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Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche

2010/1 (n° 11)

  • Pages : 98
  • DOI : 10.3917/acp.011.0027
  • Éditeur : ACP-PR

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C’est grâce à la collaboration active entre l’Institut Humanitas de Psychologie de la Personne de l’université de Bologne et le Centre psychiatrique résidentiel de la Villa Donini de Budrio qu’a débuté mon expérience du travail pratique en pré-thérapie avec Paolo, en 1999.

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Paolo naquit en 1938. Il est résidant à la Villa Domini depuis 1953. Il y a été admis pour phrénasténie [1][1] N.d.t. : phrénasténie : terme obsolète pour désigner... cérébrale sévère sans espoir d’amélioration. Cette affection est la conséquence d’un traumatisme psychologique dû à des blessures à la tête pendant la guerre, lors des bombardements de 1943, qui ont entraîné une perte temporaire de la parole ainsi que des incontinences fécale et urinaire, maîtrisées par la suite.

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Pendant les premières années de son hospitalisation, Paolo devint capable de maîtriser ses sphincters et de se laver, sinon toujours, tout au moins fréquemment. Il était autonome quand il avait à s’habiller, domaine particulièrement important, surtout lorsqu’il traversait des moments de mal-être psychique. En fait, il résolvait ses épisodes d’auto-agressivité en déchirant ses vêtements. Il était indépendant pour manger, bien qu’il ne sût pas manier correctement cuillères et fourchettes. Il pouvait circuler seul à l’intérieur du Centre. Il reconnaissait sa propre unité et d’autres encore. Il avait tendance au bavardage et était obsédé par la parole. Son langage était riche, articulé et accompagné d’une mimique pertinente. Il avait le sens du danger. Il ne savait ni lire ni écrire, ni se servir d’une montre. Mais il reconnaissait son image, répondait quand on l’appelait par son nom et connaissait son schéma corporel.

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J’ai commencé la pré-thérapie avec Paolo à un moment où il montrait des signes de repli sur lui-même : il avait totalement cessé de parler, se tenait de plus en plus à l’écart. En outre, il présentait des troubles susceptibles d’évoluer en comportement autiste, mais on peut dire que ce n’était pas un patient idéal. Il n’était ni schizophrène, ni autiste. Il avait, et a encore, des visites chaque semaine, sauf en été et pendant les fêtes.

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Au début, quand il me voyait arriver, Paolo se cachait, s’enfuyait et nous ne pouvions pas rester ensemble dans la pièce de travail pendant plus de quelques secondes. Pour moi, c’était particulièrement frustrant car je ne me sentais pas acceptée ; j’étais l’intruse venant déstabiliser un équilibre établi.

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Plus tard, sont apparus les premiers signes indiquant qu’il commençait à s’ouvrir à moi ; il commença par me rencontrer avec un sourire qu’il essayait de cacher d’abord, puis qu’il laissa se manifester librement par la suite. Mais lorsqu’il devait rester avec moi dans la même pièce, il me tournait toujours le dos, cachait ses yeux avec les doigts ou gardait la main sur la figure comme pour créer une séparation.

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Tout cela pour indiquer qu’il était contre le fait que je sois là – il vivait ma présence comme une invasion – et déclarer son intention de ne pas entrer en relation avec moi. En fait, il ne supportait pas mon regard ni le contact physique et, après quelques minutes, quittait la pièce.

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Ceci montre comment l’acceptation de ma personne se fit très lentement, petit à petit. Il nous a fallu 6 ans de thérapie pour arriver à des changements substantiels, mais souvent, pendant toutes ces années, j’ai eu le sentiment d’être démotivée et démoralisée.

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Etre centré sur l’autre signifie penser, agir, sentir, dans un respect total pour l’autre, que souvent nous ne connaissons pas, et dont nous ne partageons pas le temps. Pendant des mois, aucune amélioration n’apparut. Et lorsque je me posais des questions du genre : « Est-ce que je fais ce qu’il faut faire ? ; Continuer a-t-il un sens ? ». Il m’était difficile de trouver la motivation pour continuer. Mais je trouvais toujours la même réponse : « Si je ne continue pas, je ne trouverai jamais ».

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Aujourd’hui, je peux dire que ma ténacité est amplement récompensée. En effet, Paolo m’accueille toujours avec le même sourire, me serre dans les bras et est toujours prêt à recevoir ou à donner un baiser. À une ou deux exceptions près, il reste avec moi pendant toute la durée de la séance, il ne me tourne plus le dos, souvent s’assied en face de moi, voire vient près de moi. Il essaye de ne pas faire remarquer qu’il me regarde, mais quand nos regards se croisent, il me sourit puis regarde ailleurs, montrant ainsi de la timidité mais pas d’exclusion.

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Pendant la séance, il s’intéresse à ce qui se passe, il bouge, marche beaucoup, observe tout, à l’intérieur de la pièce comme à l’extérieur. Il aime regarder des photos, des magazines et écouter de la musique. Le contact physique n’est plus un problème. Outre le fait de me serrer dans ses bras à mon arrivée ou à mon départ, il accepte mes caresses et me les rend avec une irrésistible tendresse.

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Mais le résultat qui me ravit le plus est bien qu’il ait recommencé à parler ! À Noël dernier, pendant une séance, il m’a amenée devant une énorme sorcière blanche en carton, pendue au mur. Je lui ai demandé : « Qu’est-ce que c’est ? ». Tranquillement et comme si c’était l’évidence même, il me répondit : « Une sorcière blanche ». Depuis ce moment, tout est allé crescendo. Il a commencé avec quelques mots, maintenant il parle de tout !

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Un outil important qui fut un instrument de cette transformation, est bien la poupée que nous avons gagnée ensemble à la loterie de la Villa Donini. Si à moi, qu’il ne voit qu’une fois par semaine, il ne dit que quelques mots, à la poupée il lui dit tout. Ils sont inséparables. Ils mangent, dorment ensemble et il agit avec elle comme si c’était une personne, mais avec bien plus de tendresse, tout en partageant des moments d’intimité comme manger et dormir. Il se peut bien que l’élément instrumental ait été aussi émotionnel face à cet objet très puissant. Cette ouverture extraordinaire s’est même élargie jusqu’à s’étendre aux autres personnes du Centre, y compris les résidants.

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Cette expérience de pré-thérapie avec Paolo ne m’a pas seulement donné la possibilité de faire l’expérience d’une technique en la mettant en pratique, mais elle m’a enrichie intérieurement d’une manière insoupçonnée : si j’ai donné quelque chose à Paolo, il m’a donné bien plus ! Emotionnellement, ce fut une expérience très forte. J’ai trouvé de la joie dans un clin d’œil, un sourire, un contact, en bref, dans un signe ou un geste qui me confirmait que Paolo était en relation avec moi.

Tout ceci pourrait paraître un lieu commun, à nous qui sommes habitués à utiliser des moyens de communication de plus en plus sophistiqués. Mais lieu commun ce n’est pas, si nous considérons que toute cette technologie nous a desséchés et qu’il reste très peu de choses pour nous donner des émotions. Cette expérience m’a permis de découvrir une fois de plus l’importance de l’émotion, à travers toute une série de gestes, qui bien que ne se situant qu’au niveau basique de l’échange, est encore communication.

Plus émouvant encore fut le crescendo progressif de l’acceptation de ma personne par Paolo et de sa relation avec moi. Cette personne, d’abord timide et fuyante, s’est ouverte lentement sous mes yeux, à son rythme. Et aujourd’hui, quand je le vois venir à ma rencontre à la voiture, les bras ouverts, en me souriant à moi et aux personnes alentour, quand je l’entends parler, mon émotion est si grande qu’elle me paye de tous les efforts passés et m’emplit le cœur.

Notes

[*]

Ce texte a été publié dans Pretherapy International Review sous le titre anglais : « The rediscovery of the contact and the word », 2005, Vol. IV.

[1]

N.d.t. : phrénasténie : terme obsolète pour désigner une condition de retard mental.

Résumé

Français

Dans cet article, Elenia Poli retrace son travail avec Paolo, patient psychiatrique chronique, résidant d’un centre psychiatrique depuis plus de 50 ans. Lors de la réunion du Network International de Pré-thérapie à Gand en octobre 2005, Garry Prouty estima que de nombreux éléments de ce travail avec Paolo mettaient en exergue les caractéristiques du travail en pré-thérapie et notamment : une longue histoire psychiatrique ; des pertes de fonctionnement psychosociales considérables ; un comportement autistique (des indications pour commencer une pré-thérapie) ; l’experiencing du thérapeute (est-ce que je fais bien ?, persévérance) ; le contact avec le milieu, avec les autres, avec les sentiments personnels ; le changement ; la qualité de vie et les interactions simples.

Mots-clés

  • pré-thérapie
  • mal-être psychique
  • comportement autistique
  • processus lent
  • contact
  • persévérance

Pour citer cet article

Poli Elenia,  Ducroux-Biass Françoise, « Paolo ou la redécouverte du contact et de la parole », Approche Centrée sur la Personne. Pratique et recherche, 1/2010 (n° 11), p. 27-31.

URL : http://www.cairn.info/revue-approche-centree-sur-la-personne-2010-1-page-27.htm
DOI : 10.3917/acp.011.0027


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