Archives Juives
Les Belles lettres

I.S.B.N.2251694080
144 pages

p. 9 à 22
doi: en cours

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Dossier : L'Alliance israélite universelle après 1945

Volume 34 2001/1

2001 Archives juives Dossier : L’Alliance israélite universelle après 1945

L’Alliance israélite universelle dans les années noires

Laurent Grison Professeur agrégé, est titulaire d’un DEA d’histoire contemporaine. Il enseigne l’histoire et la géographie en classes européennes et l’histoire de l’art dans un lycée de Montpellier.
Between 1940 and 1944, the Alliance is supported by the French Work Service for Foreign Countries (SOFE), an administration which is part of the Department for Foreign Affairs. In spite of the courageous efforts made by a handful of civil servants, the radical positions of the defenders of the Vichy regime force a weakened Alliance to pass beyond its neutrality. Free France then takes over the action once lead by Vichy in favor of the Alliance, for political, geostrategical, and cultural reasons. As a matter of fact, what seems at stake in the support given to the Alliance – whose humanistic message has recently been renewed by René Cassin – is the survival of French culture in not inconsiderable parts of the world.
IMGIMGIMGIMFRené Cassin à Londres (sans date). D’abord secrétaire permanent du Conseil de défense de l’Empire octobre 1940-septembre 1941, Cassin est commissaire national à la Justice et à l’Instruction publique du Comité national français (CNF) de septembre 1941 à juin 1943.
Photothèque de l’AIU, nËš 256.
Que devient l’Alliance israélite universelle (AIU) sous Vichy ? Peu d’historiens se sont penchés sur cette question et sur les rapports entre l’Alliance et le service des Œuvres françaises à l’étranger (SOFE), entité administrative du ministère des Affaires étrangères. Or, le service des Œuvres soutient et subventionne officiellement cette grande institution juive entre 1940 et 1944, et ce constat est en décalage avec ce que nous a appris l’historiographie de la politique de Vichy.
Il ne s’agit évidemment pas ici de remettre en question l’existence et l’application des mesures antijuives. Notre propos est d’expliquer, à l’aide des archives (notamment celles du ministère des Affaires étrangères, MAE), pourquoi et comment le SOFE a soutenu et réussi à aider des intellectuels juifs et l’Alliance. L’action courageuse des fonctionnaires du service fut néanmoins contrecarrée par les positions radicales et les décisions antisémites des tenants du régime de Vichy. Progressivement, un choix s’impose à une Alliance fortement attaquée et affaiblie : dépasser sa neutralité ou disparaître.
L’exemple de l’AIU nous sert de prisme et, grâce à une approche historique différenciée, nous pouvons mettre en évidence un phénomène significatif de la période : la France libre, grâce à des stratégies complexes relevant tout autant de la culture, de la politique, que de la diplomatie, s’impose comme le relais de l’action du SOFE de Vichy en faveur de l’AIU dont le réseau scolaire est implanté sur des espaces à haut intérêt géostratégique. Le cas de l’Alliance israélite universelle cristallise un enjeu qui n’est rien moins que la survie, après-guerre, de la culture française dans une partie du monde.
 
Le service des Œuvres face à l’antisémitisme
 
 
Après l’adoption du premier statut des Juifs (3 octobre 1940), nombre d’universitaires juifs cherchent à quitter la France pour se réfugier et enseigner à l’étranger. Des universités, et en particulier de grandes universités américaines, invitent des intellectuels juifs français ou étrangers installés en France. La majorité des universitaires qui quittent la France se rendent donc en Amérique du Nord avec l’aide de la Fondation Rockefeller [1] et de la New School for Social Research de New York [2]. Toutes deux participent, dès le 1er juillet 1940, à un comité de sauvetage (Emergency Rescue Committee, Comité de sauvetage d’urgence) pour faire partir d’Europe tous les intellectuels et artistes menacés par les nazis : Claude Lévi-Strauss, par exemple, en bénéficie. L’un des soucis majeurs du service des Œuvres est alors d’organiser l’exil en obtenant des points de chute acceptables et des visas pour un certain nombre de personnalités scientifiques, juives en particulier [3].
Il faut noter la ténacité des fonctionnaires des Œuvres (une poignée d’individus) qui cherchent à surmonter les obstacles administratifs imposés par les autorités de Vichy et ceux qui résultent de la limitation des déplacements due au contexte de guerre. Le service doit sans cesse se justifier auprès de ses instances supérieures, notamment la Direction politique du ministère. Les archives du Quai d’Orsay montrent que le chef de cabinet du ministre accepte implicitement l’action du SOFE en faveur du départ des intellectuels juifs vers l’Amérique, ce qui révèle l’étroitesse des liens entre politique, culture et diplomatie dans les années 1940-1944. Il insiste cependant sur les garanties à fournir et réclame, notamment, une déclaration par laquelle les intellectuels s’engagent à s’abstenir de toute activité en dehors de celle touchant à leur mission.
Les dérives des années 1930 ont cruellement banalisé l’antisémitisme [4]. Le SOFE, dirigé de juillet 1933 à août 1940 par Jean Marx, archiviste-paléographe, est touché de près par la montée de la haine. Son directeur est victime en effet de plusieurs campagnes de presse antisémites d’une virulence extrême, notamment de la part du journal Gringoire. Il quitte dignement le service en août 1940, avant même d’en être exclu en application du statut des Juifs. Sa mise en cause est inséparable de celle de l’ensemble des activités du SOFE dans les années 1930. Les mêmes publications antisémites attaquent avec violence l’Alliance israélite universelle, institution juive majeure, subventionnée et aidée par le service.
Après la débâcle, les principaux dirigeants de l’Alliance quittent le siège de la rue La Bruyère dans la capitale, et suivent le gouvernement pour s’installer, dans un hôtel de Vichy, 13 rue Rambert. Y résident Georges Leven, son président, et Sylvain Halff, le secrétaire général. Les locaux du siège à Paris sont occupés par les Allemands qui pillent l’exceptionnelle bibliothèque judaïque qui s’y trouve [5]. Dès le 4 septembre 1940, Jean Poirier, agrégé de l’Université, chef de section au SOFE, intervient auprès du recteur de Paris pour obtenir des autorités d’occupation, au bénéfice de l’Alliance, le respect de la clause d’armistice enjoignant que les collections se trouvant à Paris et ayant un caractère artistique, littéraire ou scientifique soient respectées. Intervention vaine, mais qui montre l’attachement du service à l’égard de l’AIU. Il est vrai qu’il s’agit ici d’intervenir contre les excès allemands. Les archives consultées permettent de constater que les cadres du SOFE se montrent aussi actifs lorsque les attaques viennent du gouvernement de Vichy. Le service use de sa position et de son influence, de sa connaissance des rouages administratifs, pour aider l’Alliance, et ce de trois façons : soutien institutionnel, soutien moral, soutien financier.
 
L’Alliance, une institution incontournable
 
 
Il faut, pour comprendre l’action du SOFE en faveur de l’Alliance israélite universelle sous Vichy, connaître les liens qui les unissent entre 1920 et 1940. Deux raisons font de l’AIU un élément clé de la politique du SOFE : elle est une institution influente au niveau international et un excellent outil de propagation de la culture française à l’étranger. Les fondateurs de l’Alliance, en 1860, sont inspirés par les idéaux de la Révolution de 1789 qui a permis l’émancipation des Juifs. Leur maître à penser est Adolphe Crémieux qui défend l’idée que les Juifs français, libres en France et fortement attachés au patrimoine culturel de ce pays, ont pour devoir d’aider à l’émancipation de leurs coreligionnaires d’Europe et d’Orient. Cette émancipation est considérée comme le meilleur garant de la paix et de la sécurité.
Très vite, l’Alliance fait connaître ses positions et multiplie les interventions, notamment lors du congrès de Berlin en juin 1878 et à la conférence de la Paix en 1919. De sa création à 1940, l’AIU joue un rôle essentiel : sa notoriété et son influence lui donnent une place particulière en France et en Europe. Elle développe un véritable réseau de relations et de soutiens. Le plus important d’entre eux est l’Anglo-Jewish Association in connection with the Alliance israélite universelle, fondée en Angleterre en 1870. À partir de 1919, l’Alliance agit en collaboration avec d’autres organisations juives : l’American Jewish Committee et le Joint Foreign Committee (émanation du Board of Deputies et de l’Anglo-Jewish Association). Elles interviennent de concert auprès de la Société des Nations en faveur des minorités juives menacées.
L’AIU, qui forme ses propres enseignants à l’École normale israélite orientale (ENIO), fondée en 1865, a un vaste réseau scolaire sur le pourtour de la Méditerranée, dans un espace qui se trouve au cœur des évolutions géopolitiques de l’entre-deux-guerres. Les conséquences de la Première Guerre mondiale et des traités de paix, les transformations politiques qui marquent les années 1920-1930, affectent l’implantation géographique de l’Alliance. Elle doit tenir compte de l’éveil du nationalisme en Turquie, en Iran, en Égypte. Elle doit, de même, considérer les rivalités qui opposent la France et la Grande-Bretagne au Moyen-Orient, l’essor colonial français en Afrique du Nord et enfin l’établissement du Foyer national juif en Palestine. La disparition de l’Empire ottoman et la création d’États nationaux indépendants rendent complexes ses conditions d’action. Son influence, pourtant, ne fait que s’amplifier et elle devient un élément essentiel du mouvement des idées. Universaliste, réfractaire au sionisme [6], l’AIU intervient de façon indirecte dans l’évolution des courants de pensée en Europe et en Orient. Il est clair que le gouvernement français et le Quai ne peuvent que prendre en compte l’aspect politique et culturel de l’action de l’AIU, ainsi que son rayonnement international.
Notons que la Première Guerre mondiale marque un tournant dans l’histoire du réseau scolaire de l’Alliance. Progressivement, celle-ci rencontre un problème majeur qui retient l’attention de ses dirigeants et de ceux du SOFE : l’enseignement donné en français (qui était la langue étrangère la plus répandue en Orient et permettait les contacts avec l’Occident) cède la place à l’enseignement donné dans la langue nationale. Les programmes proposés par l’Alliance sont ainsi remplacés par des programmes nationaux, en Bulgarie et en Grèce par exemple.
Reste que la section des Œuvres diverses, section de tutelle de l’Alliance, prend très à cœur le soutien à celle-ci dans les années 1920 et 1930. L’AIU est aidée au même titre que l’Alliance française ou le Comité catholique des amitiés françaises, sans distinction de confession. L’AIU fonctionne grâce à ses fonds propres mais aussi grâce aux indispensables subventions du SOFE. Celles-ci sont des crédits de fonctionnement et d’investissement pour les établissements scolaires. En 1922, lui sont attribués 900 000 francs. Entre 1923 et 1940, les subventions sont maintenues et même augmentées. Entre 1931 et 1936, le budget des Œuvres subit des fluctuations à la baisse, mais l’AIU fait partie des quelques privilégiés dont la subvention n’est pas révisée. En 1940, sur un budget de 4 129 200 francs, la section des Œuvres diverses lui attribue un million de francs.
Ainsi, il apparaît clairement que le SOFE entretient des liens forts et constants avec l’Alliance. Cette institution bénéficie de toute la confiance du service. Il faut garder à l’esprit ces différentes informations pour analyser de façon structurée la nature des relations entre le SOFE et l’AIU sous Vichy.
 
Le SOFE, protecteur de l’Alliance
 
 
L’ordonnance allemande du 24 octobre 1940 sur l’« aryanisation » des entreprises menace directement les fonds de l’AIU déposés dans deux banques parisiennes ainsi que les bâtiments de l’ENIO à Paris et à Versailles [7]. Jean Poirier demande à Charles Rochat, alors directeur politique du MAE, d’agir auprès de la commission d’armistice de Wiesbaden pour empêcher la saisie des biens de l’Alliance [8]. Ce qui est fait, mais en vain. Les ordonnances allemandes des 26 avril et 28 mai 1941 renforcent la spoliation en augmentant les pouvoirs des commissaires-gérants des entreprises et des biens soumis à l’aryanisation et en bloquant les comptes des Juifs. Poirier, à la demande de Georges Leven, intervient, sans résultat, auprès des organismes bancaires.
Mais c’est par le secrétariat d’État à l’Éducation nationale et à la Jeunesse que les bâtiments de l’ENIO sont réquisitionnés pour devenir un atelier de rééducation destiné aux jeunes détenus de la prison de Fresnes. Cette réquisition montre que l’AIU n’est plus la cible des seules autorités d’occupation mais aussi des autorités françaises. Poirier peut écrire le 17 septembre 1941 que « le ministère des Affaires étrangères est la seule administration à savoir ce qu’est l’Alliance israélite. Les autres administrations, la Légion, la presse, ne voient en elle selon les articles et les dénonciations maintes fois publiées et répétées avec l’autorisation de la censure officielle qu’une ligue secrète pour la domination du judaïsme dans le monde et la subversion de l’ordre établi (voir Gringoire, Émancipation nationale et toute la presse de Paris) » [9]. Ces mots résument bien la gravité de la situation et l’isolement du SOFE dans la défense de l’Alliance.
L’obstacle majeur à l’action du service des Œuvres est le Commissariat général aux questions juives (CGQJ), créé le 25 mars 1941, dirigé par Xavier Vallat puis par Louis Darquier de Pellepoix [10]. Le SOFE se heurte au CGQJ dès l’été 1941 lorsque Vallat demande à la police d’expulser les Juifs de la ville de Vichy [11]. La mesure s’applique immédiatement à Leven, Halff et à leurs familles. Poirier intervient auprès du directeur de cabinet du ministre des Affaires étrangères et du cabinet du secrétariat général pour la Police (secrétariat d’État à l’Intérieur). Il obtient d’abord un sursis, puis, après deux mois de tractations, une autorisation officielle de résidence à Vichy pour cinq personnes appartenant au conseil d’administration de l’Alliance.
La création de l’Union générale des israélites de France (UGIF) en novembre 1941 [12] marque un nouveau tournant. Redoutable moyen de contrôle de la communauté juive, l’UGIF étend son action sur les deux zones, en accord avec le CGQJ et les Allemands. Elle est dirigée en zone nord par André Baur et en zone sud par Raymond-Raoul Lambert [13]. À la demande de Jean Rivière, nouveau chef du service des Œuvres après la démission de Jean de Hauteclocque, l’amiral Darlan, alors chef du gouvernement et ministre des Affaires étrangères, intervient lui-même auprès de Vallat pour éviter à l’AIU d’avoir à se dissoudre, comme les autres organisations juives, dans le nouvel organisme imposé par Berlin : «l’Alliance israélite, rappelle-t-il, constitue un important instrument d’influence et […] le gouvernement britannique bénéficierait de toute cette influence si nous mettions obstacle à cette activité » [14].
Cet argument ne peut convaincre le commissaire dont la mission n’a pas à tenir compte de considérations diplomatiques extérieures. Poirier réclame alors au CGQJ un additif à la loi au bénéfice de l’Alliance. Vallat répond que l’Alliance ne peut déroger à la règle commune mais qu’une section scolaire spéciale sera créée au sein de l’UGIF, un membre de l’AIU devant y siéger [15]. Dans la même lettre, il ajoute, pour bien montrer le fond de sa pensée, un argument particulièrement fallacieux [16] : l’Alliance n’utiliserait que 20 % de son budget pour les œuvres scolaires. Vallat reprend ici un des thèmes favoris des ennemis de l’Alliance en métropole ou dans les protectorats du Maroc et de Tunisie : en 1934 est créée, par exemple, l’Alliance raciste universelle, qui se veut le pendant antisémite de l’AIU. Le commissaire général aux questions juives se prévaut même de renseignements puisés à une source non révélée, allemande de toute évidence, pour insister sur les dérives politiques de l’Alliance au Proche-Orient.
L’attaque est aussi dirigée contre le SOFE lui-même qui continue à subventionner l’AIU. L’étude des budgets du MAE et du SOFE montre en effet que le service verse 1 million de francs pour l’exercice 1940, 1,5 million pour l’exercice 1941 et que la subvention de 1,5 million de francs est maintenue pour l’exercice 1942 [17]. Les prévisions budgétaires pour 1943 (en date du 6 juin 1942) envisagent le maintien de la subvention de 1,5 million pour les écoles de l’Alliance en Afrique et au Levant. Il faut insister sur le fait que la somme allouée à l’Alliance dans le cadre des subventions de fonctionnement consenties à divers organismes est la plus élevée du chapitre budgétaire concerné.
 
L’intégration forcée de l’Alliance à l’UGIF
 
 
Un décret du 8 mars 1942 dissout l’Alliance israélite et transfère l’intégralité de ses biens à l’UGIF dont elle devient la 7e direction (dite direction des Établissements français à l’étranger). Raymond-Raoul Lambert, qui dirige de Marseille l’UGIF-Sud, est nommé délégué général de l’Alliance. Lui-même désigne à des postes de responsabilité au sein de cette direction Jacques Rudansky et Maurice Sidet, ancien directeur de l’ENIO avant la guerre et secrétaire général de l’Alliance depuis le 4 janvier 1942, après la disparition de Halff et de Leven [18]. En mai 1942, Darquier de Pellepoix, successeur de Vallat, demande aux services de renseignements d’effectuer des enquêtes sur un certain nombre de personnalités de l’UGIF dont Sidet. À partir de juin 1942, les contacts entre le SOFE à Vichy et l’AIU deviennent très difficiles. Les cadres de l’Alliance, étroitement surveillés, s’installent dans un hôtel à Marseille, à l’écart des somptueux locaux de l’UGIF, déplacée par Darquier de Pellepoix à Marseille.
Le SOFE continue à soutenir l’Alliance israélite, mais son champ d’action est de plus en plus limité. Les fonctionnaires du service interviennent périodiquement auprès du secrétariat général à la Police de Vichy pour que Sidet ait l’autorisation de se rendre à Vichy lorsque les circonstances l’imposent. L’AIU peut ainsi fournir au service des Œuvres quelques informations sur le fonctionnement de ses écoles. Elle entretient, par ailleurs, des relations limitées avec la direction de l’UGIF à laquelle elle doit cependant fournir chaque mois un rapport sur ses activités scolaires. D’autres documents (en général des rapports de directeurs d’écoles) sont envoyés au SOFE par l’AIU [19]. Ceux-ci, très succincts, exagèrent visiblement la bonne santé des établissements qui semblent résister avec facilité aux difficultés dues à l’éloignement et aux problèmes de financement. Il s’agit pour l’Alliance de prouver sa capacité à surmonter les années de guerre. Le SOFE, de son côté, essaie toujours de favoriser la communication entre les dirigeants de l’Alliance et les écoles du réseau. Il s’adresse fréquemment à la sous-direction d’Afrique-Levant du ministère pour obtenir les visas nécessaires à l’Alliance et l’autoriser à utiliser les services de la valise diplomatique lorsque cela est possible. En facilitant la communication, le SOFE permet à l’AIU de subsister en tant que réseau constitué.
Après l’incorporation forcée de l’AIU à l’UGIF, c’est cette dernière structure qui, théoriquement, vote les crédits alloués à l’Alliance. En réalité, l’examen détaillé des archives prouve que le SOFE continue à jouer son rôle de pourvoyeur de fonds et à défendre les intérêts de l’Alliance. Cette action rencontre cependant des réactions de plus en plus vives, notamment des diplomates fidèles à Pétain, comme Gaston Bergery, l’ambassadeur à Ankara [20]. Soucieux du maintien en vie des écoles de l’Alliance au Proche-Orient, le SOFE s’indigne que Darquier de Pellepoix cantonne l’Alliance à la seule gestion des écoles du Maroc et de Tunisie et souligne que « l’agent comptable de l’UGIF doit mettre à la disposition de l’Alliance les fonds nécessaires non seulement au fonctionnement des écoles du Maroc et de Tunisie mais aussi des établissements du bassin méditerranéen, du Proche et du Moyen-Orient » [21]. Refus de Darquier au motif que « cette zone est sous la domination anglaise et cette situation enlève toute valeur aux assurances que l’Alliance israélite peut donner en ce qui concerne l’utilisation des fonds qui seraient alloués aux écoles en cause ». Le 13 octobre 1942, Jean Rivière propose que, pour la zone sous domination anglaise, les fonds transitent par le service des Œuvres. Il précise que « pourrait être suspendu le versement des sommes prévues s’il était constaté que tel ou tel établissement adoptait une attitude contraire aux intérêts français » [22]. Cette dernière expression est équivoque. S’agit-il des intérêts de Vichy ou de ceux de la France libre ? II nous paraît clair que le SOFE, garant de l’Alliance, sans déclarer ouvertement son soutien aux Alliés, joue dorénavant le jeu du camp gaulliste. Les propositions de Jean Rivière resteront lettre morte.
À partir de novembre 1942, après le débarquement des Alliés en Afrique du Nord et l’arrivée des troupes allemandes sur la côte méditerranéenne, le personnel de l’Alliance doit s’éloigner de Marseille et gagner un département du centre de la France. Maurice Sidet et ses collègues s’installent à Felletin, dans la Creuse. Dès lors, les relations avec le service des Œuvres deviennent très difficiles et se limitent à de courts échanges de courrier.
 
L’Alliance et la France libre
 
 
Comment subsistent les écoles de l’AIU, éloignées et séparées du centre décisionnel de la société ? Juste après la guerre, un texte signé par René Cassin indique que « du Maroc à la Perse, malgré la politique abominable de Vichy et les désarrois de la guerre partout présente, pas un seul jour, durant le cours des hostilités, les cent écoles de l’Alliance n’ont cessé d’ouvrir leurs portes à plus de cinquante mille élèves, grâce à l’appui matériel des populations israélites qu’elle avait élevées, grâce au zèle infatigable et désintéressé de nos professeurs, grâce au généreux concours des associations sœurs, grâce aux initiatives des Français libres et du général de Gaulle, leur chef » [23].
Dès juillet 1941, le général de Gaulle, ayant pris position au Levant, place, de fait, les œuvres françaises sous son égide et assume la charge des écoles de l’Alliance en Syrie et au Liban. Nous retrouvons ici une évolution significative : partout où la France combattante s’installe, elle prend en charge immédiatement l’ensemble des œuvres françaises implantées localement. On peut ainsi constater un véritable partage de la gestion des œuvres entre le SOFE de Vichy et la France libre. Ce partage évolue au gré de la conjoncture du conflit mondial, au point qu’on peut parler d’une sorte d’accord tacite entre les deux camps. Dans les documents préparatoires au budget de 1944, une note du SOFE de Vichy précise même à la direction du Budget qu’un professeur français en poste à l’université de Bagdad voit son salaire payé par le Comité français de libération nationale (CFLN), ce dont il faut tenir compte dans les chiffres de l’exercice 1944 [24] !
En 1943, René Cassin, commissaire national à la Justice et à l’Instruction publique, prend, à la demande du général de Gaulle, la responsabilité officielle de l’Alliance. Un comité provisoire se constitue alors pour assumer la responsabilité de l’association dans les pays ralliés. René Cassin en est le président, Louis Kahn et Bernard Mélamède les vice-présidents. Après l’installation du CFLN à Alger, le comité provisoire de l’Alliance s’installe dans cette ville, rue Bab-el-Oued. Dès novembre 1943, le comité central de l’AIU reprend contact avec les écoles d’Afrique du Nord, d’Égypte, de Turquie, de Syrie, du Liban, d’Irak et d’Iran. Il affirme ainsi son autorité sur l’ensemble du réseau de l’Alliance en Afrique du Nord, au Proche et au Moyen-Orient. Et ce, au moment même où le secrétaire général de l’Alliance au sein de la 7e direction de l’UGIF, Maurice Sidet, entre dans la clandestinité. L’Alliance est définitivement passée dans le camp gaulliste.
Le 11 septembre 1944, dans Paris à peine libéré, René Cassin rassemble autour de lui, rue La Bruyère, des représentants du judaïsme français. Ils s’associent pour travailler à la reconstitution globale de l’Alliance et à la définition de son nouveau rôle après la guerre. Autour de René Cassin se retrouvent Jules Braunschvig, le grand rabbin Julien Weill qui n’a pas quitté Paris pendant la guerre [25], René Mayer, membre du CFLN à Alger, puis du Gouvernement provisoire à Paris et Marcel Franco, le futur président des American Friends of the AIU. Dès septembre 1944, le comité central demande un rapport complet à tous les directeurs d’écoles. Ainsi, sous l’impulsion de René Cassin, l’Alliance peut de nouveau jouer pleinement son rôle dans le monde.
La presse de l’immédiat après-guerre que nous avons consultée (Cahiers de l’AIU, Bulletin intérieur de l’AIU, Paix et droit), les mémoires de René Cassin [26] et les archives du fonds Cassin déposées aux Archives nationales montrent que le nouveau président de l’AIU veut transformer les épreuves que le judaïsme a connues avant et pendant la guerre en combat pour les Droits de l’Homme. Dans un après-guerre où les enjeux stratégiques sont complexes au Proche-Orient (avec le problème majeur des conséquences de la création de l’État d’Israël en 1948) et où une nouvelle donne diplomatique s’impose (création de l’ONU, politique des blocs…), l’Alliance garde son rôle de réseau influent attaché aux intérêts français.
Dans sa Déclaration du 11 novembre 1945, l’Alliance insiste sur la « politique abominable de Vichy ». Ce texte, évidemment, ne dit mot du soutien du service des Œuvres dans cette période. Dans le livret publié à l’occasion du centenaire de l’AIU en 1960, seules deux phrases le mentionnent et quelques mots évoquent Jean Poirier « dont la compréhension était précieuse pour l’Alliance » [27]. André Chouraqui, dans sa monographie publiée en 1965 [28], rappelle seulement qu’à Vichy « le contact était établi avec le service des Œuvres qui accordait à l’Alliance un appui précieux ». Il conclut sur les années noires en indiquant que l’Alliance « survécut grâce à sa vertu propre mais aussi au peu d’empressement que mettaient parfois les administrations françaises à exécuter les ordres de l’occupant et ceux de Vichy » [29]. Ainsi l’AIU gomme ses liens avec le SOFE de Vichy dans les textes et dans les mémoires, pour mieux s’appuyer symboliquement sur l’image de la France libre, sortie victorieuse de la guerre, pour engendrer son renouveau et justifier sa place légitime dans l’après-guerre.
L’Alliance israélite universelle, attaquée et affaiblie, est soutenue par les fonctionnaires du service des Œuvres françaises à l’étranger de Vichy pendant les années noires. Cette administration utilise tous les moyens à sa disposition pour aider et continuer à financer l’Alliance. La relative visibilité des démarches du SOFE ne doit pas nous faire oublier qu’il s’agit d’actes qui relèvent d’une forme de résistance courageuse de la part de quelques individus dans un État antisémite et répressif.
L’Alliance a commencé par vouloir rester fidèle à ses principes de neutralité : universaliste mais inséparable de la culture et du destin de la France, elle refuse d’abord de s’engager pour ou contre le régime. Face à une situation de plus en plus grave et dangereuse, un choix s’impose à elle : dépasser sa neutralité ou disparaître. Fortement aidée par le SOFE, rétablie par la France libre, l’Alliance surmonte ses difficultés. Implantée dans des régions stratégiquement complexes, elle s’appuie sur un message humaniste renouvelé grâce à René Cassin. Elle reste après 1945 l’un des principaux piliers de la diffusion de la culture française dans le bassin méditerranéen et, par là même, un des meilleurs garants de la défense des intérêts français dans cette région.
 
NOTES
 
[1]Exemple typique du philanthropisme scientifique des magnats de l’industrie américaine, la Fondation Rockefeller est fondée en 1913 par le géant du pétrole John D. Rockefeller (1839-1937) pour aider à l’amélioration du bien-être physique de l’humanité. Axée d’abord sur la seule médecine, elle élargit son domaine d’intervention à partir de 1930 à la biologie et aux sciences sociales appliquées (N.D.L.R.).
[2]La fondation de la New School for Social Research (École nouvelle pour la recherche en sciences sociales) date de 1919, à la suite d’une dissension au sein de l’université de Columbia. Ses fondateurs souhaitaient créer une institution neuve, où les chercheurs en sciences sociales politiquement engagés pourraient s’exprimer librement. Dans les années trente, cette institution expérimentale tournée vers l’éducation des adultes voit dans l’exil forcé des universitaires juifs et socialistes allemands, chassés par le nazisme, l’occasion de sauver et de s’adjoindre des talents (N.D.L.R.).
[3]Sur ce thème, on se reportera avec profit à la thèse de Diane Dosso, Louis Rapkine (1904-1948) et la mobilisation scientifique de la France libre, université de Paris VII-Denis Diderot, 2 t., 1998, en particulier le chapitre 3, pp. 163-254 (N.D.L.R.).
[4]Cf. Pierre Laborie, L’Opinion française sous Vichy, Paris, Seuil, 1990, p. 173 sq.
[5]Cf. Jean Cassou, Le Pillage par les Allemands des œuvres d’art et des bibliothèques appartenant à des Juifs, Paris, Éditions du Centre, 1947.
[6]Sur ce point, voir Michel Abitbol, Les Deux Terres promises. Les Juifs de France et le sionisme 1897-1945, Paris, Olivier Orban, 1989 ; Nelly Las, Les Juifs de France et le sionisme. De l’Affaire Dreyfus à la Seconde Guerre mondiale (1896-1939), thèse de 3e cycle, université de la Sorbonne nouvelle-Paris III, 1985 ; Catherine Nicault, La France et le sionisme 1897-1948. Une rencontre manquée ?, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Diaspora », 1992 ; Esther Benbassa, « L’Alliance israélite universelle et le sionisme », Archives Juives, n° 30/2, 1997, pp. 38-48.
[7]Depuis l’article classique d’Henry Rousso, « L’aryanisation économique. Vichy, l’Occupation et la spoliation des Juifs », Yod, n° 15-16, 1982, le processus d’aryanisation économique a donné lieu de nombreuses études dont celle dernièrement de Philippe Verheyde, Les Mauvais comptes de Vichy. L’aryanisation des entreprises juives, préface de Michel Margairaz, Paris, Éditions Perrin, coll. « Terre d’histoire », 1999. Il revient à la Mission d’étude sur la spoliation des Juifs de France (dite Mission Mattéoli) d’avoir produit l’analyse la plus complète à ce jour (Rapport, Paris, La Documentation Française, 2000).
[8]Ministère des Affaires étrangères (désormais MAE), Guerre 1939-1945, Vichy, SOFE, carton 17, Alliance israélite (0.57.4).
[9]Ibid.
[10]Pour tous les détails concernant l’évolution du CGQJ, il faut se reporter à l’ouvrage ancien mais encore très utile de Joseph Billig, Le Commissariat général aux questions juives (1941-1944), Paris, Éditions du Centre, 1955-1960, 3 vol.
[11]Archives nationales, AJ 38, 4.
[12]Journal Officiel du 2 décembre 1941.
[13]Raymond-Raoul Lambert est un notable de la communauté israélite. Dans les années 1930, il anime le mensuel du Consistoire, L’Univers israélite, et tient une place primordiale au sein du Comité d’aide aux réfugiés (CAR). Fonctionnaire français à l’étranger pendant sept ans, puis un an au cabinet du ministre des Affaires étrangères dans les années 1920, il connaît bien les infrastructures de l’AIU. Parce qu’il proteste avec vigueur contre les excès que commettent les Allemands et les miliciens français, il est arrêté avec sa famille le 20 août 1943. Ils sont déportés à Auschwitz et gazés dès leur arrivée. Cf. son Carnet d’un témoin 1940-1943, présenté et annoté par Richard Cohen, Paris, Fayard, 1985.
[14]Centre de documentation juive contemporaine, 13, Vichy, 10 septembre 1941.
[15]MAE, Guerre 1939-1945, Vichy, SOFE, carton 17 (0.57.4). Lettre datée du 19 décembre 1941.
[16]Qualifié comme tel au crayon à papier par Jean Poirier.
[17]MAE, Guerre 1939-1945, Vichy, SOFE, carton 2, budget du SOFE (1941-1944), sans cote.
[18]Pour démentir « les nouvelles tendancieuses parues dans la presse étrangère et locale au sujet des tendances anti-sémites du Gouvernement français [qui] avaient ces derniers temps causé un certain malaise dans les milieux de l’Alliance Israëlite » en Palestine, le consul général de France à Jérusalem a pris l’initiative « de faire revenir en Palestine M. Sidet, Chargé de mission par le Comité Central de l’Alliance et (retenu) à Beyrouth depuis l’armistice ». Le consul ajoute : « Notre compatriote qui se dispose à rentrer en France a pu ramener beaucoup de Juifs palestiniens à une appréciation plus raisonnable des faits ». Cf. MAE, Guerre 1939-1945, Vichy, Levant, 152, télégrammes nos 100-102, du consul Outrey à Lagarde, sous-directeur d’Afrique-Levant, datés du 20 août 1940. Le sous-directeur approuve l’initiative : id. télégramme n° 16 de Lagarde au consul à Jérusalem, Vichy, 30 août 1940.
[19]Nous avons retrouvé les rapports de Téhéran et Tel-Aviv. MAE, Guerre 1939-1945, Vichy, SOFE, carton 17, (0.57.4).
[20]MAE, Papiers d’agents, Papiers Gaston Bergery, 1, télégrammes d’Ankara, et MAE, Guerre 1949-1945, Vichy, SOFE, carton 17 (0-57-4).
[21]MAE, Guerre 1939-1945, Vichy, SOFE, carton 17 (0.57.4). Lettre datée du 4 juin 1942. Les termes soulignés le sont dans le texte.
[22]Ibid., carton 17 (0.57.4).
[23]Ce texte, appelé communément Déclaration du 11 novembre 1945, a été publié dans le Bulletin intérieur de l’AIU, n° 3, décembre 1945. Voir l’analyse proposée par Catherine Nicault dans ce même dossier.
[24]MAE, Guerre 1939-1945, Vichy, SOFE, carton 2, budgets du SOFE 1941-1944. Ce document est daté de mars 1944.
[25]Plus précisément : parti de Paris durant l’exode de juin 1940, Julien Weill fut le seul grand notable israélite qui, se trouvant en zone sud en juillet 1940, choisit de rentrer dans la capitale, avant que les Allemands n’interdisent le retour des Juifs réfugiés en zone nord par leur ordonnance du 27 septembre 1940.
[26]Voir surtout René Cassin, Les Hommes partis de rien : le réveil de la France abattue, Paris, Plon, 1974, et La Pensée et l’action, Paris, F. Lalou, 1972.
[27]N° spécial des Cahiers de l’AIU, n° 127, publié par l’ENIO en février 1960, p. 37.
[28]André Chouraqui, L’Alliance israélite universelle et la renaissance juive contemporaine. Cent ans d’histoire, Paris, PUF, 1965.
[29]Ibid., pp. 276-280.
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