2002
Archives de Philosophie
Comptes rendus
Birgit SANDKAULEN. – Grund und Ursache. Die Vernunftkritik Jacobis. München,
Wilhelm Fink, 2000,278 p.
Birgit Sandkaulen avait offert il y a une dizaine d’années un excellent ouvrage sur
le jeune Schelling, au titre ambivalent Ausgang vom Unbedingten (en sortant ou en
partant de l’Inconditionné), où il était beaucoup question de Jacobi qui fut la
mauvaise conscience de l’idéalisme kantien et post-kantien. Elle présente
aujourd’hui une thèse d’habilitation qui porte sur Jacobi en général et sa critique de
la raison, en particulier la fonction de la dyade raison (Grund) – cause, ou fondementcause, des mots piégés, surtout le premier, que Schelling s’est approprié. Frédéric
Schlegel a interféré lui aussi avec la dichotomie de Jacobi, puisque le « noble » Jacobi
apparaît dans la fameuse querelle du spinozisme comme le paladin de la foi, et encore
ensuite, il convient d’examiner de près ce salto mortale qui symbolise le congé donné
à la philosophie et à la raison. B. Sandkaulen s’emploie à décortiquer les significations de l’« affreux fossé » et du bond qui franchit ce Rubicon philosophique, selon
Jaspers une action déplorable. Mais l’on sait que Hegel estimait grandement Jacobi,
alors que Kierkegaard éprouvait beaucoup d’amitié pour Lessing. La manière de
comprendre le saut est comme un « test du tournesol » (13). Pour les philosophes,
Jacobi précise (14) qu’il n’entend pas un saut périlleux d’acrobate (une pirouette en
l’air), mais bien un saut en longueur, un franchissement, d’un tremplin à la terre
ferme. Cela pour obvier à tant de malentendus. Schelling dans le célèbre pamphlet
s’est moqué à tort de la simulation du saut. L’étude de l’image fameuse montre
l’intérêt des métaphores en philosophie, et elle pourrait être prolongée à la Lettre à
Fichte, qui en surabonde. Sandkaulen en est très consciente (62). Finalement le saut,
le tremplin, le ressort, l’élan... se métaschématisent dans le « point élastique » ou
même le « point saillant » (springende Punkt) qui trouve son lieu dans l’Annexe VII,
détient le secret de l’Å“uvre. Le point saillant est le point critique : l’homme a-t-il la
raison ou la raison a-t-elle l’homme ? Déterminé par l’entrecroisement ou le chiasme
Grund-Folge / Ursache-Wirkung. Nous ne pouvons reprendre l’écheveau de
concepts que l’auteur à ce propos débrouille avec soin. Un autre entrelacs nous attend
autour de l’immémorial A nihilo nihil fit de Lucrèce revu par la Kabbale et
Cudworth (95-99). Le résultat est incertain, comme souvent chez Jacobi, philosophe
de la croyance et chrétien sans Eglise. C’est sans doute Hegel qui a le mieux défini
pour la louer, « cette musique aux sonorités répercutées d’idées spéculatives qui,
lorsque ces idées se brisent dans le medium de l’absolu de la réflexion, restent une
simple résonance... » (109). L’axiome du néant conduit à l’impérissable Hen Kai Pan
de Spinoza, dont la fortune est bien connue, une formule-clé de l’histoire naturelle de
la philosophie spéculative esquissée dans l’Annexe VII. Spinoza est le centre et
l’obsession de la pensée de Jacobi, lequel se tire assez bien de la confrontation avec ses
alliés (rares) et ses détracteurs. Le mérite d’une présentation favorable revient à
Sandkaulen qui sait trouver le biais, la juste incidence par laquelle la pensée métaphysique atteint l’évidence. Même Fichte et Hegel et a fortiori Schelling n’ont pas la
partie belle. Ainsi, l’originalité de Jacobi, et partant son actualité, sont mises brillamment en relief.
L’auteur, plutôt parcimonieuse dans l’éloge, cite sans réticence ses lectures. Elle
signale volontiers le gros livre (manqué selon moi, de Dieter Henrich, Der Grund im
Bewusstsein), mais elle est peu diserte sur l’ouvrage classique de l’ami de celui-ci,
Valerio Verra, décédé récemment : Jacobi. Dall’illuminismo all’idealismo (1963)
(252), coupable, il est vrai, de hégélianiser Jacobi. Référence du vers de Lucrèce : De
Natura Rerum : I, 150 (Principium : nullam rem e nihilo gigni divinitus umquam ).
Xavier TILLIETTE
Bertrand SAINT-SERNIN. – Cournot. Paris, Vrin, Bibliothèque des philosophies, 1998,
192 pages, et
Whitehead. Un univers en essai. Paris, Vrin, Analyse et philosophie, 2000.
Bertrand Saint-Sernin trace, avec une grande minutie et une chaude sympathie,
le portrait de deux philosophes, parmi les plus importants des deux derniers siècles.
Instructives et précieuses pour la connaissance de ces auteurs, ces monographies
permettent aussi de mieux apercevoir, à leurs sources vives, certains thèmes de la
philosophie de la nature vers laquelle s’achemine B. Saint-Sernin. Se faisant historien
– comme jadis pour restituer la richesse des écrits de jeunesse de Simone Weil –, le
philosophe a le souci de replacer chacun des deux auteurs dans son époque, cette
dernière n’étant pas appréhendée seulement à travers les repères convenus de la
« grande histoire » mais, plus délicatement, par une infinité de détails, d’impressions
confiées et retrouvées, d’amitiés et de ruptures discrètement mentionnées et de
rapprochements entre philosophie et littérature.
Bien souvent, il est malaisé de savoir où commence la description des textes, où
finit leur mise en perspective dans les termes du commentateur. Quelle est donc la
nature de ces liens subtils, traversant les temps et les frontières, qui permettent au
philosophe de restituer comme de l’intérieur mais sans trahison, le cheminement des
deux auteurs ?
Avec Cournot, ces liens sont évidents : l’auteur des Mathématiques de la
décision ne pouvait qu’admirer le génial pionnier de l’économie mathématique et de
l’analyse stratégique formalisée. L’épistémologue, traducteur de Hempel, revenu des
simplifications du premier positivisme logique, ne pouvait étudier sans intérêt une
doctrine des lois et des explications ménageant la coexistence d’ordres hétérogènes
dans l’univers. D’autres affinités associent les deux philosophes-mathématiciens,
tous deux anciens recteurs de l’académie de Dijon : l’attention inquiète aux voies de
l’organisation et du partage du pouvoir entre les hommes, l’interrogation sur le
hasard et le risque, la méditation sur les leçons de l’histoire.
Whitehead, plus proche dans le temps, évoluait dans un univers intellectuel a
priori moins familier. Sa démarche toute spéculative peut sembler étrangère à
l’orientation pratique dont témoignent plusieurs livres bien connus de B. Saint-Sernin : Le décideur, Genèse et unité de l’action, et ses Entretiens nocturnes. Au-delà
de la coupure apparente, si mal comprise d’ordinaire, entre la période de l’association
avec Russell autour des Principia mathematica (1910-1913) et la métaphysique
hardie du vaste « essai de cosmologie » qu’est Procès et réalité (1929,1978),
B. Saint-Sernin, multipliant les références à des textes moins connus et à la biographie, restitue l’unité d’une quête intellectuelle. Evoquant avec aisance cette philosophie d’accès difficile, l’auteur nous éclaire sur certains aspects de la sienne propre.
C’est que B. Saint-Sernin, à la suite de Whitehead, s’est mis en quête d’une
philosophie de la nature. Cette ambition, qui anima les dernières années du sémi-naire interuniversitaire de philosophie des sciences à Paris, à la fin des années
quatre-vingt-dix, était déjà évidente dans les âpres méditations de deux grands livres,
Parcours de l’ombre. Les trois indécidables (Bruxelles, Archives contemporaines,
1994) et La raison au vingtième siècle (Paris, Seuil, 1995). La philosophie de la
liberté et de l’histoire ne s’y déployait, du fond d’un pessimisme radical, affranchi de
toute illusion, que dans le contexte d’une sorte de réalisme nouveau, tout empirique,
autorisant les hommes à comprendre certaines formes de leur propre inscription
dans la nature et de leur adaptation progressive à celle-ci dans et par l’action. C’est
ainsi que se dévoilait en dernier ressort une compréhension originale de la liberté
comme fidélité à soi-même, immanente à l’action. Pour parvenir à la formulation de
cette ultime version de l’existentialisme, il fallait un détour par la philosophie de la
nature. Il fallait apercevoir l’unité de l’action finalisée des hommes et des mouvements des autres êtres vivants; la rencontre de l’affirmation de soi et de la découverte
du monde extérieur dans et par l’action; l’inscription de l’action dans un univers « non
saturé », doté de potentialités inexplorées; l’évolution de l’homme dans les sphères
hétérogènes, quoique reliées par des « interfaces », d’une nature mouvante ou fluctuante, en laquelle on ne peut décidément plus rechercher l’harmonie d’un cosmos.
Ce sont précisément les thèmes, abordés tant par Cournot que par Whitehead,
qui reçoivent ici un traitement privilégié. Ces régions peu fréquentées ne sont pas
sans périls. Ainsi de la recherche d’une unité de l’action humaine et du mouvement
quasi finalisé d’autres organismes. Le parallèle est en quelque façon imposé par le
vocabulaire de l’optimisation et du choix des moyens, toute la difficulté étant alors de
ne pas franchir le pas de l’attribution de stratégies aux entités dépourvues de
conscience, ce qui enveloppe une difficulté plus grande encore : comment définir les
seuils cognitifs, sensitifs ou émotionnels permettant d’évoquer l’apparition d’une
conscience des moyens et des fins ?
A aucun moment le regard porté sur l’objet d’étude n’est celui de la pure
historiographie : ce qui transparaît partout est l’attention anxieuse à ce qui ressemble
le plus, en philosophie, à des découvertes assurées. Ainsi, évoquant le « réalisme
pluraliste » de Whitehead, sa reprise de thèmes platoniciens ou aristotéliciens, ou
encore sa conception très ouverte des relations entre science et métaphysique,
B. Saint-Sernin découvre en même temps les sources d’une méditation complexe sur
l’histoire, l’unité individuelle et le corps propre, la croyance et le sentiment. L’aspect
le plus frappant du commentaire est peut-être la mise en évidence du rôle architectonique de la doctrine des relations chez Whitehead. On remarquera aussi l’intéressante confrontation du cartésianisme et de la philosophie naturelle de Newton (à
partir du Scholium generale des Principia, plusieurs fois interrogé, comparé au
platonisme, et également convoqué pour comprendre l’épistémologie de Cournot).
Cette tension, inscrite au cœur de la philosophie des temps modernes, permet de
mettre en évidence l’originalité de l’ontologie trinitaire de Whitehead. C’est probablement dans l’inscription cosmologique de la personne vivante que culmine, chez
cet auteur, la philosophie de la nature que B. Saint-Sernin s’attache à restituer à partir
des problèmes laissés sans solution par les maîtres de la philosophie ancienne et
moderne.
A propos de Cournot particulièrement, le commentaire distingue les stratégies
savantes les plus hardies, celles qui étendent le champ des savoirs assurés, en
direction du hasard, de l’action et de l’histoire. A travers la critique de l’« homme
moyen » tel que le concevait Quételet, comme dans les vues sur la biologie, se dévoile
une philosophie de l’individualité qui peut être mise en correspondance avec les
méditations de Whitehead. Dans l’approche cournotienne du hasard et des statistiques, le commentaire met en valeur l’interpénétration des vues mathématiques et du
recours aux données d’observation.
Dans les deux livres, consacrés à des mathématiciens créatifs, l’ordre sensible est
présent, plus fortement d’ailleurs que les mathématiques. La connaissance est ramenée au témoignage des sens, à la description par les signes matériels et au déploiement, dans un univers ouvert aux sens, de stratégies de description, d’explication et
finalement d’action ou d’exploration. La thématique des qualités premières et des
qualités secondes, si féconde pour aborder les révolutions scientifiques des XVIIe et
XXe siècle, revient ici ou là, comme un leit motiv. L’attitude réaliste – prêtée aux deux
auteurs étudiés avec toutes les nuances requises – est discutée sur la toile de fond des
controverses épistémologiques contemporaines. Tout l’art des épistémologues, en la
matière, est de marquer les limites de la convention d’après les leçons de l’invention
dans les sciences. On appréciera, dans le Cournot, l’ample et éclairante description
des « cinq étapes » historiques du réalisme, du Timée de Platon à la fin du vingtième
siècle. D’après le Whitehead, le philosophe anglais indique la direction d’un réalisme
nouveau, qui ne s’appuierait plus sur la notion de substance permanente à travers le
temps.
Emmanuel PICAVET
Henri LAUX. – Le Dieu excentré, Paris, Beauchesne, Le grenier à sel, 2001,130 p.
Il y a bien des manières classiques d’aborder le problème de Dieu, depuis les cinq
voies thomistes jusqu’au « Dieu qui vient à l’idée » de Descartes, d’Henri de Lubac et
de Lévinas, à quoi l’on peut ajouter le Toi absolu de Gabriel Marcel, donc l’intersubjectivité, et bien entendu l’impact de la Loi morale avec son injonction irréfragable.
Henri Laux, dans un ouvrage très dense, parfois abstrus, a choisi une démarche
originale, un chemin escarpé et oblique. Ce n’est pas une démonstration à proprement parler, c’est une « disquisition », pour parler comme Claudel. Partant du
constat de Dieu excentré, c’est-à-dire qu’il n’est plus le centre de tout et du discours,
il cherche à le réintégrer dans les lieux du savoir et de la vie. Plutôt que des conditions
d’accès en vue de réintroduire ce Dieu « éjecté » (le mot espagnol desquiciado serait
sans doute plus adéquat), l’auteur, inspiré par la mystique sanjuaniste et par Surin,
établit le dispositif d’une « attente de Dieu » au sens de Simone Weil. Moins l’attente
d’une Révélation que l’approche par l’intériorité objective (Sciacca !) et la raison,
dans l’interface de l’expérience humaine et du langage, car « Dieu est excentré dans
les paroles ». Il est dit, nommé et finalement présent, et non pas caché, absent,
rencontré, prouvé. Parmi maintes formules heureuses, certaines sibyllines, je relève
celle-ci, particulièrement prégnante : « Dieu excentré est ce Dieu jamais maîtrisé
mais jamais absent, qui s’affecte et s’engendre de nouvelles figures dans le langage
des humains » (89). La méthode, encore une fois non démonstrative, prend le
contre-pied des preuves habituelles. En effet elle consiste à ne pas nommer Dieu
d’emblée, au risque de le faire évanouir, mais à le sortir de l’anonymat du discours où
il est sis (53). Comment cela ? En utilisant les interstices et les embrasures aux
confins des expériences « limitrophes », les brisures et les fractures du discours (on
fracture beaucoup dans ce livre et on réduit les fractures). Un excentré ne se livre
qu’à une recherche en lignes brisées. Rien qui ressemble à la « sphère infinie », rien à
la docte ignorance du Cusain, ou aux noms divins de Raimond Lulle. Dieu, cet être ou
ce point infiniment simple (29), demeure singulièrement apophatique, le tâtonnement est, comme dirait Kierkegaard, la condition.
Si cependant nous essayons de frayer un semblant de généalogie, c’est à Anselme
et surtout à Augustin que volontiers nous nous référerions, à cause de l’écoute de plus
grand que soi, car sous le comparatif modeste s’énoncent le quo nihil majus
cogitatum et le superior summo meo. Néanmoins l’expression dénuée d’emphase
atténue et fragilise le principe, l’absolu. Mais l’écoute où le discours conduit débouche sur l’invocation (G. Marcel), et l’invocation-interrogation a pour réponse l’impératif éthique, la loi morale. Celle-ci se schématise dans l’injonction : ne pas tuer (qui
généralise et donc déforme le commandement lévinasien). On peut se demander si un
impératif qui supporte tant d’infractions n’est pas la devise de la non-violence et du
pacifisme plutôt que la marque de l’infini. En réalité ni la logique (pas de « logiciel
divin », 29) ni l’éthique ne sont sans failles, et ne sont déterminantes pour restituer le
Dieu excentré, introuvable. La pente secrète du livre est le mysticisme, Dieu est
atteint par la longue traversée mystique qui inclut le mystère du mal. H. Laux ne
s’attarde pas à cet « excès du mal » qui accompagne le cheminement et l’abandon du
mystique; mais aux confins de la souffrance humaine, il suggère délicatement une
forme de présence à soi qu’il appelle liberté, elle correspond à une sorte d’autonomie
et de quant-à-soi qu’atteignent certains handicapés profonds. Perspective qui reste
assez opaque, l’expérience du divin réside davantage dans le comportement de
parents sublimes.
Connaissant l’auteur, on ne sera pas surpris de trouver une belle réhabilitation de
Spinoza lavé du grief d’athéisme et du soupçon de panthéisme. La mystique spinoziste
n’est évidemment pas assimilable à la haute mystique de Juan de Yépès et de Surin,
mais c’est la critique des Ecritures et du discours dogmatique qui paraît propre à assainir nos vues sur Dieu et à les purifier de leur superstition. Répétons que le « misérable
Spinoza » de Bayle et de Jacobi n’est aucunement un athée, et que « le grenier à sel » ne
nous fournit pas en l’occurrence l’ingrédient cher à Jules Lagneau et à Jean Lacroix,
un insipide athéisme qui empêcherait la pensée de Dieu de se corrompre.
Xavier TILLIETTE
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