Archives Juives
Les Belles lettres

I.S.B.N.2251694099
144 pages

p. 43 à 56
doi: en cours

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Dossier : Juifs russes à Paris

Volume 34 2001/2

2001 Archives juives Dossier : Juifs russes à Paris

Les Juifs russes à Paris pendant la Grande Guerre, cibles de l’antisémitisme

Philippe-E. Landau Philippe-E. LANDAU, docteur en histoire, conservateur des archives consistoriales de Paris, vient de publier Les Juifs de France et la Grande Guerre. Un patriotisme républicain, Paris, CNRS Éditions, 1999.
The atmosphere of suspicion which besets the 30 000 jewish immigrants in Paris from the Russian Empire during the ten years preceding the First World War temporarily improves in August 1914 thanks to the strong wish of the immigrants to serve the country which welcomed them and thanks to the number of those who enlisted. A short-lived respite : grudges of non-commissioned officers, bullyings, compulsory service in the Foreign Legion only, death sentences after the rebellion of 1915 dissuade the jewish immigrants from enlisting. The author studies, through the press and the reports of the sittings of the municipal council mainly, the reappearance and the operating conditions of antisemitic xenophobia.
Dès le 4 août 1914, une fois la mobilisation décrétée, le président de la République Raymond Poincaré appelle de tous ses vœux à l’« Union sacrée ». Face à l’épreuve qu’affronte la nation, les vieilles luttes partisanes sont mises en réserve. Nationalistes et socialistes abandonnent leurs querelles, du moins jusqu’à l’automne 1915 [1]. Mais, en l’absence d’une victoire décisive, l’exaspération ne tarde pas à se faire sentir. La population civile, après le succès inespéré de la bataille de la Marne, laisse entendre sa lassitude et les deuils ont raison de l’enthousiasme patriotique. C’est dans ce contexte d’inquiétude et d’incertitude qu’il faut situer le réveil antisémite à l’égard d’une minorité judéo-russe dont les hommes, pourtant, ont massivement répondu à l’appel des armes.
 
Avant-guerre : déjà un climat de suspicion
 
 
La méfiance, voire l’hostilité latente à l’égard des 30 000 immigrés juifs de l’Empire russe résidant à Paris ne date certes pas du conflit. Elle s’exprime dès la décennie précédente au cours de laquelle ils sont massivement arrivés dans la capitale. Comme les autres étrangers, une simple inscription à la Préfecture de Police ou à la mairie, conformément au décret du 2 octobre 1888, leur permet de résider sur le sol français, d’y trouver un emploi et de s’intégrer [2]. Les lois sont suffisamment souples pour ne pas restreindre l’immigration, même si, depuis août 1893, tout contrevenant au décret de 1888 est puni d’amende ou risque l’expulsion en cas d’absence de déclaration.
Les Juifs russes, qui ont fui les mesures et les violences antisémites de l’Empire tsariste, se répartissent distinctement dans Paris. Plus de 60% des immigrés se retrouvent dans la petite industrie de la confection – dont la casquette, le vêtement et la fourrure – concentrée principalement dans le Marais et, dans une moindre mesure, à Montmartre. Les étudiants et les militants politiques habitent davantage sur la rive gauche, respectivement dans le quartier latin et celui des Gobelins.
La colonie « russo-juive » comme la nomment les services de la Préfecture de Police et le conseil municipal, attire, sans doute plus que les autres minorités, l’extrême attention des autorités en réveillant bien des préjugés que l’affaire Dreyfus n’a pas atténués et que ravive le contexte international et politique. Cette minorité inquiète tant par son origine que par son organisation et sa vitalité. Juive, elle attire l’attention des nationalistes ; étrangère, elle encourage la surveillance des forces publiques ; laborieuse et solidaire, elle attise la crainte d’une concurrence, notamment dans le Pletzl : « il semble que rien ne puisse les empêcher de régner en maîtres dans un ou deux quartiers de Paris […]. Pendant que la jeunesse française est à l’armée, l’étranger prend sa place dans l’industrie, le commerce, les carrières libérales » [3].
IMGIMGIMGIMF« Les Juifs expulsés de Russie campés sur le boulevard Ornano », dessin d’après nature par Adrien Marin, La Vie moderne, 7 octobre 1882.
Cliché Jean Laloum.
Dès 1911, les membres du conseil municipal de Paris affirment tenir compte des nombreuses plaintes de la population locale lorsqu’ils prennent des mesures pour que « les autochtones ne soient pas plus longtemps victimes de l’invasion étrangère » [4]. Désormais, la colonie russo-juive, et plus particulièrement sa composante ouvrière, sont l’objet d’attaques qui ne sont pas sans rappeler celles lancées par Édouard Drumont et Maurice Barrès pendant l’Affaire. Certes, lors des premières séances, les conseillers opposent en termes généraux les étrangers aux nationaux, estimant qu’il y a « urgence de protéger les commerçants, les ouvriers français, ceux qui supportent les charges fiscales et sont tenus à des obligations qu’impose la défense nationale » [5]. Mais à la fin de l’année la frange nationaliste et antisémite du conseil municipal menée par Joseph Denais, rédacteur à La Libre Parole, réclame un meilleur contrôle des immigrés grâce, notamment, à une déclaration obligatoire de séjour renouvelable tous les trois mois à la Préfecture sous peine d’expulsion, une vérification de l’employeur et l’instauration d’une taxe municipale sur tous les étrangers. Le 8 décembre enfin, Charles Badini-Jourdin, élu du quartier Saint-Gervais et républicain nationaliste, laisse éclater ses sentiments : « Ce sont des étrangers qui se disent fourreurs et fabricants de casquettes, qui s’installent, pour tromper le public, dans des magasins sans marchandises, afin de mieux faire des dupes. […] Ce sont des anarchistes. […] Sur 300 accouchements gratuits, 200 furent au bénéfice de femmes étrangères. […] Ce sont donc les Français, et particulièrement les Parisiens, qui paient pour les étrangers. (Applaudissements). Mais enfin, il y a un fait particulier : toute une catégorie de ces individus appartient à la même religion » [6].
IMGIMGIMGIMF« Campement d’émigrants juifs à la Gare de Lyon », Le Petit Journal, 10 septembre 1892. Le dessin fait référence au lamentable périple de cent vingt Juifs de Russie, qui, expulsés d’Odessa, furent successivement expédiés à Constantinople, Marseille, Lyon, Dijon, Fontainebleau où ils dorment dans la forêt. Parvenus en gare de Lyon à Paris, ils y passent encore trois nuits, offrant un spectacle qui frappa beaucoup les contemporains.
Cliché Jean Laloum.
Sous la présidence de Félix Roussel, le conseil émet alors le vœu que la loi du 8 août 1893 soit strictement appliquée et qu’à chaque changement de domicile l’étranger soit contrôlé. Si les Juifs russes ne sont pas explicitement mentionnés dans la délibération, il est aisé cependant de les deviner derrière ces désignations de « nomades étrangers » et d’« individus sans nationalité » [7]. En outre, les conseillers évoquent les supposés dangers que les concentrations d’étrangers peuvent entraîner pour la santé publique, brandissant en particulier le risque épidémique, mais se gardant bien de mentionner l’insalubrité des quartiers de Saint-Gervais et de Saint-Merri. L’idée, qui n’est pas nouvelle, est réactivée à la veille de la guerre : « Les Juifs, russes et polonais, forment la grande majorité des personnes atteintes de trachôme » [8].
Pourtant, malgré les appels répétés du conseil municipal auprès de la Préfecture, le Préfet de Police Louis Lépine se contente de respecter la juridiction en vigueur. Au printemps de l’année 1914, Émile Massard, conseiller dans le 17e arrondissement, secondé par Henri Galli et Gustave Poirier de Narçay, évoque à nouveau la proposition faite par le conseil d’un contrôle accru de cette « population interlope d’étrangers arrivant on ne sait d’où, sans identité bien établie, même sans nationalité certaine », jugée dangereuse, mais sans obtenir les mesures désirées.
 
Les premiers mois de la guerre
 
 
L’entrée en guerre de la France en août 1914 satisfait de façon inattendue le conseil et met un terme, du moins provisoire, aux revendications sécuritaires. Désormais en effet chaque commissariat de quartier a pour obligation de vérifier le permis de séjour ou la déclaration d’étranger. Les ressortissants des nations ennemies sont expulsés ou internés. Tout homme valide et sujet d’une puissance alliée a le choix de retourner dans son pays pour le servir ou de s’engager en France. Ainsi des bataillons russes sont-ils constitués mais, en dépit de leur popularité au sein de l’opinion française, très peu de Juifs y sont présents.
Réfractaires, à l’évidence, à l’idée de rallier, même symboliquement, l’armée tsariste, ils témoignent en revanche de leur forte volonté de servir le pays qui les abrite car la France représente toujours un idéal. Beaucoup considèrent le conflit comme juste, libérateur et y voient un moyen de renverser l’autocratie russe ainsi que l’évoque cet appel d’août : « Nous, socialistes russes, entrons dans les rangs de l’armée française. […] La défaite de l’Allemagne et de l’Autriche sera fatalement un triomphe et une consolidation de la démocratie » [9]. Seule résiste à la fièvre patriotique une minorité composée notamment d’éléments extrémistes, d’anarchistes et de réfugiés politiques, mais, dans l’ensemble, les sociaux-démocrates et même les bundistes s’engagent [10].
Une fois les nationaux mobilisés, les étrangers peuvent souscrire à un engagement volontaire pour la durée de la guerre en vertu du décret du 3 août. À partir du 24 août, plusieurs milliers de Juifs s’inscrivent, soit environ 8 500 sur un total de 31 000 enrôlements d’étrangers. Le premier jour, sur 1 560 demandes, environ 900 sont faites par des Juifs russes [11]. Dans la capitale, vingt-sept comités d’enrôlement s’adressant à chaque minorité sont créés. Sur les quatre comités russes, deux sont organisés par des Juifs. En plein quartier Saint-Gervais Amédée Rothstein, Jacques Schapiro et Haïm Cherschevski fondent celui de la rue de Jarente qui recueille près de 3 000 adhésions dont 2 000 effectuées par les Russes. À Montmartre, le comité de la rue Marcadet animé par Gorsd s’enorgueillit de 800 candidatures [12]. Sans doute d’autres volontaires ont-ils souscrit un engagement auprès du centre de la rue de la Reine Blanche dans le 13e arrondissement. Selon nos estimations, environ 30 % des volontaires sont mariés et 20 % d’entre eux ont au moins un enfant ; plus de 60 % des engagés sont des ouvriers et artisans installés en France entre 1906 et 1912, 25 % sont des étudiants [13]. Près de 100 Juifs russes venus de Belgique et une vingtaine venus de Suisse s’adressent aussi aux comités parisiens.
Lors des défilés patriotiques sur les grands boulevards de la capitale, la foule qui hurle « Vivent les Juifs ! Vivent les Russes ! » semble avoir oublié ses préjugés. Pourtant, la minorité est toujours étroitement surveillée, même si les contrôles d’identité effectués par les commissariats de police démontrent que les Juifs russes sont bien en règle. Sur 181 cas de suspects dans le quartier Saint-Gervais entre le 3 août et le 8 septembre 1914, seuls 21 Juifs russes sont arrêtés, dont 9 sans papiers ou permis de séjour [14]. Or, sur 43 000 habitants, ce quartier compte près de 8 000 étrangers, juifs pour la plupart.
L’élan patriotique est cependant de courte durée en raison des réticences manifestées par les sous-officiers chargés du recrutement des volontaires en août et septembre 1914 et de l’incorporation de ces étrangers suspectés, selon les rumeurs, de vouloir s’engager pour obtenir la nationalité ou pour « la gamelle ». Certains font l’objet de refus motivés par des arguments futiles : « On racontait, écrit Roger Ikor, que les Français faisaient la fine bouche devant les volontaires, qu’ils refusaient avec des sarcasmes les gens un peu malingres », ce qui eut tôt fait de refroidir les premières ardeurs. « Du coup, la rue des Rosiers, sans rien perdre de son enthousiasme patriotique, cessa net d’envoyer ses fils aux bureaux de recrutement » [15].
Un problème d’une autre envergure encourage également la désaffection : celui d’avoir à servir dans la Légion étrangère. Au début de la guerre, les étrangers ont cru qu’ils seraient incorporés dans une unité régulière. Dans leurs esprits, la Légion qui « n’a pas de drapeau » n’est guère qu’un « ramassis de bandits, de souteneurs, de gens sans aveu, et même d’anormaux » [16].
Dès septembre, les volontaires sont dirigés vers les dépôts d’Orléans et de Blois pour y recevoir un entraînement et constituer les régiments de marche des 1er et 2e Étranger. Ces unités se distinguent dans les batailles de la Somme et de l’Artois où plusieurs centaines de volontaires juifs russes trouvent la mort, notamment lors de l’attaque de Carency en mai 1915 [17]. Entre-temps, ils y sont humiliés par leurs supérieurs qui les accusent régulièrement d’être des lâches ou d’être venus « pour la gamelle », ce qui provoque le 20 juin 1915 une rébellion au sein du 2e régiment de marche du 2e Étranger. Neuf hommes sont condamnés à mort pour « révolte et refus d’obéissance sur un territoire en état de guerre ». Parmi eux, trois Juifs d’origine russe [18]. Cette mesure exemplaire choque d’autant plus la colonie russo-juive que l’antisémitisme fait sa réapparition dans la capitale.
Quelques intellectuels s’émeuvent du sort des légionnaires, en particulier Gustave Hervé qui dans La Guerre sociale du 26 novembre 1915 leur rend hommage : « … dix mille d’entre eux, spontanément, se sont engagés, par amour pour la France de la Révolution, par tendresse pour la France républicaine ». De même Gabriel Séailles, membre du comité central de la Ligue des droits de l’Homme : « Une erreur fut commise, une erreur qui fut une faute. […] Les Juifs qui s’en allaient à la bataille dans un pur esprit de sacrifice, avaient le droit d’être traités en hommes sensibles à l’honneur ; ils connurent les moqueries, les injures, les bas outrages, ils furent insultés, brutalisés, traités comme des malfaiteurs » [19].
L’événement fait forte sensation dans la colonie. Lors d’une réunion à l’association L’Aide aux volontaires juifs, fondée en juillet 1915, Isaac Raschkess affirme : « On se souviendra longtemps des procédés des Français vis-à-vis des Russo-Juifs » [20]. Dans les communautés des États-Unis et des Pays-Bas, le tragique événement jette le discrédit sur la France émancipatrice et égalitaire.
 
Partir ou s’engager ?
 
 
À partir du printemps 1915, la guerre encourage, en s’éternisant, la xénophobie. Les campagnes contre les espions reprennent dans la presse nationaliste et sont relayées par la chasse aux « embusqués ». Les immigrés redeviennent alors une cible privilégiée pour les civils qui s’étonnent que des hommes jeunes et robustes, sujets d’une nation alliée, ne servent pas la cause du pays.
Dès mai 1915, les Russes engagés volontaires ont la possibilité de retourner dans leur pays pour s’y battre. L’attaché militaire de Russie, le colonel Ignatieff, demande au ministre de la Guerre que les Russes servant dans la Légion étrangère puissent la quitter. Mais estimant que les 3/4 constituent « des mauvais éléments, étant composés de Juifs polonais considérés comme les plus mauvais soldats de mon armée », il réclame plutôt le dernier quart, celui des « réservistes russes paysans loyaux » [21]. En juin, plusieurs Russes quittent donc les régiments de marche des 1er et 2e Étranger où ne restent que les Juifs et les Arméniens.
Suite à la mutinerie du 20 juin, les légionnaires peuvent intégrer sur leur demande, et intègrent de fait, les corps de troupe de la 5e Armée. Craignant les critiques des pays neutres et questionné par Washington, le gouvernement s’efforce d’améliorer les conditions d’existence des combattants étrangers volontaires et l’image de marque de l’armée française. En septembre 1915, à une enquête du ministre de la Guerre auprès de la Légion afin de savoir si les Juifs russes sont toujours « maltraités avec un mépris prononcé par leurs camarades », le colonel Lecomte-Denis du 2e Étranger répond : « Les engagés volontaires juifs russes ont, d’une manière générale, donné autant sinon plus de satisfaction que les autres » [22].
À l’arrière, la loi Dalbiez, votée en juin 1915, entraîne la révision des dossiers des réformés et marque une nouvelle rigueur dans l’octroi des dispenses de service national. Les hommes en âge de porter les armes sont donc convoqués dans les commissariats de la capitale et les étrangers de la Triple Entente font d’autant moins exception à la règle que leur présence parmi les civils n’est pas sans irriter l’opinion. Des lettres anonymes sont envoyées à la Préfecture pour dénoncer ces « anti-Français ». Les rapports de police se contentent de mentionner ces étrangers qui « professent des idées antimilitaristes » et qui se sont engagés par crainte « d’être obligés de quitter la France ou bien pour acquérir la qualité de Français » [23]. Début juillet, les Juifs russes sont convoqués dans les commissariats. Beaucoup disent vouloir servir la France mais en aucune manière dans la Légion étrangère. Les souvenirs des condamnations à mort dans le 2e régiment du 2e Étranger sont encore trop vifs comme le rappelle le commissaire Pierre Landel du quartier de Chaillot : « Elles (les personnes étrangères) déclarent, en effet, qu’elles aiment la France, mais qu’à aucun prix elles ne consentiraient à prendre un engagement à la Légion étrangère, où disent-elles, leurs compatriotes et coreligionnaires ont été odieusement maltraités et insultés. […] Tous ces éléments que mes interlocuteurs considèrent comme absolument vrais, sont colportés dans toute la colonie russo-polonaise » [24].
À l’étranger, ces nouvelles mesures accentuent l’impopularité de la France suspectée de cautionner l’antisémitisme de la Russie tsariste qui, de son côté, expulse massivement les Juifs de la zone de résidence au rythme des revers essuyés par l’armée russe. Washington exige alors des mesures plus tolérantes à l’égard des Juifs russes. Une partie de l’opinion et la quasi-totalité de la communauté juive américaines considèrent ainsi l’Allemagne comme une nation qui pourrait émanciper les minorités en cas de victoire, ce qui ne saurait être le cas de la Russie [25].
À Paris, les résultats escomptés sont faibles. Très peu d’hommes sont incorporés, les plus vaillants s’étant engagés à l’automne 1914. Quant aux réfractaires, ils quittent le pays ou sont expulsés Après avoir été convoqués dans les commissariats, plusieurs centaines de Juifs russes gagnent en effet les États-Unis par l’Espagne, « accueillis par les germanophiles, qui les présentèrent comme un témoignage vivant de l’antisémitisme français, tournant ainsi contre la France les sentiments de notabilités américaines » [26]. Près de 185 bundistes s’y installent au cours de l’année 1915.
En réaction, dès juin, les émigrés politiques juifs russes – dont des bundistes – s’organisent en un Comité de volontaires afin de défendre les leurs et de dénoncer « la tyrannie française ». Le Comité d’émigration qui fédère 19 associations et auquel participent Lozovski, Martov et Trotsky, considère que le droit d’asile est menacé. Il charge Charles Rappoport, animateur de la bibliothèque russo-juive, d’intervenir auprès de la fraction socialiste de l’Assemblée nationale afin que de nouvelles mesures ne soient pas appliquées à l’encontre des Juifs.
Mais la population parisienne n’est pas apaisée. En août, le Préfet de Police indique au ministre de l’Intérieur que « la présence d’étrangers, russes et polonais en âge de porter les armes, soulève des protestations dans les quartiers Saint-Gervais et de l’Arsenal, en raison de l’attitude railleuse et même arrogante qu’ils ont adoptée depuis que semble avoir été abandonnée la mise en demeure de regagner leur pays ou de servir la France » [27]. Le 17 novembre, le conseil municipal revient sur le sujet. Gustave Poirier de Narçay demande qu’« à ces étrangers soient appliquées, au point de vue militaire, les lois auxquelles ils sont soumis dans leur pays ». Henri Galli renchérit en dénonçant les « centres dangereux où s’accumulent les indésirables repoussés de partout et la plupart sans état civil, au milieu desquels l’espionnage peut se dérober aux recherches » [28]. Le conseil émet finalement ce vœu : « Que les sujets des nations alliées, soumis aux obligations militaires de leurs pays respectifs, soient mis en demeure de quitter notre territoire ou de prendre un engagement, en France, dans les régiments de l’armée métropolitaine. Qu’ils soient, en cas de refus, dirigés sur les camps de concentration. […] Que les étrangers des pays neutres ne bénéficient de permis de séjour qu’après avis favorable de leurs gouvernements et enquête sur leur compte ».
Forte de cette déclaration, la presse antisémite se déchaîne. Joseph Denais dans La Libre Parole du 20 novembre s’en prend aux « cent mille individus de nationalité douteuse » qui « parlent tous allemand ou un patois youddish ». Pour Léon Daudet dans L’Action française, les Juifs russes réfractaires représentent « l’armée éventuelle de l’émeute à Paris » et « un outrage à l’alliance russe ». Le ministre de l’Intérieur est pris à parti pour « sa bienveillance administrative ». Face à la campagne de presse orchestrée par les nationalistes, La Guerre Sociale et L’Humanité réagissent en mentionnant le sacrifice des volontaires juifs et le sort de leurs coreligionnaires en Russie. Quant à L’Univers israélite du 3 décembre, il déplore « la campagne antisémitique, patriotique et d’union sacrée ».
Par crainte « de la propagande germanique chez les Juifs neutres », afin d’atténuer les préventions de l’opinion américaine et surtout d’asseoir sa légitimité, le ministre de l’Intérieur Jean-Louis Malvy décide l’institution d’une « commission spéciale chargée d’examiner la situation des étrangers résidant dans le département de la Seine, ayant obtenu un permis de séjour en qualité de Russes et d’Italiens, ou bénéficiant du même traitement en raison de leurs origines ». D’après André Spire, cette commission vise en réalité moins les étrangers en général que les Juifs russes en particulier. Dans L’Univers israélite du 4 février 1916, il souligne que « Les Juifs étrangers sont des étrangers mais aussi des Juifs. […] Pour ne pas être confondus avec les antisémites, les gens bien élevés ont feint une fois de plus d’ignorer qu’il y avait une question juive, ils n’ont pas eu le courage de proposer pour les Juifs une réglementation appropriée à leur situation ».
 
La Commission des étrangers
 
 
Neuf membres permanents, dont des représentants du ministère de la Guerre, du Conseil d’État, de la Sûreté générale et de la Préfecture de Police forment sous la présidence du conseiller d’État Brelet la nouvelle commission qui se réunit plus de 72 fois de janvier 1916 à juin 1917. C’est le député socialiste du Rhône, Marius Moutet, qui est choisi pour constituer cette commission en raison, notamment, de sa familiarité avec les milieux russes, sa femme étant originaire de ce pays. La principale tâche de la nouvelle instance est d’examiner la situation militaire des étrangers « au regard des lois de leur pays ».
Des deux sous-commissions créées, la seconde, confiée à Émile Durkheim, professeur à la Sorbonne, doit étudier le cas des Russes et des Italiens. L’éminent sociologue accepte à la condition que l’on renonce à convoquer les étrangers dans les commissariats comme en juillet 1915. De même, il reçoit l’assurance du ministre que les réfractaires étrangers ne seraient pas « rendus au pays qu’ils ont cru devoir quitter. La Commission se bornerait à demander aux individus quelles raisons ils ont pour ne pas remplir leurs devoirs et s’efforcerait de les convaincre » [29]. Durkheim jouit d’un immense prestige intellectuel tant en France qu’aux États-Unis, ce qui explique en partie d’ailleurs le choix fait de sa personne. Son patriotisme est exemplaire, lui qui participe aux Lettres à tous les Français et qui a publié en 1915 L’Allemagne au-dessus de tout. De plus, il s’intéresse au sort de ses coreligionnaires en tant que membre de L’Œuvre des orphelins israélites de la guerre [30] et, à partir de février 1916, de l’Association pour les victimes russes de la guerre.
Il enquête en premier lieu sur la colonie russo-juive et remet fin janvier son rapport au conseiller d’État Brelet. Il y rappelle que les attaques à l’encontre de la communauté russe datent déjà d’avant-guerre même si « on invoquait d’autres raisons que celles qui sont données aujourd’hui : absence d’hygiène, différence d’idées et de mœurs ». S’agissant du comportement des Juifs russes pendant le conflit, le sociologue considère qu’ils ont fait preuve d’un patriotisme sans égal même si 57 % d’entre eux ont été réformés. Après examen des statistiques des commissariats dans les 10 districts de Paris pour juillet 1915, il estime à plus de 8 000 le nombre des Juifs russes qui se sont présentés devant les bureaux de recrutement et à 3 400 le nombre des incorporés dans la Légion. Il réprouve les pressions exercées sur les étrangers, car une telle attitude nuit, à ses yeux, au prestige international de la France : « pour envoyer au front quelques centaines de soldats de plus, on donne aux Allemands d’Amérique un prétexte pour accuser la France d’intolérance ; on paraît associer celle-ci aux persécutions, dont les Juifs ont été l’objet en Russie ; on compromet le bon renom du pays et on risque de voir fuir de France une population industrieuse » [31].
Lorsque le président Brelet envoie à Malvy les conclusions de Durkheim en février 1916, il rappelle que les volontaires juifs gravement blessés au front ne sont pas secourus par l’État et demande, en conséquence, l’égalité de traitement. Évoquant la situation des sujets russes, il constate que 71 % des 3 000 personnes interrogées sont en règle, 124 d’entre elles sont considérées comme des déserteurs et insoumis, 416 refusent de servir en tout état de cause. Il précise à ce propos que le nombre de Russes capables de porter les armes est « infime » du fait que la colonie russe « est diminuée par les départs multipliés que toutes ces mesures ont provoqués, qu’elle a perdu ses meilleurs éléments par les engagements autorisés et que l’ardeur à s’engager est tombée pour des raisons que nous avons exposées » [32]. Comme Durkheim, le président Brelet craint les effets néfastes d’une telle politique aux États-Unis où « la société […]. est vivement surexcitée par tout ce qui concerne la question juive ». Elle pourrait profiter à la propagande allemande en présentant « La France comme ralliée à la politique des pogromes ».
La presse nationaliste ne désarme pas pour autant. Léon Daudet dans L’Action française du 17 janvier 1916 estime qu’une commission « en un tel domaine et en temps de guerre, est parfaite pour éparpiller les responsabilités de l’inaction, mais complètement inefficace quant à l’action ». La Libre Parole du 19 janvier considère la commission comme un simulacre et Durkheim comme un espion allemand. Le 24 mars, le sénateur Gaudin de Villaine attaque le sociologue, issu « d’une lignée étrangère », alors que ce dernier vient de perdre son fils unique en Serbie.
Les avis sont partagés sur le rôle de la commission. André Spire, israélite français, reconnaît que cette initiative a eu « pour conséquence de faire sortir les Juifs français de leur isolement traditionnel et les a décidés à donner désormais une assistance morale à leurs malheureux coreligionnaires nouvellement immigrés » [33]. Prenant conscience de la persistance de l’antisémitisme, les notables israélites fondent en septembre 1916, comme les immigrés en 1915, une Commission historique de recherches des documents sur les israélites de France pendant la guerre, présidée par Durkheim. Le but avoué est de recueillir toutes les informations relatives à l’engagement des Juifs, français et étrangers, aux côtés de la France en guerre.
Après les événements de février en Russie, la Préfecture de Police et les autorités militaires constatent pourtant que les réfugiés, « pour la plupart israélites », ne semblent pas s’intéresser au bouleversement russe comme s’ils avaient désormais rompu avec leur patrie d’origine : « La majorité de ces émigrés ont trouvé le moyen de gagner leur vie à Paris et ils n’ont pas l’intention de rentrer en ce moment en Russie » [34]. Il faut, semble-t-il, distinguer la majorité des Juifs immigrés d’une minorité active au sein du Comité d’émigration qui se prononce pour le retour en Russie après avoir remercié la France « pour l’hospitalité accordée aux victimes du vieux régime russe ». Lozovsky (il quitte la France après octobre) et Isaac Raschkess figurent parmi les signataires. Les éléments les plus politisés et radicaux, dont des engagés volontaires, regagnent leur pays d’origine. Faute de membres, le Bund parisien est dissous à la fin du mois d’août.
Selon un rapport de police du 8 janvier 1918, la colonie compte une « infime minorité extrémiste ». Dans l’ensemble, beaucoup taisent leurs préférences et un petit nombre prouve par ses actes son « attachement à la cause de l’Entente ». Néanmoins, depuis décembre 1917, les sujets russes « susceptibles de professer des opinions maximalistes » sont étroitement surveillés. D’après les listes établies par les Renseignements généraux, 144 personnes sont suspectes dont 101 Juifs, 129 ont déjà quitté la France dont 67 Juifs, 45 Juifs professent des opinions francophiles sur 77 individus et 22 Juifs sur 43 sujets russes sont expulsés [35].
Avec les deux révolutions et l’incertitude pesant sur l’engagement des Russes auprès des Alliés, les fantasmes de la presse nationaliste resurgissent. Le mythe de la conspiration judéo-bolchevique prend naissance et alimente les vieux préjugés antisémites d’une assez large fraction de l’opinion parisienne, même si celle-ci est, comme l’ensemble de la population, vite distraite par les nouvelles offensives de 1918 et la perspective de la victoire.
En janvier 1919, les engagés volontaires sont enfin démobilisés. Albert Manuel, dans son étude sur Les Israélites dans l’Armée française (1921), recense près de 3 500 morts pour la France dont 322 engagés parmi lesquels 103 Russes. Une minorité de ces anciens combattants rejoint la terre natale. Le sacrifice consenti, l’attente de la naturalisation, leur méfiance à l’égard du régime bolchevique qui sombre dans la guerre civile sont autant d’éléments qui les incitent à demeurer en France. Certains concluent des mariages mixtes avec leur marraine de guerre. Malgré les épreuves endurées aussi bien à la Légion qu’à l’arrière, les Juifs russes s’assimilent lentement en s’identifiant aux israélites français. Déjà, ils se distinguent de leurs coreligionnaires qui fuient les nouvelles persécutions de la Russie bolchevique…
 
NOTES
 
[1]Sur l’attitude et les motivations de la population française lors de la déclaration de la guerre, cf. Jean-Jacques Becker, 1914 : Comment les Français sont entrés dans la guerre, Paris, FNSP, 1977 ; Jean-Jacques Becker et Serge Berstein, Victoire et frustrations 1914-1929, Paris, Seuil, « Points Histoire », 1990.
[2]Nancy Green, Les Travailleurs immigrés juifs à la Belle Époque. Le « Pletzl » de Paris, Paris, Fayard, 1985, pp. 35-39.
[3]G. Dallier, La Police des étrangers à Paris, Rousseau, 1914, p. 93.
[4]Propos d’Henri Galli, membre de la Ligue des patriotes et élu du quartier de l’Arsenal depuis 1900, Bibliothèque municipale de la Ville de Paris (désormais BMVP), série SU 1782, procès verbaux, séance du 8 décembre 1911.
[5]BMVP, série SU 1782, séance du 10 avril 1911.
[6]BMVP, série SU 1782, séance du 8 décembre 1911.
[7]BMVP, série SU 1784, Délibérations, séance du 18 décembre 1911.
[8]G. Dallier, op. cit., p. 187.
[9]Le Volontaire juif, n° 6, juin 1931.
[10]Paula Hyman, De Dreyfus à Vichy. L’évolution de la communauté juive en France, 1906-1939, Paris, Fayard, 1985, p. 153.
[11]Le Volontaire juif, n° 17, septembre 1932.
[12]Le Volontaire juif, n° 18, novembre 1932. Cf. aussi Maurice Vanikoff, La Commémoration des engagements volontaires des Juifs d’origine étrangère, Paris, 1932.
[13]Étude effectuée d’après un échantillon de 35 combattants. Les renseignements sont tirés du Volontaire juif et du fonds Albert Manuel (Archives du Consistoire israélite de Paris, liste des soldats morts pour la France).
[14]Archives de la Préfecture de Police de Paris (désormais APPP), séries C-B 14-57, main courante du 30 juillet au 11 octobre 1914 et C-B 13657, main courante du 29 novembre 1913 au 8 septembre 1914 (quartier Saint-Gervais).
[15]Roger Ikor, Les Fils d’Avrom, Paris, Albin Michel, 1955, t. 2, p. 309.
[16]Ibid., p. 310.
[17]Sur la bataille de Carency, cf. Philippe-E. Landau, « Les volontaires juifs étrangers ou l’hymne à la France des droits de l’homme », Archives Juives, n° 30/2, 2e semestre 1997, pp. 95-104 ; Annie Kriegel, Les Juifs et le monde moderne, Paris, Seuil, 1977, pp. 153-155. Le cas des volontaires juifs russes a été souvent ignoré. Les auteurs français se sont surtout consacrés aux Alsaciens-Lorrains et à l’histoire de la Légion étrangère en général. Citons André Erlande, En compagnie de la Légion étrangère, Paris, Payot, 1917, et André Carre, Les Engagés alsaciens-lorrains, Paris, Flammarion, 1923.
[18]Service historique de l’Armée de terre (désormais SHAT), 5N 132, Cabinet du ministre de la Guerre. Sur l’événement, voir aussi Jehuda Tchernoff, Dans le Creuset des civilisations, Paris, Rieder, 1938, t. 4, pp. 317-319.
[19]Discours de Gabriel Séailles prononcé à la synagogue de la Victoire, février 1916 (Archives du Consistoire israélite de Paris, fonds Albert Manuel).
[20]APPP, BA 2273, Associations juives, dossier L’Aide aux volontaires juifs, réunion du 22 août 1915.
[21]SHAT, 16N 209, Engagements des Russes et des Serbes, lettre du 24 mai 1915.
[22]SHAT, 16N 209, réponse du 12 septembre 1915.
[23]APPP, BA 1708, Russes à Paris, rapport de juin 1915.
[24]SHAT, 16N 209, rapport du 29 juin 1915.
[25]Voir les sentiments de Nahoum Goldmann, Autobiographie, Paris, Fayard, 1971, pp. 54 et 56.
[26]APPP, BA 896, Commission des étrangers, séance du 12 janvier 1916.
[27]Archives nationales, F/7 12936, Rapports des préfets au ministre de l’Intérieur, département de la Seine, août 1915.
[28]BMVP, série SU 1782, procès-verbal du 17 novembre 1915.
[29]APPP, BA 896, séance du 8 janvier 1916.
[30]Sur cette œuvre, voir Olivier Thiéry, « Entre bienfaisance et politique : l’Œuvre des orphelins israélites de la guerre (1915-1932) », Archives Juives, n° 33/1, 1er semestre 2000, pp. 51-68.
[31]APPP, BA 896, séance du 26 février 1916. Sur l’attitude d’Émile Durkheim pendant la guerre, cf. Isabelle Starkier, « Les Philosophes juifs et la guerre », dans Les Philosophes et la guerre de 1914, sous la direction de Philippe Soulez, Paris, Presses universitaires de Vincennes, 1988, pp. 223-231, et Philippe-E. Landau, Les Juifs de France et la Grande Guerre, Paris, CNRS-Éditions, 1999, pp. 151-156.
[32]APPP, BA 896, séance du 26 février 1916.
[33]André Spire, Les Juifs et la guerre, Paris, Payot, 1917, p. 150.
[34]SHAT, 16N 1539, Rapports du Grand Quartier Général, rapport du 25 mars 1917.
[35]APPP, BA 1709, listes établies de janvier à décembre 1918.
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G. Dallier, op. cit., p. 187. Suite de la note...
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[24]
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[25]
Voir les sentiments de Nahoum Goldmann, Autobiographie, Par...
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