Archives de Philosophie
Centre Sèvres

I.S.B.N.sans
240 pages

p. 1 à 36
doi: en cours

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Tome 65 2002/2

2002 Archives de Philosophie

Bulletin Hobbes XIV [*]

 
LIMINAIRES
 
 
I. SÉMINAIRE DU CENTRE THOMAS HOBBES
Le séminaire du Centre Thomas Hobbes (Histoire de la Pensée Politique Moderne et Contemporaine, GDR-1952 du CNRS) qui se tient le samedi deux fois par mois en Sorbonne (il s’agit d’un séminaire de DEA de l’Université de Paris I-Panthéon Sorbonne et de l’Université de Paris III-Sorbonne nouvelle) a comporté pour l’année universitaire 2000-2001 trois objets : 1/ Un cours (donné par l’auteur de ce liminaire) sur « Démocratie et religion chez Tocqueville »; 2/ la reprise de l’explication du Léviathan (troisième partie); 3/ un programme de recherche sur « Les métamorphoses de la problématique théologico-politique ».
  • Dans le cours (de 9h à 10h) sur « Démocratie et religion chez Tocqueville », il s’est agi pour moi d’ouvrir une interrogation sur l’avenir de la religion dans les sociétés démocratiques à la lumière des positions de l’auteur de La démocratie en Amérique. Sur cette question Tocqueville formule en effet des thèses d’une très grande force, susceptibles de renouveler l’approche contemporaine de la problématique théologico-politique. Les peuples démocratiques sont traversés par des tendances contradictoires où se conjuguent à la fois un besoin de religion et un affaiblissement des croyances et des pratiques. La religion est-elle un rempart nécessaire contre les excès de l’individualisme et le risque de servitude ou une forme spirituelle vouée à disparaître ?
  • L’explication continue du Léviathan a porté sur la troisième partie de cette Å“uvre : ‘‘ La République chrétienne ’’(chap. 32-43). Il s’agit de la partie proprement théologico-politique de cette Å“uvre puisqu’elle porte sur l’interprétation de l’Écriture sainte, le pouvoir ecclésiastique et les articles de foi nécessaires au salut. En vue de répondre à la question de la compatibilité entre les prescriptions du souverain civil et les prescriptions de Dieu transmises par la révélation, Hobbes est amené, d’une part, à définir les principes de l’interprétation du texte sacré et, d’autre part, à réélaborer la problématique théologico-politique en vue de rompre le principe de la subordination du temporel au spirituel pour assurer l’autonomie de l’autorité politique. Le statut de la religion à l’époque moderne dépend dans une large part de cette réorganisation hobbesienne du théologico-politique.
  • Le programme de recherche portait sur « Les métamorphoses de la problématique théologico-politique ». Nous avons examiné les moments majeurs des rapports entre théologie et politique dans l’histoire de la pensée moderne et contemporaine depuis le début du XVIe siècle jusqu’à nos jours pour répondre à la question de savoir si le processus qui a affecté le théologico-politique au cours de cette période est convenablement caractérisé sous le terme de sécularisation.
L’année 2001 a été celle de la commémoration du 350ème anniversaire de la publication du Léviathan en 1651. Plusieurs manifestations scientifiques ont été organisées dans le monde en l’honneur de ce qui est probablement la plus grande Å“uvre de philosophie politique de l’histoire. À Paris, un colloque international a été organisé, sous le patronage du Centre Thomas Hobbes, par Martine Pécharman sur le thème de : « La question de l’autorité dans le Léviathan ». C’est un point nodal de l’Å“uvre qui a été ainsi examiné.
Yves Charles ZARKA
II. LEVIATHAN AFTER 350 YEARS
Organisé dans le cadre du Programme international de coopération scientifique « Hobbes et la philosophie politique du XXe siècle » (Tom Sorell, Luc Foisneau), le colloque, Leviathan After 350 Years, qui s’est tenu à Londres en mai 2001, a permis d’attirer l’attention des spécialistes de Hobbes sur certains des aspects les plus novateurs de la recherche actuelle. Ce fut notamment l’occasion de faire le point sur les études philologiques consacrées au Léviathan (Schuhmann), ainsi que sur les interprétations les plus récentes de cette Å“uvre (Skinner, Tuck, Curley, Malcolm, Zarka). Après une première journée consacrée aux conférences, une seconde journée a permis de discuter des interprétations proposées. Très suivi par de nombreux universitaires britanniques, mais également par des universitaires et des étudiants venus de toute l’Europe et des États-Unis, ce colloque a couronné les activités du programme de collaboration franco-britannique pour l’année 2001, ajoutant aux travaux parisiens consacrés aux théories de la justice et du contrat, un versant très immédiatement contemporain.
Luc FOISNEAU
III. IN MEMORIAM
Jean BERNHARDT
Jean Bernhardt est décédé le 25 août 2000 des suites d’une longue maladie avec laquelle il avait appris à vivre et qui finit trop tôt par l’emporter dans de très grandes souffrances.
Collaborateur régulier des Etudes Philosophiques, de la Revue d’Histoire des Sciences et du Bulletin Hobbes, disciple de Martial Gueroult, qui l’orienta vers l’étude de Hobbes, Jean Bernhardt est à notre connaissance le premier en France à s’être intéressé à l’Å“uvre scientifique et à l’épistémologie de Hobbes. Ce chercheur généreux et discret fut d’abord remarqué pour son Platon et le matérialisme ancien, (Paris, Payot, 1966), qui lui valut le Prix Victor Cousin de l’Académie des Sciences morales et politiques. Mais l’on peut dire que l’Å“uvre de sa vie fut son travail de thèse d’État, soutenue tard en 1982, sur « la constitution de la théorie de la science chez Thomas Hobbes », dont, à défaut de publication, on trouvera quelques extraits à la fois dans sa préface à l’édition du Short Tract et dans son « Que sais-je ? » à l’impressionnante érudition, dont il disait lui-même qu’il n’avait « d’autre prétention que d’être aussi bref et précis que possible »...
Dans ses publications consacrées à Hobbes, que nous rappelons ci-après, on pourra aisément vérifier combien Jean Bernhardt a contribué par ses mises au point historiques à « simplifier la tâche de tous les chercheurs »qui furent, bien souvent, ses amis.
José MÉDINA
IV. BIBLIOGRAPHIE HOBBESIENNE DE JEAN BERNHARDT
1. « Hobbes », in Histoire de la philosophie, « La philosophie du monde nouveau », Fr. Châtelet éd., Paris, 1972, p. 45-55.
2. Correspondance du P. Marin Mersenne, religieux minime, par Tannery, De Waard et Rochot, t. XII, Paris, Éditions du CNRS, 1972 (mise au point finale par Jean Bernhardt).
3. « L’Anti-White de Hobbes », Archives Internationales d’Histoire des Sciences, 1975, no 96, vol. 25, p. 104-115.
4. « Infini, Substance et Attributs : sur le spinozisme (à propos d’une étude magistrale) », Dialogue, 1975, no 14, p. 551-583, (repris avec un avertissement dans les Cahiers Spinoza, II, Paris, 1978).
5. « Hobbes et le mouvement de la lumière », in Revue d’Histoire des Sciences, T. XXX, 1977, no 1, p. 3-24.
6. « Note sur le mouvement de la lumière chez Hobbes », in Roemer et la vitesse de la lumière, Paris, Vrin, 1978, p. 93-98.
7. « Raison et Foi chez Hobbes » in Science, Raison, Progrès, Univ. Sorbonne Nouvelle Paris III, s.d. (1978), p. 67-78.
8. « Genèse et Limites du Matérialisme de Hobbes », Raison Présente, no 47, 1978, p. 41-61.
9. « La polémique de Hobbes contre la Dioptrique de Descartes dans le Tractatus Opticus II (1644) », Revue Internationale de Philosophie, 1979, no 129, p. 432-442. 10. « Intelligibilité et réalité chez Hobbes et Spinoza », Dialogue (Canada), 1981, 4, pp. 714-732. Reproduit dans le no spécial « Hobbes-Spinoza » de la Revue Philosophique,1985,2, p. 115-133.
11. « Les activités scientifiques de Nicolas-Claude Fabri de Pereisc (1580-1637) », Nouvelles de la République des Lettres, (Naples) 1982,2, p. 165-184.
12. « Image et raisonnement chez Hobbes. Note sur un essai d’empirisme rationnel au XVIIe siècle », Revue des Sciences Philosophiques et Théologiques, T. LXVII, 1983, no 4, p. 564-572.
13. « Sur le passage de F. Bacon à Th. Hobbes », Etudes Philosophiques, no 4, 1985, p. 449-455.
14. « Nominalisme et mécanisme chez Hobbes (I) », Archives de Philosophie, T. 48,2,1985, p. 235-249.
15. « Le rôle des conceptions d’Isaac Beeckman dans la formation de Thomas Hobbes et dans l’élaboration de son Short Tract », Revue d’Histoire des Sciences, 1987,2, p. 203-215.
16. « Savoir universel, Nature et Paix civile : sur l’unité de la pensée de Hobbes », Cahiers de Littérature du XVIIe siècle, Publications de l’Université de Toulouse-Le Mirail, 1987, p. 135-149.
17. Thomas Hobbes, Court Traité des Premiers Principes, Le « Short Tract on First Principles », La naissance de Thomas Hobbes à la pensée moderne, texte, traduction et commentaire, Paris, P.U.F., 1988.
18. « Nominalisme et mécanisme chez Hobbes (II) », Archives de Philosophie, T. 51,4,1988, p. 579-596.
19. « L’apport de l’Aristotélisme à la pensée de Hobbes », in M. Bertman et M. Malherbe, éds, Thomas Hobbes de la métaphysique à la politique, Colloque Franco-américain de Nantes, Paris, Vrin, 1989, p. 9-15.
20. « Thomas Hobbes, Primäerliteratur », (à la suite de Eduard Georg Jacoby) et « Biographie » (en collaboration avec F. Tricaud), in Grundriss der Geschichte der Philosophie, begründet von Friedrich Ueberweg völlig neubearbeitete Ausgabe, Die Philosophie des 17 Jahrhunderts, Band 3 : England, Basel, Schwabe & Co AG. Verlag, 1988, p. 93-123.
21. Hobbes, Paris, P.U.F, coll. « Que sais-je ? », 1989,2ème édition revue et corrigée 1993.
22. « L’Å“uvre de Hobbes en optique et en théorie de la vision », Hobbes oggi, Andrea Napoli éd., Milan, Franco Angeli, 1990, p. 245-268.
23. « Grandeur, substance et accident : une difficulté du De Corpore », in Yves Charles Zarka, Jean Bernhardt, éds., Thomas Hobbes Philosophie première, théorie de la science et politique, Paris, P.U.F., coll « Leviathan », 1990, p. 39-46.
24. « Empirisme rationnel et statut des universalia : le problème de la théorie de la science chez Hobbes », Revue d’Histoire des Sciences, « Hobbes et la science de son temps », 1993, T. 46,2/3, p. 131-152.
25. « La question du vide chez Hobbes », Revue d’Histoire des Sciences « Hobbes et la science de son temps », 1993, T. 46,2/3, p. 225-232.
José MÉDINA
1. Éléments pour une recherche
1.1. « Bulletin Hobbes XIII. Bibliographie critique internationale des études hobbesiennes pour l’année 1999 », in Archives de Philosophie, vol. 64, cahier 2, 58 p.
1.2. Boletín de la Asociación de Estudios Hobbesianos, Margarita Costa et Maria Lukac de Stier (eds), no 22, Buenos Aires.
2. Textes et traductions
2.1. HOBBES (Thomas), Léviathan ou Matière, forme et puissance de l’État chrétien et civil, trad., introduction, notes et notices par Gérard Mairet, Paris, Gallimard, coll. « Folio/Essais », 1028 p.
2.2. HOBBES (Thomas), Libertà e necessità. Questioni relative a libertà, necessità, e caso, texte anglais en regard, introduction, traduction et appareil critique d’Andrea Longega, Bompiani, Milan, 352 p.
Ce volume comprend une nouvelle traduction italienne intégrale de Of Liberty and Necessity (31 ans après celle d’Arrigo Pacchi, qui fut dans l’absolu la première transposition dans une autre langue de ce texte de Hobbes) et, simultanément, une traduction partielle des Questions Concerning Liberty, Necessity and Chance (une anthologie qui représente un peu plus du quart de l’Å“uvre – huit ‘‘ questions ’’ agencées selon un critère thématique qui ne respecte pas l’ordre originel – et qui est, malgré tout, la première version de cet écrit à paraître en Italie). Dans les deux cas, la traduction est fondée sur le texte de l’édition Molesworth (reproduit en regard) et se révèle fiable et précise, même si la version de Of Liberty proposée par Pacchi reste, à notre avis, indépassée grâce à cette alliance particulièrement heureuse de rigueur et de lisibilité qui la caractérisait. Les notes peu nombreuses dont le texte est assorti (environ une centaine en tout) se limitent pour l’essentiel à signaler des variantes textuelles et sont en fait presque entièrement puisées dans l’appareil critique bien plus remarquable qui accompagne la traduction française récente de cet écrit de Hobbes (même le maigre lexique de ‘‘ mots-clefs ’’reprend à la lettre certaines entrées du ‘‘ glossaire des notions ’’français). Malheureusement, alors que le responsable de cet ouvrage suit servilement l’édition française même quand il aurait dû avoir la prudence d’éviter de le faire (on retrouve ici, reproduite telle quelle, la curieuse méprise de Franck Lessay à propos d’une traduction inexistante de Pacchi datée de 1952), il ne paraît pas aussi soucieux d’en imiter l’attitude authentiquement critique : on relève, entre autres choses, l’absence de toute précision sur la date de rédaction de Of Liberty (comme on le sait, désormais, les datations indiquées dans les deux éditions originales de Londres de 1654 et reprises par Molesworth – c’est-à-dire 1652 et 1646 – doivent être tenues pour erronées, dans la mesure où la rédaction du texte de Hobbes remonte presque certainement à 1645); on signalera également le silence qui entoure l’existence du bref post-scriptum qui conclut le même traité (lequel manque, rappelons-le, dans l’unique manuscrit survivant, et se trouve omis aussi dans les deux éditions pirates mentionnées de 1654, mais reproduit intégralement par l’évêque Bramhall dans sa réplique, repris dans les Questions et opportunément inclus par Lessay dans l’édition française dont il a eu la charge). L’introduction (p. 7-41) néglige complètement le contexte historique et doctrinal dans lequel se situe la controverse entre Hobbes et Bramhall, et se concentre exclusivement sur la reconstruction des principaux contenus philosophiques et théologiques qui caractérisent cette polémique. Longega souligne, à cet égard, les difficultés et les contradictions présumées du discours hobbesien, incapable, selon lui, de ‘‘ trouver des arguments logiques et ontologiques dirimants en faveur de la nécessité antécédente et absolue ’’(p. 19), de sorte que les positions en conflit, aussi bien l’indéterministe de Bramhall que la déterministe de Hobbes, se révèlent, « comme options métaphysiques, indémontrables ’’(p. 19). ‘‘ À la fin, l’unique preuve qu’apporte Hobbes en faveur d’une nécessité absolue et antécédente apparaît fondée sur la définition de la prescience (divine) ’’(p. 23), ce qui veut dire sur une argumentation de caractère théologique. D’autre part, conclut l’A., tout au long de la controverse, « il semble que Hobbes ait réussi, paradoxalement, à être plus convaincant quand il s’est employé à défendre ses idées théologiques plutôt que les philosophiques, alors que c’étaient les seules dont, a priori, il aurait voulu se préoccuper ’’(p. 36). Le volume s’achève sur un catalogue bibliographique d’une trentaine d’études critiques consacrées spécifiquement aux thèmes de la liberté et de la théologie chez Hobbes.
Andrea NAPOLI
(traduit par F. Lessay)
3. Publications collectives
3.1. MOREAU (Pierre-François), ROBELIN (Jean) (éds), Langage et pouvoir à l’âge classique, Besançon, Presses Universitaires Franc-Comtoises, coll. « Annales littéraires de l’Université de Franche-Comté », 266 p.
4. Sources. Contexte historique et doctrinal
4.1. CULLETON (Alfredo), « Três marcas (estigmas) de Ockham no pensamento de Hobbes », Veritas, vol. 45, no 3, Porto Alegre, p. 411-416.
Cet article cherche à explorer l’influence d’un auteur médiéval que Hobbes n’a jamais cité, Guillaume d’Ockham, à travers trois aspects fondamentaux : 1. la valeur du langage dans le processus de la connaissance ; 2. le rôle fondamental du nominalisme dans l’institution du souverain; 3. l’anticléricalisme par rapport au pouvoir ecclésiastique. L’A. développe le premier et le troisième aspects correctement; le deuxième point n’est pas toutefois aussi convaincant, car il restreint le rôle fondamental du souverain hobbesien à l’attribution d’une signification univoque aux termes qui peuvent justifier la guerre de tous contre tous. Il réduit ainsi la fonction du souverain à la conservation de la vie des sujets, à l’exercice d’un ‘‘ pouvoir épistémique ’’(p. 414). C’est pousser trop l’argument, il nous semble, que d’interpréter le pouvoir souverain dans la seule perspective du nominalisme. Finalement, bien que les citations de Hobbes soient abondantes, l’A. donne une seule référence à Ockham afin de démontrer rigoureusement son influence.
Wladimir BARRETO-LISBOA
4.2. DINI (Vittorio ), Il governo della prudenza. Virtù dei privati e disciplina dei custodi, Milan, Franco Angeli, 167 p.
Vittorio Dini a réuni dans son dernier ouvrage des essais, tous consacrés à la philosophie politique moderne, qui s’étalent sur une dizaine d’années : toutefois, tant par les concepts analysés et la période considérée que par la méthode utilisée, ce recueil démontre une grande unité.
L’auteur place son effort méthodologique sous le signe de la Begriffgeschichte allemande, suivant en cela une tendance de la philosophie italienne des dernières années qui, notamment grâce aux travaux de Giuseppe Duso, s’efforce d’appliquer les méthodes de Koselleck, Brunner et Conze à la philosophie politique. Il échappe ainsi au danger de faire une simple histoire du lexique de la politique, pour s’engager dans une voie qui, tenant ensemble l’histoire, le lexique de la politique et la dimension théorique des problèmes permet de gagner une compréhension globale des problèmes. Le but déclaré est de montrer, d’une part, que la contextualisation de la philosophie politique moderne est nécessaire mais non suffisante, et, d’autre part, que les concepts politiques contemporains sont profondément enracinés dans l’âge classique. Trois sont les champs sémantiques analysés suivant ces lignes méthodologiques : la prudence (phronesis), le secret, l’anthropologie appliquée. Dans leur application à la politique ces trois concepts atteignent une définition spécifique que l’auteur s’efforce de mettre en lumière : l’analyse de la prudence devient l’étude de la forme spécifique de rationalité qui représente la qualité spécifique de l’homme politique ; le secret est envisagé en tant que pratique d’une parole qui cache et qui montre selon les coordonnées de la dissimulation et de la simulation; l’anthropologie se propose de définir les différentes figures que peut prendre l’homme politique, à savoir, secrétaire, ministre, gardien.
Particulièrement intéressante est la reconstruction de la notion de prudence. Dini ne se limite pas à analyser cette notion chez des auteurs classiques comme Gracian, De la Houssaye, Machiavel ou Charron, mais il prolonge son effort jusqu’à des auteurs contemporains comme Voegelin ou Gadamer. De cette confrontation serrée, il ressort que si la phronesis est une vertu fondamentale et positive pour l’homme politique de l’âge classique dans la mesure où elle définit les bons et les mauvais moments pour l’action politique, quand elle est utilisée par les philosophies néo-aristoteliciennes contemporaines comme, par exemple, l’herméneutique gadamérienne, elle renferme une opération théorique implicite politiquement significative. Comme l’écrit Habermas que cite Dini, l’herméneutique fait régresser la philosophie pratique à une sorte d’herméneutique des idées quotidiennes du bon et du juste, en garantissant ensuite que dans l’application de ce savoir il reste un noyau immuable d’éthicité substantielle. De cette façon, toutefois, ces philosophies ne se dotent pas d’un critère qui leur permettrait de fonder la distinction entre un pouvoir légitime et un pouvoir illégitime.
On voit bien quels sont les avantages de l’histoire conceptuelle, le plus important étant la conciliation de la continuité et de la discontinuité. Cette méthode permet en effet de montrer non seulement que le rapport de filiation théorique entre philosophes de l’âge classique et philosophes contemporains est très net, mais aussi de déjouer tous les pièges d’une simple histoire lexicale qui consisterait pour l’essentiel à opérer une lecture continuiste du contenu conceptuel sous couvert d’identité du terme.
Francesco Paolo ADORNO
4.3. LESSAY (Franck), « Droit de résistance et droit de rébellion dans l’Angleterre du XVIIe siècle : enjeux philosophiques et politiques », in M. Hearn et R. Ledru (éd.), Révérence et rébellion dans la culture anglo-américaine, Cahiers scientifiques de l’université d’Artois, no 17, p. 75-94.
L’hypothèse que l’A. soumet à notre jugement est d’autant plus stimulante qu’elle conduit à une réinterprétation, par delà la question de la résistance proprement dite, de la signification du contractualisme hobbesien dans l’histoire longue de la théorie politique. Le rejet par Hobbes de la notion de tyrannie est généralement interprété comme un rejet de la tradition antérieure des monarchomaques, et de l’aristotélisme politique qui les inspire. Or, souligne l’A., il n’est pas certain que Hobbes n’ait pas été influencé, en profondeur, par Aristote dans la mesure où celui-ci, comme Cicéron après lui, voit dans la tyrannie le moment d’une dissolution du lien social, qui ressemble à s’y méprendre à l’état de nature hobbesien. Si on lit Locke attentivement, comme l’A. nous y engage, on s’aperçoit que le fondement de l’état politique est moins le contrat en tant que tel que la sociabilité du genre humain. N’est-ce pas d’ailleurs, telle est l’interrogation qui clôt ce remarquable article, la sociabilité, et non pas le contrat social, qui résiste le mieux aux entreprises tyranniques ?
Luc FOISNEAU
4.4. LUKAC DE STIER (María), « Razón y verdad : Hobbes y el Aquinate », Sapientia, vol. LV, 207, Buenos Aires, p. 49-54.
Dans cet article est analysée la notion hobbesienne de raison calculatrice, c’est-à-dire de la raison considérée comme capacité d’opération formelle. Hobbes définit la raison par sa fonction de méthode ou de critère d’organisation syntactique qui part de la définition univoque de la signification de ses premières notions en faisant allusion à la faculté de raisonner en tant que conséquence de l’usage du langage (Leviathan, E.W. III, p. 665). Le langage est conventionnel parce que les mots sont des signes arbitraires de nos conceptions et non pas des signes des choses mêmes (E.W. I, p. 35). Ainsi la vérité et la fausseté sont-elles devenues des attributs du langage sans aucun rapport avec la réalité des choses. Cette approche est comparée à celle de Thomas d’Aquin qui suit la tradition aristotélicienne avec laquelle Hobbes instaure une rupture totale.
Wladimir BARRETO-LISBOA
4.5. POCOCK (J.G.A.), L’ancienne constitution et le droit féodal, trad. par S. Reungoat et M. Vignaux, Paris, Presses Universitaires de France, coll. Fondements de la politique, 472 p.
Pourquoi étudier le passé ? À cette question l’époque moderne apporte, depuis le XVIe siècle, une réponse extrêmement simple : il s’agit de reconstituer patiemment une civilisation et un contexte d’actions et d’événements en tant qu’ils sont passés, en tant qu’ils obéissent à des lois et à des constantes qui sont éloignées de celles où se meut l’historien lui-même et qui sont, selon l’expression même de Pocock, « inintelligibles sans une description détaillée capable de reconstituer l’univers dans lequel elles se situaient en permettant de les interpréter ».
Le livre de Pocock retrace l’un des épisodes majeurs de cette conversion à l’historiographie moderne dans l’Angleterre du XVIIe siècle. Il montre comment, dans les controverses constitutionnelles qui opposèrent le Parlement aux deux premiers Stuarts, les adversaires de la monarchie adossaient leur position politique à une conception du passé du royaume : les libertés du sujet anglais existent depuis des temps immémoriaux, c’est-à-dire qu’elles remontaient à une époque antérieure à l’enregistrement continu des actes politiques au moyen d’archives; de même, les chambres du Parlement existaient depuis la nuit des temps et possédaient ainsi une sorte de coextensivité avec la monarchie elle-même, avec laquelle elles partageaient le pouvoir de faire des lois. Dans les deux cas, libertés et institution parlementaire, l’immémorialité est le signe d’une légitimité et d’un droit qui ne sauraient être mis en cause par la volonté royale, car ni les libertés ni la fonction du parlement n’ont été concédées ou octroyées par la volonté des monarques.
C’est à l’aune de cette réinterprétation « mythistorique » que les anglais voient leur passé : la conquête normande, par exemple, ne peut être assimilée à une prise du pouvoir par la force en sorte que les sujets anglais seraient devenus les quasi-esclaves de la nouvelle dynastie, car, Guillaume n’a accédé au trône d’Angleterre qu’à la condition de jurer fidélité aux droits et libertés traditionnels du peuple anglais. La grande Charte, quant à elle, apparaît non pas comme une concession royale accordée à des grands barons révoltés, mais comme une confirmation des droits possédés de manière immémoriale par les anglais.
On comprend sans peine l’utilité politique d’une telle vision du passé : elle permet de réfuter toutes les prétentions des Stuart à l’exercice d’une autorité absolue, d’enraciner fermement dans l’histoire et dans le droit le principe du caractère inconditionnel de la propriété, et de représenter la volonté d’association au pouvoir manifestée par le Parlement comme une revendication qui n’a rien d’inédit mais qui est ancrée dans la tradition.
Or, des années 1630 aux années 1670, le paysage se modifie du tout au tout : Henry Spelman puis Robert Brady découvrent tout simplement la vérité du passé féodal anglais : il n’existe aucune immémorialité du droit, la common law n’est rien d’autre que le produit de la décomposition du droit féodal dont l’introduction dans le royaume à l’occasion de la conquête normande a détruit l’ancien édifice juridique et politique – en particulier l’ancien régime de la propriété – pour lui substituer les modalités féodales du fief et de la vassalité ; les droits des anglais leur ont été octroyés par grâce royale à des dates historiquement assignables et relativement récentes; la chambre des communes du Parlement n’apparaît au plus tôt qu’au milieu du XIIIe siècle ; sa prétention à une coextensivité avec la monarchie elle-même s’en trouve ipso facto disqualifiée.
Cette mise au jour du passé féodal de l’Angleterre mettait en danger le mode traditionnel de défense des libertés et d’opposition à l’absolutisme. Mais, comme le montre Pocock, la mythistoire possède sa vie propre, dictée par les nécessités politiques de l’heure, et c’est ce qui explique la permanence du mythe de l’ancienne constitution bien après les découvertes historiques qui auraient dû signer son arrêt de mort. En montrant ainsi comment l’utilisation politique du mythe de l’ancienne constitution a pu résister à la mise en évidence de son absurdité historique, le livre de Pocock invite le lecteur à une réflexion sur la place de l’historien dans la vie d’un État moderne. À quoi sert l’entreprise de reconstitution si les exigences du présent secrètent en permanence leur propre constitution d’un passé qui n’a jamais existé ?
Jean-Fabien SPITZ
5. Études générales du système
5.1. CAMPAGNA (Robert), Thomas Hobbes. L’ordre et la liberté, Paris, Michalon, coll. « Le bien commun », 124 p.
5.2. CONDREN (Conal), Thomas Hobbes, éd. A. Kinney, Twaine’s English authors series, no 559, Twayne Publishers, New York, XIX + 183 p.
Le professeur Condren restitue, à travers un récit vivant et original, la vie et la pensée de Hobbes. Ce récit est original, car l’auteur s’y propose d’utiliser « la compréhension que Hobbes avait lui-même de la recherche intellectuelle comme guide pour l’organisation de l’ouvrage ». Puisque cette méthode de compréhension ne reconnaissait pas la théorie politique comme un mode spécifique d’investigation, l’auteur procèdera d’une manière qui évite « la classification techniquement anachronique de Hobbes comme un théoricien politique », classification qui « a engendré une bonne part des problèmes qui ont été considérés comme ses défauts et occasionné d’inutiles difficultés dans son corpus » (p. XII-XIII). Cette manière de procéder permet à Condren de dissiper quelques-uns des mythes qui sont responsables selon lui de notre représentation bornée de Hobbes, que ce soit le récit par Aubrey de la conversion à la méthode scientifique lors de la découverte d’Euclide, les accusations contemporaines d’athéisme, ou des exposés plus modernes concernant le libéralisme et l’intolérance de Hobbes. Une telle méthode plaide, avouons-le, en faveur de l’interprétation du Léviathan qui nous est offerte ici. Cette compréhension, que l’auteur qualifie de modale, donne sa forme générale au livre. Après un bref résumé de la vie de Hobbes, les chapitres qui suivent sont consacrés aux modes distincts – mais liés entre eux – de la recherche hobbesienne identifiés par Condren. Le second chapitre traite de la façon générale qu’a Hobbes d’aborder et de traiter la philosophie ou la science. Le chapitre trois s’intéresse à la conception de l’homme, des causes et des mécanismes de sa socialisation; le chapitre quatre porte sur la religion dans ses rapports à la société civile ; le chapitre cinq est consacré à l’évolution de la théorie hobbesienne de la loi et de la souveraineté, considérées comme des solutions possibles au problème de la religion et de la société ; le chapitre six, à la rhétorique, à l’histoire et à la poésie. Le chapitre sept se concentre sur le speculum mentis à travers les verres grossissants du Léviathan, et le chapitre final explore les caractéristiques du style philosophique et littéraire de Hobbes, lesquelles, affirme l’auteur, expliquent peut-être certains des problèmes rencontrés dans la réception et l’interprétation de ses écrits.
L’entreprise de Condren est menée à bien avec brio et avec un excellent sens de la pertinence intellectuelle. Le chapitre cinq éclaire un aspect de la pensée de Hobbes jusque-là laissé dans l’ombre ; le chapitre six examine de façon judicieuse le débat sur la place de la rhétorique dans la pensée de Hobbes, en résistant aux affirmations d’un développement linéaire et de changements soudains dans le style à des moments déterminants de la carrière intellectuelle de Hobbes, et en observant plutôt des changements d’expression plus ou moins prononcés que des périodes bien identifiables d’évolution dans cette carrière. Lorsqu’il nous est rappelé que, « quand Hobbes écrivit le Léviathan il avait à peine encore rien écrit, sinon des traductions faites pour être publiées en Anglais », et que par conséquent, « des points de comparaison assurés pour établir des changements du style public anglais sont difficiles à trouver »(p. 105), cette remarque devrait être bien reçue. D’intéressantes réflexions sont faites également sur l’effet qu’eut sur Hobbes la désertion par Newscastle de son poste de commandant en chef des forces du roi, dans le Nord de l’Angleterre, après la bataille de Marston Moor, et sur le lien qui unit ces réflexions à la façon dont Hobbes discute de l’obéissance au souverain dans le Léviathan et dans le dernier fragment manuscrit sur le droit héréditaire (p. 71, p. 119). De fait, le chapitre consacré au Léviathan est d’un intérêt tout particulier.
Ayant identifié dans un chapitre antérieur la méthode d’écriture de la philosophie de Hobbes – méthode, apprend-on, basée dans sa formulation sur celle de Galilée, Condren suggère qu’une bonne appréciation de celle-ci permettra d’expliquer quelques-uns des traits les plus méconnus du Léviathan. La méthode consiste dans « une résolution et une composition causales », c’est-à-dire qu’elle implique l’identification appropriée des causes et de leur interaction dans la production d’effets particuliers à travers lesquels ces mêmes causes peuvent être retrouvées : c’est la source de la rigueur définitionnelle dont témoigne le Léviathan et à laquelle aboutit l’identification appropriée des causes dans ce contexte. Qui plus est, on admet généralement que la méthode de Hobbes est unidirectionnelle – pour dire les choses simplement, qu’elle implique une construction des premiers principes aux conclusions, contraire au fait de regarder l’application de causes particulières dans leurs effets et à la régression partant de ces caractéristiques accidentelles pour découvrir les causes dans leurs formes naturelles. (Nous pourrions nous arrêter brièvement ici pour observer en passant que Condren conteste l’attribution à Hobbes de la paternité du Court Traité sur les premiers principes). Cela a conduit les savants à supposer de manière erronée que le point de convergence du Léviathan réside dans la nature humaine et les fondements conceptuels de la société civile (i.e., dans les parties I et II), et à s’éloigner du véritable centre d’intérêt de Hobbes, le maintien de la paix dans une République chrétienne instable et corrompue.
Une fois bien comprise la méthode de Hobbes, nous verrons que le Léviathan peut être lu également, non sans profit, en commençant par la fin. Ainsi la quatrième partie décrit-elle le danger implicite dans toutes les formes organisées de Christianité, insistant en dernier lieu sur la plus virulente, le Catholicisme. La troisième partie spécifie les caractéristiques légitimes d’une république chrétienne, c’est-à-dire ses parties constituantes une fois délivrées de la corruption; la deuxième partie, la république une fois la religion mise de côté ; la première partie, les composants de la république, ses mouvements naturels, dont la croyance et le culte religieux, si importants pour comprendre la génération de la république et, pourrions-nous ajouter, pour comprendre le Royaume des Ténèbres. Pour Condren, enfin, la « cohérence du [Léviathan] ne réside pas dans une structure propositionnelle ou la construction d’un système ou dans une quelconque rigidité de forme discursive, ni même dans une idée unique, mais dans le fait de consacrer une profusion extraordinaire de ressources intellectuelles au problème de la paix dans la société, et d’accomplir cela d’une manière hautement combative afin de devancer ou de renverser d’autres utilisations possibles de celles-ci » (p. 139). Sur ce point, le Léviathan a bien plus d’affinités avec les travaux anti-papaux du dernier Moyen Âge sur la loi publique et la théorie de la souveraineté, notamment le Defensor Pacis de Marsile de Padoue, qu’avec des travaux tels que Le Prince de Machiavel, auprès duquel il est le plus communément situé dans une tradition de la théorie politique. Ces affinités sont très bien mises en relief par une brève comparaison des travaux de Hobbes et de Marsile, et devraient nous faire hésiter, soutient l’auteur, à établir une division bien nette entre la pensée médiévale et la pensée pré-moderne, « en particulier à placer Hobbes du côté de cette division qui est le plus proche de nous » (p. 142). Condren conclut par quelques remarques concernant la postérité interprétative de Hobbes et son influence posthume sur les écrits de personnages tels que R. G. Collingwood, Leo Strauss, Carl Schmitt, Sigmund Freud et Ludwig Wittgenstein. C’est une introduction stimulante et accessible à l’Å“uvre de Hobbes. L’âme intellectuelle directrice de Michael Oakeshott est perceptible dans ces pages. Malheureusement il manque la belle aisance des derniers écrits de cet auteur, et le présent ouvrage semble bien plutôt avoir été rédigé à la hâte et édité avec moins d’attention que nous ne sommes en droit d’en attendre. Les amateurs du mot « topos »seront ici amplement satisfaits, certaines citations des Å“uvres de Hobbes réapparaissent avec une fréquence superflue et on trouve également quelques erreurs dues à la négligence (Gervase Clinton au lieu de Clifton (p. 3) et John Cosins pour Cosin (p. 64)). Cela est dommage car Condren a produit un travail qui allie de façon impressionnante compréhension historique et rigueur analytique, comme c’était déjà le cas dans le travail qu’il a publié sur George Lawson chez Cambridge University Press. Il a malheureusement été moins bien servi par son présent éditeur.
Tim STANTON
(traduit par D. Thivet)
5.3. FOISNEAU (Luc), Hobbes et la toute-puissance de Dieu, Paris, Presses Universitaires de France, coll. « Fondements de la politique », 422 p.
Visant un objet beaucoup plus vaste que ne le suggère son titre, cet ouvrage de première importance est consacré au rapport problématique entre la théologie et la philosophie morale et politique de l’auteur du Léviathan. Curieusement, cette question complexe et décisive n’a jamais, jusqu’à présent, donné lieu à une étude approfondie et systématique : soit les commentateurs ont examiné séparément ces deux versants de la pensée de Hobbes, soit ils ont minimisé l’importance de la dimension théologique, allant parfois (comme Raymond Polin) jusqu’à en nier la pertinence au domaine éthico-politique. Le livre de Luc Foisneau fait justice de telles approches, dont il expose le caractère infondé, voire fallacieux et déformant. Dans cette seule mesure, il constitue un très précieux apport à la critique hobbesienne. Encore fournit-il des éclairages d’une extrême utilité sur les enjeux des débats interprétatifs qu’ont suscités, sur ces différents plans, les écrits de Hobbes au cours de ces dernières décennies. Par là, il permet de mesurer les graves faiblesses des lectures qui postulent l’athéisme de Hobbes (Gauthier, Skinner, Curley), voire affirment son hypocrisie religieuse (Strauss), aussi bien que de celles qui soutiennent le point de vue inverse en défendant soit la thèse du théisme du philosophe (Taylor, Warrender), soit l’idée de son orthodoxie sur l’essentiel de la doctrine chrétienne (Martinich). Entre ces interprétations, Luc Foisneau n’entend pas trancher : il s’emploie à démontrer que, quoi qu’il en ait été des convictions religieuses intimes de Hobbes, la philosophie morale et politique de ce dernier perd tout simplement son intelligibilité si on la sépare de ce qui la fonde, la théologie de la toute-puissance divine. L’étude se situe dans une filiation clairement affichée : les travaux d’André de Muralt et d’Yves Zarka. Cependant, tout en partant aussi de l’idée selon laquelle l’hypothèse de l’annihilatio mundi présuppose une théologie de la toute-puissance divine, elle montre que cette toute-puissance n’est pas, en réalité, pensée par Hobbes selon le modèle ockhamiste mis en avant par ces deux commentateurs, d’une distinction entre potentia ordinata et potentia absoluta, mais sur un modèle antérieur refoulé par la théologie nominaliste, qui refuse cette distinction.
La démarche proposée s’articule autour de trois moments. Luc Foisneau s’interroge d’abord sur la relation entre théologie et science. Dans cette première partie, il examine l’opposition radicale de Hobbes à la théologie cartésienne, les différences formelles que pose le philosophe anglais entre les discours théologique et scientifique, le lien irrécusable qui rattache le nécessitarisme hobbesien à la doctrine de la toute-puissance divine. Le second temps de l’analyse porte sur les conditions théologiques de la philosophie morale et politique. Cette partie de l’étude est consacrée à l’élucidation des sources de l’obligation selon Hobbes : au regard de la religion naturelle, de l’anthropologie et de la doctrine du droit naturel. Sur ces trois plans, il est démontré que c’est le postulat de l’omnipotence divine qui rend pensable l’ordre politique et, par là, fonde le statut du citoyen dans ce qu’il a de précaire, comme celui du souverain dans son absoluité juridique et les limites concrètes qui l’affectent. La troisième partie de la thèse confronte les enseignements de la théologie politique avec la lecture hobbesienne des Écritures Saintes. La cohérence des deux perspectives est mise en lumière à travers l’analyse de ce que l’interprétation biblique de Hobbes et sa critique de la scolastique doivent à ses présupposés théologiques. La conclusion générale de l’ouvrage insiste sur trois points : le caractère inachevé de la théologie naturelle de Hobbes, qui requiert le postulat de la toute-puissance divine sans s’attacher à l’appuyer sur un système de preuves; l’impossibilité de concevoir son anthropologie politique indépendamment de ce postulat, par où est surmontée l’artificialité du lien entre la science naturelle et la science morale ; le statut ambigu de l’herméneutique biblique, laquelle voit sa portée affaiblie par l’affirmation insistante de l’incompréhensibilité de Dieu et, en conséquence, la tendance à dévaloriser le contenu et l’idée même de la Révélation.
D’une parfaite netteté dans ses objectifs et dans son cheminement, l’étude est conduite avec un sens des nuances et une pondération de jugement louables qui se perçoivent sur de multiples points. On mentionnera le développement sur le rapport de Dieu au mal : rapport en conséquence duquel, comme Bramhall et beaucoup d’autres échouent à le comprendre, Dieu peut et doit être dit cause des actions mauvaises des hommes, mais non pas leur auteur, parce que ces actions, inintelligibles en dehors du cadre de la toute-puissance divine, ne procèdent pas pour autant des commandements explicites de Dieu tels que les expriment les lois de nature, et leur sont même contraires (p. 155-157). De conséquence plus grande encore, puisqu’on est là au cÅ“ur de la démonstration, apparaît l’affirmation selon laquelle la supposition de l’existence de Dieu, pour être fondée en anthropologie – une anthropologie de la curiosité –, n’en constitue pas moins le socle d’une théologie spécifique qui, à son tour, conditionne l’anthropologie hobbesienne : c’est, en effet, son assujettissement à une puissance infiniment supérieure à la sienne, celle de Dieu, qui détermine les caractéristiques cognitives et passionnelles de l’homme – la finitude de ses idées et la relativité des fins qu’il poursuit (voir tout le chapitre V, « L’anthropologie de la moindre puissance »).
C’est grâce à cette approche nuancée d’un aspect décisif de la pensée de Hobbes que peut être établie de façon convaincante les limites de la thèse de Strauss et de ceux qui le suivent : justifiée en ce qu’elle démontre avec raison que le fondement de la philosophie morale et politique de Hobbes ne réside pas dans la théorie physique des corps en mouvement, cette interprétation sécularise à l’excès l’anthropologie hobbesienne, qu’elle ramène à tort à un humanisme au fond assez banal, sans mesurer que ses déterminations fondamentales sont à rechercher dans une théologie qui place l’homme en situation de faiblesse irrémédiable. Les arguments portent d’autant mieux, en l’occurrence, qu’ils font équitablement la part des choses. Ainsi en va-t-il à propos de la thèse de Macpherson sur la question de l’abaissement de la valeur de l’homme à une valeur marchande. Sans nier l’existence d’une analogie de structure entre le système des marchandises et le système d’évaluation des puissances, Luc Foisneau démontre avec davantage d’à-propos que la qualification sociale de la valeur humaine n’est que le point culminant d’un ‘‘ procès d’instrumentalisation généralisée ’’ des puissances qui découle logiquement de l’hypothèse première de la toute-puissance divine. En regard de ce présupposé, il ne peut y avoir que des puissance relatives, toujours vécues comme insuffisantes et qui, alimentant un désir incessant d’accumuler pouvoir après pouvoir, entraînent nécessairement une modification radicale de la représentation qu’on se fait d’autrui. Analogue à la valeur marchande, la puissance ne lui est pas réductible. L’incessant désir évoqué, est-il dit avec autant de mesure que de clarté, « peut se comprendre aussi à partir de conditions théologiques spécifiques qui éclairent en retour les caractéristiques économiques de la nouvelle société marchande » (p. 210).
Il faut, de surcroît, saluer le sens historique avec lequel Luc Foisneau retrace la généalogie des thèses et des controverses qu’il analyse. On pense ici à l’examen des parentés qui existent entre la doctrine hobbesienne de la nécessité et celles de Luther (pp. 97-98) et des Stoïciens (pp. 120-123); ou encore au rapprochement opéré entre le débat Hobbes-Bramhall et celui qui avait opposé, quelques siècles plus tôt, Bradwardine et ses adversaires d’Oxford – Fitzralph, Wodeham, Holcot – sur la question de la nécessité antécédente et de la nécessité de conséquence (pp. 101-102).
Convaincu par l’essentiel de l’argumentation, on émettra une légère réserve d’ordre historico-religieux, qui a trait au sens de la réforme laudienne de l’Église d’Angleterre. Luc Foisneau fait allusion (p. 154, n. 2) ‘‘ au syncrétisme propre à l’Eglise d’Angleterre après la réforme laudienne ’’, qui ‘‘ concilie des éléments calvinistes d’inspiration augustinienne et des conceptions néo-thomistes empruntées à la seconde scolastique ’’ : ce syncrétisme existait bien dans la doctrine anglicane, mais avant l’intervention de l’archevêque William Laud. En arminien convaincu, celui-ci s’employa précisément à effacer, au grand scandale des puritains, les traces de la théologie calviniste, tout particulièrement sur la question de la prédestination.
Quant au fond, on peut se demander si certaines formulations relatives au lien entre la prescience divine et la nécessité des événements sont tout à fait justifiées et ne reviennent pas à masquer ce que la position de Hobbes a de précaire. Fort logiquement, Luc Foisneau argue de la toute-puissance divine pour identifier la volonté immuable et éternelle de Dieu et sa prescience de ce qui arrivera : ‘‘ (...) ce que Dieu a une fois prévu, il l’a aussi voulu, et ce qu’il a voulu, il a la puissance de le réaliser ’’(p. 105). Dit autrement, « l’éternité de la prévision divine est le fondement théologique de la nécessité des événements futurs ’’ (p. 104). En réalité, ce que Hobbes affirme, dans De la liberté et de la nécessité, c’est que la prévision des événements futurs ne saurait être refusée à Dieu, car ce serait lui dénier un attribut indissociable de sa toute-puissance, mais que, pour autant, « que la prescience de Dieu soit la cause de quoi que ce soit ne peut vraiment se dire, étant donné que la prescience est de la connaissance, et que la connaissance dépend de l’existence des choses connues, et non pas l’inverse ’’ (Œuvres, XI-1, p. 64). Première conséquence : on ne peut affirmer, sur la foi de ce texte, que la prévision divine fonde quelque nécessité que ce soit. Seconde conséquence : en refusant, comme le rappelle Luc Foisneau, de définir l’éternité comme nunc stans, ou présent permanent, tout en affirmant que ne peut être connu que ce qui existe, Hobbes rend inconcevable la connaissance que Dieu peut avoir de toute éternité d’événements non encore survenus. L’irréductible difficulté de penser la prévision de ce qui n’a pas eu lieu, seule la théorie du nunc stans peut la résoudre, en installant Dieu dans une dimension extra-temporelle qui lui rend toutes choses contemporaines. En affirmant avec insistance que Dieu existe dans le temps successif, Hobbes s’interdit, semble-t-il, toute solution de cette difficulté, et l’on ne voit pas en quoi l’idée de la toute-puissance lui apporte ici le moindre secours. La critique, au demeurant, vise Hobbes, mais non pas son commentateur.
Par ailleurs, Luc Foisneau n’interprète-t-il pas la relation de la loi de nature au droit naturel en un sens qui rabat la théorie hobbesienne sur les positions d’un jusnaturalisme bien classique ? Ayant défini la loi de nature par l’obligation qu’elle nous crée de nous conserver, il en vient à lui assigner un primat qui limite singulièrement la portée du droit naturel. Celui-ci, écrit-il, doit se concevoir ‘‘ par rapport à l’obligation naturelle de se conserver. La liberté par laquelle se définit le droit naturel semble ainsi devoir se comprendre comme la liberté qui est laissée à chacun par le silence de l’obligation naturelle. Autrement dit, libre à chacun de faire l’usage qu’il veut de ses facultés pourvu que cet usage ne soit pas contraire à l’obligation où il se trouve de se conserver en vie ’’(p. 240). Il est bien vrai que le jusnaturalisme hobbesien présente cette originalité de substituer au fondement traditionel de l’obligation naturelle (la bienveillance divine envers l’homme) un autre fondement (la supériorité absolue de la puissance divine sur la puissance humaine, qui se traduit par notre mortalité et nous force à lutter pour notre survie dans l’état de nature et, dans un second temps, à nous conformer aux disciplines sociales). Mais le langage de l’obligation utilisé ici (plutôt que de la nécessité) correspond-il au sens profond de l’opération réalisée par Hobbes ? Une fois encore, cependant, ce sont les ambiguïtés des textes hobbesiens qui sont en cause, plutôt que les analyses qui tentent d’en dégager la vérité et pèchent, peut-être, par souci d’établir une cohérence pour une part illusoire.
Aucune de ces observations ne touche à un aspect essentiel d’une étude qui est manifestement appelée à faire date. Cet ouvrage enrichit substantiellement le corpus des travaux consacrés à Hobbes. Il est un signe supplémentaire de ce qu’il existe une école française d’études hobbesiennes, dont il manifeste la vitalité et les promesses.
Franck LESSAY
5.4. MAIRET (Gérard), Hobbes, Paris, Ellipses, 62 p.
5.5. MISSNER (Marshall), On Hobbes, Belmont CA, Wadsworth/Thomson Learning, coll. « Wadsworth Philosophers series », 86 p.
5.6. ROGERS (John), « Hobbes », in Andrew Pyle, éd., Dictionary of seventeenth-Century British Philosophers, Thoemmes Press, p. 427-433.
6. Études particulières du système
6.1. PHILOSOPHIE PREMIÈRE, LOGIQUE, LANGAGE ET SCIENCE
6.1.1. LEE (Richard A.), « The Play of Force versus the Reduction of Force : Hobbes and Roger Bacon on Perception », Hobbes Studies, XIII, p. 34-45.
6.2. ÉTHIQUE ET POLITIQUE. RELIGION ET HISTOIRE
6.2.1. AHRENSDORF (Peter J.), « The Fear of Deathand the Longing for Immortality : Hobbes and Thucydides on Human Nature and the Problem of Anarchy », American Political Science Review, 94,3, p. 579-594.
6.2.2. ARMELLINI (Serenella), « Il premio tra diritto e politica. Hobbes e Montesquieu nella storia della premialità », Rivista internazionale di filosofia del diritto, vol. 77, no 4, p. 429-469.
Reprenant et développant une communication déjà publiée, l’A. montre comment, « à partir de perspectives différentes, en vérité antithétiques ’’ (p. 433), les positions de Hobbes et de Montesquieu sur le thème des récompenses convergent dans la conscience des périls découlant d’un usage indiscriminé de celles-ci par le pouvoir souverain : pour Hobbes, une véritable menace pour la survie de l’État; pour Montesquieu, une forme dégradée de gouvernement représentée par le despotisme. L’auteur du Léviathan, en effet, reconnaît comme utile et nécessaire un recours avisé à l’instrument des récompenses aux fins de discipliner ambitions et antagonismes, mais repère également, dans l’usage excessif ou déformé qui peut en être fait, une démarche contre-productive susceptible de stimuler chez les sujets ces mêmes aspirations et rivalités, dont les aboutissements extrêmes peuvent être la sédition et la guerre civile. Montesquieu, tout en souhaitant parfois un emploi des récompenses adéquat aux circonstances, voit néanmoins dans leur usage inconditionné un symptôme et un instrument de corruption qu’il considère typiques de cette forme de gouvernement sans lois ni libertés qu’est l’État despotique. Selon l’A., les réflexions de Hobbes et de Montesquieu constituent un avertissement particulièrement actuel, dans des temps comme les nôtres où l’on assiste ‘‘ à l’extension du phénomène des récompenses dans toutes les sphères et les secteurs de dispositions juridiques ’’(p. 468), à un abus des techniques de promotion qui se révèle caractéristique d’‘‘ une époque qui a fait de l’utile immédiat sa règle ’’ (p. 468). et qui semble ainsi avoir oublié les enseignements les plus profonds de la tradition juridico-politique européenne.
Andrea NAPOLI
(traduit par F. Lessay)
6.2.3. ASTORGA (Omar), La institución imaginaria del Leviathan : Hobbes como intérprete de la política moderna, CDCH, Universidad Central de Venezuela, Caracas, p. 386.
D’une façon rigoureuse et originale, l’A. analyse le problème de l’unité de la pensée politique hobbesienne. Il examine une voie jusqu’alors ignorée : la théorie de l’imagination. L’A. démontre, en s’appuyant sur le Léviathan, que l’imagination opère une articulation conceptuelle et thématique qui part de l’anthropologie et va jusqu’aux fondations de l’obligation politique. La route offerte par l’auteur ne suppose pas l’abandon des interprétations existantes, mais ajoute un instrument d’analyse jusqu’à présent non utilisé. L’ouvrage comprend une introduction où l’A. présente minutieusement le status quaestionis qui justifie son travail. Suivent deux parties, comportant chacune deux chapitres. La première partie, nommée images et passions, consacre le premier chapitre à la valeur de l’imagination dans le processus de la connaissance et la seconde aux passions dans leur caractère imaginatif analysées par deux manifestations fondamentales de l’imagination : le talent et la folie. Cette première partie conclut avec l’analyse de ce qui est le symbole de l’expression des passions : le désir de pouvoir et de reconnaissance par lequel est constituée socialement la subjectivité aussi bien que les bases qui donnent place à la formation de la politique. La deuxième partie, qui a pour titre « Les bases imaginaires de la politique », considère les chemins qui conduisent à la guerre ou à la paix tout en montrant que, malgré l’opposition des voies, elles sont traversées par une structure anthropologique commune qui a comme fondement l’idée d’imagination. L’État hobbesien est présenté comme le produit des images, en particulier de celles qui sont liées à l’espoir et à la peur. Mais, simultanément, l’État est aussi créateur d’images destinées à produire l’obéissance. La valeur de l’imagination dans la conception hobbesienne de l’État est mise en valeur dans le Léviathan comme métaphore politique. « Hobbes voulait faire prédominer une image biblique qui, tout en étant religieuse, toucherait facilement l’imaginaire collectif » (p. 316). Cette métaphore annonce et résume la valeur constituante de l’imagination dans la vie politique. Il est intéressant de signaler la façon dont l’A., dans les Conclusions (p. 349-354), se met en peine de confronter son interprétation au courant traditionnel qui souligne surtout la rationalité qui rend possible l’État. L’A. soutient que ce serait une source de découvertes et de nécessaire réappréciation théorique et historiographique d’exhiber la pensée politique moderne, et non exclusivement celle de Hobbes, dominée non seulement par la rationalité mais aussi, peut-être dans une mesure insoupçonnée, par la puissance de l’imagination (p. 354). J’avoue ne pas pouvoir souscrire à cette déclaration; malgré cela, j’invite tous les lecteurs hispanophones à lire ce travail passionnant et exceptionnel.
Maria L. LUKAC DE STIER
(traduit par W. Barreto-Lisboa)
6.2.4. BAUMRIN (Bernhard H.), « Hobbes’Christian Commonwealth », Hobbes Studies, XIII, p. 3-11.
6.2.5. BILETZKI (Anat), « Thomas Hobbes : Telling the story of the science of politics », Philosophy and Rhetoric, 33,1, p. 59-73.
6.2.6. COLLINS (Jeffrey R.), « Christian Ecclesiology and the composition of Leviathan : A newly discovered letter to Thomas Hobbes », Historical Journal, 43,1, p. 217-31.
6.2.7. DURÁN FORERO (Rosalba), « Hobbes y Spinoza. Un contrapunto sobre la igualdad », in Apuntes Filosóficos, no 16, Caracas, p. 9-19.
L’A. étudie l’approche hobbesienne du problème de l’égalité entre les hommes et les femmes. La thèse de Hobbes a eu une incidence réduite sur les philosophes postérieurs, à l’exception de Spinoza qui dans son Traité Politique s’est opposé à l’argumentation hobbesienne. À partir de l’analyse de The Elements of Law et de De Cive, l’A. soutient que Hobbes a été le premier philosophe à avoir établi le caractère conventionnel de la domination de l’homme sur la femme et à avoir mis en question la valeur universelle de l’inégalité défendue jusqu’alors. L’A. expose ensuite tous les arguments contraires avancés par Spinoza dans le Traité Politique, où la ‘débilité naturelle’ de la femme est présentée comme la cause de son infériorité et de sa soumission à l’homme. L’A. montre également que l’argument spinoziste selon lequel l’éducation est un instrument fournissant les moyens de la perpétuation de cette inégalité est en contradiction avec les principes logiques et épistémologiques développés dans son Éthique.
Maria L. LUKAC DE STIER
(traduit par W. Barreto-Lisboa)
6.2.8. HECK (José N.) et RASMUSSEN DE LIMA (Roberta), « Direito Natural e leis civis em Thomas Hobbes », Fragmentos de Cultura, vol. 10, n. 3, Goiânia, p. 495-509.
Dans cet article, Hobbes est présenté, à la fois, comme un représentant novateur du jusnaturalisme et comme un prédécesseur du positivisme juridique. Ainsi, la scientia civilis hobbesienne reconnaît, d’un côté, l’existence des lois naturelles, mais, d’un autre côté, elle ne rend ces lois effectives que par une conception positive de l’État politique. La loi naturelle constitue, pour les auteurs, la justification dernière de la conception absolutiste de l’État, ce qui n’est possible, pour Hobbes, qu’à condition que les lois naturelles ne soient pas des préceptes positifs, qu’elles ne déterminent pas des comportements. Bien qu’ils fassent référence au caractère ambigu de l’absolutisme politique hobbesien, les auteurs concluent que l’État absolutiste de Hobbes est dû à l’impossibilité de concevoir le droit naturel comme source des lois civiles. On pourrait objecter que le traitement du sujet par les auteurs oublie la distinction hobbesienne entre l’obligation in foro interno et l’obligation in foro externo qui aurait aidé à clarifier la question.
Maria L. LUKAC DE STIER
(traduit par W. Barreto-Lisboa)
6.2.9. HEERICH (Thomas), Transformation des Politikkonzepts von Hobbes zu Spinoza. Das Problem der Souveränität, Würzburg, Königshausen u. Neumann, coll. « Schriftenreihe der Spinozagesellschaft; no 8 », 94 p.
6.2.10. JACKSON (Michael), « Mushrooms, Like Men ? », Hobbes Studies, XIII, p. 46-57.
6.2.11. KREISCHE (Joachim), Konstruktivistische Politiktheorie bei Hobbes und Spinoza, Baden-Baden, Nomos, coll. « Fundamenta Juridica, no 35 », 262 p.
6.2.12. LUSSU (Marialuisa), « Hobbes, Locke e l’intolleranza verso l’ateo », Rivista di storia della filosofia, vol. 55, no 4, p. 587-606.
L’A. s’interroge sur la compatibilité entre la perspective laïque qui caractérise la philosophie politique de Hobbes et de Locke, et la condamnation morale et sociale radicale de l’athée que les deux auteurs partagent dans leurs écrits (pour Hobbes, l’athée est punissable en tant que tel, pour Locke, il est explicitement exclu du droit à la tolérance). Une telle discrimination à l’encontre de l’athée ne peut trouver une justification théorique qu’en privilégiant ce fondement religieux de la morale et de la politique qui est enraciné dans l’identification entre loi naturelle et commandement divin (le caractère non fiable, moralement et socialement, de l’athée découle de ce qu’il ne reconnaît pas l’obligation de la loi naturelle et morale et pas davantage, donc, celle de maintenir les pactes et de respecter les lois civiles). Mais, selon l’A., cette direction interprétative ‘‘ incline à méconnaître précisément l’aspect qui caractérise principalement Hobbes en tant que philosophe politique : son ‘laïcisme’(p. 592), autrement dit ce fondement laïque du discours hobbesien – ici compris comme la ‘‘ nette subordination ’’de la religion à la politique – qui en constitue l’élément déterminant, celui ‘‘ qui condense le sens le plus authentique et original de la position de Hobbes ’’ (p. 594). Alors que chez Locke, l’A. estime que l’intolérance à l’encontre des athées possède une légitimation théorique, dans la mesure où le laïcisme politique lockien s’inscrit dans le cadre d’une conception générale très nettement religieuse, l’attitude négative de Hobbes lui semble ne pas pouvoir trouver une résolution logique à l’intérieur du système théorique, et fait plutôt appel à une compréhension de type ‘‘ historique ’’, au sens de cette ‘‘ irruption de l’histoire dans la théorie ’’dont parlait Pacchi à propos des intérêts religieux hobbesiens. En d’autres termes, la conviction exprimée ici est que seule une superposition du plan historique et du plan proprement théorique, ou encore la prise en compte de la profonde implication de Hobbes dans l’horizon religieux de son époque, peut contribuer à expliquer certaines composantes de sa pensée – telle, précisément, sa condamnation de l’athée – qui n’apparaissent pas immédiatement assimilables au contexte théorique global.
Andrea NAPOLI
(traduit par F. Lessay)
6.2.13. NAISHTAT (Francisco Samuel), « Permanence de la philosophie politique. Guerre et paix dans la politique sécularisée », Diogène, no 192,2000, p. 100-113.
6.2.14. OAKESHOTT (Michael), Hobbes on Civil Association, Indianapolis, Liberty Fund, XI, 173 p.
6.2.15. OVERHOFF (Jürgen), Hobbes’Theory of the Will : Ideological reasons and historical circumstances, Lanham MD, Rowman and Littlefield, X + 266 p.
6.2.16. ROGERS (G. A. J.), SORELL (Tom) (eds), Hobbes and History, London, Routledge, 208 p.
6.2.17. SARASOHN (C. T.), « Was Leviathan a Patronage Artifact ? », History of Political Thought, XXI, 4, p. 606-631.
6.2.18. SERGIO (Emilio), « ‘Happiness in obligation’. Sul concetto hobbesiano di libertà », in Riflessioni e provocazioni, vol. IX, no 1, p. 195-206.
Cet article porte sur l’Appendice I aux Essais de Théodicée de Leibniz (1710), c’est-à-dire les Réflexions sur l’ouvrage que M. Hobbes a publié en Anglois, de la Liberté, de la Nécessité et du Hazard, où le philosophe allemand discute les contenus de la controverse entre Hobbes et Bramhall sur la liberté et la nécessité. L’attitude globale de Leibniz à l’égard de Hobbes, comme on le sait, a un caractère ambivalent. Un motif de profond désaccord concerne, précisément, le nécessitarisme hobbesien, ce déterminisme ‘‘ absolu ’’qui s’exprime dans la négation par Hobbes d’un concept de liberté entendu comme autodétermination du vouloir. Cette position hobbesienne se révèle inconciliable avec les exigences morales et religieuses de Leibniz et forme contraste avec toute la doctrine formulée dans la Théodicée. Là, en effet, la notion de libre arbitre (en harmonie avec le concept théologique traditionnel de liberté comme causa sui) joue un rôle fondamental dans le dépassement des thèses manichéennes sur le problème du mal métaphysique et moral, tout en suivant une direction qui diverge de la position agnostique de Bayle, laquelle constitue pourtant un stimulant important pour la réflexion leibnizienne – un ‘‘ agnosticisme ’’que, à certains égards, le philosophe allemand devait retrouver dans la façon hobbesienne de poser le rapport entre philosophie et religion, elle-même incompatible avec cette continuité de fond entre foi et raison qui représente un des éléments cardinaux de la pensée de Leibniz.
Andrea NAPOLI
(traduit par F. Lessay)
6.2.19. SIMONETTA (Stefano), Dal Difensore della pace al Leviatano. Marsilio da Padova nel Seicento inglese, Edizioni Unicopli, Milan, 109 p.
Le rapport entre la réflexion hobbesienne et les théories formulées par Marsile de Padoue dans le Defensor pacis n’a été qu’occasionnellement l’objet d’une prise en considération critique. On salue donc très volontiers le fait qu’un chercheur de formation médiéviste ait décidé d’explorer la fortune anglaise de Marsile. Les résultats de sa recherche sont rassemblés dans une monographie qui retrace le parcours des idées marsiliennes en Angleterre de John Wyclif aux premières années du XVIIe siècle (Marsilio in Inghilterra. Stato e chiesa nel pensiero politico inglese fra XIV e XVII secolo, LED, Milan, 2000,190 p.) et, de manière complémentaire, dans le petit volume dont nous nous occupons ici, qui est dédié à la mémoire d’Arrigo Pacchi et constitue une sorte de prolongement de ce parcours. L’objet en est d’examiner ‘‘ l’impact des thèses du Defensor pacis sur les principaux représentants de l’érastianisme anglais (John Selden et Thomas Hobbes) ’’ (p. 9). Le choix d’opérer cette subdivision en deux parties autonomes est particulièrement malheureux, à la fois parce qu’il brise le dessein unitaire de l’enquête et parce qu’il accentue la perplexité que suscite l’orientation méthodologique d’une recherche qui a pour thème l’influence exercée en Angleterre par les doctrines marsiliennes et présuppose donc l’application d’hypothèses interprétatives fondées sur ce concept extrêmement ambigu d’influence. Dans l’introduction au livre principal, d’ailleurs, l’A. se révèle pleinement conscient des problèmes de méthode liés à l’usage de cette catégorie historiographique et, par conséquent, à toute tentative visant à établir un rapport de dépendance directe entre deux auteurs exclusivement sur la base d’affinités et de convergences théoriques. Rappelant les réflexions contextualistes de Skinner, il exprime notamment son accord sur la nécessité d’‘‘éviter de penser que l’existence d’affinités idéales est l’indice indubitable d’un lien d’influence ’’, entre autres raisons parce qu’‘‘il existe toujours la possibilité théorique que l’auteur dont nous nous occupons ait tiré la doctrine examinée d’une source différente de celle sur laquelle s’est arrêtée notre attention, ou bien qu’il ait élaboré en totale autonomie une thèse déjà contenue dans des textes précédents ’’ (Marsilio in Inghilterra, op. cit., pp. 20-21). Nonobstant ces précautions, il reste convaincu que le modèle explicatif fondé sur la notion d’influence conserve toute sa validité et qu’‘‘ une renonciation à cette catégorie rend difficile de réaliser des reconstructions théoriques susceptibles de fournir des réponses satisfaisantes ’’(ibid., p. 21).
Nous avons mentionné ces considérations parce que, à notre avis, la faiblesse de ce modèle se répercute sur le rapport Hobbes/Marsile dessiné dans le volume recensé ici. L’A., évidemment, se soucie de faire valoir le caractère particulier de la relecture marsilenne effectuée par Hobbes, mais, précisément, la relation entre les deux auteurs demeure plutôt élusive, parce que – ce qui se produit quand il en vient à se référer à d’autres sources présumées de la pensée hobbesienne – l’existence d’un lien spécifique ne peut être affirmée que ‘‘ sur la base de simples conjectures ’’ (p. 12). La recherche d’une éventuelle influence marsilienne sur Hobbes, d’autre part, risque de se placer dans une perspective abstraite si les ‘‘ évidentes analogies ’’(p. 29) entre les idées des deux auteurs restent isolées de leurs contextes de pensée respectifs et de la chaîne des autres composantes théoriques qui ont une incidence sur la formation de l’argumentation hobbesienne (en premier lieu, à l’évidence, celles qui ont une ascendance réformée directe). La confrontation proposée n’échappe pas à ces pièges, et il ne semble pas d’importance secondaire qu’elle apparaisse partielle, puisque l’A. choisit de limiter son champ d’enquête à la thématique ecclésiologique – la conception des rapports État/Église et la réfutation des prétentions hiérocratiques – et néglige, de ce fait, les réflexions de caractère plus proprement politique. On ne trouvera pas dans ce livre la moindre mention du sens que revêtent, en rapport avec Hobbes, certaines des thèses marsiliennes fondamentales, comme celles relatives à la souveraineté législative populaire et aux limites du pouvoir de gouvernement, c’est-à-dire les idées que Cesare Viroli a définies comme ‘‘ le vrai centre théorique du Defensor pacis ’’ [1]. Ces raisons conduisent à juger que l’analyse de l’A., quoique bien articulée et très informée, ne satisfait sans doute que partiellement à l’exigence d’une reconstruction critique vraiment adéquate aux complexités d’ordre historique et conceptuel inhérentes à une question aussi problématique que la nature et les modalités de la réception hobbesienne des théories de Marsile.
Venons-en brièvement, cependant, au contenu du livre. Hobbes est décrit ici comme ‘‘ la figure la plus représentative de l’érastianisme anglais ’’(p. 29), « le moment culminant (et conclusif ) d’un processus dont la genèse et le développement ne peuvent être compris de manière adéquate qu’en tenant compte de l’impact qu’a eu sur ce processus le projet marsilien ’’ (p. 30) : un itinéraire historique dont le précédent immédiat est représenté par le ‘‘possible lien ’’ (p. 29) entre les idées du Defensor pacis et l’Å“uvre de John Selden, dont la conception des rapports entre la sphère civile et la sphère religieuse semblerait par bien des aspects prendre son départ dans les doctrines de Marsile (pp. 20-28). Hobbes, tout comme Selden, ne cite jamais le nom de ce dernier, et, « bien qu’il n’existe pas de preuves certaines du fait que le philosophe de Malmesbury connût le Defensor pacis ’’(pp. 29-30), l’A. rappelle toutefois quelques indices qui pourraient corroborer une telle hypothèse (le texte marsilien, en particulier, était disponible dans la bibliothèque des Cavendish). Dans ces pages consacrées à Hobbes, il examine la trame argumentative de la seconde moitié du Léviathan, relevant les éléments de proximité majeure vis-à-vis des thèses de Marsile : l’idée selon laquelle il n’existe pas d’Église universelle qui s’identifie à un État chrétien unique, mais seulement une multiplicité de communautés religieuses soumises aux lois d’États nationaux particuliers; la thèse qu’au clerc n’incombe que l’enseignement de la doctrine chrétienne, tandis que tout pouvoir coercitif est la prérogative exclusive de l’autorité civile (si bien que l’excommunication est dépourvue de toute portée coactive tant que celle-ci ne l’a pas ratifiée); l’attribution au souverain civil de la juridiction sur n’importe quelle question religieuse (l’interprétation scripturaire, la résolution des controverses doctrinales, le jugement des hérétiques, l’assignation des charges ecclésiastiques...), alors que le pontife n’en détient aucune en dehors des territoires assujettis à son autorité temporelle et ne dispose d’aucun pouvoir qui s’étende à tous les membres de la chrétienté ; les ouvertures en matière de tolérance (la distinction entre attitude extérieure et intime conviction implique que les opinions personnelles ne peuvent être punies que si elles se traduisent par une action préjudiciable à l’État; la liberté est en outre garantie par le silence de la loi, qui a pour conséquence que tout citoyen est libre de faire ce qui n’est pas explicitement interdit); l’identification de la mission de l’État non pas avec une finalité éthique ou transcendante, mais avec la nécessité d’assurer la paix, « conçue par les deux comme un état négatif, une condition d’absence de danger ’’(p. 79); le repérage de la genèse de la supériorité papale présumée dans une exégèse instrumentale du texte saint, par laquelle la Curie romaine entend légitimer ses prétentions à la domination universelle. L’A. souligne aussi, en conclusion, le ‘‘ rôle antithétique ’’(p. 90) joué par la pensée d’Aristote à l’intérieur des argumentations de Marsile et de Hobbes : assumée dans un premier temps comme un point de référence utilisable contre la hiérocratie, durement condamnée dans un second temps comme instrument déterminant dans l’édification du ‘‘ royaume des ténèbres ’’.
Andrea NAPOLI
(traduit par F. Lessay)
6.2.20. SLOMP Gabriella, Thomas Hobbes and the Political Philosophy of Glory, Basingstoke, Macmillan, New York, St. Martin’s Press, XI + 194 p.
Dr Slomp connaît les intentions de Hobbes. Hobbes, nous est-il dit, « voulait que sa théorie soit analysée philosophiquement et logiquement, plutôt qu’historiquement », et serait surpris, amusé et stupéfait s’il voyait le portrait qui résulte des récentes analyses historiques de Quentin Skinner. Slomp quant à elle est moins amusée par l’approche de Skinner et par le Hobbes qu’elle découvre. « Hobbes, tel qu’il est décrit par Skinner, apparaît comme un triste retraité réactionnaire qui, après une amourette juvénile avec les idées et les concepts scientifiques, devient [...] la voix de la tradition et de l’ordre culturel établi »(II). Il est sous-entendu que Skinner nous a donné une lecture biographique de la carrière de Hobbes. Et si, avec Skinner, « alors que l’histoire est un livre ouvert, [...] la philosophie au lieu de cela en est un invisible », avec Slomp, la philosophie est d’une importance sans égale. Son intérêt se porte sur la méthode philosophique de Hobbes, sa théorie de l’individu, et leur interconnection. Thomas Hobbes and the Political Philosophy of Glory, qui reprend beaucoup des écrits de l’auteur antérieurement publiés sur Hobbes, explicite cet intérêt selon deux modes de recherche, correspondant aux deux parties qui divisent le livre : la première partie, « Éléments de géométrie politique » est « un exercice d’analyse philosophique textuelle ». La deuxième partie, « Théorèmes de géométrie politique »déploie les modèles de la théorie des jeux comme une tentative pour traiter certains aspects de la théorie politique de Hobbes de façon plus spéculative. Nous devrions traiter de cela à notre tour.
Ayant identifié comme fondamental à la méthode philosophique générale de Hobbes l’effort de comprendre le mouvement des corps dans le temps, l’auteur passe à l’application par Hobbes de sa méthode générale à un genre particulier de corps, l’homme. Slomp attribue à l’homme hobbesien quatre caractéristiques définies : la rationalité, la peur de la mort et un désir correspondant de préservation de soi, l’égalité avec les autres hommes, et le désir de gloire. Ce dernier, nous est-il dit, est un concept insuffisamment étudié et mal compris, susceptible d’apporter un nouvel éclairage à la théorie politique de Hobbes. Par conséquent, la signification et le rôle de la gloire sont retrouvés à travers une analyse comparative du De Cive, des Éléments du droit naturel et civil, de l’Anti-White, du De Homine, du Béhémoth et de la correspondance hobbesienne, parallèlement à une étude connexe des sources possibles de l’usage que fait Hobbes de ce concept, notamment Thucydide, Aristote, et Bacon. Slomp suggère que, bien que le rôle de la gloire demeure dans tous les travaux de Hobbes, le statut de la gloire évolue à travers le temps, passant de genre de toutes les passions dans les premiers écrits à une espèce particulière de passion dans le Léviathan, le Béhémoth et le De Homine. Autrement dit, elle ne figure plus dans les derniers écrits comme la source première de l’action humaine. L’auteur repère une preuve manifeste de ce changement dans l’influence générale qu’opère le scepticisme sur la pensée de Hobbes et, de manière plus définitive, dans le texte du De Homine où Hobbes suggère une sextuple source des dispositions humaines, « à savoir, la constitution du corps, l’expérience, l’habitude, la fortune, l’opinion que l’on a de soi-même et des autorités » (VI) (l’auteur tire cette citation de Man and Citizen, ed. B. Gert, New York, Anchor Books, p. 63). Dans l’état de nature, seule la première est saillante, et constitue la cause de la guerre. Tel n’est pas le cas dans les associations civiles, à l’intérieur desquelles ces sources supplémentaires de querelles peuvent se concrétiser dans des institutions corrompues. Plutôt que dans une prédilection accrue pour la rhétorique, l’explication tient à un élément didactique présent dans Léviathan et absent du De Cive : Hobbes a tourné son attention vers les sources de querelles qui surviennent à l’intérieur de la société (p. 6). Slomp mène à bien la première partie de cet exercice avec minutie et ampleur, en faisant une digression intéressante sur la vision qu’a Hobbes du statut des femmes et un excursus plus frivole mais amusant, sur les efforts qu’il accomplit pour obtenir la version intégrale d’une pièce particulièrement osée rédigée en vers italiens par un correspondant, et racontant en détail les aventures érotiques de deux jeunes lesbiennes. Quand Slomp suggère d’un ton solennel que cette requête fut probablement effectuée « davantage par courtoisie que par amour de la poésie », nous pouvons être tenté de nous demander si sa compréhension des intentions de Hobbes n’a pas momentanément faibli sous le coup de l’émotion. L’exposé de la théorie politique de Hobbes, cependant, est incisif et parfois saisissant, bien que devrait être noté le fait que le passage du De Homine invoqué doit supporter un lourd poids argumentatif. L’aisance de l’argument, qui plus est, est ébranlée par une certaine répétitivité de forme. Chaque chapitre débute par une brève citation tirée de la biographie d’Aubrey, de l’autobiographie de Hobbes ou de la correspondance, ce qui conduit le lecteur, quoique de manière ténue, au sujet particulier en question : cela semble forcé et renforce l’impression que le volume a été assemblé assez rapidement.
La seconde partie du livre s’efforce de proposer « une lecture réfléchie selon la théorie des jeux pondérée » de l’état de nature de Hobbes. Sa nouveauté consiste à examiner selon une perspective différente le « modèle de l’acteur rationnel »conventionnellement appliqué à la théorie de Hobbes. Slomp affirme que l’intention de Hobbes était de démontrer au lecteur du Léviathan la nécessité d’éviter l’effondrement de l’état politique en ses parties constituantes, plutôt que de démontrer comment ces parties pouvaient engendrer l’état politique. La conclusion qui s’ensuit, en effet, est que des acteurs individuels rationnels ne peuvent, ceteris paribus, engendrer la république hobbesienne.
Par conséquent, de « ses postulats concernant l’homme et l’état de nature Hobbes tire un théorème d’impossibilité ante litteram » par lequel il souhaite démontrer les dangers de l’état de nature qui, sortant de la nature humaine elle-même, est toujours présent dans l’âme humaine. Ainsi l’homme hobbesien « partage-t-il beaucoup moins les caractéristiques de la nature humaine que nous trouvons dans l’homme des XVIème et XVIIème siècles (i.e., celui de Machiavel et de Locke) » que celles de l’individu qui vit dans les Å“uvres de Camus, « portant toujours la peste en son cÅ“ur » (IX). Cette conclusion annonce une discussion sur les ressemblances du Léviathan et de La Peste, mais auparavant, réunissant les deux parties de l’étude, Slomp soutient que la philosophie de Hobbes fait preuve d’un optimisme qui est absent de l’exposé de Skinner et des écrits de Camus. Car si l’affirmation de l’auteur est exacte et si, pour Hobbes, les principaux ressorts de l’action humaine résultent de l’établissement de la société, l’homme peut être sauvé par une reconstitution de la société et une reconfiguration d’institutions sociales dangereusement corrompues (p. 173). Slomp chemine à travers un large champ d’investigations pour arriver à ses conclusions, qui sont toujours fermement énoncées et iconoclastes. Mais la cohérence des deux parties du livre, malgré les plus grands efforts de l’auteur pour nous convaincre du contraire, n’est pas sans failles : la seconde partie est logiquement indépendante de la première, et ne s’y rattache que par ce qui a trait à Hobbes. Nous passons de façon hésitante de l’analyse philosophique à l’analyse logique, tout en ayant été informés que « les lecteurs familiers de la théorie des jeux trouveront la discussion qui va suivre d’une simplicité agaçante » (p. 122). Les théoriciens des jeux doivent être malaisés à satisfaire. Le plus grave est que ce mode de recherche est au mieux un instrument émoussé pour arracher (certains pensent peut-être par la torture) ce qui est parfois de toute façon déjà explicite dans la pensée de Hobbes. L’application du langage mathématique à la méthode de découverte la charge d’un faux air de rigidité scientifique tout à fait impropre à découvrir les nuances de cette pensée. Nous constatons alors sans surprise que Hobbes était un théoricien des jeux peu ordinaire. En outre, le caractère laborieux de cette approche est souligné par l’analyse textuelle sans détours qui la précède. La plupart des lecteurs trouveront certainement dans cette analyse la partie la plus intéressante d’un livre qui parcourt tous les travaux publiés de Hobbes et deux approches interprétatives pour arriver à la conclusion que Hobbes était un existentialiste avant la lettre et un optimiste. Nous pouvons supposer qu’il aurait été surpris, amusé et stupéfait d’un tel portrait.
Tim STANTON
(traduit par D. Thivet)
6.2.21. SYSE (Henrik), Natural Law, Religion and Rights, South Bend, Indiana, St. Augustine’s Press.
Ce livre consacre d’importants développements à Hobbes et à Locke.
6.2.22. TÖNNIES (Ferdinand), « Hobbes und das Zoon Politikon », in Ferdinand Tönnies, Gesamtausgabe, tome 15 (ed. Dieter Haselbach), Walter de Gruyter, Berlin, p. 543-570.
6.2.23. WARRENDER (Howard), The political philosophy of Hobbes : his theory of obligation, Oxford, Clarendon Press; New York, Oxford University Press, coll. « Oxford Scholarly Classics series », IX + 346 p.
6.2.24. ZUCCHELLO (Dario) (éd.), Alle radici del pensiero politico moderno. Le origini della società politica in Hobbes, Spinoza e Locke, Colonna, Milan, 91 p.
On a affaire ici à un instrument didactique original à l’usage des écoles supérieures, réalisé avec un soin qui mérite d’être signalé. L’étude de la pensée politique de Hobbes, de Spinoza et de Locke s’articule en une série de leçons comprenant lectures de textes, commentaires, schémas récapitulatifs, tableaux conceptuels, exercices à développer, indications relatives à des approfondissements bibliographiques et à la disponibilité de matériaux sur Internet. Les six leçons consacrées à Hobbes (pp. 14-44) ne négligent pas l’arrière-plan philosophique de sa réflexion politique et, en dépit de certaines simplifications (remarquons, par exemple, l’absence de toute référence au concept d’autorisation), on appréciera la rigueur avec laquelle sont reconstruits les moments saillants de l’argumentation théorique. Il faut tout de même observer que cet ouvrage a pour visée une connaissance introductive préliminaire comme en donnent les manuels. Il reste également à s’interroger sur le type de contrôle dont il pourra faire l’objet de la part des étudiants et des enseignants.
Andrea NAPOLI
(traduit par F. Lessay)
6.2.25. ZAGORIN (Perez), « Hobbes without Grotius », History of Political Thought, vol. XXI, 1, p. 16-40.
7. Réception et influence. Extrapolations
7.1. BLOCK (James), « Looking Forward : Hobbes on Modernity », New Political Science, 22,3, p. 411-415.
7.2. DEVINE (James), « The Positive Political Economy of Individualismand Collectivism : Hobbes, Locke and Rousseau », Politics and Society, 28,2, p. 265-304.
7.3. FRANCÈS-GOMEZ (Pedro), « David Gauthier and the Development of a Contractarian », Hobbes Studies, XIII, p. 77-101.
7.4. GERENCSER (Steven A.), The Skeptic’s Oakeshott, Basingstoke, Macmillan, 192 p.
7.5. GOODHART (Michael), « Theory in Practice : Quentin Skinner’s Hobbes, Reconsidered », The Review of Politics, 62,3, p. 531-562.
7.6. KING (Preston), Thinking past a problem : essays on the history of ideas, Portland OR, Frank Cass, 339 p. Ce livre propose une discussions des thèses de Oakeshott et de Skinner relatives à Hobbes.
7.7. MAITLAND (F. W. A.), Historical sketch of liberty and equality, as ideals of English political philosophy from the time of Hobbes to the time of Coleridge, Indianapolis, Liberty Fund, 208 p.
7.8. MARTEL (James R.), « The Radical Promise of Thomas Hobbes : The road not taken in Liberal Theory », Theory and Event, 4,2.
7.9. NIDA-RÜMELIN (Julian), SCHMIDT (Thomas), Rationalität in der praktischen Philosophie. Eine Einführung, Berlin, Akademie Verlag, 228 p.
Le chapitre intitulé « Rationalität und politische Ordnung » (p. 105-121) reprend en le modifiant quelque peu l’article « Bellum omnium contra omnes... » de Nida-Rümelin publié en 1996 dans W. Kersting (ed.), Thomas Hobbes : Leviathan, Berlin, Akademie Verlag.
7.10. SMITH (George H.), Why Atheism ?, Amherst NY, Prometheus Books, 250p. Ce livre s’efforce de faire apparaître les racines de l’athéisme chez Hobbes, Spinoza et Hume.
7.11. VOEGELIN (Éric), La nouvelle science du politique. Une introduction, traduction de l’anglais, préface et notes par Sylvie Courtine-Denamy, Paris, Seuil, coll. « L’Ordre philosophique », 263 p.
Il convient de saluer cette deuxième traduction (de bonne qualité, en dépit de quatre malencontreuses erreurs d’allemand sur la première page de la préface) d’un auteur qui reste encore largement à découvrir en France : le philosophe Éric Voegelin (1901-1985), formé à Vienne puis émigré aux États-Unis, et dont cet ouvrage (le premier écrit en anglais) inaugure la période « américaine ». Issu des prestigieuses Walgreen Lectures prononcées en 1951 à Chicago sous l’intitulé « Vérité et représentation », il était conçu comme une sorte d’introduction méthodologique à la grande fresque de Order and History qui allait occuper l’A. pendant une vingtaine d’années. Le titre de l’ouvrage, clin d’Å“il à la Scienza nuova de Giambattista Vico, témoigne de son ambition, car Voegelin voulait restaurer la « science politique classique » par opposition au sociologisme, aux prétentions de neutralité axiologique (Weber) ainsi qu’au positivisme dominant et à la réduction de la gestion de la cité à des statistiques. Il suscita des réactions immédiates (bien résumées par la traductrice dans sa préface), à la fois critiques et enthousiastes, de la part de Hannah Arendt, Alfred Schütz, Aron Gurwitsch et Leo Strauss – et plus négatives de la part des politologues positivistes américains (comme Robert Dahl). Cherchant les racines des dérives totalitaires de son temps, Voegelin entendait retracer l’histoire de la manière dont l’homme a interprété son rapport à la communauté. L’ouvrage popularisa le vocable de « gnosticisme », un concept (certains diront fourre-tout) sous lequel Voegelin résumait la dérive spirituelle de l’Occident dans le sens d’un désir de maîtrise de la transcendance (propre à la gnose telle qu’elle avait été popularisée dans l’entre-deux-guerres par Hans Jonas, contrairement aux incertitudes de la cognitio fidei classique), voire d’une immanentisation qui confère à l’homme et à son action dans le monde la signification d’un accomplissement eschatologique.
Après une introduction générale sur le déclin et les exigences de restauration de la science politique, Voegelin jette les bases de ce que l’on peut appeler son « herméneutique » politique (ch. 1 : « Représentation et existence »). Il analyse différentes théories de la représentation anciennes et modernes (Grèce, Rome, Augustin, la Magna Carta, Lincoln) ainsi que plusieurs théories de l’histoire (Weber, Jaspers, Bergson, Hauriou). Il passe ensuite à la description du processus « gnostique » de dé-divinisation et re-divinisation à la faveur de différents millénarismes, de Joachim de Flore au Moyen-Âge jusqu’au totalitarisme de son temps (où l’on retrouve les lignes directrices de son pamphlet de 1938, Les religions politiques). C’est dans les deux derniers chapitres que le lecteur trouvera une réflexion sur l’Å“uvre de Hobbes (p. 214-224,245-252). Selon Voegelin, Hobbes apparaît à un moment où la révolution anglaise se révèle susceptible de détruire tout l’ordre public, ce qui suscite la mise en place d’un Leviathan autoritaire. Le plus intéressant dans l’analyse de Voegelin est à ce titre son appréciation du rapport entre Hobbes et le Christianisme, décrivant son intention comme étant « de faire du Christianisme (...) une theologia civilis anglaise, au sens de Varron » (p. 218). Cependant, la cohérence tant vantée de la théorie hobbesienne de la représentation n’est acquise « qu’au prix d’une simplication, caractéristique des méfaits gnostiques » (p. 214). La marque de son gnosticisme est d’avoir « fait de l’ordre de la société civile existante la vérité qu’elle représentait, et à côté de laquelle aucune autre vérité n’avait place ». Le résultat en est une clôture intramondaine, une affirmation de l’« immanence radicale de l’existence » (p. 246). On retrouve le thème d’un Hobbes « grand psychologue »de la libido dominandi moderne, également suggéré par Voegelin dans son Histoire des idées politiques (voir Bulletin Hobbes XIII, 7.24). Voegelin estime que tous les arguments apparemment juridiques ou contractuels de Hobbes ne sont en réalité que des métaphores fondées sur la « transformation psychologique des personnes qui s’associent » en vue de la création d’un corpus mysticum moderne. La société s’organise désormais sur base d’un repli de la psychologie sur l’amor sui, l’orgueil de l’individu : « Le Léviathan est le symbole du destin qui attend effectivement les activistes gnostiques lorsqu’en rêve ils croient accomplir le royaume de la liberté ». Assurément, si l’ouvrage témoigne encore de la proximité de la catastrophe qui a ravagé l’Europe – et fit que Voegelin avait placé un espoir sans doute trop grand (comme Hannah Arendt en son temps) dans les vertus de la démocratie anglo-américaine – il y a derrière la violence de la formule un peu incantatoire du « gnosticisme » des thèmes toujours d’actualité : Voegelin rappelait par exemple qu’un des symptômes du caractère autodestructeur des sociétés gnostiques (incapables d’admettre une alternative spirituelle en leur sein) est que lorsqu’elles reconnaissent les dangers qui menacent leur existence, elles sont en réalité incapables d’y faire face avec des moyens appropriés. Le résultat paradoxal est qu’elles s’enfoncent dans une situation de guerre perpétuelle, alors même qu’elles professent leur ardent désir de paix.
Jacob SCHMUTZ
7.12. ZARKA (Yves Charles), L’autre voie de la subjectivité, Paris, Beauchesne, 136 p.
7.13. ZINTL (Reinhard), « Constitutions as External Constraints ? », in Rationality, Rules, and Structures, sous la direction de Julian Nida-Rümelin et Wolfgang Spohn, Dordrecht/Boston/London, Kluwer, p. 35-47.
 
COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE POUR L’ANNÉE 1999
 
 
8.1. ASTORGA (Omar), El pensamiento político moderno : Hobbes, Locke y Kant, Universidad Central de Venezuela, EBUC, Caracas, 445 p.
Ce travail présente un exposé de la pensée politique moderne à travers trois études qui montrent le développement du modèle théorique qui a légitimé l’apparition de l’État. Il s’agit du modèle qui dès le XVIIe siècle a remplacé la philosophie politique d’Aristote par une conception individualiste de la nature humaine qui justifie l’État non pas eu égard à un procès historique mais en le mettant en relation avec un artifice contractualiste. La première partie du livre est consacrée à Thomas Hobbes, fondateur de ce modèle et le meilleur représentant des nouvelles formes de la pensée politique moderne. Les deux autres parties sont consacrées à deux représentants classiques du libéralisme, John Locke et Emmanuel Kant, qui critiquèrent l’absolutisme du Léviathan, tout en restant fidèle au modèle théorique hobbesien. Le premier de ces deux auteurs est le fondateur et le plus grand représentant du libéralisme anglo-saxon; le second est l’un des défenseurs les plus systématiques du libéralisme de l’État de droit. L’intention de l’A. est de montrer la présence et le développement du modèle théorique hobbesien dans les Å“uvres de Locke et de Kant. Selon l’A., la réussite de l’Å“uvre de Hobbes ne réside pas tant dans les prémisses naturalistes de son éthique ou dans son ébauche de l’État absolu que dans un groupe d’hypothèses conceptuelles et historiques qui constituent le noyau à partir duquel la politique devient compréhensible. Ce noyau est celui de ‘‘l’insociable sociabilité ’’ (expression créée par Kant), notion grâce à laquelle Hobbes donne sens et cohérence à sa description de la nature humaine dans la perspective de la création de l’État. C’est ce noyau et sa conséquence logique, l’idée de la guerre, qui offrent à la culture moderne un modèle d’interprétation de l’éthique, de la politique et même de l’histoire qui a dominé jusqu’à aujourd’hui (p. 180). Pour cette raison, selon l’A., il ne serait pas peu approprié de suggérer que même Nozick est, malgré ses précautions, un héritier de Hobbes. Est aussi héritier de Hobbes le libéralisme – y compris celui du kantien Rawls – qui trouve dans la pensée de Locke sa source théorique et doctrinale (p. 308). Sans l’idée irrésistible de la guerre et sans l’usage des critères immanents à la raison instrumentale, caractéristique du ‘‘ modèle hobbesien ’’, le libéralisme de Locke resterait inintelligible (p. 304).
L’A. fait preuve d’une excellente maîtrise des sources et propose une bibliographie complète. Son travail constitue de ce fait une référence obligée pour les hispanophones qui s’intéressent à la philosophie politique.
Maria L. LUKAC DE STIER
(traduit par W. Barreto-Lisboa)
8.2. HOBBES (Thomas), Les questions concernant la liberté, la nécessité et le hasard (controverse avec Bramhall II). Introduction, notes, glossaires et index de Luc Foisneau, traduction de Luc Foisneau et Florence Perronin, Œuvres de Hobbes en français, vol. 11/2, Paris, Vrin, 456 p.
Ce fort volume fait suite à la première partie de la controverse, De la liberté et de la nécessité, vol. 11/1 de la même collection, édité et traduit par Franck Lessay. Les deux volumes se complètent, et les traducteurs des Questions reprennent dans ses grandes lignes la traduction de Lessay dans la partie de leur ouvrage où Hobbes cite le texte précédent. Les notes du premier volume sont aussi reprises lorsqu’elles apportaient déjà toute l’information nécessaire. Nous sommes donc en présence du second volet d’un diptyque majeur de la carrière philosophique de Hobbes. La controverse qui l’opposa à Bramhall commença à Paris chez William Cavendish, marquis de Newcastle, et se poursuivit par voie épistolaire puis par une polémique à distance par voie d’ouvrages plus ou moins autorisés par leurs auteurs, en 1654 puis 1655. L’ouvrage qui nous est présenté constitue la réplique de Hobbes en 1656. C’est cette édition, la seule publiée du vivant de l’auteur, qui a été traduite. Cette chronologie permet d’expliquer la structure très complexe de cette Å“uvre où les citations des phases antérieures de la polémique se trouvent comme enchâssées. La copieuse introduction de Luc Foisneau permet au lecteur d’appréhender cette histoire, la structure dialectique de l’ouvrage, et en dégage les enjeux philosophiques et théologiques. Comme il est de règle dans la collection des Å“uvres de Hobbes en français, le texte est accompagné de notices biographiques, d’un glossaire philosophique, d’une table de correspondance entre éditions et de deux index.
Comme le montre Foisneau, on ne comprend bien ce texte qu’en repérant les débats dont il se démarque. Malgré les références aux principaux auteurs réformés sur la prédestination et le libre arbitre, le débat qui oppose Hobbes à Bramhall n’est pas un prolongement direct de celui qui opposa Arminius à Gomar lors du synode de Dordrecht (1618-19), et qui eut des conséquences désastreuses, non seulement dans l’Église d’Angleterre, mais aussi dans la société anglaise tout entière, par l’expression politique radicale des divisions théologiques qu’elle provoqua à moyen terme. Comme l’explique Foisneau, il s’agit pour Hobbes de montrer : « que toutes les actions humaines, indépendamment de la question de leur valeur morale, sont régies par l’ordre nécessaire des causes cinétiques et des effets » (p. 20). Si aucun agent n’est cause de son mouvement, il faut qu’il y ait une cause extérieure ultime au conatus qui est le plus petit mouvement intérieur conduisant à un appétit et à la volonté. Il est difficile de rendre cette vision compatible avec celle de l’arminien Bramhall, encore très marqué par l’aristotélisme. Hobbes, quant à lui, ne retient des définitions possibles du libre arbitre qu’une formulation déjà exprimée dans le Léviathan et Liberté et nécessité : « la liberté à l’égard des empêchements » (p. 26). En excellent spécialiste qu’il est de la question de la toute-puissance divine chez Hobbes, l’introducteur montre comment s’articulent dans cet ouvrage les débats sur la liberté, la volonté et la prescience de Dieu, mais aussi comment Hobbes procède pour déplacer les enjeux de la sphère de la polémique théologique vers la physique et même vers le domaine éthico-politique avec le problème de la légalité. Le Dieu de Hobbes, le créateur tout-puissant, « peut voir avec évidence la nécessité du monde qu’il crée » (p. 29). Toute-puissance et toute-suffisance ne sauraient pour lui être distinguées, de même que l’on ne saurait séparer la prescience et le décret de Dieu.
Il est important de méditer les analyses de Foisneau sur l’usage que Hobbes fait des références bibliques habituelles dans le débat sur la prédestination. En effet, Hobbes pouvant penser le péché sans la théorie du péché originel, il n’accorde pas la même place à l’interprétation de la chute d’Adam, ni à la théologie paulinienne, puisqu’il écarte la doctrine de la grâce pour donner de la chute une lecture juridique. Sur ce point aussi, la continuité de la théorie du Léviathan se révèle : il n’y a pas de péché tant qu’il n’y a pas de loi. De même que Dieu sait au moment de la création la nécessité de celle-ci, de même que tous les mouvements sont soumis à une nécessité, l’action humaine est soumise aux lois du souverain, et la toute-puissance de Dieu fonde son droit de punir. Ce dernier point, qui exclut la liberté et la responsabilité de l’homme, ne pouvait être admis par Bramhall. De même que les théoriciens de la loi et du contrat qui pensaient la réciprocité de la relation contractuelle à un souverain ne pouvaient accepter l’idée d’un contrat entre les futurs sujets qui ne lierait pas le souverain à ceux-ci par un pacte de responsabilité.
Le texte lui-même se distingue dans l’Å“uvre de Hobbes par sa structure dialectique. Énoncé d’une position, réplique, duplique, commentaire, ceci ne ressemble ni à la structure des Elements of Law, ni à celle du Léviathan, ni à celle du De Corpore, qui est pourtant paru entre Liberté et nécessité et les Questions. Cette structure se différencie également des dialogues que Hobbes écrivit à partir de la décennie suivante, comme Béhémoth, le Dialogue sur les common laws, le Decameron physiologicum ou encore l’Historia ecclesiastica. Il ne s’agit pas en effet d’un véritable dialogue philosophique, puisque les interlocuteurs ont bel et bien existé, qu’ils ne sont pas en présence, et que l’un des deux seulement est maître de l’agencement des répliques. Certes, le Dialogue sur les common laws présente deux interlocuteurs dont les positions théoriques étaient identifiables, celles de Hobbes et du jurisconsulte Edward Coke, mais si la philosophie de la raison de Coke est bel et bien derrière les positions du personnage, Hobbes attaque plus généralement l’idéologie de toute une corporation. Dans les Questions, en revanche, Hobbes prend parti contre un individu précis, mais aussi contre une école de pensée au sein de l’Église d’Angleterre qui aura sa postérité dans le courant latitudinaire. Au grand scandale de ses partenaires de lutte royalistes, Hobbes continuait à développer une pensée que ces derniers jugeaient en contradiction avec le système idéologique et les représentations qu’ils se faisaient de la monarchie anglaise et de l’Église qui en était le soutien historique et pour ainsi dire naturel.
Le débat que Florence Perronin et Luc Foisneau nous permettent de lire avec plus d’informations qu’aucune autre édition à ce jour dans quelque langue que ce soit, est donc une contribution capitale aux controverses qui agitent dans ces années d’exil la communauté royaliste anglaise et qui montrent déjà comment les Stuarts et leurs meilleurs penseurs pourront donner l’impression, à leur retour en 1660, qu’ils n’auront rien oublié et rien compris. Hobbes, quant à lui, aura inspiré par les positions hétérodoxes qu’il y soutient, des penseurs aussi importants que Spinoza et Leibniz. C’est donc un document historique aussi bien qu’une Å“uvre philosophique majeure qui nous est ici offert.
Luc BOROT
8.3. KLENNER (Hermann), Thomas Hobbes - Filósofo del Derecho y su Filosofía Jurídica, traduction en espagnol et présentation de Luis VILLAR BORDA, Universidad Externado de Colombia, Bogotá, 167 p.
8.4. KUSUKAWA (Sachiko) (éd.), Philosophy in the Sixteenth and Seventeenth Centuries, Conversations with Aristotle, Constance Blackwell, Ashgate, 436 p.
8.5. NEGRI (Antimo), « Hobbes e il mare », in Humanitas. Studi in memoria di Antonio Veri, sous la direction d’Antonio Quarta et de Paolo Pellegrino, Congedo, Galatina, vol. II, p. 77-90.
Cette brève mais intéressante contribution d’Antimo Negri nous montre comment, dans l’Å“uvre de Hobbes, se perçoivent les échos de la nouvelle ‘‘ culture maritime ’’ anglaise de l’époque. En un moment historique marqué par de profondes transformations, l’Angleterre triomphe de la résistance d’une mentalité rurale enracinée (‘‘celle que l’on pourrait dire l’idéologie de la terre ferme ’’, p. 85) et – pour utiliser une expression schmittienne reprise par l’A. – ‘‘ se décide pour la mer ’’, relevant le défide l’expansion sur des territoires nouveaux et de nouveaux marchés, devenant une puissance maritime, commerciale et coloniale aguerrie. Les progrès techniques et scientifiques (l’art de la navigation, qui permet de surmonter la terreur atavique de la mer), la contribution de la piraterie (secondée de manière ambiguë par le pouvoir de l’État et considérée avec respect par Hobbes), le soutien politique (avec la promulgation par Cromwell du Navigation Act, qui s’inscrit dans la continuité de la politique monarchique précédente et ultérieure) sont des éléments qui concourent tous à l’affirmation d’un état de choses dont Hobbes est tout à fait conscient et auquel il participe non moins pleinement : ‘‘ un philosophe politique qui semble partager complètement la ‘décision pour la mer’de l’Angleterre ; un philosophe qui ne reste pas en retrait de son temps; un philosophe qui éprouve de près une ‘révolution’qui, à commencer par la découverte de l’Amérique (...), interroge une sensibilité nouvelle peu à peu mûrie et se ressent d’un climat social nouveau ’’(p. 83). Il faut noter que l’A. ne se réfère pas à un autre aspect assez connu et significatif de ce rapport particulier entre Hobbes et la mer : la composante aquatique traditionnellement associée à l’image mythico-symbolique du Léviathan.
Andrea NAPOLI
(traduit par F. Lessay)
8.6. PAGANINI (Gianni), « Thomas Hobbes e Lorenzo Valla. Critica umanistica e filosofia moderna », Rinascimento, vol. 39, p. 515-568.
‘‘ Si l’on voulait utiliser une métaphore adéquate, on devrait comparer les rapports entre Hobbes et la philosophie de la Renaissance à un continent immergé ’’ (p. 515). Cette contribution savante et érudite de Gianni Paganini entend précisément renouer certains des fils souterrains qui relient la philosophie hobbesienne à la pensée humaniste de la Renaissance, en choisissant toutefois un point de référence spécifique et restreint, pour l’instant presque ignoré de la littérature spécialisée : l’Å“uvre de l’humaniste italien Lorenzo Valla. Bien que ce dernier soit cité une seule fois par le philosophe anglais (comme traducteur de Thucydide), Paganini juge ‘‘ plus que probable ’’qu’il ait joué un rôle qui ne fut ni secondaire ni superficiel dans la formation et l’articulation des idées hobbesiennes, et il estime possible de percevoir des échos particulièrement pertinents de cette présence de Valla jusque dans la composante éthique, historico-politique et historico-religieuse de la pensée de Hobbes.
Le premier de ces aspects sur lesquels notre attention est appelée concerne l’âpre critique antipapale développée par l’auteur du Léviathan à l’encontre des thèses bellarminiennes. Cette polémique relative à un pouvoir pontifical qui tendait à usurper les prérogatives de l’autorité civile reprend, selon l’A., diverses suggestions du célèbre écrit dirigé par Valla contre la prétendue donation de Constantin (le De falso credita et emendita Constantini donatione), de sorte que, à son avis, on constate ‘‘ une singulière convergence d’accents ’’(p. 523) dans l’orientation générale du discours aussi bien que dans certains détails de l’argumentation. Cela n’enlève rien au fait – et Paganini le souligne assurément – que les deux auteurs restent très éloignés au point de vue de l’orientation politique (la position républicaine et anti-tyrannique de Valla aurait suscité l’hostilité maximale de Hobbes), comme sur le thème des rapports entre pouvoir temporel et pouvoir spirituel (Valla souhaite leur indépendance réciproque, Hobbes théorise leur unification en la personne du souverain civil).
L’A. voit un des motifs d’affinité les plus significatifs entre Hobbes et Valla dans la méthode humaniste, historico-philologique (la vérification de l’authenticité et de l’originalité des textes et de leurs significations, la critique et la démystification du témoignage historique) : une méthode qui, selon Paganini, s’exprime surtout dans une Å“uvre comme Historia ecclesiastica, laquelle est imprégnée d’une religiosité antidogmatique et anticonfessionnelle qui porte une claire empreinte humaniste, et s’inscrit dans une perspective de tolérance religieuse ‘‘peut-être même en rupture vis-à-vis de l’érastianisme plus rigide soutenu dans le Léviathan ’’ (p. 539). Si l’ample reconstruction historique hobbesienne des vicissitudes du christianisme n’est pas réductible au point de vue plus circonscrit évoqué par Valla dans son texte, l’A. retrouve néanmoins en son fond la présence de motifs qui rappellent un contexte typiquement vallien.
Une autre occasion de comparaison concerne le terrain anthropologicomoral. La critique que fait Hobbes de la conception aristotélicienne de la vertu comme mediocritas, tout en ayant certains traits que l’on rencontre également chez Grotius et Gassendi (chez lesquels ils se conjuguent avec un topos de l’anti-aristotélisme de la Renaissance, qui opposait à l’autorité du Stagyrite un appel à la libertas philosophandi), a un précédent philosophique précis, selon Paganini, dans le De voluptate de Valla. Cette Å“uvre, souligne-t-il, ne comporte pas seulement une critique circonstanciée de la théorie de la mediocritas, mais aussi d’autres éléments qui caractérisent l’orientation réaliste et égalitaire de Hobbes (une connexion étroite entre voluptas et auto-conservation, une polémique contre l’éthique de l’honneur et de la gloire ‘‘ selon des lignes argumentatives qui trouveront leur pendant exact dans la critique hobbesienne de la vaine gloire ’’– p. 559 – et dans la description de celle-ci comme cause de discorde et de querelle).
Selon toute probabilité – du moins si l’on suit l’A. –, Valla doit encore être compté parmi les sources de la célèbre hendiadis homo homini lupus/homo homini deus. Paganini ‘‘découvre ’’, en effet, divers lieux où l’humaniste romain introduit ‘‘le thème de l’homme oscillant entre animalité et divinité ’’ (p. 562), tantôt en opposant directement un comportement humain sauvage à un comportement quasi religieux, tantôt en assimilant une communauté divine à la communauté politique : ‘‘ en dépit de toutes les différences (...), la politique hobbesienne en venait ainsi à rencontrer l’une des expressions les plus hautes de la culture humaniste du ‘citoyen’’’(p. 566).
A dire vrai, il nous semble que, compte tenu de la diversité des contextes et de la relative généralité de certaines concordances, ce rapprochement inédit entre Valla et Hobbes, bien que tout à fait pertinent, contribue à mettre en évidence les effets d’écho que produit un climat culturel, plus qu’une influence directe et spécifique. Paganini est d’ailleurs bien conscient que le rapport entre les deux auteurs ne peut se réduire aux termes d’une dette théorique univoque et précise. La figure de Valla assume plutôt un relief exemplaire si l’on veut mesurer la nature (et les limites) de la composante humaniste reçue par Hobbes, dans les méthodes d’enquête et les techniques d’analyse tout comme sur le plan des contenus théoriques spécifiques; et, également, si l’on veut vérifier les modalités originales de cette réception, car on ne doit jamais oublier que ‘‘ réduire Hobbes à ses sources serait clairement impossible, et non pas seulement arbitraire ’’(p. 568).
Andrea NAPOLI
(traduit par F. Lessay)
 
COMPLÉMENT BIBLIOGRAPHIQUE POUR L’ANNÉE 1998
 
 
9.1. BORRELLI (Gianfranco), « Politiche della malinconia : Hobbes contra Machiavelli », Nella dispersione del vero. I filosofi: la ragione, la follia, sous la direction de Gianfranco Borrelli et de Felice Ciro Papparo, Filema, Naples, p. 57-79.
Gianfranco Borrelli poursuit sa tentative particulièrement originale visant à reconstruire les réponses politiques à la souffrance mentale élaborées par la première modernité. Dans cette contribution, il confronte deux expressions à son avis radicalement différentes du rapport entre politique et mélancolie : celles de Machiavel et de Hobbes. L’écrivain florentin définit en divers endroits comme ‘‘ mauvaise joie ’’ (mala contentezza) une condition de gêne et de malaise intérieur qui se caractérise comme une insatisfaction du présent, une inquiétude non dépourvue de répercussions sociales, et qui peut se révéler aussi bien effet que cause de situations d’instabilité politique et de mutation institutionnelle. L’État n’est en mesure de contenir les suites conflictuelles de ce mécontentement qu’en lui assurant un exutoire, c’est-à-dire en l’intégrant à la dimension de la vie communautaire et en le convertissant en moment socialement positif et productif. C’est également pour cela que l’innovation institutionnelle en vient à constituer pour Machiavel une composante nécessaire et indispensable de la vie civile, dans une perspective où ‘‘ le devoir de vie politique est aussi véritablement celui de soulager la condition dépressive de l’homme ’’(p. 68).
Le cas de Hobbes est différent. Chez le philosophe anglais, Borrelli repère avant tout le rapport implicite mais spécifique qui rattache la mélancolie à la prudence, là où cette dernière, sur le plan psychologique, se dessine comme une condition de profonde anxiété découlant de l’incertitude du futur, tandis que, sur le plan politique, elle s’identifie aux techniques d’action (force and fraud) typiques de la ‘‘ raison d’État ’’. En ce sens, dans le discours hobbesien tel que le reconstruit Borrelli s’instaure une liaison intrinsèque entre la critique de la prudence – ‘‘ une critique à certains égards définitive ’’(p. 70) – et la caractérisation de la mélancolie comme forme de folie. La dépression mélancolique se résoud en effet, pour Hobbes, en un syndrome émotif qui retentit négativement sur l’individu comme sur la société et dont les conséquences extrêmes – telles que la désobéissance civile et la conspiration politique – représentent, pour l’ordre constitué, une menace que l’autorité de l’État doit veiller à neutraliser et à réprimer.
Andrea NAPOLI
(traduit par F. Lessay)
 
NOTES
 
[*]Ce bulletin est réalisé par le Centre Thomas Hobbes, GDR-1952 du CNRS, Histoire de la pensée politique moderne et contemporaine. Directeur : Y. C. Zarka. Directeur adjoint : F. Lessay. Secrétaire scientifique du bulletin : Luc Foisneau. Ont collaboré à ce numéro : F. P. Adorno, J. Barnouw, W. Barreto-Lisboa, L. Borot, L. Foisneau, C. Leijenhorst, F. Lessay, J. Médina, A. Napoli, S. Probst, J. Schmutz, J.-F. Spitz, T. Stanton, M. L. de Stier, D. Thivet, Y. C. Zarka. Des indications bibliographiques ont été fournies par J. Barnouw pour les États-Unis, par W. Barreto-Lisboa pour le Brésil et le Portugal, par Cees Leijenhorst pour les Pays-Bas, par M. L. Lukac de Stier pour l’Espagne et l’Amérique latine hispanophone, par A. Napoli pour l’Italie, par S. Probst pour l’Allemagne et par T. Stanton pour le Royaume-Uni. La mise en place de l’ensemble a été assurée par L. Foisneau.
[1]C. VASOLI, introduction à Marsile de Padoue, Il difensore della pace, Utet, Turin, 1960, p. 38 : ‘‘ le vrai centre théorique du Defensor pacis, dont dépendent toutes les autres doctrines et toutes les conclusions particulières d’ordre politique et religieux ’’.
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