Archives Juives
Les Belles lettres

I.S.B.N.2251694099
144 pages

p. 131 à 139
doi: en cours

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Dictionnaire - Lectures

Volume 34 2001/2

2001 Archives juives Dictionnaire - Lectures

Lectures

Le Brûlement du Talmud à Paris 1242-1244, ouvrage collectif sous la direction de Gilbert Dahan, avec la collaboration d’Élie Nicolas, post-face de René-Samuel Sirat, Paris, Cerf, 1999, 254 p., bibliographie « sélective », index des auteurs anciens et médiévaux, index des auteurs modernes et contemporains, illustrations noir et blanc, 254 p., 165 francs

Ce volume est la publication des Actes du colloque de même nom organisé en mai 1994 conjointement par l’Académie Hillel de Paris et la formation du CNRS « Nouvelle Gallia Judaica ». Après une lumineuse introduction de Gilbert Dahan, « Textes et contextes de l’affaire du Talmud » (pp. 7-20), qui replace le procès et le brûlement du Talmud dans l’histoire de la lente dégradation de la condition des Juifs et de leur déclin dans la France du XIIIe siècle, l’ouvrage offre trois parties, non sans recoupements de l’une à l’autre. Au centre, sous le titre « Faits et textes », l’éclairage est porté sur l’histoire du procès et du brûlement proprement dits, avec les contributions d’André Tuilier, « La condamnation du Talmud par les maîtres universitaires parisiens, ses causes et ses conséquences politiques et idéologiques » (pp. 59-78), de Robert Chazan, « The Hebrew Report on the Trial of the Talmud : Information and Consolation » (pp. 79-93), la présentation par Gilbert Dahan de l’une des pièces essentielles du procès, « Les traductions latines [d’extraits du Talmud et de la liturgie] de Thibaud de Sézanne » (pp. 95-120), l’étude illustrée de Colette Sirat sur « Les manuscrits du Talmud en France du Nord au XIIIe siècle [leur mise en page, le nombre des manuscrits brûlés] » (pp. 121-139).
Ces exposés sont encadrés de deux parties consacrées l’une à « La situation historique », l’autre au « Contexte idéologique ». On trouve dans la première la communication de Simon Schwarzfuchs sur « La vie interne des communautés juives du Nord de la France au temps de Rabbi Yéhiel et de ses collègues » (pp. 23-37 [problème des sources, amorce d’une reconstitution]), une esquisse par Jacques Le Goff de l’analyse du comportement de Saint Louis, « roi saint », à l’égard des Juifs, « Saint Louis et les Juifs » (pp. 39-46) – son gros livre sur Saint Louis étant paru entre la tenue du colloque et la publication des Actes –, l’histoire par Aryeh Graboïs d’« Une conséquence du brûlement du Talmud à Paris : le développement de l’école talmudique d’Acre » (pp. 47-56).
Dans la dernière partie du volume sont abordés les aspects spécifiquement intellectuels de la polémique : du côté juif avec l’étude de Judith Kogel, « L’utilisation du midrash dans l’exégèse de la France du Nord, de Rashi aux recueils des tossafistes » (pp. 143-159) et celle de Claude Sultan, « Apologétique et polémique dans les commentaires de Rashi sur les Psaumes, les Proverbes et Daniel » (pp. 161-169) ; du côté chrétien surtout, dans l’importante contribution d’Yvonne Friedman, « Anti-Talmudic Invective from Peter the Venerable to Nicholas Donin (1144-1244) » (pp. 171-189), dans l’édition présentée et commentée par David Behrman d’un sermon de conversion, « Volumina vilissima, a Sermon of Eudes de Châteauroux on the Jews and their Talmud » (pp. 191-209), enfin, dans le travail de Nicole Bériou, « Entre sottises et blasphèmes. Échos de la dénonciation du Talmud dans quelques sermons du XIIIe siècle » (pp. 211-237), analyse fouillée qui met en lumière le passage de l’accusation de blasphème lancée dans les années 1240 contre le Talmud, qui entraînera son brûlement, à celle de blasphémateurs et profanateurs d’hosties lancée dans les années 1270 contre les Juifs et qui entraînera à terme, selon l’auteur, leur expulsion du royaume.
On ne peut que regretter que toutes les contributions n’aient pas été publiées en français.
Monique Lévy [*]
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Jacques Blamont, Le Lion et le moucheron. Histoire des marranes de Toulouse, Paris, Éditions Odile Jacob, 2000, 464 p., tableaux généalogiques, index, 180 francs

Parti à la recherche de ses ancêtres, l’astrophysicien Jacques Blamont a découvert que l’un d’entre eux, Roque de Léon, est un des « marchands portugais » de Toulouse victimes dans cette ville de l’autodafé inquisitorial de 1685. Cela nous vaut un ouvrage où l’empathie se mêle à l’érudition. L’étude du sujet avait été amorcée par les travaux antérieurs d’Élie Szapiro et de Rose-Marie Escouperié, montrant que les marranes de Toulouse, réfugiés à temps à Bordeaux, n’avaient été brûlés qu’en effigie. Jacques Blamont, lui, s’est livré à une recherche approfondie dans les archives et a ramené au jour quantité d’actes d’état civil et de contrats commerciaux, dont une partie importante est publiée dans l’ouvrage. Le lecteur est ainsi plongé par le moyen de la généalogie dans l’étude de la vaste famille de la diaspora marrane établie dans ses divers refuges, en Europe et aux Amériques. Il entre aussi, à la suite de l’auteur et par la lecture des contrats, à la fois dans l’histoire économique européenne du XVIIe siècle et dans la micro-histoire du commerce régional : celui que les « marchands portugais » – le Moucheron – établissent à partir de Toulouse au milieu des contradictions de la politique économique de la Royauté – le Lion – qui balance entre le colbertisme et le protectionnisme étroit des élites catholiques en place. Au delà de l’abondante documentation offerte, l’implication personnelle de Jacques Blamont dans son histoire familiale comme dans le développement économique des « trente glorieuses » de la France du XXe siècle donne à ce livre d’histoire un accent d’enthousiasme et une tournure vivante fort originaux.
M. L. [*]
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Dominique Jarrassé (études rassemblées par), Les Juifs de Clermont, une histoire fragmentée, Clermont-Ferrand, Presses universitaires Blaise-Pascal, 2000, 278 p., 180 francs

Pour écrire l’histoire des Juifs de Clermont, D. Jarrassé a rassemblé les études de divers spécialistes en un volume qui se laisse lire sans difficulté. L’initiative est sans nul doute excellente car, pour un seul auteur, la tâche aurait été trop lourde tant l’histoire de cette communauté est effectivement « fragmentée ». Mais il faut reconnaître que le récit l’est lui aussi, du fait de la disparité des contributions. En effet, ce livre présente des études originales, de nombreux documents (textes, photographies, cartes), et reproduit certains travaux antérieurs déjà connus. Cet assemblage finit par souffrir d’inégalités.
De longues périodes creuses interrompent l’histoire de la communauté juive de Clermont. La présence juive y remonte au VIe siècle, peut-être même avant, mais les sources ne mentionnent à nouveau l’existence d’une communauté qu’au XIIIe siècle. Celle-ci se maintient jusqu’au XVe siècle, puis une seconde interruption, due aux expulsions et autres persécutions, morcelle encore l’histoire des Juifs de Clermont. Il faut attendre la Révolution et son acte émancipateur qui permet aux Juifs de s’installer partout dans le pays, pour voir des familles juives se fixer définitivement dans la capitale arverne et former ainsi une nouvelle communauté juive qui ne disparaîtra plus.
Pour la période médiévale, J.-L. Fray évoque à travers Grégoire de Tours la première communauté, tandis que J.-F. Tauban décrit la seconde grâce à une solide recherche qui brasse d’abondants matériaux (sources écrites, vitraux, pierres tombales…). Enfin, M. Garel commente la plus ancienne ketouba (contrat de mariage) de France (1319).
La période révolutionnaire et le XIXe siècle sont traités sous divers angles. Une courte analyse de l’antisémitisme en Auvergne à l’époque des Lumières par P. Bourdin précède une description détaillée et très documentée de la communauté juive au XIXe siècle par A. Zinc qui a fureté avec ténacité dans de nombreux fonds. Il s’agit d’une véritable entreprise de micro-histoire, illustrée de plusieurs textes et autres pièces d’archives. I. Meidinger et D. Jarrassé, quant à eux, se sont intéressés aux lieux communautaires dont ils sont chacun spécialiste : le cimetière pour la première et la synagogue pour le second. Divers témoignages viennent en outre illustrer ce siècle d’intégration qui se traduit par la renaissance officielle des communautés juives. À Clermont comme ailleurs, cette reconnaissance se manifeste plus particulièrement lors de l’inauguration d’une synagogue : les représentants de l’État sont présents et la presse se fait largement l’écho de l’événement. Toutefois deux affaires bousculent la tranquillité des Juifs d’Auvergne au XIXe siècle : l’affaire de Riom ou le procès du prosélytisme catholique qui fait fi des droits des parents dès lors qu’il faut sauver l’âme d’une enfant juive (par D. Jarrassé) ; le « moment antisémite » durant l’affaire Dreyfus (reprise d’un passage du dernier livre de P. Birnbaum).
Au XXe siècle, la Seconde Guerre mondiale occupe une place particulièrement importante dans l’histoire des Juifs de Clermont à cause du repli d’un bon nombre d’Alsaciens dans la ville. J.-F. Sweet reprend une publication antérieure sur la persécution et L. Châtel étudie très finement le rôle de l’administration préfectorale dans la chasse aux « indésirables ». On lit (ou relit) aussi avec beaucoup d’intérêt un extrait du scénario du film de Marcel Ophuls, Le Chagrin et la pitié (sorti en 1971). On y voit les embarras des dénonciateurs ! Suit le témoignage de M. Wurm, membre de la communauté clermontoise.
Enfin l’ouvrage s’achève sur un tableau de la communauté actuelle.
Histoire fragmentée, récit haché certes. L’ensemble n’en est pas moins une réussite et il faut saluer de tels travaux concentrés sur une région, car ce sont les monographies qui font avancer l’histoire générale des Juifs de France. Depuis la publication chez Privat, il y a presque trente ans, de L’Histoire des Juifs en France sous la direction de B. Blumenkranz, ont paru quelques autres monographies qui devraient, comme celle-ci, compléter le premier travail du maître.
Danielle Delmaire [**]
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Jacques Taïeb, Sociétés juives du Maghreb moderne (1500-1900), un monde en mouvement, Préface de Michel Abitbol, Paris, Maisonneuve et Larose, 2000, 223 p.

S’inscrivant dans le sillage ouvert naguère par André Chouraqui, l’ouvrage éclaire d’une manière personnelle l’histoire des Juifs d’Afrique du Nord. Le premier intérêt du livre réside dans un découpage chronologique inédit, 1500-1900, une séquence encadrée par les deux mouvements qui ont bouleversé les judaïcités du Maghreb : l’arrivée des Séfarades chassés de la péninsule ibérique d’un côté et les débuts de la colonisation française ou italienne de l’autre – car l’auteur inclut la Libye dans son corpus, tenant plus compte des continuités civilisationnelles qui existaient entre ce pays et le reste de l’Afrique du Nord que du découpage colonial. Durant cette période où les Européens, sauf en Algérie, n’ont pas encore véritablement conquis l’Afrique du Nord, se manifeste toutefois avec force la puissance de l’influence occidentale sur des populations profondément enracinées dans leur contexte arabo-musulman.
En fait, le livre s’articule entièrement autour de la problématique de la modernisation, entendue au sens le plus large qui soit et entamée en réalité pour les sociétés nord-africaines dès la fin du Moyen Âge. En quoi les Juifs d’Afrique du Nord ont-ils été pris dans ce mouvement, y jouant souvent un rôle moteur en se faisant les truchements intellectuels et économiques entre les deux rives de la Méditerranée ? Comment s’en sont-ils accommodés, négociant respect de la tradition et adaptation aux conditions nouvelles ? Au reste, les modernisations ne sont pas toutes venues de l’Occident mais aussi, à la fin du XIXe siècle, de l’Empire ottoman réformateur. Pour suivre cette problématique, qui place les Juifs au cœur de l’économie-monde et des mouvements culturels internationaux, l’auteur adopte un plan peut-être trop classique, qui, parfois, fait perdre de sa force à la question posée : après une première partie essentiellement événementielle, sont abordées les structures économiques et sociales, et enfin les aspects culturels, où une grande attention, érudite, est donnée aux langues parlées par les diverses judaïcités.
Un autre intérêt de l’ouvrage est d’inscrire cette histoire en interaction constante avec les autres composantes des sociétés du Maghreb. Ce qui amène l’auteur à mettre l’accent sur les relations entre Juifs et musulmans, relations complexes qui vont du bon voisinage et même du syncrétisme (comme dans le cas du culte de certains saints communs aux deux religions) aux conflits qui ont déchiré les diverses communautés.
Fondé sur de solides lectures d’ouvrages français et étrangers, l’ouvrage « revisite » une histoire qui est en plein chantier. Et sans renouveler fondamentalement nos connaissances dans le domaine, il ouvre des pistes qui pourront être utilement explorées par des travaux ultérieurs, par exemple sur le poids économique des Juifs dans cette région du monde ou leur influence culturelle au sein des sociétés locales.
Colette Zytnicki [***]
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Naissance du nationalisme juif, 1880-1904, Actes du colloque organisé par Jean-Marie Delmaire, Université Charles de Gaulle-Lille 3, 3-4 novembre 1997, textes rassemblés et édités par Danielle Delmaire et Emmanuel Persyn, Université Charles de Gaulle-Lille 3, coll. « travaux et recherches », 2000, 190 p., 100 francs

Cet ouvrage est le fruit du dernier colloque organisé par Jean-Marie Delmaire avant sa disparition prématurée et consacré aux débuts du sionisme et la France. Centré sur l’époque de la Première Alyah (1880-1904), le recueil envisage l’émergence du nationalisme juif moderne dans le contexte global du mouvement des nationalités et du mouvement juif des Lumières, ainsi que dans ses différentes manifestations : renaissance de l’hébreu, expression littéraire, actions coloniales et culturelles en Palestine, constructions théoriques, réception enfin du premier sionisme en Occident et en Afrique du Nord. Sur l’ensemble, cinq études se réfèrent à la France et à son Empire, dont une rapide réflexion de Paul Kessler, traducteur des œuvres de Herzl en français, sur l’absence de liens entre Palais-Bourbon et le Journal – le recueil d’articles politiques rédigés à Paris par Herzl entre 1891 et 1895 et le journal politique qu’il entame au printemps 1895.
Complémentaires, les papiers de Yoram Majorek et de Ron Aaronsohn mettent en évidence l’influence du judaïsme français sur la première vague de colonisation agricole en Palestine. Le premier souligne la continuité d’inspiration entre les trois phases de l’implication juive française, trop souvent masquée par l’historiographie sioniste : la création de l’école de Mikveh Israel par l’Alliance israélite universelle, l’œuvre du baron de Rothschild, puis celle de la Jewish Colonization Association. Les Juifs français ne nourrissent pas d’objectifs philanthropiques ; il s’agit moins de « productiviser » les Juifs de Palestine que de former une classe d’agriculteurs juifs et de bâtir par leur intermédiaire une infrastructure palestinienne capable d’intégrer à terme les Juifs russes. Le second article, fondé sur l’analyse d’un ensemble de photographies peu connues, relativise l’influence française dans les premières colonies en montrant qu’elle se limite à des aspects de culture matérielle et technologique.
Du champ de la réception du sionisme, relèvent les contributions de Catherine Nicault et de Richard Ayoun. La première, une étude de presse fouillée sur la réception du premier congrès sioniste en France, met l’accent sur le fait que l’idée sioniste naissante ne soulève un certain intérêt que dans les milieux antisémites et les milieux israélites, l’hostilité des seconds se nourrissant, entre autres, de la révérence initiale et suspecte des premiers pour Herzl et sa doctrine. La seconde esquisse une comparaison rapide entre les réactions des judaïsmes nord-africains à l’apparition du sionisme.
Philippe Moine
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Albert Grunberg, Journal d’un coiffeur juif à Paris sous l’Occupation, introduction de Laurent Douzou, textes annotés par Jean Laloum, Paris, Les Éditions de l’Atelier, 2001, 140 francs/21,34 euros

On aurait tort de passer à côté de ce document exceptionnel, solidement introduit par Laurent Douzou, grand spécialiste de l’Occupation en France, et impeccablement annoté par Jean Laloum. Il s’agit bien d’un journal et non d’un récit rédigé après coup, le compagnon fidèle qui, jour après jour pendant presque deux ans, permit à Albert Grunberg, autodidacte doué d’une écriture très vivante, de « tenir », caché en plein Paris dans une mansarde du 8, rue des Écoles, au dessus de son propre atelier de coiffure. Un journal si pléthorique d’ailleurs – 1230 p. – qu’il n’a été possible de n’en retenir que des extraits choisis par Roger Grimberg, le fils de l’« encagé ».
On y découvre maints détails d’un grand intérêt sur ces « années noires » : les cheminements de l’information – sur le sort des Juifs à l’Est en particulier –, les arcanes malodorants de l’aryanisation etc. On découvrira surtout en l’auteur un homme chaleureux, éminemment sympathique, qui n’entend pas être la victime d’une « barbarie nazie » sur laquelle il n’entretient aucune illusion, pas plus que sur Vichy et la collaboration. Né en Roumanie, arrivé en France en 1912, ayant monté sa petite affaire à la force du poignée, mari – d’une Française non-juive – et père de famille heureux, patriote et très probablement communiste, Albert Grunberg semble n’avoir gardé de ses origines juives « de l’Est » qu’une intuition aiguë du danger. C’est cette lucidité impressionnante, et l’audace du désespoir, qui le pousse à fausser compagnie aux sbires venus l’arrêter le 24 septembre 1942 pour gagner une cache préparée à temps, qu’il occupe jusqu’à la Libération.
Autre attrait, et non des moindres, de cette lecture : elle offre des perspectives rassurantes sur l’espèce humaine, après tant de sombres témoignages de persécutés livrés au bourreau par la vilenie ou l’indifférence des hommes. Car Albert Grunberg n’aurait jamais survécu sans le dévouement tranquille, inlassable, absolument discret d’un petit réseau de complicité et de sociabilité dans l’immeuble même où il se cachait ; une dizaine de personnes, sa femme bien sûr, plusieurs locataires et voisins et surtout la concierge – admirable Mme Oudard ! – qui, tout naturellement, ont nourri, soutenu matériellement et psychologiquement le reclus, au milieu de leurs propres difficultés et soucis. Rien de mièvre et d’édifiant dans tout cela, tout sonne vrai : ces gens ne sont pas des héros ; il leur arrive d’être déprimés, d’avoir des mots injustes, des désaccords. Mais ils sont avant tout humains, et solidaires à la manière des personnages des films de Jean Renoir.
Ainsi, de la société civile sous l’Occupation, ce témoignage donne-t-il une image plus positive que de coutume. Elle n’en est pas moins vraie, car les deux tiers des Juifs de France qui ont échappé au massacre n’auraient pas survécu s’ils n’avaient trouvé, comme Albert Grunberg, des mains secourables.
Catherine Nicault [****]
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Yoram Kaniuk, Il commanda l’Exodus, Paris, Fayard, 2000, 285 p., 120 francs. Idith Zertal, Des rescapés pour un État. La politique sioniste d’immigration clandestine en Palestine 1945-1948, Paris, Calmann-Lévy, 2000, 338 p., 180 francs

Deux ouvrages traduits en français sur la geste sioniste et l’immigration illégale des années 1945-1948. Yoram Kaniuk parle en écrivain d’un homme qui a fait l’histoire, Idith Zertal, dans le droit fil des nouveaux historiens, s’attaque à l’un des mythes fondateurs de l’État d’Israël : le combat héroïque du Yishouv (la communauté juive de Palestine) pour offrir aux rescapés de la Shoah un refuge et une nouvelle vie. Ils se complètent plus qu’ils ne s’opposent.
La plupart des immigrants illégaux sont partis de France ou d’Italie. Cette immigration, l’Alyah beth, planifiée par le Mossad, parvint à expédier vers la Palestine 65 navires et 70 000 immigrants, dont 3 000 seulement débarquent effectivement à Haïfa. Tous les autres, interceptés en mer, sont internés à Chypre. La France a été choisie par les dirigeants sionistes comme plaque tournante de l’immigration clandestine : les avantages sont autant géographiques que politiques. Les frontières sont poreuses après le chaos d’après-guerre. La proximité des camps de personnes déplacées et la politique relativement généreuse concernant les visas de transit pour les Juifs d’Europe de l’Est (Pologne, Tchécoslovaquie etc.) facilitent le travail. Mais surtout les sympathies prosionistes des socialistes français au gouvernement contrecarrent efficacement la politique pro-anglaise du Quai d’Orsay et du ministre des Affaires étrangères, Georges Bidault. Un chapitre du livre d’Idith Zertal est consacré à la description du rôle de la France et des autres scènes européennes.
Mais l’intérêt de ces deux livres est l’analyse différente qui y est faite des relations entre le Yishouv et les immigrants illégaux sortis des camps. Humainement, l’aventure de chacun de ces vieux rafiots surpeuplés est une véritable épopée qui défie les lois de la nature (les dangers de la mer, les tempêtes, les mines toujours dangereuses) et le blocus anglais qui ne désarme pas et dont l’ignominie atteint son point d’orgue avec l’Exodus. Les difficultés sont innombrables et la logistique extrêmement complexe. Le livre de Yoram Kaniuk est le récit détaillé et émouvant de celui qui conduisit trois de ces bateaux. Yossi Harel, jeune sabra et membre du Palmakh, partit avec le premier des côtes adriatiques, puis commanda l’Exodus et sortit enfin 15 000 personnes de Roumanie. Il avait vingt-sept ans et assuma la responsabilité de cette entreprise avec une audace qui frise l’inconscience. On reste confondu par la foi inébranlable et par la volonté farouche de ces quelques hommes qui ont réussi à détourner toutes les embûches, mais également par la férocité et la rage des Anglais vis-à-vis des Juifs rescapés des camps qu’eux-mêmes avaient contribué à libérer.
Mais surtout, et c’est le message de l’auteur, les passagers, tous survivants de la Shoah, sortis des camps de personnes déplacées où ils croupissaient, n’ont jamais été des êtres passifs manipulés par la propagande sioniste. Ils n’étaient plus des victimes, ils voulaient une nouvelle patrie, et étaient déterminés à lutter pour la construction d’un État. Bien sûr, leur détermination était un atout pour la politique sioniste dans son bras de fer avec les Anglais. Les immigrants en ont même été une arme efficace, puisqu’il a été dit que l’acte de naissance de l’État d’Israël date de l’épisode de l’Exodus. Ont-ils été utilisés et même inutilement exposés ? C’est la thèse d’Idith Zertal.
L’intérêt de son livre réside moins dans la dénonciation de l’instrumentalisation des immigrants par les autorités sionistes, déjà soulignée avec force par Tom Seguev, que dans l’analyse fonctionnelle et idéologique de l’institution du Mossad qui a permis l’exécution de cette politique. Plus originale encore apparaît l’analyse minutieuse des deux textes célèbres de la littérature hébraïque qui témoignent de la profonde ambivalence vis-à-vis des rescapés de la Shoah. Le chant d’amour d’Itzhak Sadeh, (le supérieur hiérarchique de Yossi Harel), Ma sœur sur le rivage, est une condamnation à peine voilée de celui qui a survécu à l’enfer ; tandis que le poème de Nathan Alterman, La page de Michaël, reflète « l’inquiétante étrangeté née de la rencontre avec le génocide, le retour de la diaspora dans son rôle d’inconscient du sionisme ».
Mais il convient de rappeler, comme le fait l’auteur, qu’à l’époque personne ne voulait des rescapés et que les seuls qui se sont battus pour les faire venir étaient des Juifs du Yishouv. L’un d’eux, Yossi Harel, le héros du livre de Yoram Kaniuk, illustre la métaphore littéraire du vigoureux sabra portant sur ses épaules, dans l’obscurité complice de la nuit, les réfugiés jusqu’au rivage de Palestine.
Kathy Hazan [*****]
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Katy Hazan, Les Orphelins de la Shoah. Les maisons de 1’espoir (1944-1960), préface d’André Kaspi, bibliographie, index, Paris, Les Belles Lettres, 2000, 417 p., 185 francs/28,20 euros

La thèse de Katy Hazan comble une lacune de la connaissance historique : que deviennent les quelque 10 000 enfants juifs rescapés de la Shoah en France ? Certains retrouvent leur famille, d’autres émigrent, 3 000 environ sont dirigés vers des maisons d’accueil. C’est à retracer le destin de ces derniers après la guerre que s’attache Katy Hazan.
Le livre rappelle d’abord qu’avant 1939, mis à part l’Œuvre de secours aux enfants (OSE) et les Éclaireurs israélites de France, les organisations juives possédaient rarement une expérience en matière de pédagogie. Pendant la guerre, la priorité avait été le sauvetage des jeunes. Après la Libération, les institutions juives recherchent les enfants camouflés pour les ramener au sein du judaïsme. L’administration française se montre parfois réticente au nom de la laïcité, de même que certaines autorités catholiques quand les enfants ont été baptisés. L’affaire Finaly, qui dure de 1945 à 1953, souligne l’acuité de ce problème. L’OSE estime que seule une cinquantaine de jeunes risquent de rester dans le giron chrétien.
La partie centrale du livre décrit avec précision les établissements juifs, leurs objectifs, leur fonctionnement, leurs résultats. Même si tous visent à bâtir un « homme juif nouveau » et à construire solidement l’avenir des orphelins, la diversité apparaît de règle, à l’image de la fragmentation de la communauté israélite. Les maisons de l’OSE ne relèvent pas d’un modèle unique ; elles veulent transmettre une conscience d’appartenance au judaïsme sans entraver l’intégration dans la collectivité nationale. La Commission centrale de l’enfance utilise un personnel dévoué, imprégné d’esprit communiste, plus militant que pédagogue. Le Renouveau, animé par une forte personnalité, Mme François, pousse au maximum les jeunes qui montrent des dispositions pour les études. L’Œuvre de protection de l’enfance,juive et l’Alyah des Jeunes relèvent de la mouvance sioniste. Les Éclaireurs affichent leur volonté de pluralisme religieux et acceptent les traditionalistes, les sionistes, les libéraux. Certaines maisons, en revanche, veulent transmettre une pratique religieuse orthodoxe et rigoriste qui peut gêner l’intégration. Les maisons bundistes où officient Serge et Rachel Pludermacher restent fidèles au yiddish et à la tradition ouvrière.
La diversité tient aussi à la personnalité des animateurs, femmes charismatiques comme Mme François ou Lotte Schwarz, hommes pittoresques tel le bouillant et contesté rabbin Chneerson, pédagogues avertis comme les Pludermacher, Ernest Jablonski, Frnest Papanek. Les méthodes choisies par ces derniers introduisent d’autres pédagogies, celles de Freinet, Montessori, Korczak qui insistent sur les droits de l’enfant, de Makarenko pour qui « éduquer c’est socialiser ».
Les grands idéaux se heurtent souvent aux contingences matérielles. En ces temps difficiles d’après-guerre, il faut rechercher des fonds, auprès de l’administration française, de l’Allemagne qui met en place des procédures d’indemnisation, des donateurs privés, des coreligionnaires américains, généreux mais exerçant des pressions et imposant une gestion rigoureuse. Les enfants se plaignent parfois de la faim. Ils changent souvent de maison, ce qui casse les processus de formation déjà engagés. Les apprentis sont parfois exploités par les petits patrons chez lesquels ils sont placés.
Katy Hazan analyse avec pertinence l’identité et le comportement des enfants. Orphelins ne pouvant se recueillir sur le tombeau de leurs parents, attendant l’impossible retour de ceux-ci, ils ne peuvent en général entrer réellement dans leur deuil. Fragiles, parfois écorchés vifs, en quête de reconnaissance et d’affection, ils prennent conscience de leur solitude familiale quand ils se retrouvent en collectivité. La plupart se replient sur eux-mêmes et semblent impénétrables. Certains se montrent nerveux, agressifs, instables, voire au bord de la délinquance. D’autres apparaissent abouliques et neurasthéniques. Ce sont les petits qui témoignent de la plus grande souffrance et de la plus faible adaptabilité. Les éducateurs aident ces jeunes à oublier le passé considéré comme morbide et considèrent que cet oubli est signe de guérison, préface à un avenir positif. De fait, beaucoup se stabilisent et s’élèvent dans la hiérarchie sociale par rapport à leurs parents. La proportion de ceux qui exercent des professions médico-sociales ou liées à l’éducation se révèle particulièrement importante.
Katy Hazan, qui a exploité de nombreux fonds d’archives inédites et a recueilli une centaine de témoignages parmi les anciens hôtes des maisons, apporte une information riche et neuve. La diversité des sources et des approches évite à l’auteur de se heurter aux écueils de la sèche histoire administrative, de la plate chronique, de la légende dorée ou noire. Katy Hazan confronte les documents et en tire une véritable analyse historique, forte, nuancée, sensible sans complaisance, parée de toutes les couleurs de la vie. L’étude se révèle tout à la fois politique, sociale, culturelle, psychologique. L’histoire de la pédagogie y trouve son compte. Une réflexion est menée avec finesse sur l’identité juive, si délicate à définir. Les contradictions et les difficultés sont nettement soulignées : comment concilier maintien de la personnalité juive et intégration dans la société hexagonale, comment être à la fois sioniste et assimilé, yiddishophone et héritier de la culture française ? Dans le cas des Juifs communistes, comment ne pas être tiraillé entre cette double appartenance de « juifs dépositaires d’une culture que l’on vendait d’assassiner et d’un projet messianique et exclusif » ? Et enfin « comment réaffirmer la dignité d’être juif après la shoah auprès d’enfants qui ne veulent plus entendre parler du judaïsme car, sans doute, c’est l’image de soi qui a été atteinte » ? Ces fortes questions soulignent l’intérêt d’une étude aboutie, à la fois scientifique et pleine d’humanité.
Ralph Schor [******]
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NOTES
 
[*]Monique LÉVY, agrégée de l’Université, est secrétaire générale de la Commission française des archives juives.
[**]Danielle DELMAIRE, docteur d’État et professeur à l’université de Lille III, a consacré l’essentiel de ses travaux à l’histoire des communautés juives de France aux XIXe et XXe siècles, à l’antisémitisme, aux relations entre Juifs et chrétiens ainsi qu’à la Shoah. Elle a publié Antisémitisme et catholiques dans le Nord pendant l’Affaire Dreyfus, Lille, Presses universitaires de Lille, 1991.
[***]Colette ZYTNICKI, maître de conférences à l’université de Toulouse II-Le Mirail, auteur des Juifs à Toulouse entre 1945 et 1970. Une communauté toujours recommencée, Toulouse, Presses universitaires du Mirail, 1998.
[****]Catherine NICAULT, professeur à l’université de Reims et rédactrice en chef d’Archives Juives, est spécialiste de l’histoire des relations internationales et des Juifs au XXe siècle. Elle a notamment préfacé l’édition française du Journal de Theodor Herzl (1990) et publié La France et le sionisme 1897-1948. Une rencontre manquée ? (1992), puis Jérusalem 1850-1948 (Autrement, 1999).
[*****]Kathy HAZAN, agrégé d’histoire, a publié Les Orphelins de la Shoah. Les maisons de l’espoir (1944-1960), Paris, Les Belles Lettres, 2000.
[******]Ralph SCHOR, professeur d’histoire contemporaine à l’université de Nice, est l’auteur, entre autres ouvrages, de L’Opinion française et les étrangers 1919-1939 (Publications de la Sorbonne, 1985), et de L’Antisémitisme en France pendant les années trente (Complexe, 1992).
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Monique LÉVY, agrégée de l’Université, est secrétaire génér...
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Danielle DELMAIRE, docteur d’État et professeur à l’univers...
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Colette ZYTNICKI, maître de conférences à l’université de T...
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Catherine NICAULT, professeur à l’université de Reims et ré...
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Kathy HAZAN, agrégé d’histoire, a publié Les Orphelins de l...
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Ralph SCHOR, professeur d’histoire contemporaine à l’univer...
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