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2011/3 (Tome 74)


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Michael JAKOB : Vous avez souvent affirmé que les poètes éveillent à la réalité, et que la poésie d’André du Bouchet tout particulièrement ne fuit point le réel.

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Henri MALDINEY : Oui. La réalité est rarement atteinte ; elle n’est pas l’immédiat pré-fabriqué pour l’usage et la satisfaction du « on ». L’homme parfait, a écrit Shih-t’ao, accueille les phénomènes sans qu’ils aient de forme. C’est ce que fait André du Bouchet, à la fois quand il écrit et quand il marche à travers la vie. La réalité se présente alors en partie double : il y a celle que la parole dit quand la langue parle, d’autre part celle qui se rencontre dans l’expérience sensible, visuelle, tactile… Le problème qui se pose à chacun, à chaque instant de sa vie, dont sa présence au monde fait un présent, est la mise en communication de ces deux moments de réalité, le passage de l’un à l’autre. Le propre de la poésie d’André du Bouchet est de poser et de résoudre la question suivante : « Comment dire, en parlant, ce qui est extérieur à la parole ? ». C’est-à-dire, comment répondre à cette brusque dépossession du monde qui se produit à l’instant même où il fait irruption dans la parole, et du même coup l’anéantit, étant d’avance par construction soustrait à elle ? La réponse, non pas théorique mais poétique d’André du Bouchet, celle de son œuvre, est qu’en elle la parole se soustrait à la langue, qu’elle se relève de la langue de laquelle elle relève.

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Le rapport existentiel qu’il éprouve, et que sans cesse il met en œuvre et en vue entre le langage et la marche, engage son expérience poétique et son expérience vitale. Cette circulation, toujours en voie d’elle-même, du langage et de la marche est une traversée qui s’effectue au même rythme que les intermittences du support. Voilà un mot qui peut tromper, parce que le support se tient toujours en avant de la marche, comme ce sur quoi je vais me porter, mais se tient toujours aussi en avant de ma parole, comme ce qui la sous-tend. Le véritable support de la parole, c’est le silence : le silence d’avant la parole, le silence intérieur à la parole, le silence d’après la parole. Ce silence qui est vivant, on peut – je ne dis pas le manifester – mais l’appeler, l’évoquer par un geste, comme Cassandre qui, en deçà de tout « vouloir-dire », en ouvrant la bouche, a un geste de la main. Un geste de la main mobilise tout le corps. C’est le corps entier qui est expressif, et la parole comme la marche, comme la présence, est en quelque sorte une délégation organique du corps propre tout entier, de la présence qui l’habite.

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Ainsi le vide a-t-il une importance fondamentale (au sens propre) dans la poésie d’André du Bouchet. C’est lui qui fait de cette poésie une parole ouverte. Rares sont les paroles ouvertes. Du moment que, parlant, je suis déjà au terme de ce que je vais dire, j’ai déjà fermé ma parole. Il n’y a pas que les langues de bois qui soient fermées, mais tout langage qui sait d’avance ce qu’il a à dire. Une parole parlante, qui décide de son dire en ouvrant son « à dire », doit s’inventer elle-même et n’existe que par la conjonction, renouvelée sans cesse, entre la voie qu’elle tente et sa naissance le long de cette voie. Alors, voyez-vous, la poésie d’André du Bouchet réalise le propre de la poésie, qui est de dire sa naissance en remettant à chaque fois en cause la possibilité même du langage. Je dis bien du langage.

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Voyez la différence avec un poète comme Francis Ponge. Francis Ponge remet en fonctionnement la langue à partir de ses racines, de sa racine. Du Bouchet, en deçà de la langue, en deçà du français, de l’allemand ou de l’arménien, tente de se placer à l’origine de l’acte de parler. Or, qu’est-ce qu’il y a à l’origine de l’acte de parler ? Pourquoi, d’abord, un homme est-il irrésistiblement amené à parler, à dire ? Il y a à l’origine une sorte de « vouloir-dire » global ; et quelque chose à dire qui est non moins global. Telle est la situation d’éveil de l’homme qui le fait homme : il est là, l’être vertical, à se dresser sur le sol, debout à travers tout, les mains ouvertes, pour l’accueil, peut-être pour le don. Quand il parle, il se trouve dans la même situation, et c’est là l’origine absolue du langage. L’homme parle à partir de cette situation. Les linguistes ne se sont presque jamais posé la question première : qu’est-ce que parler veut dire ? Ils parlent de la langue comme d’un objet, comme d’un instrument, rarement comme d’un organe qui s’invente à mesure qu’il invente sa fonction, alors que la poésie – et c’est là son propre – va révéler le véritable sens du langage.

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On dit généralement que la langue est au fondement de la parole. Au contraire le grand linguiste que fut Gustave Guillaume remarque qu’il y a toujours une rupture entre la langue et la parole. Quand une parole est parlante et non pas parlée, ce n’est pas la langue qui parle, c’est moi ; parce que je suis à chaque fois au-delà de la langue, ou sur « une déconvenue de celle-ci », comme dit André du Bouchet. Sinon il n’y a pas à dire, il n’y a qu’à répéter. Je suis alors dans la situation à laquelle, selon les Stoïciens, se trouve voué, par nature, le langage : nous ne pouvons énoncer que des « lekta », des « exprimables ». Les exprimables sont d’avance contenus dans la langue et hétérogènes aux choses, aux « pragmata » que je peux rencontrer. La rencontre, dimension de la réalité, ne peut être ni préparée ni énoncée dans la langue ; il y a donc une faille entre la langue et la parole. Mais il est une faille encore plus importante, non pas à l’arrivée, mais au départ de la langue. Comment songerait-on à inventer une langue si on ne parlait déjà ? La parole est vraiment antérieure à la langue, et l’homme ne parle pas, comme dit Lacan, parce que le symbole l’a fait homme ; il parle parce qu’il est ouvert au monde, et que le ‘dire’ est une façon de convoquer ce à quoi nous avons ouverture. La première parole tente de s’ajointer à un événement qui déchire la trame du même. Un événement au jour duquel je me surprends à être, se lève à l’horizon et l’ouvre. Il s’agit d’en arraisonner l’avènement pour qu’il ne s’échappe pas à l’horizon fuyant. La première parole est d’appel, c’est un cri d’appel. Pas celui de Faust : « Arrête ! Tu es si beau. » Mais « ouvre-toi ! Tu es. » Ce cri est mu par l’ouvert. Il ne se referme pas sur son propre départ. Suspendue là-bas à un événement-avènement l’intonation prend forme, elle s’articule en racine. Et de même que les racines sont plus riches que tous les sens qui, par la suite, en sont dérivés, de même cette forme première l’emporte sur la racine et la maintient à l’état de puissance. C’est ainsi qu’André du Bouchet réinvente à chaque fois le langage. Rendre le mot afin qu’il soit parole, à cette lucidité de puissance qui n’est pas monnayable en unités de savoir, c’est retrouver sa dimension formelle, signifiante mais non… signitive.

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C’est dans un mot ouvert et qui ouvre, que commence la parole. Il y a donc une ouverture intérieure au mot. Celle que dit André du Bouchet : « peser de tout son poids sur le mot le plus faible pour qu’il s’ouvre et livre son ciel ». Ciel, vide au début : vide actif appelant une plénitude ouverte.

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M.J. : Ceci implique pour le lecteur le fait que tous les systèmes connus de référence s’effondrent, disparaissent.

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H.M. : Nécessairement. Il s’agit là de la fin même de l’idée de système. Vous voyez, ce qui fait l’allure d’un poème de du Bouchet, c’est ce rythme très particulier qui est fondé sur les blancs et sur la traversée des blancs. Le rythme est l’unité perpétuellement brisée et renaissante du souffle. Voilà ce qui fait la phrase, la séquence verbale, d’André du Bouchet. Elle a l’unité du souffle, et le rythme est l’articulation du souffle. D’où l’importance des blancs. Ils ne sont pas typographiques. La typographie n’est ici que la mise en vue d’une interruption, ou plus exactement de ce qu’il appelle le « muet dans la langue » et qui est le ‘support’ de tous les mots : le silence, le rien. Sans le rien, il n’est pas de véritable genèse. Il y a un texte curieux de Husserl sur la conscience du temps, sur la conscience intime du temps, et qui va à l’encontre de tout ce que, par ailleurs, il a cru devoir dire, pour fonder la temporalité sur le système des rétentions. Il y a un moment – et qui n’est présent que par là – où se produit un événement-avènement, une genèse qui est « genesis spontanea », genèse spontanée. Issue d’où ? Nécessairement de rien. Ce rapport du rien et de l’homme, duquel pourront naître toutes les discontinuités, ramifications et particularités qu’on voudra, c’est là que se trouve vraiment le foyer de la pensée d’André du Bouchet, telle qu’elle s’exprime dans sa poésie.

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Chez aucun autre poète, sinon Hölderlin, je n’ai trouvé autant d’occasions pour moi-même de penser. Par exemple cette expression paradoxale « se tenir en avant de soi, en soi plus avant » a la même acuité signifiante que la formule de Hugo von Hofmannstahl : « la réalité est une signifiance insignifiable ». Elle articule en une présence unique une séquence d’actes qui s’impliquent simultanément les uns les autres dans une prolepse. Ce qui définit l’existence. Je ne dis pas que du Bouchet est un philosophe, encore qu’il oblige son lecteur à entrer en philosophie, je ne dis pas qu’il est un penseur au sens où quelquefois on parle des poètes-penseurs pré-socratiques tels Parménide, Héraclite, etc. Sa pensée n’est pas un « Denken ». C’est un « Andenken » au sens hölderlinien. Andenken c’est penser à même la chose. Or on ne peut penser à même la chose que s’il y a ce rien, ce vide en commun entre la chose et moi : la pensée l’atteint parce qu’il y a rencontre entre la chose et moi à l’avant des deux, dans le surgissement. Le rien est l’horizon d’originarité d’un événement-avènement qui ne surgit que de soi. C’est là le moment tout à fait décisif de la pensée d’André du Bouchet : elle est toujours en surgissement, elle attend toujours de pouvoir surgir au-delà.

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M.J. : D’où l’importance des écarts, de la fracture.

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H.M. : Tout à fait. Il y revient très souvent. Mais le plus bel exemple peut-être, c’est un texte dans Ici en deux, qu’il appelle « natal ». Il dit à peu près ceci :

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« Non, je ne nommerai pas, qui dans les montagnes, se sera en pleine nuit, allongé sur la route, appliquant l’oreille contre l’empierrement pour tenter, alors, il y a un siècle et quelques, peut-être deux siècles, de percevoir le roulement de la roue du courrier porteur de nouvelles, on ne sait plus lesquelles, attendues. Et son attente ne s’étant pas matérialisée, comme à côté de soi, a pu, se remettant debout, aviser tout d’un coup les étoiles, leur éclat dans sa férocité, telles que jamais encore il ne les avait perçues. »

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Soyez cet homme sur la route qui est attentif au roulement vers lui d’une partie de l’histoire, et qui, se relevant vide d’espoir et d’attente, avise sans distance, sans avoir à s’y porter, le ciel étoilé et, l’enveloppant dans cette révélation sauvage, la sauvagerie de l’être, qui est perpétuellement présente dans la poésie d’André du Bouchet. La sauvagerie de l’être, c’est le comble de l’étonnement. Et ce qu’il y a de plus sauvage dans ce surgissement, c’est qu’il est signifiant. Il apporte sa signifiance, signifiance insignifiable, dans laquelle nous sommes enveloppés ; nous sommes là en dehors de toute référence à des concepts, à des notions, au cours ordinaire de la pensée. Nous sommes jetés dans « l’expérience originaire ». La poésie d’André du Bouchet est la poésie de l’originaire. Et de l’originaire qui n’est pas d’emblée empaqueté, « conditionné », comme on dit, sous une forme préalable, mais qui renaît à chaque fois, à chaque mot, et à l’intérieur de chaque mot, dans sa rupture.

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M.J. : J’aimerais en revenir au thème de l’existence, qui surgit dans l’expérience de la poésie.

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H.M. : L’existence est rare. Nous sommes constamment, mais nous n’existons que quelquefois, lorsqu’un véritable événement nous transforme. Cet événement est toujours un avènement, et un avènement a toujours lieu entre deux mondes. Il ne se produit pas dans le monde. C’est une transformation qui inaugure un temps et un monde. Si bien qu’il y a autant de temps pour un homme qu’il y a eu d’événements. Et comment ces temps s’intègrent-ils ? Comment ces événements s’intègrent-ils ? Ils ne peuvent pas se succéder. Ils ne peuvent pas se confondre. Ils ne peuvent s’intégrer que dans un rythme. Or, la poésie intègre les événements qu’elle découvre, qu’elle met à découvert, dans un rythme qui est générateur de son espace et de sa temporalité, temporalité, j’ose dire, simultanée. Un rythme ne se déroule pas dans le temps, il implique le temps inclus dans sa tension de durée. Et ce rythme, dans la poésie d’André du Bouchet, est celui du souffle, de la respiration de l’homme en marche. L’existence y est perpétuellement en jeu. Dans sa poésie il y va à chaque fois de l’existence comme il y va à chaque fois en elle du langage. Et d’un langage qui est fait non pas pour raconter des histoires, mais pour accéder et accueillir. Il en est de ce double mouvement d’‘aller à’ et de recueillir comme de la prise : prendre, c’est aller vers quelque chose et la ramener à soi. Et ramenée à soi, la chose est oubliée. Si je garde longtemps la main fermée, j’oublie que j’ai quelque chose en main. La prise est l’articulation de deux mouvements en une seule opération. Quand je vais prendre, j’ai déjà les doigts en flexion, c’est-à-dire que le mouvement de retour est déjà présent dans le mouvement d’aller. Et quand je ramène, il reste quelque chose de l’éloignement, du lointain. C’est pourquoi le proche est toujours compris dans une sphère qui se déploie à partir de moi pour autant que je suis capable d’éloignement. La motricité même du corps est absolument liée à cette capacité permanente d’éloignement. Je ne suis pas collé contre les choses. Je me donne cette ouverture, ou plutôt, je hante cette ouverture qui est première, car, si l’on réfléchit bien, c’est le plus grand secret, le plus simple, le plus difficile à concevoir, que ce fait ordinaire et singulier : que nous sommes ici, et que nous sommes ouverts les uns aux autres. Je vous apparais, vous m’apparaissez, vous faites partie et je fais partie d’une sphère de présence. Et cette sphère de présence est au commencement de tout. Ce qu’autrefois on tentait d’exprimer par la conscience, n’explique rien. On dit « les choses sont là parce que j’ai conscience d’elles », ce qui suppose un sujet, un objet, une représentation, s’exigeant mutuellement ; mais en réalité, où cela se passe-t-il ? C’est ici, dans l’ouvert premier qu’est cet étonnant miracle, car nous ne sommes pas présents comme ces lames de parquet sont présentes les unes aux autres. Cette ouverture qui nous englobe, qui nous soulève, qui nous rassemble, ce ‘entre’, voilà ce qui se retrouve dans tous les moments d’ouverture du langage et de la poésie.

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M.J. : Quel est le rapport entre la poésie d’André du Bouchet et la peinture ?

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H.M. : Reprenez ce trait d’André du Bouchet : « … avise à côté de lui tout d’un coup les étoiles, leur éclat dans sa férocité ». Il y a une peinture de Tal Coat de 1972, Ainsi que la nuit claire. La toile est entièrement bleue, et elle surgit à côté de vous, de tous les côtés, vous enveloppant. Ce bleu de la nuit, c’est une forme bleu-noir diffusant dans des bleus lumineux, qui est ubiquitaire ; cette forme, constituée par le rythme de la couleur, appartient vraiment à toute la toile, n’est pas localisable, n’occupe pas un plan. Elle ne se détache pas non plus d’un support. Tout le problème de la peinture, c’est d’ouvrir le support, et c’est tout le problème de la poésie d’André du Bouchet. Ouvrir le support pour qu’il entre en présence, dans l’être-œuvre d’une peinture ou d’un poème ; je ne peux pas vous dire plus. En peinture, comment s’ouvre-t-il ? Par des transparences ou des opalescences intérieures, qu’on ne peut pas situer à un plan déterminé et qui créent un quotient de profondeur qui est identique au gradient d’ouverture de la matière. J’habite l’espace de la toile, qui est un espace ouvert en ce que sa profondeur et son ouverture ne font qu’un. La poésie de du Bouchet est – tout au long – une tentative pour ouvrir le support. Le support, qu’il attend toujours à chaque pas et, après chaque pas, pour assurer le suivant, mais qui est aussi bien donné au moment où le pied s’élève et se trouve suspendu au-dessus du vide, n’est donné que dans la marche même. D’où cette épellation de la marche dans sa poésie, pour entretenir en mouvance le support de telle façon qu’il ne soit pas un objet que l’on a en face de soi, ou sous soi, un sol sur lequel on marche. Et il ne l’est pas parce qu’il est le vide, le rien qui est imprenable mais qui, lui aussi, est à ouvrir, car il ne doit pas figurer une région étrangère. Il faut, en quelque sorte, que cette étrangeté, à son tour, fasse partie de mes aîtres, et que j’aie à intégrer, en intériorisant le ‘hors’, le ‘hors de moi’.

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Cette poésie en marche à travers elle-même est alors un ‘Andenken’. Il n’y a pas de pensée qui soit plus à même de la réalité qu’une telle pensée qui ne se dérobe pas à sa tâche infinie. La poésie d’André du Bouchet est toujours proleptique, elle anticipe, elle est déterminée par ce qu’elle n’est pas encore. Or, c’est de cette façon, finalement, qu’Emil Staiger, dans ses Principes fondamentaux de la Poétique définit le dramatique : « Quelque chose doit arriver qu’on ne sait pas et dont l’urgence, l’imminence détermine tout : tous les gestes du héros tragique sont déterminés par ce qui n’est pas encore. » C’est en ce sens qu’au fond, la poésie d’André du Bouchet est à certains égards une poésie dramatique, à cause de cette tension sans fin, cette tension multipliée, et multipliée par elle-même.

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M.J. : Vous avez dit une fois que la poésie d’André du Bouchet est la description de sa propre naissance

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H.M. : Oui. C’était reprendre à propos de du Bouchet une phrase de Mandelstam qu’il avait traduite. Les vraies poésies décrivent en effet leur propre naissance. Celle à coup sûr d’André du Bouchet, puisqu’on participe en elle à la génération de la parole. La parole d’André du Bouchet n’est ni fabrication, ni sélection, ni montage. Elle est en suspens en chacun de ses mots entre lesquels… rien, au risque de se perdre dans la déchirure ; ce rien est à chaque fois l’horizon d’originarité du mot suivant, qui se lève avec le jour de cette déchirure. Mais ce qui est à dire n’est pas inscrit d’avance sur un tableau d’affichage, et si la marche n’est pas un simple déplacement en direction d’un but arrêté, il faut, pour s’ouvrir à la rencontre, se reprendre à chaque pas. Est-ce du Bouchet lui-même qui se reprend ? Il est certain que du Bouchet poète et du Bouchet homme coïncident de très près. Quand on parle à André du Bouchet de choses quotidiennes, il n’est pas différent du poète, et le poète parlant de poésie n’est pas différent de l’homme. Cette relation leur est rencontre. Mais insister en termes communs sur ce parallélisme c’est traduire et trahir en image une existence. C’est le moi poétique d’André du Bouchet qui amène à saisir, à confirmer la dimension existentielle de sa marche. Sa quête, son avancée qui cherche à atteindre l’aigu, le plus aigu, le plus extrême, est obligée de se poser comme le pas de celui qui marche. Il ne peut pas rester le pied en l’air et attendre. Il faut bien voir que la collaboration du poète à la poésie est intime. Je ne vois pas André du Bouchet en spectateur de sa poésie. Pas plus qu’en acteur d’une poésie exprimant son personnage. Il est à elle comme l’homme est à la marche, comme celui qui tente de dire est à la parole. Je dis à la parole, non pas à sa parole, car s’il y a quelque chose d’étranger à du Bouchet, c’est l’instinct de propriété. Justement, celui qui est propriétaire de sa parole, qui donc est propriétaire de soi-même est un être naturalisé, au sens d’‘empaillé’, dans la formule qu’il répète de lui-même. Voilà pourquoi le mouvement sera toujours d’interruption, de brisure, de reprise, d’une œuvre à l’autre, d’une page à l’autre, d’un mot à l’autre. Quelquefois la poésie fuse, je pense à un des premiers textes de L’incohérence : « Là aux lèvres » :

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Là aux lèvres

La parole qu’elles timbrent

En avant d’elles-mêmes

Est traversée

Comme le froid qui se traverse.

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Comme lorsqu’on dévale une pente à bicyclette, on traverse le froid, à travers ce qu’il appelle « la crudité de l’herbe sciée ». C’est une phrase admirable, où tous les sens sont convoqués : la vue, l’ouïe, le sens kinesthésique et dans un rassemblement unitaire qui les contient tous, qui les enveloppe tous. Notez que le sifflement de l’air que l’on entend lorsqu’on dévale une pente est exactement comme celui de l’herbe rase. André du Bouchet a beaucoup de perceptions de ce genre. Quand il parle de « la faux qui ramasse le soleil », il ne s’agit pas d’une métaphore. Ce sont toujours des perceptions, des visions, mais des perceptions qui ne se sont encore pas dégagées du sentir, et qui se dépassent, comme le positif se dépasse vers le réel. L’objectité n’est pas la réalité. C’est justement l’objectité des choses qui bloque et verrouille la pensée. Or, la réalité est bien autre chose. L’objectité culmine, par exemple, jusqu’au malaise, dans la peinture surréaliste, qui présente ou représente des objets à la limite de la saturation. Les objets se donnent dans l’éloignement avec tous les détails de texture qui ne se manifestent que dans la zone proche. Un lointain objectivé, devenu thème, se substitue à l’affleurement universel du fond du monde. D’où résulte non pas une surréalité mais une hyperobjectivité irréelle. Ce qui caractérise d’ailleurs l’hallucination. L’hallucination est toujours hyper-objective et a du reste sa source dans la constitution humaine. L’essence de la perception est d’entrer en contact avec ses propres projections à distance d’objet ; c’est en quoi la science ne fait que la prolonger et c’est en quoi la poésie se sépare radicalement de la science : elle commence avant la perception, au sentir, avant l’intervention défensive d’une intentionnalité objectivante.

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Actuellement, presque toute la culture, en tout cas celle qui représente une superstructure de la société, partout s’objective. L’homme lui-même devient objet. C’est typique dans des pratiques de la psychiatrie à l’anglo-saxonne comme le DSM [1][1] Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders :..., où l’homme est un objet ‘de soins’, un objet d’attention, d’observation et d’étude… Un objet canonique et bientôt robotique, et qui a cessé d’exister. Et ce n’est pas en multipliant la pseudo-communication, les messages d’Internet, qu’on y changera quoi que ce soit. C’est pourquoi la poésie, si elle est authentique, a un rôle proprement ‘humain’. Je rejoins là une vue linguistique de Gustave Guillaume déclarant que le langage ne vise pas d’abord à la communication d’homme à homme, mais à la communication homme/univers. Il faut qu’un monde soit là, auquel nous ayons d’abord ouverture. Or c’est justement cette ouverture qui est complètement obturée, voilée aujourd’hui, y compris dans une grande partie de la littérature et de l’art. La tâche fondamentale d’une poésie, qui est proprement une poésie, comme celle-ci, est de donner ouverture. Elle a à rétablir la véritable dimension humaine qui est celle de l’existence et non pas de la simple ‘étance’ objective.

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M.J. : Vous avez plusieurs fois cité par cœur des passages entiers de poèmes d’André du Bouchet. Il s’agit-là d’un exercice extrêmement difficile

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H.M. : C’est vrai, c’est difficile de les apprendre par cœur, et d’apprendre aussi les blancs. Sans avoir le soutien de la lecture, on risque des ratés.

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M.J. : Quand est-ce que vous avez ‘découvert’ la poésie d’André du Bouchet ?

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H.M. : J’ai connu André du Bouchet il y a très longtemps à l’abbaye de Royaumont lors d’une semaine sur la littérature qui était dirigée par Marcel Arland et Francis Ponge. J’ai connu donc à la fois et séparément Francis Ponge et André du Bouchet. Et je me souviens même de ma première rencontre avec André, dans les champs : on parlait le plus souvent de peinture, de la perspective et de la convergence des rayons lumineux dans les schémas classiques illustrant la vision, où le trajet des rayons lumineux réfléchis est figuré par un faisceau de traits divergeant à partir de l’œil. Or André du Bouchet les voyait dirigés en sens inverse, pointés sur l’œil comme pour l’aveugler, les images des choses lui arrivant blessantes. Cette inversion est instructive, elle souligne l’ambivalence de notre rapport au monde qui peut être d’accueil ou d’opposition selon la prévalence en nous de l’ouverture et de la fermeture. Ouverture et fermeture décident de l’art comme de l’existence. Il y a une réceptivité accueillante dans l’ouverture, tandis que la fermeture combat et provoque à la fois l’agression des objets du dehors. Voilà qui éclaire l’ouverture des blancs dans les œuvres ultérieures d’André du Bouchet, dans lesquelles parole et existence sont co-originaires.

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M.J. : Qu’est-ce que la philosophie peut apprendre dans la proximité avec la poésie d’André du Bouchet ?

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H.M. : Apprendre à reconnaître la zone d’expérience première, alors que, d’ordinaire, quand on explique la façon dont nous voyons les choses, on se place aussitôt dans une perspective perceptive. La foi perceptive, quand elle est celle du « on », est déjà organisée, plongée dans un monde élaboré par l’éducation, l’expérience, la culture, la coutume, le droit, dans un monde médiatisé. Ce n’est pas un monde vierge, un monde tel que dans la surprise il se présente. Ce que nous apprend la poésie d’André du Bouchet, en nous le donnant à entendre, c’est le renouvellement de la surprise que les choses nous font de venir à nous et d’exister. C’est là l’état premier, originel. Voilà ce qu’un philosophe peut apprendre, non pas d’une poésie programmatique, mais de cette poésie sans assignation préalable, par la transformation qu’elle réalise en lui, en le rendant à la surprise de l’originaire refoulé par l’histoire.

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M.J. : Quelle est la place de la nature, des éléments naturels, l’air, la terre, le soleil, le vent dans la poésie dubouchetienne ?

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H.M. : Tout à fait caractéristique, le sens, en elle, du vent, du vent à travers lequel vous vous efforcez de rejoindre les choses et les lieux en même temps que lui vous traverse. Je me souviens que l’ancien fermier d’à-côté me disait : « ce matin la bise est fine ». Sentir la finesse de la bise comme d’un trait, comme d’une aiguille qui vous traverse, c’est percevoir la présence de son corps à tout son entourage, et de l’entourage à son corps, sans qu’il y ait rupture, sans que je sois fermé dans mon monde intérieur et d’autre part plongé dans un monde objectif externe, mais ouvert à un monde avec lequel je suis en échange. Cette respiration mutuelle est un vrai souffle – voyez le sonnet à Orphée, Atmen, de Rilke qui l’appelle « poème invisible, pur échange perpétuel ». Ce souffle est ressenti comme l’origine insaisissable de toute chose. On peut dire avec les Chinois que le souffle est constitutif de l’univers et de l’homme. Je me souviens qu’une fois, en montagne, reposant sous un rocher, à demi somnolent, je voyais des nuages de neige naître de rien sur la montagne en face. Et j’ai eu brusquement l’impression que ce souffle était antérieur à la montagne et à la neige. Qu’il était la première chose, la racine de l’univers et de l’existence. J’ai eu très nettement, un instant, cette impression profonde de découvrir, cette fois dans un phénomène naturel, l’origine. Ce qui est bien entendu impossible. Un phénomène ne peut pas être à l’origine, car lui-même est en suspens. Mais comme on ne peut pas attribuer d’origine visible au souffle, il vous transporte à ce moment où les choses commencent. C’est par là que ce sens du souffle traverse, si je puis dire, toute la révélation de soi-même existant au milieu de tout. Et c’est pourquoi dans les textes d’André du Bouchet on retrouve sans cesse le vent. Mais aussi les autres éléments : sa poésie essaie de ressaisir le moment où l’indéterminé, où l’infini indéterminé prend visage dans la terre, dans l’eau, dans le feu, c’est-à-dire dans un ceci insigne, qu’est l’élément brusquement révélé. Faire face au monde, quand ce n’est pas pour l’affronter hostilement mais pour l’accueillir, suppose effectivement que vous vous envisagiez au monde. S’envisager, c’est prendre forme et visage dans le regard de l’autre ; c’est le contraire d’une vision objectivante, aliénante, décrite par Levinas, où le regard s’arroge la mise en vue de l’autre et prend possession de lui, l’enveloppe, l’inscrit dans les limites de sa propre identité, c’est-à-dire anéantit l’autre en soi. Un regard non captieux s’ouvre à l’épiphanie de l’autre, qui n’apparaît qu’en lui. L’épiphanie de l’autre dans mon propre regard ne va pas sans mon autophanie. C’est le sens même de la rencontre. André du Bouchet l’éprouve dans toute situation de vis-à-vis, c’est-à-dire de visage à visage. Il ne cesse d’y revenir pour en venir enfin à une face où s’éprouve la sienne – par exemple sous le linteau en forme de joug, quand la face du ciel s’ouvre… s’ouvre sous le linteau et au loin. Proximité du lointain et éloignement du proche qui sont, à l’encontre de toute mise en perspective, la marque de l’originarité innocente, désarmée. Je pense que le regard de du Bouchet, que la parole de du Bouchet sont au maximum désarmés. Désarmés, d’où par conséquent l’absence totale, dans sa poésie, comme dans son existence, de préjugés. En poésie, les préjugés sont innombrables, comme dans toute la littérature. Ils commencent avec l’idée qu’on attend quelque chose de vous… Dès que vous pensez qu’on attend quelque chose de vous, vous avez déjà menti, parce que vous vous adaptez plus ou moins à ce qu’on attend. Vous vous trahissez vous-même, vous devenez trompeur et trompé à la fois. Je pense que la poésie d’André du Bouchet fait partie intégrale de son honnêteté, qui est absence totale de compromis.

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M.J. : « Comme il marche à travers le monde, André du Bouchet marche à travers la langue », c’est là l’une de vos réflexions sur l’écriture de du Bouchet. Est-ce que le lecteur, dans l’acte de lecture, doit lui aussi marcher ?

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H.M. : Comment ne le devrait-il pas ? S’il veut marquer tous les arrêts qui sont indiqués, par les espacements, par l’articulation du mot. Un mot, articulation éternellement provisoire ou provisoirement éternelle du « à dire », suppose un espacement avec des vides et le lecteur est obligé, au risque d’expirer sur son dire, d’articuler. Articuler est autre chose qu’arpenter ; ce n’est pas utiliser une mesure externe, une chaîne d’arpenteur qu’on applique, c’est une mesure interne et mouvante qui change à chaque mot, et par conséquent change aussi le rythme de votre articulation. Il n’y a de rythme que discontinu ; le rythme ne peut pas tourner rond. La lecture d’un texte d’André du Bouchet est une traversée. Quand il lit ses textes, il ne dit pas, il reprend son texte d’un ton neuf, et ainsi doit faire le lecteur. Ce n’est pas du tout une obligation à priori, elle est inscrite dans le texte lui- même.

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M.J. : Avez-vous des conseils à donner à celui qui ne comprendrait pas la poésie d’André du Bouchet ?

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H.M. : C’est souvent quelqu’un qui a lu sans entendre. Vous savez la différence entre entendre et comprendre. On la trouve dans un texte d’André du Bouchet sur Hölderlin. « A l’écart de ce que je comprends, j’entends une parole. » Il entend en s’engageant dans les pas de Hölderlin. Je crois que nul n’est aussi proche – sans le chercher – de la poésie de Hölderlin, par la simplicité des mots choisis, par l’absence de dimension poétique ‘ajoutée’ comme un chant de sirène. Hölderlin emploie les mots les plus simples : « proche », « difficile », « saisir ». Il suffit de penser au début de Patmos : il n’y change presque rien et tout est transformé. Celui qui ne comprend pas André du Bouchet, je lui demanderai d’abord ce qu’il entend comme poésie. C’est la première chose à savoir. Comment lit-il, par exemple, Verlaine, Baudelaire, ou bien est-ce qu’il lit Victor Hugo ? Il faut savoir à qui on a affaire ; si c’est quelqu’un qui se prête à l’éloquence, ce n’est pas la peine d’insister. La poésie est le contraire du discours. La notion de discours est ruineuse en poésie [*][*] Cet entretien d’Henri Maldiney avec Michael Jakob est....

Notes

[1]

Diagnostic and Statistical Manual of Mental Disorders : classification des désordres mentaux utilisée par les professionnels de la santée mentale aux USA [note de la rédaction].

[*]

Cet entretien d’Henri Maldiney avec Michael Jakob est primitivement paru sous le titre : « La poésie d’André du Bouchet ou la genèse spontanée », dans Compar (a) ison. An International Journal of Comparative Literature, n° 2 (1999), Amsterdam, Peter Lang, p. 5-16.


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