2002
Archives de Philosophie
Michel Foucault et la subjectivité
Introduction : l’homme de vérité
Yves Charles Zarka
CNRS Paris
Les textes réunis dans ce dossier sur « Foucault et la subjectivité »
concernent la dernière partie de l’
Å“uvre, celle que Foucault élabore, entre
1980 et 1984, en particulier dans ses cours au Collège de France, autour
d’une analyse des modalités d’accès du sujet à la vérité, analyse qui va
prendre la forme d’une histoire de la subjectivité. La publication de
l’éblouissante première leçon du cours de l’année universitaire 1981-1982 (il
s’agit de la leçon du 6 février 1982) dans la revue
Cités
[1], puis la publication
intégrale du cours de 81-82
[2] permettent de renouveler non seulement la
lecture des deux derniers volumes de l’
Histoire de la sexualité
[3], mais aussi
l’ensemble de l’
Å“uvre. On peut même aller plus loin : la vigueur des
positions de Foucault conduit à une nécessaire réévaluation du statut de la
subjectivité dans le Monde antique et à l’Epoque moderne.
De quoi s’agit-il ? D’une question que n’aurait sans doute pas soupçonnée le lecteur de l’Histoire de la folie ou celui de Les mots et les choses, à
savoir de l’homme comme sujet pour lequel il y va, dans son être même, de
la vérité. La constitution de l’homme comme sujet, de quelque manière
qu’elle se produise, engage un rapport à lui-même qui est en même temps un
rapport à la vérité. L’accès de l’homme à lui-même est une façon d’être par
rapport au vrai et au faux. De sorte que, pour Foucault, l’histoire de la
subjectivité est indissociable d’une histoire de la vérité :
« Il apparaissait qu’il fallait entreprendre maintenant un troisième déplacement
pour analyser ce qui est désigné comme ‘le sujet’; il convenait de chercher
quelles sont les formes et modalités du rapport à soi par lesquelles l’individu se
constitue et se reconnaît comme sujet [...] Une histoire qui ne serait pas celle de
ce qu’il peut y avoir de vrai dans les connaissances; mais une analyse des jeux de
vérité, des jeux du vrai et du faux à travers lesquels l’être se constitue historiquement comme expérience, c’est-à-dire comme pouvant et devant être pensé. A
travers quels jeux de vérité l’homme se donne-t-il à penser son être propre quand
il se perçoit comme fou, quand il se regarde comme malade, quand il se réfléchit
comme être vivant, parlant, travaillant, quand il se juge et se punit comme
criminel ? A travers quels jeux de vérité l’être humain s’est-il reconnu comme
être de désir ? » [4]
C’est probablement autour de cette question du sujet et de la vérité que
la pensée de Foucault atteint sa portée philosophique la plus profonde, non
qu’elle se constitue en un quelconque système, mais parce que s’y nouent
très intimement la relecture d’un champ historique et la question philosophique majeure de l’accès à la vérité.
Les trois textes qui suivent ont pour objet de mettre en évidence la force
de renouvellement engagée dans l’idée d’une histoire de la subjectivité, mais
aussi ses difficultés, en particulier dans le rapport entre l’Antiquité et
l’Epoque moderne. Ils avaient primitivement été présentés sous la forme de
trois leçons à la Bibliothèque Nationale de France dans le cadre d’une
journée consacrée à « Foucault et la subjectivité ». Je remercie les responsables des manifestations culturelles de la BNF d’avoir autorisé cette publication, ainsi que les Archives de Philosophie de les avoir accueillies.
[1]
Cités, 2/2000, Paris PUF, p. 143-178. Le dossier principal de cette revue est en outre
composé d’études entièrement consacrées à Foucault.
[2]
Michel FOUCAULT,
L’herméneutique du sujet, Cours au Collège de France, 1981-1982,
édité par Frédéric Gros, Paris, Gallimard/Le Seuil, 2001.
[3]
Michel FOUCAULT,
Histoire de la sexualité, vol. 2, L’usage des plaisirs, Paris, Gallimard,
1984; et
Histoire de la sexualité, vol. 3, Le souci de soi, Paris, Gallimard, 1984.
[4]
L’usage des plaisirs, Paris, Gallimard, 1984, p. 12.