Archives de Philosophie 2011/4
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2011/4 (Tome 74)
182 pages
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Paul Ricœur et l'histoire
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AuteursMarc de Launay du même auteur

Jean-Claude Monod du même auteur



Les textes qu’on va lire sont issus de la journée consacrée à Temps et récit de Paul Ricœur, le 22 juin 2007, à l’École normale supérieure, dans le cadre des activités des Archives Husserl de Paris (UMR 8547 du CNRS) dont, faut-il le rappeler, Paul Ricœur a longtemps été le directeur.

2 L’axe général de cette journée d’étude fut la question de l’histoire, non pas seulement parce qu’elle est au centre des trois volumes de Temps et récit (dont la parution s’est étalée de 1983 à 1985), mais aussi parce qu’elle n’a cessé, en même temps que celle du temps, d’être l’objet des réflexions de Paul Ricœur depuis le tout début des années 1950, comme en témoignent ces quelques lignes écrites en conclusion d’un article de 1953 – « L’histoire de la philosophie et l’unité du vrai » –, destiné à un volume d’hommages à Karl Jaspers : « L’histoire veut être objective et elle ne peut pas l’être. Elle veut rendre les choses contemporaines, mais en même temps il lui faut restituer la distance et la profondeur de l’éloignement historique ».

3 On sait également que Ricœur a cherché tout au long de Temps et récit à démêler l’opposition entre temps cosmologique et temps vécu tout en renonçant à la tentation hégélienne d’une histoire qu’aucun historien ne reconnaîtrait sienne, comme aux conséquences de la critique heideggérienne du temps vulgaire qui rend très difficile d’y articuler l’histoire comme discipline scientifique. Il a donc tenté tout à la fois de sortir de l’opposition tranchée entre temps objectif et temps vécu, de prendre ses distances avec la problématique du temps originaire qui hante l’authenticité de l’être-vers-la-mort, et de penser la discipline historique à partir de ce que peuvent en dire les historiens réfléchissant sur leur propre travail, ou parfois (comme dans l’analyse de l’œuvre de Braudel) à partir de l’écart entre ce qu’ils en disent et ce qu’ils font. Prolongeant sur un autre terrain la « véhémence ontologique » qui lui faisait refuser, dans La métaphore vive, la thèse structuraliste d’une autoréférentialité du discours littéraire tout en prenant acte d’un certain « suspens de la référence » à l’œuvre dans l’usage poétique du discours, Temps et récit approfondissait l’interrogation sur le versant narratif et dans ses dimensions épistémologiques aussi bien qu’ontologiques : comment les différentes espèces d’« histoires », story et history, récit de fiction et récit historiographique, se rapportent-elles au monde ? Comment rendre justice au fait que des œuvres de fiction peuvent nous apprendre des choses et affecter notre regard sur le monde ou, dans le cas des « romans du Temps » magistralement étudiés par Ricœur (Proust, Mann, Woolf), sur l’expérience même du temps ? Mais comment rendre compte, simultanément, de ce qui fait de l’explication-compréhension historiographique autre chose qu’une simple province de l’intelligence narrative : une discipline soumise à des règles scientifiques propres et à l’exigence éthique de dire vrai sur le passé ? Et quel est enfin – ou d’abord – « l’être » de ce passé dont l’historien est, en un sens, « débiteur » ? Temps et récit reste à ce jour une des tentatives les plus abouties pour cerner tout à la fois l’incontournable statut de récit de l’œuvre historienne et l’irréductibilité de l’historiographie au récit de fiction.

4 Les différentes interventions permettent de montrer à la fois les enjeux philosophiques d’une réflexion si ample et si prolongée, et les suites, pour les débats, de nouveau actuels, auxquels la discipline historique se voit confrontée – qu’il s’agisse des rapports entre histoire et mémoire, auxquels Ricœur aura consacré un de ses derniers livres, en y ajoutant l’instance précieuse et dangereuse de l’Oubli, des restrictions légales imposées aux travaux de tels historiens ou, sur un plan éthique et politique, des manifestations de telle « mémoire blessée » tentée de refuser que s’écrive sa propre histoire dès lors que ce discours n’irait pas dans le sens d’une réparation voire d’une réhabilitation des « identités » collectives, nationales, qui ne peuvent être que des « identités narratives », ou encore, dans une perspective épistémologique, puisque la discussion est relancée (Carlo GINZBURG, Un seul témoin, Paris, Bayard, 2007), de la question du « récit » historien, de nouveau soupçonné de ne rien saisir du phénomène mais de le construire entièrement en fonction d’impératifs « littéraires » qui commanderaient toute historiographie.

 
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POUR CITER CET ARTICLE

Marc de Launay et Jean-Claude Monod « Présentation », Archives de Philosophie 4/2011 (Tome 74), p. 563-564.
URL :
www.cairn.info/revue-archives-de-philosophie-2011-4-page-563.htm.