2001
Archives juives
Éditorial
André Kaspi
Pourquoi consacrons-nous le dossier d’Archives juives aux Juifs de Russie à Paris ? Dans des numéros antérieurs, nous avons évoqué les Juifs originaires d’Alsace, de Lorraine, d’Algérie et de Tunisie. Nous avons tenté de montrer, une fois de plus, la diversité des Juifs de France, leur histoire à la fois commune et différente, leurs traditions et leur présence actuelle. Pour les Juifs de Russie, la réponse est autre.
Bon nombre de Juifs russes, chassés par les persécutions, ont choisi d’émigrer. Les uns sont allés en France. D’autres, beaucoup d’autres sont partis pour les États-Unis, le Canada, voire l’Australie ou l’Amérique latine. La France disposait d’avantages évidents : la proximité géographique, une politique d’accueil relativement favorable, des besoins en main-d’œuvre, la réputation justifiée d’être le pays des libertés. Ce n’est donc pas par hasard qu’une communauté de Juifs russes a pris racine dans notre pays. Elle apportait avec elle ses aspirations politiques, parfois révolutionnaires, ses querelles, ses compétences. Elle a manifesté, lors de l’entrée en guerre en août 1914, un remarquable enthousiasme qui explique l’engagement des volontaires dans l’armée française. Elle a su tirer parti de l’enseignement scolaire et universitaire que nos lycées et nos facultés dispensaient. Dans le même temps, la France, républicaine et démocratique, choisissait de s’allier avec l’Empire des tsars pour préparer la revanche contre l’Allemagne, oubliait ou faisait semblant d’oublier les pogromes et les répressions sanglantes, investissait massivement dans l’industrie et les transports de son nouvel allié. Pour témoigner de leur patriotisme inébranlable, des israélites français chantaient les louanges d’Alexandre III.
II n’empêche qu’en immigrant en France, les Juifs russes ont donné l’exemple. Ils ont offert le modèle que d’autres communautés ont par la suite adopté. Leur intégration dans la société française, plus ancienne que celle des Juifs roumains, polonais, hongrois, baltes fut, dans l’ensemble, plutôt réussie. Certes, des incidents de parcours ont provoqué des cahots. L’affaire Schwartzbard en est un exemple. Les Juifs français ont eu peur que l’assassinat de Petlioura annonce une période funeste. Les Juifs d’ailleurs n’allaient-ils pas bouleverser l’ordre public ? Ne tourneraient-ils pas l’opinion contre tous les Juifs ? Est-ce au coin de la rue Racine et du boulevard Saint-Michel que les problèmes d’Europe orientale devaient trouver leur solution, au demeurant une solution sanglante ? Une fois encore, ces problèmes furent posés, bien après l’affaire Schwartzbard, lorsque les Juifs allemands cherchèrent refuge à l’ouest du Rhin. C’est dire qu’à tout moment on découvre que les Juifs russes ont ouvert la voie, la voie à l’intégration dans la France de l’entre-deux-guerres, dans une communauté juive, mal définie, peu soudée, qui redoute que des immigrants, jugés inassimilables, lui fassent perdre son statut social.
L’histoire des Juifs russes en France est jalonnée de paradoxes, de questions sans réponses, de succès et d’échecs. Tout compte fait, elle éclaire l’histoire de notre pays. Bien sûr, notre dossier ne saurait viser à l’exhaustivité. Nous savons que le travail n’est pas achevé. Et nous nous en réjouissons. L’objectif de notre revue n’a pas changé. Nous cherchons à susciter les efforts des jeunes chercheurs. Nous souhaitons rappeler avec force que l’histoire des Juifs de France mérite de retenir l’attention de tous. C’est un domaine de l’histoire comme les autres. Il n’est réservé à personne, loin de là.
C’est pourquoi nous nous contentons de formuler un voeu. Que d’autres continuent et qu’ils montrent que nos recherches doivent être poursuivies !