2001
Archives juives
Dossier : Juifs russes à Paris
Le Bund russe à Paris, 1898-1940
Claudie Weill
Claudie WEILL, ingénieur de recherches à l’EHESS, docteur d’État, est l’auteur de Marxistes russes et Social-Démocratie allemande, 1898-1904 (Maspéro, 1977) et Étudiants russes en Allemagne : 1900-1914 : quand la Russie frappait aux portes de l’Europe (L’Harmattan, 1996).
The author unravels the intricacies of the different institutions and supporting groups of the Russian Bund outside the country, so as to rearrange the fragmentary data which have been collected here about the supporting group of the Bund in Paris in the midst of this international network. The Bund in Paris is a mingled group of workers and students in equal parts ; it is difficult to weigh its importance compared to that of other political tendencies among the Jewish emigrants from Russia in Paris. During the inter-war years, the Bund from the Russian Empire gradually looses ground in front of the Bund from Poland.
Réunion du comité de l’Arbeter Ring à Paris au début des années vingt. Parmi les intervenants à la tribune, Fajwel Shrager, l’un des dirigeants du Bund.
Photo Mardyks, collection Paulette Inspektor. Mémoires Juives-Patrimoine photographique.
Premier parti ouvrier juif dans l’Empire russe, l’Union ouvrière juive de Pologne, Russie et Lituanie ou Bund, fondée en 1897, contribue l’année suivante à la création du Parti ouvrier social-démocrate de Russie ou POSDR, dont elle se veut une composante. Contraint à la clandestinité comme les autres partis révolutionnaires de l’Empire, le Bund établit pour partie ses instances dirigeantes à l’étranger, théâtre également de ses affrontements avec le POSDR. Ainsi, au II
e congrès de ce parti à Bruxelles, puis à Londres en 1903, le quitte-t-il en raison de divergences sur le problème national. Le Bund refuse le principe de la constitution de comités locaux indifférenciés au plan national ; il revendique, sur le plan de l’organisation, le monopole de la représentation du prolétariat juif dans l’Empire russe et défend la création d’institutions garantissant la liberté du développement culturel national, c’est-à-dire, dans son optique, l’autonomie nationale culturelle extra-territoriale. Comme la social-démocratie polonaise ou SDKPIL, il rejoint le POSDR en 1906
[1], puis, à l’instar des sociaux-démocrates géorgiens, il se range aux côtés des mencheviks, plus ouverts sur le chapitre national.
Lors de la Révolution de 1905, le Bund développe son intervention auprès des masses juives dans le domaine culturel avant de participer activement à la Révolution de 1917 qui modifie profondément la configuration du Bund et du POSDR dans son ensemble. En Russie, en Ukraine, en Biélorussie, les ralliements, sous diverses appellations, d’une partie des bundistes au bolchevisme ont pour pendant, en Pologne, l’adhésion directe de militants au Parti communiste. C’est dans ce pays aussi que se forme, avec la fusion du Bund de Pologne russe et du Bund galicien, c’est-à-dire du Parti social-démocrate juif de Pologne autrichienne, le principal parti héritier du Bund social-démocrate de Russie, Pologne et Lituanie
[2]. Dans les États issus du démantèlement de l’Empire russe (en particulier en Lettonie et en Lituanie) se constituent des Bund locaux. Raphaël Abramovitch, par exemple, représente le Bund letton à la conférence de Vienne de fondation de l’Internationale 2
1/2 qui, face à la III
e Internationale, réunit en février 1921 la gauche du mouvement socialiste
[3].
Il est communément admis que le Bund russe cesse alors d’exister. Pourtant la survie, fût-elle précaire, n’est pas seulement attestée par le maintien des instances dirigeantes dans l’émigration, mais aussi par la poursuite de l’activité des militants en Russie même, tel Mark Liber ; militants soumis, il est vrai, à une répression tout à fait analogue à celle qui frappe les mencheviks. Cette « communauté de destin » implique-t-elle la fusion du Bund et du POSDR ?
L’importance du mouvement en dehors de la Russie a souvent été minimisée en vertu de la priorité accordée à l’action sur le terrain. Pourtant, l’existence, en exil, d’un parti subissant successivement la répression tsariste puis communiste est riche d’enseignements dans l’optique d’une rencontre ou d’un divorce entre mouvement ouvrier et socialisme, entre Juifs et Russes.
Une histoire du Bund russe à l’étranger comporte deux volets distincts, mais qui s’entrecroisent : les instances dirigeantes, qui seront abordées dans un premier temps, et, présentés globalement dans une deuxième partie, les groupes de soutien recrutés dans les « colonies » des différentes villes d’Europe occidentale dont Paris, qui fera l’objet d’un examen spécifique.
Les institutions centrales du Bund hors de Russie
Le Bund dispose à l’étranger, comme les autres partis révolutionnaires, d’un comité dont l’activité, distincte, se recoupe néanmoins avec celle des groupes de soutien. « Le Comité à l’étranger était en fait une institution du Parti ; en effet il était formellement désigné comme tel. C’était la représentation officielle du Bund à l’étranger ; tous ses membres étaient nommés par le comité central »
[4]. « Bras semi-officiel de l’organisation-mère » à partir de décembre 1898, il en devient le représentant officiel après le III
e congrès, prenant son autonomie par rapport à l’Union des sociaux-démocrates russes à l’étranger
[5]. À partir de l’automne 1903 et quatorze ans durant, le siège du Comité du Bund à l’étranger est situé 80 rue Carouge à Genève, d’où son surnom de «
carougeke ». « C’était le cœur et le centre nerveux de toute notre organisation à l’étranger ». Y sont hébergées l’imprimerie et les rédactions des publications du Bund à l’étranger,
Poslednie Izvestija (Les Dernières nouvelles),
Der Yiddisher Arbeter (Le Travailleur juif),
Vestnik Bunda (Le Messager du Bund),
Otkliki Bunda (Les Échos du Bund) etc. L’abondance des titres en russe signale la dilection pour la langue impériale tant parmi les rédacteurs que chez leurs destinataires à l’étranger, comme c’est le cas dans les autres partis socialistes juifs de l’Empire russe et en dépit d’une querelle linguistique grandissante entre yiddishistes et hébraïsants. Les camarades venant de Russie «pour se reposer ou se former un peu» sont accueillis à la «
carougeke ». De là aussi rayonnent les relations avec les autres partis socialistes et l’Internationale
[6].
L’achat d’armes pour les groupes d’autodéfense en Russie dont est chargé le comité à l’étranger
[7] ne concerne guère les groupes de soutien, mais c’est pour eux que des militants de premier plan du Bund se transforment en commis voyageurs du parti. « Pendant mes quatre ans à l’étranger [avant son retour en Russie lors de la révolution de 1905], j’avais parlé à des douzaines et des douzaines de meetings dans les différentes colonies, en Suisse, en Allemagne, en France et en Belgique » se rappelle Vladimir Medem, dirigeant et théoricien du Bund. Comme Raphaël Abramovitch qui forme, avec lui et Mark Liber, la troïka de la nouvelle génération de dirigeants du Bund, Medem est chargé d’expliquer les raisons pour lesquelles le Bund a quitté le POSDR en 1903. Revenu à Genève, il reprend son bâton de pèlerin. « Je voyageais beaucoup, comme pendant mes quatre premières années de vie en Suisse. Chaque hiver, j’effectuais une longue tournée de conférences. Les sujets en étaient : “Tendances sociales dans la vie juive”, “Art moderne et critique marxiste”, “Sionisme prolétarien”, “La question nationale en Russie” »
[8]. Comme les militants des autres partis révolutionnaires de Russie, les « colonies » du Bund à l’étranger ne cessent de réclamer des conférences aux instances centrales à l’étranger
[9].
La guerre – dans les pays hostiles à la Russie – puis la Révolution de 1917 mettent un terme à l’existence des groupes de soutien du Bund à l’étranger ainsi qu’au comité de la rue Carouge à Genève. Mais des militants restés sur place n’ont-ils pas pu, le cas échéant, assurer la jonction entre les deux émigrations, pré- et post-révolutionnaire ? Ou bien le Bund polonais va-t-il devenir le pôle exclusif de référence des groupes à l’étranger ?
Le Bund étant devenu après la Révolution une « petite Internationale » de facto, les relations officielles entre les sections nationales ressemblent néanmoins à celles qui ont prévalu avant la guerre entre les Bund russe et galicien, sans liaison organique. Le Bund russe n’est pas représenté ès qualité au congrès de fondation de l’IOS (Internationale ouvrière et socialiste) à Hambourg en 1923 et le Bund polonais ne la rejoint que tardivement, en 1930.
L’existence du Bund social-démocrate russe en Europe est attestée jusqu’en 1924 au moins : en 1922, par exemple, la Délégation du Bund à l’étranger (représentée par I. Iudin-Ajzentadt) fait appel aux partis socialistes et aux organisations ouvrières occidentales, conjointement avec celles du POSDR (mencheviks), des Socialistes révolutionnaires de gauche et du Parti socialiste révolutionnaire (PSR) pour soutenir les accusés au procès des Socialistes révolutionnaires à Moscou. En mai 1924, elle participe au
plenum élargi du comité central du POSDR à Berlin qui adopte la « plate-forme » du parti
[10]. Bundistes et anciens bundistes font partie de la Délégation à l’étranger du POSDR implantée à Berlin jusqu’en 1933, puis à Paris jusqu’en 1940, de R. Abramovitch qui devient l’un de ses principaux dirigeants à Iudin (qui meurt en 1937) et Grigorij Aronson. Ces indices traduisent-ils davantage que le maintien parmi les exilés
stricto sensu de la référence commune à l’Empire russe ? L’étude des groupes de soutien « à l’étranger » devrait permettre d’éclaircir cette question.
Les groupes de soutien hors de Russie
Au congrès de Bâle des organisations de soutien du POSDR à l’étranger en 1908 est proposée une typologie en trois catégories qui vaut a fortiori, à mon sens, pour le Bund :
- les groupes purement ouvriers (Stockholm, Anvers, Londres)
- les groupes mixtes (Suisse, France)
- les groupes purement étudiants qui sont à la fois ceux qui comptent le moins de membres et recueillent le plus de fonds (Allemagne)
[11].
« Qu’est-ce que ça voulait dire précisément que d’être un “bundiste” à Berne, en Suisse, où il n’y avait pas de mouvement ouvrier juif ? » se demande Vladimir Medem lors de son arrivée en Europe occidentale
[12]. Comme l’indique cette question, seuls les militants de la première catégorie sont susceptibles d’avoir une légitimité. Or l’Empire russe ne s’inscrit que tardivement dans le courant migratoire d’est en ouest ou, à l’inverse, vers la Sibérie, espace de colonisation volontaire ou contrainte, en partie à cause de l’afflux des capitaux étrangers qui contribuent massivement au développement russe. En outre, l’attention s’est d’abord concentrée sur l’émigration transocéanique, la plus nombreuse, avant de se porter sur celle des ouvriers installés à l’ouest de l’Europe. Enfin, parmi ceux-ci, les ressortissants de nationalités autres que la russe, et plus particulièrement les Juifs en butte aux persécutions et aux pogromes, sont largement majoritaires : ainsi, le flux s’accroît notablement après le pogrome de Kichinev.
Parallèlement à ces migrations ouvrières, les étudiants s’inscrivent en nombre croissant dans les établissements d’enseignement supérieur d’Europe occidentale. Des mesures discriminatoires telles que le numerus clausus et la répression des mouvements protestataires étudiants les poussent à partir. Des ouvriers et des étudiants rejoignent donc les militants révolutionnaires dans les groupes de soutien au Bund à l’étranger.
Cette adhésion peut s’apparenter à un parcours initiatique : « Ces groupes du Bund étaient extrêmement conspiratifs [
sic]. Non seulement les personnes extérieures ignoraient qui était membre d’un groupe, mais l’existence même des groupes était un secret bien gardé. Et si on proposait à quelqu’un de l’admettre dans le groupe, on lui demandait : “Voudriez-vous adhérer à un groupe du Bund s’il s’en organisait un ? »
[13]. Ces pratiques conspiratrices sont confirmées par Hersh Mendel qui, s’adressant au Club bundiste de la rue Ferdinand Duval à Paris, est sommé d’apporter la preuve de sa qualité d’émigré politique
[14]. D’ailleurs, comme dans la social-démocratie russe dans son ensemble, les participants des groupes de soutien au Bund n’étaient pas nécessairement membres du parti. En 1903, « plusieurs camarades proposèrent que ces groupes soient formellement reconnus comme organisations du Parti ; mais la proposition fut rejetée [du fait] que les cercles à l’étranger se composaient surtout d’individus qui s’apprêtaient seulement à s’engager dans une véritable activité partisane et que cette activité ne pouvait prendre place qu’en Russie même, parmi la masse des ouvriers juifs. Par conséquent, nous nous retrouvâmes en dehors des vrais “rangs du parti” »
[15].
Cette conception « ouvriériste » a indéniablement nui au prestige des groupes de soutien à l’étranger et occulté l’importance qu’ils pouvaient revêtir. Mais l’orientation exclusive vers le terrain de lutte que constituait l’Empire russe a également contribué, dans les colonies d’Europe où les ouvriers étaient majoritaires, à laisser le champ libre aux concurrents du Bund, en particulier aux anarchistes, au sein du mouvement ouvrier juif dont les intérêts immédiats devaient être pris en compte. D’où, me semble-t-il, l’accent mis plutôt sur les groupes étudiants : l’organisation unifiée des groupes de soutien au Bund est née de la décision de consacrer une attention accrue à la propagande dans l’intelligentsia, « et les colonies étudiantes à l’étranger offraient un terrain propice à cette activité » dans la mesure où, selon Henry Tobias, « il y avait plus d’étudiants et d’intellectuels que d’ouvriers dans les colonies »
[16].
L’importance du milieu étudiant comme pépinière des futurs cadres du mouvement ouvrier et socialiste de l’Empire russe est confirmée par Osip Pjatnickij, militant bolchevik chargé de l’acheminement des publications du POSDR à l’étranger vers la Russie, qui résida à Berlin, à Leipzig, à Paris : « Sans les organisations d’étudiants, les groupes de soutien ne pouvaient exister ; il n’était possible, en effet, d’organiser licitement des soirées, des conférences, etc… que sous le pavillon de l’Association des étudiants russes […]. En Allemagne, en Belgique et même en Suisse, dans les groupes de cette époque, les étudiants formaient la majorité. D’ailleurs ces groupes militaient surtout parmi les étudiants russes »
[17].
Dans ce domaine, l’activité du Bund s’avère plus constante que celle du POSDR dans son ensemble : en 1913, l’« organisation unifiée des associations ouvrières et des groupes de soutien au Bund à l’étranger » tient déjà son VIII
e congrès. La première conférence avait eu lieu à Berne le 2 janvier 1902 : « Ce fut le premier rassemblement des cercles du Bund venus de plusieurs colonies […]. La conférence décida de créer une organisation unifiée des groupes du Bund et confia au cercle de Berne la tâche de mettre sur pied un bureau central. Je [Medem] devins le premier secrétaire de la nouvelle organisation. Elle dura jusqu’à la révolution de 1917, lorsque le Comité à l’étranger et l’Union des social-démocrates russes à l’étranger dans son ensemble furent dissous »
[18].
La place réservée dans cette organisation au milieu étudiant ressort encore des directives énoncées dans les dernières années d’avant-guerre. Début 1911, en effet, le Bureau central émet une circulaire (n° 126). Face à l’apparition « d’organisations étudiantes juives dans toute une série de colonies à l’étranger », il réaffirme son internationalisme et récuse la fusion avec les associations purement idéologiques inter-partis (Sejmistes, Poalei Sion, sionistes socialistes, sionistes généralistes) auxquelles doivent être opposés les cercles, les associations, les clubs du Bund
[19].
Fin 1913, ce problème figure à nouveau à l’ordre du jour du VIII
e congrès. Le Bund sort de l’isolement et s’oppose à la division entre Juifs et non-Juifs, tout en s’efforçant de favoriser la connaissance « de la réalité juive, de la culture et de la langue », mais aussi celle du « mouvement social » dans les «sections culturelles juives » des organisations étudiantes internationales (de Russie), appelées à lutter « contre les tendances assimilationnistes et nationalistes »
[20].
La configuration spécifique de l’organisation découle aussi des tâches qui sont assignées par le parti aux groupes de soutien : « Collecter des fonds, publier des textes, préparer des individus au travail d’organisation au pays […], expédier de l’argent et des publications (passés en contrebande de mille manières), envoyer et recevoir des lettres. Les publications étaient introduites soit directement – en grandes quantités en passant par les frontières allemandes ou autrichiennes – soit par courrier dans des enveloppes cachetées. Nous utilisions des enveloppes à en-tête de diverses firmes commerciales. Pour éviter d’attirer l’attention des censeurs de la poste russe […], nous les répartissions entre nos groupes dans différentes villes étrangères d’où elles étaient postées vers la Russie »
[21]. Ce système est également celui qu’utilisaient les autres partis socialistes et révolutionnaires russes, POSDR ou PSR, les envois « massifs » étant effectués, au tournant du siècle, dans des valises à double fond
[22].
Les « colonies » russes en Europe occidentale comprenaient également des caisses, généralement inter-partis, pour les émigrants, les prisonniers et exilés politiques. Dans son récit, par ailleurs détaillé, de l’activité des groupes de soutien au Bund à l’étranger, Medem y fait seulement allusion
[23]. Reste que la collecte de fonds, dans laquelle, selon le POSDR, se spécialisent les groupes étudiants, constitue un aspect essentiel de leur activité.
Le Bund à l’étranger ne cesse de se ramifier : Genève « était le centre de nos propres groupes à l’étranger dont le réseau s’étendait de jour en jour au fur et à mesure que notre appareil essaimait à travers le monde. De nombreuses branches furent créées en Amérique où elles s’unirent en une “Ligue centrale”
[24]. Une série de groupes apparut en Afrique du Sud. Et nous avions même des contacts réguliers avec l’Australie »
[25]. Cette expansion géographique ne fait pas du Bund un parti mondial. Néanmoins, l’organisation des groupes à l’étranger dénombre, lors de son VI
e congrès en 1907, 19 groupes de soutien (dont 9 dans la seule Allemagne)
[26].
Nos connaissances sur le groupe de soutien au Bund à Paris sont fragmentaires. Y a-t-il par ailleurs une organisation du Bund dans d’autres villes françaises ? On peut affirmer que celle de Paris présente effectivement un profil mixte, à la fois étudiant et ouvrier. Sur sa composition précise, les versions varient : d’un côté, celle de Pinches Szmajer, reprise par Nathan Weinstock
[27], qui date l’apparition du Bund à Paris de 1900, au sein de la « Société culturelle ouvrière et socialiste » avec la naissance d’un groupe composé essentiellement d’étudiants et d’intellectuels qui auraient fusionné en 1904, au sein du groupe Kempfer, avec une troisième organisation créée, elle, en 1902. Nancy Green est plus circonspecte : « Il semble que deux sections du Bund (soutenues par le Bund russe)
[28] firent leur apparition à Paris en 1898, un groupe d’intellectuels qui comprenait des étudiants (qui parlaient russe ou polonais) et un groupe d’ouvriers (qui parlaient yiddish) appelé Kempfer ». Une bibliothèque du Bund, dans le Pletzl, sert également de salle de conférences et de réunion
[29]. Or un tract annonce la célébration du dixième anniversaire du groupe Kempfer pour le 13 janvier 1912
[30]. Association mutualiste fondée sur le modèle londonien et américain de l’Arbeter Ring, une société du même type et répondant au même nom est créée le 9 février 1913 à Paris par une centaine de personnes
[31]. S’agit-il d’une organisation anarchiste, bundiste, sioniste ou mélangée ? Les termes « Arbeter Ring » désignent souvent, à travers le monde, des groupes bundistes même si les communistes ont pu s’approprier le nom et l’organisation.
À Paris comme à Londres la concurrence avec les anarchistes fait rage : c’est à Paris que Hersh Mendel, bundiste à son arrivée, rejoint les rangs anarchistes, premier changement d’allégeance dans une longue série. Mais c’est aussi à Paris, en 1934, qu’il décide de retourner au Bund en Pologne même, sur son terrain d’élection
[32]. Sur le plan culturel, anarchistes juifs, bundistes et sionistes sociaux-démocrates créent des troupes de théâtre concurrentes
[33] ; sur le plan syndical, les bundistes, bien implantés chez les fourreurs, créent une section syndicale juive. Les immigrants « apportèrent aussi l’idéologie bundiste qui, sans être prédominante à Paris avant 1914, donne néanmoins une marque distinctive aux polémiques des immigrés avec la CGT » : le Bund s’est prononcé pour l’autonomie des sections syndicales juives – à l’instar de ce qu’il revendiquait, sur le plan politique, au sein du POSDR –, refusant de voir les travailleurs juifs « se perdre » dans le mouvement ouvrier français. Au Bureau intersections (Intersektionen Bjuro) d’avant 1914 succède la Commission intersyndicale (Intersindikale Komisie) dans l’entre-deux-guerres
[34]. Il n’y en a pas moins un hiatus entre le milieu des réfugiés politiques et le mouvement syndical, si l’on excepte Mark Liber. Selon la police, le Bund compterait environ 300 membres à Paris en 1907
[35].
Il est également difficile de déterminer le poids spécifique des étudiants bundistes dans une colonie où se côtoient également socialistes révolutionnaires, bolcheviks et mencheviks, en particulier à la bibliothèque russe de l’avenue des Gobelins : comme à Leipzig, étudiants et émigrés politiques luttent pour la diriger
[36].
Dans l’entre-deux guerres, l’afflux bien plus considérable de Juifs de Pologne n’affecte que modérément la perception « nationale » que le mouvement ouvrier yiddishophone de Paris a de lui-même. Mais l’ancien cadre de référence qu’était l’Empire russe perd progressivement du terrain. Les courants s’y multiplient, notamment avec le passage au communisme, comme en Pologne ou en Russie, de militants issus sans doute pour partie du Bund. D’abord regroupés dans la Kultur-Lige, fondée en 1922, bundistes, poale-tsionistes de gauche et communistes se séparent en 1925, l’organisation étant passée aux mains des communistes. Bundistes et poale-sionistes fondent alors des institutions culturelles séparées
[37].
La concurrence fait rage dans les organisations de jeunesse, l’une communiste, la deuxième sioniste (la « Jeunesse juive ») et la troisième bundiste (Morgenstern)
[38], comme dans les 127 périodiques au moins que compte la presse yiddishophone entre 1923 et 1940
[39], et où trois titres dominent :
Parizer Haynt (sioniste modéré),
Naye Presse (communiste) et
Unzer Stimme (bundiste) qui coexistent un temps dans la France des années trente
[40]. Il semblerait toutefois, en dépit de la présence constante d’un courant bundiste, que l’Arbeter Ring ne refait surface qu’en 1929 et se considère comme une émanation du Bund polonais
[41] : il porte aujourd’hui le nom d’Arbeter Ring-Cercle amical et est domicilié dans les locaux de la bibliothèque Medem où les ouvrages en russe sont assez peu nombreux. A-t-il pour autant coupé les ponts avec les mencheviks, si l’on tient compte du fait que son parti de référence se situe plus à gauche que ces derniers? Les bundistes russes résiduels ont-ils choisi l’adhésion directe au menchevisme ou tout simplement au mouvement ouvrier français, comme le recommandaient les mencheviks en exil à leur descendance ? Les historiens continuent de s’interroger à ce sujet.
L’exil et l’émigration présentent souvent le caractère d’un conservatoire des formes de sociabilité et de culture importées : c’est au contraire la solution de continuité que l’on déplore à propos de la Fédération des sociétés juives de Paris et, surtout, du Club Medem (c’est à dire les bundistes) où interviennent, à partir de 1933, les mencheviks Portugeis (Stepan Ivanovi, dirigeant, avec Potresov, du groupe de droite Zarja, extérieur au Parti) et Grigorij Aronson, lui aussi de droite mais au sein de la Délégation à l’étranger du POSDR. La langue de ces réunions est presque exclusivement le yiddish, rarement le français ; la russité en est bannie
[42]. Néanmoins, le Medem Farband (autre dénomination du Club Medem) organise le 17 mars 1938 un meeting de protestation contre les procès de Moscou, rassemblant 600 personnes, où il convie Fedor Dan, le dirigeant menchevik, qui, malade, décline l’invitation
[43]. Lorsque ce dernier prend ses distances avec la Délégation à l’étranger du POSDR et avec l’organe du POSDR,
Socialistitcheskij Vestnik (Le Messager socialiste),
Unzer Stimme lui propose une collaboration permanente en raison de ses positions de gauche qui sont celles du Bund polonais dans l’Internationale
[44]. Dans l’article nécrologique qu’il lui consacre, l’archiviste du Bund Franz Kurski fait quasiment de lui un bundiste d’honneur, au nom, précisément, d’un passé commun
[45]. Le sort des archives est lui aussi commun : F. Kurski bénéficie du même canal – l’ambassade de France – que Boris Nikolaevskij pour celles du parti allemand, le SPD, et du POSDR : elles passent de Berlin à Paris lors de la prise de pouvoir par les nazis. En 1951, ce qu’il en reste parvient, après bien des tribulations, à gagner New York
[46]. La communauté de destin entre réfugiés politiques de l’ancien Empire russe n’est donc pas rompue, d’autant moins que, dans leur grande majorité, les mencheviks sont des Juifs se situant à une distance plus ou moins grande du judaïsme. C’est la menace qui pèse sur eux à la fois en tant que Juifs et socialistes qui incite le Jewish Labor Committee à intervenir pour leur obtenir des visas d’entrée aux États-Unis. Bien plus problématiques sont les liens que ces réfugiés sont susceptibles d’entretenir avec le mouvement ouvrier yiddishophone de Paris, alors que traditionnellement, le Bund a été l’organisation où la symbiose a le mieux réussi.
[1]
Au congrès d’unification de Stockholm.
[2]
Voir Henri Minczeles,
Histoire générale du Bund, Paris, Honoré Champion, 1995.
[3]
R. Abramovitch, «
Mencheviki i Socialistitcheskij Internacional (1918-1940 gody » (Les Mencheviks et l’Internationale socialiste) [en fait, le récit s’arrête au congrès de Hambourg de fondation de l’Internationale ouvrière socialiste] dans Yuri Felshtinsky ed.,
Mensheviks, Benson, Vermont, Chalidze Publications, 1988, p. 271.
[4]
Cité d’après la traduction du yiddish en anglais : Vladimir Medem,
The Life and Soul of a Legendary Jewish Socialist, Samuel A. Portnoy ed., New York, KTAV Publishing House, 1979, p. 299, la traduction française étant moins complète.
[5]
Henry J. Tobias,
The Jewish Bund in Russia. From its Origins to 1905, Stanford, Stanford University Press, 1972, pp. 92-93.
[6]
V. Medem,
op. cit., pp. 300-301.
[7]
H. J. Tobias,
op. cit., p. 244.
[8]
V. Medem,
op. cit., pp. 302, 466.
[9]
Pour le POSDR, cf. Claudie Weill,
Marxistes russes et social-démocratie allemande, 1898-1904, Paris, Maspéro, 1977 ; pour quelques notations sur le PSR, cf.
id.,
Étudiants russes en Allemagne, 1900-1914, Paris, L’Harmattan, 1996.
[10]
Cf. L. Haimson ed,
The Mensheviks. From the Revolution of 1917 to the Second World War, Chicago/Londres, The University of Chicago Press, 1974, pp. 257, 311.
[11]
Protokoly Bazel’skogo s’ezda zagranichnykh grupp RSDRP (Protocoles du congrès des groupes à l’étranger), Izd. CBZG RSDRP, Paris, Rédaction du Socialisme, 1909.
[12]
V. Medem,
op. cit., p. 222.
[14]
Hersh Mendel,
Mémoires d’un révolutionnaire juif, préface d’Isaac Deutscher, annoté et traduit du yiddish par Bernard Suchecky, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1982, p. 134.
[15]
V. Medem,
op. cit., p. 299.
[16]
Ibid., p. 223 ainsi que H. J. Tobias,
op. cit., p. 93.
[17]
Osip Piatnitsky,
Souvenirs d’un bolchevik, 1896-1917, Paris, Bureau d’éditions, 1931, pp. 188, 227.
[18]
H. J. Tobias,
op. cit., p. 166 ; V. Medem,
op. cit., p. 241.
[19]
Otkliki Bunda, n° 5, février 1911, p. 16.
[20]
« Bezpartijnye organizacii i Bund », (Organisations sans parti et Bund),
Studentcheskij Listok, n° 5/6, 11 février 1914, pp. 9 sq.
[21]
V. Medem,
op. cit., pp. 222, 302.
[22]
Cf. H. J. Tobias,
op. cit., pp. 93-94.
[23]
Mais Tobias mentionne la collecte de fonds à l’étranger pour les prisonniers politiques et leur famille,
op. cit., p. 94.
[24]
« Central Union of Bund Organizations in the United States », cf. H. J. Tobias,
op. cit., p. 241.
[25]
V. Medem,
op. cit., p. 301.
[26]
Chestoj s’ezd ob’edinenoj organizacii grupp sodejstvija Bundu zagranicej, cité d’après Botho Brachmann,
Russische Sozialdemokraten in Berlin, 1895-1914, Berlin, Akademie Verlag, 1962, p. 68.
[27]
Pinches Szmajer, « Contribution à l’histoire du Bund à Paris »,
Combat pour la diaspora, n° 4, 3
e trimestre 1980, pp. 51-60 ; Nathan Weinstock,
Le Pain de misère. Histoire du mouvement ouvrier juif en Europe, Paris, Maspero, 1986, vol. II, pp. 54-55.
[28]
Ou plutôt : de soutien au Bund russe ?
[29]
Nancy L. Green,
Les Travailleurs immigrés juifs à la Belle Époque. Le « Pletzl » de Paris, Paris, Fayard, 1984, p. 135.
[30]
N. L. Green cite Franz Kurski,
Unzer Stimme, Paris, 4 février 1939 et les archives du Bund à New York pour le tract,
op. cit., p. 305 en note.
[31]
N. L. Green,
ibid., p. 217.
[33]
N. L. Green,
ibid., p. 109.
[34]
N. L. Green ed,
Jewish Workers in Modern Diaspora, Berkeley/Los Angeles/Londres, University of California Press, 1998, p. 8.
[35]
Cf. N. L. Green,
ibid., pp. 202, 223-224, 135.
[36]
Cf. Jehuda Tchernoff,
Dans le creuset des civilisations, vol. 4 :
Des prodromes du bolchevisme à une Société des nations, Paris, Rieder, 1938, p. 284.
[37]
Aline Benain, « Les rapports à la Russie des immigrés yiddishophones parisiens »,
Les Juifs russes émigrants en France. Cahiers de l’émigration russe, W. Moskovich, V. Khazan et S. Breuillard éd., Moscou/Paris/Jérusalem, 2000, p. 141.
[38]
N. L. Green ed.,
Jewish Workers…,
op. cit., p. 151.
[39]
Schmuel Bunim, « Russes et Juifs dans les colonnes du
Parizer Haynt des années 20 et du début des années 30 » in Moskovich et al.,
Les Juifs russes en France…,
op. cit., p. 152.
[40]
Alain Brossat et Sylvia Klinberg,
Le Yiddishland révolutionnaire, Paris, Balland, 1983, p. 93.
[41]
N. Weinstock,
Le Pain de misère,
op. cit., vol. III, p. 134.
[42]
Viktor Kel’ner (Saint Pétersbourg), «
Ka dyj mecjac v Café de la Paix.
Ob’edinenie russko-evrejskoj intelligencii v Pari e i ego amerikanskij epilog », in M. Parkhomovsky ed.,
Evrej v kul’ture russogo zarube ‘ja, vol. IV, Jérusalem, 1995, pp. 539-540.
[43]
Socialistitcheskij Vestnik, n° 6, 1938.
[44]
Theodor Dan,
Letters (1899-1946), Boris Sapir ed., Amsterdam, Stichting Internationaal Instituut voor Sociale Geschiedenis, 1985, p. 516.
[45]
F. Kurskij, «
Pamjati druga »,
Novyj Put’, n° 1-2 (64-65), 2 avril 1947.
[46]
Marek Web, « Between New York and Moscow : the Fate of the Bund Archives » in Jack Jacobs ed.,
Jewish Politics in Eastern Europe : The Bund at 100, Houndmills, Basingstoke, Hampshire, 2001, pp. 248-250.