’intégration douloureuse parfois pour une personne expatriée loin de chez elle. En effet, à peine arrivé, il ne me fallut pas très longtemps pour m’apercevoir que je n’étais plus le même que celui que j’étais encore quelques jours auparavant ! Le premier pied posé dans le village, le temps d’une courte sieste et de quelques pas autour de notre cour de terre battue et de notre maison de briques, avait fait de moi « un étranger ».

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Vous n’imaginez pas ma surprise : l’étranger c’était moi. Je ne pouvais plus passer inaperçu. Impossible de faire semblant de ne pas être grand, blanc, barbu. Dans certains hameaux fort reculés, là où la route ne passe pas encore, de jeunes enfants fuyaient en criant alors que j’arrivais au loin. J’aurais voulu aller à leur rencontre, approcher, apprivoiser mais voilà : le raccourci de l’histoire s’imposait à moi comme un élément auquel il m’était impossible d’échapper. Dans ses souvenirs collectifs, cette terre qui a vu, il y a quelques siècles, se dérouler l’un des plus grands génocides de l’histoire vit au jour le jour avec les racines qu’elle n’a jamais perdues. Je ressemblais étrangement à l’un de ces gringos entrés dans la cruelle légende qui se perpétue depuis le passage terrifiant des conquistadores. Il fallait donc que je comprenne l’imaginaire de ces enfants et que j’accepte d’être devenu l’ogre dont on leur a toujours dit qu’il allait venir les chercher s’ils n’étaient pas sages. Je ne voulais pourtant pas leur faire peur.

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Mais… Revenons à notre histoire…

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J’ai eu dans ma vie des tas de contacts avec des tas de gens très sérieux. Je crois que j’ai déjà beaucoup vécu chez les grandes personnes. Je les ai vues de très près. J’ai aussi eu la chance de côtoyer des enfants et des adultes malades accueillis dans des institutions psychiatriques ou dans des foyers de personnes ayant un handicap mental. Autrement dit, mon métier m’a, je crois, beaucoup aidé à comprendre l’étranger. Il m’a constamment invité à tenter de le rejoindre dans ce qui apparaît comme étant une différence. Dans ce voyage, quelques heures avant le début de la grande fête que nous avions préparée, une question s’impose tout à coup à mon esprit : qu’en est-il ici des plus petits, de ceux qui ont atteint le grand âge, des personnes malades, dépendantes, démunies, fragiles… ? Certes la solidarité familiale est une valeur forte dans les Andes, mais intuitivement il me semblait impossible qu’il n’y ait pas d’exclus.

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À peine cette question secrètement formulée, un instant magique se produisit. Il a suffi d’une seconde pour m’inviter à trouver la réponse à ma question, à travers un bonhomme étrange.

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Je regardais donc cette apparition avec des yeux tout ronds d’étonnement. N’oubliez pas que je me trouvais à mille milles de toutes mes habitudes. Ce petit bonhomme ne me semblait ni égaré, ni mort de fatigue, ni mort de faim, ni mort de soif, ni mort de peur. Il n’avait en rien l’apparence d’un petit homme perdu dans la montagne à mille milles de toutes ses habitudes.

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J’essaierai d’en faire ici un portait des plus ressemblants. Mais je ne suis pas tout à fait certain de réussir. Il avait une tête un peu plate, un petit nez, des yeux fendus en oblique, de grandes paupières et une bouche toujours grande ouverte. Il était un peu mou. Il n’était pas très bien habillé dans ses vêtements trop grands. Il se dégageait de lui, je dois bien le dire, une odeur âcre assez repoussante. Je vous trompe peut-être un peu sur sa personne en vous donnant de lui cette image. Peut-être aurait-il suffi de vous dire qu’il s’agit d’un enfant. J’hésite aussi sur la langue qu’il parle et qu’il articule très maladroitement. De toute la soirée, je n’ai pas compris un seul mot de tout ce qu’il a voulu me dire. En vous parlant de lui, je me trompe peut-être sur les détails les plus essentiels mais ça, il faut me le pardonner. Mon ami ne me donnait jamais d’explications. Il ne me posait pas beaucoup de questions. Il me croyait peut-être semblable à lui. J’étais peut-être un peu comme lui : « un étranger ».

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D’où viens-tu petit bonhomme ? Où est-ce chez toi ? Il ne me fallut pas longtemps pour comprendre. Mon petit bonhomme n’était pas tombé du ciel. Il habitait dans la rue et s’il s’était approché du restaurant que nous préparions pour la fête, c’est tout simplement qu’il était certain de pouvoir y trouver de quoi manger dans le fond des assiettes laissées sur la table par les convives partis repus.

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Étranger pour étranger, l’occasion était trop belle pour ne pas répondre à l’invitation d’une nouvelle rencontre. Quand le mystère est trop impressionnant, on n’ose pas désobéir ! Alors je tâtonne tant bien que mal comme-ci et comme-ça, pour susciter la rencontre. Et aussi absurde que cela a pu paraître à mille milles de toutes mes habitudes, je sortis de ma poche l’un des ballons rouges de la fête que je gonflai de tout mon souffle. Je m’empressai alors d’oublier que j’avais lu d’énormes livres et étudié la psychologie, la psychothérapie, les statistiques et la pédagogie. Je me mis à puiser à la source du mystère et je dis au petit bonhomme que j’avais quelque chose pour lui. Viens jouer avec moi ! Se faisant oublier derrière leur appareil, les photographes eux-mêmes n’en croyaient plus leurs objectifs.

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Nous nous sommes d’abord regardés du coin de l’œil sans rien dire. Sans se connaître, nous sommes restés un peu loin l’un de l’autre. Le regard, le sourire étaient comme un pont entre nous, que nous hésitions cependant à franchir. Jamais nous n’étions face à face. Toujours de biais, chacun nous gardions la bulle de sécurité invisible qui facilitait notre approche.

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C’est le ballon rouge entre nous qui a permis de franchir la distance. Je le lance et il me revient. Il est léger, il est libre, il vole et il capte l’attention. Où veux-tu emmener mon ballon ? Comme pour indiquer qu’un lien est désormais noué entre nous, pour te remercier de notre rencontre, je te donne alors une corde pour l’attacher à ton poignet. Sur tes oreilles, le ballon fait du bruit et ensemble, nous pouvons en écouter les vibrations. Sur nos visages il roule et nous écrase le nez. Le temps et l’agitation des préparatifs de la fête n’ont plus d’importance autour de nous depuis le moment où j’ai su que nous nous étions apprivoisés, lorsque tu m’as permis de franchir la barrière de l’odeur âcre qui venait de toi. Nous étions alors, j’en suis sûr, proches comme aucun depuis longtemps n’a été proche de toi. La seule distance sécurisante était encore celle du ballon à travers lequel nos regards se plongeaient l’un dans l’autre. Je te vois. Tu me regardes. Je te vois te détendre, t’accroupir, me donner la main, rire. Incontestablement c’était pour toi un moment de plaisir profond et sans encombre, un réel moment de partage.

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Si je raconte tous ces détails et que je vous confie de cette manière le moment le plus fort de mon voyage dans ce village de la Cordillère des Andes, c’est sans doute parce que j’ai des craintes que je sois aujourd’hui redevenu une grande personne. Vous savez, les grandes personnes, quand vous leur parlez d’un nouvel ami, elles ne vous questionnent jamais sur l’essentiel. Elles ne vous disent jamais : « Quel est le son de sa voix ? Quels sont les jeux qu’il préfère ? Quelle est son odeur ? ». Elles vous demandent : « As-tu des photos ? Est-il beau ? Combien a-t-il de frères ? Combien pèse-t-il ? Combien gagne son père ? ». Alors seulement elles croient le connaître. Mais si vous leur dites : « La preuve que le petit prince existe, c’est qu’il était ravissant, qu’il riait, et qu’il voulait un ballon. Quand on veut un ballon c’est la preuve qu’on existe » ; alors elles haussent les épaules et vous traitent d’enfant. Par contre si vous leur montrez des photos et leur dites : « La planète d’où il venait était l’astéroïde Tr.21. », alors elles sont convaincues, et détournées de l’énigme, elles vous laissent tranquilles avec leurs questions. Elles sont comme ça les grandes personnes. Il ne faut pas leur en vouloir. Soyons très indulgents.

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Mais… mon histoire n’est pas tout à fait finie. La fête du mariage a continué.

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Après avoir assisté à un magnifique office religieux et après m’être à nouveau demandé pourquoi les grandes personnes versent toujours quelques larmes en écoutant les mariés formuler leur engagement, le temps venu était celui du repas, du rhum, de la bière, de la danse, des embrassades et des discours. Je dois ici vous planter le décor. Dans la grande salle sans atours d’un sombre restaurant prêté pour l’occasion, les sièges des participants étaient tous placés le dossier contre le mur. Au bout, la seule table existante était celle sur laquelle reposait le gâteau des mariés et à laquelle, une fois le repas servi, eux seuls allaient s’asseoir devant tous. Pour assister aux bribes de la fête, une ribambelle d’enfants du village qui passaient par là s’amassait à la porte. Dois-je vous dire quel fut le seul qui a osé franchir la porte pour nous rejoindre ? Et de danser en tambourinant l’un sur l’autre. Et de rester là tantôt sur mes genoux, tantôt me parlant dans une langue que je ne comprenais toujours pas ? Et lui, sans perdre ses habitudes, d’aller vider les fonds de bière trouvés ici et là. Et lui enfin, la fête finie, parce que personne ne s’était inquiété de son absence jusque si tard dans la nuit, de repartir dans le noir entouré d’une longue ficelle pleine de ballons décrochés du plafond. Au fait dois-je vous dire quel fut le seul roi qui, ce soir là, a festoyé à la table des mariés ?

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Au terme de ce voyage, nous n’avons rien vu du temple du soleil et des lieux touristiques qui attirent tant les grandes personnes au Pérou. Quelques jours à peine nous ont suffi à nous faire comprendre que nous avions autre chose de plus important à y vivre. Cela fait maintenant quelques mois déjà que ce voyage est terminé. Je ne connais toujours pas le prénom de ce petit prince. Je n’ai encore jamais raconté cette histoire à personne. J’ai longuement hésité à vous la raconter car je sais qu’aucune grande personne ne peut comprendre que cette rencontre a eu tellement d’importance pour moi. À l’inverse de bien des conquistadores de l’histoire, je sais désormais quelle est la richesse cachée au fond des vallées de l’Eldorado. C’est là un bien grand mystère : « Il n’est qu’un luxe véritable, et c’est celui des relations humaines ».

Notes

[1]

Cette histoire a été présentée pour la première fois à Paris, le 23 mars 2002, lors de l’Assemblée Générale de l’Association Française de Psychothérapie dans l’Approche Centrée sur la Personne (AFP-ACP). Elle a été publiée dans la revue De Tout Cœur, Gent, 13, n° 1, mars-avril 2002, pp. 22-24 et dans Le Journal de l’AFPC, Bruxelles, 2002, n° 1, pp. 11-16.

Pour citer cet article

Priels Jean-Marc, « L'énigme du seul luxe véritable. Petit conte véritable (à la manière de Saint-Exupéry) », Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche, 1/2006 (n° 3), p. 55-61.

URL : http://www.cairn.info/revue-approche-centree-sur-la-personne-2006-1-page-55.htm
DOI : 10.3917/acp.003.0055


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