2002
Archives juives
Dossier : Se convertir
De la conversion à la rencontre.
Les religieuses de Notre-Dame de Sion (1843-1986)
Madeleine Comte
Normalienne, agrégée d’histoire-géographie, a été professeur de lycée ; elle a publié Sauvetages et baptêmes. Les religieuses de Notre-Dame de Sion face à la persécution des Juifs en France (1940-1944), L’Harmattan, 2001.
Founded in 1843 by converted Jews, the Ratisbonne brothers, the congregation of Notre-Dame de Sion was devoted to prayer for the conversion of Jews and to helping the most disadvantaged among them. Afterwards, it turned to education for which task it was very successful. From 1940 to 1944, when the Jews in France met with persecution, some nuns endeavoured bravely to save them. At the same time, numerous christenings are celebrated in their chapel in Paris. The question is : is this proselytism ? After the war and the Finaly case, the congregation chooses an important turning-point ; it is not merely satisfied with following the Church, it takes part and even stimulates the change of the Catholic change which ends in a conciliatory document in 1965, Nostra Aetate, which is still valid. Henceforward, the nuns of Sion endeavour to get a better knowledge and encounter with Judaïsm and to-day Jews.
Sœur Andréïne et un groupe de fillette juives à Grandbourg, probablement en 1943.
D.R.
La relation avec les Juifs est un des domaines où l’Église catholique a le plus changé en un siècle. Qu’en est-il de la congrégation féminine vouée à cette relation ?
Le succès d’une initiative
La naissance de Notre-Dame de Sion s’inscrit au XIX
e siècle dans une période d’intense création de congrégations féminines catholiques
[1]. Son originalité tient à la personnalité de ses fondateurs : deux Juifs convertis, les frères Ratisbonne. Ils viennent d’une famille de notables alsaciens qui descend du grand Cerf Berr, l’artisan de l’émancipation des Juifs sous la Révolution, famille pétrie d’une grande tradition spirituelle et assez détachée des observances rituelles. L’aîné, Théodore, se convertit après une longue recherche et devient prêtre, le cadet, Alphonse, très hostile au catholicisme, se convertit brusquement à Rome en 1842 à la suite d’une illumination appelée « le miracle du 20 janvier ». La fondation de la congrégation en 1843 est le fruit de deux tempéraments très différents : l’aîné plus réflexif est nourri de la Bible et de la tradition de l’École française de spiritualité, le cadet est plus passionné et émotif (il inspirera les prières réparatrices des religieuses). Les deux frères ont en commun « un besoin pour [leur] cœur de répandre sur les enfants d’Israël la surabondance de paix, de lumière et de bonheur que j’avais trouvée au contact de la révélation chrétienne
[2]. » Tous deux partagent une grande ignorance du monde juif postérieur au Christ.
La fondation est donc en priorité orientée vers les Juifs dans une perspective missionnaire : prier pour leur conversion et catéchiser ceux qui en expriment le désir. Il est impensable dans le monde catholique d’alors de ne pas souhaiter cette conversion. À la différence d’autres institutions qui agissent de manière plus musclée, le père Théodore a le souci de la liberté des personnes : « Il n’accepte d’instruire et de baptiser que des adultes qui se présentent librement ; quant aux enfants, ils ne sont admis au catéchuménat qu’avec l’accord de leurs parents
[3]. » La fondation prend la forme d’un néophytat, centre de catéchèse qui, à Paris, s’adresse d’abord à des Juifs pauvres ; il est très vite doublé d’un pensionnat à la demande du public frappé par les qualités d’éducateur du père Théodore. En 1852 sont fondés les pères de Sion mais les religieuses ne seront jamais sous leur juridiction. Approuvée définitivement par Rome en 1874, Notre-Dame de Sion devient une congrégation de droit pontifical.
Bien qu’elle reste de direction exclusivement française jusqu’en 1951, elle connaît une expansion mondiale très rapide grâce à la personnalité rayonnante du fondateur et à la réputation d’excellentes éducatrices des religieuses. Leur activité est absorbée par de grands pensionnats en France, en Europe centrale, dans les pays méditerranéens et anglo-saxons ainsi qu’en Amérique latine (souvent dans des pays religieusement divisés, de contact de civilisations). Leur succès s’explique par une pédagogie équilibrée qui fait davantage appel à la joie d’apprendre qu’à la peur de la sanction et par un respect assez exceptionnel, à cette époque, des traditions religieuses de leurs élèves
[4]. Leur clientèle se recrute essentiellement dans les classes aisées et cultivées ; toutefois nombre de pensionnats s’adjoignent, conformément aux origines de Sion, de petites écoles pour les fillettes de milieux défavorisés.
Qu’est devenu le souci des Juifs ? Il s’exprime par la prière, en particulier les prières dites « de règle », dont le Pater dimitte reprenant les paroles du Christ sur la croix : « Père pardonnez-leur car ils ne savent ce qu’ils font ». Cette piété est renforcée par la création en 1905, à l’initiative d’une Juive convertie, de l’Archiconfrérie de prières pour Israël (API). Ce mouvement de prière et de célébration de messes pour la conversion des Juifs, approuvé par Rome, connaît un grand succès (plus de 100 000 membres vers 1910) et recrute beaucoup dans le clergé. Le cœur de son activité se trouve à Sion qui en assure l’organisation, la gestion et le développement.
De 1931 à 1951 la congrégation est gouvernée par mère Amédée. Elle a été formée dans une spiritualité réparatrice, nourrie des grands thèmes de l’antijudaïsme catholique : Israël n’a pas reconnu en Jésus le Messie, il l’a crucifié ; « déicide » et infidèle à sa mission, il a été écarté de l’élection divine et supplanté par l’Église devenue le
verus Israël. Cette spiritualité est aussi très doloriste. Il faut prier, « donner sa vie entière pour réparer le crime d’Israël […] par la souffrance, l’amour et la prière… ». Telle est la formation donnée par mère Marie-Alphonse, maîtresse des novices pendant trente ans
[5]. Cependant cet antijudaïsme, chez la supérieure comme chez les sœurs, ne s’accompagne pas d’antisémitisme. Dès 1932, elle écrit : « Chacune de nos maisons doit être en tout cas pour les Juifs un foyer de chaleur, d’affection surnaturelle et vraie ». Cette sympathie pour les Juifs malheureux et le souci de recentrer la congrégation sur l’objectif de ses origines l’amènent à intégrer en 1937 avec un statut particulier le groupe des ancelles
[6] de Palestine, vouées à l’apostolat et à l’aide aux Juifs pauvres. Mais leur petit nombre va limiter leur influence.
À cette époque, certains milieux catholiques remettent en question l’antijudaïsme traditionnel ; les religieuses de Sion semblent avoir eu peu de contacts avec ce courant philosémite
[7]. Elles sont massivement absorbées par leurs tâches éducatives. Leur statut de demi-cloîtrées imposé par le droit canon (pas de sortie seule, de sortie le soir, de lecture de journaux) freine leurs contacts avec l’extérieur et ne les prépare guère à affronter les épreuves qui se préparent.
Face à la persécution des Juifs pendant la guerre
En 1939, la congrégation comprend environ 2 000 religieuses dont moins de 500 résident en France. Elles sont soumises à toutes les difficultés des pays en guerre. Après la défaite de 1940, aux privations en tous genres s’ajoute la coupure de la France en plusieurs zones. La supérieure générale et son équipe restent à Marseille en zone libre jusqu’à l’occupation de celle-ci, fin 1942 ; elles rejoignent alors Paris.
Dans divers pays européens dominés par l’Allemagne nazie ou ses alliés, des communautés de Sion ont mené de courageuses actions de sauvetage, en particulier à Rome, à Anvers et à Budapest. Cependant ne sera abordé ici que le cas de la France, objet du travail de recherche que j’ai mené à partir d’archives et de témoignages oraux
[8].
Face au régime de Pétain, les journaux tenus dans les différentes maisons (en particulier à Paris celui de la maison mère) manifestent l’adhésion commune à la masse des catholiques ; pour les congrégations, elle est renforcée par les avantages accordés par le nouveau régime. C’est aussi le temps de la persécution des Juifs en France, des mesures d’exclusion de 1940 à l’application de la Solution finale. Qu’a fait cette congrégation orientée vers les Juifs pour leur porter secours ?
Dans la région parisienne se trouvent plus de la moitié des religieuses résidant en France et la moitié des quelque 300 000 Juifs vivant en France. Or le bilan des sauvetages est très contrasté.
La maison-mère située 61, rue Notre Dame des Champs, abrite une énorme communauté dirigée par mère Gonzalès, ancienne supérieure générale (1911-1931) qui de plus supplée jusqu’en 1943 mère Amédée en zone occupée. Personnalité conservatrice, disposant d’une autorité considérable, elle est plus soucieuse de préserver les œuvres de sa communauté que d’encourager ou simplement de couvrir la prise de risques. Sa maison n’a donc été concernée qu’indirectement par les actions de sauvetage.
Au contraire, au 61 bis de la même rue, mère Francia, directrice du pensionnat, prend de grands risques. D’emblée d’esprit résistant, cette admirable personnalité, aidée par une équipe de sœurs, héberge des petites Juives. Cela l’amène même, fait inouï de la part d’une religieuse connue pour respecter parfaitement le vœu d’obéissance, à braver l’autorité de sa supérieure qui la somme d’éloigner ces enfants. Outre la trentaine d’enfants ainsi cachées, elle participe avec Germaine Ribière à des filières envoyant des Juifs en zone libre.
Le centre du Marais, rue Sainte-Croix de la Bretonnerie, a été créé par Sion en 1938 sur la suggestion du cardinal Verdier pour les enfants de ce quartier peuplé de Juifs pauvres immigrés récemment d’Europe centrale et d’Allemagne. Les ancelles en ont la responsabilité : habillées en civil, elles ont une plus grande liberté d’action. Le centre, bien implanté dans le quartier, y joue le rôle d’un centre social avant d’en avoir le titre en 1943. Il devient, à partir des rafles de juillet 1942, un pôle de sauvetage : des parents désespérés viennent confier leurs enfants aux « demoiselles » ; les piliers de cette action ont été sœur Andrea Maria, sœur Agnese, puis sœur Joséphine
Toutes ont travaillé en étroite relation avec le père Devaux, le supérieur des pères de Sion qui a organisé le sauvetage de quelque 400 enfants dont la liste a été conservée. En la confrontant avec d’autres sources émanant des religieuses, nous retrouvons les noms de plusieurs dizaines d’entre eux. Le père Devaux n’a pas agi seul : ces enfants, amenés du Marais par les ancelles, hébergés par mère Francia ou le père Devaux, sont ensuite convoyés, surtout dans la Sarthe, par des équipes bien rodées et animées par Germaine Ribière et sœur Joséphine.
Au Sud-Est de Paris, à Évry, une belle propriété abrite la maison de Grandbourg. Elle joue un double rôle : pensionnat et lieu de repos et de ressourcement. Elle l’est particulièrement en ces temps troublés, hébergeant en permanence des Juifs : des fillettes placées par le père Devaux, des adultes proches des sœurs ainsi que des résistants menacés. Pour le centre du Marais, c’est un véritable poumon : chaque année, au mois d’août, elle fait office de colonie de vacances.
Qu’en est-il des autres maisons ?
Celle de Lyon est récente, elle comprend une pension pour étudiantes et pour dames. Dès l’avant-guerre, ses responsables manifestent intérêt et sympathie pour le mouvement philosémite. Les supérieures : mère Clotilde puis mère Antonine, loin de se contenter de couvrir les actions menées par leurs sœurs, vont plus loin et prennent des initiatives. Elles hébergent en permanence plusieurs jeunes Juives, étudiantes ou non, certaines avec leurs mères. L’été 1942, elles accueillent une trentaine de Juives hollandaises ainsi que des enfants envoyés de Paris ou sauvés la nuit du triage de Vénissieux fin août
[9]. Des groupes d’adultes y sont abrités temporairement dans l’attente d’un passage vers la Suisse. Toute cette activité suppose un intense réseau de relation et d’échange de services avec l’Amitié chrétienne ; pour Renée Mély, Germaine Ribière et Joseph Rovan, la maison de Sion est un havre sûr.
À Grenoble, la situation est originale : une maison qui se crée, un pensionnat qui s’ouvre dans des conditions matérielles précaires mais avec un personnel de qualité et ceci dans un environnement exceptionnel. Ville refuge pour de nombreux Juifs, Grenoble le reste jusqu’en novembre 1943 sous l’occupation italienne. La petite communauté comprend deux ancelles qui, dès 1940, aident des familles juives. La supérieure, mère Magda, par ailleurs membre d’un réseau de résistance belge, héberge au long de cette période une cinquantaine d’élèves et deux professeurs juives. À partir de la rafle d’août 1942, sœur Joséphine déploie une activité inlassable pour faire passer en Suisse des familles entières ou pour placer des enfants à la campagne. D’après le journal de Sion, pendant la seule année 1943, 400 personnes au moins auraient été ainsi prises en charge. Pour les enfants placés, le suivi nécessaire est assuré par deux jeunes filles juives logées à Sion avec l’aide très efficace des relations de sœur Joséphine dans l’administration.
La maison de Marseille, qui comprend un pensionnat et une pension pour dames, possède plusieurs entrées. L’action a été menée dans la maison des dames par la supérieure, mère Marthe et trois religieuses étrangères : sœur Ieritza, sœur Lucretia et une ancelle, sœur Gabriella-Maria. Elle se fait en lien étroit avec des dominicains et un capucin, le père Marie-Benoît. La maison loge fréquemment des spécialistes du sauvetage par l’Espagne. Elle abrite peu de Juives jusqu’en 1942. Plusieurs témoins évoquent ensuite la présence d’une dizaine de jeunes filles juives aidant à la cuisine, de groupes ou de personnes isolées en attente de faux papiers (fournis par la supérieure) et d’une prise en charge par une filière. Sœur Ieritza estime entre 30 et 40 le nombre de personnes ainsi sauvées.
Pour les autres maisons, le bilan est quasi nul : aucune trace de sauvetage à Biarritz et au Mans ; à Saint-Omer la vingtaine de fillettes juives présentes en 1946 viennent vraisemblablement de Grandbourg.
Nous pouvons donc affirmer que plusieurs centaines de personnes doivent leur vie à Sion. Un bilan chiffré précis est impossible vu le peu de traces écrites et faute de listes exhaustives. Autre difficulté : à qui attribuer les mérites de sauvetages qui ont souvent exigé une longue chaîne de solidarité ?
Les actions menées ne dépendent pas de la taille des maisons, bien au contraire. Elles sont dues à des équipes très soudées, ouvertes sur l’extérieur, couvertes et parfois animées par la supérieure. Il y a à la fois indépendance et solidarité entre les maisons qui se rendent des services, souvent grâce à des intermédiaires comme Germaine Ribière.
À notre connaissance, la supérieure générale n’a pas donné de consigne. Pourquoi ? Mère Amédée, plus contemplative que femme d’action, a choisi de laisser chacune prendre ses responsabilités. Elle encourage à Marseille, suit l’action à Lyon et Grenoble, semble en revanche plus réservée à Paris : a-t-elle là vraiment les mains libres face à l’influence restée très prégnante de mère Gonzalès ? Elle peut craindre aussi des mesures de rétorsion contre les communautés de Sion dans d’autres pays (en Roumanie par exemple où vivent 250 religieuses).
C’est un sujet particulièrement sensible aujourd’hui, surtout quand il s’agit d’enfants : n’a-t-on pas profité du désarroi des Juifs pour en faire des chrétiens
[10] ?
Rappelons d’abord la doctrine catholique à cette époque : le baptême est la condition du salut, la charité implique de chercher à faire participer le plus grand nombre possible d’êtres humains à ce salut. Le baptême des Juifs est donc ardemment souhaité et chaque début d’année le journal de la maison de Sion de Paris rend grâce pour le grand nombre de baptêmes célébrés.
Le registre des baptêmes dit « registre de catholicité » de la chapelle de Sion de Paris, où ont été célébrés la plupart des baptêmes de Juifs parisiens de 1842 à 1958, montre une très forte poussée pendant la guerre : 981 baptêmes célébrés alors, soit plus de la moitié du total (1 953). Certes on a observé auparavant des demandes de Juifs insatisfaits d’un « judaïsme énervé
[11] » qui ne répondait pas à leurs besoins spirituels. Mais le pic énorme des années 1941-1942 s’explique surtout par la recherche de sécurité, l’espoir qu’en devenant catholique on échappera au pire. Cela semble évident pour les parents qui demandent le baptême pour leurs enfants sans le faire pour eux-mêmes.
Face à ces demandes, comment réagit-on à Sion ? Elles sont acceptées à certaines conditions : une catéchèse de plusieurs mois pour les adultes, la demande des parents pour un baptême d’enfant. Les religieuses catéchisent les femmes, les pères de Sion les hommes. Même si ces derniers sont bien conscients de l’ambiguïté de la démarche et jugent cette tâche « harassante », ils espèrent que ces motifs très humains pourront être purifiés par la grâce du sacrement. À notre connaissance, à Paris, seule mère Francia a exprimé des réticences à « amarrer les enfants ainsi ».
Y a-t-il eu marchandage : sauvetage contre baptême
[12] ? En confrontant la liste des « enfants cachés » du père Devaux et celle des enfants baptisés à Sion, on constate qu’il n’y a coïncidence que pour quatre d’entre eux et ceux-ci ont été baptisés un an avant d’être confiés au religieux ; on ne peut donc pas parler de marchandage. En revanche, deux questions se posent. Les consignes données par le père Devaux aux familles accueillant les enfants de ne pas les faire baptiser sans l’accord des parents ont-elles toujours été respectées ? Nous savons qu’il y eut des abus. D’autre part, des enfants sauvées par Sion sans y être baptisées, devenues orphelines en 1945, s’étonnent : pourquoi les avoir placées dans des orphelinats catholiques au prosélytisme intense et non dans des institutions juives ?
Dans les autres maisons, le nombre de baptêmes est beaucoup plus faible. À Lyon, les 44 baptêmes célébrés concernent surtout des adultes ou des jeunes filles ayant mûri leur décision auparavant. À Grenoble, pour les 43 baptêmes recensés, il y a un lien évident entre l’aide matérielle et psychologique apportée par les ancelles aux familles et le souci d’apostolat, avec le père dominicain Michel Cohen, Juif converti. À Marseille, l’ancelle Gabriella-Maria assure, avec un groupe de prêtres résistants et engagés dans le sauvetage, un ardent travail de catéchèse. Cependant, sauf deux exceptions, les 65 baptêmes célébrés ne concernent pas des personnes hébergées à Sion.
Les « baptêmes de circonstance » n’auront pas de suite. Peu de catholiques se posent à l’époque la question de la licité de ces baptêmes : ce sera une des clefs de l’affaire Finaly.
Les ambivalences de l’après-guerre
Après la Shoah, c’est lentement que s’amorce à Sion une réflexion remettant en cause certaines traditions. Toute institution séculaire a ses pesanteurs et l’opinion en France n’a pris conscience que beaucoup plus tard de la gravité de l’événement. À Sion, la priorité est de rétablir les relations internationales interrompues durant la guerre.
Dans le rapport du chapitre général
[13] de 1946, le premier depuis 1937, une demi-page seulement sur sept est consacrée aux sauvetages dus à Sion et aux nombreux baptêmes célébrés. Au même moment toutefois, une circulaire de mère Amédée met l’accent sur le respect des consciences dans les collèges vis-à-vis des élèves israélites et « dissidentes » (protestantes) et sur l’importance du sérieux dans la préparation des baptêmes. En 1949, elle autorise les novices à posséder une Bible ; auparavant, sauf le livre des Psaumes, elles ne la pratiquaient que par morceaux choisis.
En 1952 encore, un dépliant présentant Sion décrit ainsi son but : « prier, réparer, travailler afin que les enfants d’Israël arrivent à la connaissance de notre unique sauveur Jésus-Christ ». Israël y est qualifié d’« infidèle dans sa masse… ». L’API continue à mobiliser beaucoup d’énergie chez les sœurs, elles cherchent à y intéresser de nombreux prêtres afin qu’ils célèbrent des messes pour la conversion d’Israël. Cela donnerait à penser qu’il n’y a aucun changement par rapport à l’avant-guerre.
Pourtant certains signes manifestent une évolution dans l’appréciation du peuple juif : ainsi l’homélie du père Riquet lors de la messe solennelle de l’API célébrée le 23 janvier 1953 en la chapelle de Sion de Paris. Il balaie l’accusation de déicide ; en soulignant la permanence de la fidélité d’Israël à son Dieu, il reprend les thèmes de l’épître de Saint Paul aux Romains (ch. 9 à 11) sur laquelle s’est appuyé le courant philosémite : Dieu n’a pas mis fin à son alliance avec son peuple et il ne peut plus être question de substitution (thème favori de l’antijudaïsme). Que cette homélie sans aucune connotation dépréciatrice à l’égard du peuple juif soit publiée dans la revue
Échos de Notre-Dame de Sion d’avril 1953 montre l’évolution de ses responsables. Le père Mondésert, dans le livre qu’il consacre aux religieuses, souligne l’ouverture biblique de la prière commune à laquelle elles invitent leurs élèves chrétiennes et juives
[14].
La réflexion sur la catéchèse catholique va dans le même sens. En France, plusieurs religieuses de Sion y participent. Le souci du respect des consciences, du chemin que chacun doit faire dans sa propre voie est au centre de cette recherche. Le père de Sion Paul Démann passe au crible les livres de catéchisme pour éliminer toute trace d’antijudaïsme et mettre en valeur les racines juives du christianisme
[15].
Éclaboussant durablement la réputation de la congrégation, cette triste affaire agit sur elle comme un « électrochoc », ainsi que l’a dit une religieuse
[16].
Les deux frères Finaly sont nés à Grenoble en 1941 et 1942 de parents juifs qui les ont fait circoncire, signe évident d’une volonté de les élever dans le judaïsme. Les parents sont déportés et ne reviendront pas. Les enfants ont été confiés par l’intermédiaire de Sion à la directrice de la crèche de Grenoble, mademoiselle Brun. Lorsque dès 1945, conformément à la volonté des parents, des tantes les réclament, elles se heurtent aux tergiversations de mademoiselle Brun qui, fait plus grave encore, les fait baptiser en 1948. Après des décisions de justice contradictoires, la cour d’appel de Grenoble ordonne à mademoiselle Brun en juillet 1952 de rendre les enfants. Celle-ci ne s’incline pas et demande à la supérieure de Sion de Grenoble, mère Antonine, de l’aider à mettre à l’abri les enfants « victimes d’un conflit familial ». Mère Antonine, en vertu de la solidarité nouée entre elles lors des sauvetages des années de guerre, lui fait confiance, devenant ainsi un maillon de la longue chaîne de complicités qui, jusqu’aux prêtres basques qui les font passer en Espagne, soustrait les enfants à la justice. Elle n’a ni consulté ni informé les autorités de sa congrégation ; en revanche, elle a pris conseil du cardinal Gerlier qui a interrogé à Rome le Saint-Office : celui-ci, par la plume du cardinal Pizzardo, affirme le devoir de l’Église de garder en son sein les enfants baptisés.
En 1953 l’opinion s’enflamme, informée de manière incomplète et sur les responsabilités de mademoiselle Brun et sur les modalités de l’action de mère Antonine ; la congrégation, s’étant refusée à mettre en cause le cardinal Gerlier et à préciser la responsabilité personnelle de mère Antonine par crainte qu’elle ne soit stigmatisée, est jugée globalement complice d’un rapt d’enfants. Si, du côté juif et laïque on dénonce l’atteinte aux droits de la famille naturelle, du côté catholique on observe une grande gêne, toujours au nom de la doctrine traditionnelle du baptême. Cependant les
Cahiers sioniens, revue des pères de Sion, grâce au père Démann
[17], et la revue
Esprit avec les articles d’Albert Béguin et de l’historien Henri-Irénée Marrou
[18] prennent nettement position pour les droits de la famille.
Pour sortir de l’impasse, il faut l’intervention de personnalités unies grâce à l’action commune menée au cours des années noires au sein de l’Amitié chrétienne : le grand rabbin Kaplan et André Weil, le père Chaillet et Germaine Ribière. Mandatée par le cardinal Gerlier, celle qui a été une véritable permanente du sauvetage parvient, après trois mois de voyages et de démarches, à ramener les enfants d’Espagne en France et à les remettre à leur famille le 27 juin 1953.
Si désastreuse qu’elle soit, l’affaire déclenche chez mère Marie-Félix, supérieure générale depuis 1951, une réaction positive. Dès 1953, elle reconnaît lucidement : « Nous ne connaissons pas les Juifs ». Suivent aussitôt les décisions : d’abord l’organisation d’une session de réflexion sur la tradition d’Israël, en juillet 1955, avec les meilleurs spécialistes. Elle est ouverte aux religieuses les plus concernées par de nouvelles relations avec les Juifs ; cette formation sera ensuite diffusée à toutes les sœurs et plus largement dans l’opinion. Dans ce but, sont créés, à Londres puis à Paris ainsi que dans tous les pays où Sion est présente, des Centres pour Israël.
Le tournant apostolique et le concile Vatican II
« Tournant apostolique », les religieuses
[19] ont appelé ainsi leur changement d’attitude : de la prière dans l’attente de la conversion des Juifs à la vigilance et à l’action pour un changement de la mentalité catholique en vue du respect de leur tradition, à leur écoute. À Sion, le changement mûrit pendant plusieurs décennies, vigoureusement impulsé par deux supérieures générales remarquables : mère Marie-Félix (1951-1964)
[20] puis mère Laurice (1964-1975)
[21].
Les premiers signes en sont apparus dès 1955. En 1957 sont supprimées les « prières de règle pour la conversion des Juifs », peu avant que le pape Jean XXIII prenne la même décision pour l’oraison du Vendredi Saint « pro perfidis judaeis ». La même année est créée à Paris une communauté où de jeunes sœurs se forment à la Bible et au judaïsme ; à Paris et aussi à Jérusalem, dès 1959, certaines apprennent l’hébreu.
L’annonce du concile
[22] par le pape Jean XXIII en janvier 1959 fait naître un grand espoir chez les plus engagées des sœurs. À la démarche en 1960 de l’historien Jules Isaac demandant une révision de l’attitude de l’Église envers les Juifs, le pape répond « Vous avez droit à plus que de l’espoir ».
En 1961, la supérieure générale rencontre à Rome le père Paul Philippe, secrétaire de la Congrégation des religieux : il insiste sur le fait que Sion est la seule congrégation orientée spécifiquement vers les Juifs, il lui semble donc nécessaire qu’elle donne la priorité au travail vers Israël, dût-elle pour cela réduire les autres œuvres.
À partir de 1962, le conseil général
[23], constatant le blocage au sein de l’assemblée conciliaire du document sur les Juifs, ne se contente plus d’attendre les décisions et charge sœur Bénédicte et sœur Magda de prendre des initiatives. Celles-ci déploient une intense activité
[24] : elles prennent contact avec les évêques français les plus favorables (Villot, Martin, Veuillot) ainsi qu’avec les cardinaux Bea et Suenens. Il faut un texte cohérent à présenter à l’assemblée conciliaire ; l’automne 1963 est un grand moment de travail théologique (du père Congar en particulier). Le texte préparé insiste sur la vocation du peuple juif, racine de l’Église, témoin de la révélation biblique et continuant à avoir partie liée avec l’Église. Mais grande déception : ce texte qui balaie l’accusation de déicide, présenté par le cardinal Bea le 9 novembre 1963 (quatrième chapitre du schéma sur l’œcuménisme), est très mal reçu par l’aile conservatrice de l’assemblée ainsi que par les patriarches orientaux qui redoutent l’hostilité de l’opinion musulmane dans leurs pays. Il faut donc remettre l’ouvrage sur le métier en vue des prochaines sessions.
Au cours de ces mois cruciaux, cette action des sœurs au service du concile est inséparable de la réflexion que la congrégation mène sur elle-même. Trois conseillères générales : sœur Edward, sœur Marie-Dominique et sœur Magda s’y consacrent activement. En effet les initiatives évoquées ont été le fait d’une minorité de pionnières, il reste à sensibiliser l’ensemble des religieuses. Pour cela, l’appel à une autorité ecclésiale semble tout à fait opportun. Sur la suggestion de sœur Dominika, religieuse polonaise, le conseil général invite en janvier 1964 le cardinal Bea à parler au chapitre général ; après avoir développé sa vision du peuple juif, il ajoute que « l’Église a beaucoup de fautes à confesser » quant à son attitude envers lui. Enfin il suggère à Sion de faire son
aggiornamento pour que de nouvelles constitutions expriment mieux ses nouvelles orientations apostoliques. Cette conférence devient le socle sur lequel va s’appuyer la réflexion ultérieure. C’est un tournant décisif qui oriente les actions futures. La circulaire adressée par mère Laurice aux responsables le 21 mars 1964, donc antérieure au document conciliaire, en est un bon exemple : « L’Église… reconnaît spécialement et respecte la valeur de la foi chez les Juifs : cette foi peut les conduire au salut tant que Dieu ne leur donne pas une autre lumière. Par conséquent, nous n’aurons plus de prières pour la « conversion » des Juifs. Ceci exige la suppression totale des feuillets, brochures, tracts, dépliants, etc. concernant l’API…
[25] ».
Le cardinal Bea en 1964, entouré de sœur Laurice, la nouvelle supérieure générale (à gauche), et sœur Marie-Félix, la supérieure générale précédente (à droite).
D.R.
Il faut aussi « poursuivre le combat pour le concile », combat facilité par l’installation à Rome au printemps 1964 du conseil général de la congrégation. Sœur Edward et sœur Magda restent en lien étroit avec le cardinal Bea, invité à plusieurs sessions de responsables, et collaborent avec le cardinal Lercaro, l’archevêque de Bologne. Dans une lettre adressée par le conseil général aux plus motivées des sœurs, on lit : « La déclaration sur les Juifs préparée pour le concile rencontre de sérieuses difficultés. La congrégation doit apporter toute son aide discrète et efficace à ce travail d’Église ». C’est une invitation à s’efforcer d’influencer les évêques de manière compétente. L’été 1964 voit donc se multiplier démarches, allers et retours des sœurs entre évêques et théologiens. Au cours de la troisième session sera enfin votée la déclaration sur l’Église et les religions non chrétiennes dite Nostra aetate dont un chapitre est consacré aux Juifs. Le texte est ensuite modifié pendant la quatrième session dans un sens qui l’affaiblit, en particulier par la suppression du mot « déicide ». La déception est réelle chez les Juifs : le grand rabbin Kaplan écrit à sœur Bénédicte : « … il y a les suppressions regrettables que vous connaissez […] mais aussi on n’y trouve plus ce cri du cœur qu’aurait pu inspirer le souvenir des persécutions subies par les Juifs dans le passé du fait de “ l’enseignement du mépris ”. […] Malgré tout cette déclaration permet aux hommes de bonne volonté de travailler pour une grande amélioration des rapports entre chrétiens et Juifs ». De son côté, le cardinal Bea confie plus tard aux sœurs : « Si j’avais prévu toutes les épreuves et les obstacles que nous devions rencontrer, je ne sais pas si j’aurais eu le courage d’affronter ce problème ».
Parallèlement la congrégation se transforme : les activités nouvelles impliquent une plus grande ouverture sur l’extérieur, donc une discipline assouplie en matière de sorties, de possibilités d’information. La structure interne se modifie, elle devient plus égalitaire : les appellations sont simplifiées, toutes sont « sœurs », l’unification du costume prépare la fin des converses (1964)
[26]. Depuis 1956, la division en provinces fait droit à la diversité des continents et des cultures. Le gouvernement devient moins monarchique, plus collégial par la volonté de la supérieure générale, mère Laurice. Elle est anglaise et son élection le 6 janvier 1964 comme le transfert à Rome de la maison-mère (dès lors appelée maison généralice) consacrent le caractère international de Sion.
Afin de dégager les forces nécessaire pour faire face à ces tâches nouvelles est prise la décision, parfois difficilement acceptée, de fermer dès 1962 certaines maisons d’éducation en France et ailleurs.
Chez les évêques et théologiens qui ont travaillé pour Nostra Aetate et sont préoccupés de sa mise en œuvre naît l’idée de créer « un organisme, initiative privée visant à la mise en pratique des dispositions prises par le concile pour que l’Église n’oublie pas ». Ils s’adressent à Sion qui accueille avec enthousiasme la proposition. Sœur Edward va être, dès la fin 1965, aux côtés du père Rijk, la cheville ouvrière du SIDIC (Service international de documentation judéo-chrétienne) qui s’installe à Rome, d’abord au généralat de Sion, puis via del Plebiscito. La congrégation en assure, jusqu’à aujourd’hui, pour la plus grande part, le fonctionnement et la charge financière ainsi que ceux des autres Centres pour Israël.
L’application des décisions du concile se fait essentiellement dans deux domaines : la formation des fidèles, notamment par la catéchèse, et la rencontre des Juifs. Travail catéchétique : il s’agit non seulement de débarrasser la catéchèse de toute trace d’antijudaïsme mais aussi d’en approfondir la dimension biblique et de donner une image positive du peuple juif. En France, sœur Bénédicte puis sœur Louise-Marie, qui a une riche expérience de catéchèse des adolescents et de formation de catéchistes, animent dans cet esprit le Centre pour Israël qui prend en 1969 le nom de SIDIC de Paris. Rencontre avec les Juifs : je ne citerai que l’exemple de sœur Bénédicte
[27]. Elle voit régulièrement le grand rabbin Kaplan avec lequel s’établissent des rapports de confiance ainsi que le rabbin Chekroun qui lui déclare : « Vous avez abandonné l’optique du prosélytisme, les conversions individuelles nous ne les refusons pas […] c’est l’attitude de chasse que nous n’acceptons pas ». Avec Léon Algazi se noue un lien d’amitié dans le respect de la foi de chacun qu’exprime bien la phrase d’Edmond Fleg parlant du Christ : « Nous attendons qu’il vienne, vous attendez qu’il revienne ». Il ne peut y avoir ni identification ni substitution mais participation, « chacun étant garant de la fidélité de l’autre », lui dit Éliane Amado Levi Valensi.
En 1966 toutes les congrégations sont appelées par le
motu proprio
[28] du pape Paul VI
Ecclesiae sanctae à réfléchir sur leurs constitutions à la triple lumière de l’Évangile, de l’inspiration de leur fondateur et « des signes des temps ». Cette demande est prise très au sérieux à Sion ; un questionnaire envoyé à toutes les sœurs reçoit 1 500 réponses ; pendant plusieurs années se fait un intense travail de réflexion et d’échanges, sous l’impulsion des sœurs formées dans le nouvel esprit apostolique (on a pu les qualifier de « passerelles »). L’aboutissement est le chapitre de Renouveau, en deux sessions : janvier 1969 et juillet 1970. Il définit la double dimension du charisme de Sion figurant dans l’engagement religieux de chaque sœur : « … témoigner de la fidélité de Ton amour pour le peuple juif » et « prier pour que vienne Ton règne de justice et de paix… ». Les nouvelles constitutions sont approuvées, non sans difficultés, par Rome en 1984, sous le généralat de sœur Kay (1975-1986). Sion développe sa dimension internationale grâce aux responsabilités mondiales exercées par la supérieure tant auprès des congrégations féminines que des associations de femmes catholiques.
Aujourd’hui, comme dans toutes les congrégations anciennes sauf les contemplatives, les religieuses sont moins nombreuses : environ 700. Le phénomène est lié dans son ensemble, outre à la « crise des vocations », aux changements de la condition féminine ; pour Sion a pu jouer aussi la fin d’un recrutement par osmose : dans le passé, les religieuses étaient souvent des anciennes élèves des pensionnats, or la moitié d’entre eux ont été fermés et les autres confiés à des laïcs qui partagent le projet apostolique de Sion.
Que font donc ces religieuses réparties en plus de cent communautés ? Le premier pilier de leur engagement est le dialogue judéo-chrétien, notamment par les différents Centres pour Israël dans le monde, en particulier le SIDIC de Rome. En France, le SIDIC de Paris collabore étroitement avec l’Amitié judéo-chrétienne et le Comité épiscopal pour les relations avec le judaïsme. Faire connaître le judaïsme : tel est le but de revues, publications diverses et conférences que les sœurs assurent
[29]. Elles ont aussi perçu l’importance des médias pour le travail apostolique : témoin l’émission « Nous connaître » créée et assurée par sœur Brigitte pour le réseau RCF (Radios chrétiennes en France). Le deuxième pilier « travailler pour la justice, la paix et l’amour » se traduit par des engagements sociaux. On connaît bien sœur Emmanuelle et son action auprès des chiffonniers du Caire, mais par ailleurs de nombreuses petites communautés se vouent à la promotion des plus défavorisés (en Amérique latine, Tunisie..) ; elles ont été aidées par sœur Marie-Dominique à prendre conscience que ces deux piliers sont complémentaires
[30].
C’est la même religieuse qui écrit : « Pendant que nous demandions à Dieu de pardonner aux Juifs leur infidélité, eux mouraient dans les camps d’extermination, victimes justement de leur fidélité. Qui étaient donc les infidèles ? N’était-ce pas d’abord nous, les chrétiens, qui, par nos préjugés, notre méconnaissance, notre mépris avions permis qu’arrive une telle abomination
[31] ? »
Étymologiquement, se convertir signifie se tourner vers Dieu ; au sens biblique, tel que l’emploient les Prophètes, la conversion est le mouvement de retournement et d’approfondissement par lequel le croyant actualise sa fidélité. N’est-ce pas cela qu’ont vécu ces religieuses ? Notre-Dame de Sion constitue un exemple privilégié de l’évolution des catholiques dans leur relation avec les Juifs car elle ne s’est pas contentée de la suivre, elle a contribué à l’impulser. Comme l’écrit à une religieuse, après le voyage du pape en Terre sainte, Gerhart Riegner, l’ancien secrétaire du Congrès juif mondial : « On a le sentiment qu’une nouvelle étape s’ouvre dans nos relations mutuelles. Vous et vos sœurs-collègues avez aussi une bonne part de mérite dans ce développement et vous pouvez être fières de cette contribution
[32]. »
[1]
François Delpech,
Sur les Juifs. Études d’histoire contemporaine, textes rassemblés et présentés par B. Comte, Lyon, P.U.L., 1983, pp. 321-373.
[2]
Théodore Ratisbonne,
Mes souvenirs, Rome, Les Presses monastiques, collection « Sources de Sion », 1960.
[3]
François Delpech,
op. cit., p. 347.
[4]
Marguerite Aron,
Prêtres et religieuses de Sion, Paris, Grasset, collection « Les grands ordres monastiques et religieux », 1936.
[5]
Réginald Garrigou-Lagrange o.p., « Mère Marie-Alphonse, religieuse de N.D. de Sion (1859-1932) »,
La Vie spirituelle, mai-juin 1942 ;
Id., Éditions de l’Abeille, Lyon, 1942.
[6]
Les ancelles forment une nouvelle branche de la congrégation qui n’a pas le statut de demi-cloitrée. Le travail professionnel, l’absence de costume, des sorties plus libres, l’appellation de « mademoiselle » leur donnent une plus grande liberté d’action à l’extérieur. Peu nombreuses (une dizaine), elles vont cependant jouer un rôle important dans les sauvetages.
[7]
Philosémitisme : l’expression est entendue ici dans son sens positif de refus des discriminations, souci de respect, sympathie. Voir Étienne Fouilloux, « Ébauche d’un philosémitisme catholique » dans
Les Chrétiens français entre crise et libération 1937-1947, Paris, Seuil, 1997, pp. 31-47.
[8]
Madeleine Comte,
Sauvetages et baptêmes. Les religieuses de Notre-Dame de Sion face à la persécution des Juifs en France (1940-1944), Paris, L’Harmattan, pp. 53-167.
[9]
Les rafles d’août 1942 ont provoqué l’arrestation de 1 200 Juifs dans la région lyonnaise qui, rassemblés à Vénissieux, attendent leur départ pour Drancy. Dans la nuit du 29 août, des membres d’organisations juives et de l’Amitié chrétienne ont pu soustraire une centaine d’enfants à la déportation et les cacher, notamment dans des maisons religieuses grâce à l’aide de l’archevêque de Lyon, le cardinal Gerlier. Cf. Anne Grynberg,
Les Camps de la honte, Paris, La Découverte, 1999, pp. 331-332.
[10]
Ibid., pp. 167-193.
[11]
L’expression est empruntée au philosophe Emmanuel Lévinas.
[12]
Maurice Rajsfus,
N’oublie pas le petit Jésus ! L’Église catholique et les enfants juifs (1940-1945), Levallois-Perret, Manya, 1994, pp. 129-130.
[13]
Chapitre général : autorité suprême de tout institut religieux ; réuni à Sion tous les six ans, il élit les responsables et donne les orientations pour l’avenir.
Histoire des chapitres généraux, Archives Notre-Dame de Sion (A.N.D.S.), 1999, 30 p.
[14]
Claude Mondésert s.j.,
Les Religieuses de Notre-Dame de Sion, Lyon, M. Lescuyer et Fils, 1956.
[15]
Paul Démann,
Les Juifs dans la catéchèse chrétienne, Éd. Cahiers sioniens, 1952 ;
La Catéchèse chrétienne et le peuple de la Bible, préface du cardinal Saliège,
Cahiers sioniens, 1953, n° 3-4.
[16]
Sur l’affaire Finaly, la bibliographie est abondante ; deux mises au point récentes : Germaine Ribière,
L’affaire Finaly, ce que j’ai vécu, Paris, C.D.J.C., 1998, 63 p. ; à paraître « L’affaire Finaly », communication d’Anne-Denise Rinckwald au colloque « Jalons pour une amitié judéo-chrétienne de France », Université Charles de Gaulle Lille III, 18-19 novembre 1998.
[17]
Cahiers sioniens, 1953, n° 1-3
[18]
Esprit, 1953, n° 4, 6, 7, 8.
[19]
Sœur Marie-Dominique Gros,
La Congrégation N.D.S. en France avant et après le concile Vatican II, Paris, S.I.D.I.C., 2001, 11 p. ; sœur Bénédicte,
La Congrégation N.D.S. en France pendant le concile Vatican II, Paris, S.I.D.I.C., 2001, 10 p.
[20]
Sœur Marie-Félix, A.N.D.S., 10 p.
[21]
Sœur Laurice, Lyon, N.D.S., 1999, 30 p.
[22]
Voir René Laurentin,
L’Église et les Juifs à Vatican II, Paris, Casterman, 1967, 128 p. ; Giuseppe Alberigo (sous la direction de),
Histoire du Concile Vatican II (1959-1965), 5 vol. (3 parus), Cerf-Peeters, 1997-2000.
[23]
Conseil général : la supérieure et les conseillères générales, religieuses élues par le chapitre général (deux à quatre) qui l’assistent dans son gouvernement.
[24]
Sœur Bénédicte,
Le Chemin, archives privées
[26]
Converses : dans les congrégations féminines, religieuses de formation et souvent d’origine plus modestes que les religieuses de chœur, auxquelles étaient confiées les taches matérielles.
[27]
Le Chemin, op. cit.
[28]
Document pontifical destiné à introduire de nouvelles dispositions législatives, ici dans la règle des congrégations, leurs constitutions.
[29]
Ainsi sœur Dominique de la Maisonneuve, auteur de
L’Hébreu biblique, Paris, Desclée, 1991, 280 p. et
Le Judaïsme, Paris, l’Atelier, 1998, 176 p.
[30]
Sœur Marie-Dominique,
Notre vocation, exposé fait au Nicaragua et au Costa Rica, 1971, 4 p., A.N.D.S.
[31]
Id., La congrégation N.D.S…, op. cit., p. 2.
[32]
Lettre adressée à sœur Dominika, 12 avril 2000.