Accueil Revues Revue Numéro Article

Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche

2007/2 (n° 6)

  • Pages : 98
  • DOI : 10.3917/acp.006.0073
  • Éditeur : ACP-PR

ALERTES EMAIL - REVUE Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche

Votre alerte a bien été prise en compte.

Vous recevrez un email à chaque nouvelle parution d'un numéro de cette revue.

Fermer

Article précédent Pages 73 - 81 Article suivant

Publié avec l’aimable autorisation de la revue Perso – Regards Personnalistes.

Ce texte a été présenté le 21 mars 2007 lors d’une journée d’étude organisée par le Centre de Formation Pierre Joseph Triest (C.F.P.J.T.) à Dave (Namur, Belgique), qui avait pour thème « Soigner : une rencontre entre personnes ». Les actes de cette journée sont accessibles à l’adresse www.personalisme.org.

1

C’est une chance pour moi de m’adresser à vous, qui travaillez dans des institutions psychiatriques, pour évoquer les trois termes « soigner » – « rencontre » – « personnes » qui constituent les thèmes clés de notre rencontre.

2

En premier lieu, il faut que je vous explique ce qui m’est arrivé avec cette philosophie des personnes. Vous comprendrez ainsi pourquoi j’aime en parler. C’est surtout important pour quelqu’un comme moi, qui n’est pas un philosophe professionnel, mais plutôt un apprenti du personnalisme, et qui, à cause de cet apprentissage ou de cette initiation par la vie, est devenu un philosophe autodidacte, une sorte de va-nu-pieds de la philosophie.

3

Il y a trois raisons qui font que je m’intéresse au personnalisme. C’est d’ailleurs pour ces trois raisons que je peux me définir comme personnaliste. Comme tant d’entre nous, je suis un personnaliste avant la lettre, c’est-à-dire que je l’étais avant de le savoir, j’étais personnaliste avant de commencer à explorer cette philosophie, et même, avant de savoir que cette philosophie existait.

4

La première raison de mon enracinement personnaliste, c’est que je suis le troisième – chez moi tout va par trois ! – d’une famille qui compte six enfants, trois filles et trois garçons. Le propre de la famille, c’est qu’on y vit, souvent pour le meilleur et parfois pour le pire, avec des êtres qu’on n’a pas choisis. Dans la famille, nous sommes responsables des autres sans les avoir sélectionnés. Le principe de responsabilité, la vraie responsabilité, est électif plutôt que sélectif. Je ne choisis pas ceux dont je suis responsable, ce sont eux qui me choisissent. Je suis élu par eux. C’est pourquoi la famille est le lieu premier de la formation du lien social.

5

J’ai un frère aîné, Paul, qui me précède d’une quinzaine de mois. Lorsqu’il avait seulement deux semaines, il a été touché par l’épidémie de poliomyélite qui sévissait alors au Congo. Il a survécu mais les séquelles ont été lourdes, sur tout un côté de son corps. J’ai donc grandi auprès d’un frère « handicapé », comme on dit. Bien que sévèrement touché par les suites de cette maladie, synonymes de tant d’opérations, Paul s’est toujours efforcé de prendre le dessus sur ce qu’il est convenu d’appeler des « infirmités ». Pour nous ses frères et sœurs, comme pour ses copains, Paul était notre égal en tout. Et certainement, il était égal en dignité. C’est le regard des autres – en particulier celui des enfants qui peuvent être cruels, sans méchanceté – qui me rappelait régulièrement que mon frère n’était pas comme les autres. Lui m’a appris, par son inlassable débrouillardise et son extraordinaire sociabilité, ce que signifie ce beau mot de dignité. C’est quand l’homme n’a pas toutes les facultés qu’il devrait avoir, quand lui manquent les privilèges de l’humanité ordinaire, que son humanité jaillit comme une source dans le désert. Paul, mon frère handicapé, est la seconde raison de mon attachement, charnel et spirituel, dans un personnalisme qui a été vécu bien avant d’être pensé.

6

Ensemble, avec lui et mes autres frère et sœurs, j’ai grandi sur la terre d’Afrique où je suis né, dans le village de Kisantu au Bas-Congo. Berceau de l’humanité, l’Afrique représente aujourd’hui encore, au-delà des souffrances des Africains, un formidable terreau d’humanité. Alors que dans notre Occident dit « développé », le lien social se dessèche, en Afrique il se déploie dans une société qui sait rester chaude, riche de solidarités et de fraternité, et où la joie éclate malgré le dénuement des conditions d’existence.

7

C’est pour ces trois raisons, ma famille nombreuse, mon frère Paul et mes frères africains, que je me suis découvert, et que je me découvre chaque jour, personnaliste.

8

Vous le voyez, le personnalisme n’est pas d’abord une philosophie, c’est une plongée dans la vie et un regard posé sur les hommes, sur le monde que nous sommes et dans lequel nous vivons. En ce sens le personnalisme forme un paradigme, c’est-à-dire une vision de l’existence qui est tellement vivante en nous qu’il n’est point besoin de l’expliciter pour la connaître.

9

Cependant, penser sa vie aide à mieux la vivre. Il faut penser sa vie pour mieux vivre sa pensée.

10

Qu’est-ce donc que le personnalisme ?

11

C’est un humanisme parmi d’autres, qui se distingue d’autres conceptions de l’homme. Nous pouvons identifier au moins quatre variétés d’humanisme.

12

Commençons par l’humanisme des individus. Celui-ci privilégie la liberté. Mais ce n’est pas n’importe quelle liberté. Il s’agit de celle qui, selon la formule bien connue, « s’arrête là où commence celle des autres ». Cette liberté, c’est donc la mienne, mais limitée par celle des autres. L’individu est donc un « je » qui s’affirme devant d’autres « je ».

13

Ensuite, c’est l’humanisme de l’Humanité qui se présente. L’Humanité avec un grand « H ». Au nom de ce grand « tout » d’une humanité future et parfaite, notre Modernité occidentale a été capable de sacrifier la vie et la dignité de millions d’humains ordinaires, au titre de la race, de la lutte des classes ou de la logique implacable du marché mondialisé.

14

La prise de conscience écologique nous a amenés à un troisième type d’humanisme, celui de l’homme considéré comme être de la nature. Plutôt que de dominer celle-ci, l’humain apparaît comme partie constitutive du monde, au point de s’y confondre et d’y perdre tout privilège. Peter Singer, auteur de l’ouvrage Animal Liberation (1975-1991), incarne bien ce courant paradoxal d’un humanisme qui flirte avec l’anti-humanisme.

15

Enfin, il y a une quatrième variété d’humanisme, c’est l’humanisme des personnes. Celui-ci peut se définir de deux façons, une première qui procède par opposition, donc négative, et une seconde qui propose une définition positive.

16

Le personnalisme s’oppose à une conception de l’homme trop exclusivement individualiste. Qu’est-ce que l’individu ? Comme le mot « in-dividu » lui-même l’indique, c’est un être qui ne peut être divisé. C’est la plus petite partie, insécable, de l’univers humain. L’individu est « un » avec lui-même, sans division en lui. Chaque individu pourrait dire de lui-même que son « je » coïncide avec son « je », sans « autre » en lui et sans avoir besoin des autres à côté de lui ou en face de lui, sinon pour s’affirmer face à eux. Pour utiliser une métaphore connue, pensons à Robinson Crusoé. Naufragé et seul sur son île déserte, il s’organise pour vivre en autarcie loin de la compagnie des hommes.

17

Considéré dans sa dimension positive, l’humanisme des personnes met l’accent sur la dimension relationnelle de l’être humain, ce que j’appelle la « relationalité », en utilisant ainsi un néologisme qui fait le lien avec la rationalité. Considérer l’être humain comme le fruit de ses relations veut dire que nous ne naissons pas humains, comme si nous étions déjà entièrement constitués et achevés. Nous devenons des humains et nous nous créons les uns par les autres tout au long de notre vie, qui est tissée de relations. Ce travail de création ne s’achève pour ainsi dire jamais, sinon avec la mort et ce qu’elle comporte de mystère. Pour revenir à l’histoire de Robinson, nous dirons avec Michel Tournier, l’auteur du roman Vendredi ou les limbes du Pacifique, que privé de la compagnie des hommes, Robinson perd tout repère humain, il ne sait plus qui il est, la folie le guette. Mais l’arrivée de Vendredi le délivre et le rétablit dans son humanité. En face du « Je » apparaît un « Tu », et à l’arrière-plan de cette relation à deux, il y a un « Il ». L’opposé du « un » de l’individualisme, ce n’est pas le « deux » mais le « trois » du Je-Tu-Il.

18

Quand nous mettons l’accent sur l’homme comme être de la relation, nous devons prendre garde à ne pas faire de celle-ci une substance, une chose. La relation n’est pas quelque chose avec un contenu qui viendrait s’ajouter à ce que nous sommes, pour compléter notre individualité, en faisant de nous des personnes. Il est un certain « personnalisme » qui, à force de considérer la relation comme le propre de l’humanité, chosifie et « objectivise » cette relation. En réalité, la relation n’a pas de substance, elle n’a pas de contenu, elle est « pour rien », gratuité pure. Elle désigne ce que je pourrais appeler le « geste miraculeux » de notre humanité, le passage ou la trajectoire qui fait de nous des êtres humains plutôt que des individus ou des éléments du biotope. La relation désigne cette merveille de l’humanité : nous sommes chacun des individus, au sens où nous sommes singuliers, incomparables les uns aux autres, non substituables, nous sommes chacun un univers infini – un microcosme qui reflète l’infini du macrocosme comme le disaient les penseurs anciens – mais au-delà de la distance infinie qui nous sépare, nous nous parlons, nous jetons des ponts entre nous, nous surmontons l’autisme des individus que nous sommes à l’origine, comme le renard qui demande au Petit Prince de l’apprivoiser, dans le beau livre de Saint-Exupéry que vous connaissez. Apprivoiser, c’est surmonter la distance, agir comme responsable de l’Autre, cet étranger qui me fait face.

19

Je dois ici corriger une formule de Gaston Bachelard dont je me suis (trop) abondamment servi dans mes exposés sur le personnalisme : « Au commencement est la relation ». Au commencement, il y a des individus, et ceux-ci s’humanisent les uns par les autres en devenant des personnes, grâce à la relation.

20

Le personnalisme n’est nullement une philosophie abstraite, cérébrale. C’est une pensée qui surgit de la vie, une pensée qui s’incarne dans la chair et dans le corps. Ce n’est pas une philosophie très typique de la pensée occidentale, dans la mesure où celle-ci est marquée par le dualisme qui oppose l’esprit et la matière, un dualisme dont nous avons hérité des Grecs. En repoussant cette opposition, qui est contraire à l’expérience vitale – faut-il rappeler que je n’ai pas un corps, mais que je suis mon corps – le personnalisme retrouve le terreau fécond de la pensée sémitique, celle d’Israël, ainsi que la vision du monde africaine. L’homme est un esprit qui habite son corps et il est un corps habité par l’esprit. L’intuition essentielle du personnalisme, c’est cela. L’esprit vit en l’homme et s’exprime dans son corps.

21

Quand j’étais étudiant, j’avais été sensibilisé à la philosophie personnaliste grâce à la lecture du livre d’Emmanuel Mounier sur le personnalisme, publié dans la collection Que sais-Je ? Ce philosophe français est né en 1905 et il est décédé en 1950, à quarante-cinq ans. Sa vie a donc été brève. Mais son influence a été marquante, en particulier en tant que créateur de la revue Esprit qui joue aujourd’hui un rôle essentiel dans le paysage intellectuel. Tout jeune, Mounier avait fréquenté dans sa ville de Grenoble les conférences de Saint-Vincent-de-Paul, fondées en 1833 par Frédéric Ozanam pour venir en aide aux pauvres. La rencontre des déshérités avait profondément marqué Mounier. Plus tard, marié à une de nos compatriotes, Paulette Leclercq, leur couple avait été frappé douloureusement par la maladie de leur petite fille Françoise, atteinte d’encéphalite. Mounier a écrit des pages admirables sur Françoise, la petite fille qui ne grandissait pas, sauf dans l’amour de ses parents.

22

Je ne crois guère aux grandes illuminations venues du ciel. Les grands bouleversements qui nous touchent et nous bouleversent viennent plutôt de la rencontre de notre corps avec celui des autres. Le cœur à cœur, c’est d’abord le corps à corps. Relisez l’histoire du bon Samaritain. Dans sa traduction si vivante, André Chouraqui n’écrit pas qu’il a pitié de la victime, abandonnée sur le bord de la route, mais plutôt qu’il est « pris aux entrailles ». Je pense aussi à François d’Assise. Ce jeune bourgeois bien mis de sa personne, riche et avide de plaisirs, croise un jour sur sa route un lépreux. Mû par une force qui le dépasse, il s’élance et l’embrasse à même ses plaies. C’est le début d’une vie nouvelle.

23

Le personnalisme, philosophie du corps et de la chair. C’est en particulier une philosophie du visage. Lorsque après une période de latence, je revins à mes questionnements philosophiques, ouverts par le personnalisme de Mounier, j’ai rencontré la philosophie d’Emmanuel Lévinas, né en 1906 et décédé en 1995. Ce philosophe français est ancré dans le judaïsme. Il est né en Lituanie et son éducation juive a baigné dans la culture russe qui dominait dans les pays baltes. Dans la pensée russe, et slave en général, le personnalisme est large comme un boulevard. Il suffit de lire les grands romanciers russes pour s’en convaincre, Tolstoï ou Dostoïevski par exemple, ou plus tard Soljenitsyne et Vassili Grossman, ce dernier étant l’auteur du roman Vie et Destin, probablement un des plus grands livres du XXe siècle. Lévinas a lui aussi été confronté aux drames de l’existence. Il a perdu la plupart de ses proches dans la tourmente de la guerre, déportés dans les camps de la mort, victimes de la folie exterminatrice des nazis. Il s’inscrit dans la philosophie après la Shoah, c’est-à-dire après la « catastrophe ». Comment philosopher après Auschwitz ? Peut-il encore être question d’humanisme après de tels crimes collectifs ? Tel est le contexte sur lequel se dessine la philosophie de Lévinas.

24

Sa philosophie s’appuie sur le courant phénoménologique, apparu au début du XXe siècle. Il s’agit d’un retour aux choses mêmes, aux phénomènes qui apparaissent à notre conscience. Et parmi les phénomènes, il y a la présence de l’autre dans son corps. Dans le cas de Lévinas, c’est d’un retour au corps et plus particulièrement au visage qu’il est question. Le visage est le lieu d’expression de l’humanité. Le visage parle une langue qui précède les mots, qui anticipe la raison. Lorsque les mots manquent, lorsque la raison fait défaut, restent le visage et son « dire » qui se parlent à l’infini.

25

Mon père, docteur en médecine, a été touché par la maladie d’Alzheimer. C’était un homme bon et un esprit brillant, il a accompli une « œuvre » estimée en Afrique dans la formation du personnel médical. A la fin de ses jours, il était redevenu comme un petit enfant, dépendant de ceux qui l’entouraient de leurs soins. Les deux dernières années, le dialogue verbal était réduit à sa plus simple expression, avant de s’évanouir dans cette nuit que formait pour nous le monde dans lequel il était entré. Mais il restait le langage du corps et celui du cœur, de la tendresse qui sait se passer de mots. A ces moments privilégiés où l’affection passait au-delà de la séparation des êtres frappés d’incommunicabilité apparente, Papa redevenait comme avant, son sourire illuminait son visage et ses yeux riaient, pendant quelques instants d’autant plus précieux qu’ils étaient si fugaces. Cette expérience m’a appris que Blaise Pascal avait raison : « le cœur a ses raisons que la raison ne comprend pas ». Ce n’est pas la raison qui fait l’humanité de l’homme, c’est son cœur, c’est son visage et ce qu’il dit du cœur caché qui bat.

26

De même que le mot « individu » exprime en lui-même son sens – c’est-à-dire être un avec soi – celui de « personne » est porteur de sa signification profonde. En langue étrusque, le mot persona désigne le masque que portaient les acteurs. Ce masque avait une fonction utile sur le plan acoustique car il permettait d’amplifier la voix. Le masque permettait ainsi l’expression tout en déjouant, symboliquement, les pièges de l’apparence. On ne dévisage pas un masque, qui ne dévoile pas qui se cache derrière lui. Le masque protège le mystère de la personne. Littéralement, « dé-visager » c’est priver quelqu’un de la profondeur et du mystère qu’exprime son visage, au-delà de l’apparence de ses traits. Vous savez que dans les camps de la mort, les détenus promis aux fours crématoires allaient nus en colonnes vers les chambres à gaz. Ce n’était pas seulement affaire d’efficacité ou de volonté d’humilier ceux qui n’étaient déjà plus des hommes pour les gardes SS, mais des Stücke, des « pièces ». Il faut réfléchir à ce qu’apporte le vêtement à la dignité de l’homme. La fonction vestimentaire ne consiste pas seulement à cacher la nudité ou à protéger le corps des rigueurs du climat. L’esthétique du vêtement n’est pas l’essentiel non plus. Ce qui est vêtu met en lumière ce qui ne l’est pas, à savoir essentiellement le visage. Songez à ces magnifiques collerettes d’il y a quelques siècles, aux colliers et autres tours du cou, à nos cravates aujourd’hui, et aux chapeaux et autres couvre-chefs dont nous couronnons nos têtes. Tous ces « accessoires » ne mettent-ils pas en valeur la partie la plus essentielle du corps de l’homme, son visage ? Dans les camps, la nudité des corps estompait les visages des victimes que les tortionnaires de la SS ne voulaient pas voir. Voir les visages, c’était voir les humains. C’est pourquoi pour les détenus, regarder de face un gardien était interdit, sous peine d’être abattu sur le champ.

27

Dans le débat sur le port du voile, ce qui me dérange c’est quand le visage de la femme est masqué car il n’y a pas meilleur moyen de nier l’humanité et la dignité des femmes dans des sociétés traditionnelles où les hommes dominent.

28

Pour en revenir à la signification du mot « personne », en grec, ce mot se traduit par prosôpon. Il signifie « être en face de l’autre, être en dialogue, lui parler ». C’est pourquoi le personnalisme est une philosophie de la rencontre, un humanisme de la conversation.

29

Le personnalisme aujourd’hui, dans la suite de Mounier, est un humanisme des visages, inspiré par Lévinas. Le visage est offert, il est vulnérable. Il porte la marque de notre fragilité, de notre vulnérabilité devant la force et la violence, devant la maladie, l’infirmité et la mort. En même temps, dans sa vulnérabilité, il résiste passivement et oppose la force – invincible ? – d’une dignité qui s’exprime dans la faiblesse, jusqu’à l’issue ultime et même au-delà. Lorsque la vie a quitté le corps, nous fermons les yeux du mort. Pourquoi ? Je ne dirais pas qu’ils ne nous parlent plus car il reste sur le visage du défunt et sous ses paupières closes comme un regard tourné vers l’intérieur. C’est le regard de ceux qui prient les yeux fermés, tourné vers un Dieu, vers les Autres ou au-dedans d’eux-mêmes, dans leur intériorité inviolable. Mystère de la personne qui se survit, comme dans un « autrement qu’être » selon une expression chère à Lévinas.

30

L’humain est indicible, énigmatique. Il est indicible parce qu’infini. Comme le mystère, qui n’est pas ce qui est incompréhensible mais ce qui est compréhensible à l’infini, l’homme est dicible à l’infini. Il serait donc en quelque sorte « infini-dicible ». Le dire échappe à tout dit définitif. De la personne, nous ne pouvons jamais faire le tour en épuisant la question qu’elle demeure. Pascal, encore lui, disait « l’homme passe l’homme, infiniment ». Plus est en l’homme, en somme. La grandeur de l’humain ne s’exprime pas dans la splendeur de ses réalisations, dans les « qualités » qui font l’individu honorable, mais dans la petitesse et la fragilité. Les bien portants et les bien pensants ne forment pas le tout de l’humanité. N’oublions pas que « humain » vient de « humus », qui veut dire « humble », ou encore plus prosaïquement « terre » et « glèbe ». Les mal portants et les mal pensants ne nous en apprennent-ils pas plus sur nous-mêmes que tous les confortables installés dans l’existence ?

31

Le patient, c’est celui qui pâtit. C’est aussi celui qui prend patience. Il attend la guérison, il attend le soignant. Le patient et celui qui le soigne connaissent le vrai temps, celui de la durée, le temps de la présence aux autres et à soi, de cette étrange présence, apparemment perdue, qui s’éprouve sur le mode de l’absence, dans le désir et la douleur du manque. Quand l’esprit se cache dans la nuit, il vit.

32

Dans cette vaste maison dédiée aux personnes en souffrance, j’aurais voulu parler de vos patients, de ce que vous leur apportez et de ce qu’ils vous apportent. Ces patients qui, comme les pauvres, nous humanisent par leur simple présence. Mais ce n’est pas à moi, qui ne suis ici que de passage, d’en parler. C’est pourquoi, je suis heureux de me retrouver avec vous, les soignants, pour partager ces mots : « soigner une rencontre entre personnes ». Je vous en remercie.


Références

  • Barbaras, R., (1989), Autrui, Paris, Quintette.
  • Buber, M., (1969), Je et Tu, Paris, Aubier (réédition).
  • Finkielkraut, A., (1984), La sagesse de l’amour, Paris, Gallimard.
  • Gros, F., (1994), Autrui, Paris, Hatier.
  • Ibal, B., (1988), Au risque de l’Autre, Paris, Cerf.
  • Lévinas, E., (1990), Humanisme de l’autre homme, Paris, Le Livre de Poche.
  • Lévinas, E., (1990), Autrement qu’être ou au-delà de l’essence, Paris, Le Livre de Poche.
  • Lévinas, E., (1991), Entre nous. Essais sur le penser-à-l’autre, Paris, Grasset.
  • Lévinas, E., (1992), Totalité et Infini. Essai sur l’extériorité, Paris, Le Livre de Poche.
  • Marcel, G., (1991), Les hommes contre l’humain, Paris, Ed. universitaires.
  • Mounier, E., (1961), Œuvres, tome I, Paris, Seuil.
  • Mounier, E., (1992), Le Personnalisme, Paris, P.U.F., Que sais-je ? (réédition).
  • Sagot-Duvauroux, J.L., (1995), Pour la gratuité, Paris, Desclée de Brouwer.
  • Sagne, J.C., (1997), La loi du don – Les figures de l’Alliance, Lyon, Presses universitaires de Lyon.
  • Shmuel, Trigano, (1998), La Séparation d’amour, une éthique d’alliance, Paris, Arléa.

Résumé

Français

Emmanuel Mounier et Emmanuel Lévinas sont les fils rouges de la réflexion de Vincent Triest. Cet article livre un témoignage personnel en même temps qu’une réflexion philosophique quant aux fondements du personnalisme. Après avoir donné quelques clefs du parcours de vie qui l’a amené au personnalisme, l’auteur s’attache à considérer cette philosophie comme un humanisme parmi d’autres. Il place cependant la spécificité de l’humanisme des personnes en regard d’un humanisme de l’individu, d’un humanisme moderniste idéologiquement parfait et d’un humanisme écologique. La visée personnaliste est présentée comme individuelle autant que relationnelle. Enfin l’auteur insiste sur le fait que le personnalisme n’est pas une philosophie abstraite mais qu’elle s’appuie sur le jaillissement de la vie.

Mots-clés

  • personnalisme
  • humanisme
  • relation
  • corps

Pour citer cet article

Triest Vincent, « L'humain " infini-dicible " », Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche, 2/2007 (n° 6), p. 73-81.

URL : http://www.cairn.info/revue-approche-centree-sur-la-personne-2007-2-page-73.htm
DOI : 10.3917/acp.006.0073


Article précédent Pages 73 - 81 Article suivant
© 2010-2014 Cairn.info
back to top
Feedback