Archives Juives
Les Belles lettres

I.S.B.N.2251694080
144 pages

p. 4 à 8
doi: en cours

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Dossier : L'Alliance israélite universelle après 1945

Volume 34 2001/1

2001 Archives juives Dossier : L’Alliance israélite universelle après 1945

Avant-propos

La Rédaction
L’Alliance israélite universelle occupe une place à part dans la nébuleuse des institutions juives de France. Par son ancienneté d’abord : forte d’un peu plus de 140 ans d’histoire, elle ne le cède sur ce plan qu’au Consistoire. Par ce qu’elle incarne ensuite : alors que le Consistoire est une création du pouvoir politique, napoléonien en l’occurrence, pour régler les affaires du culte israélite – et contribuer, à l’origine, au contrôle de fidèles –, l’Alliance est le fruit, une cinquantaine d’années plus tard, d’une initiative interne au groupe juif, même si on a pu en situer l’origine non au centre mais à la périphérie de ce groupe [1]. Imprégnés des idéaux de la Révolution française, reconnaissants envers leur patrie de leur avoir accordé une égalité effective, parvenus à un statut social enviable, ses fondateurs sont conscients que leur bonheur est loin d’être le lot de tous les Juifs dans le monde. En créant l’Alliance deux ans après l’Affaire Mortara – un enfant juif converti et enlevé à sa famille dans les États du Pape en 1858 –, ils ont en tête de combler un vide dans le monde juif de l’époque : universelle, la nouvelle association doit être le rempart de leurs coreligionnaires persécutés à l’étranger, ainsi qu’à plus long terme l’outil de leur « régénération », indispensable à leur future émancipation.
Ainsi, au milieu du XIXe siècle, à une époque dont l’on a pu dire qu’« il n’y a plus à proprement parler d’histoire des Juifs de France, qu’« il n’y a plus, tout au moins, d’événements qui les concernent particulièrement » [2], cette entreprise de solidarité juive a une double signification. Elle apparaît d’abord comme l’aboutissement d’une intégration parfaitement réussie du groupe israélite à la société et à la nation françaises, puisque ses membres peuvent songer désormais à utiliser l’image et la puissance de la France au profit d’un monde juif dont ils rêvent de modeler le destin à leur image. Mais elle est aussi l’expression d’une forme d’identité juive qui vient conforter ou relayer, suivant les cas, une définition confessionnelle traditionnelle qui ne satisfait plus des fractions significatives de la bourgeoisie israélite.
C’est dire tout l’intérêt qui s’attache à l’histoire de cette épopée, qui, commencée sous le Second Empire, en 1860, s’est très vite avérée inséparable de l’histoire de la République et de la puissance françaises. Or la connaissance de l’histoire de l’Alliance demeure partielle. Si mémorialistes et hagiographes se sont tôt attelés à la tâche, les historiens n’entrent pas en lice avant les années 1960 et même 1970, car c’est seulement au début de la décennie soixante, alors que l’œuvre fête son centenaire, qu’elle entreprend, sous la direction de M. Georges Weill, à l’époque conservateur de la bibliothèque, de classer ses archives et de les ouvrir aux chercheurs. Ce travail considérable n’a touché toutefois que les documents antérieurs à 1940, année qui demeure donc la borne, jusqu’à une époque toute récente, des investigations savantes.
Dans les limites chronologiques 1860-1940, la bibliographie ne tarde pas à proliférer cependant, au point qu’une étude historiographique serait aujourd’hui la bienvenue. C’est que, désormais bien classées, facilement consultables sur place malgré l’exiguïté de la salle de lecture avant la réalisation de la salle actuelle, les archives de l’Alliance permettent de satisfaire des curiosités variées. Elles recèlent bien entendu une information de première main sur l’institution elle-même, sa marche propre, sa politique et les motifs, idéologiques et autres, qui sous-tendent ses démarches. On peut aussi y découvrir les hommes qui la font vivre et l’animent : les dirigeants et les notables composant le comité central, le personnel enseignant surtout, ces « missionnaires » [3] qui s’en vont répandre la bonne parole dans un réseau scolaire qui se déploie progressivement en Afrique du Nord, dans les Balkans, en Turquie, au Proche et au Moyen-Orient. À partir des correspondances que nécessite entre le siège et ce personnel la marche des écoles, on peut enfin se former une image des communautés au sein desquelles elles ont été implantées, mesurer la violence de l’opposition suscitée localement par l’action de l’Alliance dans les rangs des religieux orthodoxes ou, de la fin du XIXe siècle à la Seconde Guerre mondiale, dans ceux des sionistes, saisir les enjeux de la modernisation pour les communautés traditionnelles d’Orient. Riches d’enseignement sur le passé du judaïsme français, les archives de l’Alliance ne sont pas moins précieuses pour la connaissance des judaïcités méditerranéennes et levantines, voire même des sociétés des pays qui les abritent.
À considérer le nombre de jeunes historiens qui continuent d’expoiter ce gisement, il est clair que son potentiel n’est pas épuisé. On manque d’études par exemple sur l’Alliance en tant qu’organisation, sa structure et ses procédures de travail, en particulier pour l’entre-deux-guerres. Certains de ses animateurs, comme Jacques Bigart, secrétaire général de l’AIU de 1880 à sa mort en 1934, mériteraient à l’évidence d’être mieux connus, et d’une façon générale, il serait utile de soumettre les membres de son comité central, à diverses époques, à des analyses de type prosopographique. Certains pays d’implantation ont été beaucoup moins étudiés que d’autres, et l’on manque d’une étude sur l’École normale israélite orientale et la formation des maîtres de l’Alliance. Nul doute que les caisses d’archives qui, saisies par les Allemands au siège au début de l’Occupation et égarées ensuite à Moscou, commencent à retrouver le chemin de l’Alliance [4], entretiendront la vitalité des recherches portant sur l’Alliance avant la Seconde Guerre mondiale.
Mais c’est un chemin pionnier que nous avons désiré emprunter en proposant ce dossier. Qu’advient-il de l’institution phare du judaïsme français lors de la guerre et de l’Occupation ? À quel point ses valeurs fondatrices résistent-elles au constat de la persécution déchaînée dans la France des droits de l’Homme et à la découverte de la Shoah dans toute son ampleur ? Comment envisage-t-elle désormais son rôle et quels moyens met-elle en œuvre pour le remplir ? Des auteurs affirment qu’en 1945 l’« israélitisme », cette foi des Juifs de France d’après l’Émancipation dans la coïncidence providentielle des valeurs du judaïsme et de la République, est bel et bien mort. Est-ce si sûr ? À l’évidence, l’observation du micocosme allianciste pourrait fournir à cette question importante un début de réponse étayée.
Nous avons voulu démontrer qu’écrire l’histoire de l’Alliance pendant et après la guerre devient possible et encourager les chercheurs à se lancer dans cette voie. Comme le montrent l’étude ici même de Catherine Nicault sur les ruptures et les continuités idéologiques au sein de l’Alliance d’après-guerre et celle de Jean-Claude Kuperminc sur la reconstitution de la bibliothèque, ou encore la biographie de Jules Braunschvig qu’Alain Michel achève de rédiger et dont il nous donne un aperçu dans la rubrique « Dictionnaire », l’AIU commence à entrouvrir ses archives portant sur l’après-guerre, en particulier la série des procès-verbaux du comité central, en cours de classement. Ce début prometteur annonce, on l’espère, d’autres développements. L’Alliance entretenant des rapports étroits avec les milieux dirigeants, les archives publiques recèlent par ailleurs nombre de documents relatifs à l’œuvre, permettant d’éclairer des épisodes de son histoire dont les traces ne sont pas encore accessibles à l’Alliance même, qui ont été perdues ou occultées. Les révélations surprenantes de l’article de Laurent Grison, « L’Alliance israélite universelle dans les années noires », trouvent ainsi leur source dans les archives du Quai d’Orsay ; de même, c’est dans les fonds des postes conservés aux Archives diplomatiques de Nantes que Yaron Tsur a rassemblé la matière de son papier sur le programme de réformes de l’Alliance en 1949 au Maroc et les réactions qu’il provoque dans l’administration coloniale et chez le sultan. Enfin l’Alliance a elle-même publié nombre de documents internes, comme cet important rapport sur la situation des écoles pour les années 1948-1950 qu’Anne Grynberg nous fait découvrir.
La vie et l’action de l’Alliance après 1945 sont évoquées ici sous leurs principaux aspects : l’héritage laissé par la guerre (Laurent Grison), la nouvelle équipe dirigeante, le renouveau idéologique et politique d’après-guerre et ses limites (Catherine Nicault), l’effort considérable déployé pour venir en aide, tant sur le plan scolaire que social et juridique, aux judaïcités les plus démunies – au Maroc particulièrement, objet de l’article de Yaron Tsur et qu’évoque largement le rapport sur les écoles présenté par Anne Grynberg – ou pour maintenir parmi elles une influence française dont elle persiste à vouloir se faire l’agent, comme dans le jeune État d’Israël. Le rôle culturel de l’Alliance n’a pas été négligé (Jean-Claude Kuperminc). À la question qui court dans l’ensemble de ces textes – l’Alliance rompt-elle ou non avec son passé pour s’engager dans des voies résolument nouvelles ? –, il apparaît qu’il faille apporter une réponse nuancée. Meurtris par la tragédie endurée par les Juifs pendant la guerre, mais convaincus que la France libre a toujours été la « vraie France », déterminés, à la lumière de ce passé récent, à une plus grande affirmation juive mais sans rien renier de leurs valeurs de toujours, notamment au plan de leur attachement à la patrie française, les hommes de l’Alliance semblent opérer après-guerre bien plus un retour aux sources qu’une remise en cause radicale de leurs pratiques et de leurs modes de pensée.
 
NOTES
 
[1]Michael Graetz, Les Juifs en France au XIXe siècle. De la Révolution française à l’Alliance israélite universelle, traduit de l’hébreu par Salomon Malka, Paris, Seuil, coll. « L’Univers historique », 1989.
[2]Jean-Jacques Becker, « De la Révolution aux années 1880 », in Les Juifs de France de la Révolution française à nos jours, collectif sous la direction de Jean-Jacques Becker et Annette Wieviorka, Paris, Liana Lévi, 1998, p. 46.
[3]Terme emprunté à Élisabeth Antébi, Les Missionnaires juifs de la France, 1860-1939, Paris, Calmann-Lévy, 1999. Cf. dans ce numéro la notice biographique que consacre Frances Malino à l’institutrice et directrice d’école Alegrina Benchimol Lévy.
[4]Cf. la mise au point faite à ce sujet par Jean-Claude Kuperminc dans Les Cahiers de l’Alliance israélite universelle, n° 22, juillet 2000, pp. 43-44, et la rubrique « Informations » dans ce numéro.
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[1]
Michael Graetz, Les Juifs en France au XIXe siècle. De la R...
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[2]
Jean-Jacques Becker, « De la Révolution aux années 1880 », ...
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[3]
Terme emprunté à Élisabeth Antébi, Les Missionnaires juifs ...
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[4]
Cf. la mise au point faite à ce sujet par Jean-Claude Kuper...
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