2002
Archives de Philosophie
France – Allemagne
De la gestation d’un nouvel archipel philosophique
Jean-Luc Evard
Dans le domaine de la philosophie et de la littérature, l’étude détaillée des processus de transfert culturel franco-allemand des quinze dernières années fait apparaître une
tendance forte, sans équivalent en Europe. Devenus des traducteurs actifs, les philosophes, dans les deux langues, modifient l’économie traditionnelle de la réception de leurs
textes dans l’autre langue. Emerge alors le matériau d’un penser de l’intraduisible qui
devient lui-même l’objet d’une réflexion commune et simultanée dans les deux langues.
Le champ philosophique franco-allemand apparaît ainsi comme un des moments les
plus vivants de l’Europe de l’esprit. L’analyse pose les jalons d’une méthode d’exploration généralisable à d’autres diciplines et examine les effets rétroactifs prévisibles de cet
événement de culture.Mots-clés :
Transferts culturels, Franco, allemand, Les intraduisibles de la philosophie.
A detailed study of the processes of cultural exchange between France and
Germany in the areas of philosophy and literature reveals a noticeable tendency,
unheard of elsewhere. The philosophers have become active translators in both languages. This changes the traditional modes of the reception of their writings in the other
language. The French-German philosophical field thus appears as one of the most vivid
sectors in European culture. The present study uses a method which could be practiced in
other areas too, and it examines the possible retroaction effects of this cultural event.Keywords :
Cultural exchanges, French, German, Untranslatability of philosophy.
En novembre 1997, sous la responsabilité du germaniste français Lionel
Richard, Le Magazine littéraire publiait un dossier intitulé Deux siècles de
passions intellectuelles : France-Allemagne – l’amour et la haine. De fait,
depuis les recherches pionnières présentées en 1959 par Claude Digeon sous
leur titre presque programmatique, la Crise allemande de la pensée française (1870-1914), nul ne conteste l’importance du champ intellectuel
franco-allemand pour l’histoire de l’esprit en Europe. Dans l’ensemble
intra-européen des réseaux de transfert culturel, dès la période ouverte par
Renan et ses lettres à David-Friedrich Strauss, ce champ-là, sans aucun
doute, détonne : une fois constitué, il manifeste une constance, une autonomie, une vitalité qui résistent à ses vicissitudes de court terme et le distinguent des champs de transfert voisins. Il se présente en effet, dès la fin de la
Révolution française, sous la forme, unique en son genre, d’une rétroaction
ininterrompue du regard français sur la société allemande, du regard allemand sur la société française. Au moment d’en aborder les traits propres, le
chercheur pressent qu’il découvre là un site atypique : l’époque – la fin des
années 1920 – où Karl Mannheim rappelait que les Lumières avaient constitué la première grande communauté intellectuelle sécularisée pour des
nations européennes à égalité de fringale épistémologique, cette époque
était déjà marquée par le signe inverse, la contraction, voire la rétractation
nationaliste des cultures – un processus qui avait creusé en profondeur le
champ franco-allemand (où les idéologies racialistes connurent leur genèse).
Rappel indispensable au moment de nous interroger sur ses transformations
les plus récentes, car la nationalisation virulente des cultures amorcée dans
le dernier tiers du siècle avait infligé à des représentations aussi instables
que, précisément, « la culture », « la langue », « l’esprit », « la nation » des
sévices sémantiques dont elles commencent tout juste à mesurer la violence
et la durée.
Pour des raisons évidentes, et c’est ce qui en fait la singularité relative
dans l’ensemble européen, le champ franco-allemand s’est trouvé au c
œur de
cette tourmente, celle qu’illustre entre autres la longue histoire d’un de ses
stéréotypes de prédilection, à savoir le binôme de la « culture » (allemande)
et de la « civilisation » (française)
[1]. Par allusion, voilà qui dicte aussi la
clause de rigueur pour toute réflexion sur les temps présents : parce que les
passions politiques ont subrepticement, puis ouvertement instrumentalisé
les champs culturels dès le dernier tiers du XIX
e siècle (l’inverse est vrai
également), les notions requises par l’analyse méthodique ont commencé de
flotter. Nous savons, par exemple, pouvoir parler en connaissance de cause
d’un champ culturel franco-allemand, celui qui salue et qu’honore Husserl,
en 1929, quand il nomme « cartésiennes » les cinq Méditations qu’il prononce en Sorbonne pour y présenter la phénoménologie et la science des
réductions eidétiques. Mais nous savons aussi que nous ne pouvons pas en
dépasser la connaissance empirique (celle de l’historien, du germaniste, du
romaniste) tant que nous ignorons comment penser ses articulations dans un
plus vaste ensemble, organisé, muni, autrement dit, d’un
telos et apte à se
réguler.
Car l’Europe où est né ce champ atypique n’est plus, quand Husserl est
à Paris, le centre ni la fin de l’histoire universelle conçue par Condorcet ou
Herder : un « Occident » amorphe lui succède, qui émerge indifféremment
au Nord ou à l’Est, sur les rives du Pacifique ou dans quelques marches
asiatiques. Cette réserve ne tient pas seulement de la position de principe
ordinaire de toute science, elle se renforce, dans le cas qui est le nôtre, de
l’exception que, pour les tenants du Sonderweg, représenterait l’histoire de
l’Allemagne dans l’histoire de l’Europe. Même si l’on fait abstraction de sa
valeur auto-apologétique dans la genèse des courants nationalistes et pangermanistes, l’image géopolitique du Sonderweg, situant l’ensemble allemand
en position de faille dans l’opposition de l’Est et de l’Ouest – comme en son
temps la Réforme avait découplé le Nord du Sud catholique et romain –
renvoie en creux à l’horizon français de l’imaginaire allemand comme à sa
marge « occidentale ». L’optique liée au schéma du Sonderweg a érigé l’histoire allemande en une anomalie de l’histoire des nations européennes.
La division de l’Allemagne, jusqu’en 1990, entre un « Est » communiste
et un « Ouest » atlantique, n’avait fait que réactiver, en les figeant, des
catégories beaucoup plus anciennes : elle répétait, sur la trame intercontinentale de la guerre froide, un passé de clivages intra-allemands remontant
au moins à l’époque de la Réforme. Ainsi, en novembre 1949, onze ans avant
l’érection du Mur de Berlin et comme par allusion à la longue durée d’une
certaine histoire allemande, Carl Schmitt homologue l’effondrement du
troisième et du plus éphémère des
Reich germaniques en écrivant dans le
Glossarium : « Deutschland will die Lage zwischen Ost und West für sich
selbst unbestimmt lassen » (p. 248). C’est dire que, depuis la constitution du
champ culturel franco-allemand – l’invention de Heine et de Quinet –, ce
champ stable et continu a été régulièrement traversé par les discontinuités et
les ruptures connues par les champs plus vastes (intra- et intercontinentaux)
qui le comprenaient. Ainsi, toute réflexion sur le champ culturel francoallemand présuppose la précaution de rigueur suggérée dans la belle formule
de François Furet : « Burke ou la fin d’une seule histoire de l’Europe »
[2]. Les
capillarités et les incompatibilités franco-allemandes ne réfractent pas une
Europe une, elles focalisent les destins de l’Europe, dès que la Révolution
française devient, avec Burke justement, le contentieux et l’allégorie de
l’histoire du continent. Pour faire bref, contentons-nous ici de remarquer la
plus saillante des différences : né à une époque où l’Europe de la modernité
est encore pour elle-même le centre symbolique de l’histoire universelle, le
champ culturel franco-allemand s’est maintenu malgré la marginalisation
relative du vieux continent.
Il y a eu changement d’échelle. C’est cette
altération des ordres de grandeur dont il faut impérativement tenir compte
si l’on veut commencer de saisir ce qu’il en est aujourd’hui des magnétismes,
attractifs et répulsifs, qui constituent le champ.
Or, quel est aujourd’hui l’ensemble qui permettrait de définir l’étalon de
grandeur de ce champ ? Tout a commencé de basculer dans un autre monde
dont les centres de gravité, s’il y en a, ne sont pas encore visibles et qui ont
déjà commencé de transformer les représentations et les outils de la critique
– à commencer par l’idée de « culture » ou par celle de « nation ». De ces
transformations dont on ne peut rien dire que par hypothèse de philosophie
de l’histoire, il faut donc, par souci de méthode, s’abstraire provisoirement,
et rechercher ce qui, dans le champ que nous isolons, semble faire vraiment
événement : ce qui, autrement dit, semble vraiment résister à la flottaison
généralisée des grandes représentations et pouvoir retenir durablement la
réflexion, en France et en Allemagne comme sur la trace d’une énigme
rémanente, autour de laquelle le champ culturel franco-allemand tournerait,
se retournerait comme sur le secret même des représentations qu’il cherche
à convertir à la nouvelle échelle
[3].
Notre objectif, ici, consiste à éviter autant que possible un double piège
bien connu : sur fond de proximité confirmée, donnée par la tradition des
Lumières et précisée par les fondateurs (romantiques) du champ, éviter de
comparer, d’une part, des pratiques culturelles que l’on présuppose homogènes alors qu’elles impliquent des normes discriminantes (c’est le cas,
massivement, de l’invention philosophique du côté de l’histoire de la philosophie allemande qui, à partir de Fichte, réclame souvent le monopole de la
discipline en Occident); éviter d’énumérer, d’autre part, les cas, multiples,
de transfert (traductions, assimilation, réception) comme autant de signes
d’une communauté de culture que ne toucherait pas l’implosion même de la
tradition dans l’ensemble des nations post-industrielles (le cas particulier
des diverses réceptions de l’Å“uvre de Nietzsche fournit un bel exemple de
cette perte d’autorité de la tradition). Le champ culturel franco-allemand
risque alors de masquer un décalage qui en déborde les frontières spécifiques et qui indique que le chevauchent d’autres champs, ceux que n’affectent pas, ou peu, les indices de valeur nationaux. De même que l’extension
des Lumières est lisible comme un événement d’échelle continentale correspondant au phénomène général de laïcisation des clercs dans les sociétés
européennes, de même devons-nous, à l’inverse, présumer (puis vérifier) que
le champ franco-allemand convertit dans ses idiosyncrasies les tensions
venues d’autres champs – celles dues, pour l’essentiel, au phénomène général de l’« américanisation » de l’Occident. Il ne faut donc jamais perdre de
vue qu’il se nourrit de tensions centrifuges, celles par exemple qui poussent
le Thomas Mann des années 20 à jouer le « patronage russe » (Dostoievski)
contre le modèle français de l’homme de lettres, ou le Kojève de l’aprèsguerre à plaider pour une « latinisation » de l’Europe. Il faut apprendre à
percevoir ce champ non comme le champ clos de rétroactions régulières ou
symétriques, mais tout aussi bien comme celui de déformations productives
répétées – à travers lesquelles des géographies culturelles ou des systèmes
d’appartenance idéologiques ou sociologiques se remettent incessamment
en jeu – qui ne sont pas pour autant des systèmes d’appartenance ou
d’identité nationaux (et c’est, très précisément, sur ce point que butent les
analyses précitées de Claude Digeon).
Nous nous proposons donc d’analyser ce champ comme une source
d’inspiration aussi efficace dans la dissimilation que dans l’assimilation :
nécessairement, la bipolarité franco-allemande est aussi le relais de transformations qui ne relèvent pas de l’élément inter-national proprement dit,
mais d’une époque où c’est précisément le sens des systèmes de classement
(des nations, des peuples, etc.) qui, par ruptures aussi bien que par glissements, vacille et s’altère. En d’autres termes, le champ culturel francoallemand est pris depuis longtemps dans une historicité qui est la sienne en
propre, chevauchant et traversant celle des imaginaires nationaux respectifs.
Cette historicité intrinsèque est d’ailleurs explicitée par l’anthropologie
historique : quand Louis Dumont consacre ses recherches à l’« idéologie
allemande », il suggère bien sûr un précédent, puisque l’un des premiers
écrivains du « communisme théorique », Karl Marx, dans un texte pareillement intitulé, avait rêvé de la synthèse de la « philosophie allemande », de la
« politique française » et de l’« économie anglaise ».
Notre hypothèse est que, de nos jours, une telle distribution serait à
peine concevable, car l’Allemagne des vingt dernières années est devenue le
récepteur actif d’une « philosophie française » qu’elle avait jusque-là tenue
pour nulle et non avenue. Le phénomène se vérifie en sens inverse, et c’est
cette réciprocité qui autorise notre hypothèse. Cette « philosophie française », à son tour, émerge d’une (re)lecture des philosophes allemands : les
quatre « maîtres penseurs » que désigne le livre du même nom (André
Glucksmann) étaient des Allemands (Hegel, Fichte, Marx, Nietzsche). Et
c’est avec la somptueuse espièglerie qu’il cultivait si bien que, dès 1966,
Michel Foucault énonçait : « Les Français ont reçu les philosophes allemands
pour les domestiquer »
[4]. Prenons au mot Foucault, un des traducteurs de
Kant, et observons que l’inverse s’est aussi produit sous la figure peu banale
d’un
double aller-retour : en 1973 paraissait la traduction allemande du
Dictionnaire de la psychanalyse de Laplanche et Pontalis, comme s’il fallait
qu’une langue en passe par l’« épreuve de l’étranger » (A. Berman) pour
s’approprier enfin la vérité vacillante de ses significations et s’incliner devant
leur définitive obscurité. Autre événement de traduction et de philologie
aussi considérable : la récente édition bilingue, par Marcel Conche, des
Fragments d’Héraclite
[5], équivaut entre autres à une transformation de la
version « canonique » qu’avait donnée le grand philologue allemand Diels,
au début du siècle.
Dans le médium de la traduction, le champ culturel franco-allemand est
donc le lieu et le vecteur de redistributions thématiques et épistémologiques
qui minent les préjugés essentialistes de l’histoire culturelle et irriguent les
sociétés informées par ce champ (la France et l’Allemagne, mais aussi l’aire
anglo-saxonne). Nous voudrions exposer pourquoi certaines d’entre elles
sont fondamentales.
1. Une spirale de déformations productives
D’où le principe de notre démarche : nous arrêter d’abord sur quelques
cas concrets de dysfonctionnement, de disjonction dans le champ culturel
franco-allemand, ce « jardin des malentendus » qu’avait décrit le volume
publié en 1990 par J. Leenhardt et R. Picht
[6]. L’hypothèse, ici, tient dans
l’espoir que ces dysfonctionnements peuvent avoir valeur de symptômes : les
attentes qui portent vers une culture étrangère mènent à des découvertes
inattendues qui, dans un second temps, commencent à travailler la culture
visitée elle aussi, et dès lors, après assimilation, de l’intérieur – pour la faire
dériver de son propre horizon d’origine, la soumettant à un processus de
dissimilation placé devant l’alternative du syncrétisme et de la synthèse.
C’est ce que, pour une part, relève Henri Meschonnic quand il diagnostique :
« Il y a plus de malentendus que d’entente, et dans les convergences comme
dans les divergences, entre les deux cultures, française et allemande, pour ce
qui touche à la poésie. [...] Une dissymétrie d’abord, qui tient à l’histoire des
deux cultures, se reporte sur la poésie. L’Allemagne poétique et philosophique (les deux n’étant pas séparables) agit comme un révélateur sur les
recherches contemporaines en France. L’inverse n’est pas vrai. Il y a même
un rejet allemand de la poésie française des trente dernières années [...]. Peu
de poètes allemands aussi, à ma connaissance, traduisent des poètes français
contemporains. Le dernier à l’avoir fait de manière importante était peut-être Stefan George. Alors que Guillevic, Jaccottet, Maurice Regnaut traduisent. Hermlin traduisait Eluard et Aragon, et Alfred Neuman des romantiques. »
[7] Il n’est donc pas incongru de reconnaître dans l’
Anthologie
bilingue de la poésie allemande, publiée cinq ans après ce diagnostic de
Meschonnic, une initiative visant à dénouer ce malentendu. Son éditeur écrit
d’ailleurs : « Le présent ouvrage [...] a été conçu, dans son principe et sa
confection, comme un geste en direction des peuples et des pays de langue
allemande. Geste culturel, politique, voire diplomatique, affectif. »
[8]
L’approche géo-linguistique proposée par les auteurs du
Dictionnaire
des intraduisibles consiste entre autres à décrire les mécanismes d’exclusion
inconscients au principe de telles séquences sélectives, en particulier
lorsqu’ils présentent l’axe de leur enquête : « [...] ‘intraduisible’est là
seulement pour dire le degré de difficulté qu’on endure à rendre certains
mots et réseaux [...] et l’extrême non-superposabilité de certaines pratiques
philosophiques de langue (la métaphysique des particules en allemand) [...].
L’ambition est de prendre au filet de ces symptômes les philosophies comme
elles se disent et de proposer, au lieu d’une histoire unitaire des idées
vectorisée du passé vers le présent et téléologiquement orientée sur le mode
du gain ou de la perte, une cartographie des différences philosophiques
européennes. »
[9] La métaphore ici insinuée d’une « géographie » des langues
en appelle non seulement à un relevé du « relief » accidenté de leurs idiosyncrasies, mais aussi à l’attention requise par la traduction soucieuse de ce
génie : la « cartographie » des langues ne vise pas quelque planisphère de la
signification universelle, elle s’arrête au contraire sur le
genius loci qui se
cache entre le système ouvert des signifiants et l’infini empirique des signifiés. C’est un philosophe français, Bertrand Ogilvie, qui, en 1986, a montré
en quoi la traduction ratée du terme de
Knecht, dans la présentation de la
dialectique du maître et de... l’esclave, a commandé pour une large part les
déformations de la réception française de la
Phénoménologie de l’esprit
[10].
De même François Vezin, le traducteur de Heidegger, a-t-il exposé les raisons
précises (les siennes propres et celles aussi de l’auteur) pour lesquelles il ne
faut
pas traduire le terme de
Dasein dans
Être et Temps
[11].
Pour qui scrute de près ces considérations expertes, il est certain que
leur valeur est bien plus qu’anecdotique ou philologique – comme l’atteste la
genèse même du terme philosophique et programmatique de « déconstruction », né lui aussi de la traduction (litigieuse) du
Destruktion heideggerien,
rendu par les uns par « déconstruction », par d’autres par « destruction », et
par un des deux derniers traducteurs en date, F. Vezin, par « désobstruction. »
[12] Épisode qui montre impeccablement comment d’extraordinaires
contre-sens échappent, d’une part, au contrôle le plus intransigeant dans les
deux cultures, et d’autre part, peuvent engendrer une controverse philosophique particulièrement féconde. Encore l’image du « contre-sens » est-elle
ici trompeuse, puisqu’elle présuppose quelque sens authentique et virginal
qui aurait échappé à l’auteur de la version française. Or la
Destruktion
heideggerienne n’est un mot allemand que par emprunt (
ein Leihwort ou
ein
Lehnwort), et ce sont donc, telle une puissance tierce exclue, deux langues
« mortes », le latin et le grec, patrimoine commun aux clercs d’Allemagne et
de France, qui viennent ici clandestinement irriguer le litige franco-français
entre traducteurs de Heidegger.
Nous avons là le royal exemple d’un dysfonctionnement du champ
culturel franco-allemand, où c’est en fin de compte la question générale de
l’origine des langues qui hante l’activité philosophique. Dysfonctionnement
il y a puisque les adversaires de la « déconstruction » et de la « destruction »
négligent le fait majeur que le terme-source,
Destruktion, est lui-même
étranger, c’est-à-dire antérieur et extérieur au champ franco-allemand – et
qu’il n’a donc pas la signification pure, absolue, qu’ils lui prêtent dans le
texte heideggerien, comme eux-mêmes l’avèrent en proposant une troisième
traduction (« désobstruction »). Nous débouchons là sur la véritable problématique du champ : impur, marqué en synchronie et en diachronie par
d’autres champs, il résiste à sa constitution en un champ clos, et ne peut
devenir intelligible que lu comme un système ouvert d’interprétations,
ouvert sur des champs qu’il ne nomme pas et qu’il risque en permanence
d’exclure de son économie propre. Remarquable est aussi l’identité des effets
de ce dysfonctionnement chez les Allemands et chez les Français. Lorsque
des philosophes-traducteurs français proposent la « déconstruction » et la
« destruction » au nom d’une signification absolue, ils reproduisent à leur
manière le préjugé germanocentriste de Heidegger lui-même, manifesté sans
fard dans la célèbre déclaration de septembre 1976 au
Spiegel : « Je pense à
la parenté particulièrement intime qui existe entre la langue allemande et la
langue des Grecs ainsi que leur pensée. C’est ce que me confirment à présent
plus que jamais les Français. Quand ils commencent à penser, ils parlent
allemand; ils assurent qu’ils n’y arriveraient pas dans leur langue. »
[13]
Remarquable exemple d’auto-constitution discriminante par prétention de
filiation avec la langue-mère des philosophes – mais exemple non moins
remarquable d’assimilation du phantasme du côté français, assimilation
elle-même facteur de discrimination dans la philosophie, quelle que soit sa
langue de référence. Il est heureux pour l’histoire de l’Occident que les
traducteurs de la Septante n’aient pas réservé à l’hébreu le même monopole
de la révélation.
Pour cette raison même (la production, par et dans le champ francoallemand, de litiges franco-français et germano-allemands), nous discernons
ici les effets d’un dysfonctionnement productif. L’impossibilité de traduire
Dasein ne concerne pas seulement le lecteur français de Heidegger : elle
rejaillit sur son lecteur allemand puisqu’elle le confronte à un mot allemand
intraduisible dans une langue étrangère au moins, et, par conséquent, aux
franges d’étrangeté à soi dont, comme toute langue, se tisse la langue
allemande elle-même. C’est bien la découverte récente du « relief », c’est-à-dire de l’inachevé définitif de la symphonie de la langue, de toute langue,
qui, pour ne considérer ici que le domaine philosophique, constitue le grand
événement, le plus riche de conséquences de longue durée, dans l’archipel
franco-allemand. Et c’est un philosophe-traducteur français qui, en manière
de premier et provisoire bilan, le résumait ainsi, au début des années 90 : « La
réflexion philosophique ne va pas non plus sans qu’apparaissent des singularités qui tiennent autant à l’originalité de la manière dont les auteurs
thématisent une problématique qu’au travail apparemment plus rhétorique
sur le langage et la syntaxe qu’ils mobilisent; ces originalités doivent pouvoir aussi être aperçues... »
[14] C’est dire que, d’abord aléatoire, puis organisée, la mise au jour du
genius loci des langues française et allemande est
devenue, ces dernières années, une véritable discipline de l’activité philosophique en France et en Allemagne – non pas dans l’esprit tautologique de la
psychologie qui arguait de la différence des langues (!) pour en inférer
ex quo
ante de spécificités nationales quelconques, mais pour reconstituer le long
processus d’assimilation et de rejet, en permanent va-et-vient, qui soumet
tout système de langue à la règle de transfert et de dissémination des
signifiants entre les langues.
Ce sont donc les difficultés propres à la traduction des textes philosophiques qui ont fait découvrir aux philosophes français et allemands des
deux ou trois dernières générations que ces difficultés débordent le strict
domaine de l’herméneutique (structurée en discipline au début du XIX
e
siècle par Schleiermacher) et relèvent plus profondément du processus
général des transferts culturels. Différence considérable puisqu’elle modifie
le sens même du concept de culture, en repérant comment les opérations
symboliques qui fondent une tradition passent moins par la transmission
contrôlée d’un patrimoine que par la tectonique spontanée des déplacements et des
transferts d’un capital culturel à un autre. Disons ici, pour
préciser en bref, que le patrimoine a valeur de métaphore de l’origine et de
l’identité, tandis que, réussis ou ratés, les transferts de signifiants, leur
« expatriation », réfèrent secrètement à un ailleurs et à une altérité : Gérard
Raulet a très précisément analysé un cas de traduction impossible dans le
champ culturel franco-allemand et montré comment le concept philosophique d’« esprit » se construit, en Allemagne au XVIII
e siècle, par opposition à
ses valeurs françaises
[15] : l’histoire de cette opposition décrit celle d’un
transfert et d’un contre-transfert, distincte, certes, des lexiques et des glossaires français et allemands, mais les informant de sa propre logique, comme
l’a illustré J. Derrida dans son propre commentaire des avatars francoallemands du concept d’« esprit ».
Ces mécanismes, en outre, sont susceptibles d’une périodisation suffisamment précise : du côté français, le coup d’envoi donné avant-guerre par
Kojève et Koyré
[16] à la deuxième réception de Hegel en France, l’accueil
offert en France aux grands textes de l’« École de Francfort » à partir des
années 1975 (par la collection « Critique de la politique », aux Éditions
Payot, et par la
Revue d’esthétique); du côté allemand, la traduction et
l’exégèse ininterrompues des textes de la philosophie française récente à
partir des années 1980. Toutes proportions gardées, de tels phénomènes de
transfert et contre-transfert sont comparables, par leur signification, au
destin posthume des
Å“uvres de Nietzsche : c’est à leur réédition par Colli et
Montinari qu’elles doivent d’avoir été « dénationalisées », décentrées et
recentrées, et par là même rapprochées des intentions critiques de leur
auteur, le premier « dernier Européen ». Et qu’il y ait là bien plus qu’effet de
mode par engouement, le confirme, du côté français, la création, au sein du
CNRS, de laboratoires de recherche consacrant leurs travaux à la problématique des processus de transfert culturel dans la longue durée
[17].
Comment ne pas reconnaître, du coup, que l’avenir de cette profonde
transformation du champ culturel franco-allemand dépend d’abord de la
rigueur avec laquelle elle est abordée et explorée méthodiquement ? Précondition de perspicacité et de sérénité qui n’a pas échappé, du côté allemand, à
un bon connaisseur du champ comme Jürgen Trabant. En pleine « affaire
Heidegger », ce spécialiste de Humboldt observait les accents germanophobes dont se teintaient certaines polémiques contre la « pensée 68 », et relevait
donc comment un débat à l’origine franco-français ravivait, comme par
atavisme, le syndrome allemand de la pensée française étudié par Claude
Digeon (il relevait en particulier les torsions infligées par A. Finkielkraut à
l’
œuvre de Herder)
[18]. Indice supplémentaire de la régularité avec laquelle le
champ franco-allemand se structure, d’une part, en un espace de rétroactivité continue (laquelle peut faire et fait à l’occasion l’objet d’un refoulement), et avec laquelle il bifurque simultanément en deux champs « nationaux » qui ne se forment eux-mêmes qu’en référence implicite ou explicite
au champ « transnational » : pour reconstituer la « défaite de la pensée », un
Français s’en prend à Herder comme à un des tout premiers chantres du
germanocentrisme, et c’est un Allemand qui découvre le principe de déformation de cette lecture. A y regarder de près, on observe aussi que, simultanément, le syndrome « allemand » de la pensée française recouvre un autre
clivage : à fleurets mouchetés, le différend franco-allemand recoupe le
différend de deux disciplines jadis concurrentes, la philosophie et la socio-logie, dans la mesure où, née contre la pente « spéculative »,
i. e. idéaliste, de
la philosophie, la sociologie, fille du positivisme, s’est nécessairement heurtée au monopole réclamé en Allemagne pour la « véritable philosophie »
(contentieux qui n’est pas absent de l’anti-heideggerianisme massif de
Bourdieu et dont, une génération plus tôt, il y avait aussi des traces dans la
célèbre charge de Lévi-Strauss contre Sartre).
Sur cette ligne de tension entre la philosophie et la sociologie, prenons
donc, dans la perspective de cette dernière, le cas de la réception de l’
œuvre
de Max Weber en France. On y distingue, dans la longue durée, trois phases
– ou plutôt, deux premières tentatives sans lendemain puis une phase de
réception active : très bref, le premier acte s’est joué dans l’entre-deux-guerres, par le relais de R. Aron
[19] et de Maurice Halbwachs
[20]; le second,
plus concerté, a pour moteur les premières traductions, sous l’impulsion de
Freddy Raphaël et d’Éric de Dampierre, et pour relais les lectures interdisciplinaires d’Eugène Fleischmann
[21] et de Julien Freund
[22]; le troisième ne
date que du milieu des années 80 – mais la découverte du « continent » Weber
semble bien désormais un fait acquis, et générateur d’une exégèse minutieuse. Or, ce qui distingue la troisième phase de cette réception des deux
précédentes, c’est qu’elle se déroule en synergie franco-allemande : les
Français, non seulement commencent à traduire tout Weber, mais encore
traduisent-ils tels commentaires allemands de l’
œuvre
[23]. Simultanéité qui
ne tient pas seulement du fait brut (et général) du franchissement des
frontières linguistiques – mais aussi d’une réflexion méthodique menée
depuis une vingtaine d’années sur la constitution de la discipline sociologique comme un champ intrinsèquement franco-allemand
dès ses origines. La
traduction française, en 1990 aux Éditions de la Maison des Sciences de
l’Homme, du livre de Wolf Lepenies,
Les Trois Cultures, atteste clairement
cette « dénationalisation », ce décentrement, puisqu’elle fait l’objet même de
cette étude en reconstituant, par exemple, le marquage littéraire et français
de la science sociologique allemande. Jusqu’à nouvel ordre, cette réception
française de l’
Å“uvre weberienne, abstraction faite de l’étrangeté de son
extrême lenteur, ne laisse pas voir d’anomalie véritable, non sans être
devenue un objet de recherche de pleine consistance
[24].
Mais comment exclure qu’un jour elle cristallise quelque différend dans
le champ franco-allemand si l’on tient compte des controverses que suscite
déjà, en France, la réception de l’
œuvre de Kantorowicz, qui est elle aussi
une réflexion généalogique sur les sources du « monopole de la violence
légitime » ? Il est d’autant plus remarquable que ce soit une revue allemande
qui se soit fait le relais de ce débat
[25], lequel voulait évaluer la pertinence
pour l’histoire française du modèle de Kantorowicz – débat mettant en relief
la réception différente du droit romain dans l’Empire germanique et en
monarchie française. C’est même ce point d’histoire du droit, à l’origine
intuition du seul Kantorowicz, qui inspire aujourd’hui très directement les
recherches et la renaissance de la philosophie politique française, comme en
témoignent les travaux de Marc Richir et de Claude Lefort, l’un et l’autre
soucieux de rappeler leur dette à l’égard de Kantorowicz. Le fait même
qu’Adorno, celui de l’exil américain, se soit approprié des temps forts de la
réflexion weberienne, à commencer par l’idée fondamentale de la dévaluation des « valeurs » dans l’univers administré, dessine un des clivages virtuels
de la réception weberienne en France – à plus forte raison si l’on tient compte
de la relecture du sociologue par les philosophes (P. Ric
œur, P. Bouretz
[26] )
découvrant, à travers les grands textes de Leo Strauss, la version allemande
du conflit entre philosophie et sociologie (pour Leo Strauss, la sociologie de
Weber aura fait le lit du nihilisme dans les sciences humaines).
Là encore, nous pensons dans un espace théorique qui est indissociablement le champ double de l’histoire des transferts franco-allemands et de
l’histoire du « conflit des facultés ». Le phénomène est d’ailleurs en train de
se produire au grand jour au fur et à mesure que se traduit en français
l’Å“uvre de Carl Schmitt : elle fait découvrir aux Français l’actualité par eux
insoupçonnée d’une science ancienne qu’ils avaient oubliée, la théologie
politique. Il est donc capital que, là encore simultanément, l’Allemagne ait
commencé de traduire les grands textes de la nouvelle historiographie
française, dont la visée, tout autre, est essentiellement anthropologique, non
pas philosophique (par exemple, traduction continue, ces dernières années,
des grands livres de M. Bloch, de F. Braudel, de Ph. Ariès). Autrement dit,
à la différence des phases antérieures du champ culturel franco-allemand, la
circulation des textes dans les deux sens accélère la révolution des paradigmes et tend même à en provoquer l’érosion synchronique.
On objectera sans doute que ce phénomène d’enchaînements rétroactifs
sans fin ne concerne que la pensée proprement discursive, celle qui veut
répondre aux prémisses popperiennes de l’idéal scientifique, à commencer
par la différence de la vérité et de la certitude (et, à ce titre, le champ
franco-allemand ne serait qu’un espace mental stable, autonome, muni de sa
tradition et de ses règles, comme le fut en son temps l’espace universitaire et
européen de la scholastique). Or l’argument n’est que partiellement pertinent si l’on tient compte de deux faits eux aussi nouveaux : si l’« exportation » de la philosophie existentielle allemande, entre les premières lectures
de Corbin et de Sartre, a été l’échec que l’on sait, il n’en va pas de même pour
la réception française récente de l’herméneutique (à preuve le catalogue de la
collection « Passages », aux Éditions du Cerf). Or on raterait le sens même de
la perspective herméneutique si on la rabattait purement et simplement sur
l’ordre scientifique du discours puisqu’elle explore, elle, l’interstice qui
distingue et écarte l’un de l’autre, dans la pensée, le discours et la parole,
l’expression et l’intention, le dialogique et le thématique. Autrement dit, si,
comme il se doit, on raisonne en contexte, le champ culturel franco-allemand
ne présuppose ni ne prescrit de consensus sur les fins ni sur les formes de la
pensée, il est même, sans doute, le lieu, un des lieux d’élection de leur
problématisation la plus vive, et en ce sens il s’est progressivement institué
en espace ouvert à ses propres présupposés (qu’il est loin le temps de Vermeil
et de Dresch !). Le signe le plus évident de cette ouverture auto-critique en a
été fourni, au milieu des années 80, par les vifs échanges qui opposèrent
Lyotard et Habermas. Autre phénomène nouveau, et irréversible : sous le
signe de la « pensée » entendue comme l’horizon d’une synthèse entre les
attentes du genre discursif et du genre poétique, le mur qui séparait la
philosophie de la poésie a commencé de se fissurer. Deux noms propres, les
noms d’ailleurs de deux grands traducteurs qui sont aussi deux figures de
l’exil, sont ici essentiels : Hölderlin et Celan. Car la question de la « bonne »
traduction de leurs textes s’impose d’emblée comme une situation philosophique : dans la parole, ils répondent de ce qui s’y oublie du silence et, dans
l’immédiateté oubliée du silence, mettent en présence de l’ambiguïté de
l’absolu. Or, non seulement il y a au moins
un écrivain français qui a consacré
son
Å“uvre à cette expérience de l’autorité du silence dans le langage, mais
encore cet écrivain commence-t-il d’être régulièrement traduit en allemand
– Maurice Blanchot
[27]. Par son nom nous n’évoquons ici pas tant un cas
particulier que le moment d’une polarité nouvelle entre philosophie et
poésie, incarnée par des passeurs ou des transfrontaliers des deux langues
(celle, allemande et française, des poètes et des philosophes) comme André
du Bouchet ou Michel Deguy. Production et réception tendent ainsi à
s’accorder non sur le mode du syncrétisme (c’est-à-dire des modes et des
styles), mais sur celui de la synthèse, au plan des variantes d’un thème un. En
ce sens, mais en ce sens seulement, les attentes de Heine ont été comblées.
2. Échographie d’un va-et-vient
Pour contrôler notre hypothèse des enchaînements rétroactifs et de la
circulation accélérée des représentations, voire des paradigmes dans le
champ franco-allemand, nous avons procédé à la lecture en diachronie et en
synchronie des sommaires de quelques revues françaises et allemandes.
Partant de 1990 et couvrant un intervalle de huit années éditoriales, le
sondage (il ne s’agit que de l’amorce d’une enquête en cours) a porté sur
quatre revues prises deux à deux : deux revues généralistes, l’une en France
l’autre en Allemagne (Le Débat et Merkur), et deux revues de spécialité
(Actes de la recherche en sciences sociales et Deutsche Zeitschrift für
Philosophie). Jusqu’à plus ample informé, les résultats de cette première
enquête restreinte semblent parler d’eux-mêmes, et dans certains cas, indiquer l’existence de réseaux de pensée/traduction informels et réguliers,
indépendants, c’est le fait le plus riche de sens, de l’économie institutionnelle des échanges universitaires. En voici la présentation synoptique :
Actes de la Deutsche
recherche en Zeitschrift Le Débat Merkur
sciences sociales für Philosophie
1990 – M. Mauss et – Foucault[5 art.] – Berlin [art.]
Heidegger (évoqué dans une
lettre de 1938 de
Mauss à Caillois)
[art.]
– l’Alltagsgeschichte [art.]
1991 – la Romanistik – Foucault – la nouvelle – M. Bloch, à la
sous le IIIe Reich [5 art.]; identité alle- veille de la
[art.] – la trad. de De mande [4 art.] parution de la
l’esprit (Derrida) traduction de
[cr] L’Étrange
– Lyotard; Défaite
– le Spinoza de
Deleuze;
– compte rendu
d’un congrès
Sartre paru en
volume
1992 – dossier sur les – nombreux art. – dossier « l’État – 1 art.
« nations », sur Foucault, culturel » sur Baudelaire
– les contrastes Sartre, Levinas – le cas – id. Michel
significatifs entre et Baudrillard; allemand [art.]; Serres
l’histoire de l’All. Derrida, – dossier Europe, (les Cinq Sens)
et celle de la Goldmann; sur – la relation
France [art.] Rousseau, Hegel Franceet la Rév. Franç.; Allemagne [art.]
sur Castoriadis – « lettre à un ami
allemand » sur les
échanges philosoph. fr.-all.
1993 – la réunification – recension d’un – 1 art. de – P. Virilio [art.];
allemande [2 art.] livre allemand N. Luhmann sur – Baudelaire
sur Levinas; la philosophie du [art.];
– art. de droit – Stendhal
J.-L. Nancy [art.];
– Camus [art.];
– Levinas [art.];
– entretien avec
Nathalie Sarraute
1994 – 4 traductions – art. sur 2 textes – les lieux de – les romans de
d’essais d’Althusser; mémoire J. Rouaud [art.]
allemands sur – recension historique en All. – Leiris [art.]
quelques formes d’un livre de (2 art. d’auteurs – Lacan [art.]
symboliques du Foucault; allemands); – Blanchot [art.]
pouvoir – commentaire – l’Allemagne
d’un livre de des commémora-Levinas; tions (art.
– 3 art. d’auteur
sur Derrida français)
1995 – art. sur – recension d’une – 1 art. sur – art. sur
H. Cohen traduction d’un H. Blumenberg, Queneau,
– l’enseign. univ. livre de à la veille de la Montaigne,
de la philosophie T. Todorov; parution de la Saint-Exupéry,
en Allemagne – recension d’un traduction de Jean Genet,
au XIXe s. [art.] livre de M. Serres La Légitimité Emmanuel Bove,
– les historiens (les Cinq Sens); des Temps Marc Augé,
allem. après la – essai de modernes; Foucault et
chute du Mur; J. Vuillemin sur – les trompe-l’Å“il Barthes; art. de
le rapport entre N. Goodman de l’opposition Lévi-Strauss
histoire sociale entre nation
et Alltagsges- française et
chichte [art.] nation
allemande
1996 – sur la condition – De l’esprit – dossier – Voltaire
ouvrière en All. (Derrida) paru en « Communisme (affaire Calas)
au XIXe s. [art. trad. [art.] et fascisme au – Bataille
d’auteur all.] – B. W ALDENFELS, xxe siècle », art. (parution du
– l’Aufklärung Deutsch- de Nolte 3e volume de la
en Allemagne französische Thanatographie
[art.] Gedankengänge de B. Mattheus)
[cr] – Foucault
(Dits et Écrits)
– Gide
(réédition des
Oeuvres compl.
en trad.)
– Lévi-Strauss
1997 – – – art. de – Beckett
Ch. Meier, hist. – art. de
all. Starobinski sur
– dossier Rousseau et
« Les Allemands, Montaigne paru
l’antisémitisme en 1996 in
et Le Débat
l’extermination » – Raymond Aron
– TADIÉ, Proust
[cr]
1998 – – Castoriadis à – R. Dahrendorf – Sainte-Beuve
l’occasion de sa [art.] [art.]
mort [art.] – Michaux
– livre de – M. Duchamp
F. Dosse sur – bilan du
l’histoire du postmoderne
structuralisme, (avec art. de
paraissant en Sohkal et
trad. [cr] Bricmont)
– la trad. de la
correspondance
Furet/Nolte
[art.]
1999 – – Rousseau [art.] – – Yourcenar
et Genet [art.]
– extr. de la trad.
du Dictionnaire
de la bêtise
– art. sur
Cortazar,
Barthes, Proust,
Godard
(en parallèle avec
Malaparte)
Résumons la tendance avérée par ce synopsis : sauf très rares exceptions,
sur ce laps de neuf ans, les sommaires étudiés ne font apparaître, pour les
revues allemandes, aucune autre aire géo-linguistique que la française, et
pour les revues françaises, aucune autre aire que l’allemande. Pour ces
quatre revues et sur cette quasi-décennie, le champ culturel franco-allemand
semble donc se concrétiser à l’exclusion quasi parfaite de tout autre champ
(quand il s’ouvre à d’autres aires géo-linguistiques, c’est au regard du
processus d’assimilation d’Å“uvres ou de thématiques spécifiquement
« européennes », comme dans le cas de Rorty ou de Walzer aux États-Unis).
Il resterait donc à soumettre notre hypothèse de l’« archipel » francoallemand à deux autres tests :
- placer ce film des aller-retour des productions et des recensions en
regard de la chronologie des traductions dans les deux pays, et examiner les
coïncidences éventuelles ainsi que les latences, d’une part, les effets de
« gerbe » ou de « geyser » déjà évoqués, de l’autre; repérer l’ignorance ou le
rejet dont une Å“uvre, notoire dans un pays, peut faire l’objet dans l’autre
(cas de Hans Blumenberg en France, ou, jusqu’à une date récente, de Franz
Rosenzweig, et ce malgré la médiation de Levinas);
- prolonger l’étude en série, à la recherche d’une périodisation précise,
permettant de dater la formation de l’« archipel » et sa progression dans le
réseau des revues généralistes et des revues de spécialité.
L’analyse ne sera vraiment pertinente (ou définitivement infirmée)
qu’une fois examiné si l’effet d’« archipel » ici décrit est perçu à sa périphérie, vers l’Est (Europe centrale) et vers l’Ouest (Grande-Bretagne, États-Unis). C’est à cette condition seulement qu’est envisageable une théorie de la
culture fondée sur la microhistoire des rythmes du traduisible et de l’intraduisible.
3. L’encyclopédie comme destin
Maintenant que nous avons vue sur quelques spécimens d’un archipel
philosophique, il nous faut revenir sur la figure abstraite qui innerve cette
image : sur le passage du syncrétisme à la synthèse. Elle ne peut en effet
revendiquer de puissance interprétative qu’à la condition de circonscrire un
problème général de toute théorie de la culture : quels qu’ils soient, les
chapitres de l’histoire des idées ne tiennent leur promesse que s’ils ouvrent
à une possible « idée de l’histoire ». C’est cette finalité immanente de la
discipline qui, à l’échelle locale de l’archipel franco-allemand, inspire
l’hypothèse d’un mouvement périodique de bascule entre syncrétisme et
synthèse, perçu dès la clôture de la philosophie grecque, systématisé à la fin
du Moyen Âge et transformé en problème à l’avènement de la modernité, avec
le déclin des images d’un Monde centré et d’un univers fini.
Moins de vingt-cinq ans séparent la publication du manifeste de Kant,
Réponse à la question : qu’est-ce que les Lumières ? (1784) de l’année où
Madame de Staël achève la rédaction de De l’Allemagne. Les deux textes ont
chacun leur propre et forte notoriété. À y regarder de près, en surmontant la
saine méfiance que suscite le mélange des genres créé par le rapprochement,
la prouesse de Kant tient toute dans sa capacité à faire entendre à son lecteur
la portée littéralement inter-nationale de l’effervescence philosophique
connue depuis des décennies par les nations d’Europe. Le texte de Kant
venait ainsi en position de synthétiseur des différentes voies frayées en
différentes langues, dans des disciplines variées, aussi bien scientifiques
qu’esthétiques, par les Lumières. Grâce à lui, elles se présentaient, pour la
première fois depuis le début des schismes, comme une cause et comme une
perspective unitaires et initiatrices d’un nouveau monde surgissant de
l’ancien, l’accomplissant et le perfectionnant, poussant aussi loin que possible les deux exigences de la raison, celle du raisonnable et celle du rationnel,
aussi bien que celles de la sensibilité devant l’abîme du sublime.
Madame de Staël a fait en revanche Å“uvre de syncrétisme puisqu’elle est
la première à avoir proposé, risquons l’anachronisme, le tableau d’une
culture nationale particularisée et, comme les autres cultures, avide de
singularisation. À l’inverse de Vico, dans la langue des Lumières, elle écoute
les idiomes, le folklore, non la Pentecôte. Pour elle, le concert des cultures est
une vue de l’esprit, non pas sa vie. Sous sa plume, « culture » et « société »
deviennent des biens disponibles, variables selon les latitudes, non pas des
idéaux critiques orientant le travail dans le monde. La philosophie s’y trouve
– déjà – analysée comme une spécificité allemande, parmi d’autres affaires
de « goût », et elle se teinte d’une forte valeur d’exotisme, dans la mesure
même où l’auteur ne considère le mouvement d’ensemble – la circulation des
genres et des formes symboliques – que pour accuser les différences. Certes,
leur somme embrasse les idiosyncrasies au sein d’une seule et même unité,
l’Europe anglaise, française et allemande (Madame de Staël est une comparatiste avant l’heure), mais ce tout a l’apparence d’une mosaïque, qu’un peu
de désordre suffirait à brouiller comme un puzzle renversé. Comparée à celle
de Kant, l’optique s’est inversée : le tout se donne comme la somme de ses
parties – exposé à l’arbitraire des mÅ“urs, dans une sorte d’innocence
capricieuse des tribus de la civilisation.
Ce qui justifie le rapprochement des deux textes, c’est l’interversion
flagrante de la perspective : à la veille de la Révolution, un allemand
sédentaire rédige le testament collectif de plusieurs générations d’Aufklärer
formés en une véritable cohorte des arts et des lettres. Au lendemain de la
Révolution, une libérale française, grande voyageuse, épelle déjà la langue de
l’histoire-psychologie dont s’inspireront plus tard les grandes hagiographies
identitaires de l’historicisme. L’éclectisme se rabat sur un inventaire raisonné des styles, l’esprit des formes n’y est pas la clef d’un champ de
conscience destiné aux polyphonies d’un monde un. De l’esprit de la communauté (de la communauté d’esprit), on est passé aux sortilèges du caractère national. C’est à cette fragmentation propre à l’éclectisme que, toute sa
vie, Nietzsche tentera d’échapper, en imaginant le philosophe européen qui
restaurerait l’esprit de la communauté, qu’incarnent à ses yeux aussi bien le
moraliste français que le présocratique grec, le musicien romantique que le
théoricien du sacrilège : là où, en superficie, l’Å“il ne perçoit que des îlots, le
« philosophe-artiste » (J.-N. Vuarnet) cherche un archipel, ou le construit –
comme un pont ou comme un souterrain, comme un principe critique de
passages et de transitions entre les sections de l’encyclopédie. C’est une
matrice que l’on cherche (une mère et une matière tout à la fois), au sens où
toute culture de principe encyclopédique, comme l’est la nôtre depuis que la
philosophie a dit son dernier mot en grec, est dans l’obligation impérative de
se déterminer périodiquement sur le sens de ces bourgeonnements des arts
et des savoirs.
L’archipel est la forme prise par l’encyclopédie comme période, son
mouvement centripète, à rebours de ses énergies centrifuges – le moment,
donc, où les conflits d’interprétation entre des formes précises du savoir et
du faire prennent la forme aiguë d’un conflit entre la vie subie et les projets
de vie, entre le syncrétisme, qui conserve et collectionne, et la synthèse, qui
ouvre de nouveaux passages dans le taillis des formes de l’expérience et de
l’intuition analogiques. Car l’encyclopédie est tout à la fois structure et
chantier, somme et critique, elle ne cesse de bifurquer en théories et en
pratiques, en musées et en laboratoires, en anthologies et en paradigmes.
L’intensité prise ces dernières vingt années par le débat sur les fins de la
philosophie et ses rapports avec les sciences et les arts déborde de loin ces
querelles d’école que l’on associe par convention aux foyers de diffusion
d’une doctrine ou d’une méthode (l’École de Marbourg, le Cercle de Vienne,
le structuralisme français). Elle récapitule un plus long débat, où c’est le
conflit normal et spontané des disciplines dans l’encyclopédie qui détermine
la périodicité du syncrétisme et de la synthèse. La phase contemporaine de
l’archipel franco-allemand actualise des différends plus anciens, dont on
entend déjà l’écho dans la tension propre aux rapports instables et concurrentiels de la philosophie et de la sociologie, ou de la philosophie et de
l’histoire, ou de la théologie politique et de la philosophie politique – foyers
de tension qui sont le lot ordinaire de l’Europe comme culture encyclopédique, prise entre l’hétérogénéité des savoirs et la visée d’une fin, l’ombre du
sens sur la page du livre. Derrière les stéréotypes lancés par les syncrétistes
(de Madame de Staël à Curtius), il faut entendre aussi les déplacements
risqués par l’esprit de synthèse : le retraitement français des textes de la
philosophie allemande finit par engendrer un mouvement de sens inverse,
comme le montre la trajectoire transfrontalière et transdisciplinaire des
œuvres de Levinas, ou le retour de Freud en langue allemande par le biais de
la traduction des Å“uvres de Lacan. L’esprit de syncrétisme se soucie de la
continuité d’une tradition, l’esprit de synthèse s’avise que toute tradition
vivante résulte d’une décentration, celle qui, à Dvorak interrogé au cours de
son voyage aux États-Unis sur les conditions de possibilité d’une musique
américaine, fit simplement répondre : « the black people ». Comme le savait
Kant, le continent noir de la tradition à venir naît des traverses frayées entre
les villages de l’histoire européenne et de ses arrière-mondes.
[1]
Cf. J. LE R IDER, «
Kultur contre civilisation : Histoire et actualité d’une opposition
franco-allemande », in
Topique. Revue freudienne 52,1993.
[2]
Titre d’un article paru dans
Le Débat 39, mars-mai 1986.
[3]
Pour une bonne part, depuis la publication par Peter Sloterdijk, en 1990, de sa conférence
Versprechen auf Deutsch. Rede über das eigene Land, à laquelle ont répliqué celles de
Günter Grass et de Martin Walser, la géopolitique a brusquement investi le champ littéraire et
philosophique allemand : à la « petite » échelle des différends entre Allemands de l’Est et
Allemands de l’Ouest, comme à la « grande » échelle des entretiens entre nations européennes (à
l’Est, V. Havel obtenant le Prix de la Paix des libraires allemands ou, à l’Ouest, F. Furet se
faisant l’interlocuteur d’E. Nolte), on déchiffre sans peine les contaminations thématiques, qui
connectent spontanément la question locale de l’unification allemande, à travers elle : la
bipolarité transcontinentale de l’Est et de l’Ouest, et à travers celle-ci la question catégoriale de
l’interprétation comparée des totalitarismes.
[4]
In
La Quinzaine Littéraire 8,1966. Toute assertion de ce genre tient lieu de définition
normative des tâches et de l’histoire de la philosophie. La perception « allemande » de la
philosophie peut être aussi bien introjectée du côté français : « [...] la philosophie française,
discipline non nationale par définition [...] », écrit ainsi J.-P. Lefebvre, « L’introduction de la
philosophie allemande en France au XIX
e siècle. La question des traductions »,
in M. ESPAGNE et
M. W ERNER,
Transferts.
Les relations interculturelles dans l’espace franco-allemand ( XVIII e -
XIX e siècle), Paris, Recherche sur les civilisations, 1988, p. 465.
[5]
Paris, PUF, 1986.
[6]
Le Jardin des malentendus, Arles, Actes Sud, 1990.
[7]
H. MESCHONNIC, « Poésie contemporaine », in
Le Jardin des malentendus, op. cit.,
p. 378-380.
[8]
J.-P. LEFEBVRE, Préface à l’
Anthologie bilingue..., Paris, Gallimard, Édition de la
Pléiade, 1995, p. IX.
[9]
B. CASSIN, préface de
De l’intraduisible en philosophie, Rue Descartes 14, Paris, Albin
Michel, 1995, p. 9.
[10]
Cf.
Cahiers du Collège International de Philosophie, Paris, Osiris, 1987.
[11]
F. VEZIN, « Traduire Heidegger : le mot Dasein », in
Le Débat 40, mai-septembre 1986.
On comparera avec la démonstration faite par J.-P. Faye des raisons qui interdisent de traduire
le terme
völkisch – de lui donner, autrement dit, un équivalent français (
Les Langages
totalitaires, Paris, Hermann, 1972).
[12]
Cf. G. GUEST, « Remarques sur la destruction », in
L’enseignement par excellence.
Hommage à François Vezin, sous la dir. de Pascal David, Paris, l’Harmattan, p. 91-130. En
particulier la page 105 : « La question se pose aujourd’hui de savoir si le redressement prétendu
de la première traduction par la seconde – celui, donc, de l’imprudente «
destruction » initiale
en quelque plus procédurière que franchement destructive «
déconstruction » – ne se fait pas au
prix d’un malentendu encore plus grave et de proportions proprement «
historiales » dont la
philosophie française mettra plus longtemps encore à se remettre. »
[13]
Assertion d’autant plus savoureuse que, ce jour-là, Heidegger revenait tout juste
d’un séminaire et d’un séjour de deux semaines chez René Char, en compagnie de Jean
Beaufret.
[14]
Marc B. DE L AUNAY, « Lettre à un collègue allemand », in
Le Débat 72, nov.-déc. 1992.
[15]
Art. « Esprit/Geist » in
Le jardin des malentendus, op. cit.
[16]
« Rapport sur l’état des études hégéliennes en France », in
Revue d’histoire de la
philosophie, avril-juin 1931. Réédition Gallimard en 1971.
[17]
On peut considérer deux des textes de leurs animateurs comme la première « charte » de
ces programmes de recherche : de M. E SPAGNE et M. W ERNER, « La construction d’une référence
culturelle allemande en France. Genèse et histoire (1750-1914) », in
Annales ESC 4,1987 et
Transferts. Les relations interculturelles dans l’espace franco-allemand ( XVIII e et XIX e siècle),
op. cit. Mais il ne s’agit pas d’un cas isolé : cf. la revue
Romantisme 73, cahier consacré à
« France-Allemagne. Passages/partages), ou la revue
Genèses. Sciences sociales et histoire 14
(cahier consacré à « France-Allemagne. Transferts, voyages, transactions »), ou encore le
Bulletin d’information de la Mission historique française en Allemagne 19 (décembre 1989). Ou
encore, pour l’Allemagne de l’Est, l’étude minutieuse de la réception de la littérature française
du XX
e siècle dans l’ex-RDA : Danielle R ISTERUCCI,
France-RDA : Anatomie d’un transfert
littéraire 1949-1990, Berlin, Berne, New York, Peter Lang, 1999.
[18]
Tumulte 13,1989 (le même cahier faisant par ailleurs le point sur la réception allemande des livres de Michel Foucault, les premières traductions allemandes remontant au début
des années 70).
[19]
Qui n’a pas été insensible à la proximité des deux frontières, celle des pays – la France
et l’Allemagne – et celle des disciplines – la philosophie et la sociologie –, comme en témoigne
le titre d’un de ses premiers ouvrages,
La Philosophie critique de l’histoire. Essai sur une
théorie allemande de l’histoire, Paris, 1950.
[20]
« Max Weber. Un homme. Une
Å“uvre »,
Annales histoire économique et sociale 1,
1929.
[21]
« De Weber à Nietzsche », in
Archives européennes de sociologie 5,1964.
[22]
La Sociologie de Max Weber, Paris, PUF, 1966.
[23]
W. HENNIS :
la Problématique de Max Weber, trad. Liliane Deroche-Gurcel, PUF,
1966; W. MOMMSEN :
Max Weber et la Politique allemande 1890-1920, trad. Jean Amsler,
Jean-Rodolphe Amsler, Delphine Bechtel, Marie-Thérèse Croy et Catherine Sauvat, Paris, PUF,
1986; D. K AESLER :
Max Weber. Sa vie, son œuvre, son influence, trad. Philippe Fritsch, Paris,
Fayard, 1996.
[24]
Cf. M. POLLAK, « Max Weber en France. L’itinéraire d’une
Å“uvre », in
Cahiers de
l’Institut d’Histoire du Temps Présent 3,1986 et « Traduction et réception : le cas de Max
Weber », in
Préfaces 7,1988.
[25]
Tumulte 16,1991, a publié le texte du dialogue noué autour de
Les deux corps du roi
(Paris, Gallimard, 1989) par B. Barret-Kriegel, A. Boureau, E. Laurent et Ph. Genet.
[26]
Les Promesses du monde, Paris, Gallimard, 1996.
[27]
Les premières traductions allemandes surgissent en gerbe à partir de 1986 (année de la
parution en allemand du
Sade; puis 1987 :
Thomas l’Obscur et
L’Attente, l’oubli ainsi que
Michel Foucault; 1988 :
L’Arrêt de mort et
Le Livre à venir; 1991 :
L’Entretien infini; 1993 :
Le Dernier à parler et
De Kafka à Kafka). De manière générale, on relève très souvent, dans la
politique de traduction des deux pays, ce rythme d’une longue période de latence suivie d’une
floraison brusque de traductions. Du côté français, nous l’avons déjà signalée pour des auteurs
comme Weber ou Adorno. Ajoutons-y le cas de Heiner Müller pour les contemporains, de
Heimito von Döderer (4 titres traduits en moins de 10 ans), d’Arno Schmidt ou d’O. Horvath
pour les deux générations précédentes (le théâtre complet paraît en traduction à partir de 1988).
Du côté allemand, phénomène similaire : on traduit Lucien Goldmann à partir de 1984, Pierre
Klossowski à partir de 1982, Roger Caillois à partir de 1982, Gaston Bachelard à partir de 1984,
Emmanuel Levinas, massivement, à partir de 1997. Nous ne pouvons présenter ici de tableau
systématique. Contentons-nous d’indiquer que tous les cas que nous avons testés présentent la
même structure chronologique : longue période de silence (d’incubation ?), suivie d’une
période de traduction intense d’un auteur. Une recherche systématique fait apparaître des
exceptions (Lévi-Strauss en Allemagne, Enzensberger ou Botho Strauss en France sont traduits
sans délai notable) – qu’il y aura lieu d’interroger au cas par cas et en contexte.