2002
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Foucault / Descartes : la question de la subjectivité
Pierre Guenancia
Université de Bourgogne
Tout au long de son Å“uvre, Foucault s’est référé à Descartes, suffisamment pour engendrer des commentaires et susciter des disputes de très loin
plus longues et abondantes que les références ou les allusions à Descartes,
mais d’une façon suffisamment énigmatique pour qu’on s’interroge indéfiniment sur ce qu’il a bien voulu dire au sujet de Descartes, non pas sur le sens
de ses phrases car Foucault est toujours un auteur clair, mais sur l’enjeu ou la
portée de ses références – sur la place que, selon Foucault, Descartes tient
dans la pensée moderne et la nature de l’influence qu’il a pu exercer sur
elle.
Tout le monde a en tête la mémorable controverse entre Foucault et
J. Derrida autour d’une phrase imprudemment (ou malicieusement ?) écrite
par Foucault sur l’exclusion des fous dans le procès des Méditations de
Descartes. Geste par lequel Descartes, c’est-à-dire la raison moderne, met la
folie en dehors du discours, geste d’exclusion par une raison assurée d’elle-même et de son autre, la folie.
Plus importante et plus « analytique » est la référence à l’
épistémè et à la
mathesis cartésienne dans
Les mots et les choses, à l’ordre et à la mesure : le
cartésianisme y est considéré comme un moment, fondateur et fondamental,
de l’âge de la représentation. L’estimation par Foucault de la fonction de
l’épistémologie cartésienne dans cette grande fresque portant sur la naissance des sciences humaines et le rôle que joue dans la propre pensée de
Foucault ce cartésianisme fondateur de l’âge classique, à travers notamment
la constitution de l’espace théorique de la représentation qui délimite et rend
possible selon Foucault la totalité du savoir classique, ne sont sûrement pas
des questions sans rapport avec la façon dont Foucault, une quinzaine
d’années après, se réfère à nouveau à Descartes, cette fois non plus dans la
perspective d’une enquête à la fois empirique et transcendantale sur le savoir
moderne, mais dans le cadre d’une interrogation sur la constitution du
rapport à soi du sujet moderne et la modification fondamentale de l’être
même de la subjectivité morale au moment de la naissance, toujours cartésienne, de la philosophie moderne. On gardera simplement présente à
l’esprit, parce qu’on ne peut pas en faire ici l’objet d’une réflexion explicite,
cette connexion entre la question de l’
épistémè propre à l’époque des
Mots et les choses et la question de la subjectivité qui passe au premier
plan des recherches de Foucault dans les dernières années de sa vie.
C’est dans le cadre de cette réflexion, profonde et inquiète, portant sur le
rapport du sujet à la vérité, notamment à la vérité sur lui-même, que
Foucault glisse une nouvelle fois une remarque, moins sur Descartes même
que sur l’effet cartésien, trop lourde de sous-entendus pour une remarque
qui ne serait faite qu’en passant, suffisamment énigmatique pour qu’on ne
puisse éviter de tourner autour d’elle et de s’interroger sur ce que Foucault a
bien voulu dire exactement par là. La thèse ou l’hypothèse de Foucault, très
résumée, est que le « moment cartésien » constitue à la fois une reprise et un
renforcement du thème socratique du
gnôthi seauton (
nosce seipsum,
connais-toi toi-même), et – mais aussi – une disqualification du souci de
soi
[1].
Exclusion là aussi, semble-t-il, non plus de la folie par la raison mais
d’une certaine forme de subjectivité, d’un certain type de rapport à soi et de
rapport du sujet à la vérité par une détermination nouvelle du sujet qui ferait
de lui le sujet de la connaissance ou de la science. Très schématiquement, on
pourrait accepter, par provision, l’idée selon laquelle une forme morale de la
subjectivité, ou une forme morale de subjectivation se voie supplanter par
une forme essentiellement épistémique du sujet. De là résulte – si l’on suit
Foucault – une sorte de scission du sujet qui serait d’un côté sujet théorique,
de l’autre sujet pratique, et la nécessité de penser l’articulation entre ces
deux côtés au moins à titre de tâche ou d’horizon, alors qu’un tel problème
ne s’est jamais posé aux philosophes grecs, ni même dans la culture chrétienne jusqu’au début des temps modernes. Assurément, la question de
Foucault n’est pas « historique » au sens étroit du terme (elle n’appelle pas
une réponse en termes de faits, d’événements, de textes), elle procède
explicitement d’une interrogation sur l’être du sujet moderne (de ses modes
de subjectivation) dont la spécificité semble ne pouvoir se révéler que par
différence avec d’autres formes, appartenant à d’autres cultures, suffisamment à distance de nous pour qu’on puisse s’en distinguer nettement.
L’enracinement de la pensée de Foucault dans le présent fait que les lectures
qu’il entreprend sont des essais de reconstruction et d’interprétation et non
des explications au sens strict. On le voit bien dans la controverse avec
J. Derrida
[2] : au-delà de la bataille proprement textuelle, l’enjeu est un
certain rapport avec les textes que les historiens de la philosophie (dont
Derrida serait le représentant exemplaire) ne feraient que redire indéfiniment, alors que l’archéologue du savoir cherche sous eux les événements
dont ils sont les formulations théoriques.
Le postulat de Foucault est, semble-t-il, que sous un texte, fût-il « abstrait », spéculatif, théorique, il y a toujours une pratique, un événement, un
rapport concret et déterminé de quelqu’un avec quelque chose. En d’autres
termes, les énoncés ne forment pas la couche originaire de la signification. Il
faut donc chercher par-delà les énoncés, au besoin en les mettant entre
parenthèses, ce que Foucault appelle les pratiques discursives, concept par
lequel Foucault cherche à mettre un terme à la souveraineté absolue du sujet
auteur ou interprète de son texte. C’est pourquoi il me semble que sa lecture
de Descartes (mais Foucault fait-il seulement une « lecture » des textes qu’il
utilise ?) ne peut se comprendre que dans la perspective d’une reconstruction de la pensée cartésienne en fonction, non pas comme Heidegger d’une
histoire de l’être, mais en fonction d’une histoire de la subjectivité, c’est-à-dire des formes au travers desquelles l’individu est appelé à devenir sujet. Il
paraît donc stérile et vain de se demander (ou de feindre de se demander) si
la lecture que Foucault fait de Descartes est une lecture fidèle ou exacte
comme si on ignorait que son projet n’est pas d’expliquer Descartes mais de
faire une estimation de la portée de la pensée cartésienne dans la perspective,
propre à Foucault, d’une histoire de la subjectivité. Quel effet cette pensée
induirait-elle dans cette histoire, entre un moment qu’elle viendrait clore
(celui où la priorité revient au souci de soi), et l’époque qu’elle inaugure
marquée par la domination de la question de la connaissance de soi ? Quel
sens, autrement dit, peut-on donner au « moment cartésien » dès lors qu’on
admet que sa signification peut être relativement distincte de la signification
directe ou obvie des énoncés fondamentaux contenus dans les textes de
Descartes ?
Cette perspective plus large peut faire apercevoir, par exemple, une
conjonction qui fait question entre la forme du moi (cogito, conscience,
sujet) et la nature de la connaissance (certitude, fondements des sciences).
Le sujet cartésien n’a-t-il que la forme requise par l’entreprise de fondation
de la science – à supposer que telle soit l’ambition de la métaphysique
cartésienne ? Le rapport à soi est-il avant tout la certitude de sa propre
existence comme connaissance première, auquel cas il serait fondamentalement rapport à l’objet connu et non pas rapport à soi-même comme dans la
forme du souci de soi ? Mais alors, que faire de la morale cartésienne (à ma
connaissance, Foucault ne l’évoque jamais) ? Fait-elle partie du « moment
cartésien » ou ne constitue-t-elle qu’un appendice nullement indispensable à
l’unité du système ? En ce cas, il n’y aurait même pas, comme chez Kant, de
problème concernant l’unité du sujet partagé entre la raison théorique et la
raison pratique. Le sujet cartésien serait seulement celui qui s’assure de sa
propre existence et la tient pour la première et la plus certaine des connaissances, la morale de Descartes n’étant pas celle du sujet cartésien comme tel
mais de l’individu Descartes, le tribut payé à l’esprit de son temps par un
philosophe plus audacieux en science et en métaphysique. Descartes serait
ainsi le point de départ de ce qu’on appelle « la philosophie du sujet » dont
l’aboutissement (ou l’impasse) est la phénoménologie de Husserl, puis
l’ontologie phénoménologique sartrienne très souvent visée par Foucault,
beaucoup plus souvent et plus spécifiquement que Descartes même. Commençons par prendre la mesure de l’interprétation que Foucault fait de ce
qu’il nomme le « moment cartésien »; nous pourrons alors, en revenant à
Descartes, déterminer avec plus de précision ce que cette lecture laisse dans
l’ombre et qui pourrait trouver une place dans une « histoire de la subjectivité », sans pour autant aller dans le sens d’une « herméneutique du sujet »,
voire même en allant à contre-courant de telles perspectives et de telles
problématiques.
La disqualification du souci de soi ne peut-elle pas avoir le même sens que
la disqualification de la folie ? La raison s’assurant d’elle-même ne congédie-t-elle pas de la même façon et pour les mêmes raisons folie et souci de soi ? Ne
dirait-on pas qu’avec ce souci de soi elle conjure un danger qui consisterait à
se déprendre de son identité, à changer de peau et surtout à se laisser prendre
par la vérité qui, par là, ne se trouve pas paisiblement dans la forme d’un
énoncé d’adéquation mais acquiert la puissance autrement plus dangereuse
de transfigurer le sujet ? Ne rejette-t-elle pas semblablement l’aliénation et
l’altération, la folie aussi bien que la conversion ou la transfiguration du
sujet ? La connaissance de soi, en complicité avec la raison, poursuivrait
donc un but de normalisation, en l’occurrence d’absorption du particulier,
du singulier, du différent dans l’universel : l’homme, etc. Outre la certitude
d’être soi (c’est-à-dire de ne pas être un autre que soi), il y a aussi la volonté
d’être soi ni plus ni moins que n’importe qui, d’être soi comme tout un
chacun, ce qui pourrait bien être une façon de se détourner de sa propre
singularité, de la nier en en faisant l’objet d’un partage égal, voire même la
chose du monde la mieux partagée
[3] ?
Le soi cartésien n’est pas différentiateur, il est au contraire universel
et indifférencié ontologiquement, et non bien sûr empiriquement, car
son essence est celle de l’âme, chose qui pense et qui veut, et non celle
d’un individu factuellement distinct de tous les autres. Un tel soi ne
cherche pas plus à être lui-même (ou à le devenir) qu’à ne pas ou ne plus
l’être, à se déprendre de soi-même, selon la belle formule utilisée par
Foucault dans l’introduction à
L’usage des plaisirs
[4]. A la différence
de l’objet visé par la connaissance ou la conscience de soi qui est un
certain type d’être manifesté par des propriétés générales, communes à ce
type d’être que je trouve évidemment en moi mais seulement à des fins
d’exemplification, l’objet du souci de soi est l’être singulier que je suis,
moi et non pas un autre, et cet être consiste davantage dans un processus
ou dans un projet que dans une nature commune, qui n’est, elle, que
pure capacité ou faculté. Le souci de soi est certes un mode de la conscience
de soi, il implique donc la connaissance de soi, mais sous cette forme cette
connaissance n’est pas théorique, elle n’est pas dirigée vers elle-même
comme vers un objet à connaître et décrire dans ses structures les plus
générales. Ou bien, s’il s’agit d’un objet, il n’a ni le statut ni l’allure
d’un objet perçu, extérieur et présent, mais davantage le statut et le type de
l’objet d’art, matière à travailler indéfiniment, forme singulière en devenir.
Le souci de soi est un travail sur soi qui n’est comparable qu’au travail de
l’artiste sur son
Å“uvre; d’une certaine façon il constitue un type élevé de
conscience, mais c’est une conscience non positionnelle d’elle-même, car le
soi dont elle est le souci et dont elle prend soin se donne à elle moins comme
cela même qu’elle est, son être même, que comme une tâche à accomplir, une
chose à faire et à refaire (éventuellement à défaire aussi). Si le soi de la
conscience de soi est un soi connu et représenté, le soi du souci de soi a
plus d’analogie avec une matière qu’on travaille qu’avec une chose qu’on
aperçoit.
Ce que, aux yeux de Foucault, le cogito cartésien retranche à la problématique grecque du souci de soi, c’est justement cet ensemble de relations
différenciées à des choses diverses circonscrites dans l’horizon du souci de
soi, d’un soi charnel, historique, au plus haut point conscient de sa singularité. La critique (implicite) que Foucault paraît faire du cogito n’est pas très
différente de celles que d’autres philosophes, principalement d’inspiration
empiriste ou positiviste, ont souvent adressée à Descartes : le cogito n’est
qu’une abstraction, un squelette, une conscience vide et spéculaire privée de
corps, coupée des autres et du monde. Son universalité résulte de l’effacement des différences. Le soi dont il est la conscience n’est que le premier
principe de la connaissance, ce ne sont pas des vraies choses, visibles,
sensibles qu’il aperçoit mais sa pensée de voir ou de sentir. Ce n’est d’ailleurs
pas le soi, le soi-même qui intéresse Descartes mais uniquement la certitude
qui va avec la connaissance de son existence. Comment un tel sujet
pourrait-il se soucier de lui-même puisque c’est sur la mise entre parenthèses
de tout ce qui le singularise et le distingue des autres que repose la possibilité
d’une telle entreprise menée pour fonder la science sur des bases inébranlables (on voit bien au passage ce que la lecture de Foucault doit à l’interprétation par Heidegger de la pensée cartésienne) ? Nommer une telle entreprise (du moins une entreprise ainsi comprise) connaissance de soi peut
même paraître abusif car ce n’est pas lui-même, ce n’est pas son être même
que cherche à connaître le sujet des
Méditations, à la différence de Pascal,
par exemple, qui bute sur un mystère, celui de son être comme quelque
chose d’incompréhensible par la raison. Ce n’est pas le soi qui est objet de la
connaissance, mais plutôt la connaissance qui devient un objet que le sujet
méditant se donne pour tâche d’acquérir : « La notion de connaissance de
l’objet vient se substituer à la notion d’accès à la vérité »
[5].
Dans la leçon du 6/l/82 dont nous sommes partis, Foucault souligne à
plusieurs reprises ce point, le primat de la connaissance, dans lequel il voit la
caractéristique de ce qu’il nomme le « moment cartésien ». Après avoir
énuméré ce qu’il tient pour les caractères principaux de la spiritualité (« Tel
qu’il est, il [le sujet] n’est pas capable de vérité (...). Il ne peut pas y avoir de
vérité sans une conversion ou sans une transformation du sujet »), Foucault
oppose à cet ensemble de caractères ce qui lui paraît être le trait distinctif de
l’âge moderne (dans l’histoire de la vérité), à savoir le fait de tenir la
connaissance, et la connaissance seulement, pour la condition de l’accès du
sujet à la vérité. Il y a bien sûr des conditions pour accéder à la vérité mais
elles « ne concernent pas le sujet dans son être : elles ne concernent que
l’individu dans son existence concrète, et non pas la structure du sujet en
tant que tel »
[6]. La connaissance devient de ce fait sa propre fin au lieu d’être
l’occasion pour le sujet de se changer lui-même, d’être transfiguré au contact
de la vérité : « La chose extraordinaire dans les textes de Descartes, c’est qu’il
a réussi à substituer un sujet fondateur de pratiques de connaissance à un
sujet constitué grâce à des pratiques de soi ». « L’évidence est substituée à
l’ascèse ». « Avant Descartes, on ne pouvait pas être impur, immoral, et
connaître la vérité. Avec Descartes, la preuve directe devient suffisante.
Après Descartes c’est un sujet de la connaissance non astreint à l’ascèse qui
voit le jour »
[7].
Résumons :
- Descartes désigne le moment où la philosophie tend vers la science,
cherche à se présenter comme science : à la fois découverte de certitudes et
méthode pour conduire l’esprit d’une connaissance à une autre par un
progrès indéfini.
- La philosophie se sépare alors de la spiritualité qui l’avait jusque là
presque constamment accompagnée depuis l’Antiquité – à l’exception notable d’Aristote ! – jusqu’à la spiritualité chrétienne. Le rapport du sujet à la
vérité en sort profondément modifié. La spiritualité implique que la vérité
ne peut être acquise que si le sujet s’est transformé dans son être : la vérité
qui se saisit du sujet, et non le sujet qui saisit la vérité grâce à une méthode,
des instruments appropriés, etc. Avec la philosophie, l’accès à la vérité ne
passe pas par le sacrifice ou la transfiguration de soi :
« en prenant Descartes comme repère, mais évidemment sous l’effet de toute une série de
transformations complexes, il est venu un moment où le sujet comme tel est devenu capable
de vérité. Il est très évident que le modèle de la pratique scientifique a joué considérablement... Alors la liquidation de ce qu’on pourrait appeler la condition de spiritualité pour
l’accès à la vérité se fait avec Descartes et Kant »
[8].
- Un tout autre rapport à soi résulte de cette transformation : le souci de
soi fait place à la connaissance de soi. Ces deux « soi » ne sont pas les mêmes.
Le soi dont on a le souci s’apparente à une matière ou une substance à
travailler, à élaborer, il est proche de la notion d’Å“uvre. Le soi qui devient un
objet de la connaissance ressemble plutôt à une forme, à une idée, à un principe sur lequel, ou à partir duquel, on peut disposer rationnellement
l’ensemble des objets du savoir. Ce soi-là est fondement de la connaissance :
c’est une représentation qu’on doit avoir parce qu’elle est impliquée dans
toutes les autres représentations, ce n’est plus aussi une Å“uvre, une matière
à travailler, modeler, façonner. Bien sûr une telle coupure, une telle opposition ne se présente jamais de cette façon abstraite et schématique, il y a des
chevauchements constants entre ces deux thèmes, comme on peut le voir à
travers l’entreprise spinoziste de réforme de l’entendement et aussi dans
l’idéalisme allemand opposé en cela aux philosophies d’obédience cartésienne qui revendiquent l’autonomie de la philosophie (la philosophie se
suffit à elle-même, la connaissance philosophique est à même de satisfaire
l’exigence de celui qui s’engage dans cette voie qui n’est pas celle de la spiritualité mais plutôt de la science, au sens large)
[9]. Cela dit, et compte tenu de
cette complexité d’ensemble et de ses multiples ajustements à des configurations ponctuelles, reste que, selon Foucault dans les cours de janvier à mars de
l’année 1982, le « moment cartésien » correspond à une bifurcation où le
chemin de la spiritualité, jusque-là suivi par la philosophie, se sépare du
chemin qui ne mènera plus désormais qu’à la connaissance ou à la science.
Une telle interprétation, ni strictement historique au sens étroit et
positif du terme, ni strictement conceptuelle ou analytique, ne peut être ni
démontrée ni réfutée. On trouvera aisément des textes pour aller dans ce sens
et d’autres pour s’y opposer. Une lecture de ce genre n’est pas une explication de texte, elle met en perspective des moments de la pensée philosophique au sens large et, grâce au recul qu’elle prend pour les apercevoir
ensemble, elle esquisse comme une organisation stratégique entre ces
moments, elle révèle des enjeux et stimule de ce fait la lecture qu’on en fait,
à un autre niveau que celui de la simple cohérence des énoncés (qui est
évidemment un préalable nécessaire à toute lecture !). Lorsqu’on éprouve,
comme c’est notre cas, quelque difficulté à adhérer à l’interprétation de
Foucault mais beaucoup d’intérêt pour sa lecture, on se sent encouragé, par
le dynamisme et la force même de celle-ci, à proposer une autre interprétation sur d’autres bases textuelles, non pas pour chercher à réduire l’opposition entre les deux formes ou les deux modalités du rapport à soi (souci
versus connaissance) mais pour la déterminer et la situer autrement. L’intérêt de l’hypothèse de Foucault serait alors de nous faire apercevoir dans ce
qu’il nomme la disqualification du souci de soi par le « moment cartésien »
une détermination ou une idée du soi ou de la subjectivité qui n’est pas celle
du souci, mais qui n’est pas non plus celle de la connaissance de soi, dans le
sens assez réducteur avec lequel Foucault semble employer cette expression,
limitée à l’époque moderne à un programme à ses yeux étroitement épistémologique. Pour le dire vite et par anticipation, la conception cartésienne de
la subjectivité, inchangée du Discours de la méthode aux Passions de l’âme,
n’est pas celle d’un objet précieux dont on se soucie ou d’un objet intéressant
pour une science possible, mais celle d’une « chose » essentiellement libre.
Je me limiterai à quelques indications concernant Descartes et la question de la subjectivité ou du souci de soi. Mais, pour le dire d’emblée, il ne me
paraît pas possible de séparer chez Descartes le problème de la connaissance
(la recherche de la vérité) de 1a préoccupation morale (le contentement de
soi qui résulte du bon usage du libre arbitre).
D’abord il ne faut pas oublier, même si la chose est légendaire, que la
décision de Descartes de consacrer sa vie à la philosophie est présentée par
Descartes lui-même comme la révélation d’une vocation spirituelle à
laquelle il ne peut pas se soustraire. Le songe de Descartes, le pèlerinage à
Notre-Dame de Lorette ne sont pas les éléments d’un décor destiné à être
enlevé quand commenceront les choses sérieuses. La recherche de la vérité,
l’idée d’une science aux fondements admirables, l’idée que quelque chose de
divin est caché dans les mathématiques donnent à l’entreprise cartésienne
une signification qui dépasse très largement un simple projet scientifique
d’accroissement des connaissances. L’idée cartésienne de science (du moins
au début) a une résonance beaucoup plus spirituelle que positive. La voie de
la science est avant tout le chemin dans lequel Descartes a décidé de conduire
sa vie (Quod vitae iter sectabor ?) : dans les Regulae, Descartes ne donne-t-il
pas à la science à laquelle il aspire le but de l’aider à marcher avec assurance
en cette vie et à voir clair en ses actions ? Descartes n’a-t-il pas d’ailleurs
toujours donné à la science ce but pratique et même personnel ? De ce point
de vue, et malgré la différence des moyens mis en Å“uvre, la démarche de
Descartes n’est pas éloignée de celle de Socrate. Une science qui n’éclaire pas
l’esprit de celui qui s’y adonne et ne lui apporte pas une tranquillité morale
serait, pour les deux philosophes, une assez vaine entreprise.
L’intérêt de la science est aux yeux de Descartes de faire découvrir une
méthode qui s’étende bien au-delà des problèmes particuliers dont s’occupent généralement les savants. Mais si la méthode a des fins universelles
(donner à l’esprit une discipline intellectuelle qui lui assure une certaine
autonomie), elle s’enracine dans la décision et la résolution de l’individu
(faut-il dire :
le sujet ?) qui la recherche. Descartes se donne une méthode –
c’est cela surtout qu’il met en avant dans ses textes, il ne présente pas un
traité sur la méthode, comme pourrait le faire un savant tourné vers l’objet
de la discipline qu’il enseigne. C’est sans doute pour cette raison que la
méthode cartésienne consiste bien moins en règles objectives applicables
dans tel ou tel domaine qu’en règles ou préceptes que le sujet se donne à
lui-même, avec la consigne de ne pas les oublier et d’en faire une application
judicieuse. La méthode cartésienne s’apparente bien plus à un exercice ou
une ascèse, à une discipline de la volonté, à une culture prolongée de
l’attention qu’à un mode d’emploi de règles objectives. En tant qu’elle est
discipline de l’esprit, la méthode (comme la science) est l’institution par le
sujet d’un rapport à lui-même, qui n’est pas précisément de l’ordre de la
connaissance de soi mais plutôt de l’ordre de la maîtrise, du pouvoir sur soi,
de l’exercice entendu aussi bien comme pratique quotidienne et même
comme jeu que comme ascèse. Dans un passage du cours du 24/2/82
[10]
Foucault évoque les
Regulae au contraire comme exemple de méthode
intellectuelle distincte de l’exercice spirituel : « Le cheminement cartésien
est de l’ordre de la méthode intellectuelle. (...) Le passage de l’exercice
spirituel à la méthode intellectuelle est évidemment fort clair chez Descartes. Et je crois qu’on ne peut pas comprendre la méticulosité avec laquelle il
définit sa méthode intellectuelle, si on n’a pas bien présent à l’esprit que ce
qu’il vise négativement, ce dont il veut se démarquer et se séparer, ce sont
précisément ces méthodes d’exercice spirituel qui étaient pratiquées couramment dans le christianisme, et qui dérivaient des exercices spirituels de
l’Antiquité, et particulièrement du stoïcisme ». En l’absence de précisions
supplémentaires il est difficile de discuter ce jugement, mais la supposition
d’un rapport de substitution ou d’une rivalité entre méthode intellectuelle et
exercice spirituel dans les
Regulae n’implique-t-elle pas le partage d’un
champ commun plutôt qu’une opposition entre deux directions ?
C’est pourquoi, et à plus forte raison pour les Méditations plus que pour
les Regulae où l’implication du sujet dans son entreprise peut paraître
moins déterminante, l’on ne peut pas ramener la signification de ce soi à la
position d’un premier principe dans le système des vérités de la science, à la
certitude d’une existence que rien ne peut précéder sur le plan de la
connaissance. Le résultat de la méditation métaphysique ne doit pas (Foucault l’a d’ailleurs parfaitement remarqué et formulé) être séparé de la
démarche qui y conduit et lui confère une signification qu’il n’aurait pas eue
de lui-même. Or cette démarche, qui n’est pas seulement un chemin pour se
rendre quelque part mais une modification progressive de celui qui médite,
rencontre des difficultés, se heurte à des obstacles qui ne sont pas là pour la
mise en scène mais qui témoignent de l’âpre lutte que se livrent à l’intérieur
même du sujet qui médite celui qui cherche à aller de l’avant et celui qui le
retient. Cette lutte entre ce que découvre de nouveau le philosophe qui doute
et ses anciennes croyances ne doit pas être tenue pour un élément décoratif,
un style ou quelque chose de ce genre; elle est, au contraire, comme la
skepsis aux yeux de Husserl, un élément vital de l’entreprise philosophique
qui est essentiellement, pour Descartes et pour Husserl, une entreprise
personnelle, un engagement personnel. Que le cogito tienne la place du
premier principe, cela n’est possible et intelligible que parce qu’il constitue
aux yeux du sujet qui médite la nature de son être ou de son moi, qu’il ne
peut plus désormais confondre avec ce qu’il tenait jusque-là pour lui-même.
La distinction de l’âme et du corps est certes le principe de la science
moderne de la nature, mais elle permet d’abord au sujet philosophe de bien
distinguer ce qu’il voit ou touche de la pensée ou conscience de voir et de
toucher. La certitude qui confère à ce résultat (premier dans l’ordre de la
démarche – mais cet ordre est le vrai et sans doute le seul ordre des
Méditations) le rang de premier principe est bien celle de la connaissance de
soi comme res cogitans, c’est donc bien une connaissance que Descartes
acquiert ici, mais l’être du soi ainsi connu est celui d’une conscience qui s’est
séparée de tout ce qu’elle croyait lui appartenir, conscience impersonnelle si
l’on veut, impersonnelle parce que plus fondamentale que cette conscience
de moi-même comme personne empirique dont l’expérience du cogito
montre bien qu’elle n’est pas le plus propre ou le plus essentiel de mon être.
La question est de savoir si cette connaissance de soi comme res cogitans
évince le souci de soi et le rend marginal dans le champ des préoccupations
philosophiques, ou si elle n’enveloppe pas et même implique un rapport à soi
qui ne se détermine pas comme souci mais, si l’on peut dire, d’une façon
entièrement positive, parce qu’il serait parfaitement ajusté à la liberté
découverte métaphysiquement comme l’essence même de l’homme et sa
principale perfection ?
La question du libre arbitre permet, peut-être mieux que les points
précédemment évoqués, de voir en quoi le « moment cartésien » ne constitue
en aucune façon une « disqualification » du souci de soi qui serait le contre-coup d’une valorisation de la connaissance de soi, mais aussi ce qui distingue
et même ce qui oppose Descartes et Foucault sur la question du sujet et de la
subjectivité. Précisons d’abord en quoi la connaissance de soi n’est pas
réductible à une connaissance de type spéculatif ou théorique, en quoi donc
elle est inséparablement théorique et pratique – ce qui atténue l’opposition
que Foucault voudrait trouver ici entre connaissance de soi et souci de soi :
« Paradoxalement, se connaître soi-même a constitué un moyen de renoncer
à soi »; « De Descartes à Husserl, la connaissance de soi (le sujet pensant) a
pris une importance de plus en plus grande en tant que premier jalon de la
théorie du savoir »
[11].
Il faut bien remarquer que Descartes ne fait pas de la liberté une
propriété abstraite et pour ainsi dire métaphysique du sujet. La question de
la liberté se pose plutôt pour lui en termes d’usage. Pas plus que les
philosophes de l’Antiquité, Descartes ne perd de temps à démontrer l’existence de la liberté contre ceux qui la nient. La seule question qui l’intéresse,
parce qu’elle est pratique, expérimentale même, est celle de l’usage bon ou
mauvais que l’homme peut faire de sa liberté. Alors on peut bien dire
qu’avec Descartes la connaissance de soi prend le dessus sur le souci de soi,
mais il faut aussi remarquer que cette connaissance a une dimension pratique qui pourrait même être sa principale fin. N’est-ce donc pas une façon de
se soucier de soi que de chercher à distinguer parmi les usages possibles de la
liberté lequel peut être tenu pour un bon usage, susceptible de donner à
l’homme un véritable et durable contentement de soi ? Car la question posée
par Descartes dans la quatrième méditation est aussi celle qui oriente et
éclaire toutes les analyses des Passions de l’âme dont le centre, pour ce qui
touche à l’éthique, est la recherche d’un pouvoir ou d’un empire de l’âme sur
ses passions qui lui permette d’en jouir sans en être asservie.
De ce point de vue, il me semble qu’il y a entre la préoccupation
cartésienne de la maîtrise de soi, du pouvoir sur soi et celles des philosophes
de l’Antiquité une proximité bien plus grande qu’entre Descartes et les
philosophes modernes (dont aucun, à ma connaissance, n’a fait de la question du pouvoir sur soi une question authentiquement philosophique). Cette
proximité se voit bien dans les lettres à Elisabeth, écrites à partir de 1643
jusqu’à la fin, en même temps que Descartes prépare son traité des passions.
A aucun moment donc, ni avant ni après les Méditations, ni dans cet
ouvrage, le sujet cartésien n’est un sujet théorique ou spéculatif, un soidisant sujet de la science, qui n’est là que pour servir de fondement à la
science. A aucun moment la connaissance de soi (expression dont la pertinence, rapportée à la philosophie cartésienne, est au moins discutable) ne se
réduit à la recherche d’une pure identité théorique du sujet, n’entretenant
avec les questions relatives à l’usage et à la conduite de la vie, au pouvoir sur
soi, au contentement de l’âme que des relations extrinsèques, factuelles et,
au fond, insignifiantes.
Le « moment cartésien », rendu à ce que nous croyons être sa cohérence
et à son sens, ne nous semble donc pas pouvoir prendre place dans une
histoire de la subjectivité caractérisée par la prépondérance prise, à l’époque
moderne, par la connaissance de soi et le recul du souci de soi. Au terme de
ce rapide parcours il nous paraît très réducteur de caractériser l’entreprise
cartésienne par la qualification de la connaissance de soi et carrément
infondé de parler à son endroit d’une disqualification du souci de soi. Mais,
comme nous le laissions entendre plus haut, cela ne veut pas dire qu’on
pourrait y trouver, moyennant quelques hypothèses interprétatives, un équivalent du souci de soi, c’est-à-dire, si on comprend bien Foucault, une forme
de rapport à soi où le sujet est en même temps l’objet de pratiques de
transformation, d’attention, d’examen, etc. Notre dernière question sera
donc celle-ci : le sujet cartésien, ou mieux ce que Denis Kambouchner
nomme la subjectivité morale
[12], se rapporte-t-il à ses objets sur le mode du
souci et peut-il figurer lui-même au nombre de ces objets ? Plus simplement : le sujet cartésien (entendu comme subjectivité morale) a-t-il ou doit-il
avoir le souci de lui-même, et est-ce de cette façon ou sous cette forme qu’il
se connaît et s’éprouve comme sujet de ses pensées et plus encore de ses
volontés, c’est-à-dire comme subjectivité morale ?
Dans un texte de la même année que le cours sur
L’herméneutique du
sujet, intitulé
Le sujet et le pouvoir, Foucault distingue deux sens du mot
« sujet » : « Il y a deux sens au mot ‘‘ sujet ’’: sujet soumis à l’autre par le
contrôle et la dépendance, et sujet attaché à sa propre identité par la
conscience ou la connaissance de soi. Dans les deux cas, ce mot suggère une
forme de pouvoir qui subjugue et assujettit »
[13].
On comprend mieux pour quelles raisons Foucault désigne le « moment
cartésien » comme origine d’une bifurcation entre connaissance de soi et
souci de soi, et pourquoi à ses yeux ces deux rapports non seulement ne se
confondent pas mais s’opposent irréductiblement. Le soi dont on se soucie
n’est pas une forme universelle mais une matière déterminée, matière ou
substance subjective. Le soi qui est seulement un objet de connaissance ou de
conscience est au contraire une forme pure, celle du sujet en général,
c’est-à-dire de la pensée à laquelle se rapportent tous les objets, quels qu’ils
soient, en tant que ce sont les objets de la même pensée. En ce sens, le sujet
est une position par rapport à l’objet, et cette position doit, par essence,
demeurer identique. Cette identité à soi est même sa seule caractéristique
par rapport à tout autre chose. Le sujet cartésien est celui qui se reconnaît
comme le même à travers la diversité de ses actes ou de ses opérations. Mais
il ne s’agit ici nullement d’ipséité, car Descartes ne se soucie pas de son moi
profond, ou véritable, ou authentique (ce qui ne veut évidemment pas dire
qu’il ne veut rien en savoir ou qu’il préfère avoir un bandeau sur les yeux,
mais seulement que ce n’est pas de cela qu’il s’agit dans le rapport à soi, que
ce n’est pas le « bon » objet de la recherche). Le rapport à soi est un rapport
de pouvoir ou de maîtrise; en ce sens la question n’est pas celle de la
connaissance de soi (ou alors il s’agit de la connaissance de ce qu’est l’âme, de
ce qui constitue la nature et la perfection propre de l’homme). Le sujet
cartésien est force plus encore que substance, force qui s’éprouve surtout
dans la résistance qu’il est capable d’opposer à ce qui ne doit pas être trop
suivi, ou trop craint, ou trop aimé, loué, vénéré, etc.
De ce point de vue encore, il n’est pas si éloigné qu’il le semble des
philosophes ou des sages de l’Antiquité auxquels Foucault s’est intéressé
dans ses derniers écrits, d’une façon quelquefois très personnelle. Comme le
dit Denis Kambouchner dans des pages qui expriment bien mieux que je ne
saurais le faire l’idée que nous partageons de la subjectivité morale cartésienne : « la liberté généreuse restera beaucoup plus proche de la
libertas ou
eleutheria des Anciens, conçue comme dégagement des liens aux choses
inférieures et institution dans un ordre supérieur, que de la liberté des
Modernes, considérée comme pure capacité d’initiative et affranchissement
par rapport à toute prescription »
[14]. Mais c’est la volonté comme principe
qui introduit une différence assez considérable entre le sujet cartésien et le
sage antique. C’est la considération de la volonté, seule « chose » infinie en
l’homme, qui fait que la problématique cartésienne est moins celle du souci
de soi que celle de
l’estime de soi.
En forçant quelque peu les choses faute de temps pour les développer, on
pourrait même voir dans le thème central de l’estime de soi (passion dérivée
de celle de l’admiration, la passion primitive selon Descartes) une récusation
de toutes les formes d’attention soutenue, à plus forte raison d’adhérence, à
soi : culte ou culture esthétique ou esthétisante de soi, recherche de l’intérêt,
auto-analyse, etc. Le soi qui est objet de l’estime n’est pas l’ego des modernes, le moi que fustige Pascal, le « cher moi » dont parle Kant. Ce qu’admire
en lui-même le généreux cartésien, c’est la découverte d’une perfection qu’il
ne s’est pas donnée et qui qualifie certaines de ses actions (ce n’est pas moi
mais les actions nobles et désintéressées dont je suis capable qui sont dignes
d’estime ou de louange) qui ne perdraient rien de leur grandeur à être ou
pouvoir être celles de n’importe qui. La générosité est une passion qui aide à
délivrer les hommes de l’obnubilation pour leur « petite personne », car il y
a plus grand que soi en nous-même et c’est la reconnaissance de cette
perfection qui nous élève et nous donne la force de nous maintenir dans cet
état qui fait que nous pouvons nous estimer au plus haut point « qu’un
homme se peut légitimement estimer »
[15]. La générosité, qui nous paraît
être, non pas une forme de subjectivité mais le dépassement de la subjectivité par un sujet « libéré de sa propre préoccupation », « affranchi » de
lui-même (comme le dit très bien encore Denis Kambouchner
[16] ), se situe
selon nous très au-delà du souci ou de l’amour de soi. Elle réalise la synthèse
de la force de la passion ou de l’émotion et de la légitimité de l’objet de cette
passion. Seule la justice peut rompre le cercle du souci de soi, et la générosité
comme exercice du jugement sur une « matière » qui favorise la complicité et
même la duplicité peut, d’une certaine façon, être considérée comme une
espèce de la justice. Le souci de soi nous paraît inséparable de l’institution
durable et constante d’un lien avec soi-même. L’estime de soi, sans être une
mise entre parenthèses de soi, implique plutôt une prise de distance envers
soi-même et la conservation, la préservation de cette distance, condition de
l’exercice du jugement, que l’homme généreux, soucieux d’objectivité, désireux d’être juste envers lui-même, place au-dessus de sa subjectivité.
Or il me semble que le soi qui intéresse Foucault consiste avant tout en
une matière ou une substance subjective, qu’il est de l’ordre de la subjectivité et non du sujet. Ce n’est pas la focalisation sur la connaissance de soi qui
a disqualifié le thème du souci de soi, c’est plutôt la distinction d’une portée
métaphysique inestimable entre, d’une part, le caractère multiple et indéfiniment composable de la réalité empirique, visible ou susceptible de l’être
et, d’autre part, l’unité immanente de la chose qui pense, sujet qui s’éprouve
comme le même par sa capacité à se distinguer de tout ce qui n’est pas lui,
c’est donc cette distinction, à la fois ontologique et épistémique, qui impose
sur le plan pratique ou moral un rapport à soi consistant également dans la
mise à distance des « biens » empiriques et mondains et l’admiration de la
liberté, substance immatérielle, forme pure et certitude du sujet. La subjectivité à laquelle Foucault s’intéresse paraît, à lire les cours de cette année
1982 et les écrits relatifs à ces questions, plus « matérielle », plus concrète,
multiple et réfractaire à une unification par le haut. A propos de Foucault,
Deleuze parle très justement d’une « pragmatique du multiple », soulignant
par là même le lien entre subjectivité et empirisme...
[17] Lorsque Foucault
parle, dans ces cours et écrits, de l’être même du sujet, de son aptitude à être
altéré, transfiguré par la vérité, cet être désigne, me semble-t-il, une matière
emportée par le mouvement, quelque chose de fluide et de disparaissant. La
subjectivité ou l’être du sujet désignent beaucoup plus des modalités pour
« se déprendre de soi » que des façons de revenir ou de retourner au sujet.
Chez Foucault, dit encore très bien Deleuze, « la subjectivité est dérivée »
[18],
ce qui veut dire (ou peut vouloir dire) qu’elle n’est pas origine, fondement,
principe. On peut alors comprendre qu’une histoire de la subjectivité
dépende, dérive d’une analyse des institutions ou des formations de savoir,
car elles précèdent et pour une part constituent la conscience, ou les types de
conscience que les hommes prennent d’eux-mêmes.
Quand sont parus les derniers livres de Foucault, L’usage des plaisirs et
Le souci de soi, livres moins éclatants peut-être que L’histoire de la folie ou
Les mots et les choses mais d’une si grande et admirable intensité réflexive,
certains ont vu, sans doute d’une façon assez peu généreuse, dans cette
attention portée aux questions de la subjectivité et de l’éthique une rupture
par rapport aux analyses et, davantage, aux conclusions célèbres des Mots et
les choses. Comment l’annonciateur de la mort de l’homme avait-il pu, sans
reniement, faire de la subjectivité son objet de pensée et d’étude ? Je crois au
contraire que cette opposition est tout à fait superficielle et même factice,
parce qu’il y a une cohérence, une continuité, entre le thème de la mort de
l’homme, c’est-à-dire du sujet dans la forme qu’il a prise de Descartes à
Sartre, et l’attention portée à la subjectivité – aux formes principales qu’elle
a pu prendre dans l’histoire, dans lesquelles les hommes ont pu se reconnaître. En ce sens, la mort de l’homme pourrait bien être la condition de
possibilité d’une expérience de la subjectivité comme telle, c’est-à-dire
libérée de la forme, encombrante et ennuyeuse pour Foucault, du sujet. Il
faut que le visage de l’Homme disparaisse pour que se dessinent et s’animent
les figures multiples et changeantes de la subjectivité.
[1]
La première version des réflexions que nous présentons ici a été faite sur la base du texte
de la leçon du 6/l/1982, publiée sous le titre « Subjectivité et vérité » par la revue
Cités (n
o 2,
p. 143-178). Nous avons, en rédigeant cette version, tenu compte de l’ensemble des leçons de
l’année 1981-1982 publiées dans le volume intitulé
L’herméneutique du sujet, édité par Frédéric
Gros, Gallimard, Seuil, Hautes études, 2001. La référence au « moment cartésien » se trouve
notamment aux p. 15-16,19-20,27-30.
On sait quel a été le rôle de Jacques Lagrange dans la publication des cours de Foucault au
Collège de France. Qu’on me permette de faire à celui qui fut, il y a bien longtemps, mon
professeur de philosophie au Lycée Carnot à Paris, le modeste hommage de cette étude, en
témoignage de reconnaissance et d’admiration.
[2]
Histoire de la folie à l’âge classique (2
e éd.), Gallimard, 1972, appendice II : Mon corps,
ce papier, ce feu (p. 583-603).
[3]
« Car Descartes c’est tout le monde, n’importe où et à tout moment » in
Dits et écrits, IV,
Gallimard, p. 231.
[4]
Histoire de la sexualité, t. 2,
L’usage des plaisirs, Gallimard, 1984, p. 14.
[5]
L’herméneutique du sujet, op. cit., cours du 3/2/82, p. 184.
[6]
Id., respectivement p. 17 et 18.
[7]
Dits et écrits, IV, p. 410.
[8]
L’herméneutique du sujet, op. cit., cours du 3/2/82, p. 183. Dans la leçon du 3/3/82
(p. 340), Foucault distingue, à propos de la
meditatio, l’action de penser à la chose elle-même du
fait de s’exercer à la chose à laquelle on pense : « La méditation, écrit-il quelques lignes après,
n’est donc pas un jeu du sujet avec sa propre pensée, ce n’est pas un jeu du sujet avec l’objet (...).
Il s’agit d’un tout autre type de jeu : jeu non pas du sujet avec sa propre pensée, ou ses propres
pensées, mais jeu effectué par la pensée sur le sujet lui-même (...). Comprenez bien d’ailleurs
que cette idée de la méditation, non pas comme jeu du sujet avec sa pensée mais comme jeu de
la pensée sur le sujet, c’est au fond exactement cela que faisait encore Descartes dans les
Méditations, et c’est bien précisément le sens qu’il a donné à ‘‘ méditation ’’». Il semble bien
que, dans ce passage, Foucault réinscrive Descartes dans la tradition de la spiritualité et voie
dans le rapport du sujet méditant à l’objet de sa pensée un tout autre rapport que celui du sujet
de la connaissance à la vérité. Comme nous le disions au début de cette étude, la lecture que
Foucault fait de Descartes implique la considération de plusieurs niveaux ou de plusieurs lignes
d’interprétation.
[9]
L’herméneutique du sujet, op. cit., cours du 6/l/82, p. 29.
[11]
Dits et écrits, IV, resp. p. 780 et p. 789.
[12]
Lasubjectivité morale dans
Les Passions de l’âme, in
Descartes et la question du sujet,
coordonné par K. Sang Ong-Van-Cung, Paris, PUF, Débats philosophiques, 1999, p. 111-131.
[13]
Dits et écrits, IV, p. 227.
[14]
Art. cit., p. 122.
[15]
DESCARTES,
Les passions de l’âme, art. 153, in
Œuvres philosophiques, éd. F. Alquié,
Tome III, Garnier/Bordas, 1973, p. 1067.
[16]
Art. cit., p. 131.
[17]
Foucault, éd. de Minuit, 1986, p. 90 (« C’est toute la philosophie de Foucault qui est une
pragmatique du multiple »).
[18]
Ibid., p. 108 et 109 (« L’idée fondamentale de Foucault, c’est celle d’une dimension de
la subjectivité qui dérive du pouvoir et du savoir, mais qui n’en dépend pas... »).