2001
Archives juives
Recherches
Vous avez des archives ? Veillez sur elles
Anne Zink
Professeur honoraire d’histoire moderne (université de Clermont-Ferrand) est spécialiste de l’histoire des Juifs de Bayonne au XVIIe siècle.
Pour arriver à reconstituer des mécanismes qui, à partir de la politique, de l’économie et des représentations, entraînent des modifications progressives dans la vie des hommes et les bouleversements tragiques qui affectent leurs destins, les historiens n’ont pas seulement besoin de connaître les décisions des gouvernements, des firmes et des organismes internationaux, ou bien la vie des grands hommes. Ils ont besoin de connaître l’existence, les pensées, les amours, les trajectoires des gens sans importance qui n’ont été connus que dans un milieu limité mais qui, par leurs options et leurs stratégies privées, ont participé aux phénomènes collectifs et dont la biographie pourrait être représentative du sort d’un plus grand nombre de leurs contemporains si seulement elle pouvait être connue.
Les historiens construisent leurs récits à partir de documents. Il existe des documents de tous types : livres, films, bâtiments, outils et machines ou ce qu’il en reste, images de toutes sortes, ossements, restes alimentaires et même coprolithes
[1]. Pour les périodes où elles existent, les archives – c’est à dire tous les documents créés ou reçus dans le cadre de l’activité de tout agent : individu, famille, entreprise, association ou institution – jouent un grand rôle.
Vous-mêmes, nos abonnés, nos lecteurs ainsi que vos amis, vous fabriquez des archives et vous détenez peut-être des archives plus anciennes. Vous conservez vos fiches de paye, vos diplômes, votre livret de famille, différentes quittances et bien d’autres papiers parce que la première raison d’être de ces documents, comme de toutes archives, c’est de vous être utiles dans la vie pratique. Ils auraient une utilité historique si vous entrepreniez d’écrire votre histoire ou celle de votre famille : mariages, naissances, scolarité, maladies, activités professionnelles, déménagements y sont en effet mentionnés. Dans un certain nombre de ces domaines, l’historien de l’économie, de la vie quotidienne ou des représentations peut recourir au double administratif des archives particulières : les dossiers des permis de construire, des permis de conduire, du service national et des caisses de retraite, entre autres, apprennent beaucoup sur une civilisation.
Les sociologues, à partir d’enquêtes, ont mis récemment en évidence des phénomènes qui jusque-là restaient dissimulés dans la mémoire de l’expérience individuelle, comme par exemple, celle du malaise psychologique au travail ou de l’exclusion reposant sur des motivations racistes non formulées. Les ethnologues observent et décrivent les comportements spécifiques à certains milieux. Pour comprendre ce qu’ils observent, ils font appel à l’histoire. Vous avez certainement chez vous des documents d’hier et d’avant-hier et, si vous avez de la chance, vous en avez aussi de plus anciens qui peuvent aider à comprendre, à travers le cas d’un individu, d’une famille, d’un groupe, la façon dont nos contemporains ou les générations qui nous ont précédés ont vécu l’histoire et, à leur niveau, l’ont faite.
Les plus précieux sont les documents qui n’ont aucun équivalent institutionnel, qui n’ont de double nulle part, qui racontent ce qui est de l’ordre du privé. Je pense aux journaux intimes, aux livres de compte familiaux, à tous les documents relatifs aux entreprises agricoles, industrielles, commerciales et de service, parce que ces dernières ne paraissent jamais sous tous leurs aspects dans les archives publiques, et surtout à la correspondance parce qu’on peut y trouver les façons de sentir et les raisons d’agir, introuvables ailleurs.
Ne soyez pas offusqués : je comprends bien que pendant longtemps vous souhaitiez être discrets sur le contenu de ces archives, mais ce n’est pas une raison pour les négliger ni pour les détruire volontairement ou par négligence. Le temps viendra où plus personne ne sera plus là pour éprouver ce sentiment et où les historiens et même les descendants seront contents de savoir comment s’exprimait, quelques générations en deçà, l’amour fraternel, comment on envisageait l’avenir d’un jeune homme ou celui d’une jeune fille, en quels termes on percevait une crise sociale et quel moyen on entendait mettre en œuvre pour écarter des cohéritiers.
Une de mes amies garde les lettres que son aïeule, au siècle dernier, écrivait à sa sœur aînée déjà mariée, au moment où elle venait de se décider entre les deux prétendants que lui avaient proposés leurs parents communs. À aucun moment elle ne parle d’amour ni d’attirance physique : quand elle dit qu’elle sera heureuse avec lui parce qu’ils partagent le même idéal moral et religieux, était-ce pour s’entendre dire qu’il y avait autre chose dans la vie ? La famille n’a pas gardé les réponses de la grande sœur, mais les lettres suivantes de la cadette montrent bien que cet aspect des choses n’a pas été abordé. Au bout de tant de temps, de telles lettres ne nous racontent plus seulement une famille mais une époque dans un certain milieu.
Une autre de mes amies a laissé jeter les notes qu’une de ses aïeules, qui appartenait aux tout premiers rangs de la société parisienne sous le Second Empire, prenait lorsqu’elle allait à des conférences. Comme je déplorais cette perte, mon amie m’a dit à propos de cette ancêtre : « et alors ? elle était cultivée, point à la ligne ! ». Pour moi historienne, ce « point à la ligne » cachait un vide absurde : quelles conférences, dans quel cadre, par qui, sur quels sujets ? quel type de notes, d’abréviations, de remarques personnelles, de bévues peut-être ? Les dames d’un niveau si élevé n’étaient pas si nombreuses, et il y a peu de chances que de telles notes subsistent ailleurs ; mes collègues spécialistes du XIXe siècle ont été frustrés d’un apport important.
Une de mes cousines, sous prétexte de ranger le grenier familial l’été où elle avait été reçue à l’École normale d’institutrices, a brûlé tous les vieux papiers qui se trouvaient dans un carton à chapeau ; d’après les souvenirs qu’elle avait gardés, certains remontaient sans doute à la fin du XVIIIe siècle…
Une de mes amies âgée descendait d’une famille qui avait eu au XIXe siècle un moulin et qui embarquait céréales et farines sur une rivière alors navigable : le genre de petite entreprise qui formait le tissu économique du pays. Je demande à mon amie de me laisser voir les papiers : « Je vous les sortirai, dit-elle, pour votre prochaine visite ». Je reviens. Horreur, j’aurais mieux fait de me tenir tranquille : la bonne demoiselle avait trié et décidé que des comptes qui semblaient revenir identiques d’une année à l’autre n’avaient pas d’intérêt ; elle les avaient tous jetés. Très fière, elle me présentait en revanche ce qui avait de l’intérêt à ses yeux : un billet d’entrée et un programme pour l’Exposition universelle de Paris de 1889.
Une voisine de campagne ne se console pas d’avoir jeté récemment les lettres de soldat de son père pendant la Première Guerre mondiale et de son frère pendant la guerre d’Algérie. « Je n’ai pas d’enfants, disait-elle, je ne savais pas entre les mains de qui elles tomberaient. Je pense qu’elles auraient fini de la même façon, brûlées par les cousins ».
Tant qu’on peut garder ses archives familiales, il faut les conserver, sans les trier, sans les déplacer, car l’ordre dans lequel se trouvent des papiers est révélateur des circonstances dans lesquelles ils ont été écrits. Ce qu’on peut faire, c’est les mettre par liasses dans des chemises et écrire sur la chemise de qui il s’agit : celle qui signe « Mamie », c’est une telle (mentionnez les prénom, nom, date de naissance, époux le cas échéant, enfants et date de la mort). Celui qu’on appelle Bébert, c’est Albert un tel etc. Telle photo représente une telle etc. Ligny est un faubourg de telle ville. Telle cassette date de telle fête. Racontez tout ce que vous savez sur cette famille : ce qui est évident pour vous ne le sera plus pour vos descendants.
Si vous n’avez pas d’enfants, si vous ne souhaitez pas les garder, si vous déménagez, s’il s’agit des papiers d’une famille collatérale, ou amie, ou des archives d’une entreprise qui tiennent trop de place, s’il s’agit surtout des archives d’une association qui s’est éteinte de sa belle mort parce que ses membres ont vieilli ou que les buts qu’elle poursuivait sont caducs, adressez-vous aux archives publiques ; elles sont sûres, le personnel vous donnera des bons conseils.
La loi vous permet de déposer des archives sans les donner, en fixant de plus un délai avant qu’elles soient consultables par le public. Il arrive aussi que des fonds familiaux soient microfilmés, puis rendus à la famille. Renseignez-vous auprès des archives départementales de votre département
[2]. Certains de vous peuvent détenir des documents qu’il faudra plutôt diriger vers les Archives nationales à Paris ou, pourquoi pas, vers les archives de la Guerre ou des Affaires étrangères ; d’autres intéresseront la Bibliothèque de documentation internationale contemporaine de Nanterre ou son annexe aux Invalides pour les objets ou les documents iconographiques, ou encore le Centre de documentation juive contemporaine qui sont aussi des lieux habilités à recevoir et à classer des archives. Certaines villes ont un bon service d’archives municipales, mais ce n’est pas toujours le cas et le service peut être ultérieurement victime d’un resserrement budgétaire. En revanche les autres institutions publiques ou privées n’ont pas de vocation particulière à conserver des archives : s’occuper d’archives réclame une compétence professionnelle, des locaux et des crédits. Notre revue s’appelle
Archives Juives, mais nous ne sommes pas, i1 s’en faut de beaucoup, un dépôt d’archives : ne faites donc pas appel à nous.
Notre civilisation a produit tant de papier, tant de photos, tant de cassettes et de disquettes qu’on ne peut pas espérer tout conserver dans les dépôts publics, ni même à la maison. N’oubliez pas pourtant vos responsabilités vis-à-vis des vôtres et de la collectivité dont les historiens gardent la mémoire : ne jetez pas ce qui est ancien, sachez distinguer dans les documents plus récents ce qui a de l’intérêt ; si vous avez dirigé une entreprise ou présidé une association, soyez particulièrement vigilants pour leurs archives : ce dont elles rendent compte, c’est du travail, de l’investissement, des espoirs de tout un pan de la société. Notre revue ne peut pas conserver matériellement vos documents, mais comme tous les historiens nous en avons besoin pour écrire l’histoire, pour donner forme à la mémoire commune.
â—†
[1]
Concrétions formées de matières fécales durcies.
[2]
Accès par Internet :
www. pages-blanches. fr ; par minitel : taper « archives départementales » et le nom du chef-lieu à la ligne « localité ».