Archives de Philosophie
Centre Sèvres

I.S.B.N.sans
240 pages

p. 291 à 309
doi: en cours

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Tome 65 2002/2

2002 Archives de Philosophie

Brentano et le positivisme

Roger Schmit Centre universitaire de Luxembourg
En 1869, le jeune Brentano (1838-1917) consacre une étude à Auguste Comte (1798-1857), dans laquelle il rend un vibrant hommage au fondateur du positivisme. La question de la métaphysique mise à part, l’étude fait apparaître des affinités profondes entre le positivisme comtien et la philosophie de Franz Brentano : chez les deux penseurs on rencontre en fait le même refus de séparer la philosophie de la science. Au-delà de ces affinités qui existent au départ, la lecture de Comte aura durablement marqué la pensée de Brentano. Tout ceci explique pourquoi l’héritage de Brentano a pu jouer un rôle certain dans l’avènement du néo-positivisme dans la Vienne des premières décennies du XX e siècle. La position particulière que Brentano occupe aussi bien par rapport au positivisme ancien qu’au néo-positivisme soulève deux problèmes majeurs. Le premier a trait au rôle que Brentano a pu jouer dans la transmission de l’idéal positiviste. Le second, plus fondamental, se rapporte aux liens généralement sous-estimés qui existent entre le néo-positivisme et la philosophie positiviste de Comte. Mots-clés : Positivisme, Néopositivisme, Philosophie des sciences, Métaphysique, Psychologie. In 1868 the young Brentano (1838-1917) publishes a very laudatory essay on Auguste Comte (1798-1857). If we except the question of metaphysics, the study reveals deep affinities between Comte’s positivism and the philosophy of Brentano : both philosophers indeed decline to separate philosophy from science. Beyond these affinities, the study of Comte’s work left its mark on Brentano’s thinking. This fact explains that his philosophy played an important part in the birth of neo-positivism in Vienna in the first decades of the 20th century. The peculiar position Brentano holds in relation to Comte and the Vienna Circle raises two major problems. The first relates to the part Brentano may have played in the transmission of Comte’s ideas to Austrian philosophy. The second is more fundamental and pertains to those relations which exist between neo-positivism and Comte’s work and which are generally underestimated.Keywords : Positivism, Neopositivism, Philosophy of science, Metaphysics, Psychology.
 
L’apologie du positivisme
 
 
L’étude Auguste Comte und die positive Philosophie de Brentano est le fruit d’une fréquentation plus assidue de l’œuvre de Comte. Elle est, en effet, à mettre en relation directe avec un cycle de conférences publiques, portant sur la philosophie de Comte et tenues en 1869 à Wurzbourg, où Brentano enseigne alors à titre de Privatdozent. Initialement, sept articles étaient prévus, mais un seul sera effectivement publié, la revue Chilianeum cessant toute parution à partir de 1870 [1].
L’étude en question doit être comptée parmi les tout premiers travaux en langue allemande consacrés à Auguste Comte. Malgré les critiques qu’elle formule, elle se lit comme un véritable hommage au fondateur du positivisme. Auguste Comte n’y est-il pas cité au nombre des plus éminents penseurs du XIXe siècle [2] ? Face à l’idéalisme qui domine alors en Allemagne, le positivisme est salué comme un renouveau authentique, capable de régénérer la philosophie en l’engageant sur la voie sûre de la science. À première vue, les visées de Comte s’accordent entièrement avec l’esprit qui préside aux thèses d’habilitation que Brentano a présentées en 1866 à Wurzbourg. La quatrième thèse notamment refuse de séparer la philosophie de la méthode scientifique et stipule : « Vera philosophiae methodus nulla alia nisi scientiae naturalis est ». Toutefois, il serait erroné d’en conclure que Brentano s’aligne complètement sur les vues de Comte. Bien au contraire, il opposera à celui-ci quelques critiques fondamentales dont il ne se départira jamais.
Au moment de la parution de l’article, la pensée d’Auguste Comte demeure encore entièrement à découvrir par les lecteurs allemands. À cet égard, dit Brentano, l’Allemagne présente un retard considérable par rapport à la France et aussi à l’Angleterre. Longtemps négligé en France au profit de l’éclectisme grandiloquent des Royer-Collard, Cousin et Jouffroy, le positivisme est devenu entre-temps très influent dans ces deux pays. Brentano reconnaît que, par l’intermédiaire de la philosophie anglaise, les idées de Comte commencent aussi à gagner lentement l’Allemagne, bien que le public y continue à en ignorer l’origine réelle. Pour combler cette lacune, Brentano entreprend d’exposer les principes du positivisme aux lecteurs allemands. L’étude prend très vite la tournure d’une apologie du positivisme. Non seulement celui-ci développe une conception plus scientifique de la philosophie, mais, en évitant l’idéalisme et le scepticisme, il préserve encore les bases de la science, contrairement à ce qu’affirment ses détracteurs.
Tout d’abord, le positivisme s’oppose au kantisme, et ceci en dépit de points de convergence manifestes tels que le phénoménalisme et le refus de la connaissance absolue. En effet, le concept de phénomène chez Comte ne renvoie pas à la chose en soi, mais désigne simplement un fait particulier par opposition à la loi générale. Ensuite, dans l’esprit de Comte, la connaissance a pour objet la réalité même, ce qui défend de voir dans le positivisme un idéalisme ou même un scepticisme. Comte renvoie dos à dos les défenseurs d’une conception absolue de la connaissance en même temps que les sceptiques. Contre les premiers, il souligne la relativité de la connaissance par rapport à notre organisation sensorielle et notre localisation dans le monde. La position de Comte implique, entre autres, que l’objet n’est jamais connaissable dans sa totalité [3]. Contre le scepticisme, Comte affirme la possibilité du progrès scientifique, défini comme élargissement de notre connaissance du réel en même temps qu’unification de notre savoir.
Le point crucial sur lequel Comte et Brentano s’accordent est que l’un et l’autre concèdent la possibilité d’une connaissance des relations réelles entre les phénomènes : « Und was anderes also bleibt, das uns von ihnen [i.e. : les sceptiques] unterscheiden könnte, wenn nicht die Behauptung der Erkenn-barkeit der wahren Verhältnisse der Dinge ? » [4]
D’autre part, en affirmant la priorité de la théorie par rapport à l’observation, Comte s’écarte nettement de la voie de l’empirisme anglo-saxon. Brentano s’attache à montrer que Comte, à l’opposé de Hume, ne rejette pas la notion de cause comme vaine, mais qu’il nie seulement que la nature intime de la causalité soit connaissable. En ce sens, dit-il, Comte défend exactement le même point de vue que la science dont la fonction n’est pas de dire pourquoi ni comment les « forces causales » agissent, mais simplement d’expliquer les phénomènes singuliers en les rattachant à des lois générales. Brentano cite l’exemple de la gravitation des corps. La science n’a pas la prétention de nous enseigner l’essence de l’attraction, c’est-à-dire le pourquoi de ce phénomène. Mais on ne saurait nier qu’elle précise quand même que la cause de l’attraction de deux corps réside effectivement dans ces deux corps et dans leur position réciproque. En ce sens, on peut dire, conclut Brentano, que ni la science ni le positivisme ne contestent réellement la notion de causalité en soi [5].
Brentano voit certainement juste en affirmant que Comte évite le piège du scepticisme. En revanche, il est évident que la critique positiviste va nettement plus loin que Brentano ne l’admet et qu’elle affecte effectivement la notion de causalité. En effet, dans la mesure où la loi des trois états associe la notion de causalité à un type de pensée dépassé, celle-ci est forcément frappée de suspicion [6].
 
La question de la métaphysique
 
 
Il est donc certain que la critique positiviste atteint, au-delà de la notion de causalité, la métaphysique. Avec les causes premières, la métaphysique et la théologie sont éliminées en même temps. Or, c’est précisément cette conséquence que Brentano récuse. Comme nous venons de le voir, le positivisme, à ses yeux, ne rejette pas la notion de causalité, mais s’insurge seulement contre l’idée que l’essence du nexus causal soit connaissable. Il en découle pour Brentano qu’au fond le positivisme reste parfaitement compatible avec la position métaphysique du théisme. À ce titre, l’explication de l’origine de l’univers par l’existence d’un principe divin n’implique pas encore l’affirmation que nous ayons une connaissance de la nature ou de l’action dudit principe.
Chez Brentano, l’usage transcendant du concept de causalité est justifié au moyen d’un raisonnement par analogie. L’exigence d’expliquer l’existence de l’univers par un principe divin est à considérer comme aussi rationnelle que le fait de rendre compte des mouvements volontaires du corps par notre volonté. Il est vrai que l’action de l’esprit sur le corps reste inexplicable en elle-même. Mais ceci, note Brentano, caractérise de façon générale le lien causal et ne saurait en conséquence rendre illégitime l’usage courant du concept de causalité [7]. Soucieux de réconcilier le positivisme avec la métaphysique, Brentano estime que le fond de la pensée de Comte est moins anti-métaphysique qu’il n’y paraît. Loin de nier l’existence de Dieu, Comte rejetterait en réalité seulement le principe d’une démonstration scientifique de l’existence de Dieu et la possibilité de connaître l’essence divine. Aux yeux de Brentano, le fait que Comte considère l’explication théiste de l’univers comme plus probable que l’hypothèse mécaniste constitue une preuve supplémentaire que Comte n’est pas hostile à la métaphysique en soi.
L’opposition entre le positivisme et l’explication métaphysique, Brentano la considère comme étant plus apparente que réelle et due principalement à une ambiguïté terminologique. Il fait observer qu’initialement les concepts de théologie et de métaphysique possèdent un sens très spécifique chez Comte et désignent les types d’explication qui reposent sur la fiction d’entités censées avoir une existence réelle dans les choses (die personenfingierende Erklärungsweise; die entitätenfingierende Erklärungsweise). Ces deux modes de pensée sont évidemment invalidés par le stade positif. Mais l’inconséquence de Comte consisterait à rejeter, avec ces deux modes de pensée dépassés, la théologie et la métaphysique dans leur ensemble [8].
Sans doute, la gageure de réconcilier le positivisme avec la métaphysique, telle qu’elle apparaît chez Brentano, est à considérer comme avortée ab ovo. Non seulement elle déconcerte au plus haut degré, mais elle fait également violence aux textes de Comte. Contrairement à ce que pense Brentano, Comte dénie à la notion classique de causalité toute force explicative au sens positif ou scientifique, ce qui équivaut à une condamnation sans appel de la métaphysique. Sans doute, Brentano a-t-il très vite pris conscience de l’incompatibilité irrémédiable entre le positivisme et la théologie, ce qui pourrait expliquer pourquoi il renonce en fin de compte à la publication de la suite des articles initialement prévus [9].
 
La classification des sciences, ordre historique et ordre systématique
 
 
La Psychologie vom empirischen Standpunkt (1874) reprend, tout en y apportant quelques modifications substantielles et sans même citer le nom de Comte, la classification exposée dans le Cours de philosophie positive. Brentano accepte le principe directeur de la classification comtienne, à savoir le principe de simplicité ou de généralité, suivant lequel la place de chaque science est fonction de la complexité (simplicité) des phénomènes étudiés [10]. La classification retrace l’ordre historique dans lequel les différentes sciences se sont constituées en même temps qu’elle reflète l’ordre de subordination qui les relie. En ce sens, elle s’inscrit manifestement dans le projet positiviste de l’unification de la science : en expliquant les relations de dépendance entre les différentes sciences, la philosophie positive dévoile leur unité profonde.
Chez Comte, la série encyclopédique embrasse cinq sciences dans l’ordre de la complexité croissante, à savoir l’astronomie, la physique terrestre, la chimie, la biologie et la sociologie, les mathématiques possédant un statut à part. Dans la mesure où la terre est comprise dans le système global de la nature, la physique terrestre est considérée par Comte comme une modification de l’astronomie. Les phénomènes chimiques, à leur tour, sont plus complexes que les phénomènes physiques, car chaque réaction chimique est soumise aux lois physiques et présente en outre des caractéristiques propres qui modifient l’action des agents précédents. Dans le même ordre d’idées, les phénomènes de la vie apparaissent comme des modifications des phénomènes naturels en général et les phénomènes sociaux comme des modifications des phénomènes de la vie. Pour Comte, l’homme social représente le phénomène le plus compliqué de la nature.
Cependant, Brentano n’adopte pas simplement la classification comtienne. Il remplace l’astronomie par les mathématiques. Cette modification supprime la distinction quelque peu artificielle entre la physique céleste et la physique terrestre et tient compte du fait que les lois de la mécanique sont formulées dans le langage mathématique.
La seconde rectification est plus importante encore et consiste à substituer la psychologie à la sociologie. Dans la mesure où Comte réduit la psychologie à la sociologie, la psychologie n’apparaît pas dans sa classification. Brentano, au contraire, considère la psychologie comme la science la plus complexe et la plus haute. Bien qu’elle soit encore peu développée, la psychologie est promise à un grand avenir [die Wissenschaft der Zukunft]. Son rapport privilégié à l’homme en même temps que ses possibilités pratiques, encore inexploitées, la destinent à jouer un rôle éminent dans la société future [11]. Tout ceci explique que Brentano considère la sociologie comme une partie intégrante de la psychologie et qu’il ne la mentionne pas dans l’échelle des sciences.
Chez Comte comme chez Brentano, les mathématiques occupent une position privilégiée et sont considérées comme le fondement de toutes les autres sciences. Toutefois, cette prééminence, fondée sur le fait qu’elles forment le point de départ pour les autres sciences, n’implique nullement l’adhésion à l’idée cartésienne de la mathématisation uniforme de l’expérience. Ni Comte ni Brentano ne mettent en question l’autonomie et la spécificité des différentes sciences fondamentales. Dans le même ordre d’idées, Brentano oppose la simplicité des mathématiques à la complexité de la psychologie et affirme l’irréductible spécificité de la seconde. Pour Comte, les mathématiques sont essentiellement une science du réel. Leur spécificité par rapport aux autres sciences de la nature doit être vue dans la généralité de leur objet qui réside dans les relations entre les « phénomènes quelconques ». En outre, les mathématiques servent d’instrument aux autres sciences auxquelles elles fournissent procédures formelles et schèmes d’organisation. En raison de leur fonction instrumentale, Comte considère la partie abstraite des mathématiques « comme une immense extension admirable de la logique naturelle » [12].
Pour Brentano, la science mathématique pose avant tout un problème au niveau de la loi des trois états. Dans l’optique de Comte, toutes les sciences sans exception parcourent l’état théologique et l’état métaphysique avant d’atteindre le stade positif. Or, Mill avait déjà remarqué que leur abstraction semble conférer aux mathématiques une position à part, qui les met à l’abri de toute contamination théologique et métaphysique. En prenant la défense de Comte, Brentano souligne qu’une caractéristique aussi fondamentale n’aura pas échappé à Comte, qui a enseigné les mathématiques à l’École Polytechnique. La raison pour laquelle celui-ci étend la loi des trois états jusqu’aux mathématiques semble être qu’il y englobe également la mécanique pour laquelle l’évolution tripartite est plus évidente [13].
Cette démarche est assez symptomatique du jugement que Brentano porte sur la loi des trois états. Pour l’essentiel, cette loi trouve son approbation et s’accorde, à part quelques restrictions, avec sa propre vue de l’histoire des idées. Les restrictions formulées dans l’étude Auguste Comte und die positive Philosophie portent principalement sur le développement rectiligne des connaissances humaines, tel que le postule Comte. Brentano relève que la pensée humaine est sujette à des régressions et à des rechutes, si bien que l’histoire des sciences n’est pas seulement faite d’avancées, mais aussi de périodes de déclin et de décadence. L’erreur de Comte consisterait précisément à ne prêter aucune attention à ces dernières. Toutefois, cette critique ne met pas en cause le principe de base de la philosophie positive, suivant lequel la marche de la science reste, dans son ensemble, soumise à un mouvement progressif [14].
Dans le même contexte, Brentano expose succinctement son propre schéma de l’évolution de la philosophie tout en rappelant que, sur le point de la métaphysique, l’opposition à Comte reste irréductible. Conformément à ce schéma, la philosophie est passée par trois cycles successifs (la philosophie antique, médiévale et moderne) de quatre phases chacune. Au cours de chaque cycle, une phase initiale de recherche (Forschung), qu’il qualifie encore de positive, est suivie de trois phases de dégénérescence : la phase du développement (Ausbildung), la phase du scepticisme (Skepsis) et la phase du mysticisme (Mystik) [15]. Pour ce qui est de la philosophie moderne, la phase ultime de la décadence semble effectivement atteinte avec le panthéisme de Schelling et de Hegel. Brentano assigne à son temps la tâche de reconduire la philosophie à une forme de pensée plus positive [16]. À ses yeux, la méthode positive n’est pas nouvelle dans le domaine de la philosophie puisqu’on la rencontre déjà chez une série de penseurs tels qu’Aristote, saint Thomas ou Bacon, tous les trois soucieux de faire valoir les droits de l’observation.
 
La psychologie du point de vue empirique
 
 
L’influence d’Auguste Comte est encore perceptible au niveau de la définition de la psychologie qu’on trouve dans l’œuvre maîtresse de Brentano, la Psychologie vom empirischen Standpunkt. À première vue, cette affirmation paraît paradoxale en raison même de l’hostilité de Comte envers toute psychologie fondée sur l’observation interne.
Cependant, dès les premières pages de l’ouvrage, nous rencontrons les deux idées directrices du positivisme : le thème de l’unification de la science et l’affirmation de sa positivité. L’objectif de Brentano est d’unifier la psychologie : « An die Stelle der Psychologien müssen wir eine Psychologie zu setzen suchen » [17]. Corrélativement, Brentano s’insurge contre la conception classique qui voit dans la psychologie la science de l’âme et il définit celle-ci comme la science des phénomènes psychiques. La psychologie, du moins la psychologie scientifique, n’a pas le droit d’outrepasser le domaine des phénomènes. Son objet n’est pas l’âme-substance au sens d’un hypothétique support des états, manifestations et propriétés psychiques, une telle entité n’existant que comme pure fiction : « So ist sie [die Substanz] offenbar kein Gegenstand der Wissenschaft... Eine Seele gibt es nicht, wenigstens nicht für uns; eine Psychologie kann und soll es nichtsdestoweniger geben; aberum den paradoxen Ausdruck von Albert Lange zu gebraucheneine Psychologie ohne Seele » [18].
Cette définition surprend évidemment dans le contexte de la Psychologie vom empirischen Standpunkt qui reste, après tout, entièrement imprégnée de la pensée aristotélicienne [19]. La préface n’annonce-t-elle pas le dessein de traiter le problème de l’immortalité de l’âme, problème métaphysique s’il en est ?
Mais c’est surtout la façon dont Brentano caractérise la nature des actes psychiques qui s’inspire nettement d’Aristote. Ainsi le principe fondamental de la psychologie brentaniste, suivant lequel tout phénomène psychique est ou une représentation ou fondé sur une telle représentation, est d’origine aristotélicienne. La même remarque s’applique à la thèse qui veut que nos actes psychiques aient une double visée et se rapportent aussi bien à un objet premier qu’à eux-mêmes (i. e. : l’objet secondaire). De même, l’idée que les phénomènes psychiques constituent des actes est à mettre au compte de la lecture d’Aristote et est dérivée directement de la notion d’être en acte. Enfin, la doctrine de l’inexistence intentionnelle, selon laquelle l’objet représenté n’est pas réellement présent dans l’acte de la représentation, est influencée par la théorie aristotélicienne de la perception [20].
À la lumière de tous ces points de convergence, on mesure pleinement la rupture que la définition de la psychologie donnée dans Psychologie vom empirischen Standpunkt représente par rapport à la psychologie substantialiste d’Aristote. Cette définition se situe dans le prolongement direct de l’étude sur Comte, où Brentano souligne déjà le caractère métaphysique, c’est-à-dire fictif, de certaines doctrines fondamentales de la philosophie d’Aristote, telles que les théories de la substance et de l’accident, de l’acte et de la puissance. Pour Brentano, il est évident que la psychologie devra être développée comme science des phénomènes psychiques.
En revanche, Brentano ne suit pas Comte dans son rejet de la psychologie basée sur l’introspection. Dans le Cours de philosophie positive, Comte récuse la notion d’expérience interne comme impossible [21]. En effet, dans le cas de l’observation de l’esprit par lui-même, une condition essentielle de l’observation n’est pas réalisée, qui est la séparation de l’objet et du sujet de l’observation. Selon Brentano, cette critique ne porte pas, car elle néglige complètement la distinction entre la perception interne (die Wahrnehmung) et l’observation interne (die Beobachtung), distinction fondée sur la double visée de la conscience. Conformément au principe de l’intentionnalité, toute conscience est conscience de quelque chose, c’est-à-dire est primairement dirigée sur un objet. Autrement dit, l’acte en soi ne saurait être saisi indépendamment de l’objet sur lequel il est dirigé. Cette caractéristique des actes psychiques implique que ceux-ci ne sont pas observables au sens des objets physiques, comme le souligne à juste titre Comte. Mais elle n’empêche pas que ces mêmes actes nous soient accessibles dans la perception interne comme conscience (objet) secondaire [22]. Pour Brentano, cette perception interne, dotée à ses yeux d’une évidence immédiate et infaillible, doit constituer la base première et la méthode fondamentale en psychologie.
Dans la mesure où il cherche à développer une science autonome des phénomènes psychiques, Brentano rejette le point de vue comtien, qui consiste à fonder la psychologie sur la physiologie et à remplacer l’étude des phénomènes psychiques par l’étude de la localisation des fonctions cérébrales (la phrénologie). Par contre, Brentano fait des emprunts manifestes au Système de politique positive ou Traité de sociologie instituant la Religion de l’Humanité (1851-1854) de Comte, où celui-ci cherche à intégrer la psychologie dans la sociologie. Toujours hostile à la méthode de l’observation interne, Comte y insiste sur l’importance de la méthode historique, de la psycho-pathologie et de la psychologie animale. La Psychologie vom empirischen Standpunkt de Brentano reprend ces trois thèmes. Non seulement la psychologie doit étudier les psychismes élémentaires de l’enfant et de l’animal, mais aussi les maladies mentales. En plus, la psychologie ne saurait renoncer à l’étude historique, l’histoire des individus comme des collectivités étant riche en leçons de psychologie [23].
Cependant, l’apport fondamental de Brentano à la psychologie ne réside pas dans ces investigations génétiques, mais dans sa conception de la psychologie descriptive. Bien que celle-ci soit déjà annoncée dans la Psychologie vom empirischen Standpunkt, la distinction explicite entre la psychologie descriptive (Psychognosie) et la psychologie génétique n’apparaît que vers 1887. Contrairement à la seconde, la première est considérée comme capable de s’élever à des lois universelles à caractère apodictique. De telles lois s’expriment sous forme négative et apparaissent déjà au niveau de la Psychologie vom empirischen Standpunkt. Qui plus est, Brentano estime que la psychologie descriptive est plus fondamentale que la psychologie génétique puisque l’explication causale des phénomènes psychiques présuppose nécessairement leur distinction et leur description adéquates.
 
Un chapitre oublié dans l’histoire de la réception du positivisme
 
 
Il est généralement admis que c’est la lecture de l’ouvrage de John St. Mill Auguste Comte and positivism (1865) qui a amené Brentano à l’étude de la pensée de Comte. Effectivement, au début de l’année 1872, dans une lettre pleine de reconnaissance, Brentano remercie J. St. Mill de lui avoir révélé l’œuvre de Comte [24]. En plus, comme l’atteste sa bibliothèque personnelle, Brentano était en possession de la traduction française de l’ouvrage de Mill.
Malgré ces faits, on ne peut, a priori, écarter l’hypothèse d’autres ponts entre Brentano et la philosophie de Comte. Ainsi, le beau-frère de Brentano, Théophile Funck-Brentano (1830-1906), fait-il paraître en 1869 un opuscule intitulé La pensée exacte en philosophie, dans lequel il critique sévèrement le positivisme. Complètement oublié de nos jours, Funck-Brentano est l’auteur d’une série d’ouvrages philosophiques, dont Philosophie et lois de l’histoire (Paris,1859) [25]. Ses préférences philosophiques vont manifestement à l’éclectisme, alors en vogue en France et fustigé par Brentano. Il est à présumer qu’au cours de ses études de médecine à Paris, Théophile Funck a pris goût à la philosophie et qu’à la même occasion il est aussi entré en contact avec les idées de Comte.
La question se pose dès lors si Funck-Brentano a pu faire découvrir le positivisme à Brentano. À ce propos, il convient de souligner que l’opuscule La pensée exacte en philosophie porte en exergue à la deuxième partie une dédicace à Brentano : « À Monsieur Franz Brentano. La philosophie et les mathématiques sont des sciences sœurs; c’est votre conviction, cher beau-frère, comme la mienne. Aussi je vous dédie ce petit traité en forme exacte, avec d’autant plus de plaisir que vous en serez le meilleur juge. » D’autre part, nous savons que Théophile Funck avait offert un exemplaire de l’ouvrage à son beau-frère [26]. Bien que nous ignorions à peu près tout des relations intellectuelles entre les deux hommes, il semble toutefois qu’ils ne partageaient pas les mêmes convictions philosophiques.
La première partie de l’opuscule a la forme du dialogue et oppose quatre personnages : le sceptique, l’idéaliste, le positiviste et l’étranger. Médecin comme Funck-Brentano, l’étranger expose le point de vue de l’auteur. Tout en présentant Comte comme «...un penseur hardi et profondément logique », qui, « frappé du vide des rêves idéalistes... voulut découvrir une méthode plus exacte », le chapitre Les croyances du positiviste constitue un véritable réquisitoire contre le positivisme [27].
La loi des trois états est rejetée au nom de l’unité de la pensée et de l’identité des lois intellectuelles [28]. Aux yeux de Funck-Brentano, elle ne représente qu’un dogme sans le moindre fondement : « Cette loi et ses conséquences me paraissent... également arbitraires, hypothétiques, subjectives, métaphysiques et tout ce que vous voudrez, mais rien moins que positives. » [29] Funck-Brentano s’en prend également au caractère artificiel de la classification des sciences [30]. Enfin, en se fixant le but de formuler les règles d’une méthode universelle de la découverte, Comte, comme Bacon avant lui, se nourrirait d’illusions pour la simple raison que la méthode scientifique ne se laisse pas enfermer dans « une règle positive » : « Ainsi vouloir soumettre la mobilité insondable et toute l’immensité de ce travail constant, soutenu, sans trêve, de la pensée humaine dans les siècles, à une pauvre classification, c’est... aussi peu comprendre la grandeur et la puissance du génie humain, que les conditions les plus élémentaires de ses progrès » [31]. Toujours selon Funck, Comte néglige totalement la complexité de l’histoire des sciences en même temps que les multiples transferts de connaissances qui s’opèrent entre les différents domaines du savoir.
Mais avant toute chose, l’auteur récuse la réduction empiriste de la connaissance au seul monde des phénomènes. Il convient toutefois de noter à la décharge de Comte que celui-ci n’a jamais défendu l’empirisme plat, qu’y voit Funck, ni surtout conçu le projet de définir une logique de la découverte. En conclusion, Funck reproche à Comte de concevoir un projet qui présente tous les caractères d’une religion nouvelle et qui verse dans le dogmatisme le plus pur.
Il est manifeste que tout sépare cette critique radicale du jugement plus nuancé et plus juste qu’on trouve chez Brentano. Tout en attestant un esprit cultivé, l’opuscule de Funck-Brentano n’atteint jamais la profondeur ni la rigueur des écrits de Brentano. Ceci nous permet en même temps d’apporter une réponse à la question posée plus haut : alors que rien ne permet d’exclure la possibilité que Funck-Brentano, malgré tout, ait pu attirer l’attention de Brentano sur l’œuvre de Comte, ce fait ne semble avoir influencé d’aucune façon les vues que Brentano développe sur le positivisme.
 
La postérité néo-positiviste
 
 
L’histoire des idées ne saurait renoncer à la recherche des sources et des filiations conceptuelles. Or, pour naturelle qu’elle paraisse, cette forme de l’historiographie soulève des problèmes méthodologiques certains. N’étant jamais entièrement à l’abri de la réduction abusive, le recours aux concepts de préformation et d’anticipation risque de méconnaître la spécificité et la nouveauté des idées. À la limite, il nie même l’idée de progrès intellectuel. Non moins réel est le danger de la dispersion. Le retour aux sources, en raison de leur pluralité, ne porte-t-il pas atteinte à l’unité interne de toute pensée philosophique ? D’autre part, la référence aux précurseurs soulève le problème épineux de départager non seulement les influences directes et les influences lointaines, mais aussi les influences essentielles de celles qui sont seulement accessoires.
L’histoire du positivisme logique illustre parfaitement ces difficultés. À la fois héritier de l’empirisme classique (de Bacon à Hume), du positivisme du XIXe siècle (Comte et Mill) et du courant logiciste (Bolzano et Frege), le positivisme intègre encore bien d’autres influences, comme celles de Brentano, Mach, Duhem, Poincaré, Einstein, Russell et Wittgenstein, sans qu’il soit réductible à aucune d’entre elles. Bien qu’ils soient pleinement assumés par tous les néopositivistes, les liens de filiation entre le positivisme ancien et le néo-positivisme sont loin d’être clairs.
Ceci est souligné par le fait que l’appellation même de néo-positivisme soulève déjà des problèmes. Comme le terme positivisme logique, proposé à l’origine par Herbert Feigl, elle ne fut jamais entièrement acceptée par les membres du Cercle de Vienne et fut employée par ses critiques et ses historiens plutôt que par ses adeptes. Accueillie avec bien des réticences par les uns, elle fut carrément refusée par d’autres, comme par exemple Otto Neurath. Celui-ci justifie son rejet, entre autres, par la subsistance de résidus métaphysiques dans la philosophie de Comte [32]. Sensibles à ce qui les sépare du positivisme ancien, les néo-positivistes donnent la préférence aux termes empirisme rationnel ou empirisme logique. Ces termes soulignent le rôle prépondérant qui, dans le néo-positivisme, revient à l’analyse logique, complètement absente dans la philosophie de Comte, en même temps qu’ils reconnaissent la dette du Cercle de Vienne envers l’empirisme anglo-saxon, dont l’influence semble avoir été plus importante que celle de Comte.
Malgré les réserves formulées par Neurath, le Cercle de Vienne voit en Auguste Comte un précurseur. Le manifeste Wissenschaftliche Weltauffassung : Der Wiener Kreis, paru en 1929 et rédigé par Carnap, Hahn et Neurath, reste encore relativement discret au sujet du rôle joué par Comte dans l’avènement du néo-positivisme. Son nom apparaît seulement dans la liste des penseurs empiristes et positivistes étudiés et discutés plus systématiquement au sein du Cercle. En revanche, l’influence exercée par Brentano est présentée comme tout à fait déterminante. Par son opposition à Kant et par l’importance qu’il accorde aux recherches logiques, Brentano aurait directement préparé le terrain au néo-positivisme. Autre fait marquant sur lequel insistent les auteurs du manifeste : en renouant avec la pensée leibnizienne, Brentano et son école ont contribué à la diffusion des idées de Bolzano en Autriche et, en même temps, attiré l’attention sur les problèmes relatifs à la fondation de la logique [33].
La communication Le développement du Cercle de Vienne et l’avenir de l’Empirisme logique de Neurath, parue en 1936 à Paris, se réfère plus explicitement à Comte. Analysant les multiples sources auxquelles se rattache le néo-positivisme directement ou indirectement, Neurath cite trois points de convergence majeurs entre le positivisme ancien et le néo-positivisme : l’opposition à la métaphysique, le scientisme et le projet de la science unitaire. Quant à l’attitude anti-métaphysique que Neurath décèle chez Comte, il est certain que celle-ci ne résulte ni de la volonté d’en finir une fois pour toutes avec la métaphysique ni même d’une position empiriste outrée, comme c’est le cas du Cercle de Vienne. Chez Comte, la critique de la métaphysique semble plutôt directement liée au rejet de la notion classique de causalité au profit de la notion de loi. Quoi qu’il en soit, la volonté de constituer une conception strictement scientifique de l’univers est commune à Comte et aux néo-positivistes qui ont inscrit sur leur bannière l’idéal de la Allgemeinwissenschaft ohne Metaphysik [34]. Toutefois, Neurath relève à raison que Comte n’a pas réussi à expulser tous les spectres de la métaphysique de sa philosophie. Ainsi la loi des trois états, qui réduit l’histoire intellectuelle de l’humanité à un développement strictement nécessaire, nous livre un exemple particulièrement frappant de la rémanence d’éléments métaphysiques dans le positivisme comtien.
Enfin, Comte est présenté, avec Saint-Simon et Cournot, comme le précurseur et le pionnier de l’idée de l’unification de la science (ein Vorläufer der Bewegung in Richtung Einheitswissenschaft) [35]. En effet, Comte n’assigne-t-il pas à la philosophie positive la tâche de la systématisation de nos connaissances ? Pour la philosophie positive, ceci ne signifie évidemment pas qu’elle doive interpréter tous les aspects de la réalité à partir d’une loi unique, mais qu’elle est appelée à révéler l’unité réelle de toutes les sciences en dévoilant leur organisation différenciée et leurs relations respectives [36]. C’est là aussi la signification plus profonde de la classification comtienne des sciences. Le thème de l’unité de la science figure également au programme du Cercle de Vienne. Héritier non seulement de Comte, mais aussi de Leibniz et de Bolzano, le cercle de Vienne estime toutefois que l’unité de la science devra être réalisée par la logique et plus précisément par une analyse dévoilant la structure logique commune qui sous-tend toutes les théories scientifiques.
 
Comte et l’Autriche : les voies de la transmission
 
 
Bien avant l’avènement du positivisme logique, les idées de Comte, notamment la loi des trois états, avaient cours à Vienne et influaient sur le climat intellectuel particulier dans lequel le Cercle de Vienne a pu se développer. Les conceptions philosophiques de Comte ont pénétré la pensée autrichienne par plusieurs voies.
Très proche du scientisme comtien, Ernst Mach (1838-1916), titulaire de la chaire d’histoire et théorie des sciences inductives à l’Université de Vienne de 1895 à 1901, considéré comme le véritable père spirituel du Cercle de Vienne – initialement celui-ci s’était donné le nom de Ernst-Mach-Verein –, se réfère en fait très peu à Comte. S’il le cite, c’est pour rappeler brièvement la loi des trois états, ou bien, comme c’est le cas dans Die Analyse der Empfindungen und das Verhältnis des Physischen zum Psychischen, pour marquer sa distance vis-à-vis de Comte en ce qui concerne la question de la psychologie [37].
Comme l’Allemagne, l’Autriche semble avoir découvert les idées de Comte essentiellement grâce à l’œuvre de John St. Mill, qui avait une large audience à Vienne. S’inspirant des idées de Comte et en relation épistolière avec lui, Mill a consacré une monographie à Comte, dont nous avons déjà eu l’occasion de parler (Auguste Comte and Positivism ). Le rôle déterminant dans la diffusion des idées de Mill en Autriche et en Allemagne revient incontestablement à Theodor Gomperz (1832-1912), professeur de philologie classique à l’Université de Vienne en même temps que traducteur et éditeur de l’œuvre de Mill. Entièrement acquis aux idées de Mill, avec qui il s’était lié d’amitié, Gomperz a dirigé la traduction et l’édition allemande des œuvres de Mill, parues à Leipzig (1868-1880) [38].
Parmi les auteurs qui ont fait connaître la pensée de Comte à Vienne, il faut aussi citer Robert Zimmermann (1824-1898). Professeur de philosophie à l’Université de Vienne de 1861 à 1895, il consacre deux études plus importantes à Comte, dans lesquelles il analyse les rapports entre le kantisme et le positivisme. Zimmermann s’attache à montrer que ni l’un ni l’autre ne renient radicalement la métaphysique. À ses yeux, Kant et Comte ont pour but d’opérer une synthèse entre le rationalisme et l’empirisme. Dans la mesure où Comte considère la métaphysique comme une phase nécessaire dans la constitution des sciences positives, il en reconnaît implicitement la valeur [39]. En revanche, Zimmermann critique chez Comte l’absence d’une authentique histoire des sciences, retraçant la constitution effective des différentes sciences à partir de leur forme pré-scientifique [40]. Il convient de souligner que l’invitation, adressée à Brentano, de venir enseigner à Vienne émane de Zimmermann.
Enfin, dans la transmission de l’héritage de Comte, la philosophie de Brentano, qui a connu un rayonnement hors pair dans l’ancien empire austro-hongrois, a joué un rôle important, quoique plus difficile à saisir [41]. Par l’intermédiaire de son œuvre, la philosophie de Comte a pu exercer une influence indirecte sur la pensée autrichienne. En effet, sans renoncer à la métaphysique, la pensée de Brentano s’est manifestement incorporé des éléments de la philosophie de Comte (le postulat de la positivité de la science et le principe de la classification). En plus, le positivisme a marqué Brentano, de façon plus diffuse, en renforçant deux tendances majeures qui s’affirment déjà très tôt dans sa pensée et qui font que Brentano se reconnaît des affinités fondamentales avec le positivisme, à savoir la volonté de constituer une philosophie de caractère scientifique et le rejet du kantisme.
L’idéal d’une philosophie rigoureuse et proche des sciences, Brentano l’a conçu très tôt au contact de la pensée aristotélicienne. Cet idéal est formulé expressément dans la quatrième thèse d’habilitation. La volonté d’ériger une philosophie « scientifique », Brentano la retrouve dans le positivisme. Il est vrai que Brentano ne renoncera jamais à la métaphysique, mais il exigera que celle-ci soit fondée sur des données expérimentales. Ses disciples se rallieront sans exception à son idéal d’une philosophie rigoureuse et en assureront la diffusion dans l’empire austro-hongrois. Aussi, par une singulière ironie de l’histoire des idées, Brentano, tout en faisant valoir les droits de la métaphysique, aura-t-il contribué à orienter la pensée autrichienne vers une philosophie de type scientifique. En soulignant la dette du Cercle de Vienne envers Brentano, l’un de ses membres les plus en vue, Neurath, note que c’est effectivement par sa dimension critique et logique, plutôt que par son orientation métaphysique, que la philosophie de Brentano a agi à Vienne [42].
En deuxième lieu, Brentano s’oppose au kantisme et, plus vigoureusement encore, à l’idéalisme allemand, qui, à ses yeux, constituent des formes dégénérées de la philosophie. Face à l’idéalisme, le positivisme est vécu initialement comme le signe et la promesse d’un redressement authentique de la philosophie. Dans l’étude sur Comte, Brentano s’évertue à réfuter toute velléité d’interpréter le positivisme dans le sens du kantisme. Ce qui rapproche effectivement Brentano de Comte, c’est que l’un et l’autre prennent le contre-pied de Kant en défendant une conception réaliste de la connaissance. Or, l’anti-kantisme et l’anti-idéalisme représentent une caractéristique constante et fondamentale de la philosophie autrichienne. Cette orientation remonte à Bolzano, qui a critiqué dans l’idéalisme la confusion de l’objet d’une représentation avec la représentation elle-même et qui a ancré la pensée autrichienne dans la tradition leibnizienne. Il est certain que l’enseignement de Brentano, qui va dans la même direction, a fortement consolidé cette tendance anti-kantienne.
Les rapports entre Comte et Brentano restent fort ambivalents. Malgré les emprunts et les points de convergence manifestes, l’opposition insurmontable entre la pensée de Brentano et le positivisme éclate au grand jour dès 1869. A cette date, Brentano note déjà : « Comte’s Irrtümer sind groß, aber sie sind Zeugen großer Wahrheiten. » [43] Dès lors, Brentano semble s’éloigner de plus en plus de Comte et, dans ses cours, il ne cesse de multiplier les mises en garde contre le positivisme [44]. L’ambiguïté qui caractérise le jugement de 1869 est symptomatique d’une ambivalence fondamentale de son œuvre, qui explique l’attrait que celle-ci a pu représenter pour le Cercle de Vienne. En effet, bien qu’elle soit métaphysique dans son essence, la pensée de Brentano n’a jamais renoncé à l’idéal d’une philosophie exacte et proche des sciences.
 
BIBLIOGRAPHIE
 
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NOTES
 
[1]Les notes de lecture très étendues, prises en vue de ces conférences et publiées à titre posthume, soulignent le grand intérêt que Brentano manifeste à cette date à l’égard de la philosophie de Comte (BRENTANO, 1987b). Le fait que Brentano ait renoncé à la publication de la suite des articles peut aussi avoir une signification plus profonde au sens que Brentano se distancie progressivement des vues de Comte.
[2]« Comte war unstreitig einer der hervorragendsten Denker, deren unser Jahrhundert sich rühmen kann » (BRENTANO, 1968b, p. 99-100).
[3]COMTE, 1970, p. 13-15.
[4]BRENTANO, 1968b, p. 114. Pour la critique d’une lecture kantienne de Comte, cf. p. 112-115.
[5]GILSON, 1955b, p. 145.
[6]BRENTANO, 1968b, p. 115-122.
[7]BRENTANO, 1968b : « Der allgemeine Schleier, der uns über jeder Verursachung liegt, wird auch hier nicht gehoben » (p. 121). Pour l’analyse de la notion de la causalité, cf. p. 115-125.
[8]En plus, Brentano (1968b, p. 127) estime qu’en concevant le projet d’une philosophie première, postulée comme antérieure aux sciences spéciales et appelée à définir les lois générales auxquelles obéissent les phénomènes dans les domaines les plus divers, Comte admet implicitement la légitimité de la métaphysique. Brentano fait ici allusion au Système de politique positive de Comte.
[9]Cf. à ce sujet COMTE, 1970, p. 33-40, où est affirmée l’incompatibilité finale entre la philosophie positive et la théologie.
[10]BRENTANO, 1955 : « Die allgemeinen theoretischen Wissenschaften bilden eine Art Skala, bei welcher jede höhere Stufe auf der Grundlage der niederen sich erhebt. Die höherstehende Wissenschaft betrachtet mehr verwickelte, die niedere einfachere Phänomene, und diese gehen mit in jene Entwicklung ein » (p. 33).
[11]BRENTANO, 1955, p. 33-38 et plus spécialement p. 36-37 : « Wir haben ein Vierfaches hervorgehoben, was geeignet schien, die vorzügliche Bedeutung der psychischen Wissenschaft darzutun : die innere Wahrheit, sowie die Erhabenheit ihrer Phänomene, die besondere Beziehung dieser Phänomene zu uns, und endlich die praktische Wichtigkeit der sie beherrschenden Gesetze. »
[12]COMTE, 1968, p. 93.
[13]BRENTANO, 1968b, p. 129-131.
[14]BRENTANO, 1968b : « Comte hat nur auf die aufsteigende Linie der Entwickelung, nicht auf den Verfall, der zeitweise die Fortschritte mancher Wissenschaften unterbricht, Rücksicht genommen » (p. 131).
[15]Selon Carl Stumpf, la doctrine des quatre phases (die Lehre von den vier Phasen) remonte à 1860. En 1866, Brentano l’expose dans un cours sur l’histoire de la philosophie. Cf. à ce sujet W ERLE, 1989, p. 60-62.
[16]BRENTANO, 1968b : « Unseren Tagen bleibt es vorbehalten, zu einer positiven Behandlung der Philosophie sich zurückzuwenden. Der Ruf danach hat sich laut erhoben, und man hat, teils unter Anknüpfung an die Höhepunkte der Vergangenheit, teils unter Benützung der Fortschritte der Naturwissenschaft, bereits da und dort mit einem schönen Anfange begonnen » (p. 133).
[17]BRENTANO, 1955 : préface, p. 2.
[18]BRENTANO, 1955, p. 16.
[19]Faut-il rappeler que la dissertation et la thèse d’habilitation de Brentano portent respectivement sur la philosophie et la psychologie aristotéliciennes (BRENTANO, 1960 et 1967).
[20]MÜNCH, 1989, p. 33-37.
[21]COMTE, 1968, p. 29-30.
[22]BRENTANO, 1955, p. 40-46 et 180-183.
[23]BRENTANO, 1955, p. 56-60.
[24]Un résumé de la lettre se trouve reproduit dans MILL, 1972, p. 1875-1876.
[25]Médecinet homme de lettres, Théophile Funck-Brentano enseignera, à partir de 1873, le droit civil à l’Ecole libre des sciences politiques, nouvellement créée à Paris. Carl Stumpf, qui l’a rencontré au Luxembourg en 1874 à l’occasion d’un voyage fait en compagnie de Brentano, dresse son portrait dans STUMPF, 1919 : «...Funck-Brentano war ein allgemeingebildeter, auch philosophisch belesener Mann und eleganter Schriftsteller... » (p. 137-138).
[26]Un fragment de cet exemplaire est conservé dans la bibliothèque personnelle de Brentano aux Archives de l’Université de Graz (Forschungsstelle für österreichische Philosophie).
[27]FUNCK, 1869, p. 48.
[28]FUNCK, 1869, p. 15,29-30 et 49.
[29]FUNCK, 1869, p. 15.
[30]FUNCK, 1869 : «...la hiérarchie des sciences m’a toujours paru un enfantillage indigne d’un penseur sérieux » (p. 27).
[31]FUNCK, 1869, p. 38-39.
[32]Dansune lettre datée du 9 mai 1934 adressée à Carnap, Otto Neurath note : « Bitte nicht ‘Positivismus’sagen. Ich las wieder einmal Comtes Werk. Und obgleich ich es gegen zuviel Beschimpfung schützen muß, es graust einem oft... Ich werde ihn bei ‘Einheitswissenschaft’ schon nennenaber ‘Positivismus’... o weh ». Cité par HALLER, 1986b, p. 194-195.
[33]N EURATH, HAHN, CARNAP, 1981, p. 301-303. Le fait que Brentano ait développé les éléments d’une critique du langage n’est certainement pas étranger au prestige dont il jouit auprès des membres du Cercle de Vienne. Pour les relations de Brentano avec le Cercle de Vienne, cf. HALLER, 1993, p. 26-28,40-43; SEBESTIK, 1986b, p. 21-41 ainsi que SMITH, 1989, p. 31-43.
[34]N EURATH, 1981b, p. 694-695.
[35]N EURATH, 1981b, p. 685.
[36]MACHEREY, 1989, p. 69-71.
[37]MACH, 1905, p. 99 et 1903 : « Von Comte muß ich mich darin entfernen, daß mir die psychologischen Thatsachen als mindestens eben so wichtige Erkenntnisquellen erscheinen wie die physikalischen » (p. 38). Selon Blackmore (1972, p. 164-169), il existe des points de convergence indiscutables entre le positivisme comtien et les doctrines de Mach, comme l’idée scientiste que le progrès de l’humanité passe par le progrès scientifique, l’opposition à la métaphysique et l’idéal de l’unification des sciences.
[38]Parmi les traducteurs figure aussi Sigmund Freud, chargé de la traduction du tome XII de l’édition, lequel comprend entre autres L’asservissement des femmes.
[39]ZIMMERMANN, 1885, p. 3-4,31 et 39.
[40]ZIMMERMANN, 1874, p. 62-63 et 1885, p. 37-39.
[41]Ce rayonnement s’explique par la conjonction de deux facteurs. Tout d’abord, il convient de souligner l’extraordinaire fascination qui se dégage, non seulement de la personnalité de Brentano, mais encore de ses cours pendant les vingt années qu’il a enseigné à l’Université de Vienne (1874-1894). Ensuite, l’influence exercée par l’enseignement de ses nombreux disciples, qui, devenus titulaires des principales chaires de philosophie de l’empire, diffuseront la pensée de leur maître, a largement contribué au succès de la philosophie de Brentano.
[42]N EURATH, 1981b, p. 690. Dans le même contexte, Neurath relève les liens directs qui existent entre la pensée de Brentano et celle de Comte : « Brentano orientierte seine empirischpsychologischen Bestrebungen an Comte » (688).
[43]BRENTANO, 1968, p. 101.
[44]Cf. entre autres BRENTANO, 1968c, p. 160-164.
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