2002
Archives de Philosophie
Bulletin Hobbes XIV [*]
— 8.2. HOBBES (Thomas), Les questions concernant la liberté, la nécessité et le hasard
(controverse avec Bramhall II). Introduction, notes, glossaires et index de Luc
Foisneau, traduction de Luc Foisneau et Florence Perronin, Œuvres de Hobbes
en français, vol. 11/2, Paris, Vrin, 456 p.
I. SÉMINAIRE DU CENTRE THOMAS HOBBES
Le séminaire du Centre Thomas Hobbes (Histoire de la Pensée Politique
Moderne et Contemporaine, GDR-1952 du CNRS) qui se tient le samedi deux fois
par mois en Sorbonne (il s’agit d’un séminaire de DEA de l’Université de Paris
I-Panthéon Sorbonne et de l’Université de Paris III-Sorbonne nouvelle) a comporté
pour l’année universitaire 2000-2001 trois objets : 1/ Un cours (donné par l’auteur de
ce liminaire) sur « Démocratie et religion chez Tocqueville »; 2/ la reprise de
l’explication du Léviathan (troisième partie); 3/ un programme de recherche sur
« Les métamorphoses de la problématique théologico-politique ».
- Dans le cours (de 9h à 10h) sur « Démocratie et religion chez Tocqueville », il
s’est agi pour moi d’ouvrir une interrogation sur l’avenir de la religion dans les
sociétés démocratiques à la lumière des positions de l’auteur de La démocratie en
Amérique. Sur cette question Tocqueville formule en effet des thèses d’une très
grande force, susceptibles de renouveler l’approche contemporaine de la problématique théologico-politique. Les peuples démocratiques sont traversés par des tendances contradictoires où se conjuguent à la fois un besoin de religion et un affaiblissement des croyances et des pratiques. La religion est-elle un rempart nécessaire contre
les excès de l’individualisme et le risque de servitude ou une forme spirituelle vouée
à disparaître ?
- L’explication continue du Léviathan a porté sur la troisième partie de cette
Å“uvre : ‘‘ La République chrétienne ’’(chap. 32-43). Il s’agit de la partie proprement
théologico-politique de cette Å“uvre puisqu’elle porte sur l’interprétation de l’Écriture sainte, le pouvoir ecclésiastique et les articles de foi nécessaires au salut. En vue
de répondre à la question de la compatibilité entre les prescriptions du souverain civil
et les prescriptions de Dieu transmises par la révélation, Hobbes est amené, d’une
part, à définir les principes de l’interprétation du texte sacré et, d’autre part, à
réélaborer la problématique théologico-politique en vue de rompre le principe de la
subordination du temporel au spirituel pour assurer l’autonomie de l’autorité politique. Le statut de la religion à l’époque moderne dépend dans une large part de cette
réorganisation hobbesienne du théologico-politique.
- Le programme de recherche portait sur « Les métamorphoses de la problématique théologico-politique ». Nous avons examiné les moments majeurs des rapports
entre théologie et politique dans l’histoire de la pensée moderne et contemporaine
depuis le début du XVIe siècle jusqu’à nos jours pour répondre à la question de savoir
si le processus qui a affecté le théologico-politique au cours de cette période est
convenablement caractérisé sous le terme de sécularisation.
L’année 2001 a été celle de la commémoration du 350ème anniversaire de la
publication du Léviathan en 1651. Plusieurs manifestations scientifiques ont été
organisées dans le monde en l’honneur de ce qui est probablement la plus grande
Å“uvre de philosophie politique de l’histoire. À Paris, un colloque international a été
organisé, sous le patronage du Centre Thomas Hobbes, par Martine Pécharman sur le
thème de : « La question de l’autorité dans le Léviathan ». C’est un point nodal de
l’Å“uvre qui a été ainsi examiné.
Yves Charles ZARKA
II. LEVIATHAN AFTER 350 YEARS
Organisé dans le cadre du Programme international de coopération scientifique
« Hobbes et la philosophie politique du XXe siècle » (Tom Sorell, Luc Foisneau), le
colloque, Leviathan After 350 Years, qui s’est tenu à Londres en mai 2001, a permis
d’attirer l’attention des spécialistes de Hobbes sur certains des aspects les plus
novateurs de la recherche actuelle. Ce fut notamment l’occasion de faire le point sur
les études philologiques consacrées au Léviathan (Schuhmann), ainsi que sur les
interprétations les plus récentes de cette Å“uvre (Skinner, Tuck, Curley, Malcolm,
Zarka). Après une première journée consacrée aux conférences, une seconde journée
a permis de discuter des interprétations proposées. Très suivi par de nombreux
universitaires britanniques, mais également par des universitaires et des étudiants
venus de toute l’Europe et des États-Unis, ce colloque a couronné les activités du
programme de collaboration franco-britannique pour l’année 2001, ajoutant aux
travaux parisiens consacrés aux théories de la justice et du contrat, un versant très
immédiatement contemporain.
Luc FOISNEAU
III. IN MEMORIAM
Jean BERNHARDT
Jean Bernhardt est décédé le 25 août 2000 des suites d’une longue maladie avec
laquelle il avait appris à vivre et qui finit trop tôt par l’emporter dans de très grandes
souffrances.
Collaborateur régulier des Etudes Philosophiques, de la Revue d’Histoire des
Sciences et du Bulletin Hobbes, disciple de Martial Gueroult, qui l’orienta vers
l’étude de Hobbes, Jean Bernhardt est à notre connaissance le premier en France à
s’être intéressé à l’Å“uvre scientifique et à l’épistémologie de Hobbes. Ce chercheur
généreux et discret fut d’abord remarqué pour son Platon et le matérialisme ancien,
(Paris, Payot, 1966), qui lui valut le Prix Victor Cousin de l’Académie des Sciences
morales et politiques. Mais l’on peut dire que l’Å“uvre de sa vie fut son travail de thèse
d’État, soutenue tard en 1982, sur « la constitution de la théorie de la science chez
Thomas Hobbes », dont, à défaut de publication, on trouvera quelques extraits à la
fois dans sa préface à l’édition du Short Tract et dans son « Que sais-je ? » à l’impressionnante érudition, dont il disait lui-même qu’il n’avait « d’autre prétention que
d’être aussi bref et précis que possible »...
Dans ses publications consacrées à Hobbes, que nous rappelons ci-après, on
pourra aisément vérifier combien Jean Bernhardt a contribué par ses mises au point
historiques à « simplifier la tâche de tous les chercheurs »qui furent, bien souvent, ses
amis.
José MÉDINA
IV. BIBLIOGRAPHIE HOBBESIENNE DE JEAN BERNHARDT
1. « Hobbes », in Histoire de la philosophie, « La philosophie du monde nouveau », Fr. Châtelet éd., Paris, 1972, p. 45-55.
2. Correspondance du P. Marin Mersenne, religieux minime, par Tannery, De
Waard et Rochot, t. XII, Paris, Éditions du CNRS, 1972 (mise au point finale par Jean
Bernhardt).
3. « L’Anti-White de Hobbes », Archives Internationales d’Histoire des Sciences, 1975, no 96, vol. 25, p. 104-115.
4. « Infini, Substance et Attributs : sur le spinozisme (à propos d’une étude
magistrale) », Dialogue, 1975, no 14, p. 551-583, (repris avec un avertissement dans
les Cahiers Spinoza, II, Paris, 1978).
5. « Hobbes et le mouvement de la lumière », in Revue d’Histoire des Sciences,
T. XXX, 1977, no 1, p. 3-24.
6. « Note sur le mouvement de la lumière chez Hobbes », in Roemer et la vitesse
de la lumière, Paris, Vrin, 1978, p. 93-98.
7. « Raison et Foi chez Hobbes » in Science, Raison, Progrès, Univ. Sorbonne
Nouvelle Paris III, s.d. (1978), p. 67-78.
8. « Genèse et Limites du Matérialisme de Hobbes », Raison Présente, no 47,
1978, p. 41-61.
9. « La polémique de Hobbes contre la Dioptrique de Descartes dans le Tractatus
Opticus II (1644) », Revue Internationale de Philosophie, 1979, no 129, p. 432-442.
10. « Intelligibilité et réalité chez Hobbes et Spinoza », Dialogue (Canada), 1981,
4, pp. 714-732. Reproduit dans le no spécial « Hobbes-Spinoza » de la Revue Philosophique,1985,2, p. 115-133.
11. « Les activités scientifiques de Nicolas-Claude Fabri de Pereisc (1580-1637) »,
Nouvelles de la République des Lettres, (Naples) 1982,2, p. 165-184.
12. « Image et raisonnement chez Hobbes. Note sur un essai d’empirisme rationnel au XVIIe siècle », Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques, T. LXVII,
1983, no 4, p. 564-572.
13. « Sur le passage de F. Bacon à Th. Hobbes », Etudes Philosophiques, no 4,
1985, p. 449-455.
14. « Nominalisme et mécanisme chez Hobbes (I) », Archives de Philosophie,
T. 48,2,1985, p. 235-249.
15. « Le rôle des conceptions d’Isaac Beeckman dans la formation de Thomas
Hobbes et dans l’élaboration de son Short Tract », Revue d’Histoire des Sciences,
1987,2, p. 203-215.
16. « Savoir universel, Nature et Paix civile : sur l’unité de la pensée de Hobbes »,
Cahiers de Littérature du XVIIe siècle, Publications de l’Université de Toulouse-Le
Mirail, 1987, p. 135-149.
17. Thomas Hobbes, Court Traité des Premiers Principes, Le « Short Tract on
First Principles », La naissance de Thomas Hobbes à la pensée moderne, texte,
traduction et commentaire, Paris, P.U.F., 1988.
18. « Nominalisme et mécanisme chez Hobbes (II) », Archives de Philosophie,
T. 51,4,1988, p. 579-596.
19. « L’apport de l’Aristotélisme à la pensée de Hobbes », in M. Bertman et
M. Malherbe, éds, Thomas Hobbes de la métaphysique à la politique, Colloque
Franco-américain de Nantes, Paris, Vrin, 1989, p. 9-15.
20. « Thomas Hobbes, Primäerliteratur », (à la suite de Eduard Georg Jacoby) et
« Biographie » (en collaboration avec F. Tricaud), in Grundriss der Geschichte der
Philosophie, begründet von Friedrich Ueberweg völlig neubearbeitete Ausgabe, Die
Philosophie des 17 Jahrhunderts, Band 3 : England, Basel, Schwabe & Co AG.
Verlag, 1988, p. 93-123.
21. Hobbes, Paris, P.U.F, coll. « Que sais-je ? », 1989,2ème édition revue et corrigée 1993.
22. « L’Å“uvre de Hobbes en optique et en théorie de la vision », Hobbes oggi,
Andrea Napoli éd., Milan, Franco Angeli, 1990, p. 245-268.
23. « Grandeur, substance et accident : une difficulté du De Corpore », in Yves
Charles Zarka, Jean Bernhardt, éds., Thomas Hobbes Philosophie première, théorie
de la science et politique, Paris, P.U.F., coll « Leviathan », 1990, p. 39-46.
24. « Empirisme rationnel et statut des universalia : le problème de la théorie de
la science chez Hobbes », Revue d’Histoire des Sciences, « Hobbes et la science de son
temps », 1993, T. 46,2/3, p. 131-152.
25. « La question du vide chez Hobbes », Revue d’Histoire des Sciences « Hobbes
et la science de son temps », 1993, T. 46,2/3, p. 225-232.
José MÉDINA
1. Éléments pour une recherche
1.1. « Bulletin Hobbes XIII. Bibliographie critique internationale des études hobbesiennes pour l’année 1999 », in Archives de Philosophie, vol. 64, cahier 2,
58 p.
1.2. Boletín de la Asociación de Estudios Hobbesianos, Margarita Costa et Maria
Lukac de Stier (eds), no 22, Buenos Aires.
2. Textes et traductions
2.1. HOBBES (Thomas), Léviathan ou Matière, forme et puissance de l’État chrétien
et civil, trad., introduction, notes et notices par Gérard Mairet, Paris, Gallimard,
coll. « Folio/Essais », 1028 p.
2.2. HOBBES (Thomas), Libertà e necessità. Questioni relative a libertà, necessità,
e caso, texte anglais en regard, introduction, traduction et appareil critique
d’Andrea Longega, Bompiani, Milan, 352 p.
Ce volume comprend une nouvelle traduction italienne intégrale de Of
Liberty and Necessity (31 ans après celle d’Arrigo Pacchi, qui fut dans l’absolu la
première transposition dans une autre langue de ce texte de Hobbes) et, simultanément, une traduction partielle des Questions Concerning Liberty, Necessity
and Chance (une anthologie qui représente un peu plus du quart de l’Å“uvre –
huit ‘‘ questions ’’ agencées selon un critère thématique qui ne respecte pas
l’ordre originel – et qui est, malgré tout, la première version de cet écrit à paraître
en Italie). Dans les deux cas, la traduction est fondée sur le texte de l’édition
Molesworth (reproduit en regard) et se révèle fiable et précise, même si la version
de Of Liberty proposée par Pacchi reste, à notre avis, indépassée grâce à cette
alliance particulièrement heureuse de rigueur et de lisibilité qui la caractérisait.
Les notes peu nombreuses dont le texte est assorti (environ une centaine en tout)
se limitent pour l’essentiel à signaler des variantes textuelles et sont en fait
presque entièrement puisées dans l’appareil critique bien plus remarquable qui
accompagne la traduction française récente de cet écrit de Hobbes (même le
maigre lexique de ‘‘ mots-clefs ’’reprend à la lettre certaines entrées du ‘‘ glossaire des notions ’’français). Malheureusement, alors que le responsable de cet
ouvrage suit servilement l’édition française même quand il aurait dû avoir la
prudence d’éviter de le faire (on retrouve ici, reproduite telle quelle, la curieuse
méprise de Franck Lessay à propos d’une traduction inexistante de Pacchi datée
de 1952), il ne paraît pas aussi soucieux d’en imiter l’attitude authentiquement
critique : on relève, entre autres choses, l’absence de toute précision sur la date de
rédaction de Of Liberty (comme on le sait, désormais, les datations indiquées
dans les deux éditions originales de Londres de 1654 et reprises par Molesworth
– c’est-à-dire 1652 et 1646 – doivent être tenues pour erronées, dans la mesure où
la rédaction du texte de Hobbes remonte presque certainement à 1645); on
signalera également le silence qui entoure l’existence du bref post-scriptum qui
conclut le même traité (lequel manque, rappelons-le, dans l’unique manuscrit
survivant, et se trouve omis aussi dans les deux éditions pirates mentionnées de
1654, mais reproduit intégralement par l’évêque Bramhall dans sa réplique,
repris dans les Questions et opportunément inclus par Lessay dans l’édition
française dont il a eu la charge). L’introduction (p. 7-41) néglige complètement le
contexte historique et doctrinal dans lequel se situe la controverse entre Hobbes
et Bramhall, et se concentre exclusivement sur la reconstruction des principaux
contenus philosophiques et théologiques qui caractérisent cette polémique.
Longega souligne, à cet égard, les difficultés et les contradictions présumées du
discours hobbesien, incapable, selon lui, de ‘‘ trouver des arguments logiques et
ontologiques dirimants en faveur de la nécessité antécédente et absolue ’’(p. 19),
de sorte que les positions en conflit, aussi bien l’indéterministe de Bramhall que
la déterministe de Hobbes, se révèlent, « comme options métaphysiques, indémontrables ’’(p. 19). ‘‘ À la fin, l’unique preuve qu’apporte Hobbes en faveur
d’une nécessité absolue et antécédente apparaît fondée sur la définition de la
prescience (divine) ’’(p. 23), ce qui veut dire sur une argumentation de caractère
théologique. D’autre part, conclut l’A., tout au long de la controverse, « il semble
que Hobbes ait réussi, paradoxalement, à être plus convaincant quand il s’est
employé à défendre ses idées théologiques plutôt que les philosophiques, alors
que c’étaient les seules dont, a priori, il aurait voulu se préoccuper ’’(p. 36). Le
volume s’achève sur un catalogue bibliographique d’une trentaine d’études
critiques consacrées spécifiquement aux thèmes de la liberté et de la théologie
chez Hobbes.
Andrea NAPOLI
(traduit par F. Lessay)
3. Publications collectives
3.1. MOREAU (Pierre-François), ROBELIN (Jean) (éds), Langage et pouvoir à l’âge
classique, Besançon, Presses Universitaires Franc-Comtoises, coll. « Annales
littéraires de l’Université de Franche-Comté », 266 p.
4. Sources. Contexte historique et doctrinal
4.1. CULLETON (Alfredo), « Três marcas (estigmas) de Ockham no pensamento de
Hobbes », Veritas, vol. 45, no 3, Porto Alegre, p. 411-416.
Cet article cherche à explorer l’influence d’un auteur médiéval que Hobbes
n’a jamais cité, Guillaume d’Ockham, à travers trois aspects fondamentaux : 1. la
valeur du langage dans le processus de la connaissance ; 2. le rôle fondamental du
nominalisme dans l’institution du souverain; 3. l’anticléricalisme par rapport
au pouvoir ecclésiastique. L’A. développe le premier et le troisième aspects
correctement; le deuxième point n’est pas toutefois aussi convaincant, car il
restreint le rôle fondamental du souverain hobbesien à l’attribution d’une signification univoque aux termes qui peuvent justifier la guerre de tous contre tous.
Il réduit ainsi la fonction du souverain à la conservation de la vie des sujets, à
l’exercice d’un ‘‘ pouvoir épistémique ’’(p. 414). C’est pousser trop l’argument,
il nous semble, que d’interpréter le pouvoir souverain dans la seule perspective
du nominalisme. Finalement, bien que les citations de Hobbes soient abondantes, l’A. donne une seule référence à Ockham afin de démontrer rigoureusement
son influence.
Wladimir BARRETO-LISBOA
4.2. DINI (Vittorio ), Il governo della prudenza. Virtù dei privati e disciplina dei
custodi, Milan, Franco Angeli, 167 p.
Vittorio Dini a réuni dans son dernier ouvrage des essais, tous consacrés à la
philosophie politique moderne, qui s’étalent sur une dizaine d’années : toutefois,
tant par les concepts analysés et la période considérée que par la méthode
utilisée, ce recueil démontre une grande unité.
L’auteur place son effort méthodologique sous le signe de la
Begriffgeschichte allemande, suivant en cela une tendance de la philosophie
italienne des dernières années qui, notamment grâce aux travaux de Giuseppe
Duso, s’efforce d’appliquer les méthodes de Koselleck, Brunner et Conze à la
philosophie politique. Il échappe ainsi au danger de faire une simple histoire du
lexique de la politique, pour s’engager dans une voie qui, tenant ensemble
l’histoire, le lexique de la politique et la dimension théorique des problèmes
permet de gagner une compréhension globale des problèmes. Le but déclaré est
de montrer, d’une part, que la contextualisation de la philosophie politique
moderne est nécessaire mais non suffisante, et, d’autre part, que les concepts
politiques contemporains sont profondément enracinés dans l’âge classique.
Trois sont les champs sémantiques analysés suivant ces lignes méthodologiques :
la prudence (phronesis), le secret, l’anthropologie appliquée. Dans leur application à la politique ces trois concepts atteignent une définition spécifique que
l’auteur s’efforce de mettre en lumière : l’analyse de la prudence devient l’étude
de la forme spécifique de rationalité qui représente la qualité spécifique de
l’homme politique ; le secret est envisagé en tant que pratique d’une parole qui
cache et qui montre selon les coordonnées de la dissimulation et de la simulation; l’anthropologie se propose de définir les différentes figures que peut
prendre l’homme politique, à savoir, secrétaire, ministre, gardien.
Particulièrement intéressante est la reconstruction de la notion de prudence.
Dini ne se limite pas à analyser cette notion chez des auteurs classiques comme
Gracian, De la Houssaye, Machiavel ou Charron, mais il prolonge son effort
jusqu’à des auteurs contemporains comme Voegelin ou Gadamer. De cette
confrontation serrée, il ressort que si la phronesis est une vertu fondamentale et
positive pour l’homme politique de l’âge classique dans la mesure où elle définit
les bons et les mauvais moments pour l’action politique, quand elle est utilisée
par les philosophies néo-aristoteliciennes contemporaines comme, par exemple,
l’herméneutique gadamérienne, elle renferme une opération théorique implicite
politiquement significative. Comme l’écrit Habermas que cite Dini, l’herméneutique fait régresser la philosophie pratique à une sorte d’herméneutique des
idées quotidiennes du bon et du juste, en garantissant ensuite que dans l’application de ce savoir il reste un noyau immuable d’éthicité substantielle. De cette
façon, toutefois, ces philosophies ne se dotent pas d’un critère qui leur permettrait de fonder la distinction entre un pouvoir légitime et un pouvoir illégitime.
On voit bien quels sont les avantages de l’histoire conceptuelle, le plus
important étant la conciliation de la continuité et de la discontinuité. Cette
méthode permet en effet de montrer non seulement que le rapport de filiation
théorique entre philosophes de l’âge classique et philosophes contemporains est
très net, mais aussi de déjouer tous les pièges d’une simple histoire lexicale qui
consisterait pour l’essentiel à opérer une lecture continuiste du contenu conceptuel sous couvert d’identité du terme.
Francesco Paolo ADORNO
4.3. LESSAY (Franck), « Droit de résistance et droit de rébellion dans l’Angleterre du
XVIIe siècle : enjeux philosophiques et politiques », in M. Hearn et R. Ledru (éd.),
Révérence et rébellion dans la culture anglo-américaine, Cahiers scientifiques
de l’université d’Artois, no 17, p. 75-94.
L’hypothèse que l’A. soumet à notre jugement est d’autant plus stimulante
qu’elle conduit à une réinterprétation, par delà la question de la résistance
proprement dite, de la signification du contractualisme hobbesien dans l’histoire
longue de la théorie politique. Le rejet par Hobbes de la notion de tyrannie est
généralement interprété comme un rejet de la tradition antérieure des monarchomaques, et de l’aristotélisme politique qui les inspire. Or, souligne l’A., il
n’est pas certain que Hobbes n’ait pas été influencé, en profondeur, par Aristote
dans la mesure où celui-ci, comme Cicéron après lui, voit dans la tyrannie le
moment d’une dissolution du lien social, qui ressemble à s’y méprendre à l’état
de nature hobbesien. Si on lit Locke attentivement, comme l’A. nous y engage, on
s’aperçoit que le fondement de l’état politique est moins le contrat en tant que tel
que la sociabilité du genre humain. N’est-ce pas d’ailleurs, telle est l’interrogation qui clôt ce remarquable article, la sociabilité, et non pas le contrat social, qui
résiste le mieux aux entreprises tyranniques ?
Luc FOISNEAU
4.4. LUKAC DE STIER (María), « Razón y verdad : Hobbes y el Aquinate », Sapientia,
vol. LV, 207, Buenos Aires, p. 49-54.
Dans cet article est analysée la notion hobbesienne de raison calculatrice,
c’est-à-dire de la raison considérée comme capacité d’opération formelle. Hobbes définit la raison par sa fonction de méthode ou de critère d’organisation
syntactique qui part de la définition univoque de la signification de ses premières
notions en faisant allusion à la faculté de raisonner en tant que conséquence de
l’usage du langage (Leviathan, E.W. III, p. 665). Le langage est conventionnel
parce que les mots sont des signes arbitraires de nos conceptions et non pas des
signes des choses mêmes (E.W. I, p. 35). Ainsi la vérité et la fausseté sont-elles
devenues des attributs du langage sans aucun rapport avec la réalité des choses.
Cette approche est comparée à celle de Thomas d’Aquin qui suit la tradition
aristotélicienne avec laquelle Hobbes instaure une rupture totale.
Wladimir BARRETO-LISBOA
4.5. POCOCK (J.G.A.), L’ancienne constitution et le droit féodal, trad. par S. Reungoat et M. Vignaux, Paris, Presses Universitaires de France, coll. Fondements de
la politique, 472 p.
Pourquoi étudier le passé ? À cette question l’époque moderne apporte,
depuis le XVIe siècle, une réponse extrêmement simple : il s’agit de reconstituer
patiemment une civilisation et un contexte d’actions et d’événements en tant
qu’ils sont passés, en tant qu’ils obéissent à des lois et à des constantes qui sont
éloignées de celles où se meut l’historien lui-même et qui sont, selon l’expression
même de Pocock, « inintelligibles sans une description détaillée capable de
reconstituer l’univers dans lequel elles se situaient en permettant de les interpréter ».
Le livre de Pocock retrace l’un des épisodes majeurs de cette conversion à
l’historiographie moderne dans l’Angleterre du XVIIe siècle. Il montre comment,
dans les controverses constitutionnelles qui opposèrent le Parlement aux deux
premiers Stuarts, les adversaires de la monarchie adossaient leur position politique à une conception du passé du royaume : les libertés du sujet anglais existent
depuis des temps immémoriaux, c’est-à-dire qu’elles remontaient à une époque
antérieure à l’enregistrement continu des actes politiques au moyen d’archives;
de même, les chambres du Parlement existaient depuis la nuit des temps et
possédaient ainsi une sorte de coextensivité avec la monarchie elle-même, avec
laquelle elles partageaient le pouvoir de faire des lois. Dans les deux cas, libertés
et institution parlementaire, l’immémorialité est le signe d’une légitimité et d’un
droit qui ne sauraient être mis en cause par la volonté royale, car ni les libertés ni
la fonction du parlement n’ont été concédées ou octroyées par la volonté des
monarques.
C’est à l’aune de cette réinterprétation « mythistorique » que les anglais
voient leur passé : la conquête normande, par exemple, ne peut être assimilée à
une prise du pouvoir par la force en sorte que les sujets anglais seraient devenus
les quasi-esclaves de la nouvelle dynastie, car, Guillaume n’a accédé au trône
d’Angleterre qu’à la condition de jurer fidélité aux droits et libertés traditionnels
du peuple anglais. La grande Charte, quant à elle, apparaît non pas comme une
concession royale accordée à des grands barons révoltés, mais comme une
confirmation des droits possédés de manière immémoriale par les anglais.
On comprend sans peine l’utilité politique d’une telle vision du passé : elle
permet de réfuter toutes les prétentions des Stuart à l’exercice d’une autorité
absolue, d’enraciner fermement dans l’histoire et dans le droit le principe du
caractère inconditionnel de la propriété, et de représenter la volonté d’association au pouvoir manifestée par le Parlement comme une revendication qui n’a
rien d’inédit mais qui est ancrée dans la tradition.
Or, des années 1630 aux années 1670, le paysage se modifie du tout au tout :
Henry Spelman puis Robert Brady découvrent tout simplement la vérité du
passé féodal anglais : il n’existe aucune immémorialité du droit, la common law
n’est rien d’autre que le produit de la décomposition du droit féodal dont
l’introduction dans le royaume à l’occasion de la conquête normande a détruit
l’ancien édifice juridique et politique – en particulier l’ancien régime de la
propriété – pour lui substituer les modalités féodales du fief et de la vassalité ; les
droits des anglais leur ont été octroyés par grâce royale à des dates historiquement assignables et relativement récentes; la chambre des communes du Parlement n’apparaît au plus tôt qu’au milieu du XIIIe siècle ; sa prétention à une
coextensivité avec la monarchie elle-même s’en trouve ipso facto disqualifiée.
Cette mise au jour du passé féodal de l’Angleterre mettait en danger le mode
traditionnel de défense des libertés et d’opposition à l’absolutisme. Mais, comme
le montre Pocock, la mythistoire possède sa vie propre, dictée par les nécessités
politiques de l’heure, et c’est ce qui explique la permanence du mythe de
l’ancienne constitution bien après les découvertes historiques qui auraient dû
signer son arrêt de mort. En montrant ainsi comment l’utilisation politique du
mythe de l’ancienne constitution a pu résister à la mise en évidence de son
absurdité historique, le livre de Pocock invite le lecteur à une réflexion sur la
place de l’historien dans la vie d’un État moderne. À quoi sert l’entreprise de
reconstitution si les exigences du présent secrètent en permanence leur propre
constitution d’un passé qui n’a jamais existé ?
Jean-Fabien SPITZ
5. Études générales du système
5.1. CAMPAGNA (Robert), Thomas Hobbes. L’ordre et la liberté, Paris, Michalon,
coll. « Le bien commun », 124 p.
5.2. CONDREN (Conal), Thomas Hobbes, éd. A. Kinney, Twaine’s English authors
series, no 559, Twayne Publishers, New York, XIX + 183 p.
Le professeur Condren restitue, à travers un récit vivant et original, la vie et
la pensée de Hobbes. Ce récit est original, car l’auteur s’y propose d’utiliser « la
compréhension que Hobbes avait lui-même de la recherche intellectuelle comme
guide pour l’organisation de l’ouvrage ». Puisque cette méthode de compréhension ne reconnaissait pas la théorie politique comme un mode spécifique d’investigation, l’auteur procèdera d’une manière qui évite « la classification techniquement anachronique de Hobbes comme un théoricien politique », classification
qui « a engendré une bonne part des problèmes qui ont été considérés comme ses
défauts et occasionné d’inutiles difficultés dans son corpus » (p. XII-XIII). Cette
manière de procéder permet à Condren de dissiper quelques-uns des mythes qui
sont responsables selon lui de notre représentation bornée de Hobbes, que ce soit
le récit par Aubrey de la conversion à la méthode scientifique lors de la découverte d’Euclide, les accusations contemporaines d’athéisme, ou des exposés plus
modernes concernant le libéralisme et l’intolérance de Hobbes. Une telle
méthode plaide, avouons-le, en faveur de l’interprétation du Léviathan qui nous
est offerte ici. Cette compréhension, que l’auteur qualifie de modale, donne sa forme générale au livre. Après un bref résumé de la vie de Hobbes, les chapitres
qui suivent sont consacrés aux modes distincts – mais liés entre eux – de la
recherche hobbesienne identifiés par Condren. Le second chapitre traite de la
façon générale qu’a Hobbes d’aborder et de traiter la philosophie ou la science. Le chapitre trois s’intéresse à la conception de l’homme, des causes et des
mécanismes de sa socialisation; le chapitre quatre porte sur la religion dans ses
rapports à la société civile ; le chapitre cinq est consacré à l’évolution de la théorie
hobbesienne de la loi et de la souveraineté, considérées comme des solutions
possibles au problème de la religion et de la société ; le chapitre six, à la
rhétorique, à l’histoire et à la poésie. Le chapitre sept se concentre sur le
speculum mentis à travers les verres grossissants du Léviathan, et le chapitre
final explore les caractéristiques du style philosophique et littéraire de Hobbes,
lesquelles, affirme l’auteur, expliquent peut-être certains des problèmes rencontrés dans la réception et l’interprétation de ses écrits.
L’entreprise de Condren est menée à bien avec brio et avec un excellent sens
de la pertinence intellectuelle. Le chapitre cinq éclaire un aspect de la pensée de Hobbes jusque-là laissé dans l’ombre ; le chapitre six examine de façon judicieuse le débat sur la place de la rhétorique dans la pensée de Hobbes, en résistant
aux affirmations d’un développement linéaire et de changements soudains dans
le style à des moments déterminants de la carrière intellectuelle de Hobbes, et en
observant plutôt des changements d’expression plus ou moins prononcés que des
périodes bien identifiables d’évolution dans cette carrière. Lorsqu’il nous est
rappelé que, « quand Hobbes écrivit le Léviathan il avait à peine encore rien
écrit, sinon des traductions faites pour être publiées en Anglais », et que par
conséquent, « des points de comparaison assurés pour établir des changements
du style public anglais sont difficiles à trouver »(p. 105), cette remarque devrait
être bien reçue. D’intéressantes réflexions sont faites également sur l’effet qu’eut
sur Hobbes la désertion par Newscastle de son poste de commandant en chef des
forces du roi, dans le Nord de l’Angleterre, après la bataille de Marston Moor, et
sur le lien qui unit ces réflexions à la façon dont Hobbes discute de l’obéissance
au souverain dans le Léviathan et dans le dernier fragment manuscrit sur le droit
héréditaire (p. 71, p. 119). De fait, le chapitre consacré au Léviathan est d’un
intérêt tout particulier.
Ayant identifié dans un chapitre antérieur la méthode d’écriture de la philosophie de Hobbes – méthode, apprend-on, basée dans sa formulation sur celle de Galilée, Condren suggère qu’une bonne appréciation de celle-ci permettra
d’expliquer quelques-uns des traits les plus méconnus du Léviathan. La
méthode consiste dans « une résolution et une composition causales », c’est-à-dire qu’elle implique l’identification appropriée des causes et de leur interaction
dans la production d’effets particuliers à travers lesquels ces mêmes causes
peuvent être retrouvées : c’est la source de la rigueur définitionnelle dont
témoigne le Léviathan et à laquelle aboutit l’identification appropriée des causes
dans ce contexte. Qui plus est, on admet généralement que la méthode de Hobbes est unidirectionnelle – pour dire les choses simplement, qu’elle implique une construction des premiers principes aux conclusions, contraire au fait de
regarder l’application de causes particulières dans leurs effets et à la régression
partant de ces caractéristiques accidentelles pour découvrir les causes dans leurs
formes naturelles. (Nous pourrions nous arrêter brièvement ici pour observer en
passant que Condren conteste l’attribution à Hobbes de la paternité du Court Traité sur les premiers principes). Cela a conduit les savants à supposer de
manière erronée que le point de convergence du Léviathan réside dans la nature
humaine et les fondements conceptuels de la société civile (i.e., dans les parties I et II), et à s’éloigner du véritable centre d’intérêt de Hobbes, le maintien de la
paix dans une République chrétienne instable et corrompue.
Une fois bien comprise la méthode de Hobbes, nous verrons que le Léviathan
peut être lu également, non sans profit, en commençant par la fin. Ainsi la
quatrième partie décrit-elle le danger implicite dans toutes les formes organisées
de Christianité, insistant en dernier lieu sur la plus virulente, le Catholicisme. La
troisième partie spécifie les caractéristiques légitimes d’une république chrétienne, c’est-à-dire ses parties constituantes une fois délivrées de la corruption;
la deuxième partie, la république une fois la religion mise de côté ; la première
partie, les composants de la république, ses mouvements naturels, dont la
croyance et le culte religieux, si importants pour comprendre la génération de la
république et, pourrions-nous ajouter, pour comprendre le Royaume des Ténèbres. Pour Condren, enfin, la « cohérence du [Léviathan] ne réside pas dans une
structure propositionnelle ou la construction d’un système ou dans une quelconque rigidité de forme discursive, ni même dans une idée unique, mais dans le fait
de consacrer une profusion extraordinaire de ressources intellectuelles au problème de la paix dans la société, et d’accomplir cela d’une manière hautement
combative afin de devancer ou de renverser d’autres utilisations possibles de
celles-ci » (p. 139). Sur ce point, le Léviathan a bien plus d’affinités avec les
travaux anti-papaux du dernier Moyen Âge sur la loi publique et la théorie de la
souveraineté, notamment le Defensor Pacis de Marsile de Padoue, qu’avec des
travaux tels que Le Prince de Machiavel, auprès duquel il est le plus communément situé dans une tradition de la théorie politique. Ces affinités sont très bien
mises en relief par une brève comparaison des travaux de Hobbes et de Marsile,
et devraient nous faire hésiter, soutient l’auteur, à établir une division bien nette
entre la pensée médiévale et la pensée pré-moderne, « en particulier à placer Hobbes du côté de cette division qui est le plus proche de nous » (p. 142). Condren conclut par quelques remarques concernant la postérité interprétative
de Hobbes et son influence posthume sur les écrits de personnages tels que R. G. Collingwood, Leo Strauss, Carl Schmitt, Sigmund Freud et Ludwig Wittgenstein. C’est une introduction stimulante et accessible à l’Å“uvre de Hobbes. L’âme intellectuelle directrice de Michael Oakeshott est perceptible
dans ces pages. Malheureusement il manque la belle aisance des derniers écrits
de cet auteur, et le présent ouvrage semble bien plutôt avoir été rédigé à la hâte et
édité avec moins d’attention que nous ne sommes en droit d’en attendre. Les
amateurs du mot « topos »seront ici amplement satisfaits, certaines citations des
Å“uvres de Hobbes réapparaissent avec une fréquence superflue et on trouve
également quelques erreurs dues à la négligence (Gervase Clinton au lieu de Clifton (p. 3) et John Cosins pour Cosin (p. 64)). Cela est dommage car Condren
a produit un travail qui allie de façon impressionnante compréhension historique
et rigueur analytique, comme c’était déjà le cas dans le travail qu’il a publié sur George Lawson chez Cambridge University Press. Il a malheureusement été
moins bien servi par son présent éditeur.
Tim STANTON
(traduit par D. Thivet)
5.3. FOISNEAU (Luc), Hobbes et la toute-puissance de Dieu, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Fondements de la politique », 422 p.
Visant un objet beaucoup plus vaste que ne le suggère son titre, cet ouvrage
de première importance est consacré au rapport problématique entre la théologie
et la philosophie morale et politique de l’auteur du Léviathan. Curieusement,
cette question complexe et décisive n’a jamais, jusqu’à présent, donné lieu à une
étude approfondie et systématique : soit les commentateurs ont examiné séparément ces deux versants de la pensée de Hobbes, soit ils ont minimisé l’importance de la dimension théologique, allant parfois (comme Raymond Polin)
jusqu’à en nier la pertinence au domaine éthico-politique. Le livre de Luc
Foisneau fait justice de telles approches, dont il expose le caractère infondé, voire
fallacieux et déformant. Dans cette seule mesure, il constitue un très précieux
apport à la critique hobbesienne. Encore fournit-il des éclairages d’une extrême
utilité sur les enjeux des débats interprétatifs qu’ont suscités, sur ces différents
plans, les écrits de Hobbes au cours de ces dernières décennies. Par là, il permet
de mesurer les graves faiblesses des lectures qui postulent l’athéisme de Hobbes
(Gauthier, Skinner, Curley), voire affirment son hypocrisie religieuse (Strauss),
aussi bien que de celles qui soutiennent le point de vue inverse en défendant soit
la thèse du théisme du philosophe (Taylor, Warrender), soit l’idée de son
orthodoxie sur l’essentiel de la doctrine chrétienne (Martinich). Entre ces interprétations, Luc Foisneau n’entend pas trancher : il s’emploie à démontrer que,
quoi qu’il en ait été des convictions religieuses intimes de Hobbes, la philosophie
morale et politique de ce dernier perd tout simplement son intelligibilité si on la
sépare de ce qui la fonde, la théologie de la toute-puissance divine. L’étude se situe
dans une filiation clairement affichée : les travaux d’André de Muralt et d’Yves
Zarka. Cependant, tout en partant aussi de l’idée selon laquelle l’hypothèse de
l’annihilatio mundi présuppose une théologie de la toute-puissance divine, elle
montre que cette toute-puissance n’est pas, en réalité, pensée par Hobbes selon le
modèle ockhamiste mis en avant par ces deux commentateurs, d’une distinction
entre potentia ordinata et potentia absoluta, mais sur un modèle antérieur
refoulé par la théologie nominaliste, qui refuse cette distinction.
La démarche proposée s’articule autour de trois moments. Luc Foisneau
s’interroge d’abord sur la relation entre théologie et science. Dans cette première
partie, il examine l’opposition radicale de Hobbes à la théologie cartésienne, les
différences formelles que pose le philosophe anglais entre les discours théologique et scientifique, le lien irrécusable qui rattache le nécessitarisme hobbesien à
la doctrine de la toute-puissance divine. Le second temps de l’analyse porte sur
les conditions théologiques de la philosophie morale et politique. Cette partie de
l’étude est consacrée à l’élucidation des sources de l’obligation selon Hobbes : au
regard de la religion naturelle, de l’anthropologie et de la doctrine du droit
naturel. Sur ces trois plans, il est démontré que c’est le postulat de l’omnipotence
divine qui rend pensable l’ordre politique et, par là, fonde le statut du citoyen
dans ce qu’il a de précaire, comme celui du souverain dans son absoluité
juridique et les limites concrètes qui l’affectent. La troisième partie de la thèse
confronte les enseignements de la théologie politique avec la lecture hobbesienne
des Écritures Saintes. La cohérence des deux perspectives est mise en lumière à
travers l’analyse de ce que l’interprétation biblique de Hobbes et sa critique de la
scolastique doivent à ses présupposés théologiques. La conclusion générale de
l’ouvrage insiste sur trois points : le caractère inachevé de la théologie naturelle
de Hobbes, qui requiert le postulat de la toute-puissance divine sans s’attacher à
l’appuyer sur un système de preuves; l’impossibilité de concevoir son anthropologie politique indépendamment de ce postulat, par où est surmontée l’artificialité du lien entre la science naturelle et la science morale ; le statut ambigu de
l’herméneutique biblique, laquelle voit sa portée affaiblie par l’affirmation
insistante de l’incompréhensibilité de Dieu et, en conséquence, la tendance à
dévaloriser le contenu et l’idée même de la Révélation.
D’une parfaite netteté dans ses objectifs et dans son cheminement, l’étude
est conduite avec un sens des nuances et une pondération de jugement louables
qui se perçoivent sur de multiples points. On mentionnera le développement sur
le rapport de Dieu au mal : rapport en conséquence duquel, comme Bramhall et
beaucoup d’autres échouent à le comprendre, Dieu peut et doit être dit cause des
actions mauvaises des hommes, mais non pas leur auteur, parce que ces actions,
inintelligibles en dehors du cadre de la toute-puissance divine, ne procèdent pas
pour autant des commandements explicites de Dieu tels que les expriment les
lois de nature, et leur sont même contraires (p. 155-157). De conséquence plus
grande encore, puisqu’on est là au cÅ“ur de la démonstration, apparaît l’affirmation selon laquelle la supposition de l’existence de Dieu, pour être fondée en
anthropologie – une anthropologie de la curiosité –, n’en constitue pas moins le
socle d’une théologie spécifique qui, à son tour, conditionne l’anthropologie
hobbesienne : c’est, en effet, son assujettissement à une puissance infiniment
supérieure à la sienne, celle de Dieu, qui détermine les caractéristiques cognitives et passionnelles de l’homme – la finitude de ses idées et la relativité des fins
qu’il poursuit (voir tout le chapitre V, « L’anthropologie de la moindre puissance »).
C’est grâce à cette approche nuancée d’un aspect décisif de la pensée de
Hobbes que peut être établie de façon convaincante les limites de la thèse de
Strauss et de ceux qui le suivent : justifiée en ce qu’elle démontre avec raison que
le fondement de la philosophie morale et politique de Hobbes ne réside pas dans
la théorie physique des corps en mouvement, cette interprétation sécularise à
l’excès l’anthropologie hobbesienne, qu’elle ramène à tort à un humanisme au
fond assez banal, sans mesurer que ses déterminations fondamentales sont à
rechercher dans une théologie qui place l’homme en situation de faiblesse
irrémédiable. Les arguments portent d’autant mieux, en l’occurrence, qu’ils font
équitablement la part des choses. Ainsi en va-t-il à propos de la thèse de
Macpherson sur la question de l’abaissement de la valeur de l’homme à une
valeur marchande. Sans nier l’existence d’une analogie de structure entre le système des marchandises et le système d’évaluation des puissances, Luc Foisneau démontre avec davantage d’à-propos que la qualification sociale de la
valeur humaine n’est que le point culminant d’un ‘‘ procès d’instrumentalisation
généralisée ’’ des puissances qui découle logiquement de l’hypothèse première
de la toute-puissance divine. En regard de ce présupposé, il ne peut y avoir que
des puissance relatives, toujours vécues comme insuffisantes et qui, alimentant
un désir incessant d’accumuler pouvoir après pouvoir, entraînent nécessairement une modification radicale de la représentation qu’on se fait d’autrui. Analogue à la valeur marchande, la puissance ne lui est pas réductible. L’incessant désir évoqué, est-il dit avec autant de mesure que de clarté, « peut se
comprendre aussi à partir de conditions théologiques spécifiques qui éclairent en
retour les caractéristiques économiques de la nouvelle société marchande »
(p. 210).
Il faut, de surcroît, saluer le sens historique avec lequel Luc Foisneau retrace
la généalogie des thèses et des controverses qu’il analyse. On pense ici à l’examen
des parentés qui existent entre la doctrine hobbesienne de la nécessité et celles de Luther (pp. 97-98) et des Stoïciens (pp. 120-123); ou encore au rapprochement
opéré entre le débat Hobbes-Bramhall et celui qui avait opposé, quelques siècles
plus tôt, Bradwardine et ses adversaires d’Oxford – Fitzralph, Wodeham, Holcot – sur la question de la nécessité antécédente et de la nécessité de conséquence
(pp. 101-102).
Convaincu par l’essentiel de l’argumentation, on émettra une légère réserve
d’ordre historico-religieux, qui a trait au sens de la réforme laudienne de l’Église
d’Angleterre. Luc Foisneau fait allusion (p. 154, n. 2) ‘‘ au syncrétisme propre à
l’Eglise d’Angleterre après la réforme laudienne ’’, qui ‘‘ concilie des éléments
calvinistes d’inspiration augustinienne et des conceptions néo-thomistes
empruntées à la seconde scolastique ’’ : ce syncrétisme existait bien dans la
doctrine anglicane, mais avant l’intervention de l’archevêque William Laud. En
arminien convaincu, celui-ci s’employa précisément à effacer, au grand scandale
des puritains, les traces de la théologie calviniste, tout particulièrement sur la
question de la prédestination.
Quant au fond, on peut se demander si certaines formulations relatives au
lien entre la prescience divine et la nécessité des événements sont tout à fait
justifiées et ne reviennent pas à masquer ce que la position de Hobbes a de
précaire. Fort logiquement, Luc Foisneau argue de la toute-puissance divine
pour identifier la volonté immuable et éternelle de Dieu et sa prescience de ce qui
arrivera : ‘‘ (...) ce que Dieu a une fois prévu, il l’a aussi voulu, et ce qu’il a voulu,
il a la puissance de le réaliser ’’(p. 105). Dit autrement, « l’éternité de la prévision
divine est le fondement théologique de la nécessité des événements futurs ’’
(p. 104). En réalité, ce que Hobbes affirme, dans De la liberté et de la nécessité,
c’est que la prévision des événements futurs ne saurait être refusée à Dieu, car ce
serait lui dénier un attribut indissociable de sa toute-puissance, mais que, pour
autant, « que la prescience de Dieu soit la cause de quoi que ce soit ne peut
vraiment se dire, étant donné que la prescience est de la connaissance, et que la
connaissance dépend de l’existence des choses connues, et non pas l’inverse ’’
(Œuvres, XI-1, p. 64). Première conséquence : on ne peut affirmer, sur la foi de
ce texte, que la prévision divine fonde quelque nécessité que ce soit. Seconde
conséquence : en refusant, comme le rappelle Luc Foisneau, de définir l’éternité
comme nunc stans, ou présent permanent, tout en affirmant que ne peut être
connu que ce qui existe, Hobbes rend inconcevable la connaissance que Dieu
peut avoir de toute éternité d’événements non encore survenus. L’irréductible
difficulté de penser la prévision de ce qui n’a pas eu lieu, seule la théorie du nunc
stans peut la résoudre, en installant Dieu dans une dimension extra-temporelle
qui lui rend toutes choses contemporaines. En affirmant avec insistance que Dieu existe dans le temps successif, Hobbes s’interdit, semble-t-il, toute solution
de cette difficulté, et l’on ne voit pas en quoi l’idée de la toute-puissance lui
apporte ici le moindre secours. La critique, au demeurant, vise Hobbes, mais non
pas son commentateur.
Par ailleurs, Luc Foisneau n’interprète-t-il pas la relation de la loi de nature
au droit naturel en un sens qui rabat la théorie hobbesienne sur les positions d’un
jusnaturalisme bien classique ? Ayant défini la loi de nature par l’obligation
qu’elle nous crée de nous conserver, il en vient à lui assigner un primat qui limite
singulièrement la portée du droit naturel. Celui-ci, écrit-il, doit se concevoir
‘‘ par rapport à l’obligation naturelle de se conserver. La liberté par laquelle se
définit le droit naturel semble ainsi devoir se comprendre comme la liberté qui
est laissée à chacun par le silence de l’obligation naturelle. Autrement dit, libre à
chacun de faire l’usage qu’il veut de ses facultés pourvu que cet usage ne soit pas
contraire à l’obligation où il se trouve de se conserver en vie ’’(p. 240). Il est bien
vrai que le jusnaturalisme hobbesien présente cette originalité de substituer au
fondement traditionel de l’obligation naturelle (la bienveillance divine envers
l’homme) un autre fondement (la supériorité absolue de la puissance divine sur
la puissance humaine, qui se traduit par notre mortalité et nous force à lutter
pour notre survie dans l’état de nature et, dans un second temps, à nous
conformer aux disciplines sociales). Mais le langage de l’obligation utilisé ici (plutôt que de la nécessité) correspond-il au sens profond de l’opération réalisée par Hobbes ? Une fois encore, cependant, ce sont les ambiguïtés des textes hobbesiens
qui sont en cause, plutôt que les analyses qui tentent d’en dégager la vérité et
pèchent, peut-être, par souci d’établir une cohérence pour une part illusoire.
Aucune de ces observations ne touche à un aspect essentiel d’une étude qui
est manifestement appelée à faire date. Cet ouvrage enrichit substantiellement le
corpus des travaux consacrés à Hobbes. Il est un signe supplémentaire de ce qu’il
existe une école française d’études hobbesiennes, dont il manifeste la vitalité et
les promesses.
Franck LESSAY
5.4. MAIRET (Gérard), Hobbes, Paris, Ellipses, 62 p.
5.5. MISSNER (Marshall), On Hobbes, Belmont CA, Wadsworth/Thomson Learning,
coll. « Wadsworth Philosophers series », 86 p.
5.6. ROGERS (John), « Hobbes », in Andrew Pyle, éd., Dictionary of seventeenth-Century British Philosophers, Thoemmes Press, p. 427-433.
6. Études particulières du système
6.1. PHILOSOPHIE PREMIÈRE, LOGIQUE, LANGAGE ET SCIENCE
6.1.1. LEE (Richard A.), « The Play of Force versus the Reduction of Force : Hobbes
and Roger Bacon on Perception », Hobbes Studies, XIII, p. 34-45.
6.2. ÉTHIQUE ET POLITIQUE. RELIGION ET HISTOIRE
6.2.1. AHRENSDORF (Peter J.), « The Fear of Deathand the Longing for Immortality :
Hobbes and Thucydides on Human Nature and the Problem of Anarchy »,
American Political Science Review, 94,3, p. 579-594.
6.2.2. ARMELLINI (Serenella), « Il premio tra diritto e politica. Hobbes e Montesquieu nella storia della premialità », Rivista internazionale di filosofia del
diritto, vol. 77, no 4, p. 429-469.
Reprenant et développant une communication déjà publiée, l’A. montre
comment, « à partir de perspectives différentes, en vérité antithétiques ’’
(p. 433), les positions de Hobbes et de Montesquieu sur le thème des récompenses convergent dans la conscience des périls découlant d’un usage indiscriminé
de celles-ci par le pouvoir souverain : pour Hobbes, une véritable menace pour la
survie de l’État; pour Montesquieu, une forme dégradée de gouvernement
représentée par le despotisme. L’auteur du Léviathan, en effet, reconnaît
comme utile et nécessaire un recours avisé à l’instrument des récompenses aux
fins de discipliner ambitions et antagonismes, mais repère également, dans
l’usage excessif ou déformé qui peut en être fait, une démarche contre-productive susceptible de stimuler chez les sujets ces mêmes aspirations et
rivalités, dont les aboutissements extrêmes peuvent être la sédition et la guerre
civile. Montesquieu, tout en souhaitant parfois un emploi des récompenses
adéquat aux circonstances, voit néanmoins dans leur usage inconditionné un
symptôme et un instrument de corruption qu’il considère typiques de cette
forme de gouvernement sans lois ni libertés qu’est l’État despotique. Selon l’A.,
les réflexions de Hobbes et de Montesquieu constituent un avertissement particulièrement actuel, dans des temps comme les nôtres où l’on assiste ‘‘ à l’extension du phénomène des récompenses dans toutes les sphères et les secteurs de
dispositions juridiques ’’(p. 468), à un abus des techniques de promotion qui se
révèle caractéristique d’‘‘ une époque qui a fait de l’utile immédiat sa règle ’’
(p. 468). et qui semble ainsi avoir oublié les enseignements les plus profonds de la
tradition juridico-politique européenne.
Andrea NAPOLI
(traduit par F. Lessay)
6.2.3. ASTORGA (Omar), La institución imaginaria del Leviathan : Hobbes como
intérprete de la política moderna, CDCH, Universidad Central de Venezuela,
Caracas, p. 386.
D’une façon rigoureuse et originale, l’A. analyse le problème de l’unité de la
pensée politique hobbesienne. Il examine une voie jusqu’alors ignorée : la théorie
de l’imagination. L’A. démontre, en s’appuyant sur le Léviathan, que l’imagination opère une articulation conceptuelle et thématique qui part de l’anthropologie et va jusqu’aux fondations de l’obligation politique. La route offerte par
l’auteur ne suppose pas l’abandon des interprétations existantes, mais ajoute un
instrument d’analyse jusqu’à présent non utilisé. L’ouvrage comprend une
introduction où l’A. présente minutieusement le status quaestionis qui justifie
son travail. Suivent deux parties, comportant chacune deux chapitres. La première partie, nommée images et passions, consacre le premier chapitre à la valeur
de l’imagination dans le processus de la connaissance et la seconde aux passions
dans leur caractère imaginatif analysées par deux manifestations fondamentales
de l’imagination : le talent et la folie. Cette première partie conclut avec l’analyse
de ce qui est le symbole de l’expression des passions : le désir de pouvoir et de
reconnaissance par lequel est constituée socialement la subjectivité aussi bien
que les bases qui donnent place à la formation de la politique. La deuxième
partie, qui a pour titre « Les bases imaginaires de la politique », considère les
chemins qui conduisent à la guerre ou à la paix tout en montrant que, malgré
l’opposition des voies, elles sont traversées par une structure anthropologique
commune qui a comme fondement l’idée d’imagination. L’État hobbesien est
présenté comme le produit des images, en particulier de celles qui sont liées à
l’espoir et à la peur. Mais, simultanément, l’État est aussi créateur d’images
destinées à produire l’obéissance. La valeur de l’imagination dans la conception
hobbesienne de l’État est mise en valeur dans le Léviathan comme métaphore
politique. « Hobbes voulait faire prédominer une image biblique qui, tout en
étant religieuse, toucherait facilement l’imaginaire collectif » (p. 316). Cette
métaphore annonce et résume la valeur constituante de l’imagination dans la vie
politique. Il est intéressant de signaler la façon dont l’A., dans les Conclusions
(p. 349-354), se met en peine de confronter son interprétation au courant traditionnel qui souligne surtout la rationalité qui rend possible l’État. L’A. soutient
que ce serait une source de découvertes et de nécessaire réappréciation théorique
et historiographique d’exhiber la pensée politique moderne, et non exclusivement celle de Hobbes, dominée non seulement par la rationalité mais aussi,
peut-être dans une mesure insoupçonnée, par la puissance de l’imagination
(p. 354). J’avoue ne pas pouvoir souscrire à cette déclaration; malgré cela,
j’invite tous les lecteurs hispanophones à lire ce travail passionnant et exceptionnel.
Maria L. LUKAC DE STIER
(traduit par W. Barreto-Lisboa)
6.2.4. BAUMRIN (Bernhard H.), « Hobbes’Christian Commonwealth », Hobbes Studies, XIII, p. 3-11.
6.2.5. BILETZKI (Anat), « Thomas Hobbes : Telling the story of the science of
politics », Philosophy and Rhetoric, 33,1, p. 59-73.
6.2.6. COLLINS (Jeffrey R.), « Christian Ecclesiology and the composition of Leviathan : A newly discovered letter to Thomas Hobbes », Historical Journal, 43,1,
p. 217-31.
6.2.7. DURÁN FORERO (Rosalba), « Hobbes y Spinoza. Un contrapunto sobre la
igualdad », in Apuntes Filosóficos, no 16, Caracas, p. 9-19.
L’A. étudie l’approche hobbesienne du problème de l’égalité entre les hommes et les femmes. La thèse de Hobbes a eu une incidence réduite sur les
philosophes postérieurs, à l’exception de Spinoza qui dans son Traité Politique
s’est opposé à l’argumentation hobbesienne. À partir de l’analyse de The Elements of Law et de De Cive, l’A. soutient que Hobbes a été le premier philosophe à avoir établi le caractère conventionnel de la domination de l’homme sur la
femme et à avoir mis en question la valeur universelle de l’inégalité défendue
jusqu’alors. L’A. expose ensuite tous les arguments contraires avancés par
Spinoza dans le Traité Politique, où la ‘débilité naturelle’ de la femme est
présentée comme la cause de son infériorité et de sa soumission à l’homme. L’A.
montre également que l’argument spinoziste selon lequel l’éducation est un
instrument fournissant les moyens de la perpétuation de cette inégalité est en
contradiction avec les principes logiques et épistémologiques développés dans
son Éthique.
Maria L. LUKAC DE STIER
(traduit par W. Barreto-Lisboa)
6.2.8. HECK (José N.) et RASMUSSEN DE LIMA (Roberta), « Direito Natural e leis civis
em Thomas Hobbes », Fragmentos de Cultura, vol. 10, n. 3, Goiânia, p. 495-509.
Dans cet article, Hobbes est présenté, à la fois, comme un représentant
novateur du jusnaturalisme et comme un prédécesseur du positivisme juridique.
Ainsi, la scientia civilis hobbesienne reconnaît, d’un côté, l’existence des lois
naturelles, mais, d’un autre côté, elle ne rend ces lois effectives que par une
conception positive de l’État politique. La loi naturelle constitue, pour les
auteurs, la justification dernière de la conception absolutiste de l’État, ce qui
n’est possible, pour Hobbes, qu’à condition que les lois naturelles ne soient pas
des préceptes positifs, qu’elles ne déterminent pas des comportements. Bien
qu’ils fassent référence au caractère ambigu de l’absolutisme politique hobbesien, les auteurs concluent que l’État absolutiste de Hobbes est dû à l’impossibilité de concevoir le droit naturel comme source des lois civiles. On pourrait
objecter que le traitement du sujet par les auteurs oublie la distinction hobbesienne entre l’obligation in foro interno et l’obligation in foro externo qui aurait
aidé à clarifier la question.
Maria L. LUKAC DE STIER
(traduit par W. Barreto-Lisboa)
6.2.9. HEERICH (Thomas), Transformation des Politikkonzepts von Hobbes zu
Spinoza. Das Problem der Souveränität, Würzburg, Königshausen u. Neumann, coll. « Schriftenreihe der Spinozagesellschaft; no 8 », 94 p.
6.2.10. JACKSON (Michael), « Mushrooms, Like Men ? », Hobbes Studies, XIII, p. 46-57.
6.2.11. KREISCHE (Joachim), Konstruktivistische Politiktheorie bei Hobbes und
Spinoza, Baden-Baden, Nomos, coll. « Fundamenta Juridica, no 35 », 262 p.
6.2.12. LUSSU (Marialuisa), « Hobbes, Locke e l’intolleranza verso l’ateo », Rivista di
storia della filosofia, vol. 55, no 4, p. 587-606.
L’A. s’interroge sur la compatibilité entre la perspective laïque qui caractérise la philosophie politique de Hobbes et de Locke, et la condamnation morale et
sociale radicale de l’athée que les deux auteurs partagent dans leurs écrits (pour
Hobbes, l’athée est punissable en tant que tel, pour Locke, il est explicitement
exclu du droit à la tolérance). Une telle discrimination à l’encontre de l’athée ne
peut trouver une justification théorique qu’en privilégiant ce fondement religieux de la morale et de la politique qui est enraciné dans l’identification entre loi
naturelle et commandement divin (le caractère non fiable, moralement et socialement, de l’athée découle de ce qu’il ne reconnaît pas l’obligation de la loi
naturelle et morale et pas davantage, donc, celle de maintenir les pactes et de
respecter les lois civiles). Mais, selon l’A., cette direction interprétative ‘‘ incline
à méconnaître précisément l’aspect qui caractérise principalement Hobbes en
tant que philosophe politique : son ‘laïcisme’(p. 592), autrement dit ce fondement laïque du discours hobbesien – ici compris comme la ‘‘ nette subordination ’’de la religion à la politique – qui en constitue l’élément déterminant, celui
‘‘ qui condense le sens le plus authentique et original de la position de Hobbes ’’
(p. 594). Alors que chez Locke, l’A. estime que l’intolérance à l’encontre des
athées possède une légitimation théorique, dans la mesure où le laïcisme politique lockien s’inscrit dans le cadre d’une conception générale très nettement
religieuse, l’attitude négative de Hobbes lui semble ne pas pouvoir trouver une
résolution logique à l’intérieur du système théorique, et fait plutôt appel à une
compréhension de type ‘‘ historique ’’, au sens de cette ‘‘ irruption de l’histoire
dans la théorie ’’dont parlait Pacchi à propos des intérêts religieux hobbesiens.
En d’autres termes, la conviction exprimée ici est que seule une superposition du
plan historique et du plan proprement théorique, ou encore la prise en compte de
la profonde implication de Hobbes dans l’horizon religieux de son époque, peut
contribuer à expliquer certaines composantes de sa pensée – telle, précisément,
sa condamnation de l’athée – qui n’apparaissent pas immédiatement assimilables
au contexte théorique global.
Andrea NAPOLI
(traduit par F. Lessay)
6.2.13. NAISHTAT (Francisco Samuel), « Permanence de la philosophie politique.
Guerre et paix dans la politique sécularisée », Diogène, no 192,2000, p. 100-113.
6.2.14. OAKESHOTT (Michael), Hobbes on Civil Association, Indianapolis, Liberty
Fund, XI, 173 p.
6.2.15. OVERHOFF (Jürgen), Hobbes’Theory of the Will : Ideological reasons and
historical circumstances, Lanham MD, Rowman and Littlefield, X + 266 p.
6.2.16. ROGERS (G. A. J.), SORELL (Tom) (eds), Hobbes and History, London,
Routledge, 208 p.
6.2.17. SARASOHN (C. T.), « Was Leviathan a Patronage Artifact ? », History of
Political Thought, XXI, 4, p. 606-631.
6.2.18. SERGIO (Emilio), « ‘Happiness in obligation’. Sul concetto hobbesiano di
libertà », in Riflessioni e provocazioni, vol. IX, no 1, p. 195-206.
Cet article porte sur l’Appendice I aux Essais de Théodicée de Leibniz
(1710), c’est-à-dire les Réflexions sur l’ouvrage que M. Hobbes a publié en
Anglois, de la Liberté, de la Nécessité et du Hazard, où le philosophe allemand
discute les contenus de la controverse entre Hobbes et Bramhall sur la liberté et
la nécessité. L’attitude globale de Leibniz à l’égard de Hobbes, comme on le sait,
a un caractère ambivalent. Un motif de profond désaccord concerne, précisément, le nécessitarisme hobbesien, ce déterminisme ‘‘ absolu ’’qui s’exprime
dans la négation par Hobbes d’un concept de liberté entendu comme autodétermination du vouloir. Cette position hobbesienne se révèle inconciliable avec
les exigences morales et religieuses de Leibniz et forme contraste avec toute la
doctrine formulée dans la Théodicée. Là, en effet, la notion de libre arbitre (en
harmonie avec le concept théologique traditionnel de liberté comme causa sui)
joue un rôle fondamental dans le dépassement des thèses manichéennes sur le
problème du mal métaphysique et moral, tout en suivant une direction qui
diverge de la position agnostique de Bayle, laquelle constitue pourtant un
stimulant important pour la réflexion leibnizienne – un ‘‘ agnosticisme ’’que, à
certains égards, le philosophe allemand devait retrouver dans la façon hobbesienne de poser le rapport entre philosophie et religion, elle-même incompatible
avec cette continuité de fond entre foi et raison qui représente un des éléments
cardinaux de la pensée de Leibniz.
Andrea NAPOLI
(traduit par F. Lessay)
6.2.19. SIMONETTA (Stefano), Dal Difensore della pace al Leviatano. Marsilio da
Padova nel Seicento inglese, Edizioni Unicopli, Milan, 109 p.
Le rapport entre la réflexion hobbesienne et les théories formulées par
Marsile de Padoue dans le Defensor pacis n’a été qu’occasionnellement l’objet
d’une prise en considération critique. On salue donc très volontiers le fait qu’un
chercheur de formation médiéviste ait décidé d’explorer la fortune anglaise de
Marsile. Les résultats de sa recherche sont rassemblés dans une monographie qui
retrace le parcours des idées marsiliennes en Angleterre de John Wyclif aux
premières années du XVIIe siècle (Marsilio in Inghilterra. Stato e chiesa nel
pensiero politico inglese fra XIV e XVII secolo, LED, Milan, 2000,190 p.) et, de
manière complémentaire, dans le petit volume dont nous nous occupons ici, qui
est dédié à la mémoire d’Arrigo Pacchi et constitue une sorte de prolongement de
ce parcours. L’objet en est d’examiner ‘‘ l’impact des thèses du Defensor pacis
sur les principaux représentants de l’érastianisme anglais (John Selden et Thomas Hobbes) ’’ (p. 9). Le choix d’opérer cette subdivision en deux parties
autonomes est particulièrement malheureux, à la fois parce qu’il brise le dessein
unitaire de l’enquête et parce qu’il accentue la perplexité que suscite l’orientation méthodologique d’une recherche qui a pour thème l’influence exercée en
Angleterre par les doctrines marsiliennes et présuppose donc l’application
d’hypothèses interprétatives fondées sur ce concept extrêmement ambigu
d’influence. Dans l’introduction au livre principal, d’ailleurs, l’A. se révèle
pleinement conscient des problèmes de méthode liés à l’usage de cette catégorie
historiographique et, par conséquent, à toute tentative visant à établir un rapport
de dépendance directe entre deux auteurs exclusivement sur la base d’affinités et
de convergences théoriques. Rappelant les réflexions contextualistes de Skinner,
il exprime notamment son accord sur la nécessité d’‘‘éviter de penser que
l’existence d’affinités idéales est l’indice indubitable d’un lien d’influence ’’,
entre autres raisons parce qu’‘‘il existe toujours la possibilité théorique que
l’auteur dont nous nous occupons ait tiré la doctrine examinée d’une source
différente de celle sur laquelle s’est arrêtée notre attention, ou bien qu’il ait
élaboré en totale autonomie une thèse déjà contenue dans des textes précédents ’’ (Marsilio in Inghilterra, op. cit., pp. 20-21). Nonobstant ces précautions, il reste convaincu que le modèle explicatif fondé sur la notion d’influence
conserve toute sa validité et qu’‘‘ une renonciation à cette catégorie rend difficile
de réaliser des reconstructions théoriques susceptibles de fournir des réponses
satisfaisantes ’’(ibid., p. 21).
Nous avons mentionné ces considérations parce que, à notre avis, la faiblesse
de ce modèle se répercute sur le rapport Hobbes/Marsile dessiné dans le volume
recensé ici. L’A., évidemment, se soucie de faire valoir le caractère particulier de
la relecture marsilenne effectuée par Hobbes, mais, précisément, la relation entre
les deux auteurs demeure plutôt élusive, parce que – ce qui se produit quand il en
vient à se référer à d’autres sources présumées de la pensée hobbesienne –
l’existence d’un lien spécifique ne peut être affirmée que ‘‘ sur la base de simples
conjectures ’’ (p. 12). La recherche d’une éventuelle influence marsilienne sur
Hobbes, d’autre part, risque de se placer dans une perspective abstraite si les
‘‘ évidentes analogies ’’(p. 29) entre les idées des deux auteurs restent isolées de
leurs contextes de pensée respectifs et de la chaîne des autres composantes
théoriques qui ont une incidence sur la formation de l’argumentation hobbesienne (en premier lieu, à l’évidence, celles qui ont une ascendance réformée
directe). La confrontation proposée n’échappe pas à ces pièges, et il ne semble pas
d’importance secondaire qu’elle apparaisse partielle, puisque l’A. choisit de
limiter son champ d’enquête à la thématique ecclésiologique – la conception des
rapports État/Église et la réfutation des prétentions hiérocratiques – et néglige,
de ce fait, les réflexions de caractère plus proprement politique. On ne trouvera
pas dans ce livre la moindre mention du sens que revêtent, en rapport avec
Hobbes, certaines des thèses marsiliennes fondamentales, comme celles relatives
à la souveraineté législative populaire et aux limites du pouvoir de gouvernement, c’est-à-dire les idées que Cesare Viroli a définies comme ‘‘ le vrai centre
théorique du
Defensor pacis ’’
[1]. Ces raisons conduisent à juger que l’analyse de
l’A., quoique bien articulée et très informée, ne satisfait sans doute que partiellement à l’exigence d’une reconstruction critique vraiment adéquate aux complexités d’ordre historique et conceptuel inhérentes à une question aussi problématique que la nature et les modalités de la réception hobbesienne des théories
de Marsile.
Venons-en brièvement, cependant, au contenu du livre. Hobbes est décrit ici
comme ‘‘ la figure la plus représentative de l’érastianisme anglais ’’(p. 29), « le
moment culminant (et conclusif ) d’un processus dont la genèse et le développement ne peuvent être compris de manière adéquate qu’en tenant compte de
l’impact qu’a eu sur ce processus le projet marsilien ’’ (p. 30) : un itinéraire
historique dont le précédent immédiat est représenté par le ‘‘possible lien ’’
(p. 29) entre les idées du Defensor pacis et l’Å“uvre de John Selden, dont la
conception des rapports entre la sphère civile et la sphère religieuse semblerait
par bien des aspects prendre son départ dans les doctrines de Marsile (pp. 20-28).
Hobbes, tout comme Selden, ne cite jamais le nom de ce dernier, et, « bien qu’il
n’existe pas de preuves certaines du fait que le philosophe de Malmesbury
connût le Defensor pacis ’’(pp. 29-30), l’A. rappelle toutefois quelques indices
qui pourraient corroborer une telle hypothèse (le texte marsilien, en particulier,
était disponible dans la bibliothèque des Cavendish). Dans ces pages consacrées
à Hobbes, il examine la trame argumentative de la seconde moitié du Léviathan,
relevant les éléments de proximité majeure vis-à-vis des thèses de Marsile : l’idée
selon laquelle il n’existe pas d’Église universelle qui s’identifie à un État chrétien
unique, mais seulement une multiplicité de communautés religieuses soumises
aux lois d’États nationaux particuliers; la thèse qu’au clerc n’incombe que
l’enseignement de la doctrine chrétienne, tandis que tout pouvoir coercitif est la
prérogative exclusive de l’autorité civile (si bien que l’excommunication est
dépourvue de toute portée coactive tant que celle-ci ne l’a pas ratifiée); l’attribution au souverain civil de la juridiction sur n’importe quelle question religieuse (l’interprétation scripturaire, la résolution des controverses doctrinales, le
jugement des hérétiques, l’assignation des charges ecclésiastiques...), alors que le
pontife n’en détient aucune en dehors des territoires assujettis à son autorité
temporelle et ne dispose d’aucun pouvoir qui s’étende à tous les membres de la
chrétienté ; les ouvertures en matière de tolérance (la distinction entre attitude
extérieure et intime conviction implique que les opinions personnelles ne peuvent être punies que si elles se traduisent par une action préjudiciable à l’État; la
liberté est en outre garantie par le silence de la loi, qui a pour conséquence que
tout citoyen est libre de faire ce qui n’est pas explicitement interdit); l’identification de la mission de l’État non pas avec une finalité éthique ou transcendante,
mais avec la nécessité d’assurer la paix, « conçue par les deux comme un état
négatif, une condition d’absence de danger ’’(p. 79); le repérage de la genèse de
la supériorité papale présumée dans une exégèse instrumentale du texte saint,
par laquelle la Curie romaine entend légitimer ses prétentions à la domination
universelle. L’A. souligne aussi, en conclusion, le ‘‘ rôle antithétique ’’(p. 90)
joué par la pensée d’Aristote à l’intérieur des argumentations de Marsile et de
Hobbes : assumée dans un premier temps comme un point de référence utilisable
contre la hiérocratie, durement condamnée dans un second temps comme
instrument déterminant dans l’édification du ‘‘ royaume des ténèbres ’’.
Andrea NAPOLI
(traduit par F. Lessay)
6.2.20. SLOMP Gabriella, Thomas Hobbes and the Political Philosophy of Glory,
Basingstoke, Macmillan, New York, St. Martin’s Press, XI + 194 p.
Dr Slomp connaît les intentions de Hobbes. Hobbes, nous est-il dit, « voulait
que sa théorie soit analysée philosophiquement et logiquement, plutôt qu’historiquement », et serait surpris, amusé et stupéfait s’il voyait le portrait qui résulte
des récentes analyses historiques de Quentin Skinner. Slomp quant à elle est
moins amusée par l’approche de Skinner et par le Hobbes qu’elle découvre.
« Hobbes, tel qu’il est décrit par Skinner, apparaît comme un triste retraité
réactionnaire qui, après une amourette juvénile avec les idées et les concepts
scientifiques, devient [...] la voix de la tradition et de l’ordre culturel établi »(II).
Il est sous-entendu que Skinner nous a donné une lecture biographique de la
carrière de Hobbes. Et si, avec Skinner, « alors que l’histoire est un livre ouvert,
[...] la philosophie au lieu de cela en est un invisible », avec Slomp, la philosophie
est d’une importance sans égale. Son intérêt se porte sur la méthode philosophique de Hobbes, sa théorie de l’individu, et leur interconnection. Thomas Hobbes
and the Political Philosophy of Glory, qui reprend beaucoup des écrits de
l’auteur antérieurement publiés sur Hobbes, explicite cet intérêt selon deux
modes de recherche, correspondant aux deux parties qui divisent le livre : la
première partie, « Éléments de géométrie politique » est « un exercice d’analyse
philosophique textuelle ». La deuxième partie, « Théorèmes de géométrie politique »déploie les modèles de la théorie des jeux comme une tentative pour traiter
certains aspects de la théorie politique de Hobbes de façon plus spéculative.
Nous devrions traiter de cela à notre tour.
Ayant identifié comme fondamental à la méthode philosophique générale de
Hobbes l’effort de comprendre le mouvement des corps dans le temps, l’auteur
passe à l’application par Hobbes de sa méthode générale à un genre particulier de
corps, l’homme. Slomp attribue à l’homme hobbesien quatre caractéristiques
définies : la rationalité, la peur de la mort et un désir correspondant de préservation de soi, l’égalité avec les autres hommes, et le désir de gloire. Ce dernier,
nous est-il dit, est un concept insuffisamment étudié et mal compris, susceptible
d’apporter un nouvel éclairage à la théorie politique de Hobbes. Par conséquent,
la signification et le rôle de la gloire sont retrouvés à travers une analyse
comparative du De Cive, des Éléments du droit naturel et civil, de l’Anti-White, du De Homine, du Béhémoth et de la correspondance hobbesienne, parallèlement à une étude connexe des sources possibles de l’usage que fait Hobbes de ce
concept, notamment Thucydide, Aristote, et Bacon. Slomp suggère que, bien
que le rôle de la gloire demeure dans tous les travaux de Hobbes, le statut de la
gloire évolue à travers le temps, passant de genre de toutes les passions dans les
premiers écrits à une espèce particulière de passion dans le Léviathan, le Béhémoth et le De Homine. Autrement dit, elle ne figure plus dans les derniers
écrits comme la source première de l’action humaine. L’auteur repère une
preuve manifeste de ce changement dans l’influence générale qu’opère le scepticisme sur la pensée de Hobbes et, de manière plus définitive, dans le texte du De Homine où Hobbes suggère une sextuple source des dispositions humaines, « à
savoir, la constitution du corps, l’expérience, l’habitude, la fortune, l’opinion que
l’on a de soi-même et des autorités » (VI) (l’auteur tire cette citation de Man and Citizen, ed. B. Gert, New York, Anchor Books, p. 63). Dans l’état de nature,
seule la première est saillante, et constitue la cause de la guerre. Tel n’est pas le
cas dans les associations civiles, à l’intérieur desquelles ces sources supplémentaires de querelles peuvent se concrétiser dans des institutions corrompues. Plutôt que dans une prédilection accrue pour la rhétorique, l’explication tient à
un élément didactique présent dans Léviathan et absent du De Cive : Hobbes a
tourné son attention vers les sources de querelles qui surviennent à l’intérieur de
la société (p. 6). Slomp mène à bien la première partie de cet exercice avec
minutie et ampleur, en faisant une digression intéressante sur la vision qu’a Hobbes du statut des femmes et un excursus plus frivole mais amusant, sur les
efforts qu’il accomplit pour obtenir la version intégrale d’une pièce particulièrement osée rédigée en vers italiens par un correspondant, et racontant en détail
les aventures érotiques de deux jeunes lesbiennes. Quand Slomp suggère d’un
ton solennel que cette requête fut probablement effectuée « davantage par courtoisie que par amour de la poésie », nous pouvons être tenté de nous demander si
sa compréhension des intentions de Hobbes n’a pas momentanément faibli sous
le coup de l’émotion. L’exposé de la théorie politique de Hobbes, cependant, est
incisif et parfois saisissant, bien que devrait être noté le fait que le passage du De Homine invoqué doit supporter un lourd poids argumentatif. L’aisance de
l’argument, qui plus est, est ébranlée par une certaine répétitivité de forme. Chaque chapitre débute par une brève citation tirée de la biographie d’Aubrey,
de l’autobiographie de Hobbes ou de la correspondance, ce qui conduit le lecteur,
quoique de manière ténue, au sujet particulier en question : cela semble forcé et
renforce l’impression que le volume a été assemblé assez rapidement.
La seconde partie du livre s’efforce de proposer « une lecture réfléchie selon
la théorie des jeux pondérée » de l’état de nature de Hobbes. Sa nouveauté
consiste à examiner selon une perspective différente le « modèle de l’acteur
rationnel »conventionnellement appliqué à la théorie de Hobbes. Slomp affirme
que l’intention de Hobbes était de démontrer au lecteur du Léviathan la nécessité d’éviter l’effondrement de l’état politique en ses parties constituantes, plutôt
que de démontrer comment ces parties pouvaient engendrer l’état politique. La
conclusion qui s’ensuit, en effet, est que des acteurs individuels rationnels ne
peuvent, ceteris paribus, engendrer la république hobbesienne.
Par conséquent, de « ses postulats concernant l’homme et l’état de nature Hobbes tire un théorème d’impossibilité ante litteram » par lequel il souhaite
démontrer les dangers de l’état de nature qui, sortant de la nature humaine
elle-même, est toujours présent dans l’âme humaine. Ainsi l’homme hobbesien
« partage-t-il beaucoup moins les caractéristiques de la nature humaine que nous
trouvons dans l’homme des XVIème et XVIIème siècles (i.e., celui de Machiavel et de Locke) » que celles de l’individu qui vit dans les Å“uvres de Camus, « portant
toujours la peste en son cÅ“ur » (IX). Cette conclusion annonce une discussion sur
les ressemblances du Léviathan et de La Peste, mais auparavant, réunissant les
deux parties de l’étude, Slomp soutient que la philosophie de Hobbes fait preuve
d’un optimisme qui est absent de l’exposé de Skinner et des écrits de Camus. Car
si l’affirmation de l’auteur est exacte et si, pour Hobbes, les principaux ressorts
de l’action humaine résultent de l’établissement de la société, l’homme peut être
sauvé par une reconstitution de la société et une reconfiguration d’institutions
sociales dangereusement corrompues (p. 173). Slomp chemine à travers un large
champ d’investigations pour arriver à ses conclusions, qui sont toujours fermement énoncées et iconoclastes. Mais la cohérence des deux parties du livre,
malgré les plus grands efforts de l’auteur pour nous convaincre du contraire,
n’est pas sans failles : la seconde partie est logiquement indépendante de la
première, et ne s’y rattache que par ce qui a trait à Hobbes. Nous passons de
façon hésitante de l’analyse philosophique à l’analyse logique, tout en ayant été
informés que « les lecteurs familiers de la théorie des jeux trouveront la discussion qui va suivre d’une simplicité agaçante » (p. 122). Les théoriciens des jeux
doivent être malaisés à satisfaire. Le plus grave est que ce mode de recherche est
au mieux un instrument émoussé pour arracher (certains pensent peut-être par
la torture) ce qui est parfois de toute façon déjà explicite dans la pensée de Hobbes. L’application du langage mathématique à la méthode de découverte la
charge d’un faux air de rigidité scientifique tout à fait impropre à découvrir les
nuances de cette pensée. Nous constatons alors sans surprise que Hobbes était un
théoricien des jeux peu ordinaire. En outre, le caractère laborieux de cette
approche est souligné par l’analyse textuelle sans détours qui la précède. La
plupart des lecteurs trouveront certainement dans cette analyse la partie la plus
intéressante d’un livre qui parcourt tous les travaux publiés de Hobbes et deux
approches interprétatives pour arriver à la conclusion que Hobbes était un
existentialiste avant la lettre et un optimiste. Nous pouvons supposer qu’il
aurait été surpris, amusé et stupéfait d’un tel portrait.
Tim STANTON
(traduit par D. Thivet)
6.2.21. SYSE (Henrik), Natural Law, Religion and Rights, South Bend, Indiana,
St. Augustine’s Press.
Ce livre consacre d’importants développements à Hobbes et à Locke.
6.2.22. TÖNNIES (Ferdinand), « Hobbes und das Zoon Politikon », in Ferdinand
Tönnies, Gesamtausgabe, tome 15 (ed. Dieter Haselbach), Walter de Gruyter,
Berlin, p. 543-570.
6.2.23. WARRENDER (Howard), The political philosophy of Hobbes : his theory of
obligation, Oxford, Clarendon Press; New York, Oxford University Press, coll.
« Oxford Scholarly Classics series », IX + 346 p.
6.2.24. ZUCCHELLO (Dario) (éd.), Alle radici del pensiero politico moderno. Le
origini della società politica in Hobbes, Spinoza e Locke, Colonna, Milan, 91 p.
On a affaire ici à un instrument didactique original à l’usage des écoles
supérieures, réalisé avec un soin qui mérite d’être signalé. L’étude de la pensée
politique de Hobbes, de Spinoza et de Locke s’articule en une série de leçons
comprenant lectures de textes, commentaires, schémas récapitulatifs, tableaux
conceptuels, exercices à développer, indications relatives à des approfondissements bibliographiques et à la disponibilité de matériaux sur Internet. Les six
leçons consacrées à Hobbes (pp. 14-44) ne négligent pas l’arrière-plan philosophique de sa réflexion politique et, en dépit de certaines simplifications (remarquons, par exemple, l’absence de toute référence au concept d’autorisation), on
appréciera la rigueur avec laquelle sont reconstruits les moments saillants de
l’argumentation théorique. Il faut tout de même observer que cet ouvrage a pour
visée une connaissance introductive préliminaire comme en donnent les
manuels. Il reste également à s’interroger sur le type de contrôle dont il pourra
faire l’objet de la part des étudiants et des enseignants.
Andrea NAPOLI
(traduit par F. Lessay)
6.2.25. ZAGORIN (Perez), « Hobbes without Grotius », History of Political Thought,
vol. XXI, 1, p. 16-40.
7. Réception et influence. Extrapolations
7.1. BLOCK (James), « Looking Forward : Hobbes on Modernity », New Political
Science, 22,3, p. 411-415.
7.2. DEVINE (James), « The Positive Political Economy of Individualismand Collectivism : Hobbes, Locke and Rousseau », Politics and Society, 28,2, p. 265-304.
7.3. FRANCÈS-GOMEZ (Pedro), « David Gauthier and the Development of a Contractarian », Hobbes Studies, XIII, p. 77-101.
7.4. GERENCSER (Steven A.), The Skeptic’s Oakeshott, Basingstoke, Macmillan,
192 p.
7.5. GOODHART (Michael), « Theory in Practice : Quentin Skinner’s Hobbes, Reconsidered », The Review of Politics, 62,3, p. 531-562.
7.6. KING (Preston), Thinking past a problem : essays on the history of ideas,
Portland OR, Frank Cass, 339 p.
Ce livre propose une discussions des thèses de Oakeshott et de Skinner
relatives à Hobbes.
7.7. MAITLAND (F. W. A.), Historical sketch of liberty and equality, as ideals of
English political philosophy from the time of Hobbes to the time of Coleridge,
Indianapolis, Liberty Fund, 208 p.
7.8. MARTEL (James R.), « The Radical Promise of Thomas Hobbes : The road not
taken in Liberal Theory », Theory and Event, 4,2.
7.9. NIDA-RÜMELIN (Julian), SCHMIDT (Thomas), Rationalität in der praktischen
Philosophie. Eine Einführung, Berlin, Akademie Verlag, 228 p.
Le chapitre intitulé « Rationalität und politische Ordnung » (p. 105-121)
reprend en le modifiant quelque peu l’article « Bellum omnium contra omnes... »
de Nida-Rümelin publié en 1996 dans W. Kersting (ed.), Thomas Hobbes :
Leviathan, Berlin, Akademie Verlag.
7.10. SMITH (George H.), Why Atheism ?, Amherst NY, Prometheus Books, 250p.
Ce livre s’efforce de faire apparaître les racines de l’athéisme chez Hobbes,
Spinoza et Hume.
7.11. VOEGELIN (Éric), La nouvelle science du politique. Une introduction, traduction de l’anglais, préface et notes par Sylvie Courtine-Denamy, Paris, Seuil, coll.
« L’Ordre philosophique », 263 p.
Il convient de saluer cette deuxième traduction (de bonne qualité, en dépit de
quatre malencontreuses erreurs d’allemand sur la première page de la préface)
d’un auteur qui reste encore largement à découvrir en France : le philosophe Éric
Voegelin (1901-1985), formé à Vienne puis émigré aux États-Unis, et dont cet
ouvrage (le premier écrit en anglais) inaugure la période « américaine ». Issu des
prestigieuses Walgreen Lectures prononcées en 1951 à Chicago sous l’intitulé
« Vérité et représentation », il était conçu comme une sorte d’introduction
méthodologique à la grande fresque de Order and History qui allait occuper l’A.
pendant une vingtaine d’années. Le titre de l’ouvrage, clin d’Å“il à la Scienza
nuova de Giambattista Vico, témoigne de son ambition, car Voegelin voulait
restaurer la « science politique classique » par opposition au sociologisme, aux
prétentions de neutralité axiologique (Weber) ainsi qu’au positivisme dominant
et à la réduction de la gestion de la cité à des statistiques. Il suscita des réactions
immédiates (bien résumées par la traductrice dans sa préface), à la fois critiques
et enthousiastes, de la part de Hannah Arendt, Alfred Schütz, Aron Gurwitsch et
Leo Strauss – et plus négatives de la part des politologues positivistes américains
(comme Robert Dahl). Cherchant les racines des dérives totalitaires de son
temps, Voegelin entendait retracer l’histoire de la manière dont l’homme a
interprété son rapport à la communauté. L’ouvrage popularisa le vocable de
« gnosticisme », un concept (certains diront fourre-tout) sous lequel Voegelin
résumait la dérive spirituelle de l’Occident dans le sens d’un désir de maîtrise de
la transcendance (propre à la gnose telle qu’elle avait été popularisée dans
l’entre-deux-guerres par Hans Jonas, contrairement aux incertitudes de la cognitio fidei classique), voire d’une immanentisation qui confère à l’homme et à son
action dans le monde la signification d’un accomplissement eschatologique.
Après une introduction générale sur le déclin et les exigences de restauration
de la science politique, Voegelin jette les bases de ce que l’on peut appeler son
« herméneutique » politique (ch. 1 : « Représentation et existence »). Il analyse
différentes théories de la représentation anciennes et modernes (Grèce, Rome,
Augustin, la Magna Carta, Lincoln) ainsi que plusieurs théories de l’histoire
(Weber, Jaspers, Bergson, Hauriou). Il passe ensuite à la description du processus « gnostique » de dé-divinisation et re-divinisation à la faveur de différents
millénarismes, de Joachim de Flore au Moyen-Âge jusqu’au totalitarisme de son
temps (où l’on retrouve les lignes directrices de son pamphlet de 1938, Les
religions politiques). C’est dans les deux derniers chapitres que le lecteur
trouvera une réflexion sur l’Å“uvre de Hobbes (p. 214-224,245-252). Selon
Voegelin, Hobbes apparaît à un moment où la révolution anglaise se révèle
susceptible de détruire tout l’ordre public, ce qui suscite la mise en place d’un
Leviathan autoritaire. Le plus intéressant dans l’analyse de Voegelin est à ce titre
son appréciation du rapport entre Hobbes et le Christianisme, décrivant son
intention comme étant « de faire du Christianisme (...) une theologia civilis
anglaise, au sens de Varron » (p. 218). Cependant, la cohérence tant vantée de la
théorie hobbesienne de la représentation n’est acquise « qu’au prix d’une simplication, caractéristique des méfaits gnostiques » (p. 214). La marque de son
gnosticisme est d’avoir « fait de l’ordre de la société civile existante la vérité
qu’elle représentait, et à côté de laquelle aucune autre vérité n’avait place ». Le
résultat en est une clôture intramondaine, une affirmation de l’« immanence
radicale de l’existence » (p. 246). On retrouve le thème d’un Hobbes « grand
psychologue »de la libido dominandi moderne, également suggéré par Voegelin
dans son Histoire des idées politiques (voir Bulletin Hobbes XIII, 7.24). Voegelin estime que tous les arguments apparemment juridiques ou contractuels de
Hobbes ne sont en réalité que des métaphores fondées sur la « transformation
psychologique des personnes qui s’associent » en vue de la création d’un corpus
mysticum moderne. La société s’organise désormais sur base d’un repli de la
psychologie sur l’amor sui, l’orgueil de l’individu : « Le Léviathan est le symbole
du destin qui attend effectivement les activistes gnostiques lorsqu’en rêve ils
croient accomplir le royaume de la liberté ». Assurément, si l’ouvrage témoigne
encore de la proximité de la catastrophe qui a ravagé l’Europe – et fit que
Voegelin avait placé un espoir sans doute trop grand (comme Hannah Arendt en
son temps) dans les vertus de la démocratie anglo-américaine – il y a derrière la
violence de la formule un peu incantatoire du « gnosticisme » des thèmes toujours d’actualité : Voegelin rappelait par exemple qu’un des symptômes du
caractère autodestructeur des sociétés gnostiques (incapables d’admettre une
alternative spirituelle en leur sein) est que lorsqu’elles reconnaissent les dangers
qui menacent leur existence, elles sont en réalité incapables d’y faire face avec des
moyens appropriés. Le résultat paradoxal est qu’elles s’enfoncent dans une
situation de guerre perpétuelle, alors même qu’elles professent leur ardent désir
de paix.
Jacob SCHMUTZ
7.12. ZARKA (Yves Charles), L’autre voie de la subjectivité, Paris, Beauchesne,
136 p.
7.13. ZINTL (Reinhard), « Constitutions as External Constraints ? », in Rationality,
Rules, and Structures, sous la direction de Julian Nida-Rümelin et Wolfgang
Spohn, Dordrecht/Boston/London, Kluwer, p. 35-47.
COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE POUR L’ANNÉE 1999
8.1. ASTORGA (Omar), El pensamiento político moderno : Hobbes, Locke y Kant,
Universidad Central de Venezuela, EBUC, Caracas, 445 p.
Ce travail présente un exposé de la pensée politique moderne à travers trois
études qui montrent le développement du modèle théorique qui a légitimé
l’apparition de l’État. Il s’agit du modèle qui dès le XVIIe siècle a remplacé la
philosophie politique d’Aristote par une conception individualiste de la nature
humaine qui justifie l’État non pas eu égard à un procès historique mais en le
mettant en relation avec un artifice contractualiste. La première partie du livre
est consacrée à Thomas Hobbes, fondateur de ce modèle et le meilleur représentant des nouvelles formes de la pensée politique moderne. Les deux autres
parties sont consacrées à deux représentants classiques du libéralisme, John
Locke et Emmanuel Kant, qui critiquèrent l’absolutisme du Léviathan, tout en
restant fidèle au modèle théorique hobbesien. Le premier de ces deux auteurs est
le fondateur et le plus grand représentant du libéralisme anglo-saxon; le second
est l’un des défenseurs les plus systématiques du libéralisme de l’État de droit.
L’intention de l’A. est de montrer la présence et le développement du modèle
théorique hobbesien dans les Å“uvres de Locke et de Kant. Selon l’A., la réussite
de l’Å“uvre de Hobbes ne réside pas tant dans les prémisses naturalistes de son
éthique ou dans son ébauche de l’État absolu que dans un groupe d’hypothèses
conceptuelles et historiques qui constituent le noyau à partir duquel la politique
devient compréhensible. Ce noyau est celui de ‘‘l’insociable sociabilité ’’
(expression créée par Kant), notion grâce à laquelle Hobbes donne sens et
cohérence à sa description de la nature humaine dans la perspective de la création
de l’État. C’est ce noyau et sa conséquence logique, l’idée de la guerre, qui offrent
à la culture moderne un modèle d’interprétation de l’éthique, de la politique et
même de l’histoire qui a dominé jusqu’à aujourd’hui (p. 180). Pour cette raison,
selon l’A., il ne serait pas peu approprié de suggérer que même Nozick est,
malgré ses précautions, un héritier de Hobbes. Est aussi héritier de Hobbes le
libéralisme – y compris celui du kantien Rawls – qui trouve dans la pensée de
Locke sa source théorique et doctrinale (p. 308). Sans l’idée irrésistible de la
guerre et sans l’usage des critères immanents à la raison instrumentale, caractéristique du ‘‘ modèle hobbesien ’’, le libéralisme de Locke resterait inintelligible
(p. 304).
L’A. fait preuve d’une excellente maîtrise des sources et propose une bibliographie complète. Son travail constitue de ce fait une référence obligée pour les
hispanophones qui s’intéressent à la philosophie politique.
Maria L. LUKAC DE STIER
(traduit par W. Barreto-Lisboa)
8.2. HOBBES (Thomas), Les questions concernant la liberté, la nécessité et le hasard
(controverse avec Bramhall II). Introduction, notes, glossaires et index de Luc
Foisneau, traduction de Luc Foisneau et Florence Perronin, Œuvres de Hobbes
en français, vol. 11/2, Paris, Vrin, 456 p.
Ce fort volume fait suite à la première partie de la controverse, De la liberté
et de la nécessité, vol. 11/1 de la même collection, édité et traduit par Franck
Lessay. Les deux volumes se complètent, et les traducteurs des Questions
reprennent dans ses grandes lignes la traduction de Lessay dans la partie de leur
ouvrage où Hobbes cite le texte précédent. Les notes du premier volume sont
aussi reprises lorsqu’elles apportaient déjà toute l’information nécessaire. Nous
sommes donc en présence du second volet d’un diptyque majeur de la carrière
philosophique de Hobbes. La controverse qui l’opposa à Bramhall commença à
Paris chez William Cavendish, marquis de Newcastle, et se poursuivit par voie
épistolaire puis par une polémique à distance par voie d’ouvrages plus ou moins
autorisés par leurs auteurs, en 1654 puis 1655. L’ouvrage qui nous est présenté
constitue la réplique de Hobbes en 1656. C’est cette édition, la seule publiée du
vivant de l’auteur, qui a été traduite. Cette chronologie permet d’expliquer la
structure très complexe de cette Å“uvre où les citations des phases antérieures de
la polémique se trouvent comme enchâssées. La copieuse introduction de Luc
Foisneau permet au lecteur d’appréhender cette histoire, la structure dialectique
de l’ouvrage, et en dégage les enjeux philosophiques et théologiques. Comme il
est de règle dans la collection des Å“uvres de Hobbes en français, le texte est
accompagné de notices biographiques, d’un glossaire philosophique, d’une table
de correspondance entre éditions et de deux index.
Comme le montre Foisneau, on ne comprend bien ce texte qu’en repérant les
débats dont il se démarque. Malgré les références aux principaux auteurs réformés sur la prédestination et le libre arbitre, le débat qui oppose Hobbes à
Bramhall n’est pas un prolongement direct de celui qui opposa Arminius à
Gomar lors du synode de Dordrecht (1618-19), et qui eut des conséquences
désastreuses, non seulement dans l’Église d’Angleterre, mais aussi dans la
société anglaise tout entière, par l’expression politique radicale des divisions
théologiques qu’elle provoqua à moyen terme. Comme l’explique Foisneau, il
s’agit pour Hobbes de montrer : « que toutes les actions humaines, indépendamment de la question de leur valeur morale, sont régies par l’ordre nécessaire des
causes cinétiques et des effets » (p. 20). Si aucun agent n’est cause de son
mouvement, il faut qu’il y ait une cause extérieure ultime au conatus qui est le
plus petit mouvement intérieur conduisant à un appétit et à la volonté. Il est
difficile de rendre cette vision compatible avec celle de l’arminien Bramhall,
encore très marqué par l’aristotélisme. Hobbes, quant à lui, ne retient des
définitions possibles du libre arbitre qu’une formulation déjà exprimée dans le
Léviathan et Liberté et nécessité : « la liberté à l’égard des empêchements »
(p. 26). En excellent spécialiste qu’il est de la question de la toute-puissance
divine chez Hobbes, l’introducteur montre comment s’articulent dans cet
ouvrage les débats sur la liberté, la volonté et la prescience de Dieu, mais aussi
comment Hobbes procède pour déplacer les enjeux de la sphère de la polémique
théologique vers la physique et même vers le domaine éthico-politique avec le
problème de la légalité. Le Dieu de Hobbes, le créateur tout-puissant, « peut voir
avec évidence la nécessité du monde qu’il crée » (p. 29). Toute-puissance et
toute-suffisance ne sauraient pour lui être distinguées, de même que l’on ne
saurait séparer la prescience et le décret de Dieu.
Il est important de méditer les analyses de Foisneau sur l’usage que Hobbes
fait des références bibliques habituelles dans le débat sur la prédestination. En
effet, Hobbes pouvant penser le péché sans la théorie du péché originel, il
n’accorde pas la même place à l’interprétation de la chute d’Adam, ni à la
théologie paulinienne, puisqu’il écarte la doctrine de la grâce pour donner de la
chute une lecture juridique. Sur ce point aussi, la continuité de la théorie du
Léviathan se révèle : il n’y a pas de péché tant qu’il n’y a pas de loi. De même que
Dieu sait au moment de la création la nécessité de celle-ci, de même que tous les
mouvements sont soumis à une nécessité, l’action humaine est soumise aux lois
du souverain, et la toute-puissance de Dieu fonde son droit de punir. Ce dernier
point, qui exclut la liberté et la responsabilité de l’homme, ne pouvait être admis
par Bramhall. De même que les théoriciens de la loi et du contrat qui pensaient
la réciprocité de la relation contractuelle à un souverain ne pouvaient accepter
l’idée d’un contrat entre les futurs sujets qui ne lierait pas le souverain à ceux-ci
par un pacte de responsabilité.
Le texte lui-même se distingue dans l’Å“uvre de Hobbes par sa structure
dialectique. Énoncé d’une position, réplique, duplique, commentaire, ceci ne
ressemble ni à la structure des Elements of Law, ni à celle du Léviathan, ni à
celle du De Corpore, qui est pourtant paru entre Liberté et nécessité et les
Questions. Cette structure se différencie également des dialogues que Hobbes
écrivit à partir de la décennie suivante, comme Béhémoth, le Dialogue sur les
common laws, le Decameron physiologicum ou encore l’Historia ecclesiastica.
Il ne s’agit pas en effet d’un véritable dialogue philosophique, puisque les
interlocuteurs ont bel et bien existé, qu’ils ne sont pas en présence, et que l’un
des deux seulement est maître de l’agencement des répliques. Certes, le Dialogue sur les common laws présente deux interlocuteurs dont les positions théoriques étaient identifiables, celles de Hobbes et du jurisconsulte Edward Coke,
mais si la philosophie de la raison de Coke est bel et bien derrière les positions du
personnage, Hobbes attaque plus généralement l’idéologie de toute une corporation. Dans les Questions, en revanche, Hobbes prend parti contre un individu
précis, mais aussi contre une école de pensée au sein de l’Église d’Angleterre qui
aura sa postérité dans le courant latitudinaire. Au grand scandale de ses partenaires de lutte royalistes, Hobbes continuait à développer une pensée que ces
derniers jugeaient en contradiction avec le système idéologique et les représentations qu’ils se faisaient de la monarchie anglaise et de l’Église qui en était le
soutien historique et pour ainsi dire naturel.
Le débat que Florence Perronin et Luc Foisneau nous permettent de lire avec
plus d’informations qu’aucune autre édition à ce jour dans quelque langue que
ce soit, est donc une contribution capitale aux controverses qui agitent dans ces
années d’exil la communauté royaliste anglaise et qui montrent déjà comment les
Stuarts et leurs meilleurs penseurs pourront donner l’impression, à leur retour
en 1660, qu’ils n’auront rien oublié et rien compris. Hobbes, quant à lui, aura
inspiré par les positions hétérodoxes qu’il y soutient, des penseurs aussi importants que Spinoza et Leibniz. C’est donc un document historique aussi bien
qu’une Å“uvre philosophique majeure qui nous est ici offert.
Luc BOROT
8.3. KLENNER (Hermann), Thomas Hobbes - Filósofo del Derecho y su Filosofía
Jurídica, traduction en espagnol et présentation de Luis VILLAR BORDA, Universidad Externado de Colombia, Bogotá, 167 p.
8.4. KUSUKAWA (Sachiko) (éd.), Philosophy in the Sixteenth and Seventeenth
Centuries, Conversations with Aristotle, Constance Blackwell, Ashgate, 436 p.
8.5. NEGRI (Antimo), « Hobbes e il mare », in Humanitas. Studi in memoria di
Antonio Veri, sous la direction d’Antonio Quarta et de Paolo Pellegrino,
Congedo, Galatina, vol. II, p. 77-90.
Cette brève mais intéressante contribution d’Antimo Negri nous montre
comment, dans l’Å“uvre de Hobbes, se perçoivent les échos de la nouvelle
‘‘ culture maritime ’’ anglaise de l’époque. En un moment historique marqué
par de profondes transformations, l’Angleterre triomphe de la résistance d’une
mentalité rurale enracinée (‘‘celle que l’on pourrait dire l’idéologie de la terre
ferme ’’, p. 85) et – pour utiliser une expression schmittienne reprise par l’A. –
‘‘ se décide pour la mer ’’, relevant le défide l’expansion sur des territoires
nouveaux et de nouveaux marchés, devenant une puissance maritime, commerciale et coloniale aguerrie. Les progrès techniques et scientifiques (l’art de la
navigation, qui permet de surmonter la terreur atavique de la mer), la contribution de la piraterie (secondée de manière ambiguë par le pouvoir de l’État et
considérée avec respect par Hobbes), le soutien politique (avec la promulgation
par Cromwell du Navigation Act, qui s’inscrit dans la continuité de la politique
monarchique précédente et ultérieure) sont des éléments qui concourent tous à
l’affirmation d’un état de choses dont Hobbes est tout à fait conscient et auquel
il participe non moins pleinement : ‘‘ un philosophe politique qui semble
partager complètement la ‘décision pour la mer’de l’Angleterre ; un philosophe
qui ne reste pas en retrait de son temps; un philosophe qui éprouve de près une
‘révolution’qui, à commencer par la découverte de l’Amérique (...), interroge
une sensibilité nouvelle peu à peu mûrie et se ressent d’un climat social nouveau ’’(p. 83). Il faut noter que l’A. ne se réfère pas à un autre aspect assez connu
et significatif de ce rapport particulier entre Hobbes et la mer : la composante
aquatique traditionnellement associée à l’image mythico-symbolique du Léviathan.
Andrea NAPOLI
(traduit par F. Lessay)
8.6. PAGANINI (Gianni), « Thomas Hobbes e Lorenzo Valla. Critica umanistica e
filosofia moderna », Rinascimento, vol. 39, p. 515-568.
‘‘ Si l’on voulait utiliser une métaphore adéquate, on devrait comparer les
rapports entre Hobbes et la philosophie de la Renaissance à un continent
immergé ’’ (p. 515). Cette contribution savante et érudite de Gianni Paganini
entend précisément renouer certains des fils souterrains qui relient la philosophie hobbesienne à la pensée humaniste de la Renaissance, en choisissant
toutefois un point de référence spécifique et restreint, pour l’instant presque
ignoré de la littérature spécialisée : l’Å“uvre de l’humaniste italien Lorenzo Valla.
Bien que ce dernier soit cité une seule fois par le philosophe anglais (comme
traducteur de Thucydide), Paganini juge ‘‘ plus que probable ’’qu’il ait joué un
rôle qui ne fut ni secondaire ni superficiel dans la formation et l’articulation des
idées hobbesiennes, et il estime possible de percevoir des échos particulièrement
pertinents de cette présence de Valla jusque dans la composante éthique,
historico-politique et historico-religieuse de la pensée de Hobbes.
Le premier de ces aspects sur lesquels notre attention est appelée concerne
l’âpre critique antipapale développée par l’auteur du Léviathan à l’encontre des
thèses bellarminiennes. Cette polémique relative à un pouvoir pontifical qui
tendait à usurper les prérogatives de l’autorité civile reprend, selon l’A., diverses
suggestions du célèbre écrit dirigé par Valla contre la prétendue donation de
Constantin (le De falso credita et emendita Constantini donatione), de sorte
que, à son avis, on constate ‘‘ une singulière convergence d’accents ’’(p. 523)
dans l’orientation générale du discours aussi bien que dans certains détails de
l’argumentation. Cela n’enlève rien au fait – et Paganini le souligne assurément
– que les deux auteurs restent très éloignés au point de vue de l’orientation
politique (la position républicaine et anti-tyrannique de Valla aurait suscité
l’hostilité maximale de Hobbes), comme sur le thème des rapports entre pouvoir
temporel et pouvoir spirituel (Valla souhaite leur indépendance réciproque,
Hobbes théorise leur unification en la personne du souverain civil).
L’A. voit un des motifs d’affinité les plus significatifs entre Hobbes et Valla
dans la méthode humaniste, historico-philologique (la vérification de l’authenticité et de l’originalité des textes et de leurs significations, la critique et la
démystification du témoignage historique) : une méthode qui, selon Paganini,
s’exprime surtout dans une Å“uvre comme Historia ecclesiastica, laquelle est
imprégnée d’une religiosité antidogmatique et anticonfessionnelle qui porte une
claire empreinte humaniste, et s’inscrit dans une perspective de tolérance religieuse ‘‘peut-être même en rupture vis-à-vis de l’érastianisme plus rigide soutenu dans le Léviathan ’’ (p. 539). Si l’ample reconstruction historique hobbesienne des vicissitudes du christianisme n’est pas réductible au point de vue plus
circonscrit évoqué par Valla dans son texte, l’A. retrouve néanmoins en son fond
la présence de motifs qui rappellent un contexte typiquement vallien.
Une autre occasion de comparaison concerne le terrain anthropologicomoral. La critique que fait Hobbes de la conception aristotélicienne de la vertu
comme mediocritas, tout en ayant certains traits que l’on rencontre également
chez Grotius et Gassendi (chez lesquels ils se conjuguent avec un topos de
l’anti-aristotélisme de la Renaissance, qui opposait à l’autorité du Stagyrite un
appel à la libertas philosophandi), a un précédent philosophique précis, selon
Paganini, dans le De voluptate de Valla. Cette œuvre, souligne-t-il, ne comporte
pas seulement une critique circonstanciée de la théorie de la mediocritas, mais
aussi d’autres éléments qui caractérisent l’orientation réaliste et égalitaire de
Hobbes (une connexion étroite entre voluptas et auto-conservation, une polémique contre l’éthique de l’honneur et de la gloire ‘‘ selon des lignes argumentatives qui trouveront leur pendant exact dans la critique hobbesienne de la vaine
gloire ’’– p. 559 – et dans la description de celle-ci comme cause de discorde et de
querelle).
Selon toute probabilité – du moins si l’on suit l’A. –, Valla doit encore être
compté parmi les sources de la célèbre hendiadis homo homini lupus/homo
homini deus. Paganini ‘‘découvre ’’, en effet, divers lieux où l’humaniste
romain introduit ‘‘le thème de l’homme oscillant entre animalité et divinité ’’
(p. 562), tantôt en opposant directement un comportement humain sauvage à un
comportement quasi religieux, tantôt en assimilant une communauté divine à la
communauté politique : ‘‘ en dépit de toutes les différences (...), la politique
hobbesienne en venait ainsi à rencontrer l’une des expressions les plus hautes de
la culture humaniste du ‘citoyen’’’(p. 566).
A dire vrai, il nous semble que, compte tenu de la diversité des contextes et
de la relative généralité de certaines concordances, ce rapprochement inédit
entre Valla et Hobbes, bien que tout à fait pertinent, contribue à mettre en
évidence les effets d’écho que produit un climat culturel, plus qu’une influence
directe et spécifique. Paganini est d’ailleurs bien conscient que le rapport entre
les deux auteurs ne peut se réduire aux termes d’une dette théorique univoque et
précise. La figure de Valla assume plutôt un relief exemplaire si l’on veut
mesurer la nature (et les limites) de la composante humaniste reçue par Hobbes,
dans les méthodes d’enquête et les techniques d’analyse tout comme sur le plan
des contenus théoriques spécifiques; et, également, si l’on veut vérifier les
modalités originales de cette réception, car on ne doit jamais oublier que
‘‘ réduire Hobbes à ses sources serait clairement impossible, et non pas seulement arbitraire ’’(p. 568).
Andrea NAPOLI
(traduit par F. Lessay)
COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE POUR L’ANNÉE 1998
9.1. BORRELLI (Gianfranco), « Politiche della malinconia : Hobbes contra Machiavelli », Nella dispersione del vero. I filosofi: la ragione, la follia, sous la
direction de Gianfranco Borrelli et de Felice Ciro Papparo, Filema, Naples,
p. 57-79.
Gianfranco Borrelli poursuit sa tentative particulièrement originale visant à
reconstruire les réponses politiques à la souffrance mentale élaborées par la
première modernité. Dans cette contribution, il confronte deux expressions à
son avis radicalement différentes du rapport entre politique et mélancolie : celles
de Machiavel et de Hobbes. L’écrivain florentin définit en divers endroits comme
‘‘ mauvaise joie ’’ (mala contentezza) une condition de gêne et de malaise
intérieur qui se caractérise comme une insatisfaction du présent, une inquiétude
non dépourvue de répercussions sociales, et qui peut se révéler aussi bien effet
que cause de situations d’instabilité politique et de mutation institutionnelle.
L’État n’est en mesure de contenir les suites conflictuelles de ce mécontentement
qu’en lui assurant un exutoire, c’est-à-dire en l’intégrant à la dimension de la vie
communautaire et en le convertissant en moment socialement positif et productif. C’est également pour cela que l’innovation institutionnelle en vient à constituer pour Machiavel une composante nécessaire et indispensable de la vie civile,
dans une perspective où ‘‘ le devoir de vie politique est aussi véritablement celui
de soulager la condition dépressive de l’homme ’’(p. 68).
Le cas de Hobbes est différent. Chez le philosophe anglais, Borrelli repère
avant tout le rapport implicite mais spécifique qui rattache la mélancolie à la prudence, là où cette dernière, sur le plan psychologique, se dessine comme une
condition de profonde anxiété découlant de l’incertitude du futur, tandis que, sur
le plan politique, elle s’identifie aux techniques d’action (force and fraud) typiques de la ‘‘ raison d’État ’’. En ce sens, dans le discours hobbesien tel que le
reconstruit Borrelli s’instaure une liaison intrinsèque entre la critique de la prudence – ‘‘ une critique à certains égards définitive ’’(p. 70) – et la caractérisation
de la mélancolie comme forme de folie. La dépression mélancolique se résoud en
effet, pour Hobbes, en un syndrome émotif qui retentit négativement sur l’individu comme sur la société et dont les conséquences extrêmes – telles que la désobéissance civile et la conspiration politique – représentent, pour l’ordre constitué, une menace que l’autorité de l’État doit veiller à neutraliser et à réprimer.
Andrea NAPOLI
(traduit par F. Lessay)
[*]
Ce bulletin est réalisé par le Centre Thomas Hobbes, GDR-1952 du CNRS, Histoire de la
pensée politique moderne et contemporaine. Directeur : Y. C. Zarka. Directeur adjoint :
F. Lessay. Secrétaire scientifique du bulletin : Luc Foisneau.
Ont collaboré à ce numéro : F. P. Adorno, J. Barnouw, W. Barreto-Lisboa, L. Borot,
L. Foisneau, C. Leijenhorst, F. Lessay, J. Médina, A. Napoli, S. Probst, J. Schmutz, J.-F. Spitz,
T. Stanton, M. L. de Stier, D. Thivet, Y. C. Zarka.
Des indications bibliographiques ont été fournies par J. Barnouw pour les États-Unis, par
W. Barreto-Lisboa pour le Brésil et le Portugal, par Cees Leijenhorst pour les Pays-Bas, par
M. L. Lukac de Stier pour l’Espagne et l’Amérique latine hispanophone, par A. Napoli pour
l’Italie, par S. Probst pour l’Allemagne et par T. Stanton pour le Royaume-Uni.
La mise en place de l’ensemble a été assurée par L. Foisneau.
[1]
C. VASOLI, introduction à Marsile de Padoue,
Il difensore della pace, Utet, Turin, 1960,
p. 38 : ‘‘ le vrai centre théorique du
Defensor pacis, dont dépendent toutes les autres doctrines
et toutes les conclusions particulières d’ordre politique et religieux ’’.