2001
Archives juives
Dictionnaire
Juda Lubetski, rabbin, (Turetz, Russie [actuelle Biélorussie], 3 mai 1850 Paris, 19 septembre 1910)
Monique Lévy
Monique LÉVY, agrégée de l’Université, est secrétaire générale de la Commission française des archives juives.
Descendant d’une famille de talmudistes, il est élève de la yeshiva de Mir, alors dirigée par Haïm Leib Tiktinsky, complète sa formation dans les yeshivot de Vilna, Lida et Slonim, et reçoit chaque fois l’ordination rabbinique des rabbins du lieu, dont Isaac Chariff ainsi que les frères Betzalel et Salomon Cohen. Il se marie à l’âge de 16 ans, en 1866, avec Malka ou Émilie Schlomowitz, de Karelitz, jeune fille du même âge que lui ; nous leur connaissons cinq enfants. Il s’installe à Karelitz chez son beau-père et, à la mort de ce dernier, s’essaye sans succès au commerce ; il y perd son capital, ce qu’il interprète comme une punition divine pour avoir abandonné les études rabbiniques. Il reprend alors ces études à Brest-Litowsk, puis la yeshiva de Mir l’envoie collecter des fonds en Angleterre. Il fait étape à Kaunas où il se lie d’amitié avec le rabbin Isaac Elhanan Spector.
Il trouve sur le chemin du retour, en 1881, à Paris, de nombreux émigrés juifs orthodoxes de Russie privés de leur encadrement religieux originel. Sa connaissance du yiddish, ses talents de prédicateur, son érudition talmudique et sa stricte orthodoxie font de lui, sur la suggestion du vieux rabbin lituanien Israël Salanter, alors à Paris, un candidat à leur direction spirituelle. Zadoc Kahn, grand rabbin du Consistoire central, agrée cette solution et lui promet l’aide du rabbinat. Il fait donc venir sa famille à Paris et s’y installe pour toute la deuxième partie de sa vie comme rabbin de la communauté russo-polonaise parisienne, dispersée alors en cinq oratoires. Son oratoire de la Société du culte israélite du rite traditionnel ashkénaze est transféré en 1887 du quai des Célestins au 8 de la rue de l’Hôtel-de-Ville, fusionne en 1903 avec l’oratoire de la Société de secours mutuels des Enfants de Daniel, tandis qu’il coiffe depuis 1888 l’oratoire de l’Association cultuelle de rite sefardi du 25 de la rue des Écouffes. Il défend une conception sourcilleuse de la tradition orthodoxe arc-boutée sur les écrits talmudiques et médiévaux. S’exprimant tour à tour en français, en allemand, en yiddish, en hébreu, il veille à son observation dans les familles, fortifie l’enseignement traditionnel donné au Talmud Tora des orthodoxes et à l’Association d’études talmudiques Hevra Chass, surveille la shehita des Russes. Il encourage les associations d’entraide russo-polonaises et est l’un des fondateurs et membres du conseil de l’Asile israélite temporaire de la rue du Figuier. Il est soutenu dans cette dernière tâche par Michel Erlanger, vice-président du Consistoire central, et Edmond de Rothschild dont il est devenu l’ami et dont il partage l’option en faveur de l’installation des Juifs en Palestine. Dans une relation non-conflictuelle sur le plan humain, son combat pour une stricte orthodoxie se double d’estime envers l’organisation communautaire telle qu’elle fonctionne en France.
En 1904, lorsque les difficiles problèmes liés à la condition civile des Juifs qui avaient dépendu du droit mosaïque dans leur pays d’origine (principalement pour leur mariage) amènent à la renaissance d’un Bet Din (tribunal rabbinique), il est choisi pour en être l’un des trois membres. Avec l’appui des autorités rabbiniques orthodoxes d’Europe centrale, dont son ami Spector [les interventions de ces rabbins ont été publiés sous le titre Ein Tenai Benissouin (Pas de mariage sous condition)], il s’oppose vigoureusement aux tentatives des rabbins consistoriaux pour concilier, par le recours au « mariage à clause résolutoire », la loi française de 1884 sur le divorce civil avec la loi mosaïque. Ayant eu gain de cause, il réussit à bloquer pour longtemps (jusqu’à nos jours) la solution du douloureux problème des épouses restées seules sans avoir reçu le ghet (acte de répudiation). Il s’oppose également au travail du samedi et, lors de l’inauguration du métro parisien, aux transports le samedi. Il consacre une partie de ses forces, avec l’aide de son frère Nahum demeuré en Russie, à l’édition de traités rabbiniques médiévaux.
Veuf et remarié avec une Juive orthodoxe d’Anvers, endetté en raison de la modicité de son traitement, partiellement paralysé en 1907 à la suite d’une attaque, Lubetski, que l’on trouve parfois désigné par le nom de Reb Joudel, remet le soin de « tous les intérêts de sa communauté » au rabbin Chichkin le 17 mars 1908. Il succombe à une seconde attaque à son domicile du 11 de la rue Mahler (Paris, 4e arrondissement) alors qu’il vient juste d’atteindre ses soixante ans. Sa tombe est au cimetière de Bagneux. Il avait laissé deux testaments spirituels, l’un à sa communauté en 1905, l’autre à sa famille en 1906 ; ces testaments n’ont pas fait l’objet de publications. Ses deux fils ont été médecins, une de ses filles épousa un médecin également bibliste et talmudiste, tandis que ses deux autres filles épousèrent des rabbins britanniques.
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ŒUVRES
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Éditeur et commentateur de Meshulam ben Moïse de Béziers : 1/ Sefer ha-Hashlama… Baba Qama, Baba Meziya (Commentaire sur les traités talmudiques Baba Qama, Baba Meziya), Paris, 1885, réimpression Jérusalem 1966-1967 2/ Sefer ha-Hashlama… Baba Batra (Commentaire sur les traités talmudique Baba Batra, Sanhedrin, Chavouot), Varsovie, 1905, reproduction anastatique Jérusalem 1966-1967 3/ Hasagot al ha-Rambam (Remarques critiques sur Maïmonide et sur les traités talmudiques Sabbat, Eruvin, Avoda Zara), Piotrkow, 1910, par les soins de son frère Nahum, réimpression Jérusalem 1966-1967 ; Bidkei Batim, [sur certains traités de la Guemara], Paris, 1896 ; « Gerushey Zarfat [Du divorce en France] », Magid, 30, 1886, pp. 186-188.
SOURCES
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Archives privées (Marianne Urbah) ; Aline Benain, « Le Guide des égarés de Wolf Speiser », Archives juives, 30/1, 1er semestre 1997, p. 15 ; Bernhard Blumenkranz, Bibliographie des Juifs en France, Toulouse, 1974 ; Roger Berg et Marianne Urbah-Bornstein, Les Juifs devant le droit français, Paris, CFAJ/Les Belles Lettres, pp. 217 sq. ; Henri Kahn, « Un Russe à Paris : le rav Yehouda Lubetski », Kountrass, 43, décembre 1993, p. 5-12 ; Michael Walzer-Fass et Moshe Kaplan, Book of Remembrance. Tooretz-Yeremitz, Tel Aviv, Tooretz-Yeremitz Societies/Achdut Offset and Letterpress Ldt, 1978, pp. 31 et 112-114 ; Encyclopaedia judaica, 11, pp. 539-540 ; Annuaires-calendriers, années 1903 à 1910 ; Archives israélites, 62, 1901, p. 127. 63, 1902, p. 255. 71, 1910, p. 301 ; Bulletin de nos communautés, 9, 1953, n° 2, p. 16 et n° 9, p. 15 ; L’Univers israélite, 40, 1884, p. 167. 57/2, 1902, p. 644.