Archives de Philosophie 2011/3
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2011/3 (Tome 74)
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Henri Maldiney

Vous consultezPrésentation

Esthétique et phénoménologie

AuteurPaul Valadier du même auteur

Directeur de la rédaction

Oserait-on poser une quasi loi selon laquelle ce ne sont pas les philosophes les plus visibles, ceux dont « on » parle ou sur lesquels « on » discute abondamment, qui sont ceux dont la contribution à la pensée est la plus remarquable et sans doute la plus durable ? Si l’on posait une telle loi, disons plutôt une telle hypothèse, alors Henri Maldiney serait de ceux qui la vérifieraient très adéquatement. Par son enseignement à Gand et principalement à Lyon, par ses écrits, par son rayonnement personnel, ce philosophe a su réunir autour de son travail des hommes et des femmes que sa rigueur, sa pénétration, l’étendue de ses intérêts qui vont de la psychiatrie aux arts – notamment peinture et poésie – ont provoqué à la pensée et ouvert à leur démarche propre. Mais il faut convenir qu’en dehors d’un groupe fervent, cette œuvre, construite sans éclat et sans bruit, reste méconnue, certes du grand public, mais, ce qui est plus étrange, des philosophes eux-mêmes. Et pourtant loin du vacarme équivoque de l’espace public et médiatique, ce philosophe a patiemment élaboré une œuvre qui devrait compter.

2 On trouvera dans ce cahier un ensemble de textes, rassemblés grâce à l’initiative de M. Ednan Jdey (Université de Tunis I), qui n’a malheureusement pas pu apporter sa propre contribution pour raison de santé. Qu’il soit remercié pour son active collaboration. Ces textes n’ont nullement la prétention de couvrir l’ensemble des apports de Maldiney à la philosophie, tâche qui eût été de toute façon difficile. En particulier, on ne traite pas ici, sinon par allusion, de son intérêt constant pour le psychiatre et philosophe suisse Ludwig Binswanger et pour son ouvrage Daseinsanalyse qui a marqué une étape essentielle dans l’évolution de la psychiatrie[1] [1] On peut se référer toutefois à un article d’Elisabetta...
suite
. Devrait se poser aussi la question de savoir comment le même philosophe a pu embrasser des champs aussi divers que la psychiatrie en ce qu’elle a eu de plus vivant, la philosophie au sens large, et plus particulièrement ce qu’on appelait jadis « les beaux-arts », l’esthétique. Le présent dossier ouvre la question, mais laisse au lecteur le soin de répondre à l’énigme.

3 Car l’hommage rendu ici à un homme né en 1912, donc quasi centenaire, se concentre sur son intérêt pour la poésie. Grand lecteur de Francis Ponge ou d’André du Bouchet, Maldiney trouve dans la poésie un lieu de langage qui ne peut que requérir l’attention du philosophe. Comme l’explique Sarah Brunel, et selon une formule à connotation théologique, ne peut-on pas considérer la poésie comme « une épiphanie masquée » ? Non comme une Révélation dont on pourrait assurément décrypter le message, mais comme cet Ouvert auquel une poétique phénoménologique rend attentif (Raphaël Célis et David Zumwald). Ce propos ne vaut-il pas aussi pour la peinture ? Car « le peintre ne se trouve pas devant la toile nue comme un sujet devant un objet, qu’il aurait à représenter. Il est ouvert à elle comme elle s’ouvre à lui : dans une rencontre encore incertaine de soi… Pour le peintre il ne s’agit pas d’exténuer la surface en la remplissant, mais de l’ouvrir, et qu’elle soit là justifiée, et justifié avec elle tout ce qui s’ouvre dans son ouverture ». On pressent à quel point Maldiney a su et sait développer toutes les ressources des approches phénoménologiques d’Edmund Husserl (Délia Popa) dans son esthétique propre.

4 A une époque où il est si souvent parlé de la « fin de l’art » ou de sa décadence profonde, voire irrémédiable, il est heureux de lire un philosophe qui n’abandonne nullement l’idée de Beau, car « le Beau est un mot qui n’a pas encore trouvé son ciel », un philosophe aussi qui sait manifester la portée fondamentale de l’art pictural contemporain, au travers de ses analyses sur Tal Coat, Mondrian, Delaunay, Nicolas de Staël, Jawlenski ou Jean Bazaine. On pourrait avancer que tant que l’œuvre d’art retiendra à ce point l’attention d’un philosophe émerveillé et conscient que « l’art est une forme de présence », cette création toujours nouvelle et surprenante qu’est l’art nous révèlera l’originalité inattendue et sans fond de la réalité. Car, selon le mot de Bazaine, repris par Maldiney, « la Joconde ne sourit qu’aux aveugles ». Mais qui sait voir, qui sait entendre, qui est disposé à l’Ouvert et au Vide ? Une citation du chinois Wang Yü (on notera dans notre dossier à quel point Maldiney s’est intéressé aux traditions esthétiques chinoises !) est ici emblématique : « le vide pur, voilà l’état auquel tend l’artiste. C’est seulement quand il l’appréhende d’abord dans son cœur qu’il y peut parvenir ». Un programme qui engage l’art, et plus que l’art.

5 Il eut aussi fallu traiter de la peinture, de la fréquentation amicale de peintres, de l’admiration soutenue pour Cézanne et Braque, si l’on avait voulu honorer l’ampleur de l’esthétique de Maldiney. Mais aussi prendre en considération son intérêt pour l’architecture, comme en témoignent les pages, fines, précises et même ferventes, consacrées à l’architecte mulâtre brésilien Aleijadinho et aux nombreuses églises qu’il construisit dans le Minas Gerais, à Ouro Preto notamment (Ouvrir le rien. L’art nu, Encre Marine, 2000). Il a semblé aussi qu’il était important de faire entendre la voix du philosophe lui-même, ce qui a lieu dans l’entretien accordé à Michaël Jakob. Ces pages invitent donc à découvrir ou à relire une œuvre philosophique originale et forte.

 

Notes

[1] On peut se référer toutefois à un article d’Elisabetta Basso sur ce psychiatre, publié dans les Archives il y a peu : « ‘Le rêve comme argument’. Les enjeux épistémologiques à l’origine du projet psychiatrique de Ludwig Binswanger », Archives de Philosophie, 73, 2010, cahier 4, p. 655-686. Retour

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POUR CITER CET ARTICLE

Paul Valadier « Présentation », Archives de Philosophie 3/2011 (Tome 74), p. 395-397.
URL :
www.cairn.info/revue-archives-de-philosophie-2011-3-page-395.htm.