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Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche

2007/1 (n° 5)

  • Pages : 94
  • DOI : 10.3917/acp.005.0015
  • Éditeur : ACP-PR

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Il y a vingt ans, le 4 février 1987, disparaissait le psychologue américain Carl Rogers. À passé 85 ans, il était encore en pleine activité professionnelle, intéressé à de nouvelles directions de son travail, et avait divers projets importants inscrits à son agenda. Il laissait son œuvre, ses écrits, sa vision des relations humaines aux mains de tous ceux qui avaient opté et opteraient dans leur travail pour une conception similaire à la sienne. Il laissait une démarche aboutie, qu’il avait d’abord intitulée « thérapie centrée sur le client » avant d’opter pour la formulation plus large d’« approche centrée sur la personne ». Seule la deuxième de ces appellations devait se répandre en pays francophones, si ce n’est en Europe, bien que la première ait donné lieu au titre d’un de ses livres en 1951 [1][1] Rogers, C., Client-Centered Therapy, Boston, Houghton... – cela dit en passant, l’un des deux écrits importants de Rogers jamais édités en français [2][2] Le deuxième étant A Way of Being, son dernier ouvrage,....

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Vingt ans après la disparition de son fondateur, l’Approche centrée sur la personne reste bien vivante. Elle continue non seulement à être pratiquée par un nombre important de psychologues, de psychothérapeutes et d’autres professionnels des « relations d’aide » mais, au-delà de ce fait, elle reste toujours une démarche novatrice, particulière, interpellante. Elle garde une portée, une présence et une reconnaissance internationales, comme en témoigne la nomination récente comme ambassadeur international (International Ambassador) du premier congrès annuel de la division de psychologie humaniste de l’association américaine de psychologie (APA, American Psychological Association) d’Alberto Zucconi, fondateur avec Carl Rogers et Charles Devonshire de l’International Institute for Person-Centered Approach (littéralement : Institut International pour l’Approche Centrée sur la Personne) [3][3] Le congrès en question se tiendra du 14 au 16 août....

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Il est à l’évidence impossible de faire un tour d’horizon exhaustif de cette démarche et de ses caractéristiques. Pour en cerner l’actualité, je voudrais partir de quelques découvertes et constats de Carl Rogers, énoncés à divers moments de sa carrière, et développer une réflexion libre à leur propos. Il s’agira donc des réflexions, en ce début de XXIe siècle, d’un praticien en approche centrée sur la personne sous plusieurs de ses formes : thérapie individuelle, en groupe, facilitation de groupes de rencontre, formation de professionnels de la relation d’aide, supervision. Ces réflexions s’appuieront, à titre de fil conducteur, sur deux citations de Carl Rogers.

« Fondamentalement, ‘c’est le client qui sait’» (1986)

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Cette constatation que Rogers a tirée de sa pratique de psychothérapeute était et reste en opposition à notre vision la plus commune de l’être humain, autant qu’à notre manière de concevoir les différents métiers de la relation d’aide. Aujourd’hui encore, aujourd’hui toujours, ce constat reste incongru et contraire à la plupart de nos postulats, à titre individuel ou institutionnel.

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L’idée, la certitude quasi indiscutée tant elle paraît évidente, que le professionnel doit être détenteur d’un savoir supplémentaire sur la personne, qu’il est même là pour ça, est presque universelle. Dans la plupart des formations psycho-sociales, l’étudiant apprend à être capable d’interpréter, d’expliquer, de comprendre, car c’est cela qui sera attendu de lui en tant que professionnel. Face à une situation difficile, le réflexe auquel il aura été formé sera de tenter de la comprendre et, pour y parvenir, il s’efforcera la plupart du temps de l’interpréter. Pour sa part, Rogers a affirmé et illustré que « la meilleure réponse ne peut venir que du client » (Rogers, 2001, p. 157).

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Ces conceptions sont et demeurent fondamentalement différentes, à un niveau qu’il n’est parfois pas aisé de mettre en évidence. Cela fait des décennies que les idées de Rogers sont connues, que ses livres sont lus et suscitent l’attention. Il est tentant de penser qu’elles ont en bonne partie été intégrées dans nos manières de travailler, et il est vrai qu’elles ont participé à une grande évolution dans la manière de considérer la personne, dans les milieux médicaux ou sociaux par exemple. Mais si les mots et le discours ont été repris, l’intégration des fondements de ses découvertes est beaucoup moins évidente. Bien des gens se diront « centrés sur la personne » ou présenteront leur démarche comme telle. L’expression existe dans le discours courant, mais combien sauront l’entendre selon la définition donnée par Carl Rogers, ou sauront seulement de quoi il s’agit réellement dans ce sens-là ?

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Intégrer dans la réalité de sa pratique professionnelle que c’est la personne qui sait le mieux, qui est l’expert – et le seul – de sa situation n’a rien de spontané et la bonne volonté, comme l’enthousiasme, n’y suffisent pas. Nous avons trop l’habitude de penser que nous devons savoir quelque chose de plus que l’autre, qu’il a besoin de nous de cette manière-là. Notre formation professionnelle entière peut nous avoir confortés dans ce sens. Cela peut paraître relever de l’évidence : l’autre ne s’en sort pas dans sa situation, il a donc besoin d’un apport extérieur ; c’est pour cela que nous sommes là, que nous pratiquons un métier de la relation d’aide. Et pourtant…

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Pourtant une autre évidence peut être avancée, qui est vécue par les professionnels, quoique pas toujours clairement abordée tant, peut-être, sa réalité prend au dépourvu celui qui a suivi une formation usuelle. Elle peut s’énoncer ainsi : comment est-ce que moi (le psychologue, l’éducateur, le travailleur social, l’enseignant, etc.) saurais-je mieux ? D’où me viendrait, par rapport à cette situation dont quelqu’un (un client, un usager, un résident, etc.) me parle et dont je ne connais qu’une petite partie, alors que celui qui m’en parle la vit et en possède tellement plus, d’où me viendrait donc cette connaissance supérieure, plus grande, qui me permettrait de disposer d’une solution inaccessible à l’autre, et pour laquelle il a besoin de moi ? Pourquoi la réponse serait-elle chez moi plutôt que chez la personne concernée ? Et si cette conception, en définitive, n’était au mieux qu’illusion ou bonne volonté mal utilisée, au pire arrogance ou besoin de pouvoir ?

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Le problème est qu’il faut parvenir à dépasser la première position pour tester l’affirmation disant que « c’est le client qui sait » et qu’il faut y arriver non en théorie, en idée ou en envie, mais réellement, alors que l’on a en face de soi quelqu’un qui est en difficulté et qui est venu nous voir et nous parler à cause de cela. Lorsque nous n’y parvenons pas, il ne nous reste plus qu’à nous poser comme expert, qui a compris et peut expliquer, afin de ne pas « être là pour rien ».

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Il faut dépasser cette position car sinon, c’est la personne que nous nions. Pour comprendre, interpréter, c’est à nos références que nous allons faire appel, vers elles que nous allons nous tourner. Si nous essayons de trouver une explication à une situation qu’un autre être humain vit et dont il nous a parlé, c’est notre propre réflexion que nous allons développer – même si elle s’appuie sur des éléments que nous avons entendus. Ce faisant nous serons en contact avec nous, et non avec la personne. Nous n’aurons que peu de chances de découvrir quelque chose de nouveau, car nous coupons le contact avec la source d’informations. Notre vis-à-vis va se mettre dans l’expectative de ce que nous avons à dire, et probablement adopter une forme de passivité, car c’est cela qui correspond à la configuration relationnelle qui s’instaure. On voit, je suppose, le cercle vicieux dans lequel les deux protagonistes sont pris, et dont ils participent tous deux.

Du connu à l’inconnu

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C’est le mérite de Rogers que d’avoir pu franchir cet obstacle et d’avoir poussé plus avant dans l’inconnu. C’est à partir du connu que l’on interprète, et c’est dans l’inconnu que l’on entre si l’on reste avec la personne pour partir à la recherche de ce qu’elle n’a pas encore découvert, de ce qui ne lui est pas visible sur le moment mais qui pourtant est là, quelque part. Or la réponse, celle qui convient ou du moins correspond à la personne puisqu’elle lui appartient, celle qu’elle n’a pas besoin de faire sienne puisqu’elle est sienne, est dans cet inconnu. Il s’agit d’ailleurs avant tout d’un inconnu pour celui qui écoute. Ce que découvre – dé-couvre – la personne qui parle, lorsqu’elle en a eu l’espace, n’est pas de l’inconnu ; c’est au contraire toujours quelque chose de profondément familier, puisqu’il s’agit de quelque chose de soi. Que ce soit une manière d’être que, de l’extérieur et dans nos habitudes de jugement, nous qualifierons de « positive » ou de « négative », c’est toujours une réalité d’elle-même sur laquelle la personne met la main, et en ce sens c’est toujours un plus, dont la réalisation est la plupart du temps vécue comme soulageante, comme une appropriation de quelque chose qui jusque-là échappait.

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Dans ma pratique d’écoute, en psychologie, je sais dans chacun de ces moments que jamais je n’aurais pu imaginer les choses comme elles apparaissent lorsque la personne les met à jour. J’aurais sans doute pu en cerner un certain nombre d’éléments, mais jamais je n’aurais pu les organiser exactement comme ils le sont pour la personne ni en connaître en moi la réalité. Je puis constater que ce que me dit cet être humain est cohérent pour lui, que cela tient la route, constater qu’il est soulagé, qu’il va mieux parce qu’il a retrouvé le fil de lui-même. Mais je sais que je n’aurais pas pu imaginer cette constellation particulière, avec sa myriade d’éléments dont beaucoup, à l’évidence, m’échapperont toujours : je sais que l’autre comprend, « voit » beaucoup mieux sa réalité que moi.

L’exemple de la supervision

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« C’est le client qui sait » implique un bouleversement à bien des niveaux de nos habitudes. Je voudrais tenter d’illustrer ce bouleversement, et cette originalité, par quelques remarques sur la pratique de la supervision professionnelle.

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Le terme de « supervision » est souvent peu aimé des praticiens en approche centrée sur la personne, car il donne l’idée d’un « au-dessus », d’une expertise extérieure qui peut être vue comme contradictoire avec les fondements de leur démarche. La supervision est entrée dans les mœurs et utilisée de manière très habituelle par bon nombre de professionnels des métiers de la relation d’aide, comme les éducateurs spécialisés, les assistants sociaux ou les psychothérapeutes. Il peut s’agir d’une démarche individuelle ou d’équipe (dans le cadre d’une institution spécialisée) qui a pour but de permettre de progresser dans ces pratiques professionnelles exigeantes, d’augmenter ses compétences, ou d’aider à débloquer des situations problématiques. L’appui d’un regard extérieur, d’un professionnel non concerné par la situation ou le cadre de travail, est considéré comme susceptible d’apporter un enrichissement et participe par là, avec les stages de formation continue, de l’accompagnement de ces professionnels tout au long de leur parcours. Une supervision centrée sur la personne, ou plus exactement en approche centrée sur la personne, est à ma connaissance différente de toutes les autres formes, en ce sens qu’elle ne se préoccupera pas prioritairement de la situation abordée, mais bien de la personne abordant cette situation. Dans cette démarche, c’est sur la personne en face de lui que sera centré le superviseur, c’est cette personne qui sera l’objet de son attention et de son écoute, et non la situation présentée. Le superviseur centré sur la personne n’est pas un expert ès situations, il ne cherche pas à avoir de plus brillantes idées que le professionnel concerné qui est, lui, dans la situation – et qui en sait forcément plus ! C’est bien la personne, cet être unique, que le superviseur est en train d’écouter lui parler de lui dans cette situation, de sa manière d’y faire face, ou de ne pas y faire face, en d’autres termes de sa situation unique. Et c’est parce que c’est à cette réalité- que le superviseur fait écho, par ses tentatives de bien la comprendre telle qu’elle est exactement, que le professionnel en arrive à mieux voir et comprendre ce qu’il se passe, et par là à (re)trouver son fil, ses moyens, ses limites aussi peut-être, mais qui en seront beaucoup moins dès lors qu’elles seront identifiées.

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C’est ainsi qu’en approche centrée sur la personne, la supervision n’est pas une chose à part. Elle relève de la même écoute, de la même considération de la personne et de ses moyens, de la même manière d’aborder une situation relationnelle a priori déséquilibrée, avec d’un côté celui qui est censé ne pas savoir – avoir besoin d’aide – et de l’autre celui qui est considéré comme détenteur d’une plus grande expertise. Elle relève donc des mêmes caractéristiques fondamentales et du même fonctionnement que toute écoute « centrée sur la personne » dans le sens défini et présenté par Carl Rogers. Elle relève d’une démarche où c’est la personne concernée qui sait, mais qui est en difficulté et qui a besoin d’un autre être humain capable de la suivre sans se perdre dans cette difficulté, capable par là de l’accompagner à y voir plus clair. Certes, « le client qui sait » a besoin d’aide, mais d’une aide pour trouver ce qu’il sait et qu’il a égaré ou laissé quelque part.

« Une telle approche, appliquée à un individu ou à un groupe, permet, au fil du temps, des choix, des orientations et des actions de plus en plus constructives sur le plan personnel, de plus en plus harmonieuses et réalistes sur le plan social » (1977)

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Ce constat que fait Rogers, basé sur des années de pratique de nombreux professionnels ainsi que sur une somme conséquente de recherches scientifiques, nous amène fort loin de la conception du potentiel humain la plus répandue (du moins en Occident, car je ne m’avancerais pas à parler d’autres cultures). C’est un constat fondamental de sa vie professionnelle, qu’il expose à de nombreuses occasions, sous plusieurs formes. C’est une connaissance de l’être humain radicalement opposée tant à l’idée chrétienne, dominante durant de nombreux siècles, d’un être de pêché qui ne peut trouver la rédemption par lui-même qu’à celle, plus récente, de la psychanalyse affirmant que la pulsion de mort ne peut qu’être contenue, mais qu’elle sera toujours plus forte que la pulsion de vie. Rogers découvre que l’homme tend à la vie lorsqu’il en a les moyens, lorsque lui est apporté un encadrement, « une relation [où] l’un des membres s’efforce de faire advenir chez l’autre et/ou chez lui une meilleure appréciation, une meilleure expression et un meilleur usage de ses ressources intérieures latentes. » (Rogers, 2001, p. 139.)

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Les implications de cette « simple » affirmation sont vertigineuses. Cela voudrait dire que nous, personnes humaines, avons dans nos mains le potentiel de notre évolution. Cela ne dit pas comment nous allons l’utiliser, cela ne sous-entend surtout pas qu’il s’agisse d’une chose évidente, et qu’il suffirait de laisser faire pour aller dans une direction constructive. Il y a pour y parvenir, intrinsèquement, des conditions claires, exigeantes, dont il n’est pas non plus certain que nous voulions. S’il est en contradiction avec bon nombre de ses confrères, Rogers n’est pas seul à parvenir à une telle conclusion, tant par sa pratique que par sa démarche scientifique rigoureuse. Ainsi Maria Montessori, médecin et pédagogue italienne, déclarait-elle en 1949 lors d’un congrès : « Je vous assure que si je n’avais pas été absolument certaine que l’humanité pouvait s’améliorer, je n’aurais jamais eu la force de me battre pendant cinquante ans. » (Montessori, 1996, p. 9.)

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Tous deux, avec d’autres, disent que l’être humain peut être fondamentalement constructif, tous deux disent que cela ne se fera pas tout seul, qu’il y faut un encadrement adéquat, et que celui-ci doit être amené par des personnes aptes, compétentes en cela. À l’heure actuelle où les choses vont vite, où des civilisations connaissent un changement profond, où nous sommes comme jamais peut-être, en tant qu’espèce, en train de dessiner notre monde de demain, où la destruction comme la construction, sur les plans individuel et collectif, semblent nous appartenir en plein, cette question des choix que nous allons faire, des orientations que nous allons prendre est au cœur de l’actualité.

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Si nous pouvons lire ces constats, et même les trouver pertinents, cela ne veut pas dire que nous allons les pratiquer. Il y a même fort à parier que la plupart d’entre nous n’y croient pas, fondamentalement. Leur pertinence se vérifie pourtant, dans un cabinet de psychothérapie, où elle a quelque chose de déroutant dans sa simplicité, loin des sophistications techniques de notre société de la communication. Deux personnes – dans une configuration minimale – dotées d’intentions précises et déterminées à y parvenir peuvent créer un changement définitif dont les conséquences dépassent leurs capacités d’anticipation.

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Plus concrètement, dans une situation de relation d’aide, quelle qu’elle soit, pour autant que l’un des membres soit porteur d’une volonté, d’une recherche ou d’une nécessité intérieure de changement, et que l’autre membre de la relation soit entièrement disponible et présent de manière « congruente, empathique et inconditionnellement positive », un processus de changement constructif a de fortes probabilités d’avoir lieu.

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Pour autant, cela n’est pas gratuit et il convient de le souligner. Pour le thérapeute, la qualité de présence requise demande une implication totale de sa personne. Il en va de même pour le client, chez qui un changement durable ne se produira pas sans un investissement complet de son être. Il y a une immense différence, me disait un jour un client, entre le fait d’aller mieux, qui peut être relativement rapide et pas trop contraignant, et celui d’aller bien. Aller véritablement bien, être une « personne fonctionnant pleinement (fully functioning person) » pour reprendre les mots de Rogers, ne se fait pas sans mener une véritable bataille avec soi-même. Il est possible de mettre à jour ses points d’achoppement, de difficultés, ses blocages, mais cela ne se fait pas gratuitement. C’est avec soi qu’on lutte dans ce cheminement, les blocages sont siens et il n’y a rien d’évident à aller y toucher. Pourtant c’est à ce prix, à ces conditions qu’il est possible de s’approprier un peu plus de soi-même et d’être en plus grande possession de ses capacités.

Un changement intérieur et extérieur

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La supervision professionnelle, à nouveau, peut servir d’illustration. Parce que l’on se centre sur la personne supervisée plutôt que sur la situation qu’elle évoque, elle verra que la difficulté, le blocage qui émergera sera quelque chose lui appartenant. C’est à une limite personnelle, intérieure, que la personne se heurte. C’est cette limite qui la rend sans moyens adéquats pour faire face à la situation. Cela ne veut pas dire que la situation soit simple et ne pose pas problème, mais seulement que l’incapacité vécue, ressentie – et souvent objective – de faire face au problème de manière compétente relève d’une réalité qui appartient à la personne, et non à la situation. Lorsque, en supervision, une écoute centrée sur la personne fonctionne bien, c’est la personne supervisée qui, à un moment donné, « voit », « perçoit », réalise où se situe le blocage. C’est un moment d’accès plus grand à soi-même, de perception intérieure de soi. C’est aussi un moment de soulagement, de détente, qui se traduit physiquement par un relâchement des épaules et du haut du dos. De l’extérieur on dirait que la personne a « plongé en soi-même ». Auparavant il y avait elle et un problème, une difficulté. Là il y a elle, éveillée, clairvoyante, et il n’y a plus de difficulté. Bien qu’objectivement rien n’ait changé, il y a changement, à tel point que souvent il n’y a plus besoin de trouver sur-le-champ ce qu’il conviendra de faire. Comment est-ce que la personne va aborder la situation n’est pas ce qui importe, il n’est pas indispensable de le savoir ni d’en discuter ; ce qu’il advient, c’est qu’à ce moment la personne est apte à aborder la situation. Cela ne sera peut-être pas parfait, mais elle a des moyens et elle le sait, alors qu’elle n’en voyait aucun, quelques minutes auparavant. Il n’est pas rare que quelqu’un dise : « c’est tellement évident maintenant, je me demande comment je n’arrivais pas à le voir avant de l’aborder ici ». Cependant quelque chose s’est passé, qui fait qu’à travers l’écoute la personne s’est retrouvée elle-même ; elle s’est comme reconnectée avec elle-même, à un niveau à la fois plus profond et plus vrai.

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Dès lors et à l’évidence, elle abordera la situation d’une manière plus constructive, tant pour elle, qui sera plus satisfaite de sa manière d’être, que pour son environnement professionnel et les personnes avec qui elle est en interaction. Étant plus unifiée à elle-même, elle aura plus pleinement accès à ses capacités. En d’autres mots, on peut dire que la personne écoutée de la manière élaborée et décrite par Carl Rogers ne fait que partir à la découverte de soi. C’est soi-même que l’écoute aide à rencontrer, dans tout ce que l’on est, sans rien laisser en arrière, sans rien perdre, sans rien oublier. Lorsqu’une personne se retrouve être plus pleinement elle, en intégration plus grande de ses différentes facettes, en connaissance plus grande d’elle-même, alors elle vit mieux avec elle et se comporte de manière plus constructive. Il y a des mots que l’on n’ose à peine utiliser tant ils ont de connotations, mais lorsqu’une personne « tombe » ainsi en elle-même, entre en contact avec elle, dans ce moment qui peut être extrêmement fugitif, elle semble être unifiée à elle-même, être une unité corps-âme-esprit. En ces moments hors du quotidien, dans ces expériences immédiates, cette conception de l’être humain comme une unité corps-âme-esprit fait véritablement sens. Ce qui est frappant par rapport aux images communes, c’est que ces états d’être sont d’une densité extrême : dans ces instants la personne est , vraiment là, physiquement présente comme jamais, elle semble habiter son corps, son âme, son esprit. Il n’y a pas rupture. Rogers dit, à propos de la congruence : « un individu capable de symboliser et d’assimiler avec pertinence la totalité de son vécu serait un individu totalement intégré [ou fonctionnant pleinement]. » (Rogers, 2001, p. 276.)

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À ce moment-là, peut-être pourrait-on véritablement parler de psychothérapie. La médecine a investi ce champ de manière quasiment exclusive, et il y a peu de chance que cela change (voir Priels, 2006). Pourtant le psychothérapeute, dans son sens premier, n’est pas un médecin (? ????ó? [íatrós]). Le thérapeute est d’abord celui qui prend soin de, qui entoure de soins, de sollicitude, qui cultive, qui honore (???????? [thérapeúo]), et il prend soin de la ???? [psuché], dont le premier sens est l’âme, et le second la vie.

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En 1958 déjà, Rogers écrit : « Mon intérêt pour la psychothérapie s’est élargi à toutes les formes de relation d’aide. Par cette expression, j’entends une relation dans laquelle l’une au moins des parties prenantes a pour objectif d’encourager l’autre (individu ou groupe) à s’épanouir, à se développer, à mûrir, à mieux se porter et à mieux faire face à la vie. » (Rogers, 2001, p. 139.)

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C’est bien de la vie dont il s’agit dans une relation d’aide. C’est la vie qui est l’enjeu de la psychothérapie. Coupé de lui-même, de son âme, l’être humain ne vit pas pleinement. Il fonctionne, peut-être même très bien extérieurement, mais il ne vit pas vraiment, pas pleinement, quelque chose manque, et c’est souvent là qu’il fait appel à la psychothérapie (voir Tenenbaum, 2003). Dans la lutte que mène la personne pour aller bien, c’est elle qu’elle cherche. C’est lorsqu’elle arrête de se fuir, de croire qu’il lui faut se débarrasser d’une partie d’elle-même, qu’elle commence à se soigner, à trouver de l’espoir, l’espoir d’être ce qu’elle a l’impression diffuse qu’elle pourrait être, ou simplement l’espoir de cesser d’être ce qu’elle ne supporte plus. Le mot « âme » (????) ne fait plus guère partie de notre vocabulaire, mais quel autre terme utiliser en voyant quelqu’un si profondément bouleversé d’entrer en contact avec soi-même, comme s’il rentrait enfin à la maison après un long voyage, après une longue errance ?

Conclusion

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Les deux phrases de Rogers que j’ai retenues comme fil conducteur participent toutes deux d’une vision de l’être humain. D’aucuns diront peut-être qu’il s’agit d’une vision positive, ou trop positive. Je pense qu’il s’agit plutôt d’une vision réaliste, qui ne nie en rien les difficultés du chemin qui attendent tous ceux qui veulent devenir plus responsables d’eux-mêmes, de leurs actes, de leurs pensées, de leurs états d’humeur. C’est une vision qui témoigne uniquement du fait que l’être humain en a le potentiel, qu’il n’est pas condamné à la destruction, de soi et des autres, mais qu’il possède aussi d’autres moyens en lui.

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Cette vision, cette conception, d’ailleurs, n’en est pas une. Elle ne relève pas d’un idéal ou d’une philosophie, elle est un constat. Elle part de réalités concrètes, observées à de nombreuses reprises, dans diverses circonstances, dans divers pays. Rogers a expérimenté ce constat pendant cinquante-sept ans, aux États-Unis et ailleurs dans le monde. D’autres l’ont fait également, des étudiants, des thérapeutes, des chercheurs, des enseignants, des facilitateurs de groupes de rencontre, des responsables d’entreprise, des religieux, aux États-Unis, en Europe, au Japon, en Afrique du Sud, en Australie, en Russie, en Amérique centrale et du Sud, pour ne citer que les principaux pays où il a eu des contacts et où il est intervenu.

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Cette conception – ou ce constat – relève d’une réalité toujours valable, vécue à leur tour par de nombreuses personnes travaillant dans des domaines divers, aujourd’hui, au cœur de l’Europe, vingt ans après la disparition de Carl Rogers.


Références

  • Krishnamurti, J., (1979), La première et dernière liberté, Paris, Stock.
  • Montessori, M., (1996), La formation de l’homme, Paris, Desclée de Brouwer.
  • Priels, J.-M., (2006), Pour une culture de l’écoute… pour en finir avec la psychothérapie, L’observatoire, n° 50, pp. 59.65.
  • Rogers, C., (1980), A Way of Being, Boston, Houghton Mifflin.
  • Rogers, C., (1951), Client-Centered Therapy, Boston, Houghton Mifflin.
  • Rogers, C., (2001), L’approche centrée sur la personne, Lausanne, Randin.
  • Rogers, N., (2002), Carl Rogers, A Daughter’s Tribute, CD-ROM (peut être commandé sur le site www. pccs-books. co. uk).
  • Schlien, J., (2003), To Lead an Honorable Life, Ross-on-Wye, PCCS Books.
  • Tenenbaum, L., (2003), Psychothérapeute, un nouveau métier, Mouvance rogérienne, n° 6 – Nouvelle Série, pp. 23-27.

Notes

[1]

Rogers, C., Client-Centered Therapy, Boston, Houghton Mifflin, 1951.

[2]

Le deuxième étant A Way of Being, son dernier ouvrage, publié en 1980 aux États-Unis.

[3]

Le congrès en question se tiendra du 14 au 16 août 2007 à San Francisco. Son thème sera : « Les psychothérapies humanistes au XXIe siècle ». Voir le site www. apa. org/ divisions/ div32 pour plus d’informations.

Résumé

Français

Tout au long de sa carrière professionnelle, Carl Rogers est revenu sur ses découvertes et concepts fondamentaux, les définissant toujours un peu plus ou les présentant sous un jour légèrement différent. Par cet article, écrit à l’occasion des vingt ans de son décès, j’ai voulu revenir sur quelques-unes de ses affirmations et les aborder avec mes mots, à partir de mon expérience de praticien en Approche centrée sur la personne, afin de les nourrir de ce regard et de cette réflexion d’aujourd’hui, et d’en montrer la pleine actualité.

Mots-clés

  • Carl Rogers
  • Approche centrée sur la personne
  • relation d’aide
  • supervision

Plan de l'article

  1. « Fondamentalement, ‘c’est le client qui sait’» (1986)
    1. Du connu à l’inconnu
    2. L’exemple de la supervision
  2. « Une telle approche, appliquée à un individu ou à un groupe, permet, au fil du temps, des choix, des orientations et des actions de plus en plus constructives sur le plan personnel, de plus en plus harmonieuses et réalistes sur le plan social » (1977)
    1. Un changement intérieur et extérieur
  3. Conclusion

Pour citer cet article

Randin Jean-Marc, « Hommage et réflexions », Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche, 1/2007 (n° 5), p. 15-25.

URL : http://www.cairn.info/revue-approche-centree-sur-la-personne-2007-1-page-15.htm
DOI : 10.3917/acp.005.0015


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