2001
Archives juives
Dossier : Juifs russes à Paris
Les Juifs russes en France. Profil et évolution d’une collectivité
Catherine Gousseff
Catherine GOUSSEFF, docteur en histoire, a consacré sa thèse aux Immigrés russes en France (1900-1950). Contribution à l’histoire politique et sociale des réfugiés (EHESS, 1996). Elle vient de coordonner l’ouvrage Retours d’URSS. Les prisonniers de guerre et les internés français dans les archives soviétiques, 1945-1951 (CNRS Éditions, 2001).
Some were « immigrants » first from the former Russian Empire and then from Bolshevik Russia in its first years, and intended to settle in France, others were « emigrants » who had left Russia mainly for potitical reasons, and considered going back to Russia after a certain lapse of time only ; together they made up, starting from 1880 and mostly at the beginning of the XXth century, a highly diversified group of workers, students, intellectual and artists, trade-unionists and political militants. What brought them to Paris ? What community links drew them together ? What might be their relationship with non-jewish emigrants ? Such are the questions and the answers given by the introductory chapter of this study.
L’immigration juive originaire de Russie installée en France à partir du dernier quart du XIXe siècle a rarement été étudiée d’un point de vue monographique, sinon de manière parcellaire. Ce constat peut aisément s’expliquer par les grandes difficultés qu’une telle démarche implique à l’égard de ce groupe plutôt hétérogène, de par les différentes vagues migratoires qui l’ont constitué avant et après la Révolution, dans ses origines socio-culturelles, ses comportements en France, ses positions relativement aux autres minorités – russe non juive, juive française ou juive immigrée venant d’autres pays. En revanche, les Juifs de Russie sont très présents, explicitement ou implicitement, dans nombre de recherches concernant l’immigration laborieuse, l’émigration politique, principalement révolutionnaire, la production littéraire et artistique de l’exil, l’histoire de la réception des étrangers en France etc.
En choisissant d’aborder différentes trajectoires, collectives et individuelles, de Juifs de Russie et les réactions que leur présence a suscitées en France, ce dossier apporte plusieurs éclairages dans un champ qui reste caractérisé par une assez forte fragmentation de ses thèmes et de ses approches. Aussi paraît-il important, avant de situer les différentes contributions de ce numéro, de rappeler quelques éléments de l’histoire de cette émigration.
Juifs de Russie, Juifs de l’Empire russe
Qui désigne-t-on, jusqu’à la Première Guerre mondiale, par Juifs de Russie ? Si l’on se réfère à l’appartenance étatique des immigrés d’Europe centrale et orientale qui arrivent massivement dans la première décennie du siècle, la majorité d’entre eux provient de régions appartenant à l’Empire russe, un Empire qui s’étend à l’ouest jusqu’à Varsovie et au sud-ouest jusqu’à Kichinev. Aussi, tout en pouvant relever d’une même appellation, les migrants de l’Empire n’en présentent pas moins une forte diversité liée à leur environnement culturel d’origine : certains ont grandi en terre polonaise, d’autres en terre roumaine. Quant aux Juifs de Russie proprement dits, ils viennent essentiellement de la zone de résidence juive de l’Empire, ce vaste territoire frontalier entre l’Ukraine, la Biélorussie et la Lituanie qui sera partagé, après la Grande Guerre, entre l’État polonais reconstitué, le nouvel État lituanien et l’URSS.
Ces différences culturelles ont été diversement appréciées dans les études sur la minorité juive d’Europe centrale et orientale. Elles ont parfois été sous-estimées face à la prise en compte, prioritaire, d’un patrimoine commun, à commencer par la langue, le yiddish, et la religion qui fondent une proximité évidente entre les immigrés et favorisent le développement d’un lien communautaire puissant. Néanmoins, les empreintes du milieu dominant originel jouent également dans la structuration de l’immigration et elles s’expriment surtout à l’échelle des élites qui, jusqu’au premier conflit mondial, mais aussi après pour certains, restent assez fortement marquées par la référence à la Russie. D’une manière plus générale, il semble d’ailleurs que les Juifs de Russie soient majoritaires parmi les immigrés juifs en France dans cette période, ce qui n’est plus le cas dans l’entre-deux-guerres, où les Juifs en provenance de Pologne constituent la part la plus importante de l’immigration juive d’Europe centrale et orientale
[1].
L’émigration de l’Empire russe, perceptible depuis les années 1860, a pris une ampleur relativement soudaine dans la décennie qui a suivi l’assassinat d’Alexandre II (1881), marquée par une politique antisémite virulente à laquelle firent écho plusieurs pogromes dans les régions de confins. Par la suite, l’importance des migrations ne cesse de se confirmer jusqu’en 1914, sous l’effet conjugué de l’hostilité violente et aisément manipulable des populations environnantes, et de la politique discriminatoire de l’État tsariste. Régulièrement soumise à des restrictions dans ses activités économiques, ses droits de propriété, sa promotion sur la scène sociale (le numerus clausus dans les universités de l’Empire est introduit en 1887), et exclue de ce fait des formes d’intégration liées aux nouvelles dynamiques de modernisation, la population juive de l’Empire a massivement choisi le chemin de l’émigration.
Dans l’horizon migratoire des Juifs de Russie, des années 1880 à 1914, la France fait figure de destination marginale. Face à l’Amérique tout d’abord, la principale terre d’attraction pour la très grande majorité des émigrants, mais aussi face aux autres pays européens, l’Allemagne et la Grande Bretagne, vers lesquels se dirigent nombre de Juifs de Russie. Lorsque s’esquissent les grands départs, ces deux derniers pays constituent surtout des territoires de transit avant l’embarquement pour le Nouveau Monde, mais ils s’affirment peu à peu comme des lieux d’implantation durable, au gré des opportunités ou des empêchements, telles les épidémies dans les villes portuaires qui ont bloqué bien des départs vers les États-Unis.
Dans cette géographie migratoire, la France demeure longtemps une simple escale dans le parcours des migrants vers la Grande Bretagne ; mais, à partir du début du siècle surtout, Paris s’affirme comme un des lieux d’implantation de la diaspora juive de Russie. Jusqu’aux années 1870, en effet, la présence des émigrés en provenance de Russie est essentiellement représentée par une petite colonie d’intellectuels et aristocrates exilés
[2]. À partir des années 1880, les effectifs de Russes augmentent et les Juifs de Russie commencent à arriver comme c’est le cas, par exemple, du rabbin Juda Lubetski qui, de passage à Paris en 1881, se rend compte qu’il existe une communauté juive russe privée d’encadrement religieux, ce qui le conduit finalement à s’installer dans la capitale française
[3]. Mais ces arrivées, si elles font écho aux grands mouvements de départs de Russie, restent relativement peu importantes, ne dépassant pas quelques milliers. Le mouvement d’immigration vers la France accuse un bond spectaculaire entre 1900 et 1914. Dans cet intervalle, la présence des Russes a plus que doublé, passant de 15 000 à 35 000 au recensement de 1911. Même modeste relativement aux voisins européens (on compte près de 140 000 Russes en Allemagne et environ 100 000 en Grande Bretagne vers 1910), cette présence témoigne d’un réel attrait pour Paris, puisque c’est dans la capitale que viennent et s’installent la quasi totalité des nouveaux arrivants.
Quelles sont les raisons de cette attirance ? On a le plus souvent invoqué pour l’expliquer la force de l’image de la France, premier pays d’Europe occidentale à avoir émancipé les Juifs, image peu entachée à l’extérieur, semblerait-il, par l’affaire Dreyfus. En réalité, les motifs que l’on peut avancer demeurent vagues. Il existe peu de témoignages sur l’histoire de la migration en tant que telle et des raisons qui ont orienté le choix vers la France. La plupart d’entre eux tiennent en quelques lignes et proviennent essentiellement d’autobiographies d’enfants d’émigrés, intellectuels et artistes devenus français qui ont peu gardé en mémoire le périple de leurs parents. Ceux-ci avaient quitté une terre hostile et sans doute n’ont-ils pas cherché par la suite à transmettre à leurs enfants le souvenir des circonstances du départ, de l’errance bien souvent, avant l’installation à Paris. Raïssa Maritain, par exemple, écrit seulement que la décision de ses parents d’émigrer avait été motivée par la quête d’une vie digne et libre, que son père avait une connaissance à Paris, qu’il partit en pionnier en France, puis y fit venir sa famille
[4]. Il est probable que la constitution progressive de réseaux a joué un rôle clé dans l’essor de la présence des Juifs russes à Paris, comme le suggèrent certains témoignages et l’existence d’associations telle l’Amicale d’Odessa
[5]. Cela étant, les raisons de la venue en France ont pu être très variées selon les attentes et cette question renvoie en fait à la diversité des groupes qui ont constitué la collectivité immigrée juive russe d’avant guerre.
La difficulté constante à restituer la présence juive russe en France tient en partie aux deux formes extrêmes dans lesquelles, paradoxalement, se manifeste cette collectivité avant-guerre : d’une part, une masse relativement indifférenciée d’immigrés assez concentrés à la fois par leur localisation et leurs activités professionnelles ; d’autre part, une somme de trajectoires individuelles d’émigrés que l’on peut certes regrouper sous différentes étiquettes – émigrés politiques, étudiants, artistes – mais qui se caractérisent en réalité par une très forte circulation d’un univers à l’autre.
Le plus important de ces groupes est donc représenté par les immigrés, c’est-à-dire ceux qui ont définitivement renoncé à leur terre natale et qui s’installent en France avec l’idée d’y faire grandir leurs enfants. Bien connu grâce aux travaux de Nancy Green et de David Weinberg
[6], ce groupe ne fait pas l’objet d’une analyse spécifique dans ce dossier. Rappelons simplement certains faits. Qu’ils aient fui la menace des pogromes, l’indigence ou le plus souvent les deux, ces migrants sont arrivés démunis. Ils ont constitué le grand réservoir de main d’œuvre des ateliers de confection du Marais et, dans une moindre mesure, des ateliers d’ébénisterie de la Bastille. Comme l’a fait remarquer Nancy Green, l’arrivée, relativement brutale, de cette masse indigente d’immigrés a contribué à la prise de conscience en France de l’existence d’un prolétariat juif, réalité qui est venue bousculer la représentation traditionnelle du « Juif riche ». Cette dernière image semble d’ailleurs avoir joué dans l’attrait de Paris aux yeux des immigrés : l’existence d’une communauté juive française relativement prospère et dont la générosité a été popularisée, notamment, à travers l’action de l’Alliance israélite universelle en Europe orientale, a contribué à nourrir les attentes des migrants concernant l’accueil et le soutien dont ils pourraient bénéficier.
Certificat de nationalité soviétique délivré à Moïse Trakhimovsky, tailleur de profession, né le 8 avril 1893 à Grodno (Biélorussie).
Collection Jacky Broutin. Mémoires Juives-Patrimoine photographique.
Les trajectoires parisiennes commencent donc, le plus souvent, par des emplois précaires dans la confection, première étape, généralement d’assez courte durée, dans le processus d’insertion. C’est ainsi qu’Hersh Mendel, débarquant à Paris sans un sou, cherche désespérément la «
ri dè rozié », son seul repère dans la capitale, où, à peine rendu, il retrouve un compatriote, une gamelle, et finalement un travail
[7]. Le Marais devient à l’évidence un lieu de ralliement pour les nouveaux venus et, plus généralement, un des premiers quartiers d’installation des Juifs émigrés. Leur concentration dans les quelques rues qui entourent la place Saint-Paul fait l’objet de nombreux commentaires compatissants ou vindicatifs. La saleté, l’insalubrité, l’exiguïté des logements, partagés entre l’atelier et l’hébergement des familles, souvent nombreuses, reviennent comme autant de leitmotive dans la description de cette immigration pauvre installée au cœur du Paris de la Belle Époque.
Peut-on parler à son égard de communauté ? Culturellement, les émigrés juifs proviennent, comme cela a été dit, d’environnements différents, mais la plupart ont vécu dans des territoires sous domination russe et il existe une proximité de destin liée à ce passé au sein d’une même entité étatique. Celle-ci demeure une référence importante, parfois explicite à travers l’univers associatif avec, par exemple, la création d’une Amicale des ouvriers juifs russes, ou à travers la presse puisque certains organes paraissent en yiddish et/ou en russe
[8]. S’il faut définir une tendance au chapitre identitaire, elle semble s’inscrire au croisement du monde russe, dans sa dimension politico-culturelle, et du monde juif est-européen qui s’exprime avant tout dans la pratique religieuse, la langue et un certain nombre de coutumes communes
[9].
L’existence d’un lien communautaire au sein de cette première génération d’immigrants est attestée sous de multiples formes : à travers l’entraide, depuis la création en 1900 de l’Asile israélite de nuit par des Juifs de Russie jusqu’à la Fédération des sociétés juives de Paris qui, en 1913, rassemble 22 associations d’immigrés ; la vie culturelle – Paris a un théâtre yiddish à partir de 1907, une quinzaine de journaux yiddish voient le jour, souvent de façon éphémère, jusqu’à la Première Guerre mondiale ; la vie cultuelle avec la fondation d’oratoires privés, celle en 1911 d’un
Talmud Tora destinée à initier les jeunes à la langue hébraïque et à l’histoire du peuple juif, puis l’ouverture en 1914 de la synagogue de la rue Pavée qui marque l’aboutissement de nombreux efforts entrepris par les immigrés pour avoir leur propre lieu de culte hors de l’enceinte consistoriale française
[10].
Mention à part doit être faite de l’essor du syndicalisme au sein de cette minorité, cas rare chez les travailleurs étrangers de cette époque, et de sa sensibilité politique puisqu’elle constitue, dans une mesure qui reste à préciser, un auditoire des partis révolutionnaires, sionistes – pour ces derniers, l’analyse historique reste à faire –, et autres représentés hors de Russie, lesquels y puisent parfois même certaines de leur recrues. L’activité syndicale des Juifs immigrés s’organise dans le monde de la confection, chez les fourreurs et plus encore les casquettiers dont Olivia Gomolinski retrace l’histoire dans ce dossier à travers la personnalité de son animateur principal, Alexandre Lozovsky, militant révolutionnaire exilé : par son engagement à la tête du syndicat, il établit un trait d’union explicite entre l’univers des immigrés essentiellement motivés par leur intégration, et celui des émigrés politiques, tournés vers la Russie et l’espoir d’une chute prochaine de l’autocratie.
Bien que les connexions entre les travailleurs juifs du Pletzl et les militants en exil soient avérées, ces derniers n’en constituent pas moins un monde à part, à certains égards très particulier. Parmi l’éventail assez vaste des partis représentés en exil – des socialistes révolutionnaires aux sociaux-démocrates, anarchistes et partis libéraux –, le Bund (Union ouvrière juive de Pologne, Russie et Lituanie) présente cette spécificité d’être à la fois un parti révolutionnaire et un parti se revendiquant comme juif, voué à la défense et à l’émancipation des Juifs de Russie. En présentant dans ce dossier les grandes étapes de l’évolution du Bund, Claudie Weill souligne bien les difficultés à reconstituer les formes de son existence à Paris, difficultés qui ne ressortent pas du Bund en lui-même mais plus généralement de l’univers des activistes politiques.
La principale d’entre elles tient à la forte mobilité des militants qui partagent leur existence entre différentes capitales européennes (Paris mais aussi Genève, en l’occurrence centre du Bund à l’étranger, Londres, Bruxelles, Berlin…) et la Russie où beaucoup reviennent et dont ils repartent clandestinement. De ce point de vue Paris ne représente qu’une destination provisoire, généralement fonctionnelle et, à cet égard, la lecture des autobiographies de certains révolutionnaires rédigées par la suite en URSS est significative puisqu’ils se contentent généralement d’indiquer en évoquant leurs années d’exil qu’ils sont partis « à l’étranger », sans plus de précision
[11]. Paris s’inscrit donc, pour ce groupe, dans un espace fortement déterritorialisé qui est celui de l’exil actif, des réseaux de conspiration où la localisation importe peu pourvu qu’elle serve les intérêts du moment.
Hormis quelques personnalités installées de façon permanente à Paris, il est donc assez difficile de reconstituer la vie du collectif du Bund dans la capitale française et de saisir son implication, par ses réseaux notamment, dans la communauté immigrée. À l’exception de quelques indices laissés par les témoignages ou les services des Renseignements généraux français, ce sont surtout les traces de son activité de propagande, conférences, diffusion de presse en yiddish et en russe, pièces de théâtres et autres animations culturelles, qui rendent compte de l’existence d’un auditoire du Bund parmi les immigrés.
Hors du monde de l’immigration proprement dite ne se trouvaient pas seulement des révolutionnaires momentanément installés dans la capitale mais aussi des étudiants venus se former à Paris et dans quelques grandes villes de France. Ils ne furent certes pas aussi nombreux qu’en Allemagne ou en Suisse, pays qui attirèrent massivement la jeunesse juive de l’Empire, contrainte à étudier à l’étranger après l’introduction du
numerus clausus dans les universités russes. Néanmoins ils furent plusieurs milliers, dont beaucoup de femmes, à remplir les bancs de l’Université et des écoles supérieures techniques françaises. Cette présence estudiantine, attirée par l’idéal démocratique et républicain français et aspirant, par la voie des études supérieures, à se libérer des contraintes imposées par le régime tsariste, illustra tout particulièrement la conception de l’émigration comme processus d’émancipation bien décrit par Nancy Green
[12].
Un autre phénomène qui mérite d’être mentionné, même s’il n’apparaît pas dans ce dossier, est l’arrivée dans la capitale française de nombreux jeunes artistes juifs de l’Empire, en particulier peintres et sculpteurs, qui exprimèrent sans doute avec le plus de brio la renaissance culturelle juive de Russie consécutive à la diffusion de la
Haskala (les Lumières juives) et fortement encouragée par le Bund
[13]. Paris ne fut pas leur destination exclusive, mais ils vinrent en nombre, dans les ateliers de Montparnasse pour les plus aisés, et plus généralement dans les phalanstères de la cité Falguière et de la Ruche où s’installent Chagall, Soutine, et bien d’autres qui contribuèrent à la renommée de l’« École de Paris ». Il est certes possible de retracer dans cette aventure artistique le milieu de ces jeunes Juifs de Russie autour de l’Académie Vassiliev, des cafés de Montparnasse, mais le fait est qu’ils se mêlèrent avec bonheur à la bohême cosmopolite du Paris de la Belle Époque qui comprenait aussi des peintres russes non juifs, sans compter de nombreux autres de diverses nationalités. Ainsi cette dimension très cosmopolite de leur existence nous conduit-elle à tempérer l’approche que l’on peut faire de ces artistes en tant que groupe à part dans l’histoire de l’« École de Paris ». Ce qui reste très spécifique est l’aspiration, largement partagée, des nouvelles générations d’artistes juifs du début du siècle à s’introduire et à évoluer dans les grands centre européens en général et à Paris en particulier.
Le peintre et décorateur Ossip Lubitsch (1896-1990) dans son atelier parisien dans les années 1960. Né à Grodno (Biélorussie), formé à l’école des Beaux-Arts d’Odessa, il émigre en 1919, à Berlin d’abord, puis à Paris en 1923, avec le projet, qu’il ne réalise pas, de gagner les États-Unis. Membre de l’Union des artistes russes à Paris, il participe à la grande époque du Montparnasse d’entre les deux guerres.
Photo Corsaint-Dorvyne, collection Suzanne Lubitsch. Mémoires Juives-Patrimoine photographique.
La mobilité entre la Russie et l’Europe que traduit notamment la présence très diversifiée des Juifs de Russie en France est brusquement interrompue par la Grande Guerre. Dans cette période, l’exaltation du sentiment patriotique favorise la montée en force de la xénophobie et de l’antisémitisme, contrairement à l’opinion assez répandue selon laquelle la période d’Union sacrée aurait été exempte de cette dérive. L’antisémitisme vise en premier lieu le grand quartier de concentration immigrée du Marais, comme en témoignent les multiples plaintes adressées au conseil municipal. Philippe-E. Landau retrace dans ce dossier le comportement et l’activité des autorités municipales durant le conflit face à la question des étrangers parisiens, principalement juifs, et l’attitude de ceux-ci, marquée par un véritable mais bref enthousiasme à combattre aux côtés des Français, rapidement contrarié par le climat de suspicion voire d’hostilité qui régnait à leur égard
[14].
La guerre, tout en avivant la xénophobie, contribua néanmoins sous d’autres formes à accélérer le processus d’intégration des immigrés arrivés dans la période pré-révolutionnaire. Une intégration avérée, semble-t-il, à travers le passage rapide du statut de semi-prolétaire à celui d’artisan voire d’entrepreneur, et confirmée par la génération des enfants qui, formés à l’école de la République, vinrent renforcer les rangs de la classe moyenne française. De sorte qu’à l’arrivée des nouveaux migrants juifs d’après-guerre, la collectivité juive immigrée de la Belle Époque ne faisait plus tout à fait figure d’étrangère, et il est d’ailleurs assez difficile de reconstituer les liens, les ponts, qui ont existé entre les deux vagues migratoires.
Les nouvelles arrivées d’après-guerre
Le contexte de la nouvelle immigration juive d’Europe centrale et orientale fut bien différent de celui d’avant-guerre, non seulement en raison des événements historiques qui l’avaient brutalement propulsée hors de l’ancien Empire, mais également parce qu’elle se trouvait noyée dans les flux des réfugiés russes blancs qui arrivèrent par milliers en France dans les années 1920. Parmi ces réfugiés, dont beaucoup portaient haut le flambeau de la « Grande Russie », les Juifs de Russie étaient très minoritaires, mais ils étaient assez présents dans les élites exilées, témoins de l’ascension des rares familles juives intégrées dans les milieux urbains de l’ancien Empire. Hommes de lettres, juristes, anciens députés, administrateurs, certains jouèrent un rôle non négligeable au sein de la vie communautaire des Russes émigrés de la Révolution et de la guerre civile. Dzovinar Kévonian analyse ainsi le parcours de juristes juifs russes intimement mêlés à l’élite libérale de l’émigration russe jusque dans les loges maçonniques russes de Paris. Ils jouèrent un rôle important ; auprès du Haut-Commissariat pour les réfugiés de la Société des Nations, dans la création d’un statut des réfugiés, et, plus généralement, dans l’élaboration juridique des droits de l’homme et des minorités. Bien que très impliqués dans les groupes influents de l’émigration anti-bochevique, ces hommes étaient également présents, sous diverses formes, au sein de la communauté juive, témoignant d’une solide fidélité à leurs origines et de la continuité d’un engagement, datant des années pré-révolutionnaires, en faveur de l’émancipation des Juifs de Russie.
Ces trajectoires demeurent cependant assez exceptionnelles car beaucoup d’intellectuels juifs ne se reconnaissaient pas dans le milieu des exilés russes jugé assez à droite et antisémite. Un certain nombre de militants de gauche et d’extrême-gauche se regroupent dans l’émigration ou rejoignent en France des groupes idéologiquement proches comme Ida Gilman, anarchiste juive expulsée de Russie en 1924, que l’on retrouve syndicaliste à Paris dans les années trente et collaboratrice du
Libertaire
[15]. Si les intellectuels et les militants sont à l’évidence les plus visibles, ils semblent peu représentatifs néanmoins de l’émigration en provenance de l’ancienne zone de résidence de l’Empire, théâtre de nombreuses rivalités frontalières où la guerre civile se conjugua souvent à un antisémitisme violent, notoire chez les Polonais et les Ukrainiens anti-bolcheviques mais également présent chez les Rouges
[16].
Parmi ces réfugiés des confins, seuls quelques milliers sont venus en France. Ils n’ont donc constitué qu’une faible part de la nouvelle immigration juive d’Europe centrale et orientale où dominaient, semble-t-il, les Juifs en provenance du nouvel État polonais fuyant autant la pauvreté que l’intolérance régnant dans le pays. De fait, la majorité des 170 sociétés d’entraide de l’entre-deux-guerres furent créées par des Juifs polonais
[17]. L’une des caractéristiques fortes de cette période fut l’essor spectaculaire du
yiddishland : pas moins de 133 journaux yiddish virent le jour, une quinzaine d’écoles de langue yiddish existèrent jusqu’en 1939, dont 10 administrées par le Parti communiste. En effet, la conscience identitaire de la communauté juive d’Europe centrale et orientale fut stimulée, voire instrumentalisée, par la forte politisation de cette immigration, traversée par différents courants sionistes mais également très réceptive aux diverses tendances de la gauche européenne, notamment communiste.
Comme leurs prédécesseurs, la plupart des arrivants commencèrent leur nouvelle existence dans le monde semi-prolétaire, semi-artisanal de la confection, ainsi que dans l’industrie de la chaussure, de la maroquinerie etc. Installés dans le centre de Paris mais aussi à Belleville, les nouveaux immigrés avaient recréé, à travers différentes formes de convivialité et d’activités, un univers propre qui maintenait fortement leur spécificité. Comment furent-ils perçus ? La communauté juive française qui, depuis le début du siècle, prônait pour les immigrants d’Europe centrale et orientale la voie rapide de l’assimilation, n’avait pas changé de position dans les années folles et voyait d’un mauvais œil se développer le
yiddishland au cœur de la capitale française. Boris Czerny, en retraçant dans ce dossier les réactions de la presse juive française et yiddish devant l’affaire Schwartzbard, démontre la permanence de ce comportement
[18]. En Schwartzbard, cet immigré juif ukrainien d’avant-guerre qui avait voulu venger les siens en assassinant Petlioura, jugé responsable des grandes violences antisémites durant la guerre civile, la presse juive française louait surtout l’étranger qui avait combattu pour la France au cours de la Première Guerre mondiale et avait ainsi fait ses preuves de loyauté à l’égard de la République qui l’avait accueilli. L’affaire Schwartzbard fut également l’occasion pour la droite française antisémite de stigmatiser les « étrangers indésirables », mais l’écho de cette dénonciation resta modeste par comparaison à l’état de l’opinion vis-à-vis des Juifs à la veille de la Seconde Guerre mondiale.
Après l’appel massif à l’immigration dans les années vingt – on comptait près de 3 millions d’étrangers en France en 1931 –, les années trente sont marquées par le rejet des immigrés consécutif, entre autres, à la récession économique ; les Juifs font particulièrement les frais de cette xénophobie qui réveille nombre de préjugés antisémites. Au cours de la décennie, la situation de la communauté se dégrade, les nombreuses sociétés d’entraide qui avaient jusque-là bénéficié d’importants soutiens étrangers, principalement américains, ne parviennent plus à répondre aux demandes croissantes des immigrés qui, malgré le contexte défavorable du marché du travail en France, continuent d’affluer, en particulier d’Ukraine occidentale polonaise où les tensions inter-ethniques se sont intensifiées.
La fin de la décennie annonce le déclin du yiddishland parisien qui sera brutalement accéléré par l’occupation allemande. La dispersion, du fait de la quête de nouvelles destinations plus clémentes, les disparitions consécutives à la politique d’éradication des Juifs sonnent le glas d’une présence inscrite au cœur de l’histoire de la diaspora juive du XXe siècle et qui nolens volens était devenue familière aux Parisiens.
[1]
Le recensement effectué par l’Asile israélite de nuit pour la période 1906-1911 indique que 60 % des personnes secourues étaient russes ou roumaines, les autres venant de 33 nations distinctes. Paula Hyman,
De Dreyfus à Vichy. L’évolution de la communauté juive en France, 1906-1939, Paris, Fayard, « L’espace du politique », 1979, p. 53.
[2]
Sur l’évolution démographique et sociale de la présence russe en France, cf. Catherine Klein-Gousseff,
Immigrés russes en France (1900-1950). Contribution à l’histoire politique et sociale des réfugiés, thèse, EHESS, 1996.
[3]
Se reporter à la biographie de Juda Lubetski dans ce numéro.
[4]
Raïssa Maritain (épouse du philosophe Jacques Maritain),
Les Grandes amitiés. Souvenirs, New York, 1941, p. 40.
[5]
L’hypothèse de la création de réseaux pour expliquer l’essor de l’immigration juive russe, bien que difficile à démontrer, est généralement mise en avant dans les différentes études sur le sujet. Cf. notamment Colette Zytnicki, « D’Odessa à Toulouse : l’émigration juive russe à Toulouse dans la première moitié du XX
e siècle »,
Cahiers de l’émigration russe,
Les Juifs russes immigrants en France, sous la dir. de W. Moskowich, V. Khazan, S. Breuillard, Moscou, 2000 (recueil en russe et en français), pp. 172-184.
[6]
Nancy L. Green,
Les Travailleurs immigrés juifs à la Belle Époque. Le « Pletzl » de Paris, Paris, Fayard, « L’espace du politique », 1985, pp. 71-73 ; David H. Weinberg,
Les Juifs à Paris de 1933 à 1939, Paris, Calmann-Lévy, coll. « Diaspora », 1974.
[7]
Hersh Mendel,
Mémoires d’un révolutionnaire juif, Grenoble, Presses universitaires de Grenoble, 1982, p. 133. Mendel était et resta jusqu’à ses vieux jours un militant politique qui connut plusieurs obédiences : de révolutionnaire il devint un dissident anti-stalinien puis un sioniste.
[8]
Plusieurs bulletins du Bund paraissent ainsi en yiddish et en russe ; en 1904, sort
Kodimo, un bulletin des étudiants sionistes publié en russe ; en 1914, le
Bulletin du Comité de l’émigration russe est publié en russe et en yiddish etc.
[9]
Cf. à ce propos le dossier d’
Archives Juives :
Le Yiddishland en France depuis 1880, n° 30/1, 1
er semestre 1997.
[10]
Sur tous ces aspects, cf. Paula Hyman,
op. cit. et Nancy L. Green,
op. cit.
[11]
Cf. par exemple la biographie de Nicolas Boukharine in Georges Haupt et Jean-Jacques Marie,
Les Bolcheviks par eux-mêmes, Paris, 1969, p. 31.
[12]
Le prochain numéro d’
Archives Juives (mars 2002) comprendra un article d’Irina et Dimitri Gouzevitch sur le thème des étudiants juifs russes en France.
[13]
Cf. à ce propos Brigitte Haus, « Les artistes juifs de l’École de Paris ou la conquête de la liberté »,
Archives Juives, n° 31/2, 2
e semestre 1998, pp. 42-60.
[14]
Sur la question de l’engagement volontaire des immigrés juifs, on consultera également avec profit l’article de Philippe-E. Landau, « Les volontaires étrangers pendant la Grande Guerre »,
Archives juives, n° 30/2, 2
e semestre 1997, pp. 95-104.
[15]
La notice sur Ida Gilman se trouve dans la rubrique « Dictionnaire ».
[16]
À cet égard le témoignage d’Isaac Babel dans
Cavalerie rouge est assez édifiant !
[17]
Paula Hyman,
op. cit., p. 122.
[18]
Voir la biographie de Samuel Schwartzbard dans
Archives juives, n° 33/2, 2
e semestre 2000, pp. 128-129.